UNE LETTRE QUI FAIT DES MIRACLES
Sans donner à Gilbert le temps d'ajouter un mot, Léona avait pris la main de son mari et l'avait entraîné.
Avant que le gentilhomme fût revenu de sa surprise, ils étaient déjà dans la cour.
— Mais où, mais quand la reverrai-je ? s'écria tout à coup Gilbert.
A son tour, il s'élança dans l'escalier, mais au moment où il ouvrait la porte du rez-de-chaussée, il les vit s'éloigner au galop sur la route de Paris.
Ce fut un désenchantement cruel ! Pourquoi la Belle Argentière s'était-elle enfuie si rapidement? Gilbert pouvait-il renoncer à elle, maintenant qu'il se savait aimé ? Le baiser qu'il avait cueilli sur ses lèvres n'était-il pas un gage de leur indissoluble amour?
— Non. Elle ne peut pas m'échapper ainsi... se disait-il en la suivant des yeux.
Il espérait sans doute qu'elle se retournerait, qu'elle lui enverrait de la main un dernier adieu... Use trompait. Elle disparut bientôt au tournant du chemin !
Il lui sembla que son cœur allait éclater. Un pressentiment sinistre l'agitait. Il regagna sa chambre, sans savoir ce qu'il faisait, véritable corps sans âme.
Il se laissa tomber dans son fauteuil, en proie à un découragement que rien ne justifiait et dont il ne s'expliquait pas les causes. Ses yeux erraient autour de lui avec une sorte d'égarement. Il la cherchait involontairement dans cette chambre étroite, où elle avait laissé le parfum de sa présence. C'était là qu'il
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l'iiNiiit [in'ss(>«* sur son caMir, là f|iif'. (•Ii.'uiri'laril <'iili't' sfs hras, elle s't'lait ;il>aii(loiiiit''i» à st^s carossiiH...
l'A il I l'iioiicorail h rcs ivresses qu'il n'avail fait (jii'iMilrcvoii! Allons donc! CVl lil lui (Irmauilrr l'impossiblo!
Forl liciiroiisemeril pour lui, car il sérail devenu fou, l(;s objets qne I.i^ona et Capricaiiti liiinvaient remis atli^^I*enl son alleiilion elle rappoU-reul an senlinienl de la icalilé.
Il j)ossédait donc eiiliii lo socrel delà dis|),irilion mystérieuse do son iianvie père! Vox popttli, oox Dei; la voix du peuple csl la voix de Dieu. Jamais ce vieil adage n'avail dit plus vrai. Ainsi les bruits inf.lmes, que le n.-lonr du conile de Lapeyre avait provoques n'étaient que rexpressiou de la vérité! i'^t le p?'re Capricanti avait été son complice ! Kt Léona portait le même nom, vivait sous le même toit que le fils de ce misérable !
Celle pensée, qui nv s'était pas encore présentée à son esprit, lui lit froid au cœur. Quoi ! cette femme qu'il adorait, qu'il élevait au-dessus de toutes les autres par sa beauté, par sa iirAce, par les senliments d'inépuisable charité dont elle avait fait preuve, — cette femme connaissait ce secret terrible ! Et, le connaissant, elle tendait la main à l'homme qui avait hérité de cette fortune mal acquise, qui s'était enrichi ])ar conséquent de tous les forfaits ij,niorés dont son père s'était rendu coupable, dans les veines de qui coulait lo sang d'un assassin !
Ce fut pour son amour un rude assaut k soutenir. Il fallut qu'il se rappelât tout ce que la Belle Argenlière avait déployé en sa faveur d'énergie, de tendresse , d'habileté et de diplomatie, pour qu'il lui pardonnât cette sorte de complicité.
Par quels prodiges de ruse et de volonté avait-elle amené, pieds et poings liés, Capricanti à venir chez les Renaud? Comment i'avait-elle assoupli et dominé au point de lui faire raconter, devant le fils de la victime, le crime que le vieil usurier avait commis? Car il ne doutait pas que ce fût l'inûuence de Léona qui eût décidé l'orfèvre à ce pénible aveu.
Par un de ces retours subits, dont l'amour est la seule excuse, il comprit tout ce que Léona devait soulfrir elle-même de ce contact qui lui faisait horreur. Il en arriva bientôt à trouver que Capricanti n'était pas responsable du sang versé et que, dans la sincérité de son repentir, dans la loyauté de ses explications, dans la droiture de sa conduite, il y avait môme une noblesse relative.
