‹ La belle argentièreChapitre 34 sur 42 · DU DANOKR I)K SOULEVER SES RIDEAUX · texte numérisé non relu

DU DANOKR I)K SOULEVER SES RIDEAUX

En rentrant chez lui, Gilbert eut le loisir de la réflexion. Il s'aperçut alors que, dans le trouble où ces événements l'avaient jeté, il n'avait pas songé à demander ou demeurait le comte de Lapeyre. Il est vrai que cela ne l'inquiétait guère, car, se disait-il judicieusement, quand l'heure de la vengeance sera venue, je saurai bien le retrouver.

U attendait le soir avec une impatience qui ressemblait à de la mauvaise humeur. Ne s'aventurait-il qu'en tremblant dans la tentative qu'il avait entreprise ? Etait-ce une crainte inexplicable qui l'agitait? Le remords qu'il avait éprouvé en quittant M"** de la Modane le poursuivait-il encore? Il aurait été fort en peine de le dire.

Toujours est-il que, vers six heures et demie, quand la nuit fut tombée tout à fait, il se dirigea, bien armé, vers l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, dans laquelle il pénétra...

La nef était a peine éclairée par la lueur des cires qu'y faisait brûler la piété des fidèles. Çà et là, aussi, quelques lampes de cuivre étaient allumées, mais leur mèche noirâtre donnait plus de fumée que de lumière. Quant aux bascôtés, ils étaient plongés dans une obscurité presque complète.

Gilbert s'y cacha dans l'ombre, derrière un pilier, à proximité de la porte de la rue des Prêtres, par laquelle devait arriver Léona et dont son sang avait rougi les marches.

Ainsi dissimulé dans les ner-vures massives des piliers gothiques, il était absolument invisible, et promenait un regard attentif sur les rares dévots agenouillés près de lui.

Léona n'y était pas.

— Peut-être ne vient-elle plus, pensa Gilbert dont le cœur se serra. Il consulta l'horloge : sept heures n'avaient pas encore sonné.

Tout à coup, il tressaillit. Son sang afflua vers les tempes et sa poitrine se gonfla. Deux femmes vêtues de noir venaient d'ouvrir la porte de la rue des Prêtres.

— C'est elle! dit Gilbert.

Il n'avait pas vu son visage, mais il l'avait devinée aux ardeurs soudaines qui s'étaient allumées en lui.

Il marcha résolument à sa rencontre, et fit signe à Gilonne de se tenir à l'écart.

En le reconnaissant, Léona devint pâle et chancela. Il s'en aperçut et lui saisit la main. Ce contact la ranima ; elle se remit aussitôt.

— Vous, monsieur, s'écria-t-elle étonnée.

— Comment! fit Gilbert. Est-ce que vous ne vous attendiez pas à mo revoir?

— Mais non... balbutia-t-elle.

A peine avait-elle eu la force de prononcer ce gros mensonge.

— Est-ce bien possible ! dit le jeune gentilhomme d'un ton de reproche. Ainsi, quand vous m'avez quitté, il y a quinze jours, vous avez cru que tout était fini?

— Sans doute, monsieur, répondit-elle en baissant les yeux. Que pouvais-je croire ?

— Tout, excepté cela, répliqua Gilbert avec feu. Eh quoi! avez-vous oublié déjà ces trois mois que nous avons passés l'un près de l'autre?

— Je n'ai rien oublié, monsieur. Vous l'avez bien vu.

— Quand? qu'ai-je vu? demanda le baron que révoltaient cette froideur et cet embarras

— Ne suis-je pas venue, accompagnée de 'mon mari, vous restituer la somme qu'il était chargé de vous remettre?

— Eh ! madame, dit Gilbert avec colère, qui vous parle d'argent ?

— De quoi voulez- vous donc parler? interrogea Léona.

— Ah çà ! je rêve... murmura Gilbert. Est-ce bien à vous que je parle, Léona? Comment ! il ne vous resterait rien au cœur du temps oij vous demeuriez auprès de moi, où vous passiez les nuits à mon chevet, où vos douces et blanches mains pansaient mes blessures ?

— Vous vous trompez, monsieur. Il me reste la joie de vous avoir sauvé et d'avoir réparé le mal dont j'étais involontairement la cause.

AOH KA HKI.I.K A IKi i; NT I 1". Il K

— Ml <ît' nos caiisciit's iiilinms du soir, Jt; nos récils, de nos Ici ifiirs, do nos t'sjxM-.inciîs, vous n'avez conservé aucun souvenir?

— l'oiir(juoi ne l'aurais-je pas gardé el ne le ^arderais-j(! pas éternelleincnl ï lit la Helle Argenlière. No suis-jo pas heurouso do savoir que vous élos sain et sauf, à I alii i diî lonl danger? La certitude do vous avoir soustrait à la liaine d'enneniis puissants n'est-ollo jias pour moi la j)lus douce des récompenses?

— Sans doute, mais celle salisfaclion secrète remplit-elle exclusivement votre cœur ?

— Assurément, monsieur.

— iNon, non, je ne vous crois j)as, Léona, protesta (jilljerl. II est imj)0ssiole que vous ne ressentiez pas pour moi un peu de cet amour ardent que vous m'avez inspiré, ou alors vous ne seriez que perfidie et mensonge. Ne l'ai-je pas lu vingt fois dans vos yeux, cet amour que vous essayez en vain de me cacher? N'ai-je pas senti, comme aujourd'hui, votre main trembler dans la mienne?

En effet, elle avait laissé au jeune gentilhomme la main dont il s'était emparé. Elle la relira vivement. •

— C'est vrai, monsieur, dit-elle en jetant autour d'elle un regard craintif, je tremble que nous soyons surpris, que vos ennemis, acharnés à votre perte, vous t Midenl quelque nouveau piège dont je ne pourrais plus vous préserver.

