MARI ET FEMME
Gilbert n'avait protesté contre aucune des recommandations que Henri lui avait adressées. Il en comprenait trop bien l'importance et la justesse.
Le roi de Navarre avait tout prévu, excepté ce qui concernait perjsonnellement son ami d'enfance.
Gilbert n'y songea lui-même qu'après le départ de Henri. Et ces révélation & que Léona lui avait promises? Et son amour? Que devenaient-ils?
— Bah! fit-il. Si Léona a le désir ouïe besoin de me voir, elle s'adressera au roi de Navarre et comme il sait où je demeure...
Cela ne le consolait pas, cependant. Allait-il encore une fois être forcé de quitter Paris sans revoir la Belle Argentière? Non. Ce n'était pas possible! Comment concilierait-il son amour avec la prudence à laquelle il était tenu? Il ne le savait pas encore.
D'ailleurs, il avait huit ou dix jours à passer à Romain ville. Peut-être aurait-il des nouvelles de Léona avant le jour où il renoncerait à l'hospitalité des Renaud.
Ce qui le préoccupait le plus, pour l'instant, c'était la rentrée en grâce de la Belle Argentière auprès de son mari. Comment avait-elle fait? Quel moyen possédait-elle de dompter cette bête féroce? L'amour qu'il avait pour elle? Non, cela n'aurait pas suffi à conjurer les emportements de ce féroce Othello.
Pour connaître les abîmes, au fond desquels sont jusqu'ici restées enseve-
lies les péripéties du drame que nous racontons, il ne nous reste plus qu'à apprendre l'histoire de Léona et de Capricanti, et à pénétrer dans l'intérieur do cette maison mystérieuse.
Leur histoire, on la connaît en partie. Il suffira donc de la résumer en quelques lignes.
Six ans avant l'époque qui nous occupe, c'est-à-dire en lo70, Venise était déjà singulièrement déchue de son antique splendeur.
La découverte par les Portugais de la nouvelle route des Indes avait enlevé à Venise le commerce de ces contrées, tari la source principale de ses richesses et, par suite, avait amené une décroissance sensible dans la supériorité de sa marine. La ligue de Cambrai, en 4508, où le pape Jules II, l'empereur Maximilien, Louis XII, Ferdinand le Catholique et plusieurs Etats d'Italie se liguèrent contre la République abandonnée à ses propres ressources, n'amena pas tout à fait sa ruine, mais nécessita de tels efforts de sa part, qu'elle la réduisit à l'inertie.
L'accroissement prodigieux de la puissance ottomane lui fut plus fatale encore. Entraînée, malgré elle, dans la guerre que soutenait Charles-Quint contre les Turcs, elle perdit par le traité de Constantinople, en 1540, quatorze îles de l'Archipel. Enfin, en 1570, Sélim II lui avait enlevé l'île de Chypre.
Les efforts inouïs que ces luttes avaient entraînés, les pertes qui en étaient résultées, avait réduit à la pauvreté la plupart des riches familles de Venise.
Au nombre des plus éprouvés par les sacrifices qu'ils avaient faits et les spoliations dont la guerre les avaient rendus victimes, se trouvaient les Zucchini, qui n'avaient pourtant pas fourni jadis moins de six doges à la République.
De toutes les propriétés qu'ils possédaient autrefois, il ne leur restait plus qu'un magnifique palais de marbre, qui avait coûté plus de cent mille ducats (1,200,000 francs), mais dont ils n'auraient pas trouvé cent pistoles à cette époque.
Cette puissante famille était réduite elle-même à sa plus simple expression. Elle ne se composait plus que d'un vieillard de soixante ans et de sa fille Léona, née en 1553 et par conséquent âgée de dix-sept ans.
Le nom de Zucchini allait donc s'éteindre, et menaçait de s'éteindre d'autant plus vite que le vieux patricien était sur le point de mourir de faim.
Acculé dans ses derniers retranchements, il résolut d'emprunter sur son palais et s'adressa à un certain Capricanti, qu'on disait fort riche.
Ce Capricanti appartenait à cette classe d'individus, qui savent édifier leur fortune sur les ruines des autres. Chrétien de naissance, mais juif de caractère, il n'ignorait pas que l'afgent est une marchandise qu'il faut toujours vendre et ne jamais acheter. Il était habile, peu scrupuleux, possédait une détestable réputation, ce dont il s'inquiétait peu, et continuait à accroître ses richesses par tous les moyens permis, tolérés, ou même défendus.
Î^QO TA niJJ,!-^ ar(îf<:ntiriie
Il av.iil fait trois on (jiinlrc voyft^ns dans 1(5 lii'vaiil. On l'avait anciisi'! mAmn. d'avoir fourni aux ()ll(nuans d«'s roiiHci^nmnotjtH jnrcicMix sur l<!S forors d»! lu ll(''|iiilili(]U(î. Si Oapricàiili n'avait [»aH ôU'; pendu, il s'tîri était fallu de- hicn jkmi !
Ncannioins il vivait. S'il ne vivait pas h'uin lni-nm>in(', il avait lui fils, (liusi'ppo, d^d do viii^l-si\ ans, qui s'(ll'or(;ait de n'îliaitililt-r le nom pati-rnci.
(liuspppe avait appris l'rtat d'orfiivni ; il s'était olahli à Vciiiso ot passait pour un dos plus habiles artistos do, l'Italie. Il so conduisait bien, et, î\ part riiumt'ur sauvago qui lo caractérisait, on n'avait rion à lui rcpronhor.
Cette humour sauvage provenait peul-ôiro do raccu(;il peu llalleur que lui avait valu, d^s l'enfance, son nom do Capricanti.
A part les clients avec qui son commorco l'avait mis onrel.Uion, il ni; connaissait personne, n'avait ni amis ni maîtresse connue, vivait dans une solitude presque absolue.
Do temps en temps, son père venait lui faire visite. Ginsoppe était, en effet, ce qu'il aimait le plus au monde. Jl était très aHocté de le voir sombre, pensif et solitaire.
— Que peux-tu demander de plus? lui disait-il. Je suis riche et mon argent t'appartient. Amuse-toi, c'est de ton âge, et ne rof^arde pas à la dépense. C'est moi qui paye.
Giusoppe secouait tristement la tète. Il ne pouvait pas dire à son père : — Ce qui me manque, c'est un nom respecté.
Il s'attrista bien plus encore le jour où il s'éprit follement d'une jeune fille, qui était venue chez lui, à plusieurs reprises, accompagnée d'un vieux serviteur, pour vendre quelques pièces d'orfi'vrorie. Il s'informa d'elle et sut qu'elle se nommait Léona Zucchini. Elle appartenait à l'une des dix plus illustres familles de Venise!
Ce fut une cruelle désillusion pour lui. N'élait-ce pas aimer sans espoir que d'aimer la fille de Zucchini? Ces patriciens orgueilleux consentiraient-ils jamais à s'unir avec un Capricanti?
Giuseppe le sentait si bien, qu'il n'osa même pas se déclarer. Depuis six mois, il souffrait en silence, lorsque son père réussit à lui arracher l'aveu de cet amour insensé.
