‹ La belle argentièreChapitre 4 sur 42 · I.A lli:i-F.I'; AIMillNTIKIlI · texte numérisé non relu

I.A lli:i-F.I'; AIMillNTIKIlI

— ('ominc il vous iilaiia, sii(\ mais vous me permettrez il u luoins, puisque nous voilà seul, dt» vous rxpli(ju»!r ce qui m'amèrxi h l'ari.s.

— Voyons? lit curieusiMiicnl Henri.

— .!(• viens, siro, de la j)arl du maréchal de Dauville...

— Qui Dauville? demanda ll.iiri si has qu'à peine Gilbert put l'entendre. Henri de Montmorency? Le gouverneur du Languedoc?

— Lui-même.

Henri ne put réprimer le léger frisson qui parcourut tout son corps. De nouveau, il jeta un regard déliant dans la chambre, dont ses yeux gris semblaient vouloir sonder les murs.

— iMon cher ami, dit-il enfin d'un air dégagé, je te ferai remarquer que tu 'es servi plusieurs fois, en m'adressant la parole, d'une expression que j'ai iinitil(Mneiit essayé d'arrêter sur les lèvres.

— Laquelle, sire? demanda Gilbert interdit.

— Tu me traites de siro et de Majesté, comme si j'étais roi de quelque chose. Tu sais cependant bien que je n'ai ni trône ni royaume et que par conséquent...

— Comment ! I s'écria le baron. N'êtes-vous pas roi de Navarre?

— Moi! se défendit Henri. Tu rêves, mon pauvre ami! Un roi a des sujets, il habite le pays qu'il gouverne, il dicte les lois, perçoit les impôts... Il a un premier ministre, un trésorier, des amis ou tout au moins des courtisans... Ai-je rien de tout cela, moi?

-^ Mais, fit observer Gilbert, stupéfait, il dépend de vous...

— Tu es fou, mon pauvre baron, interrompit Henri sur le même ton léger. Crois-moi, laisse là ces sornettes. Situ as fait le voyage de Paris pour me voir, je l'en remercie. C'est très gentil de ta part, — ^ d'autant plus que tu n'es pas un courtisan, toi. Tu es un ami, un ami véritable, je me plais à le reconnaître. En revanche, je ne te ménagerai ni mon amitié ni mes conseils. Tu es venu à Paris pour t'amuser, n'est-ce pas ? C'est tout simple. A ton âge, c'est à quoi l'on pense avant toute chose. A la bonne heure ! Eh bien ! porte des habits taillés à la dernière mode, prends modèle sur MM. D'Epernon ou de Saint-Luc, ne manque ni un bal ni une procession, tire de temps en temps l'épée aussi gaillardement que tu l'as fait ce soir, et je te prédis un grand succès à la cour.

Gilbert était abasourdi. Quoi ! c'était le roi de Navarre, le fils de Jeanne d'Albret et d'Antoine de Bourbon qui lui parlait ainsi ! Il ne pouvait pas ajouter foi à ce qu'il venait d'entendre !

— Cependant, sire, reprit-il, si j'étais chargé pour vous de communications importantes, si je vous disais que vous avez d'autres amis que moi, des amÎH aussi sincères, si j'ajoutais qu'il ne tiendrait qu'à vous...

L'œil d'Henri de Navarre étincela, mais cette lueur s'éteignit aussitôt.

— Je vois que lu as un peu de fièvre, Gilbert, continua-t-il sans changer de

Elle tira d'abord du fourreau l'épée, qui était encore tachée de sang.

ton. Alors je vais te laisser prendie le repos nécessaire. Il se fait tard. Tu comprends qu'il faut que je rentre au Louvre, oh m'attend ma chère Marguerite. Donc, bonne nuit et à bientôt, mon ami !... ïu viendras^ me voir... je te présenterai à ma femme...

En prononçant ces dernières paroles, Henri s'était dirigé vers la porte de la chambre, qu'il avait ouverte. Il adressa de la main à Gilbert un dernier geste d'adieu, referma la porte et disparut.

LiV. 4. F. ROY, édil. — ReproduclioD interdite. 4

i,A 111:1.1.1: .\iti;i:.\iii.in;

Le jtMMif i;»'iililli(>iniin' ciilfiuIiL le hruil dii ses pas duiis lo conidur, puis daii*^ l'o-scalicr, jmis... il irniti-mlil plus licii.

lliio profoiulo coiisloriiation se lisait sur son visago.

— Lui I murmura-l-il avec aballcmcnt. Esl-il hi«;n possible que ce soil lui!... AU! si c'élail vrai, je mo ri;proclierais presque de lai avoir sauvé la vie !

Il refusait cependant de se rendre à l'évidence.

Ou lui avait bien dit, au moment ofi il avait entrepris ce long- voyage, qu'il n'avait pas grande chance d'être favorablement accueilli.

Quelques fervents, et il était de ce nombre, fondaient encore, il est vrai, (iuil(|ues espérances sur lo jeune roi de Navarre, mais les tiédes commençaient à se laisser gagner par ses ennemis. Or, ils étaient nombreux, les ennemis du pauvre polit roitelet!

Encouragés parla reine-mère, largement payés par elle, ils ne se faisaient pas faute de parcourir la France, de se mêler aux prolestants et de raconter partout que [lenri avait définitivement renoncé h la couronne.