— Vous voyez bien que vous m'aimez! reprit Gilbert, en l'allirant vers lui, malgré sa résistance. — Non, poursuivit-il à voix basse, tu ne peux pas avoir oublié, ma Léona, ce baiser que j'ai cueilli sur tes lèvres et qui brûle encore les miennes... tu te souviens que tu es tombée vaincue dans mes bras... que tu me demandais grâce... qu'éperdu de bonheur, ivre de ma victoire, je n'écoulais rien que les désirs insensés dont mes sens étaient embrasés... que je t'entraînais sans résistance... que tu allais être à moi, enfin, quand ce Capricanti... Ah ! que ne Tai-je tué sur l'heure ainsi que me le conseillait ma haine !

— De grâce, monsieur, supplia Léona, soyez plus généreux ! Me rappeler celte minute d'égarement, c'est me faire sentir plus vivement combien ma charité avait été imprévoyante ! Ayez plus de respect pour le lieu oti nous sommes, si ce n'est pour moi. Grâce à Dieu, qui m'a protégée et dont j'invoque aujourd'hui encore la protection, j'ai surmonté celte faiblesse passagère, dont vous n'avez pas daigné épargner la honte à mon front, et sous laquelle je courbe la tête avec l'humilité la plus profonde, le repentir le plus sincère...

En effet, la jeune femme, très émue, ne prononçait ces paroles qu'avec une difficulté croissante. Gilbert avait réveillé en elle le seul souvenir qui eût parfumé sa vie, vouée depuis cinq années à l'abnégation et à la souffrance. Cet amour, dont elle avait entrepris de triompher, renaissait de ses cendres mal éteintes au soufffe brûlant de la passion qui s'exhalait de la poitrine du gentilhomme.

Fort heureusement, la sainteté du lieu, la promesse qu'elle avait faite à

LA BELLE ARGENTIEFIE

Léona parut tenant à la main une cire allumée.

j^jmo (j'Erniilly, le spectacle auquel elle avait assisté d'Henriette expirante, lui rendirent le courage et la présence d'esprit dont elle avait besoin.

— Si l'œuvre d'humanité que j'ai remplie a dépassé le but que je me proposais, reprit-elle d'une voix assurée, elle n'a pas atteint du moins les limites au delà desquelles on a perdu le droit de s'arrêter. C'est parce que je ne veux jamais les franchir, monsieur, que je n'ai pas cherché à vous revoir et que j'éviterai soigneusement à l'avenir toutes les occasions qu'une coupable com-

LiV. 52. F. ROY, édil. — Reproduction interdite. 52

.',11) l.\ IM.I.Li: MHil'.NTIKllK

plaisjmr^' rriail iiuîliti sur mes |(;i.s. IjU siir|iris(' (|ii(i j'ai iiioiilii'i; m vous voyant iloil voii-^ prouver (jin' je n»' iii'alh'iuhiis j»as à vous niiicoiiIrtT ici. .Ir m'al)sli(Mulrai drsormais d'y irvcMiir.

— Léona! je voii.s vi\ conjure, ^^6n»il le jciino fj;(Mjlilli()mini'.

— Monsieur, lit f^raveinenl la llello Argoulière, si vous voulez rôelleineiil que je eonservo do nos relations un bon et long souvenir, le seul moyen est de respecter la volonté formelle (juo je viens d'exprimer. Qm; cela vous étonne, que vous en res o iliezcjuelque déception môme, je consens à le croire, mai» vous vous en consolerez vile. Vous avez des parents, des amis, vous avez j)eut-élre laissé quehiuo part un lambeau de votre cœur... Hélas ! vous i'aj)pretidrez pins tard, monsieur, la vie n'est (ju'une lutte perpétuelle entre le devoir et la passion, entre ce que Ton doit et ce que l'on voudrait faire... Vous serez moins sévère pour moi quand, revenu à des idées plus saines, vous savourerez les joies tranquilles de la famille. — plus heureux que moi à qui ces ivresses ne sont pas permises! Ce jour-là, monsieur, vous vous direz que j'avais raison, que ce n'étaient ni la cruauté ni l'indilTérence qui me faisaient agir, mais l'amitié la plus vraie. Eh bien! croyez-moi, mieux vaut cette pensée consolante qu'une félicité de quelques instants, conquise au prix d'un repos éternel.

A ces mots, elle lit signe ù (iilonne de se rapprocher, et, comme Gilbert inj lerdit, douloureusement frappé, serrait à deux mains sa poitrine sur le point d'éclater :

— Voici ma main, monsieur, lui dit-elle. C'est celle d'une amie, voulezvous l'accepter ?

Le jeune gentilhomme poussa un gémissement plaintif, mit un genou en t'rre, et s'empara de cette main, sur laquelle il laissa tomber deux grosses 1 irmes.

Elle le rel .'va aussitôt.

— Adieu, monsieur, lui dit-elle en s'arrachant à cette scène déchirante. Elle fit quelques pas et atLeignit la porte. Au moment où elle allait l'atteindre,

Gilbert se précipita vers elle.

— Ah! je ne peux pas... je ne peux pas ! s'écria-t-il. Il faut que je vous revoie, Léona! dites-moi quand...

— Je n'ai plus rien à vous dire, monsieur, fiL la Belle Argentière en s'inclinant.

Elle prit le bras de Gilonne, auquel elle se suspendit avec force, car elle se sentait près de défaillir, et regagna la rue Baillet.

Enfermée dans sa chambre, elle put enfin donner libre cour à sa douleur. En prenant la résolution héroïque de se sacrifier pour celui qu'elle aimait, elle avait trop présumé de ses forces. Les larmes, les sanglots, le désespoir de Gilbert lui avaient broyé le cœur. Un instant, elle avait été sur le point de céder, de lui dire ;

— Eh bien ! viens, je suis à toi ! Que m'importent les autres, pourvu que je sois heureuse avec toi! Le devoir? La pitié? Oui, sans cloute ; mais n'ai-je pas assez souffert, moi aussi? Viens, il est temps que je prenne ici-bas la part de bonheur qui m'est réservée...

