A QUEL PARTI SE DECIDA LA COMTESSE
Une syncope terrible se déclara, plus terrible et plus longue que iapremière,^ car elle ne dura pas moins de deux heures. Les soins de la comtesse et de Jabolle ne suffisant pas à ranimer la pauvre enfant, elles furent obligées d'envoyer cherclver le médecin.
Ce médecin n'était plus Ambroise Paré. Il se nommait Gambaiit, et habitait depuis longtemps le quartier des Halles. On ne le donnait pas comme un aigle, mais on avait très souvent recours à lui, parce qu'il pratiquait surtout la médecine des simples, laquelle est la plus économique et la plus facile à suivre.
Depuis que le marquis avait déclaré qu'Ambroise Paré n'était qu'un âne et qu'il ne voulait plus entendre parler de lui, on avait dû s'adresser à maître Gambaut, qui avait soigné déjà deux ou trois indispositions de la comtesse.
Le médecin, après avoir attentivement examiné la malade, déclara tout net qu'elle avait un tempérament nerveux et lymphathique, que sa faiblesse momentanée n'avait pas d'autre cause et qu'il n'y avait pas besoin de cbercher midi à quatorze heures, pour trouver une chose qui crevait les yeux.
Il prescrivit des bains avec du g-ros sel, et ordonna que l'on mît une dizaine de vieux clous dans une carafe remplie d'eau, ajoutant qu'avec ce traitement énergique il se faisait fort de rétablir en peu de temps M'" de la Modane.
Le marquis, à qui l'on rapporta ces pronostics, en présence d'une ordonnance si simple et d'un oracle si favorable à ses désirs, s'écria triomphalement :
— Je vous disais bien qu'Ambroise Paré n'était qu'un âne !
Depuis une quinzaine, on faisait donc suivre ce traitement à Henriette, qui dépérissait de jour en jour.
— Patience ! disait le médecin. Ce n'est guère avant deux ou trois mois que l'effet de ces réconfortants se fera sentir.
Malheureusement, personne dans la maison n'était dupe de ces promesses fallacieuses. Les scènes violentes que le marquis avait faites à sa fille avaient eu un certain retentissement dans l'hôtel. Aucun des domestiques n'ignorait que M. de la Modane voulait absolument marier Henriette au comte de Lapeyre et qu'elle refusait énergiquement de l'accepter pour époux.
— C'est qu'elle en aime un autre, insinua le plus futé.
Jabotte, qui avait quelques raisons de croire que le baron de Prévalais n'était pas indifférent à sa maîtresse, ne craignit pas de déclarer que, si M"® de la Modane aimait quelqu'un, ce ne pouvait être que Gilbert.
Longtemps, elle avait cru que les deux jeunes gens finiraient par se marier. Elle avait même combiné, de concert avec Dégourdi, tout un plan d'avenir. Elle raconta tous ces détails avec une loquacité si persuasive, que l'antichambre les tint pour vrais et parvint à connaître la vérité, bien qu'on la lui cachât avec le plus grand soin.
M^VVErmilly était de plus en plus inquiète. Ce qui l'éfonnait surtout, c'était de ne pas voir Gilbert. — S'il est de ce monde, pourquoi ne revient-il pas? se demandait-elle.
Sur ces entrefaites, j^'TÎva une seconde lettre de M'"« de Prévalais. Comme la première, elle eut le don de ranimer Henriette.
« C'est fini, écrivait la baronne. Je puis sécher enfin les larmes que j'ai ver-
LA i(i;i.i.i: \iuii;\ I ii;itK
BÔes. Mon (iillH'iL est sauvé, 1«î iiK'dfciti it''j»oml do lui; daus (juclfpn's jours il 8ora sur jiicd I
« Si je coinnionce parcrtli^ oxccdliMiltî nouvfdlc, c'est rjuc jeun (luis vous donner encore aucun des détails (juojevous avais promis, (iilbeil me dit hicui <ju'il a été viclimo d'une tentative d'assassinat, mais il ajoute qu'il ne peut |tas me la raconter dans une lettre et (|u'il nriiislruira de tout, lors de son pi-ocjmin r^îtour, c'est-à-dire vers la lin de l'évriei-.
« Bien plus ! il ne m'a j)as donné sou adresse, sous prélext»; qu'il a des (;nnomis puissants et ({u'il ne vtuit pas que l'on sache où il s'est retiré ! Des ennemis ! mon pauvre Gilbert! Est-ce bien possible ! Lui si bon, si f;énéreux ! Et je ne puis lui écrire comltien je l'aime et combien il m'a fait lreinl)ler !
« Vous le verrez probablement avant moi, ma bonne, Henriette, car j'ai tout lieu de croire qu'il est encore à Paris. Dites-lui bien de ma part que je ne cesse de prier pour lui, que je l'adore et que je l'attends avec impatience. Hélas! que ne puis-je vous charger de l'embrasser pour moi !
« Que voulez- vous, chère enfant ?... Notre rôle, à nous autres femmes, est la résignation et lacharité. Aussi suis-je convaincue que vous remercierez du fond du cœur, avec moi, l'excellente femme que l'a recueilli, soigné, guéri, et qui, pendant plus de deux mois, n'a quitté son chevet ni jour ni nuit
« Je n'ai qu'un regret, c'est qu'il ait oublié de me dire le nom de cet ange de bonté, car je vous l'aurais appris et nous l'aurions joint ensemble à ceux que nous mêlons chaque jour à nos prières. »
Après avoir achevé cette lecture, Henriette se redressa. Un sourire joyeux errait sur ses lèvres, ses regards étincelaient. Il est vrai que cet éclair de vie fut de courte durée. Elle se renversa sur son oreiller avec un découragement subit.
— Qu'as-tu? lui demanda la comtesse, qui avait également lu la lettre et qui soutenait la malade entre ses bras.
— Je pense, dit-elle, que la lettre de la baronne est datée du 16 janvier, que nous voilà au 2 février et que nous n'avons pas encore vu Gilbert!