Au lieu de pleurer avec son fils, il eut un étrange sourin», dans lequel la joie semblait le disputer à la haine.
C'est qu'il avait trouvé le moyen de se venger du dédain des Zucchini et d'assouvir la passion dont brûlait le cœur de son fils.
— Eh bien! lui di.t-il, que vois- tu d'impossible à ce mariage?
— Vous me le demandez! s'écria Giuseppe.
— Dans quinze jours, Léona sera ta femme, promit Capricanti. Tu peux commander tes habits de noces, mon garçon.
Il ne voulut pas en dire davantage et laissa son fils stupéfait de ce qu'il
LA BELLE AU(iKNTIERE 337
venait d'entendre. Était-ce bien possible? Comment? Le vieux Capricanti était-il donc plus riche qu'il ne le prétendait? Il pouvait donc tout acheter, même l'honneur d'un patricien?
Il se rappela alors avoir ouï dire, quelque huit ou neuf ans auparavant, que son père avait rapporté du Levant une foule d'objet précieux, que son dernier voyage, entre autres, celui dont il était revenu au mois dé juin de l'année 1561, avait été plus fructueux que tous les autres et lui avait fourni pour plus de deux cent mille livres de pierreries.
C'était donc vrai? Il ne tarda pas à s'apercevoir que la rumeur publique n'avait rien exagéré.
Le jour même oii Giuseppe avait avoué à son père qu'il aimait Léona, Zucchini était venu trouver le vieux Capricanti, et lui avait demandé à emprunter dix mille ducats sur son palais.
— Eh! que voulez-vous que je fasse de votre palais? avait répondu l'usurier. Quoique le patricien eût fini par réduire de moitié ses prétentions, Capricanti avait refusé net.
Le malheureux gentilhomme s'y attendait. Il savait bien que personne en ce moment ne voudrait acheter le magnifique palais dans lequel il allait mourir, faute de pain.
Il fit part à Léona de sa déconvenue. La pauvre enfant était navrée. Que pouvait-elle faire? Pleurer avec lui !
Ils se désolaient donc ensemble lorsque, le soir même, l'unique serviteur qui leur restât vint annoncer que Capricanti demandait à leur parler.
— Qu'il entre ! ordonna-t-il vivement.
Puis, se tournant vers sa fille :
— J'en étais sûr, lui dit-il. Le vieux ladre s'est ravisé. Il espère, pour cinq mille ducats, devenir propriétaire de mon palais; mais je trouverai bien le moyen de le rembourser avant l'échéance.
Au môme instant entra Capricanti.
— Ah! le voilà, fit le patricien. Ce n'est pas malheureux! Eh bien? m'apportes-tu mes cinq mille ducats?
— Je fais bien mieux que cela, répondit l'usurier. Je vous laisse votre palais et je vous offre dix mille ducats.
— Toi ! tu me prêterais sur parole une somme de celte importance? interrogea Zucchini qui n'en pouvait croire ses oreilles.
— Je n'ai pas dit cela, répliqua froidement le père de Giuseppe. Ce que je viens vous proposer, c'est un marché.
— A la bonne heure ! Je te reconnais là. Eh bien ! quel est-il, ton marché?
— En échange de ces dix mille ducats, voulez-vous donner la main de votre lille'à Giuseppe
— Qu'est-ce que Giuseppe?
— (l'nsl mou lils.
— Mist'îr.ildc! s'ériia \i\ \\vai\ f^niitillioiniim indif^nr. As-tu prusé que; juccc)il«Mai.s (lt« s(!iul)l;il»lcs coiidilioiis? Ne; sais-lu pas t\[ir. Lùouii csl li.itKMMî au (ils ilo Mu aille, uiuu ilIusUn uuii? l{,M>on;s-tu (1(juc ([ii'vAUi l'aiiuo lît rju'uilo eu et aiiuuf?
— Jo sais tout cela, répoudil (îapricauli, saus se laisser inliniider.
— Kt tu oses...
l/usiirior se leva, et anèla du f^est»; l'iuiilile iuiprécaliou (jiie /iiccliiiii allait vouiir (oulre lui.
— .1 ai ollerl. dix uiille ducats, je, u'eu démordrai pas, dil-il. Le jour où vous serez décidé à lus recevoir, vous vieudrez me trouver.
A ces mots, il salua froidemeut et se relira.
Le i>ère et la lille restèreut seuls. Ni l'un ni l'autre ne sonj^^eaient alors à souscrire aux clauses avilissantes d'un tel marché.
.AJallieureusement tout ce qui avait une valeur était vendu ! La faim les pressait chaque jour davantage. En vain le vieux patricien avail-il visité tous les usuriers de Venise. Pas un n'aurait prêté cinq cents ducats sur le palais des Zucchini.
Il retourna chez Capricanli, qu'il essaya vainement d'attendrir.
— iMonsieur, lui dit l'usurier, rien ne me fera modilier les condilions que jo vous ai j)osées. Votre hésitation à les accepter m'étonne, car n'est-ce pas un véritable marché de dupe que je fais là? Croyez-vous que ce soit pour le vairi plaisir de m'unir à votre très noble, mais très misérable famille, que je me resous à cet énorme sacrilice? Non, vous me connaissez assez pour savoir que 1 ambition ne me ferait jamais commettre une aussi grande folie. La vérité est que mon fils aime Léonaà en mourir et que je veux qu'il vive. Votre égoïsme est libre de faire son malheur et le vôtre. Du moins je n'aurai rien à me reprocher.
Et il tourna le dos au gentilhomme.
Lorsque son père apprit à Léona que Capricanti se montrait inexorable, la jeune fille manda près d'elle Giulio Mirante, son fiancé.
Il accourut. Elle lui dépeignit dans toute son horreur la situation dans laquelle se trouvait son père.
Giulio fut atterré. Il ne lui cacha pas que sa famille, également ruinée, ne pouvait pas venir en aide aux Zucchini. La somme insignifiante dont il lui aurait été permis de disposer aurait reculé le désastre de quelques semaines, mais ne l'aurait pas conjuré.
— Alors, je sais ce qui me reste à faire, dit la jeune fille.
— Queferez-vous donc?
— Pour sauver mon père, j'épouserai Giuseppe.
— Vous ! s'écria Giuho. Vous aui-ez cet horrible courage ?
Giuseppe était venu clierclier sa Caucée dans une gondole tendue de splendides draperies,
— Je l'aurai.
Il y eut entre les deux amants une scène déchirante. Pâle, le cœur brisé, semblable à la statue de la Douleur, Léona qui avait écouté, silencieuse et morne, les supplications de son fiancé, se leva et lui tendit la main.
— Va, lui dit-elle. Si je ne suis pas à toi, je ne serai jamais à un autre.
— Tu le jures?
— Sur mon salut! promit-elle, en étendant solennellement la main.
LiV. 42. F. ROY, édit. — Reprgduction interdite. 42
;5 ;o I. \ lui.i.i; \inii;NTii:iii--
Puis l'allir.'inl (loiictiincMil ii «'ll(>, dit' |i(»s;i sur son front ses li-vrcs liiùIjinLcs.