Elle avait eu le courage de résister, elle avait presque le courage de s'en féliciter, lorsque Gilonne parut et lui apporta une lettre. Léona l'ouvrit et lut :

« Madame,

a Gilbert est venu aujourd'hui ; mais il ne s'est pas déclaré. Henriette est convaincue qu'il vous aime toujours... Elle se meurt !...

« Comtesse d'Ermilly. »

— Comment 1 s'écria Léona, après avoir lu ce billet, je n'ai pas fait encore assez?

Elle se leva et parcourut sa chambre à grands pas. Puis , s'arrêtant soudain :

— Allons! j'irai jusqu'au bout, dit-elle.

Le lendemain matin elle était brisée. La nuit n'avait été qu'une interminable insomnie, abreuvée de larmes, de sanglots, de désespoir, pendant laquelle son tempérament d'Italienne avait failli dix fois l'emporter sur la droiture de son caractère et de sa raison.

Quand vint le jour, sa résolution était irrévocablement prise.

Elle fit appeler son mari, et, après lui avoir raconté ce qui s'était passé la veille entre elle et Gilbert, elle lui montra le billet que la comtesse lui avait fait parvenir.

— Ainsi, vous le voyez, poursuivit-elle, mes démarches auprès du roi de Navare et de M'"'' d'Ermilly n'ont pas obtenu encore le résultat que j'espérais. Il faut, par tous les moyens possibles, forcer Gilbert à se rejeter dans les bras d'Henriette et sauver cette malheureuse jeune fille.

— Mais comment y parviendrez-vous?

— Veuillez vous asseoir devant cette table, Giuseppe, et copier la lettre dont voici le brouillon.

L'orfèvre le lut et sa figure exprima une surprise* extrême.

— Ecrivez, lui dit-elle. Ensuite je vous expliquerai par quel suprême eiïort j'atteindrai le but que je me suis proposé.

Capricanti obéit et copia mot pour mot la lettre qu'avait rédigée Léona. Elle le suivait des yeux avec une attention soutenue.

— Ne signez pas ! s'écria-t-elle vivement, au moment où son mari allait écrire son nom au bas de ces quelques lignes.

LA IIKI.LK AlMiKNTIKIlK

l',lli» prit If papifr. le plia en forint' do li'llrr cl lui lit liaccr \v. nom ihi Ij.irou (le Pii-valuis.

I)(> ct'llo fa(;on, jiî n'-pond du succi.'S, lil-L'ilc. Gilherl ne connail pas solre écriture, tandis qu'il coiinaîl lu mienne. Il no se doutera de rien.

— Est-co tout? demanda Capricanti.

— Vous avez manifesté lo désir dv quitter Paris, Giusejipe, insinua la Hfllt; Arj^enlière. Avez-vous le temps en deux jours de préparer votre départ?

— Comment! lit joyeusement l'orfèvre. Il serait possible... après-demain vous seriez disposée...

— Je vais donner à Gilonne l'ordre de mettre dans mes caisses toutes les hardes que je ne lui laisserai pas. Demain tout sera fini, répondit Léona; mais, pour vous, ce délai sera-t-il suffisant?

— Ne craignez rien, madame. Je n'emporte d'ici que mes pièces d'orfèvrerie, mes bijoux et mes pierreries. Dans quarante-huit heures, tout sera terminé.

— Bien, dit tristement la jeune femme. Ce soir, vous saurez quel dernier service j'attends de votre complaisance. Trouvez-vous donc dans mon appartement à l'heure où je reviendrai du Louvre.

— Vous y retournez encore?... demanda Capricanti, dont les sourcils se froncèrent.

— Pour la dernière fois, oui.

Celte réponse rendit à l'orfèvre toute sa gaieté. La perspective de quitter Paris l'avait ranimé. Il se sentait tout autre. Il promit à Léoha, dont il ne pouvait plus suspecter l'honnêteté, de faire aveuglément tout ce qu'elle exigerait de lui.

Dès qu'il se fut éloigné, la Belle Argentière appela Gilonne, lui donna l'ordre de se rendre à l'hôtel d'Ermilly et de ne pas revenir sans ramener François,

Quoique un peu étonnée, la soubrette partit sur-le-champ.

Léona acheva de mettre la dernière main à sa toilette. Elle l'avait terminée lorsque Gilonne arriva.

— François est là, madame, dit-elle.

— Fais-le entrer et laisse-nous, ordonna la jeune fernme.

Dégourdi entra, défiant, osant à peine poser un pied devant l'autre, promenant autour de lui un regard investigateur.

— Tu aimes ton maître? lui dit Léona.

— Au point de lui sacrifier ma vie, madame.

— Oh ! je ne t'en demande pas tant ! Sais-tu où il demeure?

— Non, madame.

— Bien vrai ?

— Je vous l'assure, madame.

— Il faut pourtant, d'une façon ou d une autre, que tu trouves son adresse et que tu lui remettes ce billet, dit Léona.

Elle le lui tendit. Il ne fit pas un mouvement pour le prendre.

— M'as-tu entendue? dit-elle avec hauteur.

— Parfaitement, madame ; mais je ne puis pas me charger de cette commission.

— Pourquoi?

— Parce que c'est après avoir reçu de vous un billet semblable que mon maître a manqué se faire assassiner et que je ne veux pas l'exposer à de nouveaux dangers.

— Tu es fou ! D'ailleurs cette lettre n'est pas de moi. Tiens, jette les yeux sur l'écriture, tu verras bien...

— C'est inutile, se défendit Dégourdi, je ne le ferai pas.

— Comment! Tu te défies de moi? De moi, qui ai sauvé M. de Prévalais !

— Je me défie de tout, madame.

— Mais tu ne vois donc rien de ce qui se passe? s'écria la jeune femme. Tu ne sais donc pas que M'"" de la Modane se meurt?

— Je ne le sais que trop, madame ! Si j'osais, je dirais presque que c'est à cause de vous.