— C'est vrai, mon enfant, mais il n'y a pas lieu de s'en étonner, répliqua jyjmc (j'Erinilly. Tu vois toi-même de quelles précautions il est obligé de s'entourer, puisqu'il cache son adresse, même à sa mère !
— Ah ! si ce n'était que cela! fit tristement Henriette.
— Quoi? Qu'y a-t-il encore? interrogea la comtesse.
— Comment! Vous ne le devinez pas? Cette femme, qui l'a sauvé, à laquelle il doit la vie, il l'aime sans doute... il en est aimé...
Un déluge de larmes inonda son visage amaigri.
— Mon Dieu! murmura-t-elle, vous m'avez donc condamnée ! Je n'ai pourtant aucune faute à expier! Je n'ai jamais fait de mal à personne !
bes sanglots redoublèrent, un hoquet convulsif souleva sa poitrine et secoua
longtemps ce corps frêle, que )a comtesse désolée couvrait de ses baisers impuissants.
— Non, mon enfant, disait-elle, rassure-toi. Gilbert reviendra... Gilbert n'aime que toi... Tes souffrances vont bientôt finir.
— Je l'espère bien! fit la pauvre enfant en levant les yeux au ciel, comme pour le prier de la rappeler à lui.
Le spectacle de cette douleur était si navrant que M"^ d'Ermilly, éperdue, ne savait plus que dire, que tenter.
— Oh ! cette Belle Argentière, je la hais ! s'écria tout à coup Henriette.
— Comment? fit la comtesse, tu crois donc que c'est elle?...
— J'en suis sûre... je le sens là, répondit la jeune fille en portant la main à son cœur.
Un nouveau spasme se déclara. Cette fois, il se prolongea pendant six heures.
M. de la Modane, que sa sœur avait fait appeler, fut témoin de cette scène de désespoir, qui avait mis en émoi toute la maison.
Ni les soins du docteur, ni ceux de M"" d'Ermilly et de tous les laquais empressés ne purent faire reprendre connaissance à la malade
Vers le soir, seulement, elle ouvrit les yeux et promena autour d'elle un regard qui semblait revenir de l'autre monde.
— C'est singulier... balbutia-t-elle. Qu'ai-je donc rêvé?
Elle vit tout ce monde rassemblé autour de son lit et lut sur tous ces visages penchés vers le sien une telle anxiété qu'elle s'étonna.
— . Que s'est-il donc passé? fit-elle en passant la main sur son front.
— Rien, rien, répondit la comtesse en s'efforçant de sourire. Tu as dormi un peu plus longtemps qu'à l'ordinaire... Cela nous inquiétait un peu. Voilà tout.
— Vraiment? J'ai dormi? demanda-t-elle. Ainsi cette lettre de la baronne... cette femme... c'était un songe?
Au même instant, la lettre, encore ouverte, qui se trouvait sur la table, à côté de son lit, attira ses regards.
— Non, je n'ai pas rêvé, dit-elle d'une voix sombre et les traits contractés.
Voyant que son père était là, elle se tut, et garda l'immobilité la plus complète.
M. de la Modane savait tout. Sa sœur lui avait montré la lettre de la baronne; il avait assisté pendant six heures à la scène de désolation que cet évanouissement extraordinaire avait provoqué. Lui-même n'avait pu se défendre d'une émotion bien légitime. Un instant il avait tremblé pour la vie d'Henriette.
11 se retira lentement, un peu ébranlé peut-être, mais il ne céda point.
i.A im:i.i.i: a iMiiNiiiiiK
— i;ii liiiMi ! (|iit' r.iiil-il l'ainî? lui (li'miinl.i hi comltisst^, au moiin'nl où il (|iiill;iil l.i l'Iiaiiilirc.
— Il laiil l'air(« cv (lu'ordonnr! In itk'mIpcIii, rf'îpoiwlil-il.
— Le intMlcciii! s»» ic'^M'ia M'"" (riilnniliy. Mais lu sais Iticu (jnc r'csl, loi (|ui la lui^s (>l (ju'uiK» parolo d'espérance suflirait...
— Jamais ! iiilcnompil If vioux g(Mililh<imiiiiî eu rcicvaiil. sMjiorhemenL la lèlo.
Va il (lispariil.
Lacoml('ss(M''lail à hotil de ressources (îl se creusait vaiueui'MiL la lète. Ouoi! il n'y a\ail pas uu nioyiMi de l'eudi'o la vie h celLi; pauvre; lille (jui se mouruil? l)as un moyen de retrouver Gilbert, de riurorm(!r de ce qui se passait?
Mais si, il y en avait un ! Celait d'aller chez la Belle Argentière, dont le retour à Paris avait fait si grand bruit et coïncidait si juste avec le rétablissenienl (le (liJIierl I
M""^ d'Erinilly trouva d'abord le projet insensé. Il était fort délicat, sur de simples hypothèses, de se présenter chez une inconnue pour lui demander un renseiî^nômenl qu'elle ne pouvait peut-être pas donner. Et si l'on se trompait? Si l'instinct d'Henriette Tavait mal servie...
— N'importe, se dit la comtesse. PuisquMl n'y que ce moyen-là, essayons-en. Le lendemain, sans confier à personne le projet qu'elle avait formé, elle
sortit, laissant ta Jabotte le soin de veiller sur sa jeune maîtresse.
Il y avait bien un peu d'hésitation dans l'esprit et dans la démarche de M"" d'Ermilly, mais le mouvement auquel elle obéissait partait d'un si bon cœur, qu'il excusait sa tentative hasardée.
Un quart d'heure après, elle frappait à la porte de Torfèvre.
Gilonne, à qui elle demanda si sa maîtresse était visible, lui fit franchir aussitôt le premier étage et l'introduisit dans l'oratoire de la Belle Argentière.
Un instant après parut Léona.
— Le fait est qu'elle est bien belle, murmura la comtesse avec une admiration sincère.
Pendant quelques secondes, les deux femmes se regardèrent avec cette sûreté de coup d'œil qui n'appartient qu'à elles et qui ne laisse rien échapper.
