LA MORTE
Vers huit heures du soir, c'est-à-dire au moment même où notre héros acquérait une preuve irréfragable de la fragilité féminine, François était entré chez Goron comme un boulet de canon.
On voyait qu'il avait couru. Il respirait bruyamment et la sueur inondait son visage, ce qui était tout à fait hors de saison à la date du 8 février.
En arrivant, il s'était laissé tomber sur un banc pour reprendre haleine. Goron s'était approché de lui curieusement.
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Le baron qui le suivait des jeux le vit disparaître au coin d'un pelit boic
— Qu'avez-vous ? lui demanda-t-il. Est-ce que vous avez été poursuivi par des voleurs ou par des g-entilshommes en belle humeur ?
Dégourdi secoua nég-ativement la tète.
— Alors que faut-il vous servir ? dit l'aubergiste.
François, hors d'état de répondre, lui fit signe de prendre patience. Enfin, au bout de deux ou trois minutes, il se pencha vers Goron et lui dit à voix basse :
LlY. 55. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 55
— il faiil ahsitlmnciil qiH' ]<• |»;iilt' à riiisluiil au haroii df Prévalais,
Il ne puiivail |ias fiili't'r «mi malii-n' (l'iiin' l'acMMi f|iii lui |tliis dr.saf^rraldfî h. raiilifr:;is|('. Ccliii-ri IVotK.'a inimt-dialcmciil l(!s somcils cl l(! d«;viHaf^(îa d iiii air ([iii ii'avail ricii de rassmaiil. (iic ]ii('mifn' l'ois, sa siirvfillancjî avait, éti; mise (Ml di'laiil, la \rillc. par rincoiiiiu (|iii avait dttposr. sur sou comiiloir la Kîtlrcadi'cssrd auharoii; ilii'rlail jias disjiost'î à s«; laissiM'jouiM" un»' s«M'oiid«; lois.
— Ail ! je vois ('(Mjuo c'iîsl. Ii(-il m rci^ardatil h'raucois, r'csl nu fou qui s'osl ('M-liap|it'' de sou cabanon.
— IMaît-il? iiiIcMTOf'ea Dégoufdi, qui (u-oyail avoir mal (Mil(Midu.
— Jo dis ([Ut! vous vous (*;los Iroinptj dr. maison, mot» ami. ,]<i n'ai personne (]ni \)or\.o. ici le nom que vous v(M1(!z d(! |»i'nnoncei.
— C'est possible, rtîpondit François. Mon maître a peut-être d'excclbuitcs raisons pour ne pas vous avoir dorun'" son nom, et jo m'aperçois que je viens de commettre encore une sottise en le laissant échapper; mais je vous avouerai franchement que je n'ai pas la tête à moi.
— Votre maître ? fit Goron surpris. Que signifie ce galimatias? Le gentilhomme que vous cherchez est donc votre maître?
— Depuis trois ans, ne vous en déplaise.
— Alors comment n'êtes-vous pas auprès de lui?
— Ma foi! je serais bien embarrassé de vous l'expliquer. Il m'a quitté, le 2o octobre dernier, pour aller à un rendez -vous de feinme et, depuis celle époque, je ne l'avais p:As revu, quand, il y a trois jours, il est venu faire visite à des amis, chez lesquels j'attendais son retour.
Goron haussa les épaules avec incrédulité.
— En voilà assez, fit-il, demandez ce que vous voulez ou allez- vous-en.
— Comment! Vous ne me croyez pas ? Vous me renvoyez?
— Vous imag'inez-vous que je n'aie pas autre chose à faire qu'écouter vos billevesées ?
— Ainsi vous refusez de me conduire auprès de mon maître ou, tout au moins, de l'avertir que je suis là?
— Je ne peux pas faire limpossible. Finissons-en !
Dégourdi était tout déconcerté. Il n'avait pas prévu ce nouvel obstacle. Que faire? A toute force il fallait qu'il vît Gilbert. Nouveau Fabius, il se décida à temporiser.
— Eh bien! puisqu'il en est ainsi, dit-il, apportez-moi une bouteille de votre meilleur vin, prenez un verre, asseyez-vous en face de moi, et je vais vous apprendre à qui vous parlez.
— Voyons, fit Goron avec un sourire sardonique.
Il alla chercher ce que demandait François et s'accouda sur la table.
— Je me nomme François Brot, dit Dégourdi. Je suis né à Aromitz, le 20 octobre loo2, de sieur André-Jérôme Brot...
LA BELLE ARGENTIEIIE 435
— Et de Marie-Madeleine Gaillac ? demanda Goron stupéfait.
— Tiens ! dit Dégourdi, non moins étonné. Vous connaissez ma mère?
— Et votre père, et vos frères Jean et Didier, et votre sœur Mariette, qui sont vos aînés. Vous-même, je vous ai vu pas plus haut que ça... dit Goron en posant sa main au niveau de la table. Oui, je vous reconnais à présent.
— Qui donc êtes-vous ? dit François.
— A moins, poursuivit l'aubergiste sans lui répondre, que je ne sois la dupe d'une ressemblance incroyable... Continuez, je vous prie. Avez-vous quelques autres renseignements à me fournir pour justifier votre identité?