Si on en doutait, ils faisaient observer avec juste raison que, depuis bientôt trois ans, le jeune roi n'avait jamais quitté la cour de France, qu'il ne manquait d'assister ni à une fête, ni à une partie de chasse, ni à une procession, ni à une messe. Ils répétaient à qui voulait l'entendre qu'il oubliait dans la mollesse et l'oisiveté ses anciens coreligionnaires ; ils citaient le nombre de ses maîtresses, h la tête desquelles M"* de Sauve occupait la première place.

Et ce qu'ils affirmaient était de notoriété publique. Personne ne pouvait

démentir ces bruits avérés. Il n'était pas un gentilhomme qui n'eût rencontré

le soir, dans les corridors du Louvre, le jeune roi de Navarre, qui se rendait

ostensiblement dans les appartements de M™® de Sauve, laquelle était dame

d'honneur de Catherine de Médicis.

C'était si incontestable que ses plus zélés défenseurs ne cherchaient pas à nier ces vérités écrasantes. Seulement ils s'imaginaient que Henri ne s'adonnait aux plaisirs et ne se livrait à la dissipation qu'avec l'anière-pensée de reprendre, aussitôt que l'occasion s'en présenterait, le rang qui lui appartenait.

Pas plus qu'ils ne croyaient à la sincérité de l'abjuration qu'il avait consentie le jour de la Saint- Barthélémy, pour échapper à la mort dont on le menaçait, ils n'admettaient qu'il eût définitivement renoncé à la couronne de Navarre, — si modeste que fût devenue cette couronne.

Gilbert était le premier de ces convaincus. Mieux que pas un il connaissait Henri, avec qui il avait été élevé à la cour du roi, son père. Le caractère de son ami d'enfance n'avait pas de secrets pour lui, — caractère étrange, fait à la fois de franchise et d'astuce, de profondeur réelle sous une légèreté apparente, de vigueur et d'énergie eu même temps que de bonhomie bourgeoise.

Le jeune baron s'imag-inait donc qu'au premier mot de l'entretien qu'il avait entamé, Henri allait prêter l'oreille et solliciter avidement ses confidences.

Combien il s'était trompé ! Quelle désillusion renversante ! (Vêtait tout le contraire de ce qu'il avait espéré qui était arrivé I Le roi avait coupé court, dès le début, à une conversation dont il avait immédiatement senti le danger. Loin de provoquer les confidences, il les avait fuies. C'était avec une désinvolture décourageante qu'il avait accueilli Gilbert, — ce Gilbert qui avait fait deux cent vingt lieues pour lui soumettre les aspirations de son parti, qui non seulement risquait sa vie pour lui rendre sa couronne, mais encore qui, tout à l'heure, venait 'généreusement de verser son sang' pour le sauver !

Etait-il possible qu'une telle métamorphose se fût opérée ? Le pauvre Gilbert en avait la preuve et il doutait encore, lorsqu'il se rappelait avec quelle sincérité son ami d'enfance lui avait sauté au cou en le reconnaissant.

— Donc son cœur est resté le même, se disait-il. N'aurait-il donc changé qu'en politique ?

Longtemps il essaya de déchiffrer cette énigme. Il en aurait poursuivi la solution longtemps encore, si la fatigue n'avait enfin clos ses paupières appesanties.

Il ne se réveilla que le lendemain, fort avant dans la matinée.

A peine avait-il fait un mouvement que François entra. Évidemment il attendait à la porte du gentilhomme que celui-ci donnât signe de vie.

— Monsieur le baron a bien dormi ? demanda-t-il, le visage épanoui.

— Oui, et toi, mon bon Dégourdi ?

— Moi aussi, monseigneur, vous êtes bien honnête ; mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit. Vous ne souffrez pas trop?

— Tiens ! tu m'y fais penser ! Je suis blessé.

— Vous l'aviez oublié ? Tant mieux ! Le fait est que vous avez une mine superbe, monsieur Gilbert.

— Ah ! tu trouves?

— Certes, et c'est ce qui m'a réjoui le cœur lorsque je suis entré, car je craignais fort que vous n'eussiez un peu de fièvre.

Et, tout en échangeant ces quelques mots avec son maître, Dégourdi préparait à nouveau de petits paquets de charpie, sur lesquels il étendait le fameux onguent du capitaine de La Coudraye.

— M'apportes-tu quelque chose de nouveau ? fit Gilbert.

— Ma foi, non, monseigneur ! Où voulez-vous que je prenne du nouveau à Paris? Je n'y connais personne. Je ne puis donc causera âme qui vive, à moins que ce ne soit avec mes chevaux... Cependant...

— Quoi? interrogea le gentilhomme.

— J'ai vu tout à l'heure une jeune et jolie fille...

— Une jeune et johe fille ! Comment ! Déjà, mon bon Dégourdi ? Diable 1

mais ulors j'ai iiifii jiciir (jiit* rrltc piuivri; pi'lilo... I)<' (jiid .singulier nom l'apjK'Ucs-lii donc ? Javolte... Jal)i)lto,..

— Jabollc, monsoij;,ii(nir ? Oli ! il n'y a pas do daiif^er! Si arcorlc qnn soil ct'lliî (liii est v('nu(3 me relancer co malin sur le pas de ma poile, ollc; ne me fera pas oublier ma gentille pelilo JaboUe.