Fort heureusement. M""' d'Ermilly avait une toilette fort simple et ne cherchait plus à dissimuler ses quarante-cinq ans sous les onguents dont elle couvrait autrefois son visage.
Depuis qu'Henriette était à Paris, elle avait renoncé à toute prétention, désespérant probablement de lutter avec la jeunesse et la fraîcheur de sa nièce.
Elle était donc très correctement tenue quand elle affronta le regard de la Belle Argentière.
Léona lui offrit un siège, s'assit en face d'elle et, de sa voix la plus douce :
— A qui ai-je l'honneur de parler, madame? demanda-t-elle.
— Peut-être mon nom ne vous apprendra-t-il rien, madame. Je suis la comtesse d'Ermilly.
Mais, tout en prononçant ces mots, elle observait attentivement la Belle Argentière.
La jeune femme ne sourcilla pas.
— En effet, madame, répondit-elle.
La comtesse fut un peu étonnée. Etait-il possible, si Léona avait passé tant de temps auprès de Gilbert, que celui-ci ne lui eût pas parlé d'elle, ni de ses relations avec la famille de la Modane ?
Cependant, elle conserva son plus aimable maintien.
— Madame, reprit-elle, je vous serai très obligée de m'encourager un peu. Je viens tenter auprès de vous une démarche, dout je ne cherche à me dissimuler ni l'étrangeté ni l'indiscrétion, — ce que je n'eusse assurément pas fait, si je ne savais pas que je parle à une femme de la plus haute naissance, et, je crois pouvoir ajouter de la plus grande générosité.
Léona s'inclina modestement,
— Croyez, dit-elle, que je ferai pour vous être agréable tout ce qui sera en mon pouvoir.
— Je ne vous en demande pas davantage, madame. Connaissez-vous le baron Gilbert de Prévalais?
La jeune femme tressaillit.
— Pardon, madame... balbutia-t-élle. Mais...
— Oh ! interrompit vivement M""" d'Ermilly, ne vous formalisez pas à la première question que je vous adresse, madame. Je comprends qu'elle vous paraisse singulière; je vous ai prévenue moi-même que je sentais tout ce qu'a d'insolite la visite que je viens vous faire. Faut-il ajouter que vous n'avez rien à craindre de moi^ que, loin d'être une ennemie de Gilbert, je lui suis attachée au point que je donnerais en ce moment ma fortune pour savoir oii il s'est retiré ?
— Je vous crois, madame, et je vous répondrai, avec la même franchise, que je connais M. de Prévalais.
— Je le pensais, madame. De même, j'ai pensé aussi que c'était vous que sa mère voulait désigner dans la lettre qu'elle a écrite ces jours derniers à ma nièce...
— Je ne sais, madame...
— La baronne y parle à Henriette d'une femme qui a soigné son fils avec un dévouement sans exemple, et dont elle regrette d'ignorer le nom, afin de la bénir et de la recommander à Dieu dans ses prières.
— Vous vous trompez, madame, dit Léona, en rougissant légèrement. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit.
— Je m'attendais à cette réponse, fit la comtesse. Je sais quels bruits se sont répandus à la suite de votre longue absence. Les démentir, en m'avouant
;i;(i LA lu. lu; Ai{(ii;.\ïii.iii!:
(jiK! vous rlt's rot aiigc^ tlt* charilt'; dont M'"" d« l'rév.ilaiH nous iail un si |»oinpcnx 6logr, serait do voir»' i»uil, j»; lo rrconnuis, uno ^Tuve imprudonco drtvant (jut'hju'un que vous ne connaissez pas, ol dont vous pouvt-z à l)on droit suspt'ctor los intentions.
— Vous vous niéprotu'z, inadanir, lit doucement Léona.
— Pout-(Hro, madame, mais je ne me décourage pas. l'our sauver Henriette, je suis prête à tout entreprendre.
— Ilenriotte? dit curieusement la jeune femme. Est-ce donc en son nom que vous venez ici? Court-elle quelque danger?
— Elle est en danger de mort, madame.
— Quoi! M"« de la Modane...
A peine avait-elle prononcé ce nom qu'elle s'arrêta et se mordit les lèvres. M'"" d'Ermilly se prit à sourire :
— Ah! madame, fit-elle, ce n'est pas ma faute si vous vous êtes trahie. Ce n'était pas un piège que je vous tendais, je vous le jure ! Mais je suis bien certaine de n'avoir pas prononcé devant vous le nom de M"* de la Modane.
— Je le reconnais, madame, répondit Léona sans se troubler ; mais j'ai appris par le roi de Navarre, qui s'intéresse fort à Gilbert et avec qui j'ai causé de lui depuis mon retour, qu'on s'est fort occupé de l'absence du baron chez le marquis de la Modane et chez vous.
La comtesse fut un peu déconcertée. Alors qu'elle croyait prendre avantage de l'imprudence que venait de commettre la Belle Argentière, elle n'était pas plus avancée qu'au début de cet entretien.
Rien n'était plus vraisemblable, en effet, que la vfîrsion donnée par Léona.
Elle eut un instant d'hésitation; puis, se remettant aussitôt, elle reprit résolument :'■■■,■-
— Tenez, madame, il faut que je vous dise toute la vérité, car je m'aperçois que je mettrais difficilement en défaut votre circonspection et que je ferais inutilement appel à votre bienveillance.
— C'est une erreur, madame, protesta la jeune femme. Ma bienveillance, ainsi que vous daignez l'appeler, vous est acquise.
— Je vous disais que ma nièce était en danger de mort, continua M"* d'Ermilly, j'ajouterai que Gilbert seul peut la sauver. Ce n'est donc pas dans un but de sotte curiosité que je vous fatigue de mes insistances.
— Je vous crois, madame, fit Léona, qui pâlit légèrement; mais en quoi puis je remédiera ce déplorable état de choses? Comment la vie de M"* de la Modane est-elle suspendue pour ainsi dire à celle de M. de Prévalais.
— Parce qu'elle l'aime, madame; parce qu'il ne l'aime pas; parce que, je le crains fort...
