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DANS LEQUEL GILBERT DEVIENT UN BEAU PARTI

Trop occupée de donner ses soins à sa nièce, la comtesse ne songea pas même à la retenir. Que pouvait-elle espérer d'elle à présent, du reste? Les violences d'Henriette n'avaient-elles pas détruit à jamais les heureux effets qu'elle augurait d'abord de sa démarche auprès de la Belle Argentière ?

Comment n'avait-elle pas songé à cela quand elle avait souscrit au désir de Léona? N'était-ce pas Henriette qui avait fait une si minutieuse enquête lors de la disparition de Gilbert ? N'était-ce pas elle qui, à force de presser Dégourdi, l'avait fait entrer dans la voie des aveux? Depuis cette époque, ne l'avait-elle pas interrogé cent fois? N'avait-elle })as obtenu de lui tout ce qu'il savait?

Maintenant le mal était fait et il était sans remède. La crise, qui avait

suivi cette explication violente, avait plongé Henriette dans une léthargie dont elle ne sortit que le lendemain matin, c'est-à-dire au bout de seize heures ! La pauvre enfant était perdue. Elle était d'une faiblesse telle que le médecin annonça confidentiellement à la comtesse qu'elle n'avait pas huit jours à vivre.

]Vjrae d'Ermilly se fit un devoir de le répéter à son frère.

Le marquis fut atterré. Certes, il s'aimait beaucoup lui-même, et la fortune avait à ses yeux une valeur prédominante, mais il aimait aussi beaucoup sa fille. Elle était en ce monde la seule affection de cet homme, qui rie comptaitpasunamil

Depuis trois ou quatre jours, il était devenu taciturne. Ce qu'il avait traité d'abord de caprices ou de billevesées commençait à se révéler à lui sous son véritable jour. L'oracle d'Ambroise Paré lui revenait en mémoire et le poursuivait comme un remords.

11 ne cédait pas pourtant. A quoi bon céder, d'ailleurs? Gilbert n'était pas là, il ne pouvait pas sauver Henriette. Se montrer clément, revenir sur ce qu'il avait dit était donc inutile, outre que c'était humiliant pour son amour-propre. Aussi se renfermait-il dans un silence obstiné et ne voulait voir personne.

Deux fois M. deLapeyre était venu le voir, deux fois il lui avait fait répondre qu'il était auprès de sa fille.

Quand la comtesse l'informa de ce qu'avait dit le médecin, il se rendit dans la chambre d'Henriette. 11 essaya de lui adresser quelques paroles de consolation ; mais il ne put supporter le regard languissant et chargé de reproches qu'elle attachait sur lui. *

Il se retira, désolé, car il se sentait faiblir.

M"' d'Ermilly était accablée. Elle avait tout tenté, rien ne lui avait réussi. C'était à désespérer de tout, de Dieu même.

Profondément navrée, elle était assise au chevet d'Henriette, quand Jabotte lui remit un billet qu'on venait d'apporter.

Ellel'ouvrit nonchalamment, mais dès qu'elle y eut jeté les yeux, elle sursauta :

— Voici ce qu'elle avait lu :

« Ne désespérez pas encore. Bientôt vous verrez Gilbert.

« Marquise de Pauillac. »

Saisie d'une joie folle, elle accourut vers la jeune fille.

— Tiens, lis, dit-elle.

Et, de sa main tremblante, elle lui tendit le billet. Henriette le parcourut aussitôt.

— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle, tandis que le peu de sang qui lui restait colorait vivement son visage.

^ — Ehl qu'avons-nous besoin de chercher? fit la comtesse. Si ce billet dit vrai, que pouvons-nous demander de plus?

LA IHil.l.l. A IMi KM 11:111;

Alors saisissanl duns sus brus lu jcuin; lillr à dumi pàmce, luiilc r<)ii;^i: Jo plaisir l'L loiiLo honlouso (hï 1<', laisser voir :

— Va, 110 cruiiis pus Je louyir, dil-oUo eu rembrussunt. Uougis, iuii;^is au coulruire. C'est la vio qui revioiil !

(le fut du boiihour pour loule lu journée, mais, lorsque vint le soir, cette belle joie s'éluil envolée... (iiiberl n'uvuit pus paru.

— 11 vioiidru demain, lit M'»" d'Ermilly,

llélus! le lendemain se passa, comme les jours précôdonts. Gilbert était à Fontainebleau. Il ne pouvait pus deviner qu'on le désirait tant. Il n'avait pas encore reçu le petit mot que Henri lui avait porté ce jour-là même.

En ellet, en quittant M"° de la Alodane, Léona était rentrée chez elle, fort émue du douloureux spectacle auquel elle avait assisté. Au lieu de l'irriter, les imprécations d'Henriette l'avaient touchée jusqu'au fond du cœur. Nulle, mieu.\ qu'elle, ne pouvait comprendre ce que soulfrait la pauvre enfant!...

Ainsi cette jeune fille allait mourir ! Et c'était elle qui, sans le vouloir, aurait cette mort à se reprocher!... Comment, sans le vouloir? IN'avait-elle pas encourage par sa coupable faiblesse les audaces de Gilbert?... L'avait-elle repoussé, le jour où elle avait failli succomber dans ses bras?

Et elle s'exposerait à ce nouveau danger, elle, lu iille des Zucchini, la descendante des doges! Elle manquerait à ses devoirs d'épouse, elle trahirait le serment qu'elle avait fait à son liancé! A ces crimes, à ce parjure, s'ajouterait le remords d'avoir fait mourir de désespoir une malheureuse fille que, d'un mot, elle pouvait rendre à la vie !

— Non, dit-elle, si pénible que soit le sacrihce, plutôt que de tomber si bas que je me mépriserais moi-même, je l'accomplirai.

