‹ La belle argentièreChapitre 39 sur 42 · I. \ iu:m.i: \ hciintikiik · texte numérisé non relu

I. \ iu:m.i: \ hciintikiik

— ,lf IIP \(»iis (lis j>;is le coiili'airc, rrjjoiiilait 1(! (•(hiiI"'; mais il Tant IticM allfiitirt! l'occasioii ravcirablc...

— Kh ! (jiiaïul ('SjH'it'z-vons la Iioiiv«m' mcillt'iiit'? sr ii'îcria l'avciiUiiicr. J'ai ôlii(li('' ciî matin la (lisjiosilion des lieux ; jii sais dans (jin;! iniMiljN; s(; lioiive iMifiMiné Ir Irrsor. Oiravons-iioiis besoin d'antrc! chose? (îrAce à la lanlerne i\uv nous avons aciielée ce soir, nous jioiivons nous i^nider à eoiip sur, et j'ai dérobé en passant la elel" (jiie le baron avait laissée sin- sa porte.

— Mais il n'était pas couclié, lit observer b; comtiî, puisque nous avons aperçu de la lumière dans sa chambre.

— Qu'à cola no tienne ! nous attendrons qu'il se coucho ot qu'il s'endornio.

— Allons! puisque vous le voulez... (ît M. de Lapoyre d'une voix tremblante.

— Uassurez-vous, dit en riant d'Asti, et ra}»pelez-vous qu'il ne faut jamais remettre au lendemain ce qu'on peut faire la veille. Laissons donc s'écouler une demi-heure, une heure, si vous le voulez, et vous verrez qu'avec une bonne pince et deux poignards, bien emmanchés, nous en viendrons à bout...

L'entretien que Dégourdi et Goron venaient de surprendre à travers une de ces portes d'auberge qui semblent, en vérité, avoir été faites exprès pour laisser passer tous les hruits, ne laissait aucun doute sur les intentions dont les deux misérables étaient animés.

La seule chose que François n'eût pas comprise, c'est que son maître possédât un trésor, ni comment ce trésor lui était tombé du ciel. Il devait exister cependant, puisque M. de Lapeyre et son complice avaient résolu do se l'approprier.

L'aubergiste et Dégourdi étaient redescendus dans la salle basse, avec les mêmes précautions qu'ils avaient prises et tenaient conseil.

— Si j'allais chercher le guet... proposa Goron.

— Vous n'y pensez pas, mon ami ! fit observer François. Le guet ferait en arrivant un bruit terrible et les deux misérables se garderaient bien de se montrer ?

— Comment faire alors?

— Il faut aller demander conseil au baron, dit Dégourdi.

Ils remontèrent au premier étage et grattèrent doucement à la porte de Gilbert.

— Qui est là? demanda le gentilhomme.

— Moi, François, répondit son laquais à voix basse par le trou de la serrure.

— Eh bien? entre.

— La clef n'est pas sur la porte.

Le baron vint ouvrir. Il allait parler, les interroger, quand ils lui firent signe de se taire.

Ils piquèrent des deux, fuyant à travers bois, afin de ne pas être découverts.

Gilbert était loin de soupçonner la vérité. Cependant, il les laissa entrer sans mot dire.

Dégourdi lui raconta alors l'importante découverte qu'ils venaient de faire et lui répéta mot pour mot la conversation qu'ils avaient surprise.

Le jeune gentilhomme devint légèrement pâle.

— Voilà donc, dit-il, pourquoi ma clef n'était plus sur ma porte.

Puis, après un moment de réflexion, il reprit :

LiV. 57, F. ROY, édit. — Reproduction iolerdite. 57

LA IJLI.M; AllGLMUaiL:

— Kli l)i<Mi! Uklions do rocrvoir convonalilniHDt ces mos.Ticurs. l'iaiirois (il (luron écouteront atliMiliviMut'iil.

— Nous allons nous rolirer dans la chanihro voisino et les laissor onln-r, dit 11' baron. Ils seront bi<Mi un pou dôçus de no pas me trouver au lit; mais ils ne manciuoront pas do briser le bahut dans lorpiol est cnfciiut' lo colFict dont ils oui envio do s'emparer.