— Je vous en fournirai tant que vous eu voudrez, répliqua Dégourdi avec empressement. Tenez, connaissez-vous les Peyrassou?
— Parfaitement : ils demeurent presque porte à porte avec vos parents.
— C'est bien cela. Savez-vous qu'ils ont une fille?
— La petite Jabotte. Oui, elle doit même se faire grandelette à présent.
— La petite Jabotte a maintenant dix-huit ans, fit Dégourdi. Elle est plus grande que père et mère, forte comme un Turc; elle s'est mise au service de M*'" Henriette de la Modane, en même temps que j'entrais chez le baron de Prévalais ; elle est à Paris eu ce moment avec sa maîtresse chez la comtesse d'Ermilly, rue des Lavandières-Sainte-Opportune. Nous sommes fiancés l'un à l'autre et nous devons nous marier cette année. C'est afin de me rapprocher d'elle que j'ai quitté l'auberge du Soleil levant^ où mon maître m'avait laissé, pour me mettre à la disposition du marquis de la Modane, en attendant le retour du baron.
Dégourdi avait récité tout d'une haleine ces quelques phrases.
— Eh bien ! me croyez-vous à présent ? demanda-t-il.
— Assurément, répondit Goron. Je suis certain que vous êtes bien le fils de Jérôme Brot et je suis enchanté d'avoir fait votre connaissance.
— Alors vous n'avez pas de raisons pour me refuser de me dire qui vous êtes?
— Aucune. Je suis né, comme vous, à Aromitz, que j'ai quitté, il y quinze ans, pour aller m'établir à Saint-Jean-de-Luz d'abord, à Paris ensuite.
— Et vous vous nommez?
— Alphonse Goron.
— Goron? s'écria François. Gomment! vous êtes le frère de ce malheureux garçon, qui a suivi le roi de Navarre à Paris et qui a disparu, lui aussi, sans qu'on sache ce qu'il est devenu ?
— Ilélas ! lit tristement l'aubergiste.
Cette fois, il ne pouvait plus douter. Les renseignements précis que Dégourdi lui avait fournis acbevèrent de dissiper tous ses soupçons. C'était bien ù un de ses compatriotes qu'il s'adressait et sa famille était des plus honorablement connues.
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T- \ ni.i.T.K \ in;i;\Tii:i{K
— Oui, n|uil-il, c'csl |i(nir suivre iiutii ii.nivif frrif (|ii(' j'élais venu <'i Paris...
— Mais si vous èlcs .Mplioiiso (îoioii, insislu I' r.iii(;()is, vous ne |)ouvuz pu» it;iini('r (|iii' iixiM lIiMÎIie esl l'ami de llcilli...
— Lanii de Henri ! inlerronipil raiiht'r^iste, siwjjris (jiifi ce mold'ordri! toml»;\l si nalurellenuînl des lièvres de Di-p^onnli. (l'csl vrai ! .le in(! souviens à présent... C'est le jeune baron de Prévalais ((ui a annuié à notre j)elil rcijoth-. fameux caiiilaine la ('.ou(lray(i... Ils étaient liés Av. la [)lus étroite; amitié...
— Vous voyez bien que jo ne suis pas un monteur cL que ce n'est pas un liomme comme vous que je voudrais tromper, poursuivit Dé^^ourdi. IVon seulement je ne suis pas un iMinemi de M. de l'i'évalais, mais je lui suis attaché au point que je donnerais ma vie pour lui, comme vous donneriez la votre poui votre rerjot.
— Je vous crois, je vous crois, répéta par deu.\ fois Goron ; mais je ne puis malheureusement pas vous être utile.
— Quoi ! vous prétendez me soutenir encore que mon maître n'habite pas chez vous ?
— Assurément.
— Pourquoi ne pas en convenir? Quand il a quitté l'hôtel d'IIermilly, il y a trois jours, j'ai eu la curiosité de le suivre, prévoyant que je pouvais avoir quelque importante communication à lui faire. Or je l'ai vu entrer ici; je suis resté en faction jusqu'à la nuit, à deux pas de votre porte, et je suis sûr qu'il n'est pas sorti; donc c'est chez vous qu'il demeure.
Goron se détourna avec embarras,
— Voyons, reprit Dégourdi avec une douceur persuasive, répondez-moi. A l'état dans lequel je suis arrivé, vous pouvez deviner que c'est un événement terrible qui m'amène. Il faut que M. de Prévalais en soit instruit sans plus tarder. Je vous en conjure ! Annoncez-lui seulement que je veux lui parler.
— Je vous ai dit que c'était impossible, dit résolument Goron.
— Alors, jurez-moi qu'il n'habite pas votre hôtellerie.
— Je vous jure qu'il n'est pas ici! répondit Goron avec vivacité.
— Cela peut se comprendre de deux façons, fit observer François. Ne de meure-t-il pas ici ou est-il sorti?
— Je n'ai rien à ajouter, sinon que votre insistance me met dans l'obligation de vous déplaire, si je refuse de m'expliquer, ou de déplaire au I}aron et au roi de Navarre, dans le cas où M. de Prévalais serait réellement mon hôte.
— Vous avez raison, dit Dégourdi. Eh bien! je ne vous demande qu'une chose : permettez-moi de rester dans cette salle, jusqu'à ce que mon maître rentre s'il est sorti, ou sorte s'il est rentré.