Alors ce fut vers le comte de Lapeyre que se tournèrent toutes ses indignalions et ses colères. Une soif inextinguible de vengeance s'empara de lui.
— Va, mon pauvre père, s'écria-t-il en se relevant, je jure que ta mort ne restera pas impunie!
Sur-le-champ, il ht ses préparatifs de départ. Depuis que le roi de xNavarrc était venu le voir, onze jours s'étaient écoulés.' Pour la dernière fois, il y avait
trois jours, le médecin lui avait rendu visite et avait déclaré que ses soins lui étaient désormais inutiles.
Gilbert le sentait bien. Un besoin impérieux d'activité le dévorait. Il résolut donc de quitter Romainville.
Le soir, quand la mère Renaud vint apporter son souper, il lui annonça que, le lendemain matin, il se mettrait en route.
— Alors je ferai atteler la carriole, proposa-t-elle.
— Non, ma bonne femme, je m'en irai seul, à pied, à la pointe du jour.
— Vous n'y pensez pas! se récria-t-elle. Faible comme vous l'êtes...
— Faible? interrompit Gilbert. Mais vous ne voyez donc pas que je briserais du fer, que l'inaction me tue et que je retomberais malade si je restais ici huit jours de plus?
— Vous êtes le maître, monsieur, dit-elle avec respect.
— Ne vous donnez donc pas cette peine inutile. Maintenant, écoutez-moi bien, reprit-il. Je n'ai que fort peu d'argent sur moi et cependant il est juste que je vous dédommage des soins que vous, m'avez prodig'ués et de l'embarras que je vous ai causé.
— Qu'à cela ne tienne, monsieur. Nous ne sommes pas pressés...
— Je le suis, moi, ma bonne femme, car qui sait si je vous reverrai jamais?. .. A ces mots, il prit dans le coffret d'ébène unbrillantet le tendit à M'"^ Renaud.
— Prenez ceci, lui dit-il, et la première fois que vous irez voir Gilonne, priez-la de vous conduire auprès de son maître. Vous direz à Capricanti que vous venez de ma part et que je le prie de vous remettre en espèces la valeur de ce brillant. A l'instant même, il vous en payera le prix.
La brave dame tendit la main ell reg:arda avec une surprise, mêlée d'inquiétude, le microscopique objet que Gilbert lui avait remis.
— J'estime ce brillant à trois mille livres, continua le gentilhomme. Acceptezles en remerciements de votre cordiale hospitalité. Tout ce que je vous demande, c'est de prélever cinq cents livres sur cette somme et de les donner au docteur. Me le promettez-vous?
La mère Renaud n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles. Comment! ce petit caillou blanc valait trois mille livres ! Elle regardait Gilbert, bouche béante, tellement stupéfaite qu'elle ne trouvait pas un mol à répondre.
— Me le promettez-vous? répéta le gentilhomm(i.
— Oui certainement, je vous le promets, fit la paysanne avec vivacité. Mais si cette pierre vaut réellement ce que vous dites, et je n'en doute pas, puisque vous l'affirmez, c'est trop, beaucoup trop, mon cher monsieur !
— On ne saurait trop récompenser d'aussi honnêtes gens que vous, ma bonne femme. Acceptez donc, en souvenir de moi, cette somme insig-nifiante et puisse-t-elle vous porter bonheur!
A ces mots, il la congédia.
.'{»10 I.A IU:i,I,i: AIHiK.NTIKIU-:
I,t' Iriiilcmaiii malin, à six heures, alors (ju'à peine le juiir coiiiiiieiu-ait k poiiKlic, il ipiilla Uoniaiiiville, soii^neusement (Jra])ù dans son :nanlcan, (huil sa lajiière relovail li»!reni(M»l le l)ord.
Il faisait froid, mais le temps était admirable. An ciel, les étoiles commençaient i\ pAlir, la lenv; goléo résonnait sous le talon de ses bottes éperonnées.
Il ne faisait (pie disparaître, quand la mère Henand, (pii le suivait des yeux sur le pas de sa porte, se mit en route à son tour se dirif^eant également vers Paris.
— De cotte façon, dit-elle, je ne le perdrai pas de vue, et s'il lui arrive (]uel(|ue chose en cluîmin...
La bonne femme cherchait un prétexte. La vérité est qu'elle avait montré le brillant à son mari et qu'il n'avait pas plus qu'elle admis qu'un si petit objet pût avoir une si grande valeur. Leurs défiances de paysans finirent par l'emporter. Ils décidèrent donc que le lendemain, sans plus tarder, immédiatement après le départ de Gilbert, la mère Renaud se rendrait chez Capricanti.