— Évidemment, approuva (ioron.

— Laissons-les faire, continua Gilbert. Pour justifior notre défense, il faut pouvoir prouver qu'on nous a alla<[u6s. Donc, ne faisons pas un mouvement avant que roffruclion soit accomplie. Dès que je crierai « En avant! » suivezmoi et pas de quartier.

A ces mots, il les entraîna dans la chambre voisine, leur remit à chacun un pistolet, s'arma d'un poignard et souffla la cire qui les éclairait.

— Mais nous n'y verrons rien, s'écria Dégourdi.

— Ne m'as-ta pas dit qu'ils avaient une lanterne? répliqua Gilbert.

— C'est juste.

— Et t'imagines-tu qu'ils oseraient pénétrer ici, s'ils y voyaient de la lumière ?

— Vous avez toujours raison, monseig-neur

Debout, dans l'angle le plus reculé de la pièce, ne faisant pas un mouvement, retenant leur haleine, attentifs au moindre bruit, ils attendirent.

Au bout d'un quart d'heure, il leur sembla entendre crier l'escalier. Bientôt après un bruit imperceptible parvint jusqu'à eux. On introduisait la clef dans la serrure... la porte s'ouvrait... on entrait dans la chambre, qu'une lueur incertaine éclaira aussitôt.

— Comment! Il n'y est pas! murmura le comte, en s'apercevant que le lit était vide.

— Eh! tant mieux, morbleu ! fit l'aventurier, je ne tiens pas à le tuer, moi, ce pauvre diable, et pourvu que je mette la main sur le magot... Au contraire, nous n'aurons que plus de facilité à nous en emparer...

Alors, sans écouter les observations du comte, que l'absence de Gilbert inquiétait, d'Asti se dirigea vers le babut, qui était placé entre les deux fenêtres.

Tenant d'une main sa lanterne, de l'autre une pince de fer, dont il s'était muni, il attaqua résolument la serrure, qu'il essaya de faire sauter. Malgré l'habilelé dont il faisait preuve et qui dénotait chez lui une triste expérience de ce honteux métier, le meuble était si solide et la serrure si bonne, que l'aventurier fut obligé de poser sa lanterne sur le bahut, et de s'y prendre à deux mains pour en avoir raison.

Au bout de deux ou trois minutes, le bois fit entendre un craquement sinistre.

— Ouf! ce n'est pas sans peiné ! soupira d'Asti, dont les regards fouillaient

avidement rintérieur du meuble. Il aperçut un coffret d'ébène, garni d'argent, sur lequel il se précipita.

— Je le tiens I s'écria-t-il.

Mais, au même instant Gilbert s'élança.

— En avant! dit-il.

En entendant pousser ce cri d'alarme, le comte et d'Asti devinèrent qu'ils étaient surpris et essayèrent de s'esquiver; mais, tandis que Gilbert pénétrait dans la chambre, François et Goron s'étaient élancés sur le palier par la porte de la chambre dans laquelle ils s'étaient cachés, afin de couper la retraite aux deux misérables.

Cette tactique réussit au delà de leurs espérances et les mit en face de l'ennemi au moment où il allait atteindre l'escalier. -^

Sans autre explication, François brûla la cervelle au comte et Goron déchargea son pistolet à bout portant sur d'Asti.

Tous deux tombèrent sans pousser un cri.

Lorsque Gilbert accourut au bruit des deux détonations, justice était faite !

Par malheur, le bruit avait également réveillé la servante et le garçon d'écurie, qui couchaient l'une dans les combles, l'autre dans la cour, et qui se mirent à pousser des cris de paon.

En un instant, Gilbert sentit de quel nouveau danger il était menacé. La police allait intervenir, procéder à une enquête, à des interrogatoires minutieux... il allait être obligé de comparaître, de donner son nom... sa retraite était découverte... il était perdu, perdue avec lui la cause du roi de Navarre !

Mais non. 11 n'était pas possible qu'il échouât, alors que tous les obstacles disparaissaient les uns après les autres de son chemin !