— Soit, mais si je voulais la sauver?

— Vous ? fit Dégourdi avec un sourire railleur.

— Oui, moi, répondit Léona sans s'offenser de ce que ce sourire avait d'injurieux pour elle.

— Comment? interrogea François.

— Tu semblés croire que M. de Prévalais m'aime et craindre que je ne l'aime aussi ?

— C'est la vérité, madame.

— Eh bien! tu ne te trompes pas, mon ami.

Dégourdi s'attendait si peu à un aveu si formel, qu'il fit un bond en arrière.

— Mais c'est précisément parce que je l'aime, comme on doit aimer, reprit la jeune femme, que je veux le détacher de moi. Ne le comprends-tu pas? A quoi nous mènerait tous les deux cet amour coupable? Suis-je libre? Puis-je écouter Gilbert, sans forfaire aux lois de l'honneur? Puis-je lui donner ma main? Non, tu le sais bien. Un pareil amour ne peut finir que par des r^nords, si ce n'est par une épouvantable catastrophe ! Je n'en veux pas.

Dégourdi se rapprochait et prêtait l'oreille.

— Au contraire, continua Léona , Gilbert est adoré de la plus douce jeune fille qui soit au monde. Celle-là peut tout lui offrir : une âme vierge, une fortune magnifique, des trésors de candeur et d'innocence. Demain elle peut être sa femme. Alors que mon amour est un enfer, le sien est pour Gilbert le vrai paradis sur la terre. C'est dans ce paradis que j'ai résolu de le faire entrer, — et non pas malgré lui, comme on pourrait le croire, car je suis persuadée qu'il l'aime, car il m'a parlé d'elle, pendant le cours de sa convales-

cenco, en It'rmt's si cljaltMii<'ii\, iin'iin iiisl.inl j'i'ii ai 6lé j.iloiiso. Aujoiird'liui, j'ai ahjurù loiil siMiliiiitMil viil^ain'. .l'ai vu la |);uivro eiifaiit mourir jiii;s(|inî sous mes yeux ; j'ai été louchée, ellrayée du mal que j'avais caus6 sans le vouloir; j'ai songé à l'avenir de Gilbert, et je suis rentrée dans le chemin du devoir. \']\\ hicn! parle: veux-tu m'aidera sauver M"« de la Modane, àsauver Ion inillre? Yeux-tu qu'ils soient unis à jamais?

— Si je le veux!... s'écria François qui no rôvail pas autre cliose.

Alors, reculant d'un pas et se croisant les mains, il contempla la Belle Argeutière avec une a<lmiration naïve.

— Comment! vous feriez cela! vous, madame, vous qui l'ainjez .

— Je le ferai, si tu consens à me servir. Kt il faut que tu te décides sur l'heure, car il n'y a pas un moment à perdre. La vie d'Henriette ne tient plus qu'à un fil.

— Mais vous me jurez que c'est bien vrai, n'est-ce pas? demanda Dégourdi avec un reste de défiance. Vous ne voudriez pas vous jouer de la crédulité d'un pauvre diable comme moi... me laisser l'éternel remords d'avoir fait le malheur de mon vénéré maître?

— Sur mon âme, sur ma vie, sur mon salul, je te le jure! dit Léona en étendant solennellement la main.

— Ainsi, reprit François, qui se rapprochait peu à peu, vous dites donc que celte lettre...

— Celte lettre détachera de moi ton maître, au point que je deviendrai pour lui un objet d'horreur et de mépris.

— Et vous aurez le courage...

— Je ne l'avais pas eu jusqu'à ce jour; mais puisqu'il n'y a pas d'aulre moyen du sauver ces deux enfants, reculer plus longtemps serait un crime, dit la jeune femme avec énergie.

— Alors, ordonnez, madame, fit Dégourdi.

— Rien n'est plus simple. Il ne s'agit (jue de faire parvenir cette lettre à Gilbert, sans qu'il sache qui la lui envoie. Peux-tu t'en charger?

— Oui, madame.

— Alors, va, et que Dieu te conduise ! dit Léona; mais, à ton tour, jure-moi que tu ne révéleras rien des secrets que tu m'as arrachés, avant que ton maître soit de retour à Aromitz?

— Je vous le jure, madame ! promit Dégourdi en s'inclinant.

11 se laissa tomber à genoux, baisa respectueusement le bas de la robe do cette femme héroïque, prit la lettre et s'éloigna.

Au lieu de retourner à l'hôtel d'Ermilly, il gagna la Cité, traversa le Petit- Pont et s'arrêta à l'entrée de la rue Saint-Jacques.

— Comment faire? se dit-il. Si mon maître me voit, il est capable de mo tuer... Pourtant il faut que ce billet lui parvienne...

On s'étonnera peut-être que Dégourdi se soit dirigé d'un pas si assuré vers la rue Saint-Jacques; mais si l'on se souvient que Gilbert s'était fait reconnalti-e par lui la veille en se présentant chez la comtesse^ on aura l'explication ce ce mystère.

François était très intrigué de savoir où s'était réfug-ié son maître, depuis que celui-ci avait quitté le Soleil levant.

— Eh quoi! pensait-il, s'il arrivait quelque gros événement; si mon maître courait un dang-er, je ne pourrais pas l'en avertir !... Non, ce n'est pas possible. Quoi qu'il m'en coûte de lui désobéir, je saurai...

Il sortit et alla se poster à cinquante pas de l'hôtel d Ermilly; puis, lorsque Gilbert en franchit le seuil, il le suivit avec des précautions infinies, — précautions inutiles du reste, car le jeune gentilhomme était si bouleversé qu'il ne songea même pas à se retourner.

Quand François le vit entrer dans l'auberge de Goron, il demeura posté pendant deux heures au coin de la rue Saint-Jacques. Sûr désormais que son maître demeurait là, il revint chez la comtesse, mais se garda bien de révéler à personne, môme à Jabotte, la découverte qu'il venait de faire.