Elle fit appeler son mari et s'accusa devant lui courageusement, ne trouvant pas de termes assez vifs pour flétrir sa conduite.

— Eh bien! dit-elle en finissant, c'est de cet abîme qu'il faut arracher M"® de la Modane, Gilbert et moi-même. Voulez-vous m'y aider?

— Parlez, fit vivement Capricanli.

— Dès ce soir, il faut que je voie le roi de Navarre. Lui seul peut savoir où est Gilbert, et Gilbert seul peut sauver M"^ de la Modane.

— Faites donc selon vos désirs, madame.

— Plus tard j'aurai sans doute recours à vous, continua Léona. Ce que je vous demanderai, je ne le sais pas encore. Je n'ai songé qu'au plus pressé. Pour le reste... Dieu m'inspirera.

— Vous le voyez, madame, dit l'orfèvre en secouant gravement la tète, j'avais bien raison de vous dire que Paris était pour nous un séjour de malheur.

— Soyez tranquille, Giuseppe. Ce n'est pas moi qui vous y retiendrai quand j'aurai rempli mon devoir.

A ces mots, elle le congédia d'un geste l)ienvpillant.

Elle apporta à sa toilette un soin minutieux. Jamais Gilonne n'avait trouvé sa maîtresse si longue, ni si difficile. Jamais aussi Léona n'avait été si belle.

Le fait est que ses yeux noirs brillaient d'un éclat extraordinaire quand elle parut au cercle de la reine mère. Comme son deuil ne lui permettait pas de porter des bijoux trop voyants, elle avait entrelacé dans ses cheveux blonds des perles noires, grosses comme des avelines. Un collier pareil, à deux rang-s, fermé par une grosse onyx, entourée de diamants, faisait ressortir la blancheur de son col et de sa poitrine.

Elle fut, ce soir-là, d'une amabilité, d'une grâce, d'un esprit que personne ne lui connaissait.

Lorsque le roi de Navarre vint à elle, pour la complimenter sur sa beauté, sur la valeur et le bon goût de la parure qu'elle portait, elle eut un léger frémissement. Ses narines se gonflèrent et son regard étincela.

Elle-même offrit à Henri un tabouret à côté d'elle et mit en œuvre toutes les ressources de la coquetterie féminine.

A ce jeu, le roi de Navarre s'anima promptement, si bien que Catherine, qui les surveillait d'un œil jaloux, se détourna avec un sourire sardonique.

— Allons ! se dit-elle, l'intérim ne sera pas long. Si je ne me trompe, voilà la Belle Argentière qui est en train de succéder à M™® de Sauve.

Henri et Léona causaient si bas et riaient parfois de si bon cœur, que les gentilshommes et dames, dont ils étaient entourés, se retirèrent discrètement, afin de ne pas troubler un si galant entretien.

Alors, aussi brièvement que possible, la Belle Argentière raconta au roi de Navarre ce qui se passait chez le marquis de la Modane.

— Il faut remédier au plus tôt à cet état de choses, dit-elle en finissant. Il faut qu'aujourd'hui même, si c'est possible, Gilbert se rende auprès d'Henriette et la rappelle à la vie.

— Qu'entends-je! s'écria Henri. Mais alors je me suis donc trompé? Vous n'aimez donc pas Gilbert?

— Je ne vous ai pas donné le droit de m'interroger, sire, répondit Léona. Cependant je n'éprouve aucun embarras à vous déclarer que le baron de Prévalais ne possède aucun droit sur mon cœur.

— Pourtant ces trois mois que vous avez passés à son chevet...

— N'avez-vous pas compris, sire, que je voulais réparer le mal que Capricanti avait fait, en obéissant aux conseils perfides qu'il avait reçus?

— Ce n'en est pas moins beau de votre part, madame; mais lui, ce pauvre Gilbert, que va-t-il dire? Car il vous aime, j'en suis sûr.

— Il vous l'a dit?

— Non, madame, mais je l'ai deviné.

31)} LA JilJJJ': AlUiKMlKllIi:

— Kli Iticii ! s'il fjuil, pour lo désiihiiser, lui juouvor qiio jo iic l'aim«* pas, jo It» ftM'ai.

— fit' uit'illour moyeu (Ih Ir lui lu'ouvrr, iusiuua llmui, serait df lui luuutrcr «pic vous en aime/, uu autn-.

Léoua Irossaillit. KIK; liùsita dalxtrcl à réjtoudrc, Lo roi d»j Navarre rrul qu'elle allait reculer devant le moyen qu'il lui proposait.

En eiïot, le visage do la jeune femme s'était légèrement contracté; un gros Koupir s'était échappé de sa poitrine.

Tout à coup, elle laissa échapper un petit éclat de rire.

— Vous avez raison, sire, répondit-elle, en le regardant ])ien en face. Le moyen est hon... Je ne dis pas que je n'y aurai pas recours.

— Va quel sera l'heureux mortel (jue vous choisirez '! demanda le roi,

— Oh ! sire, vous êtes trop curieux ! minauda la jeune femme, en haïssant les yeux.

— Du moins promettez-moi de me le nommer.

— Je vous le promets.

— Quand? fil Henri avec animation.

— Dès que Gilbert aura rendu visite à M. de la iModano, dit Léona. Tâchez donc de savoir où il est... de lui faire parvenir discrètement un billet...

— Et ensuite ? interrogea le roi de Navarre, dont le cœur battait d'espérance.

— Ensuite... nous verrons, sire, répondit la Belle Arg'entière, qui découvrit en souriant les perles dont le carmin de ses lèvres faisait ressortir l'éclatante blancheur.

— Dès demain, il saura tout, fit Henri en se penchant à son oreille.