— Voilà nolro h.iisiM' (\o liiinrailli's, ajonla-t-cllc;. A(li<Mi! si lu soil nous scnari' <'n cf lias luiuidr, il nous rrnniia dans ri'h'inilc.
A <'t's mois, vWo s'éloif^na.
— Ah! i'<Mi mourrai! san^lola MiranI»' au inomcnl on rllc all.iil disparaître;. Chancflanl sur ses jamlx's, l'on dr raf^n ot dr donlcur, il <|nilla \r. palais des
Zucthini, rrsolu à ])rovo(jU('r cl. à Incr (linscjipt'; mais l'or.i^ncil du iialricicn rcniiioila sur l'amour du i-'t'ntiliiomnic. Un Miranlf m* |»onvait pas croiser If l'rr avec un ('a|)ri(Mnli.
Il rouira clicz lui, comhinani mil If projtîts irrcalisahics p(jnr «'mpi'u'JuM' ciît odieux mariagft.
(Juautà Léona, elle alla trouver son père.
— Mirante m'a rendu sa parole, lui dit-tdle. Jesuis libre. J'épouserai Giiiseppe. Le vieillard croyait rêver.
— Comment ! balbutia-t-il avec une joie qu'il s'eiïorçait inutilement de contenir, (liulio a consenti... et toi-même...
— Vous pouvez dès aujourd'hui l'annoncer ;i ('apriranli, reprit-elle.
Le calme apparent avec lequel elle lui communiquait cette décision persuada son père que le sacrifice coûtait moins à Léona qu'il ne l'aurait cru.
— Soit! dit-il, mais je ferai payer cher à ce misérable...
11 ordonna qu'on allât chercher Capricanti, qui accourut aussitôt.
— Tu m'as proposé un marché, je l'accepte, lui dit-il. Ton fils épousera Léona. Une seule chose reste à discuter : la somme que tu m'as oiïerte. Eh Lit'n? puisque tu es assez riche pour te payer des fantaisies de ce ^enre, je le vends ma fille contre son pesant d'or.
L'usurier se récria.
— A ton tour, réfléchis, fit le vieux patricien. Ceci est mon dernier mot. Capricanti hésita. L'énormité de cette prétention l'effraya d'abord; mais il se
remit promptement et se livra à un calcul mental de courte durée.
— J'y consens, dit-il enfin.
— En or monnayé s'entend, fit observer Zucchini.
— En beaux et bons ducats, répondit l'usurier. Seulement je ne les verserai qu'à la sortie de l'église et quand la cérémonie sera terminée.
Et combien de temps te faut-i! pour réunir celte somme? demandale gentilhomme.
— Huit jours, dit Capricanti.
— C'est convenu, fit Zucchini.
Ils se séparèrent.
Capricanti courut chez son fils.
~ Eh bien? lui demanda-t-il, as-tu commandé tes habits de noces?
— i\on, père.
LA BELLE ARGEiNTlÈllE 331
— Vas-y donc et ne perds pas un instant.
— Quoi?Léona consent donc...
— Dans huit jours elle sera ta femme, interrompit l'usnrier.
11 lui raconta alors quel marché il avait conclu avec Zucchini. Giuseppc so récria.
— Ne crains rien, dit Capricanti. J'ai fait mon compte. Léona ne nous coûtera pas mille ducats de plus que je n'avais offert. Le vieux patricien ne s'en doute pas et s'imagine certainement toucher une somme beaucoup plus considérable. Aussi, j'ai stipulé que je ne payerais qu'après la cérémonie. De cette façon il ne pourra plus se dédire quand il s'apercevra de son erreur.
Giuseppe rayonnait. Son cœur débordait de joie. Il se jeta dans les bras de son père et le remercia avec une exubérance d'expressions à laquelle le vieillard n'était poiot accoutumé.
Huit jours après, tout était prêt pour la solennité. La ville entière était en émoi.
Si Zucchini avait gardé le silence sur les conditions étranges dans lesquelles se célébrait cette union, le vieux Capricanti s'était fait un plaisir cruel de les divulguer. Il se vengeait à sa manière des humiliations que l'orgueil du patricien lui avait infligées.
Ce mariage était un véritable naufrage, dans lequel sombrait l'honneur des Zucchini. Cela importait peu à Capricanti, qui n'en était pas solidaire; mais Yenise s'était émue dos clauses de ce singulier contrat. Elle voulait voir celui qui l'avait proposé, celui qui l'avait accepté, savoir quelle contenance feraient les deux époux.
Léona et Giuseppe ne s'étaient pas vus pendant les huit jours. Ils ne se rencontrèrent qu'à la porte du palais de Zucchini, où Giuseppe était venu chercher sa fiancée dans une gondole tendue de splendidés draperies.
Ils quittèrent le palais, escortés par une foule dont les rangs grossissaient à mesure qu'ils approchaient de l'église. Quand ils y pénétrèrent, elle était si pleine qu'ils eurent de la peine à se frayer un passage.
Léona était fort pâle, mais son visage avait l'impassibilité du marbre. Quant à Giuseppe, il s'enivrait de son triomphe. A plusieurs reprises, cependant, son front se plissa soucieusement, quand ses regards s'arrêtèrent sur la statue qu'il conduisait à l'autel.
Quelques instants après, tout était fini. Léona et Capricanti étaient pour la vie liés lun à l'autre !
Ils revinrent au palais. Zucchini avait fait installer dans le vestibule une de ces énormes balances qui servaient à peser les grains et les farines. Il prit par la main sa fille, encore parée de ses atours de mariée, et la fit ass^o.r dans le fauteuil qu'on avait placé sur un des plateaux.
Alors, se tournant vers Caprioanlr :
'M2 LA im;lm: .\iMii;\Tii:iiiî;
— A loii lotir, (lil-il en lui (lùsii^iiant raulrc! j)!;il('aii. L«' virillard lit un .sif^iin.
AussilAt (jimlnî hommes sortirent des dmix j^ondoles (pi'ils avaiml amenées >•{ dj'îposèreiil dans loplaloau dos petits sacs de toile dont chaeiin /oiitenait cinq ceiils dncnts.
Zuccliini, \r.s bras croises, assistait à colto opération. De tem)»s a anlrt;, il faisait 6v<;ntror un do ces sacs, jiour s'assurer qu'il contenait bien les ducats d'or que Gapricanti s'était engagé h verser.
Les sacs s'accumulaient jetés sans ordrt; les uns sur b.'s autres, et le fauteuil dans bMjuel Léona était assise s'élevait insensiblement au-(b3ssus de ttîrre. Jiientôt l'équilibre commem;,a à s'établir (uitre les deux plal(!aux.
Le dernier sac que posa Gapricanti fit pencher la balance de son côté.
11 arrêta du geste les quatre portefaix qui revenaient encore charg:és de leur j)récieux fardeau.
— Ai-je tenu ma promesse ? demanda-t-il à Zuccliini.
— Oui, dit le vieux geatilhomme. Tu ne me dois plus rien.
— Venez, ma lille, fit l'usurier.