— Va (pielle est, je le jtrie, ccll" aecorte personne ave (pii lu causais dès l'aurore 'i

— ,1e no le savais pas Irop au momenl où elle m'a abordé, mais je me suis souvenu peu h peu.

— lîah 1 lu la connais ?

— Je ne la connais pas, mais je l'ai aperçue liicr...

— Hier! Où donc ?

— Ici, devant cetl(> liôlellerie.

— A quel momenl '!

— Au moment où mes chevaux ont pris peur. Vous savez bien, monseigneur... quand celle dame est tombée...

— En vérité ! fit Gilbert assez intrigué. Oui, je me souviens parfaitement.

— Eh bien ! le minois fûlé dont je vous parlais à l'instant même est la suivante de celle dame.

— Qui ? Gilonne?

— Tiens, c'est vrai! Comment! Monseigneur a retenu son nom? Je n'y avais pas pris garde, moi.

— Sans doute. Ne te rappelles-tu pas que cette dame l'a appelée devant nous ? dit Gilbert. Eh bien ! que te voulait-elle? Que t'a-t-elle dit ? demandal-il avec vivacité. Réponds, mais réponds donc !

— Là ! que monseigneur se calme ou je ne pourrai pas le panser, fit Dégourdi, qui procédait tout en causant à cette opération délicate.

— Allons, je t'écoute.

— Oh! elle ne m'a pas dit grand'chose. Elle m'avait sans doute reconnu, car elle s'est approchée de moi et m'a demandé si je n'étais pas au service de ce gentilhomme dont les chevaux avaient si fort effrayé sa maîtresse.

— El alors ?... interrogea avidement le jeune baron.

— Alors, répondit froidement le laquais qui posait ses trois pelotes de charpie sur chacune des trois blessures, et qui penchait la tête de gauche à droite pour mieux admirer son ouvrage, elle m'a demandé qui vous étiez et d'oii vous veniez?

— Tu le lui as appris ?

— Du tout. Vous m'avez si fort grondé hier pour avoir dit qu'il y avait loin de Saint-Jean-Pied-de-Port à Paris, que je lui ai répondu que cela ne la regardait pas.

— imbécile! animal! s'écria Gilbert furieux.

— Pourquoi? fit naïvement Dégourdi. Ah çà! il faut donc tantôt le dire et tantôt le cacher?

— Eh! certainement. Cela dépend des circonstances...

— Alors, que monseigneur daigne préciser les circonstances dans lesquelles je dois parler ou me taire, sans cela je ne saurai jamais à quoi m'en tenir.

— Et, reprit Gilbert en haussant les épaules, sur la réponse idiote que tu lui as faite, elle est partie, je gage?

— Ah bien, oui! Sur cette réponse idiote elle m'a ri au nez. Oh! elle ne s'est pas déconcertée pour si peu! Elle m'a demandé si je comptais rester à Paris... si je m'y plaisais... Si je m'y plaisais! Ah! ma foi! cette question-là m'a fait monter la moutarde au nez et je lo lui ai dit, ce que j'en pensais de son Paris.

— Qu'en penses-tu donc? fit le gentilhomme.

— Comment! lui ai-je dit, continua Dégourdi, vous osez me demander si je me plais à Paris! Un pays oii l'on égorge les gens aussitôt qu'ils sont arrivés ! Et alors je lui ai raconté comment, après souper, vous étiez sorti pendant une demi-heure à peine, et dans quel état votre ami Henri vous avait ramené ici.

— Quoi ! tu lui as dit que j'étais blessé?

— Sans doute. J'ai même ajouté que cela ne pouvait pas être loin d'ici, puisque votre absence avait si peu duré.

— Et tu as prononcé le nom d'Henri ?

— Parbleu ! Je me serais gêné, peut-être, pour dire le nom de ce brave gentilhomme qui a été si bon pour vous !

— Ah ! bourreau ! Triple sot que tu es! Tu n'en feras donc jamais d'autres?

— Quoi? Qu'y a-t-il? C'est encore une bêtise? demanda Dégourdi. Ah! pour le coup, monseigneur, je n'y comprends plus rien. Que je parle, que je me taise, que je me calme, que je me mette en colère, c'est toujours avec le même refrain que vous me recevez.

— Mais tu ne t'es donc pas aperçu que cette Gilonne n'était venue te trouver que pour te tirer les vers du nez?

— Vous croyez? fît le laquais interdit. Dans tous les cas, reprit-il après un instant de réflexion, à quoi cela l'avancera-t-il, puisqu'elle ne sait pas qui nous sommes?

Tant de naïveté désarma Gilbert. Il se mit à rire de si bon cœur que François s'imagina avoir répondu victorieusement à toutes les observations de son maître.

Il reprit donc son pansement avec le plus grand sang-froid et ne s'éloigna qu'après T avoir terminé.

Certes, il ne se doutait pas que le récit qu'il venait de faire était pour les blessures du gentilhomme un baume au moins aussi efficace que l'onguent du capitaine.

Il devenait évident, en eiïet, pour Gilbert, que la Belle Argentière avait vu et deviné tout ou partie du drame dont la rue Baillet avait été le théâtre, qu'elle

80 I. \ i5i: i.i.i'; \iii;i:\ I ii'iti-:

s'«''li»it intrrf'ssén an sort dos comhatt.'iuts (H qn'iîlltî avait envoyé sa suivaiilo aux ronscii^iicinciils pour comiallrn Ifs n'-siillals du co ^Micl-ajxMis.