— A la bonne heure, sire, s'écria joyeusement Léona. •

Le roi de Navarre avait trop bien commencé pour s'arrêter en si beau chemin. A force de rapprocher son tabouret, il était arrivé si près de la Belle Argentière qu'en se penchant à son oreille ses cheveux avaient effleuré ceux de la jeune femme.

— Je vous en conjure, sire ! supplia-t-elle en se reculant. On nous observe.

— Oui, charmante déesse, fit-il d'une voix tremblante de plaisir, je vous laisse, mais souvenez-vous de ce que vous m'avez promis!

— Je ne l'oublierai, ni plus ni moins que vous, sire, répondit-elle.

Il lui baisa la main et s'éloigna, le visage si rayonnant, que chacun se répéta tout haut ce que la reine mère avait dit tout bas.

Fidèle à l'engagement qu'il avait pris, le roi de Navarre se rendit à l'auberge de Goron et lui remit le billet qu'il destinait au jeune gentilhomme.

— Pauvre garçon ! murmura-t-il en s'éloignant. Et moi qui, par égard pour lui, avais renoncé à la Belle Argentière ! Fiez-vous donc au cœur des femmes i Ah ! que ce bon François avait raison de dire :

11 posa bien en évidence la lettre qu'il tenait à la main et s'enfuit à toutes jamhes.

« Souvent femme varie... »

Le lendemain, Gilbert, en revenant de Fontainebleau, trouva le billet de Henri.

Sans aucune hésitation, on l'a vu, il se rendit à l'hôtel d'Ermilly et donna l'ordre à François de l'introduire auprès de la comtesse.

Madame, lui dit-il, un de mes amis les plus chers m'a fait parvenir hier

LiV. 50. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 50

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LA UKLLli AlUilCMllCllE

lin liillcl. (lii(|in'l il scinMc i-ôsiilltT (jims do f^iavos cvriK'nii'iils soiil siirveims...

M'"" (l'Iù'inilly l'ocoulaiL à iifiiic Son cumii- (Irhordail diiin' joie; Icllc, à l'aspocl do Gill)crl, Av (lilljcrl vi^otirfux cl hien porlaiil, qu'ello ne so rometlait pas do sa surprise.

— Y anrail-il indiscrétion, madame, continua le ^i-nlillioimno, à vous demaiuler ce qui s'est passé et on quoi je puis vous être utile.

— (-eilainenient non, monsieur, répondil enliii la pauvre d.ame, qui suffoquait. Asse\'ez-vous, je vais tout vous (lir(!.

AussitùL elle lui raconta quel rôle avait joué Al. de J^apoyre, auprès d'elle d'abord, auprès du marquis ensuite, et comment il en était arrivé à demander et cl ol)lenir la main dllenrieLtt!.

— Si ce n'est que cela, madame, rassurez- vous, fit Gilbert. Ce misérable n'épousera pas M"" do la Modane.

Ce misérable! Encore ce mot! C'était la seconde fois que M™" d'Ermilly l'entendait prononcer, La Belle Argenlière connaissait donc aussi le comte ?

— Veuillez me conduire auprès du marquis, madame, reprit Gilbert. Je me charge de lui ouvrir les yeux.

A ces mots, il se leva.

— Pardon, monsieur, fit la comtesse en le retenant d'un geste, je ne vous ai pas tout dit encore.

— Je vous écoute, madame, dit le baron surpris.

— Vous a-t-on appris, monsieur, que ma nièce était gravement malade?

— Oui, madame.

— Ea danger de mort?

— On m'écrit que son bonlieur et sa vie sont compromis.

— Ne vous êtes-vous pas demandé comment un pareil malheur était survenu ?

— Si, madame; mais je me l'explique à présent. La crainte d'épouser M. de Lapeyre...

— N'entre que pour moitié dans le mal dont la pauvre enfant est atteinte, interrompit la comtesse.

— Que dites-vous, madame?

— La vérité, mon cher monsieur. Non seulement Ilenriclte n'aime pas le comte, mais elle en aime un autre...

— Un autre! Qui donc?

— Clierchez bien, monsieur...

— Ce serait fort difficile, madame. Je sais que beaucoup de gentilshommes béarnais ont brigué l'honneur de s'allier à la famille des Modane.

— Celui-là n'y a pas songé, monsieur.

— Vous m'étonnez, madame.

— Ah! je vous étonnerai encore bien plus lorsque je vous dirai qu'il n'a pas ou presque pas de fortune.

— Je commence alors à mieux m'expliquer renlètement du marquis, fit ironiquement Gilbert, mais cela ne m'apprend pas le nom...

— Je vais donc entrer dans des détails plus précis, dit la comtesse en le regardant dans les yeux. Ce jeune gentilhomme, car il est jeune, n'a plus que sa mère. Son père est mort, il y a quinze ans. On le suppose du moins, puisqu'il n'a pas reparu depuis cette époque.

— Tiens! c'est comme moi! fit naïvement le baron de Prévalais.

— Oh! vous allez voir que son histoire a plus d'une ressemblance avec la vôtre !

— En vérité ? dit Gilbert qui devint très attentif.

— Ce gentilhomme habite Aromitz avec sa mère, poursuivit la comtesse. Entouré de l'estime générale, beau, brave, généreux, il a sauvé un jour M"^-de la Modane de la mort la plus horrible. Lui-même, victime de son dévouement, il est tombé...

— Ah çà! je rêve? s'écria le jeune gentilhomme en se dressant sur ses pieds. Serait-ce de moi qu'il s'agit?

— Enfin! vous l'avez deviné. Ce n'est pas malheureux! dit M'"'' d'Ermilly. Et, comme Gilbert, paralysé de stupeur, le regard hébété, ne trouvait pas un

mot à répondre :

■ — Eh bien! oui, monsieur, reprit-elle. C'est de vous qu'il s'agit. Faut-il vous raconter comment est né cet amour, comment il s'est développé dans le cœur de cette naïve enfant ? Ne le comprenez-vous pas ? Et ne comprenez-vous pas aussi ce qu'elle a souffert, quand elle a appris votre disparition, quand elle vous a cru mort ?