11 prit la main de Léona, la fit descendre dans la j^ondole, où l'allcndait (jiuseppe, vers la demeure duquel ils se dirigèrent aussitôt.
Zucchini fit monter dans son appartement les sacs d'or et les compta. Il n'y en avait que vingt-deux !
Sa désillusion fut cruelle. Comment! alors qu'il s'imaginait devoir gagner sur l'usurier le double au moins de ce que celui-ci avait offert tout d'abord, il ne gagnait que mille ducats ! Et encore ces mille ducats excédaient de beaucoup le poids de Léona!
Ce marché, qui lui promettait une inépuisable fortune, ne lui rapportait que douze mille livres de plus que Gapricanti ne comptait donner !
Il entra dans une fureur dont rien ne saurait rendre la violence. Animé d'un courroux terrible, il jura de tirer une vengeance éclatante delà supercherie dont il se prétendait victime !
Il envoya chercher Giulio Mirante et lui exposa, d'une voix indignée, l'infâme conduite de Gapricanti. Le jeune gentilhomme était lui-même dans une telle surexcitation que, loin d'apaiser la colère du vieux gentilhomme, il lui proposa de l'aider à se venger.
Ils se concertèrent et convinrent que le soir même, dès que la nuit serait tombée, ils envahiraient la maison de Giuseppe, le mettraient à mort et délivreraient Léona.
Mirante se mit donc à l'instant même en quête d'hommes prêts à seconder cette funèbre expédition.
Vers huit heures du soir, Zucchini et Mirante, accompagnés de cinq lazarone déterminés et armés jusqu'aux dents, se rendaient en gondole à Ja maison de
LA BELLE ARGENTlEllE
Giiiseppe, dont ils enfonçaient la porte, et se répandaient dans la maison, qu'ils exploraient de la cave au grenier.
Le vindicatif patricien avait gravi le prenriier étage, oh se trouvaient les appartements de Giuseppe, lorsqu'il vit s'ouvrir la porte d'une chambre voisine.
— Ah! misérable! rugit-il, en apercevant un homme qu'il prit pour le mari de Léona.
Il se JHia sur lui, l'épée haute, et le traversa de part en part.
— Je suis mort ! dit le malheureux, qui tomba lourdement à la renverse. Zucchini devint livide. S'était-il trompé? Il lui avait semblé reconnaître la
voix de Giulio !
II api)ela. On accourut à ses cris, on alluma des cires... Ce n'était que trop vrai ! En croyant frapper Giuseppe, le vieillard avait tué le fils de son meilleur ami !
Au lieu de le calmer, le spectacle de ce cadavre redoubla la colère dont il était possédé.
— Mais lui, le misérable, où est-il ? demanda-t-il d'une voix rauque.
Il parcourut la maison, dont il fouilla les moindi'es recoins. Elle était vide !
Il s'informa et apprit que, vers les sept heures du soir, une gondole, pesamment chargée, avait amené les nouveaux époux et s'était perdue dans les lagunes.
La haine lui arracha un rugissement sauvage.
— Partis ! s'écria-t-il. Ils sont partis ! Et ma fille est la complice de ce bandit ! Après avoir enlevé le corps de Mirante, il revint chez lui. L'abattement le
plus profond avait succédé au courroux furieux dont il était animé. La conviction que Léona s'était enfuie avec Giuseppe l'avait frappé d'un coup mortel.
Il se trompait, cependant, mais il ne le sut que deux mois plus tard, lorsque sa fille put enfin l'instruire dans une lettre de ce qui s'était passé.
Le vieux Capricanti s'était douté de ce qui allait arriver, lorsqu'il avait conclu avec Zucchini ce marché bizarre. Il l'avait dit à son fils : « Zucchini ne ne s'en doute pas, mais Léona ne nous coûtera pas mille ducats de plus que je n'avais offert. » Encore s'était-il montré généreux.
Pressentant que le père de Léona s'apercevrait promptement qu'il avait fait un marché de dupe et que sa colère ne reculerait devant aucune violence, il avait employé les huit jours qui le séparaient de la cérémonie nuptiale à emballer soigneusement tous les objets précieux qui se trouvaient dans la maison de Giuseppe.
Il avait arrêté sur un navire en partance, et qui devait quitter Venise ce jour-là même, le passage de son fils et de Léona; puis il avait attendu patiemment.
A l'heure où les jeunes époux se rendaient à l'éghse, la gondole qui devail les conduire au navire était chargée des caisses qu'emportait Giuseppe.
33i I, \ i;i; 1,1,1; \ luii; nti 1: it 1:
\V\i'i\ i'iiIi'ihIii le pfMT et le |i|s ;i\ aiciil .i-i irim (•(iiiiiiiilli .iccord.
Lorsijiit' Li-oii.'i jirriv.i cIh'/, .son in.iii, un sjilcinlidcî rcjias c.l.iil jirôii.irô, ain|ii(«l assisiaiciit sciiIcinciiL trois ou (lualro i»afrnls du marir. Klle lonclia à iK'iiic aux nicls ([u'oii lui servit, nt consiu'va celle immuable rigidité doiil elle ne s'éluil pas dépariici mm simiI iMsIaiit.
Au inoMicul où Venise eoniMieiieaiL à disparaître dans les lirunu-s du soir, (iiiisejijie proposa à sa feninie de faire une proniiuiade en gondole.
La chose était si naturelle que L<^ona acn^pla sans défiance et monta dans la gondole. LJntî deini-lieure plus lard, ils accostaient le navire sur le(]ncl ils allaient s'einlianjMer.
La jeune fenuno protesta 6nergi(jueiuont et jura qu'elle nu monterait pas à bord.
— Alors on vous y portera, fit Giuseppe.
Pour échapper à la violence dont elle était menacée, elle obéit. Inimédiatement après, le vaisseau mettait à la voile et s'éloignait.
— Où allons-nous? demanda Léona à son mari.
— En France, répond il-il.
Le navire, en ciïet, ne s'arrêta qu'à Marseille. Là, Capricanti prit passage à bord d'un autre navire qui cinglait vers le Havre, où il fit enfin débarquer les caisses qu il avait emportées. Après les avoir fait charger sous ses yeux sur un chariot à destination de Paris, il se mit en route avec sa femme, dont la froideur glaciale ne s'était pas démon lie.
Arrivé à Paris, il loua une maison au coin de la rue liaillet et de la rue de l'Arbre-Sec, la meubla luxueusement et y ouvrit un atelier d'orfèvrerie.
Grâce aux objets qu'il rapportait de Venise, son magasin fut le mieux achalandé qui existât à Paris. Sa réputation grandit rapidement. Elle parvînt aux oreilles de Catherine, qui, connaissant son nom et son origine, le fit venir, le protégea ouvertement et lui décerna le brevet d'argentier de la cour.
Une fortune si rapide, une protection si efficace, étaient faites pour contenter le plus ambitieux des orfèvres. Capricanti se serait donc estimé le plus heureux des hommes, s'il n'avait été le plus malheureux des maris.
Tant qu'avait duré son voyage, il avait laissé Léona agir à sa guise; mais^ eu arrivant à Paris, il résolut d'avoir avec elle une explication définitive.