A riuMiro qiril est, ot pour pou qu'i'llo .soii|t(;()iin;\t la jirésoiiro sous sos fcnMrcs (lu roi do Navarre, ello u'ignoiviil plus ii(î'i. Lo nom d'IIfuri, (jiio Dégourdi avait laissé «Vliapper dans sa inauvaiso humeur, suffirait h fain^ la lumiîTo sur rohsrurilé qui planait pour clic autour des ovénomcnts de la soirée. Diis à préseul, elle savait (julleuri de Navarre et (îilbcrt avaient fait cause communo pour résister h l'aq-rossion dont ils avaient été l'objet.

— -Mais alors elle s'occupe de moi ! s'écria le jeune baron transporté.

Il est vrai quo cotte joie dura piMi, et que la jalousie vint le mordre au cœur pres(jue aussitôt.

()ue faisait eu ciïel, Henri, sons les fenrtros de la Belle Argentière? Sans aucun doute, il l'aimait. Peut-être en était-il aimé. Les renseignements que Coquelicot avait fournis sur cotte admirable personne et sur son irréprochable répulalion n'étaient [loint paroles d'Évangile. D'ailleurs, toute femme peut «Hre impeccable aujourd'hui, et demain...

Gilbert n'avait pas eu le temps d'interroger le roi à cet égard ; mais il résolut d'en avoir le cœur net à la première occasion. Henri ne voulait entendre parler ni de politique ni d'intriyues, soil! Mais il serait probablement plus explicite et plus coulant en matit re d'amour.

— Dès aujourd'hui, je le verrai, fit résolument Gilbert.

tN MÉNAGE ÉTRANGE

En quittant le baron de Prévalais, Henri s'était dirigé vers le Louvre, avait donné le mot de passe au guichet et regagné sans bruit son appartement.

Au lieu de se rendre chez M"" de Sauve, ainsi qu'il le faisait presque régulièrement autrefois, il resta chez lui. Son amour pour la belle duchesse s'était singulièrement refroidi depuis une année. On prétendait, en effet, et Henri ne pouvait pas l'ignorer, lui qui était à l'afTiit de tout ce qui se disait ou se faisait à la cour, que cette capricieuse beauté avait fini par partager ses faveurs entre le roi de Navarre et le duc d'Alençon, frère d'Henri III.

C'était une tactique familière à la reine que de retenir par ces liens séduisants ceux qui avaient pour quitter sa cour des raisons plus ou moins plausibles.

Or, M"" de Sauve était toute à la dévolion de Catherine. De m»*^me qu'au moment où le roi de Navarre était venu à Paris, la reine-mère avait jeté la belle

duchesse dans ses bras pour le garder, de même, il y a un an, soupçonnant que son fils, le duc d'Alençon, voulait s'éloigner, elle avait chargé M"^ de Sauve de l'en empêcher.

Malheureusement, en ce qui concernait le duc d'Alençou du moins, la dame d'honneur de Catherine n'avait réussi qu'à moitié.

Il y avait quinze jours que le duc s'était enfui et était allé se joindre aux mécontents qui, depuis trois années, cherchaient un nom autour duquel ils pourraient rallier leurs bataillons épars.

Henri aurait dû s'estimer heureux, puisqu'il n'avait plus de rival; mais l'amour sincère qu'il avait éprouvé jadis pour sa maîtresse, ne battait plus guère que d'une aile, puisqu'il ne profitait que rarement des grandes entrées qn'il avait encore chez elle à toute heure.

Il trouva son valet de chambre qui l'attendait, se déshabilla et se mit au lit, comme si rien ne se fût passé.

Le souvenir de l'algarade dont il avait été l'objet ne l'avait cependant pas quitté, car, en s'enfonçant sous les courtines, il avait laissé échapper ces quelques mots :

— Bon Gilbert! il n'a pas changé, lui.

Mille réflexions diverses se présentèrent alors à son esprit.

— Ne me suis-je pas trompé? se demandait-il. Est-ce Capricanti qui, de son propre mouvement... Non, Capricanti est lâche et vindicatif, brutal et jaloux, mais contre un prince il n'aurait pas osé... Il faut que Catherine l'ait encouragé... lui ait promis l'impunité... Je ne tarderai guère à le savoir, du reste.

Sans approfondir autrement ce sujet délicat, il s'endormit.

Le lendemain matin, il sommeillait encore, lorsqu'il fut éveillé par un léger bruit. Il entr'ouvrit les yeux, prêta l'oreille et, dans la pièce voisine, entendit un chuchotement semblable à celui de deux personnes qui causent à voix basse.

Il allait appeler son valet de chambre pour lui en demander la cause, quand, à la porte de communication, il vit se pencher une tête de femme dont les traits lui étaient familiers.

Il se garda bien de faire un mouvement. Du coin de l'œil il observa.

C'était Catherine qui promenait dans la chambre un regard soupçonneux, comme si elle doutait de ce qu'elle venait d'apprendre. Ce regard se fixa avec une froide cruauté sur le lit d'Henri et s'alluma d'un éclair de haine, tandis que ses lèvres pâles murmuraient une malédiction qui n'arriva pas jusqu'aux oreilles du jeune roi.

