I. \ ItlI.I.I-. AlUiKNIIKIU
lii(|ih'lh' sdiil (MirriiMét's SCS iiicrrcrii's. (Jii.ind il sort de |,i culiiiH!, il cti i!iii|i()il(! 1(1 clt'l dans sa poclic.
" — Ml puis, lit nl)Sf'rv(M- Capriraiiti, alors inrinc (jiroii j)ar\ irndrait à s'en (Miiparcr. le diflirih! sorail do la soiislrairo aux irivestif^alious (lu'iin vol de co fii'iiic provo(pi«>rai( h l'iiislanl inruu*.
« — Sans doute. Le jdus simple serait d(! s(! doharrassor du haion d'alxtrd...
« — Par (piel moyen?
i< — Kn ronnaissoz-vous deux? dtunauda le comte avec un sourire cynique.
" — Mais comment arriver h ce résultat? dit ('apricanti.
'< — Oh! si l'on voulait bien... on y parviendrait, insinua M. do Lapeyrc.
i< — (lomment?
«< — En retenant le baron sur lo pool du navire, jusqu'à ce que tous les passagers aient regagné leurs cabines et qu'il n'y reste plus qu'un ou deux matelots de quart...
'< — Mais ces matelots...
« — liah! en leur donnant une bouteille de tafia, ils seront obligés de se cacher pour la boire et pendant ce Ic.mjts...
« Le comte n'acheva point sa phrase, ou plutôt ne la termina que par un geste; mais ce i;este avait une éloquence ciïrayante.
« Capricanti hésitait. Un violent combat se livrait en lui, entre sa cupidité et le peu d'honnêteté qui lui restait.
« Cela n'échappa point à M. de Lapeyrc.
« — Je sais d'ailleurs où se trouve celte cassette, continua-t-il ; je l'ai vue dans la cabine du baron, de sorte qu'il suflirait de lui dérober la clef, avant de le jeter par-dessus bord, pour devenir maître de ce trésor.
« — Mais s'il se défendait, s'il criait?... objecta Capricanti.
(( — n ne criera pas, affirma le comte. C'est moi qui frapperai. Vous, tenez à tout hasard un bâillon prêt, pour lui fermer la bouche en cas de nécessité...
« Cette proposition leva les derniers scrupules de Capricanti. Jamais il n'aurait eu le courage de tuer un homme; le rôle de complice lui répugnait moins. Il accepta.
« Avant tout, le comte exigea que son créancier lui rendît gratuitement la cédule qu'il lui avait souscrite. Celui-ci s'y résigna difficilement, mais finit par y consentir.
« Le soir même, ils préparaient leur embuscade.
— Par pitié, madame! supplia l'orfèvre que ce récit mettait au supplice.
— Non, répondit Léona. Il faut que vous ayez, comme moi, le courage d'aller jusqu'au bout. Nous touchons au dénouement, du reste. Si je vous inflige la honte de m'enlendre, si je fouille si avant moi-même dans cette fange du passé, croyez que ce n'est pas pour le vain plaisir de vous humilier, mais plutôt pour vous aider à exaucer les dernières volontés de votre père.
LA BELLE AIIGENÏIEIIE 347
■ — Ilclas ! madame, ne vous suffisait-il pas de prononcer le nom de baron de Prévalais, pour m'indiquer ce que j'avais à faire ?
— Non, monsieur. Je revendique en cette occasion les liens qui nous unissent l'un à l'autre, pour prendre ma part de cette tardive réparation. Ecoutez donc.
« Le soir même de cette conversation, Gapricanti, le comte et le baron étaient assis à l'arrière du navire et se racontaient leurs voyages. Ces sortes de conversations mèuent loin. C'était à dessein que M. de Lapeyre avait choisi cet intarissable sujet.
« L'heure était, en effet, très avancée et le pont absolument désert, quand Capricanti se leva pour aller porter aux deux matelots de quart la bouteille de tafia qu'il s'était procurée.
« Pendant qu'ils descendaient dans l'entrepont pour la vider, le timonier seul était à la barre ; mais il ne pouvait pas voir ce qui se passait au-dessous de lui. Les constructions du carré de l'arrière lui masquaient la vue des trois passagers.
'( Lorsque Capricanti vint rejoindre le comte et M. de Prévalais, celui-ci venait de se lever et se disposait à rentrer dans sa cabine. Les deux assassins ne lui en donnèrent pas le temps. Le comte se jeta sur lui et le frappa de plusieurs coups de poignard, tandis que Capricanti nouait autour de sa bouche le bâillon qu'il tenait à la main.