— Je ne vous empêche pas de rester, répondit Goron après un moment
d'hésitation ; mais je vous prends à témoin que je n'accueille chez moi que le fils de Jérôme Brot et non le laquais de M. de Prévalais.
— Eh ! que m'importe ! s'écria François, pourvu que je puisse le voir.
Ils trinquèrent ensemble à la santé de leurs amis et devisèrent des chers souvenirs de leur pays. C'est un intarissable sujet de conversation. Pourtant ils l'avaient épuisé quand dix heures sonnèrent.
Dégourdi commençait à manifester son inquiétude, lorsque la porte de la salle basse s'ouvrit et Gilbert parut.
Le malheureux était donc resté près de deux heures évanoui I
Quand il aperçut François, il ne fut pas maître d'un mouvement de surprise. Il crut d'abord que le hasard seul avait mis en présence son laquais et l'aubergiste; mais il fut promptement désabusé.
Dégourdi se leva vivement et se jeta à ses genoux.
— Ah! maître, pardonnez-moi de vous avoir désobéi, dit-il; mais j'avais prévu ce qui vient d'arriver et vous êtes le premier qui devez l'apprendre...
— Quoi donc? demanda Gilbert.
— Cette pauvre M"** de la Modane...
— Eh bien? Est-ce qu'elle est plus gravement malade? fit le gentilhomme, dont les traits se contractèrent.
— Elle est morte, monseigneur.
— Morte! Ah! c'est le comble! gémit Gilbert, dont le visage se couvrit d'une pâleur mortelle.
Il se laissa tomber sur un escabeau, en proie à un anéantissement absolu.
— Décidément, je suis maudit ! murmura-t-il.
Dégourdi, qui ignorait quelle cruelle épreuve son maître venait de traverser, s'imaginait lui avoir annoncé trop crûment cette foudroyante nouvelle et se lamentait.
Au bout de quelques instants, cependant, Gilbert releva la tète.
— Parle : que s'est-il passé ? demanda-t-il avec accablement.
Ils étaient seuls. En voyant arriver M. de Prévalais, Goron avait jugé prudent de s'éclipser et de laisser à François le soin de se tirer d'embarras.
Celui-ci expliqua d'abord au jeune gentilhomme comment il avait découvert sa retraite et s'excusa dé son indiscrétion en faveur de la bonne volonté qui l'avait guidé, 11 raconta ensuite, en peu de mots, que Goron et lui s'étaient reconnus et avaient longuement causé.
— Va, je ne t'en veux pas, fit mélancoliquement son maître. Vivre ou mourir, que m'importe à présent ?...
Dégourdi fut un peu étonné.
— C'est curieux, se disait-il. Je ne croyais pas qu'il aimât si fort Ai"" de la Modane.
— Allons, je t'écoute, répéta Gilbert en frappant du pied.
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I \ \\\ l.ll MKiINTIKIlK
— Mil liirii ! iii()iist'ii,'iHMir, cniimn'iici !• r.incuis, il |).ir;ul i|iir l'on cniiiitlail l)(>aiii'<)ii|) sur NoIiT visilt' dt* inci'crtMli «Imiii-i- h l'Iiôhïl (i'I'jinilly. On sr ilaltail (jn'il NOMS snilirail «I»» païaîli»', jhuit (|in' .M"" llt-nrirtlc incouvrAl iinnii-dialrm.'nl la saril»'...
Il s inl(MinMi|iil cl li'va snr ( lill)i'rl nn ii',L;ai<l su|ijtli.iul .
— Je MMis (Icniandciai l.i jxm mission d»; vous diit; le |)i'u «|m! j(3 sais, monseiq-iKMir, dil-il. Les donu'sliijiK^s, vous ne V\y;nnrv/. [ms, sont srinv(;nl à iiumtuî do suipnMitlre 1rs socrels (]u"on ossayo de l«!ur raohtT. Or, iiicn (|n'on ne nous OUI jamais rien dit. .lahotlf cl moi nous nous dontions (]n(; .M"" de la Modanci vous aimait. On s'en laisaiL devant nous, du vivant de la jianvriî demoiselle; mais, aujourd'hui, .M'"" la comtesse a laissé échapper, en exhalant sa douleur, certaines paroles (jni n'ont fait (jue confirmer nos soup(;ons.
(( D'après ce tjne m'a répclc .lahoth;, qui les a enl«Midu(!S, on avait chassé (h; la maison le comte de Lapeyre et M. les mar(piis n'était pas éloif^ué de vous accorder sa (ill(^ Ou espérait donc, lorsque; vous êtes venu à l'hôtid, que vous demanderiez la main de M''*' llenriette. ('.ounnent? Pourquoi l'espérait-on? Je ne le sais pas.
« Gela est si vrai, cependant, que, paraît-il, la pauvre petite malade vous attendait comme le Messie. Quelles raisons vous ont fait i;,'-arder le silence? Je ne vous les demande pas, monseigneur; j'ai trop de respect pour oublier la dislance qui nous sépare. Toujours est-il qu'immédiatement après votre départ, M'" de la Modane tomba dans un état de prostration, dont aucun effort ne put la tirer.