Voyant l'immobilité du dormeur, elle s'avança sur la pointe du pied jusqu'auprès du meuble sur lequel étaient déposés les habits qu'il avait quittés la veille.

Elle tira d'abord du fourreau l'épée, qui était encore tachée de sang.

— Donc on s'est battu, pensa-t-elle.

lliisuilc, avec une vivacité fiévreuse, elle examina altorilivem<!Ml le, pourpoint et les li.uils-cle-chausso du roi. (ielte iiispecliuii lorminôe, elle les rejeta avec un(î soile de ra^e.

Toujours iniinol)ile, laissant mémo échapper de t(!mps en temps (piel(]ues ronllements sonores, alin de permettre <i la rtMtie-mère de continuer sans défiance ces investigations, Henri ne la perdait pas de vue.

Klle lit le tour de la chambre, comme pour y chercher les indices qu'elle no trouvait pas. Enfin elle sortit, en adressant au roi un dernier regard charf,^6 do menaces.

Elle avait du reste exécuté toutes ces évolutions avec la souplesse et la légèreté du tigre. Sous son pas furtif, le parquet, recouvert d'ailleurs de tapis épais, n'avait pas crié. Elle avait remis toutes choses en place avec une habileté do main sans pareille.

Dès qu'elle so fut éloignée et après avoir attendu le temps nécessaire pour qu'elle quittât son appartement, Uonri fît semblant de se réveiller et poussa un long bAillement, au bruit duquel son valet de chambre accourut.

— Ah! te voilà, Pascal, lui dit Henri en souriant, quelle heure est-il donc?

— Sept heures à peine, sire.

— Vraiment? l\ me semblait que j'avais dormi plus longtemps qu'à l'ordinaire.

— Votre Majesté se trompe, répondit Pascal.

— Et même, il me semblait, tout à l'heure, avoir entendu vaguement dans on demi-sommeil...

— Quoi donc? fît le valet de chambre en pâlissant légèrement.

— Un chuchotement de voix. Ne causais-tu donc avec personne, il n'y a qu'un instant?

— Votre Majesté a raison, répondit Pascal avec embarras.

— Ah! qui donc était là?

— Le capitaine des gardes, sire.

— Et que me voulait-il?

— Il me demandait si vous aviez passé une bonne nuit, sire.

— Ah! le cher homme! Et pourquoi ne l'as-tu pas fait entrer, Pascal?

— Je craignais de déranger Votre Majesté.

— A la bonne heure! Tu es un excellent serviteur, Pascal. Si j'étais plus riche, j'augmenterais les gages. Mais tu l'as remercié, au moins, cet excellent capitaine?

— Je n'y ai pas manqué, sire.

— C'est bien, mon ami, dans un instant je t'appellerai. Laisse-moi dormir encore une heure.

Le valet de chambre se retira docilement.

— Cette fois, je ne peux plus m'y méprendre, se dit Henri en le regardant

LA BELLE AIIGENTIÈRE

Arrivé sur le palier, sa femme l'arrêta d'ua geste impérieux.

disparaître. Le guet-apens dans lequel j'ai failli succomber hier m'a été tendu par Catherine, bien plutôt que par Capricanti. Elle me croyait si bien mort, qu'elle est venu ici ce matin, pour s'assurer que je n'étais pas rentré. Voyant que j'avais échappé au piège qu'elle m'avait tendu, elle a examiné mon épée, afin de voir ai je m'étais battu, et mes habits, afin de savoir si l'avais été blessé. Henri ne se trompait pas.

LiV. 5. F- ROY, édit. — Reproduction interdite.

l)(Mi\ jours iiv.iiit les rvi'ru'iin'iils (|ii(! nous avons racontés, ('apricanli s'était liri'sonlé olic/. la icinc-moro, jxtiir lui souMUilln; l(! niodMc tl'iiin' ai;jiiit;r(! «ui ai-f^iMit (lu'fllc lui avail coniniaïKlfc,

(lallicrinti l'avait Irouvcc- lii-s à son goùL cl lui a\ail doniir lOidie d'en liresser rexécution.

— C'est une siii'prisr (|m' 'y\ nirna^r à mon lils, lui avail-cll(! dit. Fais an sorte do te surpassci-.

Cai»ri('anli allait pi-endre eonf;é, (juand la reine-mère le ra])j)cla.

— A projjos ! dit-elle, que devient donc la signora Léona? Il y a quelques jours que je ne l'ai vue.

En entendant jirononcer le nom de sa femme, lo front de l'orfèvre s'était assombri.

— La sii^nora Léona ne sort pas beaucoup, balbutia-t-il.

— Elle a tort, mon ami. Non seulement elle est issue de famille patricienne el peut sans inconvénient se montrer à la cour, mais encore elle est belle à miracle! Si Léona s'en donnait la peine, elle écraserait aisément toutes ces intrigantes et ces coquettes du poids de sa noblesse et de sa beauté.

— Elle n'y tient pas, madame.

— Je crois plutôt que c'est toi qui n'y tiens pas, Capricanli, car, pour trois ou quatre fois que madame Léona a figuré dans mes appartements parmi le groupe de mes dames d'honneur, elle peut se flatter d'avoir eu un succès éclatant. ISos gentilhommes ne se sont pas fait faute de le lui dire. Mieux que cela ! 11 m'a semblé que Sa Majesté le roi de JXavarre la complimentait avec beaucoup de chaleur.