Ainsi fut fait. Pendant quelques instants, en etfet, elle aperçut le gentilhomme, mais il cheminait d'un pas si agile qu'il fut impossible de le suivre. Depuis longtemps elle l'avait perdu de vue, lorsque, vers huit heures, elle arriva à Paris.
Elle n'eut rien de plus pressé que d'aller chez sa fille à qui elle exposa le but de sa visite. Gilonne descendit auprès de son maître, lequel fit venir la mère Renaud, pesa le brillant devant elle et lui compta trois mille cinq cents livres.
Pour le coup, la bonne femme bondit de joie. Ah! le brave gentilhomme! C'était donc bien vrai! Il n'avait point menti! El!e était riche de cinq cents livres de plus qu'il ne lui avait promis!
Elle enfouit son trésor dans le sac que lui donna l'orfèvre et se retira, plus vive et plus allègre qu'elle ne l'avait été à dix-huit ans. Sur-le-champ elle voulut retourner à Romainville, pour apprendre à son mari cette excellente nouvelle.
A dix heures, elle était de retour. A dix heures et demie, le médecin recevait les cinq cents livres que les bonnes gens s'étaient hâtés de lui porter.
Pendant ce temps, Gilbert avait fait du chemin. En partant, l'air l'avait saisi et pour ainsi dire grisé. Le sang bourdonnait à ses oreilles, sa vue se troublait. . Il crut avoir trop présumé de ses forces et fut sur le point de retourner en arrière. Peu à peu, cependant, ce malaise se dissipa, la rapidité de la course mit le sang en circulation et il retrouva sa vigueur des meilleurs jours.
Il franchit donc rapidement la dislance qui le séparait de Paris, qu'il traversa sans rencontrer âme qui vive. C'était à dessein, du reste, qu'il avait choisi cette heure matinale.
Il s'engagea dans la Cité, gagna le petit pont et s'engagea dans la rue Saint- Jacques. Arrivé devant le n° -17, il s'arrêta.
En face de lui se dressait une maison, élevée sur rez-de-chaussée de trois étages, éclairés chacun par trois fenêtres. Loin d'èlre neuve, la maison parais-
LA BELLE AllGENTlERE
En apercevant le gcutilhomuie l'aubergiste 3e découvrit respectueusemotit.
sait noire et enfumée, mais elle tenait encore debout sur les énormes poutres qui la soutenaient.
Quant au rez-de-chaussée, il était éclairé par une très large fenêtre, dont les innombrables carreaux occupaient la moitié de la façade. A côté de celte fenêtre se trouvait une porte de chêne massif, dont on apercevait la formidable serrure et le lourd marteau. La porte était ouverte et permettait de distinguer les bancs, les escabeaux de hois, qui meublaient la salle basse.
LlV. 46. F. ROY, cdit. — lleproduoUon interdite. 46
302 i.A iti i.ij; \i{(iK.\ I II.IH-:
Sur If seuil, se tt-uail dclioiil il.) Iioiiiinr ili; Irciilc-lmil ans environ, Irajtii, rohnsto, l»iiui pl(iiil6, vors lecpiel (lill)<5rt s'avanra aussil/M.
l"]n ttpurcm'unl le genlillionimo, rauhergislo se découvrit respeelueusenienl.
— C'iistvons qui vous noniiuez Alphoii8(î (Jorony lui demanda (îilljcrl.
— Oui, monsci^nour,
- Je viens do la |»arl de Henri, dit le haron. ImmédialiMuenl. (loron descendit les trois marches sur les(|uelles il él.iil jnclié et s'elVa(;a j)onr laisser passcîr le gentilhomme.
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsci;.;neur!' lit-il dès que fiillj(;rt eut pénétré dans la salle hasse.
— Peu de chose, mon ami. 11 mo faut la plus belle chambre et ta meilleure cuisine.
— Monseigneur les aura.
— Il faut en outre, ajouta Gilbert, que personne ne soupçonne que je suis ici ol no puisse par conséquent franchir sans mon autorisation le seuil de Ion hôtellerie.
— Il sera fait selon vos désirs, monseigneur. Veuillez me suivre. Aussitôt, il gravit l'escalier qui se trouvait au fond de la salle basse, et ouvrit
au premier étage la porte d'une vaste chambre, éclairée par deux fetiôtres.