Aujourd'hui cette découverte allait porter ses fruits.

Après avoir hésité longtemps, Dégourdi se décida enfin et s'avança lentement , rasant le mur des maisons, jusqu'à ce qu'il eût atteint l'angle du n° 17.

Il s'arrêta de nouveau, se pencha en avant, jeta un coup d'œil dans la salle basse et reconnut qu'elle était vide.

Marchant sur la pointe des pieds, comme un voleur, il y pénétra, posa bien en évidence sur le comptoir la lettre qu'il tenait à la main, regagna la porte et s'enfuit à toutes jambes.

Quelques précautions qu'il eût prises, il s'était sauvé si précipitamment que Goron, ayant entendu du bruit, accourut dans la salle basse.

Il fut très surpris de n'y voir personne. En promenant autour de lui ses regards indécis, il aperçut une lettre sur le comptoir. 11 la saisit et en lut l'adresse.

— Le baron de Prévalais! fit-il avec étonnement. Mais je connais ce nom-là î C'est celui d'un gentilhomme du pays...

Il se frappa le front.

— C'est peut-être l'ami de Henri... dit-il. Mais qui, diable! a pu déposer cette lettre?... Si c'était Henri lui-même... Yite ! il faut s'en assurer.

11 monta dans la chambre de Gilbert.

— Cette lettre est-elle pour vous, monseigneur? demanda-t-il.

— Oui, répondit-il, non moins surpris que ne l'avait été Goron, Qui l'a apportée ?

— Je rignore, monseigneur. J'étais dans la cuisine, en train de pré})arer votre déjeuner, lorsque j'ai entendu du bruit dans la salle basse; je suis accouru.

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l.\ IMI.I.K AUdKNTIKIlM

in.'iis ji' n'ai vu |i('rs(inm' ! C/j-sl alors (|m' j'ai tioiisr ('••Ile Idllri; sur Ii; comjiUdr; j ai |it>iis('' (ju'cllc vous clail (h'slinrc, jr vous l'ai iiioiilé(3.

— Merci, lit (îilborl eu \v confiédianl.

Aussitôt il s'approcha de la fen«Hre, ouvrit It'liilltt. 11 ncconleimit quocc^smols :

« M(»iisi('ur,

« Si vous voulez vous assurer combien laHelle Ai'f^eiilière vous aimo et quoi cas elle fait de voire amour, trouvez-vous demain soir, à huit lieunîs ruo de l'Arbro-Sec, au coin de la rue Baillel, et surtout ne vous montrez pas ! »

— (Ju'est-co que cela signifie? demanda le jeune f^culilhummo. Un billet «jui n'est pas signé... qui me vient je n(! sais d'où... qui m'est remis par je ne sais (jui...lci, où personne, excepté Henri, ne soupçonne ma présence!... Pourtant ce n'est pas l'écriture de Henri ! Ce billet, qui ressemble à une dénonciation ou à une calomnie, ne peut j)as venir de lui. Qui don(; alors?...

Il eut peur! — peur pour lui et pour les projets qu'il avait formés.

Il avait raison de trembler. Il ne se doutait pas qu'en ce moment même, à travers les vitres de sa croisée, dont il avait soulevé les rideaux, son plus cruel ennemi le couvait de son regard haineux.

La veille, en effet, une demi-heure après que Gilbert avait quitté l'hôtel d'Ermilly, le comte de Lapeyre s'y était présenté. Bien que le marquis eût refusé déjà deux fois de le recevoir, il ne se décourageait pas.

Cette fois, M. de la Modane donna l'ordre qu'on l'introduisît. Le comte augura bien de ces dispositions bienveillantes.

— Assurément, pensait-il, Henriette va mieux. Bravo! Dans quinze jours elle sera ma femme.

Il en'iTa, voletant comme un papillon, la bouche en cœur, le jarret tendu ; mais l'air solennel avec lequel il fut accueilli par le marquis el par la comtesse figea sur ses lèvres minces le sourire grimaçant qui s'y dessinait.

— Monsieur, dit M. de la Modane, en se levant et sans lui offrir un siège, je vous ai fait entrer, afin d'avoir avec vous une explication dernière. Si je reprends ma parole et si je repousse avec horreur l'alliance que vous m'aviez offerte, je suis prêt du moins à vous dire pourquoi. Tenez-vous aie savoir?

— Mais... sans doute... balbutia le comte interdit. Je ne comprends pas...

— Cela ne tardera guère, fit le marquis. Il vous souvient certainement, monsieur, de certain voyage à Jérusalem, que vous entreprîtes au commencement de l'année 1560, et dont vous revîntes, un an après, c'est-à-dire dans les premiers jours de mai.

— Parfaitement, dit M. de Lapeyre, assailli par de vagues inquiétudes.

— Yous vous étiez embarqué à Alexandrie, où vous aviez lié connaissance avec un usurier du nom de Capricanti, lequel vous avait avancé l'argent néces-

— Ah 1 je vois ce que c'est, fit-il ; c'est uu fou qui s'est échappé de son cabaucn.

saire à votre voyage. Vous vous dirigiez vers Venise ; vous voyez que je précise bien les dates et que je ne laisse échapper aucun détail.

En entendant prononcer le nom de Capricanti, le comte avait subitement pâli. Pourtant, il essaya de faire bonne contenance.

— Tout cela est parfaitement exact, dit-il.

— A bord de la Santa-Maria^ reprit le vieux gentilhomme, se trouvait, comme passager, un de vos compatriotes, le baron de Prévalais. Il revenait du fin fond de la Perse avec une fortune évaluée à quatre cent huit mille livres. Vous voyez que je précise de plus en plus. Faut-il continuer?

— Oui, monsieur... balbutia M. de Lapeyre, qui se prit à trembler, quoique je ne devine pas encore...