<( En vain son père et sa tante, assis à son chevet, essayaient de lui parler- Elle ne répondait pas et refusait même de prendre les breuvages que le médecin avait fait préparer.
« Cette inertie absolue du corps et de l'esprit dura quarante-huit heures. Hier soir, pom-tant, M"° Henriette parut se ranimer. Le marquis, la comtesse et Jabotte étaient auprès d'elle.
« Elle se redressa, prêta l'oreille, comme si elle avait entendu le son d'une voix lointaine. Un sourire angélique erra sur ses lèvres; ses yeux se ranimèrent et se remplirent d'une joie céleste. Ah! monseigneur... si vous l'aviez vue... On aurait dit d'un ange ; jamais elle n'avait été si belle..*. En ce moment un nom s'échappa de ses lèvres.
« — Gilbert ! s'écria-t-elle avec force, enjoignant les mains.
« On crut enlin qu'elle allait parler. Hélas ! c'était son dernier soupir qu'elle venait d'exhaler en prononçant votre nom.
« Elle se renversa sur son oreiller, ferma les yeux et ce fut tout ....
(( Il était sept heures du soir. On envoya chercher le médecin, qui accourut, lui lâta le pouls, colla son oreille sur son cœur àplusieurs reprises... Rien ! plusrien!
« 11 se tourna vers le marquis et la comtesse, qui suivaient des yeux avec anxiété ses moindres mouvements.
« — Je n'ose me prononcer, dit-il. M"° de laModane a déjà subi trois crises qui ont provoqué des évanouissements de longue durée. Peut-être sommes-nous en présence d'un phénomène du même genre, mais j'ai bien peur... Demain, je reviendrai. Si, dans le courant de la nuit, vous surpreniez le moindre signe de vie, ne manquez pas de m'en avertir aussitôt.
« Il se retira. Ni le marquis, ni la comtesse, ni Jabotte, ne voulurent quitter la chambre. Pendant toute la nuit, ils veillèrent auprès de la chère demoiselle, la couvant tous les trois de leurs regards avides, si désireux de la voir revivre qu'ils se figuraient parfois qu'elle allait ouvrir les yeux ou parler.
« Ils se trompaient. La nuit se passa au milieu des larmes et des sanglots. Une immense douleur remplissait la maison. Tout le monde pleurait, jusqu'aux domestiques, dont la douceur et l'aménité de M"" de la Modane avaient conquis tous les cœurs.
u Quand parut le jour, le médecin arriva. Il se livra aux mêmes pratiques, fit mouvoir, les uns après les autres, les membres de la jeune fille, qui reprenaient avec une lenteur mécanique la position qu'ils occupaient.
« Le docteur sortit et hocha soucieusement la tête. A midi, il revint encore, gardant toujours le même silence inquiétant. Enfin, vers six heures, il revint pour la quatrième fois. Pendant une heure, il eut recours à de nouvelles expériences, qui ne donnèrent aucun résultat.
« Il y avait juste vingt-quatre heures que la pauvre enfant n'avait pas fait un mouvement.
« — Cette fois, dit le médecin au marquis, Je n'ai plus rien à faire ici, monsieur. Votre fille est morte, bien morte.
« Il se retira, laissant la maison tout entière plongée dans le deuil et dans lo désespoir. J'ai pensé^ monseigneur, dit en finissant François^ qu'il était de mon devoir de vous avertir du malheur qui vient de frapper le marquis et la comtesse. Voilà pourquoi je me suis permis d'enfreindre vos ordres et de m'imposer ici, malgré Goron, malgré vous-même.
Gilbert avait écouté ce récit navrant avec une tristesse morne et un abattement profond. Le coup qui l'atteig-nait était d'autant plus cruel que son cœur, déchiré déjà, n'avait plus la force de supportercette catastrophe épouvantable.
Morte, Henriette! morte, celle qu'il aimait et qu'il adorait! Morte par sa faute! C'en était trop ! Gilbert désespérait de tout, de Dieu même !
Tout à coup, il se redressa.
— Allons, dit-il, puisque c'est moi qui ai dressé ce calvairj, j'aurai le courage d'y monter.
En disant ces mots, il fit signe à François de le suivre.
— Conduis-moi près d'elle, ordonna-t-il.
LA BKLLK AllGKNTIÉIllt;
fil' I.Kiiiais obéit.
Au moincnl on ils se Icvaiftil, (Idimisr lifisaida a iikhiIht sa li-lc par la lioflf qui cointmjni(|iiail avec la ctiisim'.
— AlIcmlc/.-inoi, lui cria (lilltcrt. \\aiil une liciirr j(î serai dr icloiir.
Il s'(''loif;iKi, mais il rlail si alFaibli (jii'il Inl, oliliué de s'.ijijniyrr sur l'ôpaulo (le l)i''j;oiir(li pour st^ soulrnir.
l/Aprclé du froid, la rajjidilé di; la inarclic, le leuiinMiL un imh dr, la lerriblo sccoiisso qu'il avait reruo. Ouchiucs miuiiles apriîs, il (îulrail à l'/iùtcl d'Krmilly vX Fraii(;ois lo conduisait à la porte de la chambr<; on reposait le corps d'IIonriolle.