— Voici votre chambre, monseigneur, dit-il. Si vous ne la trouvez pas suffisante, jf jiuis vous donner également la pièce voisine, avec laquelle elle communique par la porte que voici. Précisément, elle est libre depuis hier.
— Voyons, fît le gentilhomme.
Goron la lui fit visiter aussitôt.
— Je la prends, consentit Gilbert, qui voulait éviter un voisinage dangereux. C'est ici que tu me serviras mes repas.
L'aubergiste s'inclina.
— Y a-t-il une écurie dans ta maison? demanda encore le baron.
— Oui, monseigneur.
— Et un cheval?-
— Non, monseigneur.
— Et t'y connais-tu en chevaux?
— Oh! fit Goron. Demander à un montagnard béarnais s'il s'y connaît en chevaux! Demandez plutôt à une femme si elle s'y connaît en dentelles.
— Eh bien! il faut que tu m'en procures un d'ici à demain. Peu m'importe le prix et la robe, pourvu que la bête soit bonne.
— Monseigneur peut compter sur moi, promit Goron.
— Il suffit. Laisse-moi. Dans une heure, tu me monteras à déjeuner. L'hôte se relira.
Gilbert resta seul et fit un rapide inventaire de son mobilier. En vérité, le roi de Navarre avait calomnié son compatriote! Non seulement la chambre était
spacieuse, mais les meubles en étaient recherchés et d'une excessive propreté. Si l'extérieur de la maison ne promettait pas les magnificences du Soleil levant, l'intérieur en était beaucoup mieux entendu et surtout infiniment mieux tenu.
Gilbert s'étendit donc paresseusement dans le vaste fauteuil qui lui tendait les bras.
Depuis si longtemps il n'avait pas pris le moindre exercice, que cette course l'avait fatigué. Il fallait cependant bien reprendre peu à peu ses tiabitudes.
Cinq jours seulement le séparaient du mois de février. Or, le roi de Navarre l'avait dit, c'était dans les premiers jours de février qu'il importait d'agir, afin d'être prêt à prendre le commandement de cette armée que le duc d'Aleuçon allait traîtreusement abandonner.
C'est pour se rompre de nouveau aux fatigues qui l'attendaient que Gilbert avait chargé Goroii de lui acheter un cheval. Il avait douze ou quinze jours à lui, c'était plus qu'il n'en fallait pour se mettre en haleine.
Deux choses le préoccupaient : comment découvrait-il la retraite du comte de Lapeyre, et comment reverrait-il Léona?
Il ne s'appartenait plus désormais, il ne pouvait aller et venir impunément dans Paris, s'exposer à être reconnu. Il appartenait tout entier à ceux qui l'avaient investi de leur confiance; il représentait la Navarre entière. Assez de revers humiliants l'avaient atteint. Coûte que coûte, il était résolu à triompher des obstacles.
Dans de pareilles conditions il lui était difficile de songer à ses propres intérêts. Il passa donc cette première journée à combiner des plans, tous plus irrésistibles les uns que les autres.
Vers le soir, Goron vint le prier de descendre à l'écurie pour visiter le cheval qu'il avait acheté.
— J'ai acheté également une selle et une bride, dit-il timidement.
— ïu as bien fait, approuva Gilbert. Je n'y avais pas songé. Demain matin, à six heures et demie, que ton cheval soit sellé, je veux l'essayer.
La soirée lui parut plus longue qu'à l'ordinaire.
Il lui tardait d'être au lendemain, de se sentir un cheval entre les jambes, de dévorer l'espace, en un mot de faire acte de vie.
Songeant aux événements qui avaient précédé sa convalescence, il se demandait ce que devenait Henriette et se rappelait ce que Henri lui avait appris.
M"« de la Modane allait se marier. Son père parlait de se fixer à Paris. Qui donc devait-elle épouser? Cela l'intriguait. Il lui semblait surprenant qu'en si peu de temps une affaire aussi importante se fût traitée, sans qu'il soupçoimât le choix que le marquis avait fait. Ah! s'il avait osé révéler sa retraite à François, comme il se serait enquis le jour même de ce qui se passait à l'hôtel d'Ermillyl
"><i'» I.A lti;iJJ'; AlUiliMlKUK
.MallifiiiiMiscmt'iil (lia ne se jtotivail pas. Il <:omprtMiail comhicri était plus «jiir jamais lu-cessairi; la pnKJciicc (juiî lui avait recoiinnaii(l(';<î llcmi. (Jiicis sanilices flilail roiUor sa vicloinî! Son amour, son amitic, sa vengcancf!... loul iiii'iiacait (le lui (''chajijH'i' à la fois !