— Oh ! fit Gilbert en croisant les mains, car il ne pouvait pas croire à ce qu'il venait d'entendre.

— Ce n'était rien encore, poursuivit la comtesse. Si Henriette n'avait eu que votre mort à déplorer, nous serions parvenus peut-être à la consoler.

— Comment! il y a autre chose?

— Eh! monsieur, ne vous en doutez-vous pas? répliqua la comtesse avec un peu d'hésitation. Il y a... vous le savez bien... Il y a vos relations avec la Belle Argentière, dont François, assiégé par Henriette, a fini par révéler le secret ; il y a votre disparition et la sienne, le même jour, à la même heure ; il y a enfin ces trois mois que vous avez passés ensemble... on ne sait où.

— Permettez-moi de vous arrêter, madame, interrompit Gilbert stupéfait. Plus tard, je m'étonnerai certainement de vous savoir si bien renseignée sur mes faits et gestes; mais, pour le moment, je ne puis que protester avec indignation contre les suppositions auxquelles vous vous laissez entraîner. La Belle Argentière est la femme la plus vertueuse et la plus respectable qui soit au

inonde, (iiloniic, snii pcro, 8a inÎ3r«^ cl moi, nous sommes quatre témoins, juMs à ccrliliiT (|niî in(>s rclalioiis avec la Hcllc Ar^iMilièro n'ont [)as dépasso, di* sa part, les hoiiics do la cliaritù la plus cluélienne, ol do la niienno, cullo do la jdus reconnaissante amitié.

— Je veux bien vous croire, monsieur.

— Kl loul h riieure, en présence de M. do la Modanc, continua le frenlil- •aonime avec feu, je vous prouverai que si Léona m'a écrit, c'était uniquement par intérêt pour moi, ou plutôt pour le nom que jo porte.

— Pour votre nom? (il la comtesse avec une incrédulité railleuse.

— Oui, madame, insista Gilbert. C'est elle qui m'a raconté comment était mort mon malheureux père, elle qui m'a fourni les preuves matérielles à l'aido desquelles j'entends punir le coupable; elle enfin qui est venue me restituer, accompagnée de son mari, une partie de la fortune dont mon père avait été dépouillé.

Celle fois, la comtesse ne souriait plus. Elle écoutait.

— Soit, monsieur. Tout cela est possible, vrai sans doute, puisque vous l'affirmez; mais Henriette l'ignore. Elle ne sait qu'une chose : c'est que celte femme a quille, pour vous suivre, la maison de son mari, qu'elle est restée trois mois auprès de vous. Figurez-vous alors ce qu'elle a dû souffrir à l'idée que vous aimiez, que vous étiez aimé, et que vous ne l'aimeriez jamais.

— En ciïel, madame, mais n'y aurait-il pas moyen de la désabuser?

— Il y en aurait un, monsieur...

— Lequel ?

— Ce serait de lui jurer que vous n'aimez pas la Belle Argentière et de lui laisser espérer...

Gilbert courba la tête et ne répondit pas.

— Je vois que c'est trop exiger de vous, dit M"® d'Ermilly avec amerlume. Ah ! ma pauvre Henriette est bien perdue!

— Vous êtes sévère et injuste, madame, fit doucement observer le gentilhomme. Vous me prenez au dépourvu; vous me faites des révélations qui bouleverseraient l'homme le plus indiiïérent du monde ; vous m'accusez, vous me jugez sans m'entendre et vous voulez que je vous réponde, sans me laisser le temps de rassembler mes idées ! Avouez que c'est montrer un peu trop d'impatience et permettez-moi d'en appeler du jugement inique que vous avez prononcé.

— Je ne demanderais pas mieux, monsieur, dit la comtesse, mais...

— La preuve que vous m'accusez injustement, madame, interrompit Gilbert, c'est qu'au premier avis que j'ai reçu de la maladie d'Henriette, je suis accouru sur-le-champ, bravant mille dangers que je ne puis vous décrire, obligé devenir ici sous un déguisement, risquant encore une fois ma vie pour sauver la sienne, si cela est en mon pouvoir.

LA BELLE AIIGENTIERE 397

M'"" d'Ermilly se tut. Elle sentait qu'elle était allée trop loin.

— Gomment, d'ailleurs, reprit-il d'une voix persuasive, n'aurais-je pas pour M"'' de la Modane la'plus tendre et la plus respectueuse amitié? Exisle-t-il nulle part une jeune fille qui la mérite mieux? Hélas ! madame, ne serais-je pas en droit de vous répondre, que si je ne me suis pas mis sur les rangs de ceux qui ont sollicité sa main, la faute en est moins à moi qu'à vous, je veux dire à M. do la Modane? Croyez-vous qu'en la voyant si belle, si bonne, si charitable, l'idée ne me soit pas venue de m'élever jusqu'rà elle? Mais quels titres pouvaisje faire valoir auprès de son vaniteux et insatiable père ? Par l'éloignement qu'il manifestait ouvertement contre moi, ne me faisait-il pas comprendre que je n'avais point à me targuer du service rendu pour prétendre à la main de sa tille? Le connaissant, aurais-je jamais osé le faire? Ne savais-je pas bien que l'obscurité de mon nom et l'humilité de ma fortune m'interdisaient tout espoir?

— Hélas! vous n'avez que trop raison, monsieur, gémit la comtesse atterrée.

— Donc, croyez-moi, madame, acheva Gilbert, laissez à mes sens et à mon esprit le temps de se remettre pour vous répondre loyalement et librement, comme il convient à un gentilhomme. Pour aujourd'hui, courons au plus pressé et dégageons le marquis de la parole qu'il a donnée. Y consentez-vous, madame? Daignerez-vous me conduire auprès de lui?