Sur son passage, h;s domestiques éplorés s'inclinaient respectueusement. Tout le monde était debout, en elfct, à l'exception du manpiis. lirisé jiar soixante-douzo heures consécutives de veille, anéanti parla douleur, le vieux gentilhomme avait été forcé de prendre un repos indispensable.
Seules, la comtesse et Jabotte étaient restées près du cadavre qu'elles avaient paré de Heurs, de bijoux et de dentelles,
François frappa doucement à la porte. Jabotte accourut et poussa un cri de surprise en reconnaissant M. de Prévalais.
La comtesse sapprocbaà son tour. En apercevant Gilbert, elle leva sur lui un reyard chargé de reproches et, de nouveau, éclata en sanglots.
— Venez, lui dit-elle. C'est votre nom qu'elle a prononcé en rendant le dernier soupir.
Le jeune homme se découvrit et pénétra dans la chambre, lentement, le front courbé, brisé par la douleur et le remords. Arrivé devant le lit, sur lequel était étendue la pauvre enfant, il la contempla longtemps, admirant le calme et la sérénité de ce gracieux visage, endormi dans le sommeil éternel.
Il se laissa tomber à genoux, saisit la main blanche de la morte, sur laquelle il appuya son front brûlant.
— Pardonnez-moi, dit-il, bonne et belle Henriette, si j'ai méconnu l'affection que vous aviez pour moi. Je suis un ingrat, un bourreau. Hélas? pourquoi n'est-ce pas moi, qui méritais sa colère, que la justice divine a frappé ? Pourquoi vous a-t-elle choisie, vous la victime innocente et pure entre toutes ? Est-ce pour me laisser au cœur l'éternel regret de vous avoir perdue, et de vous avoir perdue par ma faute?
« Ah ! si tel est le châtiment que Dieu a résolu de m'intliger, vous êtes bien vengée, Henriette ! Oui, j'ai été lâche et cruel envers vous. Oui, cédant aux emportements d'une passion profane, j'ai été assez aveugle pour oublier un instant l'adoration respectueuse que votre beauté et vos vertus m'inspiraient... Ah! si vous saviez avec quelle impitoyable dureté le ciel m'en a puni! Si vous saviez ce que j'ai soulfert!... Si vous saviez combienje souffre encore !... Si je pouvais mettre à nu devant vous mon cœur pantelant!...
LA CELLE ARGEiNTlERE
Frappé en pleine poitrine, M. de Nogaret tomba en avant.
Les larmes et les sanglots, dont il entrecoupait ces plaintes inutiles, l'étouffèrent pendant quelques instants.
— Que dis-je? reprit-il avec force. Ne me voyez-vous pas, ange qui êtes remonté dans votre céleste pairie? Ne trônez-vous pas à côté de ce Dieu, trop clément puisqu'il permet que je vive encore? Ne rayonnez-vous pas de sa gloire éblouissante? Lisez donc au fond de ce cœur, que les ronces du chemin ont si affreusement déchiré. Vous y verrez quel culte pieux je vous avais voué,
LlV. 56. F. KOY, édit. — Reproductiua interdite. 56
LA BELLE AUGENTIIIIU:
(jutl .imiiiif II' ifinpliss.'iit, de (jiicl ('M-luldiviii voire imajçe l'avait illiimiin'î. Hélas! «[iii' iir jMMil-il vous ranimer, ni amour dont la siiicrril*; survivra au naufrage lie mes jiliis (hJ-res espérances? Oui, ju vous aime, llenrielle. Oui, je vous aimerai loiijiMiis. Pi'nsleiiié à vos jiieds, devaiil. cetle (lé|Mniilie d'où voire Auio s'est envolée. \^^ jm-e (|ne yi n'aimo et que jo iraiin<;rai (jiie vous...
Soudain, il s'ai-ièla, et contempla le cadavri! de j.es yeux dérnesuiément aijraniiis. Il lui semMa.i! (|ue la main ijuil lenail dans l(!s siennes avait tressailli.
Sans (juillej' la niair» dont il s'était emparé, il se l'eleva et se pencha sur le visai;e de la ji iMir Mlle.
— .Non, ce n'est pas possilde! lit-il avec égarem«;nl. Je l'ai rêvé!
— Quoi donc'.' demanda la comtesse.
— I.à... tout à l'heure... entre les miennes... j'ai cru que celte main avai: frémi...
— Que diltîs-vous! s'écria M'"" d'Ermilly.
— Ah! si c'était vrai !... reprit Gilhert. Si la l'rovidence, prenant en pitié les soulTrances de cette enfant et les miennes, quoique je n'aie pas mérité le pardon, daignait la rendre à mon amour!... Si ce miracle s'accomplissait!... Ali! mon Dieu! ce ne serait jias assez de vous ollrir ma vie en échange.
A ces mots, saisi d'un transport soudain, il souleva dans ses bras le cadavre d'Henriette, dont il appuya la lète sur son épaule.
— Henriette! dit-il d'une voix caressante, si je ne suis pas le jouet d'un rêve, si réellement vous m'entendez, ouvrez les yeux, parlez-moi, répondez-moi ! Chassez de mon cœur le remords effroyable que votre perte y a laissé ! Je vous aime, chère adorée, je vous aime, entendez-vous?... Je l'aime! ajouta-t-il en se penchant à son oreille.