Pour mieux se couformcr aux désirs du roi do Navarre, il avait pris lo parti de sortir le matin, à uno heure où il était à peu près sûr de n'être reconnu [lar aucun do ceux à (pii son retour aurait pu donner l'éveil.
IViidaiit quelques jours, on oiïet, il monta régulièromont iï cheval, dirigeant sa jiromenado vers les environs de Paris les moins fréquentés. A la lin de la semaine, c'est-à-dire au commencement do février, il avait replis celte souplesse, cette élégance et cette solidité, qui faisaient do lui un cavalier consommé.
Il résolut donc de pousscîr jusqu'à Fontainebleau et de transmettre à M. de Nointel le nouveau mol d'ordre que Henri lui avait donné.
Il frunciiit d'une seule traite cette longue étape avec une facilité qui l'étonna lui-môme. M. de Nointel elles gentilshomm(;s (ju'il commandait commençaient à désespérer Dejiuis plus de trois longs mois, ils attendaient vainement le messager que le baron de Prévalais devait leur envoyer.
Gilbert lui raconta l'accident dont il avait été victime et l'assura qu'avant huit ou dix jours la tentative d'évasion qu'il projetait aurait abouti.
II était temps qu'il arrivât! M. de Nointel avait écrit déjà pour demander de nouveaux ordres. Tout demeura convenu entre eux ainsi qu'ils l'avaient réglé d'avance. Le capitaine s'engagea à préparer avant quatre ou cinq jours les deux relais qu'il devait organiser.
Après s'être reposé une journée à Fontainebleau, Gilbert revint à Paris le 5 février, aussi frais et aussi dispos que le jour de son départ.
Au moment oii il venait de rentrer dans sa chambre, Goron vint à lui et lui tendit un billet, qui ne portait aucun nom et aucune adresse.
— De la part de Henri, dit-il.
Gilbert ouvrit la lettre et lut ce qui suit :
« Si tu peux, sans rien compromettre, aller à l'hôtel d'Ermilly, tu ferais bien de t'y présenter. On m'affirme qu'il s'y passe des choses qui mettent en danger le bonheur et même la vie de la protégée. J'ai promis de te le faire savoir. »
— Qui vous a remis ce billet? demanda-t-il après en avoir pris connaissance.
— Sa Majesté en personne.
— Comment! fil le gentilhomme en pâlissant, le roi est venu ici !
— Hier. Il était à cheval. Il s'est arrêté à ma porte et m'a demandé un verre de vin, que je lui ai versé. En me rendant le verre qu'il avait vidé, il m'a mis dans la main ce billet avec une demi-pistole.
— Pour l'ami de Henri, m'a-t-il dit Et il est reparti aussitôt
Cette lettre troubla profondément Gilbert. Était-ce bien possible? Henriette était en danger de mort! Comment? Pourquoi? Il résolut de s'en informer surle-champ.
Après avoir caché la moitié de son visage sous un bandeau de soie noire, il enfouit l'autre moitié dans les plis de son manteau et se dirigea vers la rue des Lavandières-Sainte-Opportune.
Grâce à cet emplâtre simulé, à son chapeau rabattu sur les yeux, au soin avec lequel il paraissait se défendre contre les rigueurs de la saison, il était méconnaissable.
En quelques minutes il atteignit la porte de l'hôtel d'Ermilly.
Au moment où il allait y pénétrer, un homme en sortait, chaudement enveloppé, comme lui, dans un manteau qui lui cachait tout le bas du visage.
Gilbert ne le reconnut pas tout d'abord. A peine lui avait-il vu les yeux. Mais ces yeux avaient une telle expression de colère, et ce personnage marchait avec une telle agitation, que notre héros en fut frappé.
Où donc avait-il déjà rencontré ce regard haineux et cruel? Il chercha pendant quelques instants. Enfin il se rappela! L'homme qui venait de passera côté de lui, c'était le comte de Lapeyre !
Tout son sang se révolta. Il se retourna brusquement saisi d'une fureur si grande qu'il oublia complètement les recommandations du roi de Navarre et les intérêts politiques au service desquels il s'était consacré. Il voulait arrêter ce misérable, le tuer sur place...
