L INCONNU
C'était un singulier combat que celui qui se livrait ainsi en pleine nuit, entre deux hommes qui ne s'étaient probablement jamais vus et qui ne se connaissaient peut-être pas, même de nom.
De nos jours, une rencontre de ce genre serait une folie ou un crime. En ce temps-là, c'était la chose la plus naturelle du monde que de s'égorger, sans savoir qui l'on était ni pourquoi l'on se battait.
A plus forte raison était-il tout simple que deux gentilshommes, qui se rencontraient sur le même terrain, et certainement en rivalité d'amour, missent l'épée à la main pour vider leur différend.
En dépit des ténèbres épaisses dans lesquelles ils étaient plongés, leurs yeux s'étaient suffisamment habitués à l'obscurité pour qu'ils pussent, sinon distinguer mutuellement leur visage, suivre du moins les évolutions de l'arme qu'ils tenaient à la main.
D'ailleurs le rayon de lumière qui glissait à travers les volets du premier étage, et qui avait attiré l'attention de Gilbert, jetait de temps en temps sur l'acier des épées des refletsmétalliques, qui guidaient le bras des deux combattants.
Aussi, dans la crainte de se découvrir, se montraient-ils également prudents.
11 y avait près de dix minutes que durait cette lutte singulière, lorsque Gilbert devint tout à coup plus pressant.
— Allons ! il faut en finir ! murmura-t-il.
En même temps, il exécuta deux ou trois feintes, puis se croyant sûr d'avoir trouvé le jour qu'il venait de se ménager, il se fendit à fond...
Celui qui, comme la hyène venait flairer les cadavres c'était Giuseppe Capricanti,
Quel ne fut pas son étonn^monl, quand il sentit qu'une main de fer relevait si haut son épée qu'il était entièrement découvert et que, si son adversaire avait enu sa dague de la main gauche, il aurait pu le traverser de part en part.
Il rompit aussitôt, tout saisi de ce qui lui était arrivé.
— Corbœuf! dit-il assez haut pour être entendu de son adversaire, je croyais que nous n'étions que trois à connaître ce coup-là I
LiV. 3. F. UOY, cdit. — Reproduction interdite. 3
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— Al» rà ! rt'|i;iilil riiu'oiimi, (|iii roiiipil ;'i son Iniir, ji! lu; nu; suis (Idiic [i.is lioinpô! c'esl donc bien lo coup du capiluiiio La (loiidraye !
— Ma foi, oui ! lit Itî jiniui: baron dont réloniicnit'nl lournail à la slu]K''faclion.
— Alors, vous èlos le baron de Prévalais ? demanda l'inconnu.
— Précisément. Mais vous, vous êtes donc...
— Silence! inlerronipil li; i^entilhouinitî (mi posant un doif^t sur ses lèvres. INiis, se rapproclianl du baron, auquel il lendit vivement la main :
— Comment! s'écria-t-il, c'est toi, Gilbert, toi que je retrouve ici! A pareille heure I
— Moi-mrme, oui, sire...
— Veux-lu te taire et ne pas prononcer de mots semblables ! interrom[)il do nouveau l'inconnu. Viens donc m'embrasscr d'abord, nous nous expliquerons ensuite.
A ces mots, les deux adversaires, tenant toujours à la main leur épée, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et échangèrent une chaleureuse embrassade.
— Qu'est-ce que cela signifie? interrogea alors l'inconnu. Tu es donc à Paris ?
— Vous le voyez bien.
— C'est juste , mais depuis combien de temps.
— Depuis trois heures.
— iLt qu'y viens-tu faire ?
— Je me proposais d'aller vous l'apprendre demain.
— Mais comment se fait-il que je te trouve en sentinelle au coin de cette maison?
Gilbert allait fournir quelques explications, quand il tressaillit et prêta l'oreille.
La rue Baillet, qui existe encore, commence, on le sait, à la rue de la Monnaie et aboutit à la rue de l'Arbre-Sec.
Or, du côté de la rue de la Monnaie, une troupe d'hommes venait de s'engager dans la rue Baillet et s'avançait dans la direction de nos deux amis.
L'inconnu, qui ne manquait probablement pas non plus de bonnes raisons pour se tenir sur ses gardes, avait entendu également le bruit de pas qui avait excité les défiances de Gilbert.
— Viens, dit-il à voix basse, en prenant la main du jeune baron, et en l'entraînant vers la rue de l'Arbre-Sec.
Mais à peine avaient-ils exécuté ce mouvement de retraite, que quatre hommes se dressèrent devant eux et leur barrèrent le passage.