En même temps, il l'attira vers lui et déposa un baiser sur le front de la pauvre morte.
Comme si les paroles de Gilbert et le contact de ses lèvres avaient eu le don de la ram'mer, le corps d'Henriette fut agité d'un imperceptible frémissement... ses yeux s'ouvrirent... elle promena autour d'elle un regard étrange.
Elle ne se rendait aucun compte de sa situation et paraissait se réveiller d'un long sommeil. Quand elle se vit dans les bras de Gilbert, dont le visage louchait presque le sien, elle n'eut même pas le mouvement de pudeur instinctive que ce spectacle aurait dû provoquer en elle.
Ce ne fut qu'insensiblement, à mesure qu'elle recouvrait l'usage de ses sens, qu'elle reconnut Gilbert, s'étonna et, se dégageant doucement de l'étreinte dans laquelle il la tenait embrassée, elle eut le sentiment de ce qui se passait.
— Vous! s'écria-t-elle. Vous ici!
— Oui, mademoiselle. Moi qui me suis arraché, pour venir près de vous, aux préoccupations qui m'assiègent, moi qui ai bravé pour vous obtenir enfin les dangers qui me menacent, moi qui suis décidé à les braver encore, jusqu'à
ce que vous ayez mis voire main dans la mienne et que vous m'ayez pardonné ma trop longue absence.
Elle ne comprenait pas très bien encore. Un tel bonheur après un si amer désespoir! Elle croyait rêver à son tour...
Elle jeta les yeux sur les bijoux et les dentelles dont elle était parée, vit les fleurs dont le lit était jonché...
— Qu'est-ce que cela signifie? damanda-t-elle.
— Comment tu ne te rappelles pas? s'empressa de répondre la comtesse. C'est toi qui as voulu te faire belle pour recevoir M. de Prévalais, dont je t'avais annoncé la visite; c'est toi qui as demandé des fleurs...
— Non... je ne m'en souviens pas, répondit la pauvre enfant qui interrogeait en vain sa mémoire. C'est curieux...
— Quoi donc?
— 11 me semble que j'ai dormi longtemps d'un sommeil de plomb.
— C'est vrai. Aussi M. de Prévalais, qui était venu à sept heures, ce soir, ainsi qu'il te l'avait promis, n'a pas voulu s'éloigner avant ton réveil.
— Mais, demanda la jeune fille, toute tremblante, il me semble qu'il me tenait dans ses bras; il me semble qu'il m'a embrassée sur le front...
— Tu ne te trompes pas, mon enfant. Le baron, me voyant succomber à la fatigue, s'est approché de loi, pour te réveiller plus tôt sans doute, et a profilé de ce que je fermais les yeux pour te dérober... J'allais le gronder sévèrement quand tu es revenue à toi.
— Oh ne le grondez pas, ma tante! supplia la jeune fille. Il y a si longtemps que je ne l'avais vu!
— Vous me pardonnez donc? fit Gilbert.
— nie faut bien, répondit-elle en rougissant...
— Et vous me permettez de revenir tous les jours, de vous dire que je vous aime, que je vous adore, que l'unique but de ma vie sera de vous rendre heureuse?
— Ah! ne craignez pas de me le répéter souvent, dit Henriette, en posant la main sur son cœur, je ne saurais assez l'entendre.
Pendant ce temps^ M"" d'Ermilly s'était approchée de Jabotte et lui avait l'ordre de prévenir le marquis et d'envoyer chercher maître Ambroise Paré par un des domestiques de l'hôtel.
Henriette et Gilbert se tenaient la main et se regardaient en silence, les yeux pleins d'une félicité si complète qu'en un instant ils venaient d'oublier l'un et l'autre tout ce qu'ils avaient souffert.
Sous ce regard brûlant, la ressuscitée renaissait promptement à la vie. Son cœur battait avec force et ses joues se coloraient d'un tendre incarnat.
Au même instant, enlra M. de la Modane. 11 ne pouvait pas ajouter foi à ce que lui avait dit Jabotte. Il faillit sulToquer de joie, lorsqu'il vit Gilbert
«'I s;i lill(\ Ii's mains IciKlrt'inciil ciilarrcs, le visni^o rnyoïuiaiil d'alk^f^'n-ssc.
Il (Mil |K>iiilaiil la force (\^\ sr coiilcnircl ciicInM'it sur la failli', (jiic la comlcsso a\.iit ima^inéf jioiir rxiiliiiucr la loilcUn hizarr»; dont sa filh; était rJîvAtiK!.
\.r liriiil (le (('lit' r(''siirriMli(iM s'i'lail r(''j>aii(ln jiromjitcnuMil dans IIkMcI. l/iinion jtrorliaitio do M"" dt; la AlijdaïKî avoc lo baron de l'rtivalais circula dans loult's l(!s bouch(;s. Jjtîs larmes cessiiriîiit di; couler comme par onchari- Icnicnl.
(iilhcrl, lui aussi, s»! sentait rtnivrc;. ComnnMil n"a\ait-il pas (•oMi|)iis j»lus tôt (jU(î le vrai bonheur était UV? Quels chagrins ét(!rnels lui t'épargnait la clémence divine !