Fort heureusement, pendant que Gilbert rassemblait ses souvenirs, le comte avait eu le temps de disparaître dans le méandre des rues tortueuses qui avoisinaienl le quartier des Halles.
Ce fut en vain que le baron parcourut en tous sens cet inextricable réseau; il ne parvint pas à découvrir celui qu'il poursuivait avec l'acharnement du limier.
Il revint sur ses pas, fort désappointé, un peu plus calme, assez maître de lui déjà pour s'apercevoir de l'imprudence qu'il avait failli commettre. Que serait-il advenu, s'il avait rejoint M. de Lapeyre, s'il l'avait provoqué, tué eu pleine rue de Paris I On l'aurait arrêté, jeté en prison....
Cette pensée acheva de lui rendre son sang-froid.
— Patience ! fit-il, son tour viendra.
Il se rapprocha de l'hôtel. Tout s'expliquait pour lui, du moment que le comte y avait encore accès.. Évidemment, si un danger menaçait Henriette, c'était ce misérable qui l'y exposait.
— Que voulez-vous ? lui demanda Dégourdi.
— Parler à M""^ d'Ermilly.
— Veuillez me donner votre nom, monsieur...
Gilbert laissa retomber son manteau, ôta son chapeau, arracha l'emplâtre qui masquait tout le côté droit de sa figure et posa un doigt sur ses lèvres.
HUG I V lil l.l.l. \ lUiL.N IILIIL
Ci»» f^i'slc iii'i-rl;i sur lt>s li-vrcs di'. I)c;^(nii(li le cii il(^ joie (îl dr siirjirisc (jiii olluil s'en 6i-li;i|>|)fr.
— Oli ! mon liitii m.iiln'l iniiniuiiu-l-il (riiiir voix «''loiillt'-c. Puis lui prtMiaiil la main :
— Venez, vctu'z! (lil-il sur le même lim. Il ii"\ a <|iif sous, inuii -.fi- mur, qui puissiez nous lir(!r de là.
(iill)erl Iressaillil. Les (pii'l(|ues mois (|u avait pronoucés s(ju la«juais corilirmaietil les appruhuiisiuns que lu billcl de Henri lui avait tail coQcevoir.
Il était loin pourtant de souj)çonner ce (|ui s'était passé.
Toujours aussi vanittnix, aussi aveugle et aussi (îiilèté, le inar(juis de la Modaiie s'était buté contre la résistance que sa lille opposait à ses volontés. Tout naturellement, plus celte -résistance se manitoslait, plus il s'obstinait à la vaincre. D'indisposée qu'elle était, Henriette, devint j^ravemcnt malade;.
— C'est une coméditî... cela se passera... disait le vieux gentilhomme à sa sceur, qui s'elTorçait vainement de le ramener à des idées plus raisonnables. D ailleurs, j'ai dit : Je veux. Ce mariage s'accomplira ou j'y perdrai mon nom!
Et le sot orgueilleux s'entôta d'autant plus que AI™' d'ErmiJIy semblait prendre contre lui le parti de sa nièce.
M. de Lapeyre triomphait, mais il n'était pas aussi rassuré que le marquis. La maladie d'Henriette l'inquiétait sincèrement, car elle reculait de jour en jour le mariage qu'il ambitionnait.
Il venait régulièrement ap[)orter au vieux gentilhomme le tribut de ses doléances hypocrites; mais, aussitôt qu'il quittait l'hôtel, il donnaitlibre carrière à la rage qui le dévorait.
Allait-il donc manquer ce mariage, comme il avait manqué celui qu'il avait projeté d'abord avec la comtesse? Quoi! au moment où il avait été par deux fois sur le point de réussir, par deux fois aussi il pouvait échouer! Et cette fortune, qu'il convoitait si ardemment, qui était son unique planche de salât, lui échapperait encore! Ah! avec quelle violence il maudissait le destin et les sottes petites filles, qu'un caprice éloigne des uns pour les jeter dans les bras de ceux qui s'en soucient le moins.
Un caprice! C'était de ce nom que, pour-rassurer sa conscience, le marquis appelait la maladie dont sa fille était atteinte.
Fort heureusement pour la pauvre enfant, la comtesse veillait sur elle avec une sollicitude maternelle. Elle savait bien que les médecins ne guérissent pas le mal d'amour. Aussi, quand elle eut découvert en partie le secret d'Henriette, se préoccupa-t-elle uniquement de trouver le nom de celui qui causait dans cette àme candide des ravages si désastreux.