— Arrangez-vous, dit-il à Goron ; mais il ne faut qu'en aucune façon mon nom soit prononcé dans cette affaire. C'est François qui demeure chez vous, c'est lui qu'on a voulu voler et assassiner... Moi, je retourne à l'hôtel d'Ermilly. C'est là que Dégourdi viendra me rendre compte de ce que vous aurez fait.

Sans attendre un mot de réponse, il se précipita dans les escaliers, traversa comme une flèche la salle basse et s'élança dans la rue.

11 était temps ! La servante et le garçon d'écurie arrivaient, chacun de leur côté, et appelaient au secours, en apercevant les deux cadavres.

— Vous, leur dit Goron, si vous voulez rester à mon service, retenez bien ceci :

Il leur désigna François :

— C'est monsieur, et personne autre, continua-t-il, qui habitait la chambre du premier étage. Vous entendez?

' — Oui, maître.

/irij

LA i{i:ij,K Aii(;i:.\ riKiiK

— Nu l'oiililicz pas! Maiiitt'iiaiil, oidoima (ioroii à son la(jiiais, va cImm'cIkm' le piit'l.

l'iu' (It'Mii-liciirc après, l'aiilx'rge élail ciivalii»! par l(;.s soldais du f^iicL cl roflicier (|ui los coininaiidait proct'idait à une (inquèln soiniiiairr.

De loulos los dôposilions, il rosiilla d'abord (|ii«î le iioninié I-'ranr.ois l>rot, locataire du caharelier Alphonse Goroii, liahilail le preniiiT élage de l'hùleilerii' depuis plusieurs jours.

Qiianl au drame qui avait ensanglanté la maison, aucun d(;s laquais de l'aubergiste no put fournir de détail.

Cioron déclara que les deux inconnus, dont on avait relevé les cadavres, s'étaient présentés la veille et avaient refusé de donner leur nom. Ce refus ayanTprovoqué sa défiance, il les avait surveillés et avait surpris une conversalion de laquelle il résultait que la vie et la fortune de François Brot étaient en danger.

Aussitôt il était venu en prévenir François, qui était son compatriote et son ami ; ils s'étaient mis aux aguets dans la seconde chambre, pendant que les voleurs pénétraient dans la première, ils s'étaient jetés sur eux et les avaient tués.

A l'appui de cette assertion, il montra le bahut, dont un battant avait volé en éclats. Quant au coffret d'ébène, celui des deux misérables qui s'en était emparé l'avait laissé tomber dans sa chute et l'avait rougi de son sang-. A terre, dans la cbambre, on retrouva la pince dont le bandit s'était servi pour fracturer le meuble.

François confirma de point en point cette déclaration.

L'officier ne doutait plus. Cependant il examina le coffret avec attention.

— Qu'y a-t-il dans ce coffret? demanda-l-il.

— Je ne sais, répondit Dég^ourdi. On m'avait chargé de le remettre au marquis de la Modane, sans me dire ce qu'il contenait.

— Et comment savez-vous qu'il renfermait un trésor? interrogea l'officier.

— Je l'ignorais. Ces misérables le savaient mieux que moi, sans doute, et m'épiaient afin de s'en emparer, car c'est leur propre conversation qui me l'a appris.

— Hum ! toussa l'officier d'un air de doute. Et qui me dit que ce magnifique coffret n'appartient pas à quelque grand personnage et ne renferme pas des papiers compromettants pour la sûreté du royaume?

François se troubla visiblement.

— Je vais m'en assurer, dit le soldat.

Aussitôt il tira son poignard du fourreau et n'eut pas de peine à briser U fragile serrure qui fermait le coffret.

! Cependant les efforts qu'il fit pour y parvenir déterminèrent une brusque secousse; le couvercle sauta, le coffret se renversa et le tapis de la table, sur

laquelle il se livrait à cette opération arbitraire, se couvrit de pierreries do toutes les couleurs.

Ce fut un cri g-énéral d'admiration et de stupéfaction!