— Cernés ! s'écria celui que le jeune baron avait appelé sire.
— Corbleu! mais c'est un guet-apens ! fit Gilbert qui tomba en garde.
— Cela y ressemble fort, dit l'inconnu d'un Ion goguenard. Allons ! je vois qu'il va falloir en découdre...
Il n'avait pas achevé ces paroles que les quatre hommes se jetèrent sur eux, l'épée haute.
Du premier coup, Gilbert et lui mirent deux hommes hors de combat. Ils auraient eu promptement raison des deux autres, si, au bruit de la lutte qui venait de s'engager, les quatre coupe-jarrets, qui arrivaient du côté de la rue de la Monnaie, ne s'étaient précipités en courant au secours de leurs camarades.
— Au mur ! au mur! cria l'inconnu. Et en avant le coup du capitaine La Coudraye !
Joignant le geste à la parole, les deux amis s'adossèrent contre le mur de la maison où demeurait la Belle Argentière, afin de ne pas être enveloppés et de faire face aux assaillants.
Sauf le nombre des ennemis qu'ils avaient à combattre, la position n'était pas trop désavantageuse, car la rue Baillet était si étroite que les six hommes qui les attaquaient à la fois, manquaient d'espace pour combattre et se gênaient mutuellement, tandis que Gilbert et son compagnon n'avaient momentanément besoin que de les tenir en respect.
— Hardi, mes compaings ! cria celui qui commandait l'expédition, en se ruant le premier sur les deux gentilshommes. Ils sont deux au lieu d'un, mais ce n'est pas de quoi faire reculer des fines lames comme les vôtres!
Les gentilshommes ne prononçaient plus un seul mot. C'était une question de vie ou de mort qui s'agitait pour eux en oe moment.
Naturellement, ce combat, qui se livrait entre huit hommes, faisait grand bruit dans la petite rue Baillet, ■ — d'autant plus de bruit que les spadassins n'essayaient pas de contenir leur fureur et ne ménageaient pas les plus terribles imprécations, en présence de la résistance inattendue qu'ils rencontraient.
Tout en parant et en rispotant, Gilbert crut entendre grincer au-dessus de lui l'espagnolette d'une croisée, tandis qu'une voix de femme prononçait avec épouvante ces quelques mots :
— Que se passe-t-il donc ? Au nom de ciel ! Gilonne, vois donc... La phrase fut brusquement interrompue.
— Eh! madame, dit une voix d'homme d'un ton brutal, ce qui se pass& dans la rue entre les truands ne nous regarde pas.
Et la fenêtre fut refermée avec force.
Bien qu'il n'eût pas perdu un mot de cette scène étrange, Gilbert n'en continuait pas moins à s'escrimer tout aussi vaillamment que son compagnon. Au bout de cinq minutes, deux des bandits qui les harcelaient gisaient inanimés sur le pavé.
— Ah ! on commence à respirer, fit le jeune gentilhomme.
Son ami ne soufllail mol. On aurait juré qu'il avait les lèvres cousues, tant il les scnail de peur de se trahir!
— (l'est niaintenanl, dit (lillxirt, que nous pouvons mettre en pratique les théori«'s du brave capitaine.
Kn elTel, depuis qu'il était moins pressé, il se défendait avec plus de mesure et môme il commençait à attaquer vi^^oureusement les quatre coquins qui lui tenaient tète.
La fameuse botte du capitaine venait de coucher un de ses ennemis sur le carreau, lorsque son silencieux ami glissa dans le sang au moment où il so fendait à fond, et tomba sur les deux mains.
Le spadassin (jui se trouvait à côté de lui leva son épée pour la lui plonger dans le corps, mais Gilbert, qui avait vu le danger, ne lui laissa pas le temps d'abaisser son bras et, d'un furieux coup droit, l'étendit mort aux pieds de l'inconnu, qui s'était relevé presque aussitôt.
Malheureusement, en venant si utilement en aide à son ami, le jeune baroa ne put parer le coup que son propre adversaire dirii^eait au même instant contre lui. Au moment où il se retournait pour lui faire face, il sentit au bras et à la poitrine une douleur cuisante.
C'était cet adversaire qui, du même coup d'épée, venait de lui traverser le bras et de le lui clouer sur les côtes.
Par bonheur, les misérables n'étaient plus que deux. Aussi, voyant que les deux gentilshommes continuaient à se défendre avec vigueur, et ne se souciant pas de partager le sort de leurs camarades, ils s'enfuirent à toutes jambes dans la direction de la rue de la Monnaie.