LlV. 53. F. HOY, édit. — Reproduction interdite 53

'lis I,A nr.IJ.M AIMiKNTII'IU:

— Alors je potiisiiis, liL le Mi;ti(|iiis. M. de l'n''\;ilais causa avrc vous sur h; iiavii"!', il (Mil j)rol»al)lrMi»'iil riiii|ii inlfiict' Ar. vous faire coiiiiaîlr»! 1«* rrsiillat de sou \(>yaf;i'; rerlaiiic cassfllt', <jiii' voii-i avic/- viir dans sa cahini*, aciji'va (l'i'M-itt'r votiv l'iipiilil»!; vous fîlfs pari ;i ('.apriraiili (lo(Nî(|uf; vous aviez dd-couviil ri... I)((is-jt' allci' jusipiau lioul !" Trouvrz-voiis ']uc ji; sois Ijicu rousci^'uô?

— .le iiH sais, monsieur... ré[)oiidil le coinle, qui diiveuail livid*;. Où dcjnc voule/.-vous en venir'!* niiello é[)ouvanlaljle calomnie a-L-on invenlé(! contre moi '/

— Ah î vous commencez à deviner la liny demanda le inar(iuis d'un air ironique. Ce n'est pas malhenreux! Ledéiiouenienl ii'esl pas difficile h prévoir, du reste : un beau soir, M. de Prévalais fut assassiné et jeté par-dessus bord. Deux misérables s'étaient lignés pour consommer le crime et se parlag^èreut ses dépouilles. L'un se nommait Capiicanti, l'autre...

— C'est une infamie! interrompit M. de Lapeyre, sans lui donner le temps de prononcer le nom du second coupable. Vous vous faites l'écho des bruits odieux que l'envie a réjiandus jadis contre moi. C'est une indignité, monsieur, et je n'auiais jamais cru de votre [lart...

— Pardon! lit M. de La Modane, en l'arrêtant du g-este. Jamais les bruits auxquels vous faites allusion n'ont donné la date du crime ni le nom des deux co(iuins qui ont tué M. de Prévalais. Ce n'est donc jtas d'une insinuation malveillante que je me fais l'écho; ce sont des renseignements précis que je vous fournis. Us résultent d'une confession, écrite et signée par votre complice à l'article de la mort, de la restitution qui a été faite à Gilbert d'une moitié de la somme dont il avait été frusiré. Ce document existe, il est entre les mains du jeune baron de Prévalais, et il ne demande qu'à le produire, toutes les fois que l'occasion s'en présentera.

— Ah! je m'en doutais! s'écria le comte. C'est ce coureur d'aventures qui vous a endoctriné, qui a inventé ce document apocryphe, afin de me disputer la main de...

— Je vous défends de prononcer le nom de ma fille! interrompit à son tour le vieux gentilhomme avec véhémence. C'est par vous, par mon aveuglement déplorable, que la pauvre enfant va mourir. IN'achevez pas de la souiller en profanant son jiora. J'espérais, eu vous recevant, que vous auriez la pudeur de m'épargner le récit de vos forfaits; vous ne l'avez pas voulu, tant pis pour vous! Par ce que je sais de vous aujourd'hui, j'aurais le droit de supposer tout ce que je ne sais pas, si ce n'était assez de tant de honte pour me reprocher éternellement la coupable crédulité dont j'ai fait preuve. Sortez, monsieur! Entre vous et moi, il y a une tache de sang que rien ne saurait effacer.

A ces mots, le vieux gentilhomme lui désigna la porte d'un geste impérieux.

— Oh ! je me vengerai ! fit le comte avec un accent de haine terrible. Il sortit, dévoré d'une rage sourde.

C'était la ruine définitive! Il n'avait plus rien! Chez lui, plus une obole!

LA BELLE AllGENTIERE 419

Dans l'avenir, plus d'autre perspective que de courir les tripots et les brelans pour voler sa vie!...

Que faire? A qui s'adresser? S'il ne pouvait plus nourrir l'espoir de se relever, il ne renonçait pas du moins à se venger, Ainsi, non seulement Gilbert avait en mains les preuves de sa culpabilité, mais encore il était devenu riche 'des deux cent quatre mille livres qui lui avaient été rendues.

Quelle aubaine! Ah! s'il était possible à la fois de satisfaire sa vengeance et de s'emparer du trésor qu'avait recouvré le jeune gentilhomme!... Quelle joie d'une part! Quel coup de fortune de l'autre!.., Mais comment y arriver?... Où se cachait Gilbert? Etait-il revenu au Soleil levant?

Le comte résolut de s'en assurer à l'instant. Il fut cruellement déçu en apprenant que Gilbert n'avait pas reparu depuis trois mois et demi chez maître Coquelicot.

Et ce n'était pas une consigne : il n'y avait pas à en douter. Le Ion mystérieux sur lequel l'aubergiste répondit à ses questions, la terreur qui se peignait sur son visage, montraient assez qu'il désespérait de revoir le baron et qu'il le croyait mort.

— Il faut pourtant que je le retrouve ! se dit M. de Lapeyre en s'éloîgnant. Oui, mais pour cela, il me faut de l'argent. Où m'en procurer ? Ce coquin d'Abraham consentirait-il à m'en prêter encore? Essayons, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement !

Aussitôt il se dirigea vers la demeure del'usurier. Il avait eu souvent recours à lui.

Dans le principe, il l'avait même assez régulièrement payé. Malheureusement, il avait été évincé peu à peu des maisons honnêtes, où ses gains éternels avaient fini par inspirer des doutes sur sa loyauté. Il en était réduit maintenant à se faufiler chez les filles de mauvaise vie. Son crédit était usé. Il n'avait remboursé que très difficilement les dernières pistoles qu'Abraham lui avait avancées, et le juif avait juré de ne plus se laisser attendrir.

Cependant, M. de Lapeyre ne recula pas devant le refus probable auquel il s'exposait. En quelques minutes il atteignit la rue Saint-J-acques, s'arrêta devant le n" 16 et gravit le premier étage d'un escalier crasseux et enfumé.