L'œil du jaloux étincela de colère.

— Je le liens, pensa Catherine, qui l'observait à la dérobée. Elle reprit aussitôt h haute voix :

— Et toi, Capricanli, n'as-tu pas remarqué que sa beauté avait produit sur mou hien-aimé fils, Henri ai Navarre, une impression profonde?

— Je crois l'avoir observé comme Votre Majesté, répondit l'orfèvre d'une voix sourde.

— De quel ton tu me dis cela, mon ami 1 Tu es donc vraiment jaloux de ta femme '!

— J'ai la plus grande confiance dans la vertu de Léona, madame...

: — Sans doute, mais cela n'empêche pas que si tu étais gentilhomme et si, de son côté, le roi de Navarre était un obscur gentilhomme, lu croiserais volontiers l'épéc avec lui.

— Je ne sais, madame... balbutia l'orfèvre, qui élait sur des charbons ardents.

— Je le devine, moi, continua Catherine. Eh bien! mais, ajoula-l-elle en regardant distraitement ses mains, qui étaient fort belles et très soigiées, tu

ne serais pas le premier à qui pareille aventure serait arrivée et qui aurait trouvé le moyen d'en sortir à son honneur.

— Je ne comprends pas ce que veut dire Votre Majesté, fit Gapricanti qui dressa l'oreille.

— Je veux dire que dans notre beau pays d'Italie, bien d'autres que toi se sont trouvés dans le même cas.

— Assurément, hélas ! soupira l'orfèvre.

— Et ceux-là, mon ami, au lieu de pousser comme toi des soupirs à faire tourner les moulins, ont suppléé par d'autres moyens à l'obscurité de leur naissance, à l'impuissance de leur bras.

— Qu'ont-ils donc fait? interrogea avidement Gapricanti.

— Ne pouvant se mesurer eux-mêmes avec celui qui leur portait ombrage et ne voulant pas accepter le déshonneur qui les menaçait, ils ont eu recours à des amis dévoués.

L'orfèvre tressaillit et regarda attentivement la reine-mère, craignant d'avoir mal interprété ce perfide lang^ag-e.

— Il est vrai, reprit-elle, que ces sortes de vengeances ne sont g-uère dans les mœurs du pays de France, mais ce n'est pas une raison. Suppose que tu sois encore à Venise et qu'un gentilhomme, le plus noble parmi les nobles, non seulement aime Léona et le lui dise, mais encore ose aller soupirer quelquefois, le soir, sous les fenêtres de la Belle Arg'entière... Que ferais-tu ?

— Ce que je ferais? s'écria Gapricanti avec une fureur concentrée. — Hélas ! le sais-jc ! fît-il en essayant d'étouffer la colère qui bouillonnait en lui.

— Je le sais, moi, poursuivit la reine-mère, car je n'ai pas tout à fait désappris les coutumes du pays qui m'a vue naître. Tu réunirais, ainsi que je te le disais tout à l'heure, huit ou dix hommes bien armés, tu les mettrais en embuscade et dès que paraîtrait ce gentilhomme...

Une lueur fauve brilla dans les yeux du mari jaloux. , — Que pourrait-on te reprocher? fit Catherine avec indolence. Un galant se promène sous tes fenêtres, compromet ta femme... Tu ne sais pas qui il est, toi. Tu as souci de ton honneur, de celui de Léona... tu ne veux pas qu'un soupçon les atteigne... tu châties l'imprudent... tu te veng-es... rien n'est plus simple. N'est-ce pas, Gapricanti, que c'est ainsi que tu agirais, si tu étais encore à Venise?

— Oh ! certes, rugit l'orfèvre.

— Eh bien ! Qui t'empêche d'agir à Paris ainsi que tu le ferais à Venise ? Tu es censé ignorer nos mœurs... il n'y a guère que cinq ans que tu es venu te fixer ici... Tu as d'ailleurs des amis, des protecteurs puissants, ce qui vaut mieux encore...

— Ainsi, dit nettement Gapricanti, dans l'esprit de qui les insinuations de la

LA 13ELLK A IKiENTIl-IlE

roino-mÎTrt no potivaionl laisser subsister aiiriin doulo, Votre Majesté croit que riin|iimilù me serait nci|uisn ?

— J'en ai la conviction.

— Alors si le cas (]ne me signale Voln- Majesté se i»r(';sonlail, si un f^ciililhomine, fùt-il le roi dtï Navarre en personne, osait poursuivr»; I>éona du ses attentions jnsque sons mes fenêtres, jnsqnti sons mes yiuix...

— Je ne sais rien, s'empressa d'intcM-rompre Cialherin»!, je no. fais (pie snpposcr... mais cnlin si cela arrivait, ignorant la (pialité de celui qui t'a fait injure, je serais la première àt'excuser.

— De sorte que je pourrais compter sur votre indul^^ence, si ce n'est sur votre appui? demanda l'orlrvre eu étoullaut le bruit d(î sa voix.

— Oui, à la condition (jue tu ne soufflerais mot, fût-ce à ton ami le plus intime, de la conversation que nous venons d'avoir.