Elle n'osa point achever la phrase qu'elle avait commencée. L'aveu qu'elle avait laissé échapper avait produit un changement si subit dans l'attitude de la
— Le comte de Lapeyre I un tel misérable ! s'écria la belle Argentière.
Belle Argentière, qu'elle redoutait de s'en faire une ennemie et non plus une alliée.
Léona était devenue de plus en plus pâle. Le sourire s'était fig-é sur ses lèvres. Quelques efforts qu'elle fît pour dissimuler l'émotion qui s'était emparée d'elle, il lui fut impossible de la maîtriser assez pour qu'elle échappât à l'œil clairvoyant de son interlocutrice.
La comtesse feignit pourtant de ne point s'en être aperçue.
LiV. 48. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 48
379 '- ^ m: 1.1.1. \it(;i:.\TiEiii5
— .Il' suis lirs li(MM'(Mis('. dil-rllc,' (jiic ro iH! soit pas vous (jin* M"» do Prrvalais ait (MiI<mu1ii (lt';si;;ii('r dans su Irltrc, car los soupçons (ju'iin parr'il (Irvoucinciil m'avait inspiri-s ikî sont [dus i|iii> des (•liinnu'cs cl jo puis vous pailnr à cd'ur oiivcil.
— Quels soupgoas? inlerrog-ca limidiMm-nt [.('iona.
— ^^o les dcviucz-vous pas, madame '{ No les aurioz-vous pas courus vousinrmo, si vous olicz ;ï ma place ï .l'Iiésilais tout à l'hoiire ;ï acluiver ma plirasi;; mais vos proleslations m'ùteul loiil scrupule. Ne craindriez vous pas, conimo moi, que Gilbert, soijjné jiar une femme jeune et belle avec une si admirable sollicitude, ne se fùl épris d'amour pour cette femme?
— Ah ! vous croyez...
— Je ne l'allirme pas, madame, mais j'en ai bien pour, dit M™" d'Ermilly, car alors ma pauvre Henriette est perdue sans ressources! Pauvre chère enfant! Do quoi est-eHe coupable, cependant? Tenez, je vous en fais juge.
« Voilà une iniioceule jeune lille, à qui ont été dévolus tous les biens (ju'on peut envier sur cette terre. Elle est belle, riche, aimante, bonne et génénnise. Partout où elle 'va, depuis le château seigneurial jusqu'à la plus humble chaumière, s'élève autour d'elle un concert de louanges et de bénadiclions.
« A cause de tous ces trésors, qu&Dieu lui a prodigués, elle est l'objet de la convoitise générale. Qu'ils l'aiment ou non, tous les gentilshommes de la contrée briguent l'honneur de s'unir à elle, bien avant que l'heure ait sonné pour elle de contracter une union semblable.
« Elle passe, calm(! et sereine, au milieu de cet essaim de frelons. Son cœur est aussi tranquille que son âme est belle. Puis, un beau jour, son cheval s'emporte. Elle va tomber, horriblement mutilée, au fond d'un précipice, où l'attend une mort inévitable ; elle est perdue, elle le voit, elle le sent, elle se recommande au Seigneur, elle ferme les yeux... Un homme se dresse devant elle, arrête son cheval, qui le renverse et le piétine avec fureur; il ceste inanimé sur le sol, tellement meurtri qu'on désespère de sa vie, mais elle est sauvée, elle...
u Un transporte chez lui ce gentilhomme mourant. Il appartient à un* des familles les plus pauvres, mais les plus honorables du pays, car son passé est irréprochable. Que deviendra ce malheureux? La chère enfant s'émeut et s'inquiète. Elle croit n'obéir qu'à un sentiment de reconnaissance. Elle voit cet infortuné se débattre contre la mort dont il l'a préservée. Il est jeune, beau, courageux; il est en si grand»; estime auprès de ses compatriotes qu'ils le choisissent, dit-on, pour lui confier une mission politique de la plus haute importance. La pauvre fille l'admire naïvement et, quand elle s'imagine que son cœur bat auprès de lui de gratitude seulement, elle ne devine pas que c'est Dieu qui les a rapprochés l'un de l'autre, pour faire éclore au sein de ces
deux âmes, si bien créées pour s'entendre, la plus sublime passion qu'il ait souillée au cœur de l'homme : l'amour!
« En eflel, un charme irrésistible l'attire auprès de lui k son insu. Tandis que M. de la Modane reste froid et dédaig-neux devant l'immensité du service rendu, elle va rendre visite à la mère, elle s'informe, elle entre sur la pointe du pied dans la chambre pour jeter à la dérobée sur l'agonisant un regard de tendre commisération. Elle n'a de la vie aucune expérience, elle est à cent lieues de se douter qu'elle l'aime! Enfin il se rétablit! Elle est heureuse. La plénitude de son bonheur l'inonde d'une joie qu'elle trouve toute naturelle.
« Tout fà coup, il la quitte pour aller à Paris. Elle s'alarme, mais elle n'a pas eu le temps de deviner la cause de ces inquiétudes secrètes; car, elle aussi, elle va venir à Paris dans quelques jours. Elle le reverra.
« Tant qu'elle a été auprès de lui, elle n'a pas souffert, elle no s'est rien expliqué de ce qui se passait en elle, et quand elle s'endort dans cette sérénité candide, quand elle savoure toutes les ivresses naïves dont elle ne soupçonne pas encore l'horrible péril, on lui apprend soudain que Gilbert a disparu, qu'il est mort peut-être et que, non seulement il est à jamais perdu pour elle, mais qu'on va la marier à un autre !
— A un autre? demanda Léona. Qui donc?...
— Le roi de Navarre ne vous a-t-il pas dit aussi qu'Henriette devait épouser M. de Lapeyre ?
— Le comte de Lapeyre ! Un tel misérable! s'écria la Belle Argentière. Non, ce n'est pas possible !
jyjme (i'Ermilly bondit de son siège.