« M. de Prévalais chancela... Ils le saisirent, lui volèrent ses clefs, le jetèrent à la mer et tout fut dit.
« Eu toute hâte, ils se rendirent dans sa cabine, s'emparèrent de sa cassette et l'emportèrent chez le comte pour s'en partager le contenu.
« Le lendemain, quand le capitaine constata la disparition du baron de Prévalais, il s'informa et apprit qu'il avait été vu sur le pont, très avant dans la soirée, en compagnie du comte et de Capricanti.
(( Il les interrogea. Loin de nier l'évidence, ils la confirmèrent
« — Seulement, dirent-ils, nous avons laissé M. de Prévalais sur le pont et nous ignorons ce qu'il est devenu.
« L'enquête n'aboutit à aucun résultat. Les deux matelots d-e quart n'avaient rien entendu. Quant au timonier, il lui avait bien semblé percevoir le bruit produit dans l'eau par la chute d'un corps. — Mais, répondit-il, j'ai cru que c'était une poulie qui s'était détachée, car j'ai eu beau regarder, je n'ai rien vu.
« Quelques jours après, la Santa-Maria abordait à Venise et le comte de Lapeyre partait pour la Navari'e. Quant à Capricanti, il n'eut rien de plus pressé que de faire estimer les pierreries dont il s'était emparé. Elles valaient dix-sept mille ducats, c'est-à-dire plus de deux cent mille livres.
« Tout cela, dit en finissant Léona, vous le savez aussi bien que moi,
inoMsictir. N'olit' pJ-rc, en niouraiil, vous ji l.'iis.s»! pai- rcrit le récit i]t: ce dijimo liii;iil)i(\ (lonl le soiivt'iiir l'a |iour.siiivi iiis(|iu> dans son a^onii;. iVv.nl jionr délivrer son Ame du fardnan do et; remords cuisant, qu'il vous a fait jurer do restituer aux liéritiers du baron de Prévalais la somme dont il les a dépouillés. Kt niaiiilcnanl, je fais appel à votre loyauté. Ai-je dit un mot qui no soit pas roxaclc vérité?
— llélas! non, madame! tout cela n'est que trop vrai.
— Enfin, vous le reconnaissez! s'écria victorieusement Léona. Rassurezvous, s'empressa-t-elle d'ajouter, je vous garderai fidèlement le S(!cret, comme je vous ai gardé la foi jurée, ne me souciant pas qu'une telle honte rejaillisse jusque sur moi. Permettez-moi seulement de m'étonner que, dej)uis la mort do votre père, qui remonte à trois années déjà, vous ne vous soyez pas inquiété de restituer aux Prévalais la somme dont vous restez injustement détenteur. Vous connaissiez leur nom, leur origine, vous saviez quel pays ils habitaient. Pourquoi n'avoir pas fait auprès d'eux la moindre démarche?
— Vous avez raison, madame, mais n'accusez de celte inertie que mon amour pour vous et l'aveugle jalousie dont j'étais dévoré. J'en fais l'aveu, je n'ai pas eu la force de vous quitter pour entreprendre ce long voyage.
— Et aujourd'hui? demanda Léona.
— Je suis prêt à tout, répondit l'orfèvre.
La Belle Argentière poussa un long soupir de satisfaction.
— Tenez, monsieur, dit-elle, il est regrettable que vous ne vous soyez pas toujours montré envers moi ce que je vous vois aujourd'hui. Assurément nous n'aurions jamais été de bons époux, mais nous aurions vécu tranquillement, au lieu de transformer notre vie commune en un enfer. Voulez-vous rester toujours ainsi? Etes-vous disposé à résister aux suggestions perfides qui ont failli faire de vous ce qu'a été votre père? A ce prix, non seulement j'oublie tout, Guiseppe, mais je puis vous offrir une paix durable.
Capricanti tressaillit. C'était la seconde fois que Léona l'appelait Guiseppe dans le cours de cette conversation... Jamais il n'avait obtenu d'elle semblable faveur. Ainsi prononcé par cette bouche adorable, son nom résonnait à son oreille comme une musique céleste.
Tout son cœur se fondit. Deux larmes tombèrent de ses paupières et roulèrent sur son épaisse barbe noire.
— Me le promettez-vous? demanda la Belle Argentière. La paix est-elle faite ?
En disant ces mots, elle lui tendit la main.
Capricanti n'osait pas y croire ! Comment! Léona daignait lui permettre... Il se laissa tomber à genoux, prit cette main blanche et parfumée, sur laquelle il déposa un baiser, — le premier, le seul qu'il eût jamais pris!