Arrivé devant l'unique porte qui s'ouvrît sur l'étroit palier, il frappa.

Le juif vint ouvrir.

— Ah! c'est vous ? fit-il avec humeur, en reconnaissant le comte. Attendez un moment...

Pour se donner une contenance, M. de Lapeyre s'approcha de la fenêtre et jeta dans la rue un regard distrait.

Tout à coup, il se recula vivement et ne put réprimer un cri de surprise.

A la fenêtre du premier étage qui lui faisait vis-à-vis, il venait de reconnaître •Gilbert !

LA iiki.m; ahi.i.n I ii:iM",

Los ridiMMx t'ii élaioiit soulevés vX le jeune fçonlilliomme, si'îrieusemont inquiet île la laroii l)i/,arre dont celte lettre lui 6tait parvenue, allait et venait dans sa clianihre, on proie à une cixcessive agitation. De ItMiijts à autre, il s'arnMait avec des signes d'irrésolution manifestes, ploiii^rail dans la nu' un regard inquisiteur et, n'apercevant rien de suspect, il continuait sa proinenado.

M. de l.ajxïyre l'observait avec atlenlion et se gardait bien d»; faire un mouvement. Il avait laissé n-lomber le rideau (jn'il avait niacliinalement écarté tout d'abord. Par la fente imperceptible (|ui séparait le léger tissu des vitres de la croisée, il no perdait aucun des mouvements du baron, sur lequel il attachait son petit œil gris, étincelanl de liaine et de colère.

Lorsque Gilbert eut répété trois ou quatre fois de suite cette manceuvre, le comte no douta plus que le jeune gentilhomme eût choisi cette retraite, alin do dépister ses ennemis.

Pendant ce temps, le juif était assis devant une table et alignait des chiffres sur le papier, sans paraître remarquer que le comte se trouvait là.

Quand il eut terminé ses comptes, il releva la tête.

— Eh bien ! que me voulez-vous ? demanda-t-il assez brusquement.

M. de Lapeyro lui exposa sa requête. Il voulait emprunter cinquante pisloles, pas davantage, pour mener à bonne fin une opération importante qui, disait-il, devait lui rapporter plus de deux cent mille livres.

Ce chiffre séduisant fit dresser l'oreille à Abraham.

— Quelle opération ? interrogca-t-il avec un affreux accent tudesque.

— Je ne puis vous répondre, fit M. de Lapeyre. Le secret le plus absolu m'a été recommandé par mon associé.

— Alors, sur quoi voulez-vous que je vous avance ces cinquante pistoles ?

— Sur ma parole de gentilhomme.

Le juif se mit à rire.

— Et vous n'avez pas autre chose à me donner en gage ? dit-il insolemment.

— Non, répondit le comte.

— Alors, je ne prête rien, fit Abraham.

M. de Lapeyre eut beau insister, prier, supplier, le juif fut inexorable.

— Pas de cache, pas t'archent! ne cessait-il de répéter.

En vain, le comte lui promit deux, cinq, dix et jusqu'à vingt mille livres d'intérêts, l'usurier ne se laissa pas ébranler.

De guerre lasse, M. de Lapeyre se retira, d'autant plus enflammé du désir de se venger que le sentiment de son impuissance redoublait sa rage.

Il regagnait la rue Dauphine, oii il demeurait, demandant à l'enfer l'inspiration qui lui manquait, lorsqu'il se souvint tout à coup de d'Asti,

Ce d'Asti était un des deux aventuriers à qui, dans des temps plus fortunés, il avait confié la mission de tuer Gilbert.

On se rappelle que d'Asti et Lacaille avaient stipulé une somme, dont la

moitié leur avait été payée d'avance et dont l'autre moitié n'était exigible qu'après l'assassinat.

Lacaille avait été tué, mais d'Asti avait survécu. Après être tombé sur le pré, atteint en pleine poitrine d'un furieux coup d'épée, il était resté quelques minutes sans connaissance. La fraîcheur du soir le ranima. Il parvint, tant bien que mal, à se mettre sur ses jambes et à gagner la maison la plus proche.

On lui prodigua des secours, qui achevèrent de lui rendre ses sens. Il s'aperçut alors que la rapière du baron avait rencontré une côte, sur laquelle elle avait glissé. La blessure était longue, mais elle n'était pas profonde et ne présentait aucun danger.

Après un premier pansement, il fut en état de rentrer dons le bouge de la rue de la Calandre, oti il avait élu domicile. Le lendemain, après s'être fait panser de nouveau par un barbier du voisinage, il allait tout à fait bien et se présentait chez M. de Lapeyre, pour lui réclamer la moitié de la somme qui lui restait due.

— Ainsi, M. de Prévalais est mort ? fit joyeusement le comte.

— Hélas non ! monseigneur. C'est mon pauvre Lacaille qui est mort, et moi... je n'en vaux guère mieux.

Il raconta alors au gentilhomme de quelle façon le duel s'était terminé. Celui-ci refusa de payer.

— Puisque vous ne l'avez pas tué, je ne vous dois rien, répondit-il.

Loin de se laisser intimider, d'Asti cria, menaça le comte d'aller trouver le lieutenant criminel, dût-il se livrer lui-même et invoquer le témoignage de Gilbert. M. de Lapeyre fut obligé de s'exécuter.

— Soit! finit-il par dire; mais comme tout est à recommencer, et comme je reconnais que vous avez fait de votre mieux, donnez-moi votre adresse, afin que je sache oii vous retrouver, en cas de besoin.

D'Asti déclara habiter au deuxième étage du numéro 7 de la rue de la Calandre. M. de Lapeyre ne l'avait pas oublié.

Aussi, après l'échec qu'il venait de subir chez Abraham, songea-t-il immédiatement au coquin dont il avait une première fois acheté les services. Il n'était plus en état de les payer, mais il se flattait néanmoins de s'assurer son concours.