Nous avons dépeint déjà cette physionomie mâle et énergique de Capricanti. S'il se ressentait un peu, dans l'épaisseur de la taille et des extrémités, de son origine plébéienne, il était assez beau garçon. Il aurait sans doute été le meilleur des hommes et des maris, s'il avait eu le bonheur d'aimer une femme de son rang, capable de l'aimer à son tour et d'adoucir, à force de tendresse, les rugosités de son caractère.
Le hasard en avait décidé autrement. Le Dieu vengeur avait voulu probablement faire racheter par le fils les crimes que le père avait commis.
Tout d abord, Gapricanti s'était flatté de surmonter l'indifTérence glaciale que sa jeune femme lui témoignait.
— C'est affaire de temps et de patience, se disait-il.
Tant que dura le voyage, il se montra envers elle prévenant, doux et, l'on pourrait ajouter, paternel. Il n'ignorait pas qu'elle s'était mariée contre son gré, qu'elle aimait Giulio; mais il s'imaginait que ce caprice de jeune fille se dissiperait rapidement.
En arrivant à Paris, il continua d'agir avec la même délicatesse, jusqu'à ce qu'il pût lui offrir un intérieur digne d'elle. Il y employa tous ses soins et le goût artistique dont il était doué. En quelques jours il créa une véritable merveille.
Lorsque chaque chose fut en place, il conduisit sa femme dans la maison qu'il avait meublée. Il lui fit visiter les ateliers et le magasin du rez-de-chaussée, puis les appartements, puis les chambres... Léona le suivait, n'approuvant ni ne désapprouvant, ne faisant pas un geste, ne disant pas un mot, toujours hautaine, dédaigneuse, glaciale.
Ce fut la première déception pour l'infortuné. Il se raidit contre la douleur qu'il en éprouvait.
— J'attendrai, dit-il encore.
Il donna à Léona la plus belle chambre, auprès de laquelle se trouvaient d'un côté un vaste cabinet de toilette, de l'autre, un oratoire, et alla se réfugier dans la sienne. Il n'avait pas perdu courage. Il se mit au travail avec une ardeur infatigable et conquit promptement la faveur du public.
Sur ses entrefaites, son père, sans l'en avoir averti, vint le rejoindre à Paris.
— Je m'ennuyais loin de toi, dit-il, j'ai voulu mourir dans tes bras. J'ai converti toute ma fortune en pierreries; je te l'apporte, la voici.
Et il déposa entre les mains de son fils un coffret qu'il portait sous son bras. Giuseppe l'ouvrit et fut ébloui. 11 évalua ce trésor à plus de six cent mille livres.
— Et ta femme? lui demanda son père.
Le malheureux exhala dans le sein paternel les amertumes dont son cœur était rempli.
— Ah çà! lui dit le vieux Gapricanti, est-ce que cela va durer longtemps? Comment! Voilà plus d'un an que tu es marié et tu n'en es pas plus avancé que le jour où tu m'as quitté! Tu recules devant des simagrées d'enfant gâté! Il faut avoir avec ta femme une belle et bonne exphcation et lui montrer que tu es un homme.
Giuseppe y était résolu. Malheureusement, le lendemain de son arrivée, h vieux Gapricanti fut atteint d'une fièvre maligne, dont il mourut dans les huit jours; mais il avait eu le temps d'apprendre à son fils, qui le soignait, les événements qui s'étaient accomplis à Venise le soir même du mariage. Il lui avait
880 I^A ni'FJJ- AnCFMIKRK
romis «''•;alcm(Mil un larpî j)li carlu'lé, dans l(M]iirl ('îlaicnl sli|)iil<io» soh volonli'-n (Icriiii'fcs, voloiili's aii.\(iii(*lh!S, sur sa (Ifiiiaiidc, (iiiiscjtjic Jiiia solciiiiclhMiicnl (le se fonforiinT.
(Jiiaiil H l.éoiia, (illc n'avait pas paru au clicvcl du niorilioud. Kllc u'avait daigné sortir de sa chambre que pour aller faire s«î8 dévotions k Sainl- (lerniaiu-rAuxerrois, ainsi qu'elle en avait pris l'Iiahitude.
(liuseppe en fut très froissé. Il espérait que safeuiine serait venue rendre à son père un liouiniage qui ne coulait j^uère à sa vanité. Il aurait souliaité qu'elle lui p inlonniVl.
Il eut la force de ne rien laisser paraîtn;, rendit les dernitjrs d(;voirs au vieux Capricanti et se trouva plus que jamais seul en face de Léona, qu'il aimait toujours avec la môme ardeur.
Lorsque sa douleur se fut apaisée, les conseils de son père lui revinrent à la mémoire. Il s'indij^na contre, sa propre faiblesse, et s'enhardit jusqu'à se présenter chez sa femme.
— Madame, lui dit-il d'une voix que l'émotion faisait trembler, je viens solliciter de vous une explication, que votre siiif^ulière conduite a rendue nécessaire. Vous devez comprendre que cela ne peut pas durer...
— Pourquoi donc? demanda Léona sans se troubler.
— Parce que vous êtes ma femme et que vous avez contracté en m'épousant des obligations auxquelles la loi divine, elle-même, vous fait un devoir de vous soumettre.
— Monsieur, répondit-elle, ce n'est pas par la loi de Dieu que nous sommes enchaînés, c'est par un marché.
— Qu'importe ? b'Église ne l'a-t-elle pas sanctionné?
— A vos yeux, oui, aux miens, non, répliqua-t-elle. Ce marché a été consenti entre votre père et le mien; mais moi je n'y ai jamais souscrit. Vous ne pouvez pas prétendre que je me sois librement donnée à vous, puisque vous saviez que j'en aimais un autre. Or, j'ai juré à celui que j'aimais de lui rester fidèle, je tiendrai mon serment.
— Mais il est mort ! fit observer Capricanti.
— Je garderai à la mort la fidélité que j'aurais gardée à la vie.
— Ainsi l'amour dont je brûle pour vous ne trouvera jamais grâce à vos yeux? interrogea l'orfèvre haletant.
— Jamais, protesta Léona.
— Ah ! prenez garde, madame! s'écria Capricanti, emporté par la passion.
— Monsieur, lui répondit-elle, je n'ai pas peur de la mort. Au contraire, je l'appelle à grands cris. Vos menaces ne peuvent donc pas m'effrayer.
— Mais c'est à l'enfer que vous me condamnez, madame ! gémit l'infui luné.
— Ne m'y avez-vous pas condamnée vous-même en me volant ma main ?
Immédiatement après, le vaisseau mettait à !a voile el s'éloignait.
répliqua-t-elle. Et cependant j'ai enduré le supplice que vous m'avez infligé, sans vous adresser le moindre reproche.
— Eh ! quel reproche avez-vous à m'adresser que celui de vous aimer épeidûment?