— <^u'avez-vous dit, madame? demanda-t-elle. Ah! cette fois vous parlerez' -car vous en savez plus long que je n'en sais moi-même, je le vois. Le mot misérable a, dans une bouche comme la vôtre, une valeur qu'il n'aurait pas dans une autre... Mais non, reprit-elle en se calmant tout à coup, je ne suis pas venue ici pour vous contraindre, encore moins pour vous menacer. Je suis là pour vous supplier, pour vous attendrir, pour essayer d'obtenir de vous la clef des mystérieux événements que je cherche vainement à pénétrer
Et, comme Léona ouvrait la bouche pour lui répondre, elle TinterrompiL du geste.
— Non, continua-t-elle, ne parlez pas, ne me dites rien encore. Je craindrais trop que votre réponse ne se ressentît du mouvement de vivacité auquel je viens de céder, malgré moi. Permettez-moi d'achever les terribles confidences que j'ai commencées.
En prononçant ces paroles, elle reprit sa place et se rapprocha de la jeune femme.
— Vous comprenez, madame, poursuivit-elle, quel retentissement douloureux eut dans le cœur de la pauvre Henriette cette funeste nouvelle! Ce
^^0 \.\ in:i.l,K AIKII.NTIKUK
M. ili' Ij:i|M'yro a laissù, paraît-il, on Navarro, uiuî déleslablo njiioininéo. J)an8 un pays si polit que lo iiolro, tout st; sait. Ma iiit-cc n'ignorait donc aucun drs bruits sinistres qui avaiunl couru sur lo compte de celui (jue vous app(de/. un misoralile.
u Tout son être so révolta à la pensée qu'elle serait unie à un pareil homme! Pour la première fois do sa vie, elle entra en rébellion contre la volonté i);ilernt'lli'. M. de la Modane no voulut i)a8 céder, la pauvre enfant loinba malade.
« Elle croyait, en repoussant cet hymen, n'être guidée que par l'horreur insurmontable qu'elle éprouvait; mais, pou à peu, la vérité se fit jour en elle. L'aversion qu'elle éprouvait pour celui-ci lit découvrir la tendresse que lui inspirait celui-là. Peut-être, à ce moment, l'absence de Gilbert lui avait-elle ouvert les yeux... Ce qu'il y a de certain c'est qu'elle aime, qu'elle le sait, qu'elle en meurt!
« Depuis un mois, les médecins, impuissants comme nous, essayent vainement de la disputer à la consomption qui la mine. Elle est perdue! Dans huit jours, demain peut-être, elle aura vécu. Et savez-vous ce qui m'a donné le courage d'affronter votre indifférence et celui, plus grand encore, de solliciter votre bonté? C'est que je suis, en partie, cause du malheur qui nous atteint.
— Vous ! fit Léona. Comment ?
— Si Henriette n'avait eu à déplorer que la disparition de Gilbert, elle aurait souffert certainement, mais un rayon d'espérance lui serait resté. La crise qu'a provoquée le projet de mariage avec le comte ne se serait pas déclarée. Or cette crise, je me la reproche comme un crime, car c'est mon imprudence et mon aveuglement qui l'ont amenée. C'est moi qui ai présenté M. de Lapeyre au marquis et à sa fille.
— Vous le connaissiez donc ?
— Je croyais le connaître. Depuis deux ans ilm'avait circonvenue avec tant d'habileté, m'avait menti avec une si grande impudence, qu'il s'était emparé de mon esprit au point que je lui avais promis ma main. En l'apprenant, M. de la Modane accourut à Paris. Aussitôt le comte changea ses batteries. Ma fortune ne lui suffisait plus. Celle de mon frère, plus considérable que la mienne, excita ses convoitises. Il sut flatter si adroitement l'amour-propre et la vanité du marquis, que celui-ci s'y laissa prendre et lui accorda sa fille. Voyez-vous d'ici l'admirable combinaison? M. de Lapeyre s'assurait par ce mariage la fortune de la fille, celle du père, celle de la tante ! J'ai Tu bien vite dans son jeu; je me suis efiforcée de démontrer à mon frère qu'il était dupe d'un calcul odieux. Son orgueil s'est refusé à me croire ; il n'a pas craint de m'accuser des sentiments les plus vils, de rancune, de jalousie, que sais-je encore?...
« Aujourd'hui mon chagrin le plus cuisant est d'avoir réchauffé ce serpent dans mon sein. Non pour les blessures qu'il m'a faites, car mon âge m'a depuis
longtemps mise à l'abri des passions ; mais pour les tortures qu'il inflige à la malheureuse victime de sa sordide cupidilé.
« Alors, — pardonnez-moi toutes les extravagances que le désespoir m'a fait concevoir, — je suis venue à vous, madame.
« Si c'est cette femme, me disais-je, que M""® de Prévalais a voulu désigner, si c'est elle qui a sauvé Gilbert, qu'elle soit bénie ! Elle est si belle que tout Paris a les yeux sur elle et s'occupe de ce qu'elle fait. Or elle jouit d'une réputation de vertu irréprochable, elle est de naissance illustre ; la sollicitude avec laquelle elle a soigné Gilbert prouve qu'elle est bonne. Il n'est pas possible qu'une femme, douée de qualités si rares, conçoive pour un homme qu'elle ne peut pas aimer des sentiments inavouables, qu'elle ne se laisse pas fléchir par ma douleur, par mes prières, qu'elle fasse volontairement mourir une jeune fille dont le seul crime est d'aimer, — elle à qui, non seulement il est permis, mais il est ordonné d'aimer.
« Eh bien! madame, acheva la comtesse en joignant les mains, s'il est vrai que je me sois trompée, pardonnez-moi ! Ne croyez pas surtout que, même par la pensée, j'aie fait injure un seul instant à votre honneur de femme et d'épouse. Je vous le répète, c'est en désespérée que je frappe à votre porte. Pardonnez^ moi!
— A mon tour, madame, fit Léona avec empressement, je vous supplie de vous calmer! Je regrette avec la plus amère sincérité de ne pouvoir pas vous satisfaire immédiatement. Je savais où était M. de Prévalais, il y a huit jours encore. Aujourd'hui je ne le sais plus...