— Oh ! quant à cela, fit Capricanli, je le jure h Votre Majesté sur mon salut éternel !

— Il suffit, mon ami, et pourvu que je ne sois pour rien dans cet accident, je laisse à la conscience le soin de te guider.

— Oh ! ma conscience, dit l'orfèvre en relevant la tète, c'est mon affaire ! A ces mots, il s'éloigna. Sa conduite était toute tracée.

Evidemment la reine-mère savait non seulement que le roi de Navarre était très épris de Léona, mais encore qu'il avait quitté le Louvre à plusieurs reprises pour aller se montrer sous les fenêtres de la Belle Argentière.

Or personne n'ignorait que Catherine avait voué au jeune roi une haine insatiable. Elle-même l'avait dit : elle avait conservé des mœurs de son pays un souvenir ineffaçable. Or la superstition et les pratiques qu'elle entraîne après elle étaient un des côtés faibles de son caractère.

Non seulement elle croyait à tout ce qui peut exercer une influence sur les destinées humaines, mais elle s'adonnait à la magie et avait une foi aveugle dans l'astrologie, qu'elle n'avait pas cessé d'étudier sous la direction de Cosme Ruggieri, lequel était à la fois son maître et son confident.

Or, elle avait fait tirer jadis l'horoscope de sa maison. L'horoscope lui avait prédit que trois de ses fils seraient rois de France. Elle y avait cru, mais non pas aveuglément tout d'abord. Cependant, à mesure que se réalisait la prophétie, s'évanouissaient les doutes qu'elle avait conservés.

Aujourd'hui la prophétie s'était accomplie. A son premier fils, François II, avait succédé Charles IX ; à Charles IX venait de succéder Henri III, — trois fils, trois rois.

Mais alors quel sort était réservé à son quatrième fils, le duc d'Alençon ? IL ne régnerait donc pas, lui ? Et s'il ne régnait pas, qui donc, à sa place, succéderait à Henri IIl?

Il est bien vrai que le nouveau roi venait d'épouser six mois auparavant

Louise de Vaudemont, cousine germaine du duc de Lorraine, Charles III; mais Henri, qui s'était montré dans le principe très empressé avec la jeune reine, la négligeait fort depuis quelque temps et se livrait avec ses mignons à de honteuses débauches.

Ainsi que l'avait également annoncé l'horoscope, aucune postérité ne devaitelle naître des Valois? Ce mariage, contracté sous de si riants auspices, aboutirait donc à la plus désolante stérilité!

En ce cas, si Henri III mourait sans enfants et si le duc d'Alençon ne devait pas régner, c'était donc à Henri de Navarre que le tiône de France allait échoir un jour!

C'est le sentiment de son impuissance qui révoltait Catherine de Médicis et qui allumait dans son sang toutes les fureurs. Quoi! elle aurait inutilement donné dix enfants et trois rois à la France !... Quoi ! de cette race superbe des Yaloisil ne resterait bientôt plus rien que le souvenir! Non, ce n'était pas possible !

Et, tout en frémissant au souvenir de la prophétie qui lui avait dévoilé les mystères de l'avenir, elle essayait de lutter contre elle et de disputer à Henri de Navarre le trône dont il se rapprochait de jour en jour et dont il n'était plus séparé que par la vie fragile du nouveau roi.

C'est pour faire mentir ces pronostics inquiétants qu'elle avait organisé la Saint-Barlhélemy, et qu'à deux ou trois reprises elle avait tenté déjà d'empoisonner ou de faire assassiner Henri.

Elle s'imaginait encore qu'elle était de taille à lutter contre le destin, et pourtant elle commençait à trembler.

Elle n'ignorait pas que, si Charles IX avait vécu plus longtemps, le duc d'Anjou serait resté roi de Polog-ne et n'aurait jamais été roi de France. Elle savait que Charles avait pour Henri de Navarre une affection particulière, qu'il avait même conçu la pensée de le désigner comme son successeur immédiat au trône de France, tant il avait peu d'affection et d'estime pour ses frères d'Anjou et d'Alençon.

Fort heureusement pour Catherine, Charles IX était mort sans avoir eu le temps de mettre ce projet à exécution. Prévenu par elle, Henri III avait pu s'échapper de la Pologne et recueillir la succession des Valois. Or, Henri III vivait encore, il venait de se marier, il pouvait avoir des héritiers...

— Tout n'est donc pas désespéré, se disait Catherine, si ébranlée que fût sa foi dans l'avenir de sa race.

En attendant, elle surveillait les moindres faits et gestes de son ennemi, qu'elle retenait prisonnier à la cour et, loin de renoncer à le combattre, il n'était pas de piège qu'elle ne lui tendît.

Elle avait deviné l'amour naissant du roi de Navarre pour la belle Vénitienne ; elle avait senti gronder la jalousie de l'orfèvre et, sur-le-champ, elle avait mis

LA lU l.lJi AHOENTlfiRE

<>ii av.iiil ces deux moljiles : la haiiiM cl l'amour, osp<^rant quo, dans leur l'iuiMitlal)l»i conllil, ces d(Mix passions ciilraÎMci'aiiMit la nioi-l dr celui ipTrlIc aiiiail voulu pouvoir étrangler do ses i)(;lles mains i)lanclies.