Elle avait remarqué le bien-être subit que sa nièce avait éprouvé, le jour où elle avait reçu la lettre de la baronne de Prévalais. Elle en rechercha la cause.
De quelque étroite amitié qu'Henriette fut liée avec elle, il n'était guère admissible qu'uu mot delà baronne suiïît pour rendre la santé aux malades. D'ailleurs l'amitié que ressent une jeune fille de dix-huit ans pour une femme de cinquante ne peut guère dépasser les limites de l'estime et du respect que l'âge mûr impose à la jeunesse.
Qu'y avait-il donc dans cette lettre? Demander à la jeune fille l'autorisation d'en prendre lecture, c'était alarmer sa naïveté. Cependant, la lire était le seul moyen de parvenir à la vérité. M""^ d'Ermilly en fut d'autant plus convaincue qu'à deux ou trois reprises, dans le courant de la journée, elle avait surpris Henriette, lisant et relisant cette lettre qui faisait des miracles.
Quand vint le soir, elle alla s'asseoir au chevet de la malade et causa longuement avec elle de toutes sortes de choses absolument étrangères à celle qui la préoccupait le plus.
Sous le traversin qui supportait -la tête pâlie de la charmante enfant, elle voyait passer le coin de la lettre, que la jeune fille y avait glissée et qui attirait ses regards avec la force irrésistible de l'aimant.
Elle eut la patience delà fatiguer de son bavardage au point que, succombant au sommeil, Henriette s'endormit profondément.
Alors, avec la légèreté d'une chatte, M""" d'Ermilly s'approcha du lit, saisit délicatement le papier mystérieux et le déplia avec une adresse, que lui aurait enviée le plus expert des habitués de la cour des Miracles.
Dès qu'elle eut jeté les yeux sur les premières lignes, la lumière se fit en elle.
« Dieu soit loué! écrivait la baronne. Il a pris en pitié mes angoisses! Gilbert vit. Il m'a écrit! Victime d'un accident terrible dont sa faiblesse l'empêche de me donner les détails, il a été pendant deux mois entre la vie et la mort; mais il va mieux et le médecin lui fait espérer qu'il sera entièrement rétabli à la fin de janvier. Je ne puis malheureusement pas vous en dire plus long que je n'en sais moi-même; mais je m'empresse de rassurer votre bon petit cœur et de calmer les craintes que vous manifestiez dans votre dernière lettre sur les conséquences de sa mystérieuse disparition.
« Merci donc, bonne petite, du tendre intérêt que vous portez à mon fils. Personne ne peut vous dire mieux que moi combien il le mérite et sera sensible à celte marque d'affection. Il sera d'autant plus heureux de l'apprendre qu'il est animé lui-même à votre égard des sentiments les plus respectueux et les plus dévoués. Chaque fois qu'il a été question de vous, mon bon Gilbert n'a pas tari d'éloges sur votre compte. Votre beauté, votre candeur, votre grâce et votre affabilité ont été bien souvent le thème favori des conversations que nous avions ensemble, pendant les longues soirées qu'il passait à côté de moi. Aimez-nous donc bien, chère enfant, et croyez que vous n'avez pas affaire à des ingrats. »
3U8 -LA li I. L L I . A II ( J I. A 1 1 lO II E
\ 1.1 suilc (!•' cos (|ni'liju<'.'* Iit;iuvs, veimii'iil dfs rcnsi'i^iKiirKîiils iiisif^iiifianls sur li's évriicineiils dont Aromilz avait ùlù lo lliéAlre depuis (ju'llcnrioU<; élail à Paris.
La comlosso était édilioe. Dans cette lettre, il n'y avait de ré«;llement iiilérossant (juo en (jui couccriuiil lo jeune, haron do Prévalais.
Klle ne douta plus. Se rappelant quelles circonstances providentielles avaient mis Henriette et (lilbert en présence, elle se souvint aussi des termes de chaN'ureustî reconnaissance, dans le'squels sa nièce lui avait fait 1(3 récit iniai^é du danf;er auquel lo gentilhomme l'avait arrachée.
Comment no ravait-elle pas deviné plus tôt? Celui qu'Henriette aimait, c'était (iilberl!
Repliant avec soin le papier dont elle s'était emparée, elle le remit e.Kactement à la place où elle l'avait pris et se laissa tomber dans son fauteuil, im peu elTrajéo de ce qu'elle avait découvert.