— Eh bien ! oui, fit-il avec une explosion d'amour et de douleur. Oui, je
me soumettrai aveuglément à vos moindres désirs, je serai pour vous le plus respectueux et le plus soumis des esclaves, mais à une condition..
— Laquelle? demanda la Belle Argenlière, dont le front se couvrit d'un nuage.
— C'est que nous quitterons cette cour frivole et corrompue, aux honneurs de laquelle vous êtes admise, tandis que j'en suis exclu, moi ! Ah ! vous ne saurez jamais ce que me faisaient souffrir vos absences! Je voyais empressés autour de vous, ces gentilhommes sans foi ni loi... J'entendais les paroles dorées qu'ils murmuraient à votre oreille... et mon cœur se déchirait, comme si l'on y avait fait entrer un coin à coups de marteau.
— N'est-ce que cela? fit Léona. Voulez-vous que, dès aujourd'hui, je renonce à y mettre les pieds?...
— Quoi! Vous consentiriez...
— Je vous promets de ne pas y retourner, sans que vous m'y ayez autorisée.
— Ah ! que vous êtes bonne ! Enfin ! dit le malheureux, en qui renaissait l'espérance.
— Et quant à la condition que vous m'imposez, continua-t-elle, je suis plus près de l'accepter que vous ne le croyez, Giuseppe. La France ne me plaît guère plus qu'à vous et j'ai bien peur qu'elle ne me laisse des souvenirs amers !
— Mais alors parlez, ordonnez, Léona. Pour hâter ce départ, pour revoir avec vous cette belle Italie, où s'est écoulée notre heureuse enfance, je ferai des miracles.
— Je ne vous en demande pas tant, fil tristement la Belle Argentière. Occupons-nous, avant tout, de donner à mon absence un prétexte dont nous n'ayons à rougir ni l'un ni l'autre.
— C'est juste. Comment faire? demanda Capricanti.
— Ne craignez rien, j'y avais déjà songé, répondit Léona. N'avez-vous pas remarqué que je suis habillée de noir?
— C'est vrai, je n'y avais pris garde !
— Apprenez que mon pauvre père est mort, Giuseppe. J'en ai reçu la nouvelle un peu avant de quitter votre maison, au mois d'octobre dernier. Eh bien! rien n'est plus facile, pour peu que vous consentiez à m'y aider, que de justifier mon absence. Cette mort cruelle nous en fournira les motifs. Je dirai que je siiis allée à Venise rendre les derniers devoirs à la dépouille paternelle.
— Vous avez raison, fit vivement l'orfèvre. Rien n'est plus vraisemblable.
— Commandez donc sur-le-champ vos habits de deuil, tandis que je m'occuperai des miens, et je vous réponds que nous serons plaints de ceux-là mêmes qui ont été les premiers à rire de nous.
Ils convinrent immédiatement ensemble de la fable qu'ils raconteraient l'un
350 LA m.I.LL AHi.INTII Kl':
el raiilrc. i'mir lui tlomwîr |ilns de cicaiicr, ( liijdiraiili accoiiipa^^nia iiliisifiir» fois sa fi-miuc à r(.'';;lis(\
(Mlle r('inar«iiui (iHUlaiil plus (|ii(«, dcjniis lu retour de sa rfiunn', roil'i'vre rlail Irauslii^uré. (le n'élail plus c^'.[\.t', pliysiouomio soml)n' ul raiouclic, dont ou rvilail les regards ()ljli(|ues. L'esjxur lui avait fait un autre visnge. Si le sourire iju'oii y voyait était un peu uiélaucoliijue, il éclairait du moins d'un rayon de soleil ces traits rudes et sauvay^es, que contractaient hier la colère et la jalousie.
Tout le monde, Catherine olie-Mième, tut diiite du récit qno la Ilt-lle ArgtMilière et son mari avaient lialjilement réj)andu.
Seul, Henri do Navarre avait douté, i^eul aussi, il connut la vérité, h; jour où Léona, que Giuseppe y avait autorisée ci grand'peine, se rendit à la cour pour lui révéler la retraite de Gili)ert ; mais Léona savait bien (|ue le jinme roi avait toutes sortes de raisons pour ne pas la trahir.
Restait donc à verser entre les mains du baron de l*révalais les deux cent quatre mille livres que le vieux Capricanti avait fait jurer à son lils de lui restituer.
Léona était fort embarrassée. Irait-elle les lui porter en personne? Chargerait-elle son mari de ce soin?