Lorsqu»! Henriette, délinitivemcnl rovenutî à elle, jiut savourer dans louh; sa jdénilude le bonheur ines])éré que l'avenir lui rés(,'rvait, (iilbert se leva et, s'inclinant devant le marquis :
— Monsieur, lui dit-il, si indiyiie que je sois d'aspirer à l'honneur de votre alliance et de posséder le cœur de iM"''de laModane, permettez-moi de vous demander sa maiji. Je jure de lui consacrer exclusivement ma vie, et défaire assez de bruit autour de mon nom pour qu'elle n'ait jamais à rougir de le porter !
— Je vous l'accorde de grand co3ur, baron, répondit le vieux gentilhomme à la condition que vous n'oublierez jamais non plus à quel prix vous l'avez acquise.
La chère enfant manqua de défaillir de plaisir. Peu s'en fallut qu'une nouvelle crise se déclarât. Fort heureusement, survint Ambroise Paré. Le domestique, qui était allé le chercher, lui avait raconté, chemin faisant, tout ce qui s'était passé depuis un mois à l'hôtel d'Ermilly.
Il ordonna que tout le monde sortît, afin de laisser à la malade le calme dont sa constitution ébranlée avait besoin.
Gilbert s'y résigna diflicilement.
— A demain ! glissa-t-il à l'oreille d'Henriette en se retirant.
Il quitta l'hôtel d'un pas allègre, respirant l'air à pleins poumons, épanchant dans le sein de François l'ivresse dont son àme était pleine.
Il était une heure du matin, lorsqu'il frappa à la porte de Goron.
— Toi, ordonna-t-il à François, retourne chez la comtesse et, s'il survenait quelque chose d'ici à demain matin, viens m'en avertir aussitôt.
Puis se tournant vers Goron :
— Vous pouvez vous coucher maintenant, mon ami, lui dit-il.
— Pas encore, fit l'aubergiste. Les deux gentilshommes qui demeurent au second étage ne sont pas rentrés. Ils m'ont prévenu, du reste, qu'ils soupaient avec des amis. Si vous le permettiez, monseigneur, François me tiendrait compagnie pendant quelques instants et m'aiderait à les attendre.
— J'y consens, pourvu qu'il ne reste pas plus d'une demi-heure avec vous, fit Gilbert en regagnant sa chambre.
LA BELLK AIUJENTIERE 445
Goron alla chercher une bouteille de vin et s'attabla en face de Dégourdi.
— Yous avez donc beaucoup de monde chez vous en ce moment? demanda François.
— Oui, ma foi! Depuis hier ma maison est pleine. Mon second étage seul était vacant, ces deux gentilshommes l'ont pris.
— Pour longtemps?
— Non, pour quelques jours seulement,
— Comment se nomment-ils?
— Je l'ignore.
— Qui! vous ne le leur avez pas demandé?
— Je n'y ai pas songé. Tout ce que je sais, c'est qu'ils arrivent de Senlis et qu'ils m'ont payé d'avance la première semaine.
— Bon! je vois ce que c'est, fit Dégourdi. Des jeunes gens qui viennent à Paris pour s'amuser...
— Pour s'amuser... peut-être, mais ce ne sont pas des jeunes gens
— Vraiment?
— Non. Le plus âgé peut avoir quarante-six ans. C'est un homme grand, fluet, aux cheveux grisonnants, au front plat, avec des petits yeux gris perçants, un nez recourbé, des lèvres minces, un menton pointu. — une vraie tête de renard enfin...
— Hein? dit François qui dressa l'oreille. Mais c'est le portrait tout craché du comte de Lapeyre! pensa-t-il.
— L'autre, poursuivit Goron, n'a guère plus de trente-cinq ans; il est plus fort, il a le front bas, des yeux noirs, un gros nez, des lèvres épaisses, et des allures débraillées qui jurent un peu avec celles de son compagnon.
Cette fois, Dégourdi ne reconnut pas celui dont l'aubergiste lui donnait le signalement...
De nouveau la conversation retomba sur les souvenirs du pays natal; mais François avait beau écouter, interroger, répondre, il était préoccupé.
Le portrait du premier de ces deux gentilshommes se représentait sans cesse à sa pensée. Il avait beau se dire que tous les signalements se ressemblent, il ne parvenait pas à oublier celui-là.
Cependant la bouteille était finie, la demi-heure venait de s'écouler et Dégourdi se levait de table, quand on frappa à la porte de l'auberge.
— Les voici ! fit Goron, en se dirigeant vers la porte.
— Un instant! dit François en l'arrêtant. Je ne me soucie pas d'être reconnu. Si l'on me voyait ici, on pourrait supposer à bon droit que mon maître n'est pas loin.
— C'est juste, approuva l'aubergiste. Eh bien! ajouta-t-il en le poussant, cachez-vous dans îa cuisine jusqu'à ce qu'ils soient montés.
— Excellente idée ! fit Dégourdi.
i.A im:ijj; aimikn iikuk
Il nitr.i dans la ciiisiiii' ddiil il iioiissa la porlc! vilirc ri sr. posta de maiiièro ;\ loiil voir sans rire vu.