— Vous oubliez, monsieur, que vous m'avez fait entrer dans voire maison, par la contrainte, dit Léona. Vous oubliez que, si mon père a souillé ses
LiV. 43. F. HOY, édit. - Reproduction interdite. '43
;j;w i.A m i.i.i. AiMii:\ïii;iii':
m. lins ilii sruii; (!<' inon li.iiic«'', c'csl v(3ii.s (]iii dcvi'Z porter lo poids de ce criiiK; iiui>i(^
— Moi ! SI» dcfondit vivoiiKMil 1»! inallK'iiirux.
— Oui, vous. Uieii de seinliiable serait-il arrivé, si vous ne m'avirz pas arrachée par la violence du palais de; Ziiccliini? (î'est vous (jui m'avez fait ce (pie je suis, car je prends lo ciel à témoin (juo je n'étais pas née pour la liaincj DiMic, à cliacnn selon ses o'uvres. Quant à vos menaces, je les bravo. Vivante, je ne vous appartiendrai jamais; morte, vous ferez de mon cadavre ce que bou vous semblera, si vous avez cet horrible courage.
A ces mots, elle rcuilra dans sa chambre, laissant son mari confondu. L'amour, la colère, la douleur, la jalousie, se disputaient à la fois lo cœur de l'infortuné.
— Va, dit-il, en brandissant son poing- fermé, si tu n'es pas h moi, je jure aussi que tu no seras jamais à un autre.
Il ne désespérait pas encore pourtant; mais, tout en se couil)ant sous le joug, il avait parfois des révoltes soudaines. Il s'armait de courage, il entrait chez Léona comme l'ouragan, résolu aux dernières extrémités. Un regard d'elle sulli.- ait à dissiper le nuage, à apaiser la tempête.
Cependant, apporté sur l'aile d'on ne sait quelle renommée, le bruit de ce singulier mariage s'était répandu dans Paris. Sans doute un gentilhomme vénitien était venu à la cour de France, y avait reconnu Capricanli et avait raconté son histoire.
Elle parvint aux oreilles de Catherine, qui manifesta le désir de connaître la lille des Zucchini, celle que tout le monde appelait déjà la Belle Argentière. Elle fut émerveillée de sa beauté, de sa grâce, de son esprit; elle comprit avec son instinct de femme tout ce que devait souilrir la jeune patricienne auprès du mari que le destin lui avait imposé.
Elle lui témoigna beaucoup d'amitié, l'introduisit à la cour et daigna, en raison de sa haute origine, la faire asseoir dans le cercle de ses dames d'honneur.
La première fois qu'elle parut, éblouissante de beauté, couverte de pierreries qui représentaient une fortune, il n'y eut sur son passage qu'un long cri d'admiration.
Parmi les gentilshommes qui l'entouraient, ce fut à qui se montrerait le plus empressé. Cette jeunesse frivole, habituée aux succès faciles, croyait sans doute triompher aisément de cette vertu, bourgeoise en dépit de son illustre naissance. Elle se trompait.
La Belle Argentière ne se laissa point enivrer par son succès. Elle éconduisit tour à tour les galants qui papillonnaient autour d'elle. Le roi de Navarre, luimême, ne fut pas plus heureux, bien qu'il eût déployé plus de persistance et d'habileté que ses rivaux.
LA KELLE AIIGENTIÈIIE 339
Catherine n'ignorait rien de ce qui se passait dans ce ménage bizarre. Si Léoiia avait eu la dignité de se taire, Capricanli n'avait pas eu la même discrétion. Excité par la reine mère, aveuglé parla jalousie, toujours dévoré de cet amour inassouvi qui le consumait, il devint entre les mains de Liatherine un instrument inconscient, et s'exalta au point de ne pas reculer devant l'assassinat.
De son côté, Léona, pendant les longues heures de solitude auxquelles elle s'était vouée, avait eu le loisir de prévoir les périls auxquels l'exposait la fureur de cet amour. Jusqu'ici elle était parvenue à éviter une lutte horrible, mais y réussirait-elle toujours?
Elle était bien décidée à mourir, mais mourir ainsi, c'était mourir vingt fois!
Poussée par le besoin instinctif de se défendre, elle cherchait une arme plus puissante et moins banale que le poignard qui ne la quittait pas.
Tandis que Capricanti vaquait aux travaux de son métier, Léona s'introduisait dans sa chambre, sondait les murs, visitait les meubles, feuilletait les papiers épars sur la table.
Dans cette chambre était un bahut de chêne, sculpté, qu'elle avait toujours trouvé fermé. Elle mourait d'envie de l'ouvrir, mais elle se serait bien gardée de manifester devant son mari ce désir puéril. Elle savait, du reste, que ce meuble, doublé de fer, contenait l'or, l'argent et les pierreries, que Capricanti destinait à son industrie.
Quelle ne fut pas sa joie, lorsqu'un jour, en pénétrant dans cette chambre, elle aperçut sur la porte du bahut la clef, que son mari avait oublié de retirer!
YIII
A BORD DE L4 Sauta-Maiia
C'était deux jours après que le hasard lui avait fait rencontrer Gilbert, que Léona n'avait jamais vu, qu'elle ne connaissait pas même de nom, auquel, par conséquent, elle ne s'intéressait pas plus qu'à aucun des autres gentilhommes avec qui elle s'était trouvée en relations. ,
Néanmoins la physionomie ouverte du jeune provincial contrastait si fort avec les allures efféminées des raffinés de la cour, qu'il méritait son at^ tention.
Lorsqu'elle le vit, le soir même, livrer bataille sous ses fenêtres, pour sauver le roi de Navarre du piège dans lequel il était tombé, elle ne put s'empêcher d'admirer le courage et l'habileté de cet inconnu.
HiO LA in'M.i: \nnr:\Tîf;uK
l'Ilt! voiiliil savoir qui il était rt cliargcîa sa camérisle d'aller s'informer .\ l'aiilKTi;»' (1(1 So/rii Icrdiit.
Ciiloinic lui rapporta lo nom du harou de Prévalais. Co nom Uf lui ajtpieiiait rit'u. Il est vrai qu'elle no tenait pas alors à pousser plus loin ses investigations.
Lorsque, le hindemain, elle le retrouva chez Catherine et dansa avec lui cette fameuse chacconc, dont on avait tant parlé, Léona n'encoura^'ea par aucune complaisance les galanteries que (îili>erl lui débitait.
C'était ce jour-là, précisément, un peu avant de se rendre au Louvre, qu'elle avait vu la clef sur la porto do ce famcnix bahut qui l'intriguait si fort.
Sur-le-champ, elle en avait exploré lo contenu. Lingots d'or et d'argent, écuelles de jaspe, d'onyx ou de malachite, remplies de pierres de toutes provenances, n'excitèrent en elle aucune convoitise.
Ce qui attira surtout ses regards, ce fut une liasse de papiers, assez volumineuse, qu'elle n'avait jamais aperçue parmi ceux qui encombraient d'ordinaire la table de l'orfèvre.
Qu'était-ce que ces papiers? Que renfermaient-ils? Pourquoi Capricanli les conscrvait-il si soigneusement?
Elle ne put pas résister au désir de les parcourir. Elle les emporta dans sa chambre, les serra dans son prie-Dieu et, comme l'heure approchait de se rendre chez la reine-mère, elle remit au lendemain l'occasion de satisfaire sa curiosité.