— Je vais le chercher moi-même, monsieur, répondit M"^ d'Ermilly. Veuillez m'attendre quelques instants..

Elle sortit, mais, avant de se rendre chez son frère, elle entra dans la chambre d'Henriette et lui glissa ces trois mots à l'oreille :

— Gilbert est là !

En même temps, les yeux brillants d'une secrète espérance, elle embrassa la chère enfant avec une effusion toute maternelle.

Puis, elle s'esquiva légère comme l'hirondelle au printemps, et alla frapper à la porte du marquis.

M. de la Modane, toujours sombre, leva sur sa sœur un regard inditférent.

— Mon ami, lui dit-elle, M. de Prévalais sollicite de toi la faveur d'un entretien. Es-tu prêt à le lui accorder?

Au premier mot, le marquis avait bondi. Puis, se ravisant aussitôt, furieux de l'empressement qu'il avait montré, il fit un geste brusque de dénégation.

— Cependant, insista M"^ d'Ermilly, il m'a semblé comprendre que le baron avait de très importantes révélations à te faire.

— Allons ! fit M. de la Modane d'un air ennuyé, car il ne voulait pas avoir l'air de céder sans effort aux instances de la comtesse.

Il lui fit signe de prendre les devants et la suivit à pas lents. Bientôt après, il entrait avec elle dans le salon où l'attendait Gilbert.

Le jeune gentilhomme se leva sans aucun empressement.

',m \.\ itiiMj; A it(ii;.\ I ii;ui;

— M.ssicuis, (lit M"'" (ri'^rmilly, i<; rnloiiirii' atiprJss (l'[ft;iiri('ll(', vcuilloz m'oxciisi r...

— S'il n'y a pas urf^cncci, mudjimc, jo voiis prierai do vouloir Mon rosliM-, lit (lill)t'rt. Jo ne saurais prondro trop do lômoins do la conversation quo nous allons avoir.

La comtesso prit placo k côt6 de son frère. Ils écoutèrent.

— Vous vous rapppoloz sans doulo, conimonc-a (iilberl, quo mon père, parli d'Aromilz on l.'î.'îH, no donna plus do sos nouvelles h dater du commoncomonl de iriOl, époque à laquelle nous parvint do lui une lettre qui nous annonçait son prochain retour.

« S'il vous on souvient, ce fut vers la môme époque qu'un homme, perdu de dettes et de réputation, partit pour Jérusalem, d'oii il revint plus insolemment riche et phis impudemment débauché quo jamais.

« Cet homme, c'était le comte de Lapeyre.

«On s'étonna do la fortune subite de co libertin. Les bruits les plus odieux coururent sur son compte. Guidée par je ne sais quels pressentiments, la voix publique l'accusa d'avoir tué quelqu'un, — pout-ôlre M. de Prévalais, disait-on,^ qui dovail regagner la France en même temps que lui.

— Encore ! fil le marquis avec humour.

— Plus que jamais, monsieur, répliqua Gilbert. Cependant, je n'aurais pas exhumé devant vous cette vieille histoire, car je ne demande pour me venger l'assistance de personne, si je n'avais appris hier, par un ami dévoué, que cet homme avait eu l'audace de s'introduire auprès de vous et avait su capter votre confiance au point de solliciter et d'obtenir la main de M"° de la Modane. C'est de ce fardeau que je prétends soulager votre honneur et votre conscience, monsieur.

Le marquis crut devoir laisser échapper un sourire incrédule, pour ne pas montrer le plaisir que lui causait cette promesse.

Gilbert lui raconta alors comment le baron de Prévalais avait été, en effet, assassiné sur le pont de la Santa-Maria, le 8 mai 1561, par deux misérables dont sa fortune avait excité la cupidité.

— De ces doux misérables, poursuivit-il, l'un n'existe plus. Saisi de remords à ses derniers moments, il a chargé son fils de rendre à l'héritier des Prévalais la somme dont il s'était emparé, c'est-à-dire la moitié de ce qu'on lui avait volé. Celte somme est depuis dix jours entre mes mains..,

— A quel chiffre se monte-elle? demanda négligemment M. de la Modane.

— A deux cent mille livres, monsieur.

— Deux cent... Comment! votre père rapportait donc... mais alors vous êtes riche maintenant à plus de trois cent mille livres ! s'écria le marquis dont le visage assombri se dérida.

Bien qu'il n'en eût guère envie, Gilbert ne put s'empêcher de sourire.

— Oui, monsieur, répondit-il.

Et il reprit aussitôt :

— La preuve de ce que j'avance ne consiste pas seulement dans cette restitution tardive; elle résulte aussi d'une confession, écrite et signée par cet homme, qu'il a léguée à son fils avant de mourir, et que celui-ci m'a remise. Cette confession, la voici, dit Gilbert en tirant de sa poche les papiers que lui avait remis la Belle Arg-entière.

« Quant à l'autre coupable, poursuivit-il, il vit dans une sécurité trompeuse, endurci dans le crime, plus impudent que jamais, jouant sans doute à l'honnête homme, puisqu'il est parvenu à s'insinuer si avant dans vos bonnes grâces.

— Gomment ! s'écria le marquis, incapable de se contenir, M. de Lapeyre...

— G'est vous qui l'avez nommé, monsieur, dit le jeune gentilhomme. Aussi bien, vous avez tout aussi intérêt que moi à en avoir la preuve, et je ne sais pas pourquoi, de mon côté, je garderais le secret à l'un des assassins de mon père. Prenez ces papiers, monsieur et lisez-les.

A ces mois, il les tendit au marquis qui les parcourut rapidement.

— Sig-né Capricanti ! fit-il en arrivant au bas de la dernière pag-e.