Plusieurs fois, en effet, le nom du jeune baron de Prévalais avait été prononcé devant le marquis, et M""" d'Ermilly avait pu facilement s'apercevoir que M. de la Modane n'aimait pas le jeune ^gentilhomme.
Il en parlait avec un dédain, au fond duquel perçait un sentiment de basse jalousie. L'importance que le baron de Prévalais avait acquise depuis quelque temps lui était odieuse.
On voyait qu'à ses yeux elle lui ôtait une partie de celle qu'il s'attribuait lui-même. Que no lui reprochait-il pas, mon Dieu! Sa modestie était de la gaucherie; il n'était pas mal, mais il n'avait pas de distinction; il était intrigant, dissimulé, capable de tout, même de courage, pour faire du bruit autour de lui, infatué do sa personne, et il n'avait même pas de fortune pour se faire pardonner tous ces défauts !
La comtesse comprit alors pourquoi Henriette n'osait pas faire à son père l'aveu de son amour. Les défauts... passe encore, mais sans fortune!... Voilà ce que ^L de la Modane no pardonnerait jamais à Gilbert!
Cependant, l'état de la pauvre enfant s'aggravait tellement, qu'il n'était pas possible de cacher plus longtemps à son père le mal qui la minait sourdement.
La comtesse résolut de s'en ouvrir à lui et se garda bien de consulter Henriette, qui aurait tout fait pour l'en empêcher.
Au premier mot qu'elle en toucha, le marquis bondit comme un lion déchaîné.
— Allons donc! Tu ne sais pas ce que tu dis... Tu es folle... Ma fille aimer un Gilbert! Ce n'est donc pas le même sang qui coule dans nos veines?...
Il se calma, lorsque M""^ d'Ermilly lui confessa qu'Henriette, en avouant qu'elle aimait, n'avait nommé personne.
Elle raconta à quel subterfuge elle avait eu recours pour découvrir le nom que la pauvre enfant lui taisait, et ajouta qu'elle était sûre de ne pas se tromper.
M. de la Modane tremblait de colère lorsqu'il pénétra chez Henriette.
Elle reçut sans sourciller la bordée d'invectives que le marquis exaspéré lui envoya.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, nous allons savoir à quoi nous en tenir.
— Que vas-tu faire ?
— Interroger ma fille, parbleu?
— Tu n'y songes pas! se récria la comtesse. Dans l'étal oti elle est, tu vas l'épouvanter de ta colère, de tes menaces!
LlV. 47. F. ROY, édit. — Reproduction inderdit». ' 47
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Kll(! essuya innlileoieul do 1(5 releuir.
— I']h bien ! reslo si lu veux, lit-il on la repoussant avec forc<^. Et il se dirigea vers la chambro do sa fille.
Oiilréo do celte cruauté, dotil elle m; j)onv.iit pas arrèti.-r les terribles efFols, la coiulesso le suivit, redoutant (juehino sinistre catastrophe.
M. de la Modaiie tremblait de coli^re lorsqu'il pénétra cIkîz Henriette.
— Est-il vrai, mademoiselle, lui deinanda-l-il si^chemeiit, que vous aimiez le baron de Prévalais ?
La foudre, tombant au milieu de sa chambre, n'aurait pas plus elFrayé Henriette que ne le fit celte question brutale.
— Moi! balbulia-t-elle. Mais commcïnl?... Qui donc vous a dit?...
— Peu imporle, interrompit le vieux yentilhomme en frappant du pied. Est-ce vrai ou n'est-ce pas vrai ?
— Mais, mon père... fit la jeune fille épouvantée.
— La vérité! la vérité! répéta-t-il coup sur coup. Je la veux, je l'exige. Répondez!
— Eh bien! mon père... je ne sais... je crois en elfet... Mais...
— Ainsi vous osez en convenir! Non contente de me désobéir, vous vous permettez d'avoir d'autres volontés, d'autres goûts que les miens? s'écria- t-il, blême de fureur. Mais cela ne sera pas, entendez-vous! Quand je devrais vous faire traîner à l'autel, dans huit jours vous épouserez le comte.
— A.h! mon père, vous me tuez, dit la jeune fille en s'afTaissant sur Toreiller.
— Allez, allez, fit-il avec un sourire féroce, je ne suis pas dupe des grimaces à l'aide desquelles vous espérez m'attendrir.
— Je vous en supplie... murmura Ilenriettc.
Ses yeux se fermèrent ef ses bras immobiles retombèrent avant qu'elle eût pu joindre les mains.