Il était temps ! Gilbert était à bout de forces et son compagnon soufflait bruyamment.
— Vous n'êtes pas blessé, sire ? demanda le jeune baron.
— Non, mais, ventre-saint-gris ! ne m'appelle donc pas sire 1
— Comment Votre Majesté veut-elle...
— Te tairas-tu ! fit l'inconnu en lui posant la main sur la bouche. As-tu donc résolu de me vendre ? Ne peux-tu pas m'appeler Henri, comme au bon temps où nous échangions des taloches... Mais qu'as-tu? Tu chancelles ? Tu es blessé ?...
— Oui, au moment où vous êtes tombé, et où je tuais le misérable qui vous menaçait... Je crois que j'en tiens, Henri.
— Et demeures-tu loin d'ici ?
— Non, à deux pas, au Soleil levant.
— Chez maître Coquelicot?
— Oui.
— Alors, appuie-toi sur mon épaule, je vais t'y conduire, fit Henri en l'entraînant.
Dix minutes après, un silence profond, interrompu seulement par le râledes blessés, régnait sur le théâtre du combat.
La porte de la maison, devant laquelle ce drame sanglant s'était accompli, tourna lentement sur ses gonds. Un homme se montra, tenant une lanterne à la main.
Tl s'avança et parut effrayé d'abord de voir six cadavres étendus, mais, surmontant cette terreur passagère, il se pencha et approcha sa lanterne de chacun de ces six visages. Quand il eut terminée cette lugubre inspection, il se redressa tout pâle.
— Il n'y est pas! dit-il avec une sourde colère.
Celui qui, comme la hyène, venait flairer les cadavres, c'était Giuseppe Capricanti. Il était de haute stature, jeune encore, puisqu'il n'avait pas plus de trente-quatre ans, et paraissait doué d'une vigueur peu commune.
La lanterne, qu'il tenait de la main gauche, éclairait, malgré les efforts qu'il faisait pour le dissimuler, la lame du long poignard dont sa main droite était armée.
Bien certainement si, parmi ces six hommes morts ou mourants qu'il avait examinés avec tant de soin, il avait reconnu celui qu'il cherchait, il l'aurait achevé au besoin avec la miséricorde que serrait sa main crispée.
Son désappointement avait été cruel et profond.
— Comment, se disait-il en regagnant sa maison, c'est lui qui a tué ou mis hors de combat six des huit bandits qui l'attaquaient! Non, ce n'est pas possible! — à moins, reprit-il à voix basse, qu'il n'ait décidément fait un pacte avec le démon...
En achevant ces paroles, il referma la porte de la rue, dont on entendit grincer les verrous intérieurs.
Quant à porter secours aux blessés qui râlaient devant sa porte, il n'y songea même pas, ou, s'il y songea, il aima mieux laisser aux patrouilles du guet le soin de les ramasser.
Tandis qu'il se livrait à ces investigations et que, penché sur le visage de ces six pauvres diables, il en étudiait les moindres traits, la fenêtre du premier étage, que Gilbert avait entendue s'ouvrir quelques minutes plus ^tôt, avait de nouveau tourné sur ses gonds, — mais avec tant de précautions, cette fois, que nul n'avait rien entendu.
Capricanti, lui-même, était si absorbé dans ses recherches qu'aucun bruit ne parvmt jusqu'à lui et que l'idée ne lui vint pas de lever les yeux, pour s'assurer que personne ne l'observait.
S'il avait été plus attentif, ou plutôt moins préoccupé, il aurait vu les volets s'entr'ouvrir à leur tour. Une femme parut alors, se pencha dans la rue et promena son regard effrayé sur la scène de meurtre que la lanterne de Capricanti éclairait de ses rayons blafards .
r.oiiti'ii.iiil jivfr |iriii(> !(• cri d'Iiont'iir (|iii .illail s'tîch.'ippor ih'. sa poitrine, celle leiMine se retira viveinenl en arriimî, volets et feiiclre »(? relenn ereiil (liscièlemeiiL et loiil rentra dans le silence.
Pemlantco temps, (lilbi-rl, appuyé sur I(î bras de son ami II(înri, avait ro^^agnù, non sans peine, l'unlier^e du Soicil levant et était monté dans la chambre qu'on lui avait j)réparée.
François no s'était pas couché et attendait son retour.
11 poussa un cri de joie en apercevant son maître, mais cette joio s'éteignit, aussitôt, lorsqu'il découvrit que lo gentilhomme était livide et ne se soutenait qu'avec la plus grande difliculté, malgré le concours énergique que lui prêtait son compagnon.