En rentrant chez elle, trois heures plus tard, elle soupa et se mit au lit. Il lui fut impossible de dormir. Le souvenir de cette soirée, le caprice du hasard qui l'avait de nouveau mise en présence de Gilbert, la préoccupaient malgré elle.
A cette agitation se joignait la crainte que son mari ne découvrît le larcin qu'elle avait commis, et ne voulût reprendre les papiers qu'elle avait dérobés.
Aussi, au lieu d'attendre au lendemain, elle se leva, courut ouvrir la porte de son prie-Dieu, saisit les papiers et les feuilleta d'une main distraite.
Celte occupation ne l'intéressait, en elfet, que médiocrement, tout d'abord, mais bientôt ses sourcils se froncèrent, un profond étonnement se peignit sur son visage. Enfin de la surprise elle passa à l'indignation, puis à la colère, puis enfin elle frémit d'horreur en achevant sa lecture.
— Ah! je le tiens, cette fois ! murmura-t-elle.
Il était neuf heures à peine. Elle se dirigea sur la pointe des pieds vers l'appartement de Capricanti et, n'entendant aucun bruit, elle eut le courage d'en ouvrir la porte...
La chambre était vide. L'orfèvre travaillait sans doute encore dans son atelier. La clef du bahut était toujours dans la serrure. Donc son mari ne s'était aperçu de rien...
Lcona remit à leur place les papiers dont elle s'était emparée, à l'exception des quatre ou cinq feuillets qu'elle en avait détachés, et rentra chez elle, toute tremblante des émotions qu'elle venait d'éprouver.
Ce fut le lendemain qu'elle donna à Gilbert un premier rendez-vous dans l'église où elle se rendait tous les jours.
Il était le plus heureux des hommes. Il s'imaginait que la Belle Argenlière répondait à son amour. Il se montra donc aussi audacieux que les circonstances et le lieu le lui permettaient. L'embarras de la jeune femme lui parut un encouragement tacite. Ne soupçonnant pas les motifs qui la faisaient agir, il ne se demanda même pas à quel propos elle l'interrogeait sur son nom, sur son origine, sur le lieu de sa naissance?
Ce ne fut qu'après son départ de Paris que cette singularité se présenta à sa mémoire et lui fit pressentir un mystère.
Lorsqu'il revint de Fontainebleau et trouva chez lui la lettre qu'elle lui avait adressée, il demeura stupéfait. Quelles communications importantes Léona avaitelle à lui faire ?
Son amour et sa curiosité étaient éveillés à un si haut degré, qu'il retarda son départ de vingt-quatre heures pour aller au second rendez-vous qu'elle lui assignait.
La jalousie de Capricanti en décida autrement. Gilbert tomba sous le poignard du mari vindicatif. Sans Léona, c'était fait de lui !
Pendant sa longue convalescence, il n'avait pu être question, entre la Belle Argentière et lui, de rien qui frappât trop vivement son imagination. Elle avait donc gardé un silence prudent, se vouant tout entière à l'œuvre de charité qu'elle avait entreprise.
Le jour oii elle le quitta, seulement, elle fit allusion aux révélations qu'elle lui avait annoncées et promit de s'exécuter, dès qu'elle se serait assuré le concours de son mari.
En quittant la maison Renaud, Léona avait emmené Gilonne et était revenue chez elle.
A peine venait-elle d'entrer dans sa chambre, que Capricanti parut, pâle et tremblant d'une colère qu'il essayait en vain de dissimuler.
— Madame, lui dit-il, je pense que, cette fois, vous ne me refuserez pas l'explication à laquelle j'ai droit.
— J'allais vous faire prier de monter pour vous la donner, répondit-elle froidement.
— A la bonne heure ! fit l'orfèvre. Il est fort heureux que, portant mon nom et m'ayant livré en pâture à la risée publique, vous reconnaissiez la nécessité de justifier votre longue absence,
— Je n'en reconnais pas absolument la nécessité; mais, comme je me suis mis en tête de réparer le mal que vous avez commis, vous et les vôtres, je n'ai pas trouvé de meilleur moyen que de m'adresser à vous.
— C'est vraiment trop d'impudence I s'écria Capricanti. Est-ce donc pour
8i5 1. \ itiJ.Li: \ii(ii;N TiKiiK
nn' liiavcr r|iit' vous ries rovcmic ici? Au lii>ii de vdiis drlciMlrn, c'rsl moi (|ii(. vous acniscz !
— lit cela vous élonuo? (l(»inaii(l.i iioni(|ii(Mni'iil Lcoiki. A-l-oii vraiiiwiil l.'i COiisritMico si lraii(|iiilli' dans iinr lamillc d'assassins coninuî la vAlr(!?
L'orli'vre l)on(li( en avant, lui saisit \r poignuL ot l«; sorra à le hrisor.
— Prenez j^anle, madanKî! rnuit-il avfp un accent Icnihii'. In pareil excè» d'andace pourrait vous conter la vif !
— i'incore? lit Léoiia d'un Ion railleur (iiioiqu'clle souflrit atrocenicnit. l'Ji bien ! mais ne vous gênez pas. Qn'inijjorte un crime de plus on moins à un homme tel (]U(' vous? Sonliaitez-vons un esclandre. A votri; aise, monsieur. Criez bien haut, faites monter vos ouvriers, amiîutez les passants... Ji; mi; ferai un véritable plaisir de leur apprendre de (juelle façon galaiilr vous Irailuz les gens qui vous portent ombraj^c.
— Madame!... s'écria l'orfèvre menaçant.
— Et si cela ne snflit pas, poursuivit impitoyablement Léona, je leur raconterai certaine histoire, fort intéressante, et dans laquelle un gentilhomme du nom de Lapeyre a joué, à côté de votre regretté pbre, un rôle tout à fait honorable.
Capricanti devint livide.
— Que voulez-vous dire, madame'!' interrogea-t-il d'une voix étranglée. Quel mensonge, quelle calomnie avez-vous prémédités?
— La iille d'un Zucchini n'a jamais menti, monsieur. Ce quelle dit, elle est prête à le soutenir à la face de Dieu et à le prouver à la face des hommes.
— A le prouver? lit largentier avec un sourire forcé. Je serais curieux de savoir comment vous feriez?
— Ah! vous ne criez plus, vous ne me menacez plus! reprit Léona, dédaigneuse, et se dégageant sans eiïort de l'élreinte dans laquelle son mari la tenait tout à l'heure. Vous commencez à vous inquiéter de mes prétendues calomnies. Vous avez raison de trembler, monsieur, car je serai précise.
Sous le regard clair qu'elle dardait sur lui, il détourna la tête.
— Je vous écoute, madame, dit-il en essayant de faire bonne contenance.
— Et d'abord, commonça-t-elle, je ne vous parierai que pour mémoire du guet-apens odieux que vous avez tendu au roi de Navarre. La Providence l'a fait échouer, oublions-le...
— Je ne vous comprends pas, madame... balbutia l'orfèvre.