— Oui, monsieur. Si je vous ai fourni cette preuve, reprit Gilbert, c'est qu'elle vous expliquera en même temps la nature des relations que j'ai eues avec la Belle Argentière et avec son mari. C'est elle qui, ayant appris mo:i nom, a voulu m'interroger d'abord pour savoir si j'appartenais bien aux Prévalais du Béarn; elle qui en a informé son mari, qui l'a conduit vers moi et qui m'a fait restituer la somme qui m'était due.

« Donc, ne nous occupons plus de Capricanti. Parlons un peu de M. de Lapeyre, et surtout de M'"' de la Modane.

Le marquis prêta attentivement l'oreille. Il avait enfin trouvé le moyen de se tirer du mauvais pas dans lequel il s'était engagé, sans reculer en apparence devant aucune pression. Qui sait ?... Gilbert allait peut-être se déclarer. Et, comme il était riche à présent, nul obstacle ne se dressait plus entre Henriette et lui.

Il eut toutes les peines du monde à contenir la joie qu'il ressentait.

— Ces preuves que je vous ai fournies, poursuivit Gilbert, je n'ai pas besoin d'ajouter que je vous autorise à vous en servir vis-à-vis du comte. Je les garde, cependant, ne voulant confier à personne des documents de cette valeur ; mais vous pouvez lui dire qu'elles sont entre mes mains. Donc, qu'il vous rende ou non la parole que vous lui avez donnée, vous êtes dès à présent libre de la reprendre, car je ne suppose pas que vous persistiez dès maintenant à lui accorder la main de votre fille?

— Assurément, non, fit M. de la Modane.

- Voilà donc qui va soulager d'un grand poids le cœur de celte pauvre en-

40n LA BELLK A IlflKNTIKIlE

fanl. Il iH' mi' n-sle plus qu'à la rassuror sur mon sort (îI h I.i rcMncrcier du hionvtMlhiut inlc'ièl (ju'cllo a daigné nnj léinoignor. M"" do la Modano osl-«*lI«i «mi élat (le me recevoir? Me pormellez-vous do lui faire une visite en voire prôsenct' ?

— ('crlaiiuMnciit, monsieur, rùpomlil le vieux gentilhomme, un peu désappointe.

Mais, tout bas, il se disait :

— Boni je devine... il veut demander sa main à Henriette elle-même... Au fait, je n'y vois pas d'inconvénient...

Alors se tournant vers la comtesse :

— Veux-tu t'informer si Henriette veut nous recevoir?

— A l'instant, fit M"' d'Ermilly avec une vivacité toute juvénile. Elle disparut aussitôt.

— Monsieur, dit le marquis à Gilbert, vous venez de me rendre un service que je n'oublierai jamais. Quand je pense que j'ai failli donner ma lille à un assassin!...

H frissonna de dégoût et de terreur.

— Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, répondit Gilbert, à présent que je l'ai rempli, je vous prierai de ne révéler momentanément à personne le nom du second coupable. Il y a, ce me semble, dans le repentir de ce mourant et dans la fidélité avec laquelle son fils a exécuté ses dernières volontés, une certaine noblesse devant laquelle je reste désarmé moi-même. Ce secret peut facilement demeurer entre nous.

« Quant au comte, ce n'est pas lui qui le divulguera. J'en suis certain. Donc, par égard pour les vivants, qui occupent une position honorable et sur qui on ne saurait faire peser la responsabilité d'un crime qu'ils n'ont pas commis, jetons un voile sur le passé. Le voulez-vous, monsieur?

— Je n'ai rien à vous refuser, monsieur, fit le marquis. Je vous promets le silence le plus absolu envers tout autre que M. de Lapeyre.

— Oh ! ne vous occupez pas de lui, répliqua Gibert. C'est moi qui m'en charge !

Et il accompagna cette phrase d'un geste qui ne présageait rien de bon pour le comte.

Au même instant, la comtesse ouvrit la porte.

— Si vous voulez bien me suivre, messieurs, dit-elle, Henriette nous attend. Le marquis, revenu à des idées beaucoup plus raisonnables, voulait à toute

force que le baron passât devant lui; celui-ci s'y refusait respectueusement. Ce que voyant, M"** d'Ermilly pria Gilbert de lui offrir son bras. La question de ])réséance était tranchée.

Enfin ils pénétrèrent dans la chambre de la jeune fille.

Jamais, jusqu'alors, Gilbert n'avait éprouvé un serrement de cœur semblable

LA BELLE AÏIGENTIEIIE

Cinq minutes après ils pénétrèrent dans une auberge de bas étage.

à celai qu'il ressentit lorsqu'il vit ce que la maladie avait fait de la pauvre enfant!

Elle était toujours aussi jolie, mais un cercle bistré estompait ses grands yeux bleus, qui paraissaient encore plus grands qu'à l'ordinaire; son petit nez était légèrement déprimé ; ses lèvres étaient pâles, ses joues creuses.

11 fut obligé de faire un violent effort pour dissimuler le douloureux saisissement que ce spectacle lui avait causé.

LlV. 51. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 51

4o> i^A in.i.ij'; AiMii:.N I iiiiiK

— Maclfinoisrllc, dil-il on la saliianl, j'ai uppris jiar M"" il lOnnilly <|ii»' vdiis ave/ liii'M voulu vous inUM'i»ss«M' à mon sort. J'ai Iniii ù vous (mi n'incicicr, car il n'est pas nii lénioi^na^e d'cslimo ni (l'aniili»'î «jni ithî soit pins sensible (pie lo vùlre; mais je gronderai ma nii're, (piand je lui écrirai, pour avoir semé dans V()lr(> hon i)elit conir c(!s inutiles alarmes. J'ai été Ir^s malade, c'est vrai ; mais, i:r;\ce 11 Dieu! j'en ai rappelé : vous le voyez, mademoiselle. Aussi, diîs que j'aurai rey;agn6 Aromilz et respiré l'air du ])ays natal, je suis convaincu...