Précisément, en sortant de la rue Saint-Jacques, il était à deux pas de la rue de la Calandre, qui se trouvait sur la gauche à l'entrée de la rue de la Cité.

Il franchit le Petit-Pont, fit deux cents pas environ, s'&ngagea dans la rue de la Calandre, pénétra dans une allée humide et sombre, au bout de laquelle, à tâtons, il finit par découvrir un escalier.

Après avoir gravi les degrés, couverts d'une boue épaisse, il frappa à la porto du second étage.

— Entrez, dit une voix farouche.

LA IJlîLLE AIKjENTIKUE

01»('«issiinl à rt'lh! iiivil;ilion pou oiif^agcante, 1»; ^M'iililhoiminî lit, lotirtnîr la clrf qui se liouvaiL sur la porte, l'ouvrit d api'r(;ut un clicuil <|ui le lit rrctilcr do ilr-oi^t.

I 11 Imis (lu lit (ir-uiautt'lé, ^^arui d'iiuo pnillass(! ùvi'utréc, uu»; cliaisc hoi- Icusc, uuc tahir dr Luis suruiouléo d'uno cuvrtic cassée; au mur, Iruis ou (jiiatro clous, aux(|U<'ls pondaieut d«!S hardes iiiforuies... c'était tout !

Sur le carreau de la chambre, des déhris de pailhî ot une couche, de poussière, témoigii;ml de rinctirie la ])lus complele.

D'Asti était étendu sur sa ]iaillasse, enveloppé dans un manteau, l'apiécé en l»his de vingt endroits.

— Ah! c'est vous! lit-il en sautant vivement à dure. l*ardieu ! vous arrivez bien, mon gentilhomme ! il y a vingt-quatre heures que je n'ai mangé et, sans vous, je crois vraiment que je me serais laissé mourir de faim.

Le comte laissa échapper un sourire. L'homme qu'il cherchait, il l'avait Trouvé.

— Y a-t-il jirès dici une hôtellerie oii nous puissions causer suis danger ot manger une tranche de jambon? demanda-t-il.

— Il y en a ving-l ! répondit l'aventurier, dont l'œil étincelait de plaisir.

II ceignit son épée, se coilFa d'un feutre déchiqueté et courut vers la porte.

— Venez, monseig-neur, dit-il. Ah ! la vie devient dure à Taris pour nous autres gentilhommes... ajouta-t-il avec un soupir.

Cinq minutes après, ils i)énétraient dans une auberge de bas étag'e, (m Jnivaient dix ou douze chenapans de même espèce.

Le costume élégant dont M. de Lapeyre était revêtu avait attiré leur attention. Ils dardaient sur hii de tels reg'ards qu'il n'avançait qu'en tremblant.

— Ne craignez rien, lit d'xVsti, qui s'en aperçut. Ce sont des amis. En cas de besoin, ils sont prêts à vous donner un coup de main.

Il se dirigea vers une table située à l'extrémité de la salle, en saluant de la main ses camarades, tout her de l'effet que la vue du gentilhomme avait produit.

— Du pain, du vin et du jambon, dit-il à l'hôte, qui s'empressait d'accourir. Dès qu'on les eut servis, M. de Lapeyre prit la parole.

— Mon cher d'Asti, dil-il, je suis heureux d'être assez riche pour vous avoir empêché aujourd'hui de mourir de faim, mais demain, cela ne sera peut-être pas possible, à moins que vous ne consentiez à me servir.

— Comment? demanda l'aveulurier ébahi.

— Je suis ruiné, complètement ruiné. Le juif Abraham vient de me refuser les cinquante pistoles dont j'avais besoin pour tenter un véritable coup de fortune. Je suis donc forcé de l'exécuter moi-même et de me donner un complice. Aussitôt j'ai pensé à vous.

— Voyons... de quoi s'agit-il? interrogea d'Asti, sans perdre un coup de dent.

— Il s'agit du même gentilhomme en face de qui je vous ai mis une première fois.

— Alors, merci ! se défendit l'aventurier. Je n'en veux plus, j'en ai assez !

— Attendez donc, l'arrêta le comte. Je no vous demande plus de croiser le fer avec lui, mais tout bonnement de le luer et de vous emparer de certain coffret dans lequel est renfermée une fortune colossale.

— Une forlune? répéta d'Asti, qui prêta l'oreille.

— Plus de deux cent mille livres! insinua le gentilhomme à voix basse.

Ce chiffre éblouit tellement l'aventurier, qu'il laissa dans son assiette le morceau de jambon qu'il se préparait à avaler.

— Hein? fit-il tandis que ses yeux s'allumaient de lueurs sinistres. Vous dites deux cent... Et oti ce trésor est-il enfermé?

— Dans une méchante auberge de la rue Saint-Jacques, dont notre gentilhomme occupe le premier étage.

— Mais alors rien n'est plus facile, s'écria joyeusement d'Asti. 11 ne s'agit que de pénétrer dans cette hôtellerie.

— J'y ai songé, chemin faisant, et voici quel plan j'ai imaginé, fit le comte. Grâce aux quelques pistoles qui me restent, nous nous présentons dans l'auberge ; mais à la nuit close seulement, car il importe que l'ennemi ne puisse pas nous reconnaître...

— Je le crois bien I approuva l'aventurier.

— Nous louons au second étage deux chambres, dont nous payons d'avance la première semaine. C'est bien le diable si, quand nous serons à deux pas du trésor, nous ne parvenons pas à mettre la main dessus. Il est si aisé de dérober une clef qu'on oublie sur la porte... Dans une auberge, rien n'est plus fréquent.

— Assurément, dit d'Asti.

— Grâce à cette clef, on pénètre la nuit clans la chambre du gentilhomme, reprit le comte en s'animant. On le trouve endormi, on se débarrasse de lui, d'abord, puis on fait main basse sur le coffret...

— Et on partage, acheva l'aventurier.

— Nous recauserons décela ce soir, quand nous serons dans la place... fit évasivement M. de Lapeyre.

Xïll

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