Son coMir s'était gonllé d'aisn quand eil(î avait vu sortir (!aj>ricanli, l'o-il alhnné, la faco livide, les mains crispées. Kll(î-mème l'avait uKUjté au point tju'elle désirait lui voir alleiudie.

Vax elVet, il n'avait pas pordu do temps. Lt; jour même il avait rencontré dans un trijjot un de ses compatriotes, qui s'était chargé do l'entreprise, sans demander mèiut* contre (jui elIt; était dirigée.

Le prix avait été payé d'avance et sans marchaudfT. C'était même le cocjuin auquel Ciapricanli s'était adressé qui avait eu l'idée de cerner la rue Jîaillet et d'attaquer à la fois par la rue de l'Arbre-Sec et par la rue de la Monnaie.

L'Italien se croyait sur de sa vengeance. Mais il était écrit que l'étoile du roi de Navarre le sauverait cette fois encore. Un homme avait suffi jiour déjouer ces savantes combinaisons, c'était Gilbert.

Capricanti remontait chez lui, dévoré de rage et de jalousie, lorsqu'on haut de l'escalier il aperc-ut sa femme! Gilonne était auprès d'elle et tenait une cire à la main.

L'orfèvre s'arrêta foudroyé.

11 se remit pourtant et franchit les quelques marches qui le séparaient du premier étage, en essayant de dissimuler à la fois la lanterne qu'il tenait et le poignard dont il était encore armé.

Arrivé sur le palier, il voulut obliquer sur la gauche et regagner son appartement ; mais sa femme l'arrêta d'un geste impérieux.

— J'ai à vous parler, monsieur, dit-elle.

Et, sans attendre la réponse de son mari, lentement, calme en apparence, avec une dignité hautaine et une véritable noblesse, elle se dirigea vers son appartement.

Capricanli la suivit, en courbant la tête, comme le chien que son maître vient de surprendre en flagrant délit de désobéissance.

Appuyée sur le bras de Gilonne, Léona était entrée dans sa chambre, en boitant légèrement, et avait congédié sa camériste.

Elle attendit, avant de prendre la parole, que Gilonne fût montée à l'étage supérieur, où elle couchait.

Son mari avait déposé sa lanterne et son stylet dans la première pièce et la regardait, soumis en apparence, mais les sourcils froncés et les yeux encore brillants de lueurs orageuses.

— Monsieur, lui dit enfin Léona, voudriez-vous m'expliquer la cause du bruit et des cris que je viens d'entendre ?

— Je ne sais, madame. J'étais précisément descendu pour chercher moimême l'explication de cette bizarrerie.

LA BELLE ARGENTIEllE 39

— El qu'avez-vous vu ?

— Des hommes morts ou mourants, qui me sont absolument inconnus.

— Vous avez interrogé l'un de ces hommes ?

— Non, madame.

— Pourquoi?

— Parce que, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire, je ne les connais pas et que, dès lors, il m'importe peu...

— En vérité ! Il vous importe peu que huit ou dix hommes s'égorgent à la porte de ma maison?

— Sans doute, madame. Du moment qu'ils n'en veulent ni à ma vie ni à mon argent, je n'ai que faire de m'occuper de leurs différends.

— C'est se cuirasser d'une prudence bien exagérée, convenez-en.

— Que voulez-vous, madame?... Un proverbe français dit qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt... j'ai depuis longtemps reconnu la sagesse de ce dicton et je m'y conforme. Vous n'ignorez pas que l'on aurait fort à faire s'il fallait se mêler de toutes les querelles dont Paris est témoin. Quel intérêt aurais-je d'ailleurs à y prendre part ? Je suis un modeste boutiquier, que la faveur de la reine-mère a élevé un peu plus haut que ses confrères, mais je ne suis pas gentilhomme.

— Non certes, répliqua vivement la jeune femme, mais si je m'étais adressée à un gentilhomme, dès le début de cet entretien il m'aurait dit la vérité...

— Mais, madame... voulut faire observer Gapricanti.

— Tandis que vous accumulez mensonge sur mensonge pour me la cacher, poursuivit Léona sans prendre garde à cette interruption.

L'orfèvre releva la tête et ne put réprimer un geste de colère.

— Oui, monsieur, vous mentez, dit Léona sans pâlir. Pourquoi votre main était-elle armée d'un poignard lorsque vous êtes descendu dans la rue ?

— Parce que je craignais quelque surprise et que je ne voulais pas me laisser égorger.

— En ce cas, pourquoi, oubliant la sagesse du proverbe que vous me citiez tout à l'heure, avez-vous quitté votre chambre, quand il était si simple de rester chez vous?

— Pure curiosité, madame...

— Enfin que signifient les paroles que vous avez prononcées, après avoir examiné avec tant d'attention les six hommes qui râlaient à votre porte?

— Moi, madame! se récria Gapricanti. Je ne vous comprends pas. Léona haussa les épaules avec une pitié méprisante.

— Vous avez dit : « Il n'y est pas ! » et vous avez accompagné ces quelques mots d'un geste qui ne pouvait laisser subsister aucun doute sur les intentions dont vous étiez animé.

— Vous vous trompez, madame.

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I, \ H II. m; \iMii;.\ïii;KK

— Allons, Irèvo J'Iiypocrisio! J'ai luul vu, loiil culriKlii, lit la IJollf Argonliùni.

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