— Vous comiilc/. donc reUuirner à Aromilz? iuterronipil llenrielLo.

— Oui, mademoiselle.

— ProcliainenuMil'!'

— Dans (piehjnes jours, je Tiispèro.

— Mais quand !*

— Jo ne saurais vous le dire au juste, mademoiselle, répondit Gilbert. Cela dépend lioauconn des circonstances et un pou de vous...

— De moi ! dit la jeune fille surprise.

— De vous, du marquis et de la comtesse, mademoiselle. Pour une foule do raisons, que je suis forcé de taire, mais auxquelles ma vie est attachée, ma présence h Paris doit être ignorée de tous. Vous ne me trahirez pas, n'est-ce pas'?

— Oh! je crois bien! s'écria Henriette qui tremblait d'épouvante.

— Maintenant, mademoiselle, reprit Gilbert, permettez-moi de vous demander pourquoi vous restez à Paris?

— Hélas! monsieur... g-émit la pauvre enfant, en levant sur son père un regard craintif.

— Rien ne vous y retient plus, fit le gentilhomme, qui comprit l'éloquence de ce regard. Le comte de Lapeyre n'aspire plus à votre main...

— Est-il vrai? s'écria Henriette, oppressée.

— C'est le marquis qui vient de m'en informer à l'instant. Ne le saviez-vous pas encore?

— Mais non, monsieur!

— Alors je suis heureux d'être le premier à vous l'apprendre, mademoiselle. Sur de nouveaux rapports que M. de la Modane a reçus et qui lui ont révélé ce qu'était réellement le comte, il se fait fort d'obtenir son désistement.

La chère enfant ne pouvait en croire ses oreilles. Elle promenait alternativement son regard du marquis à la comtesse, comme pour leur demander la confirmation de cette heureuse nouvelle.

— Oui, ma fille, dit le marquis, M. le baron de Prévalais reste au-dessous de la vérité en te parlant de ce misérable. Tu en es délivrée pour jamais, je t'en donne ma paiole.

— Vous le voyez, mademoiselle, fit Gilbert. Ainsi qu'avez-vous besoin de rester à Paris? Il y souffle un vent impur de débauche et de rébellion, qui est funeste pour une organisation aussi délicate et aussi pure que la vôtre. Revenez

LA BELLE AllGENTlEllE 403

à Aromitz, croyez-moi. Maintenant que vous voilà dél)arrassée du premier souci qui ait ridé le calme de votre existence, vous allez rapidement reprendre vos forces. Aromitz achèvera de vous rendre la vie. Là, dans la vie simple et sereine d'autrefois, vous reprendrez le cours de vos promenades cbari tables, vous retrouverez vos amis, parmi lesquels je vous prie de me compter au premier rang-. J'aurai le plaisir de vous y revoir, si vous daignez continuer à ma mère les bonnes visites que vous lui faisiez jadis...

— El que vous voudrez bien me rendre, j'espère, ajouta le marquis. Henriette considéra son père avec une stupéfaction indicible. Quel changement! Quoi! M. de la Modane engageait Gilbert à lui faire visite!

— Ah! c'est vrai, tu ne sais pas ! lit naïvement le vieux gentilhomme : M. de Prévalais a recouvré une partie de la fortune qu'on avait volée à son père... Il est riche à présent...

Un sourire mélancolique effleura les lèvres d'Henriette; mais elle allait si visiblement mieux, depuis que Gilbert était près d'elle, que son père en fat frappé.

— Ainsi, reprit le baron, vous consentez à retourner à Aromitz ?

— Ah! que ne puis-je le faire à l'instant! s'écria la jeune fille.

— Patience, mademoiselle, cela viendra, fit doucement Gilbert. Peut-être y serez -vous avant moi. Je vous quitte donc avec l'espoir de vous revoir bientôt. Je ne sais si la prudence et le peu de temps qui me reste me permettront de revenir vous voir à Paris. Puisque M. de La Modane a bien voulu m'y engager, croyez que je ferai tout ce qu'il me sera possible pour me représenter et massurer que votre santé ne court plus aucun danger.

A ces mots, il se leva pour prendre congé.

Henriette, la comtesse, le marquis lui-même, ne purent dissimuler le désappointement profond que ce départ leur causait. Evidemment ils s'attendaient à autre chose.

Gilbert s'en aperçutbien. Il hésita pendant quelques instants... Enfin, saluan*avec un respect cérémonieux, il se retira.

Un silence de mort suivit cette retraite. Le marquis et la comtesse se regardèrent, consternés. Henriette se laissa retomber sur son lit, en pouosant un sourd gémissement.

Furieux d'avoir fait inutilement de telles concessions, M. de la Modane regagna sa chambre, pour ne pas éclater devant sa fille.

Henriette et M™" d'Ermilly restèrent seules.

A peine la porte s'élait-elle refermée sur le marquis, que sa fille laissa échapper un torrent de larmes.

— Eh bien ! qu'as-tu? demanda la comtesse d'une voix câline. Tu dois être contente pourtant ! Tu- n'es plus menacée d'épouser...

— Oui, mais lui... H ne m'aime pas! sanglota la jeune fille.

i04 LA in: LU- aimii-ntikiii;

— (Jui !<• Vu (lit? Qu'en sais-lu?

— l*(»iin|iioi no l'îi-l-il pas avour, n'a-l-il pas (Icmandô ma main à mon

— Il n'a pas os6 sans dontc, répondit M'"" d'Ermilly. Tu le rapj)ellcs bien, puisque c'esl loi qui m»' las dit, avec qucllii froideur dédaip^neuse ton jièriî le tenait à distance.