V aller était le plus simph*, mais elle avait j)eur. Depuis huit jours qu'elle s'était séparée du convalescent, elle avait fait une épouvantable découverte. Elle aimait Gilbert!
Oui, c'était avec une véritable épouvante qu'elle avait lu au fond de son cœur, car cette passion naissante n'était pas seulement incompatible avec ses devoirs d'épouse, elle était encore une violation formelle du serment quelle avait prêté jadis à son fiancé et dont, à ses yeux, rien ne pouvait la dégager.
Elle avait cru, en soignant et en sauvant Gilbert, n'obéir qu'à un sentiment charitable, elle s'était dévouée corps et àme à cette tâche réparatrice, et voilà la récompense qu'elle en recevait ! Elle aimait.
Lorsqu'elle avait quitté le gentilhomme, elle avait bien éprouvé de sourds déchirements, mais elle ne soupçonnait pas l'horrible vérité que l'absence venait de lui révéler.
Il lui sembla d'abord qu'un vide immense s'était creusé autour d'elle. Elle chercha à s'en expliquer les causes, elle n'y parvint pas. Au contraire, elle avait trouvé son mari moins coupable et mieux disposé à la seconder qu'elle ne se l'était imaginé ; elle vivait avec lui en meilleurs termes que jamais.
Que signifiait donc cette vague inquiétude? Pourquoi, lorsqu'elle était seule, l'image de Gilbert se représentait-elle sans cesse à sa pensée? Pourquoi avait-elle tremblé, en livrant au roi de Psavarre le secret de sa retraite? Pourquoi tremblait-elle encore à l'idée d'y conduire son mari ? Que signifiaient ces
transes continuelles qu'elle éprouvait en songeant à lui, ces rougeurs soudaines qui coloraient jusqu'à l'ourlé de sa petite oreille? Ces alternatives de terreur et d'espérance qui faisaient battre son cœur, que voulaient-elles dire?
Elle le comprit, au bout de quelques jours, et n'osa pas se l'avouer à elJenïêmc, tant elle avait honte, tant elle se sentait faible et lâche devant cet amour qui l'envahissait tout entière.
Revoir Gilbert, c'était raviver ces angoisses, courir au-devant du danger, s'exposer à un supplice plus grand que celui qu'elle endurait.
D'un autre côté, lui envoyer Capricanti, c'était réveiller les souvenirs de la victime, provoquer une explication violente, peut-être amener une rechute funeste ou susciter de sanglantes représailles...
C'était plus horrible encore.
Elle irait donc, mais, pour être plus sûre d'elle-même, elle se feroit accompagner par son mari.
Quelques jours après, elle partit donc pour Romainville avec Capricanti. Ils marchaient, tristes et silencieux : elle, étoufl'ant les battements de son cœur ; lui, accomplissant avec répugnance, mais avec fermeté, l'œuvre d'expiation que son père lui avait léguée.
Gilbert était dans sa chambre, lorsque retentit sur le chemin le sabot des deux chevaux qui les amenaient. Sa stupéfaction fut extrême, lorsqu'il les vit entrer tous les deux dans la cour et mettre pied à terre.
Ce fut Léfina seule qui se présenta d'abord.
— Monsieur, lui dit-elle, l'heure a sonné des révélations que je vous ai promises. Comme c'est mon mari quia été spécialement chargé de ce soin, j'ai cru pouvoir l'amener sans crainte. Je lui ai tout dit. Il sait que j'ai été assez heureuse pour vous arracher à la mort, et il m'en a chaleureusement remerciée, quand je lui appris votre nom, qu'il ignorait. Serait-ce trop exiger que de vous prier de vous contenir en sa présence ? Daignerez-vous lui pardonner la méprise dont il est coupable et qu'il regrette amèrement d'avoir commise ?
— Il est vrai, madame, "que, de sa part, une telle visite a le droit de me surprendre, répondit Gilbert avec un peu d'amertume. Je ne m'attendais pas à recevoir si légitimement ces révélations, mais je suis trop votre obligé pour vous refuser quelque chose. Capricanti peut venir, il n'a rien à craindre de m.oi et vous savez bien que je ne m'abaisserai pas jusqu'à lui reprocher son.., escapade.
Léona pâlit et porta la main à son cœur. La dureté de cet accueil lit trembler une larme au bord de ses longs cils.
— Ah ! pardonnez-moi vous-même ! s'écria Gilbert en la pressant dans ses bras. La vue de cet homme entre vous et moi m'a fait perdre la raison.
Elle voulut se dégager, elle n'en eut pas la force.
— Ne sais-tu donc pas que je t'aime ? murmura Gilbert à son oreille, en l'at-