(jnciqucs srcoiult^s apri's, les deux gciililsliomiTH's jiciKilraii'nl, en lîiïrl, daii» la salit; hassool fj;^ravissainiit l'escalier, t(Miaiit chacun h la maiti nnc rir»; (jui ('(•lairail en plein l«uir visaj^e.
— Mais oui ! Je ne me trompe pas ! miiiinnia Dégour<li. (l'tîst hiin lui ! Ont' vienl-il faire dans cellt; maison?
PAU ijll 11 r VENtiK LE nAR(»N ni: PRKVAI.AIS
11 était écrit t|uo Dégourdi désobéirait encore cette nuil-là aux ordres que son maître lui avait donnés.
Très embarrassé, très etFrayé même par la découverte tinil veiuiil de faire, car il savait que M. de Lapeyre était maintenant l'ennemi le plus acharné de Gilbert, il ne put se résoudre, en eiïet, à lui céder la place.
Que faisait le comte dans cette auberge depuis la veille, lui qui habitait la ru'» Dauphine, et pourquoi était-il accompagné de ce cavalier, qui sentait d'une lieue l'aigrefin et l'aventurier?
Evidemment ce n'était pas dans des intentions honnêtes que M. de Lapeyre avait élu ce nouveau domicile et remorquait à sa suite un spadassin.
Quoique Dégourdi ne connût qu'une partie de la vérité, il n'ignorait pas que, pour accorder la main de sa fille au baron, M. de la Modane avait été forcé de la reprendre au comte.
Qui sait, dès lors, si M. do Lapeyre, se voyant évincé et obligé de renoncer à kl fortune qu'il convoitait depuis si longtemps, n'avait pas entrepris de se venger? Qui sait même s'il n'avait pas conçu l'horrible pensée d'assassiner Gilbert, afm de devenir le seul et unique prétendant à la main d'Henriette?
En quittant la retraite dans laquelle il s'était blotti, François alla fermer la porte de la rue el revint vers Goron, qui le regardait faire avec étonnement.
— Ecoutez, mon ami, lui dit-il. J'espère que vous êtes édifié maintenant sur mes relations avec M. de Prévalais et que vous ne doutez plus du dévouement que j'ai pour lui...
— Assurément, fit l'aubergiste.
— Eh bien! un nouveau danger le menace, et, ce danger, c'est vous qui, sans vous en douter, l'avez littéralement suspendu au-dessus de sa tête.
— Que voulez-vous dire?
— Puisque vous êtes d'Aromitz, comme moi, vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du comte de Lapeyre.,.
— Je le crois bien ! Un dissipateur, un débauché, — pis encore, un malhonnête homme ! car il n'y a pas de fumée sans feu et, s'il n'avait pas donné prise par sa conduite aux bruits odieux qui se sont répandus, lors de son retour de Jérusalem, nul ne l'aurait accusé d'avoir tué et volé M. de Prévalais.
— Je m'aperçois que vos souvenirs sont très précis, fit Dégourdi. A ce que vous venez de rappeler, j'ajouterai que le comte de Lapeyre demeure actuellement à Paris, qu'il devait épouser M"" de la Modane et que, depuis trois jours, on l'a éconduit assez sèchement pour donner la main de M^''' Henriette à mon jeune maître qu'elle aimait depuis long-temps. Et, maintenant que vous êtes aussi bien renseigné que moi, je vais vous apprendre une nouvelle qui vous fera bondir.
— Laquelle? demanda Goron.
— Le plus âgé des deux gentilshommes qui prétendent venir de Senlis à Paris pour s'amuser n'est autre que M. de Lapeyre.
— Que dites-vous? s'écria Goron, qui bondit en effet.
— Rien que je n'aie vu, de mes propres yeux vu. Déjà le sig^nalement que vous m'aviez donné de lui avait éveillé mes soupçons. Si je me suis caché dans la pièce voisine, c'est afin de les éclaircir. Or, à présent, je n'en puis plus douter : c'est bien le comte que j'ai vu passer. Et vous comprenez sans peine dans quelles intentions criminelles il est venu ici, accompagné d'un coquin, dont les allures vous semblaient suspectes à vous-même.
— Vous me faites trembler ! dit l'aubergiste. Mais comment aurait-il découvert la retraite du baron?
— Pourquoi n'aurait-il pas fait comme moi? objecta Dégourdi. Y a-t-il moyen plus simple au monde?
— C'est vrai. Aussi je vais à l'instant les chasser...
— Du tout, mon ami. Vous allez faire comme moi, interrompit Dégourdi. A ces mots, il ôta ses souliers et fit signe à Goron de l'imiter.
— Maintenant, reprit-il, dès que l'opération fut terminée, conduisez-moi au second étage, le plus près possible de la chambre occupée par le comte, et écoulons.
— Quelle excellente idée ! s'écria l'aubergiste avec admiration.
Tous les deux, à pas de loups, gravirent lentement l'escalier et arrivèrent sur le palier du second étage. A travers la porte mal jointe, filtrait un rayon de lumière qui les guida.
Aussitôt ils s'approchèrent et prêtèrent une oreille attentive.
— Si vous croyez que c'est amusant, disait d'Asti, de rester enfermé toute la journée dans cette chambre, de faire le guet à la fenêtre, au risque d'attraper line fluxion de poitrine, et de ne sortir que la nuit, comme des chats...
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