— Autrefois, oui, mais aujourd'hui... r«'![diqua Henriette, dont les larmes redoublèrent. Croyez-vous donc que je soisaveug-le?N'ai-je pas bien vu qu'i^nlre mon père et lui, il y a une entente secrète qui a changé la face des choses? No suis-je pas cerlainc que, si Gilbert avait parlé, mon père, qui le trouve si riche, lui aurait accordé ma main? Non, chère tante, votre bonté ne m'abusera pas. Il ne m'aime pas, vous dis-je, reprit-elle avec force. Il en aime une autre... cette femme... cette Belle Argentière...

Elle suffoquait. La comtesse, redoutant une crise plus terrible encore que les premières, ne voulut pas insister. Elle la saisit dans ses bras, la couvrit de baisers et réussit à la calmer, mais non pas à lui rendre l'espérance.

A dater de ce moment, Henriette garda un mutisme obstiné. Elle était condamnée, elle le sentait. Elle se résigna, préférant la mort aux souffrances qu'elle endurait, à l'indifférence de celui qu'elle aimait.

Quant à Gilbert, il avait remis son emplâtre, ramassé autour de son visage les plis de son manteau et s'était éloigné d'un pas rapide, sans oser jeter un regard en arrière.

Il souffrait cruellement. De temps en temps, il s'arrêtait pour aspirer l'air à pleins poumons. La vue de l'infortunée jeune fille l'avait remué jusqu'au fond des entrailles, les révélations que la comtesse lui avaient faites étaient encore présentes à sa mémoire et bouleversaient tout son être.

Aimé! il était aimé d'Henrielte ! la fille la plus noble et la plus riche de de toute la Navarre, le parti le plus brillant à tous égards, le seul peut-être sur lequel il aurait craint de lever les yeux,

Ilélas! pourquoi n'avait-il pas fait plus tôt celte découverte? Quatre mois avant, au momeni où il partait d'Aromitz, non seulement son cœur était libre, mais encore une irrésistible sympathie l'entraînait vers M"* de la Modane, dont il admirait sincèrement la beauté naïve et la grâce enchanteresse

Il n'avait pas menti, en disant à la comtesse qu'il n'était pas resté insensible à tant de candide ingénuité. Oui, c'était vrai. Séduit d'abord par ces charmes divins qui semblaient s'ignorer eux-mêmes, il ne s'était soustrait qu'avec peine à l'impression profonde qu'ils avaient produite sur lui; mais, songeant à l'infranchissable distance qui séparait sa pauvreté de celte opulence, il avait refoulé au fond de son cœur les idées ambitieuses qu'un tel mariage lui avait inspirées.

Au lieu de chercher l'occasion de revoir M"^ de la Modane et de se trouver seule avec elle, il l'évitait. Jamais il ne lui avait adressé la parole qu'en pré-

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sence de sa mère, afin de ne pas glisser sur la pente dangereuse au bout de laquelle il entrevoyait l'abîme.

Malgré tout, il est bien probable que cette vaine résistance n'aurait pas empêché son amour naissant de se développer à la longue, si les circonstances no l'avaient éloigné d'Henriette.

Le caprice du hasard fit plus encore en sa faveur, lorsqu'il le mit en présenc de la Belle x\rgentière. A première vue, Gilbert fut ébloui par tant d'admirable beauté. Ëtablit-il une comparaison entre cette femme aux formes sculpturales, parvenue à l'âge de l'épanouissement le plus complet, et la délicate jeune fille qu'il venait de quitter? Il ne s'en rendit pas compte; mais il sentit s'éveiller en lui des désirs, dont il n'avait jamais connu la violence.

Aujourd'hui qu'il se savait aimé d'Henriette, il commençait à mieux lire au fond de son cœur. Ces ardeurs, ces emportements de la passion que Léona lui inspirait, il ne les avait pas ressentis pour M"® de la Modane. Pourquoi? C'est qu'il avait pour elle une estime et un respect, dont aucune impureté ne pouvait altérer l'essence. Devant la Belle Argentière, au contraire, tout son sang bouillonnait. Un philosophe aurait dit de lui que la bête l'emportait sur l'esprit. De Léona il n'aspirait qu'à fai're sa maîtresse ; il aurait cru offenser Henriette s'il en avait eu même la pensée.

S'il n'avait pas été sous l'influence de cette sirène, qui lui faisait oublier tout, Gilbert ne se serait pas possédé de joie en apprenant qu'il était aimé d'Henriette; mais cet aveu l'avait tellement pris au dépourvu, ainsi qu'il le disait lui-même, que le temps lui manqua d'analyser les sensations multiples que cette nouvelle avait fait éclore en lui.

11 fut sur le point de se jeter aux genoux de M''" de la Modane, de s'accusera mains jointes des tortures qu'il lui infligeait, auxquelles il était en proie lui-même; mais il n'était pas bien sûr de ne pas mentir. Il se contint, ne voulant pas donner à l'infortunée jeune fifle des espérances qui ne se réaliseraient peut-être pas.

Il crut avoir assez fait pour la sauver, en détournant le malheur affreux qui la menaçait, en chassant le comte de Lapeyre, en lui adressant les quelques paroles amicales dont il avait accompagné sa retraite.

Le désir de revoir la Belle Argentière, de posséder cette femme, dont personne n'avait jusqu'ici fait chanceler l'inexpugnable vertu, s'interposa entre Henriette et lui.

— Que Léona soit à moi d'abord, se disait-il. Ensuite je reviendrai vers Henriette.

Ces paroles sembleront monstrueuses à ceux qui ne veulent jamais se rappeler qu'ils ont été jeunes, elles sont cependant toutes naturelles. A-t-on la moindre expérience à cet âge? S'imagine-t-on que le malheur puisse vous atteindre si tôl ? Ne considère-t-on pas la vie comme une éternité?

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