— Que dites-vous, madame?
— Hélas! la pure vérité, j'en atteste le ciel! soupira Léona.
— Quoi? Que s'est-il passé? Court-il encore quelque nouveau danger? demanda la comtesse avec agitation.
— J'espère que non, madame. Je crois plutôt qu'il a choisi une retraite plus sûre, afin d'échapper à de nouvelles embuscades, car la femme chez laquelle il habitait est venue ici, la semaine dernière, et m'a annoncé qu'il l'avait quittée le matin même, sans dire où il allait.
— Et, depuis cette époque, vous ne l'avez pas revu? fit M""' d'Ermilly.
— Non, madame, et j'en suis presque aussi étonnée que vous; mais ne désespérez pas encore. Je connais un ami de M. de Prévalais, qui pourra peut-être nous renseigner sur son compte. Je le verrai, je lui répéterai fidèlement tout ce que vous venez de m'apprendre ; il le transmettra probablement au baron. Vous le verrez alors, sans aucun doute, et il vous apprendra lui-même, s'il le juge convenable, tout ce que vous avez si grand désir de savoir, depuis les causes de sa disparition jusqu'aux infamies dont M. de Lapeyre s'est rendu coupable...
— Ah! madame, que vous êtes bonne! s'écria la comtesse transportée de joie.
88v> LA IIKIJ.K AIKiliMIIIM':
— SiMiIiiuiMit, ajtMit.'i hiUiilIn Ar^^iMilirjv^ j'ai iiih' favciiià vous (Irniamlci-,..
— A moi i' (Hi 1 |ii'r.soimo m; nom plus (Micliuiilé dn V(juh l'acw^JiNlci'.
— C'est (juo... hulbuliii Lrona (l'un air oinljarru»»6, vous allez intî liouvtjr ju'ul-i'lrt' bi«"n iiuliscrèle...
— Vous nv. sauri(iz l'ôtro plus que je no lai (dv. inoi-in('!in»;, luadaiiK).
— Eh hi(Mi !... je désirerais...
— Achevez, liL la eoiiilrsse.
— Je désirerais voir M"" de lu Modaiie, dit eiiliu la IJelle Argwntière. M""" d'Ii>milly tressaillit insensiblement.
— llélas! madame, répondit-elle, cela no se peut pas.
— Pourquoi? demanda Léona surprise.
— Parce que., parce que... An fait, dit brusquement la comtesse, j'ai été trop franche pour ne pas l'être jusqu'au, bout Sachez donc, madame, qu'à tort ou à raison ma nièce, inslruile par le laquais du baron dos circonstances qui ont signalé la disparition de Gilbert et la vôtre, est persuadée que la femme qui l'a soigné,, ot dont parle M"* de Prévalais, n'ost autre que la Belle Argtintière. Or elle se figure également que M. de Prévalais est épris de vou.-,, que vous l'aimez... Elle sait combien vous êtes une redoutable rivale... Elle a peur de vous et je craindrais qu'en vous voyant...
Léona eut nn sourire triste et résigné.
— M"* de la Modune se trompe, dit-elle. <D'ailIenrs rien ne vous force à me présentera elle sous mon nom véritable. Ne puis-je pas être une de vos amies qu'un simple devoir de politesse amène dans votre maison ?
— C'est vrai, fit la comtesse.
— Je n'ose pas ambitionner un titre si précieux, reprit Léona; mais, si vous daigniez m'en honorer une seule fois, je ferais ce que je pourrais, croyez-le, pour le mériter.
— Je n'en doute pas, madame. Et puis... pour sauver la pauvre enfant, il n'est rien que je ne tente.
— Ainsi vous consentez?
— Je suis ù vos ordres, madame.
— Vous me permettrez donc dès demain...
— Pourquoi pas aujourd'hui, interrompit M"» d'Ermilly.
— Quoi! vous voudriez...
— Si vous êtes prête à me suivre, partons, madame, dit résolument la comtesse.
Léona se leva, très pàle^ très émue, mais soutenue par une voloaté de fer.
— Allons! fit-elle.
Elles se dévisagèrent toutes deux, ainsi qu'elles l'avaient fait au début de cette conversation. La Belle Arg-entière n'avait rien avoué, sinon qu'elle con-
naissait le baron de Prévalais. Mais qu'avait-elle besoin d'avouer? Le silence qu'elle avait gardé n'était-il pas le plus significatif des aveux?
La comtesse voyait bien que ses pressentiments, ni ceux d'Henriette, ne l'avaient égarée. Oui, c'était bien la Belle Argentière qui s'était dévouée au salut de Gilbert, c'était elle qu'il aimait, et à en juger par la pâleur et l'émotion qu'elle montrait, c'était d'elle qu'il était aimé.
Qu'allait faire Léona? Quel était son but en manifestant le désir de voir M"^ de la Modane ? Était-ce la curiosité qui la poussait? Était-ce un tendre intérêt pour la pauvre enfant qui allait mourir?
M"" d'Ermilly cherchait en vain à le deviner dans l'attitude calme et sur le visage, maintenant impassible, de la belle Vénitienne.
Elles partirent. Durantle trajet, elles n'échangèrentpasune seule parole, trop préoccupées toutes deux pour se jeter à la tête les banalités de la politesse et du beau langage.
Un instant après, elles entraient à l'hôtel d'Ermilly et s'arrêtaient devant la porte de la chambre dans laquelle reposait Henriette.
Au moment de l'ouvrir, la comtesse posa un doigt sur ses lèvres. Léona la rassura du geste. Elles pénétrèrent auprès de la malade.
— Ma chère enfant, lui dit sa tante, voici une de mes amies de province, M™" de Pauillac, qui est venue me rendre visite et qui a désiré te voir. J'ai pris la liberté de te l'amener.
— Vous avez bien fait, ma tanle^ fît Henriette d'une voix languissante, en se soulevant péniblement.