— L'impunité dans laquelle a été enseveli ce premier crime, les conseils perfides auxquels vous avez obéi, vous ont encouragé à suivre le chemin sanglant dans lequel vous vous étiez engagé. Un autre gentilhomme est tombé sous vos coups...
— Vous êtes folle, madame! interrompit Capricanti de plus en plus pâle.
— ?se niez pas. Ce gentilhomme vit. Il vous a reconnu quand vous avez
relevé votre cagoule et quand vous vous êtes penché sur lui pour vous assurer qu'il était bien mort. Dès aujourd'hui, il est prêt à en témoigner.
— Quoi ! demanda Capricanli effrayé, ce Gilbert a survécu... Mais comment le savez-vous?
— C'est moi qui ai relevé et emporté son cadavre ; c'est moi qui l'ai soigné, guéri, sauvé. Je l'ai quitté il y a deux heures à peine.
— Et vous osez en convenir! s'écria l'orfèvre, les yeux injectés de sang. Et c'est en sortant des bras de votre amant que vous poussez le cynisme jusqu'à vous représenter chez moi?
— Gilbert n'est pas mon amant, monsieur. Le serment que j'ai fait à mon fiancé, je l'ai tenu, je le tiendrai toujours. Au lieu de m'accuser, sachez-moi gré de vous avoir épargné un remords.
— Mais qu'est-il donc ce Gilbert? demanda Capricanti éperdu. Par quels sortilèges a-t-il su conquérir votre coupable bienveillance?
— Ne le savez-vous pas? fit Léona.
— Non, madame.
— Quoi! vous ignorez son nom?
— Oui. Le nom de Gilbert, seul, figurait sur les lettres que vous lui adressiez.
— Vous les avez donc lues?
— Non, pas moi, mais Claude, mon ouvrier.
— J'en étais sûre! s'écria la Belle Argentière. Soit. Voici donc un aveu formel. Allons, soyez sincère jusqu'au bout, Giuseppe, et mettez dans vos réponses la même franchise que j'apporte moi-même dans cet entretien. A ce prix, je vous pardonnerai peut-être, car vous êtes réellement moins coupable que je ne l'avais cru, si vous ignorez le nom de ce gentilhomme.
— Je vous le jure ! affirma Capricanti.
— Eh bien! je vais vous l'apprendre, afin de vous prouver combien le ciel s'est montré clément envers vous. Il se nomme Gilbert de Prévalais, il est né à Aromitz, en Navarre.
— Est-il possible! fit l'orfèvre dont le corps entier tressaillit d'épouvante. On le voit, il n'essayait plus de se défendre. L'ascendant que sa femme
exerçait sur lui avait triomphé de sa colère, de ses résistances. Aussi serait-on presque en droit de reprocher à Léona la rigueur dédaigneuse dont elle usait envers lui, si l'on oubliait que cette histoire se passe à une époque où le manant était presque un chien, et où le bourgeois n'était pas grand'chose de plus aux yeux d'un gentilhomme.
Pour la fille des doges, c'était donc une humiliation de tous les jours que de se voir affublée d'un nom ridicule, et attachée pour jamais à un homme, qui n'avait le droit de s'élever au-dessus des autres que par ses richesses. On comprendra mieux le caractère de cette patricienne, blessée dans ses instincts de
844 LA lU'.LLK A lui i:\Ti i:iiK
ruée, frnpiiéu au (Mimii- [uii ïr drsu.sjioir cl lu mort du li/iiicù auqu»;! ello était drsliiKM', iDCsqu'on saura par (juid dévouiMnt.'nl suldiuïc elle couioiiiia l'd'uvifî à la(|Ut'll»( oll(i s'était (Mjiisncréo.
Surmoulaut ses piopifs douleurs, jiour ^-ardiM- 1»- sujx'rlx! sau^A-froid dont ollo faisait preuve, elle avait reuiporté déjà iiiu; i)reinière victoire, eu conlraiguaut son mari fi l'écouter. 11 ui; lui restait plus, pour la compléter, (juà associer Caj)ricauti aux projets qu'elle avait -formés.
Kilo augura hieu de rfjl'el (juc le uoui du baron de Prévalais avait produit sur lui.
Il la regardait, sui'pris et truuhlé, se deuiaudaul couimenl I^éoua était au couraut du drame auquel elle faisait allusion.
— Je NOUS étonne, monsieur, reprit-elle. Attendez, je n'ai j)as fini. Voulezvous maintenant qu'après vous avoir rappelé ce que vous avez fait vous-même, je vous raconte ce qu'a fait votre j)ère ?
L'orfèvre courba la tète et cacha dans ses deux mains son front rouj^issiint.
— Ecoutez, poursuivit-elle, et vous apprécierez combien vous avez sa;.'emeul agi en ne me forçant pas ii faire ce récit devant un auditoire trop nombreux.
« Au commencement de l'année lo61, c'est-à-dire vers Je milieu du mois de mai, votre père s'embarquait à Alexandrie sur un navire en partance pour Venise, qui se nommait la Santa-Maria.
« Abord de ce navire, se trouvait un grand nombre de passagers, appartenant à toutes les nations. Parmi ceux-là figuraient deux gentilshommes français, tous deux originaires du Béarn, le comte de Lapeyre et le baron Jérùmc-Didier de Prévalais.
« Capricanti avait rencontré à Alexandrie le comte de Lapeyre, avec lequel il avait lié connaissance et à qui il avait prêté quelque argent.
« Ce gentilhomme venait, disait-il, de faire un pèlerinage au Saint-Sépulcre. Sa mère, qui l'y avait envoyé, ne lui avait donné qu'une somme insuffisante, de sorte qu'il était fort en peine pour regagner la Navarre.
« Votre père lui prêta ce dont il avait besoin, en échange d'une cédule, par laquelle le comte engageait tous ses biens, jusqu'à concurrence de la somme qu'il avait reçue et d'un gros intérêt qui avait été stipulé d'avance.
« Voyant M. de Lapeyre causer sur le pont du navire avec le baron de Prévalais, Capricanti lui demanda quel était ce gentilhomme.
« Le comte s'exécuta avec empressement.
« M. de Prévalais avait quitté la Navarre au printemps de 1558 et s'était dirigé vers la Perse. Après avoir débarqué à Dayrouch, il s'était avancé dans les terres, jusque sur les confins du Grand-Désert-Salé, et y avait fait avec les indigènes le commerce des pierres précieuses.
« — Et son voyage a réussi? demanda Capricanti.
« — Au delà de ses espérances, paraît-il, répondit M. de Lapeyre. Il ne m'a
Ils le saisirent, lui volèrent ses clefs, le jetèrent à la mer et tout fut dit.
pas dit à quel chiffre il évaluait la fortune qu'il rapporte, mais j'ai deviné qu'elle atteint des proportions considérables.
<( L'œil de votre père s'alluma d'une lueur de convoitise.
« — Ah! fit le comte, qui s'en était aperçu, il est certain que si l'on pouvait s'emparer adroitement...
« — Croyez-vous donc que ce soit possible? interrogea Gapricanti.
« — Possible, oui ; facile, non. Le baron ne se sépare pas de la cassette dans
LlV. 44. F. ROY, édit. — Reproduction interdile. 44
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