H se précij)ita à sa rencontre, le saisit dans ses bras robustes et le porta, plutôt qu'il ne le lit asseoir, dans le large fauteuil qui se trouvait à sa portée.
Gilbert s'y laissa tomber comme une masse. Il était à bout de forces. l*eu s'en fallait qu'il ne perdît connaissance.
— Eh bien 1 qu'avez-vous donc? demanda François d'une voix inquiète.
— Ilien, ou du moins presque rien, je l'espère, répondit Ilenri. Cependant, va chercher un chirurgien.
— Un chirurgien ! ^Monseigneur est donc...
En même temps qu'il parlait, François examinait attentivement son maître. Alors seulement il vit que le haut de son pourpoint était taché de sang.
— Blessé! s'écria-t-il.
Il devint tout pâle aussi, lui, — presque plus pâle que le gentilhomme.
— Allons, ce n'est rien, rassure-toi, lui dit Gilbert. Viens çà m'enlever mon pourpoint ; après quoi tu laveras ma blessure et tu y appliqueras un peu de ce fameux baume que m'a donné le capitaine.
Henri accourut joyeusement auprès de son ami. Le ton calme et la voix sonore avec lesquels Gilbert avait donné ses ordres lui permettaient d'espérer qu'en effet la blessure n'était pas dangereuse.
Il voulut aider François, en dépit des protestations du baron, et déshabilla son ami avec une adresse que le meilleur valet de chambre lui eut enviée ; puis il sonda lui-même la plaie qu'il avait mise à découvert.
C'était peu de chose. La lame de l'épée, après avoir traversé le gras du bras, avait légèrement atteint la poitrine, mais s'était fort heureusement arrêtée sur une côte, sans quoi elle aurait probablement déchiré les poumons.
Du reste, aucune trace d'irritation. Le blessure avait suffisamment saigné. Aucune complication n'était à craindre.
» Après avoir bien étanché le sang, François était allé prendre dans la valise de son maître un pot rempli d'un onguent verdâtre, dont il étendit gros comme une noisette sur un pincée de charpie. Quand il eut renouvelé trois fois cette
opération, il voulut bander les plaies, mais il tremblait tellement qu'Henri fut obligé de lui venir en aide.
Gilbert poussa un soupir de soulagement. Maintenant il se sentait tout à fait bien.
— Laisse-nous, mon garçon, dit-il à son laquais, qu'il congédia d'un geste bienveillant.
Et, comme François hésitait :
— Va, ajouta-t-il, je n'ai plus besoin de toi. Merci.
Le brave garçon obéit à regret et ne s'éloigna que sur un signe plus impérieux du gentilhomme.
Enfin les deux amis restèrent seuls.
— Parbleu! fit Henri, voilà, si je ne me trompe, un valet qui se jetterait au feu pour toi.
— Vous ne vous trompez pas, Henri. Par malheur, il est aussi maladroit qu'il est dévoué. Sa maladresse, pour ne pas dire sa bêtise, est si notoire que, par antiphrase, ses camarades ne l'appelaient jamais autrement que Dégourdi.
— Dégourdi, dit Henri en souriant. Eh! corbleu! ce nom-là en vaut un autre. Avant tout il est si bon d'avoir auprès de soi un homme sur lequel on peut compter I
— De quel ton singulier vous dites cela, mon ami, fit Gilbert; on croirait, à vous entendre, que vous êtes seul en ce monde et que pas un cœur dévoué ne bat à côté du vôtre.
— C'est la vérité, baron.
— Allons donc! protesta le gentilhomme. Sans parler de moi, Henri, de moi qui vous aime depuis l'enfance et qui me ferais tuer pour vous servir...
— Oh! toi, tu m'aimes, — et tu le prouves, qui plus est, car, sans toi, c'en était fait ce soir de ton pauvre Henri !
- Ma foi ! je ne dis pas non, et je m'estime heureux au delà de toute expression d'avoir pu vous rendre ce léger service. Mais qu'est-ce que cela signifie? Est-ce donc contre vous qu'avait été organisé ce guet-apens?
— N'en doute pas, mon ami.
— Mais qui donc a osé...
— Tu ne devines pas ?
— Assurément non.
— C'est encore une surprise de ma chère belle-mère..
— De Catherine ?
— Mon Dieu, oui!
— Par exemple !
Comme s'il s'était repenti de ce qu'il venait de dire, Henri s'arrêta brusquement et promena autor de lui un regard soupçonneux.
— Je te raconterai cela plus tard, dit-il enfin à voix basse