Alors, fixant sur la Belle Argentière ses grands yeux bleus, saisie d'une admiration qu'elle ne put pas contenir :
— Oh! madame, que vous êtes belle! s'écria-t-elle.
]y[me d'Ermilly écoutait avec la plus grande attention, intérieurement très satisfaite du résultat qu'elle avait obtenu déjà de sa démai'che.
De l'esprit le plus libre et le plus dégagé du monde, en apparence, la Belle Argentière se mit à parler des événements du jour, de l'astrologue et du parfumeur en vogue, des bruits de la cour, de la couardise du duc d'Alençon qui, disait-on, allait déposer les armes avant d'avoir livré bataille. Elle accompagnait ses piquantes réflexions d'un rire nerveux, un peu trop forcé peut-être pour sembler naturel.
— Vous êtes donc à Paris depuis longtemps?- lui demanda Henriette, étonnée qu'une dame de province fût si parfaitement au courant de ce qui se passait.
— Oui, mademoiselle, il y a près de cinq ans que je l'habite.
— Et c'est la première fois que j'ai l'honneur de vous voir chez M""" d'Ermilly, se récria la jeune fille.
— Cela n'a rien de surprenant, mademoiselle, répliqua Léona sans se décon-
ertor. J'ai de ^mviikIs I)i«Mis »?n proviiico: je .suis ()ljlif,Mjo d'all(!r Irs siirvcillor tic UMiips 011 li'inps, (1(! sorlo (jiio j'ai iU\ qiiiltnr Paris dans lo courant d'ootohro, et jo n'y suis revonuo que depuis unehuiluint» de jours.
— Kt o'rsl on si j)tMi do lonips (pio vous avez appris t,inl do choses! (it IlnirioUo.
— J'ai beaucouj) de parents et d'amis à la cour.
— Vous y allez souvent sans doute?
— Quelquefois, mademoiselle.
— ^ ètes-vous allée depuis que vous êtes de retour à Paris?
— Une ou doux fois.
— Connaissez-vous le baron de Prévalais?
— Non, mademoiselle, mais j'ai beaucoup entendu parler de lui ces jours deruiers.
— Par qui?
— Par un do mes amis, qui est très'lié avec le roi de Navarre.
— Est-ce qu'il l'avait vu depuis pou ? Que vous a-t-il dit?
— Il paraît que M. de Prévalais a disparu pendant près de trois mois. répondit en rougissant l.i Belle Argentière. On prétend qu'il a été en danger de mort, mais qu'il est complètement rétabli. Cepndant il ne s'est encore montré, ni chez le roi, ni chez la reine mère. Henri de Navarre est le seul qui l'ait revu depuis sa convalescence.
— Où donc? Au Louvre?
— Je ne pourrais pas vous le certifier, mademoiselle.
— Cependant le roi sait où il est?
— Il ne l'a pas dit à l'ami dont je vous parle, fit la Belle Argentière ; mais il lui a affirmé que le baron ne courait plus aucun danger et quil s'était informé avec beaucoup d'intérêt de ses amis.
— Ah! dit Henriette en se penchant vers la jeune femme. Est-ce qu'il les a nommés, ces amis?
— Sans doute, mademoiselle. Il en a si peu à Paris que la liste n'en a pas été long^ue.
— Et quels noms a-t-il prononcés? demanda anxieusement la jeune fille.
— Le vôtre d'abord, mademoiselle, puis ceux du marquis et de la comtesse.
— N'a-t-il chargé le roi de Navarre d'aucun compliment pour mon père ou pour moi?
— Pas que je sache. Il se proposait, paraît-il, de venir vous voir peu de jours après.
— Combien y a-t-il de temps que le roi de Navarre a vu M. de Prévalais ?
— Dix jours à peine, mademoiselle.
Henriette se tut. Les questions multipliées qu'elle avait adressées à Léona l'avaient un peu fatiguée; mais elle allait visiblement mieux.
Tout à coup il tressaillit, deux femmes venaient d'ouvrir la porte. — C'est elle 1 dit Gilbert.
tête.
~ Esl-ce qu'il n'est pas encore venu? demanda la BeJle Argentière.
— Hélas! non, madame, répondit la jeune fille en secouant tristement la
— Ne vous désolez pas, mon enfant. Vous ne tarderez certainement pas à lo
voir.
Henriette, pendant cette courte conversation, n'avait pas cessé de dévisager Léona, dont elle étudiait les traits avec une persistance de plus enplus opiniâtre.
LiV. 49. F. ROY, éclit. — Reproducliou ioterdite.
LA iiKMj-: AK(ii;.\Tii:iu;
La j«Miiu' foinmo sonloiiftil de son mifiix ce regard limpido, dont l'expniHsion élraiigo la g(^iiail scnsihlcnicnl.
-- Oh ! c'est aingiilior ! lit (ont h rniip M"* de lu Modane.
— Quoi donc? iiitniTOgoa Léoiia.
— Comiaissoz-voiis la lînilc Argontiëre, madame? dit brusqtiemenl lîonriettt'.
— Non, mademoiselle, répondit la jeune femme un peu surprise.
— Elle va pourtant à la cour.
— Fort peu, madomoiscllo.
— Mais assez pour qu'il soit étonnant que vous ne l'y ayez pas rencontrée.
— Je no dis pas que je no l'y ai pas rencontrée, mademoiselle, je dis que je ne suis pas en relation avec elle, s'empressa d'ajouter Léona; — mais, reprit-elle aussitôt, pourquoi cotte question ?
— C'est que, plus je vous regarde, madame, plus je trouve que vous ressemblez d'une manière frappante au portrait qu'on m'a tracé d'elle.
— Moi ? fit Léona, légèrement troublée. Par exemple ! Qui donc vous a si bien renseignée ?
— François, le laquais de M. de Prévalais.
— Il l'a donc vue ?
— Le jour même de son arrivée à Paris.
— 11 ne sait ce qu'il dit, mademoiselle.
— Il prétend, au contraire, l'avoir très bien vue et si bien regardée qu'il n'oubliera jamais son visage.
— Il est fâcheux, dit Léona d'un air contraint, que ce garçon ne soit pas là, je vous prouverais à l'instant même...
— Mais, au contraire, madame, répliqua vivement Henriette. Il a amené ici les deux chevaux du baron do Prévalais et s'est mis, en attendant le retour de son maître, au service de mon père.
Alors, se tournant vers M*"® d'Ermilly :
— Ma tante, reprit-elle, appelez donc François.
La comtesse rassura d'un geste Léona, qui commençait à trembler.
— Ce serait de grand cœur, mon enfant, répondit-elle ; mais j'ai précisément envoyé François chez un de mes fournisseurs...
— Y a-t-il longtemps?
— Une demi-heure à peine.
— Dans tous les cas, il sera promptement de retour, dit la jeune fille, et si madame la marquise veut bien attendre...
— Y penses-tu ! s'écria la comtesse. François ne reviendra pas avant deux heures. Nous ne pouvons pas exiger de M"* de Pauillac...
— En effet, s'empressa de dire la jeune femme. Il me serait impossible... j'ai plusieurs visites à faire...
Elle se releva et remercia du regard M"" d'Ermilly, qui était venue si prestement à son aide ; mais, si rapide qu'eût été ce regard, Henriette l'avait surpris au passage.
L'embarras de la comtesse, le trouble et la pâleur de Léona, le regard d'intelligence qu'elles venaient d'échanger, son instinct de femme, cette sorte de lucidité que donne la maladie, lui firent soupçonner à l'instant la vérité.
— Vous me trompez, dit-elle, vous n'êtes pas la marquise de Pauillac.
Et comme les deux femmes, interdites, échangeaient un nouveau regard :
— Vous êtes la Belle Argentière! reprit-elle avec véhémence.
— Mais, mademoiselle... balbutia Léona.
— Tu es folle, mon enfant, fit doucement la comtesse.
— Oh I n'essayez pas de m'en imposer, interrompit la jeune fille avec exaltation, vous n'y parviendrez pas. Tenez, voulez-vous que je vous confonde ? Me permettez-vous de sonner Jabotte et de lui donner l'ordre d'appeler François ?
— Allons, calme-toi, dit M"^ d'Ermilly.
— Rien, je n'écoute rien, reprit Henriette. Cette épreuve-là seulement peut me convaincre. Consentez-vous à vous y soumettre ?
En disant ces mots, elle tendit son bras vers la sonnette qui pendait au fond de son lit.
— Tu n'y penses pas ! s'écria la comtesse, qui bondit vers elle et l'arrêta. Exposer la marquise à une confrontation semblable... comme une criminelle...
— Ah ! vous voyez bien que vous n'osez pas ! fit M}^° de la Modane triomphante.
Puis, s'adressant à Léona :
— Eh bien ! madame, lui dit-elle, si vous êtes venue ici pour contempler votre œuvre de mort, vous devez être satisfaite. N'est-ce pas assez encore ? Voulez-vous jouir de votre victoire, vous repaître de mon agonie ? Ecoutez bien, alors. Oui, j'aime Gilbert de toutes les forces de mon être; oui, je regrette que mon corps fragile n'ait pas, pour vous disputer mon amant, l'énergie dont mon âme est pleine. Oui, je meurs, je meurs d'amour, tuée par vous, qui m'avez volé son cœur, qui me volez mon bonheur, ma vie, toutes choses auxquelles vous n'avez pas droit. Avant qu'il vous rencontrât sur son chemin, j'étais heureuse. Il ne m'aimait pas encore peut-être, mais il aurait été touché un jour de la tendresse que j'avais pour lui, de l'amour qui me faisait vivre et que j'aurais fini par lui inspirer. Pour détruire ce beau rêve, il a fallu qu'encouragé sans doute par votre facile complaisance, il jetât les yeux sur vous, madame, dont la pernicieuse beauté n'appartient à personne, dit-on, parce qu'elle est peut-être à tout le monde...
-— Oh ! Henriette ! s'écria la comtesse en lui fermant bouche, que dis-tu là? La jeune fille se dégagea, puis, par un mouvement saccadé, découvrant ses bras et sa poitrine amaigris :
!,\ 111:1.1. i: Alir.KNTIKUK
— n«'^jird«'z, poiir.siiivil clic, j'«3tais hdlc aussi, moi; j'clais jeune, plus jeune qtio vous, si je n'étais jias plus hollc!,.. Voilà co quo vous avez fait de moi. Hcjouissez-vous donc, madame! VA puisipic vous avez voulu cire tciiioin de mon marlyre, puisque vous n'avez pas eu la pudeur de me laisser mourir en jtaix, conip'ez cv (jui me reste de jours à vivre. Alors, quand vous serez assurée quo mon supjtlico louche h sa fin, retournez auprès de Gilbert, pressez-le dans vos* bras, osez lui dire que vous l'aimez, si mon souvenir no se dresse jtas entre vos lèvres et les siennes, pour intercepter le baiser profane quo vous lui destiniez. Ah ! que Dieu lui i>ar(h)nn(î et le bénisse, lui ! reprit-elle avec une exaltation croissante. Il a risqué sa vio pour moi, je lui donne la mienne, c'est justice; mais vous, madame, puisse le remords vous poursuivre... jusque...
Elle n'eut pas la force d'aller plus loin. Un déluge de larm*îs inonda son visajie, un tremblement convulsif la secoua de la tête aux pieds, un sanglot déchira sa poitrine, une écume rougeâtro afllua vers ses lèvres décolorées, et elle se renversa en poussant nn cri déchirant.
Pendant que la comtesse s'empressait autour d'elle, Léona demeurait immobile et pensive, sans s'apercevoir que deux grosses larmes s'échappaient de sa paupière et roulaient sur sa joue.
M"" d'Ermilly le remarqua et courut vers elle.
— Oh ! madame, pardonnez-lui! supplia-t-elle. Vous voyez bien qu'elle ne sait pas ce qu'elle dit.
La Belle Argentière s§ leva, contempla pendant quelques instants la jeune hlle inanimée et sortit précipitamment.