— Vous le voyez, monsieur, dit François, ce coffret renfermait bien un trésor et les coquins étaient mieux renseignés que moi.

— En effet, avoua naïvement l'officier. Et le chiffre en valait la peine !

— Ainsi, je puis reprendre ce coffret et le remettre au marquis? demanda Dégourdi.

— Un instant ! Où demeure M. de la Modane ?

— Rue des Lavandières-Sainte-Opportune, à l'hôtel de la comtesse d'Ermilly.

— Bien, mais prenez garde à vous ! Demain j'irai m'informer si le marquis l'a reçu. Jusque-là, donnez-moi de la cire.

Il ramassa les pierreries éparses sur le tapis, les remit dans le coffret, puis allumant la cire que Goron lui avait apportée, il joignit le couvercle et le corps du coffret par un large cachet de cire, sur lequel il apposa ses armoiries, à l'aide d'une grosse bague gravée qu'il portait au doigt.

— Vous direz à M. de la Modane, reprit-il, que c'est moi qui, devant vous, ai brisé ce coffret, l'ai refermé et l'ai scellé de mes armes.

Et il le tendit à François, qui le saisit avec empressement.

Déjà les soldats avaient emporté les deux cadavres et le garçon d'écurie avait lavé les taches de sang dont le palier était couvert. Au bout d'une heure, quand l'officier se retira, il ne restait plus aucune trace des deux meurtres qui avaient été commis.

Pendant ce temps, Gilbert avait regagné l'hôtel d'Ermilly et avait demandé au marquis la faveur d'un entretien particulier.

M. de la Modane. qui n'était pas encore couché, le fit entrer dans sa chambre.

— Monsieur, lui dit Gilbert, pardonnez-moi de vous déranger encore. Je vais être plus importun que jamais, je viens vous prier de me donner asile pour cette nuit,

— Comment? demanda le vieux gentilhomme interdit.

Le baron lui raconta alors quel drame avait ensanglanté l'auberge de la rue Saint-Jacques et lui expliqua comment, pour des raisons impérieuses et qui exigeaient momentanément le secret absolu, il n'avait pas voulu que son nom se trouvât mêlée à cette ténébreuse affaire.

M. de la Modane n'en revenait pas. Quoi ! ce comte de Lapeyre était tombé si bas qu'il s'associait avec des assassins, pour se venger et pour dépouiller sa victime! Non content d'avoir tué le père, il avait tenté d'assassiner le fils ! et il avait pressé dans les siennes la main de ce misérable ! Et il avait voulu jeter sa fille dans les bras d'un monstre semblable !

454 LA UliLLli AlUil^iNTlKKIi

— Mais Mos-vona bion sûr qu'il soit niorl, an inoiii.s? demanda l-il.

— 11 t'sl (()nil)6, sans avoir niAmn en le Irmiis de jionsscr un ri-i.

— I]l vol 10 foiïrol? lit le nuircpiis, oinjiorlé jwir la force da ses inslincls, vons l'avez ?

— Non, je n'ai pas sons^ô à le ramasser, r('*pondit (lilbert. J'ai cru lo voir pourtant, mais il était rouvert du san^- de ces bandits... VA jiuis j'('îtais si ])ross6..,

— Mais François vous lo rapportera? inlorrog"ea lo viou.x gentilhomme avec inijuiétude.

— Je l'espère.

— Voulez-vous que j'aille ni'iuforuior...

— Gardez-vous-en bien ! s'écria Gilbert. On vous questionnerait, vos réponses ne concorderaient probablement pas avec celles de Dégourdi et de Goron. Nous serions perdus tous les trois !

— Cependant, vous ne pouvez pas abandonner ainsi une fortune qui dépasse deux cent mille livres !

— Avant de vous alarmer inutilement, attendons le retour de François, dit Gilbert. Il a fait preuve ce soir d'intellii^ence et d'habileté. Pour une fois que cela lui arrive, il se tirera de ce mauvais pas mieux peut-être que nous n'y comptons.

En attendant, Gilbert s'informa de M"" de la Modane. Elle allait infiniment mieux.

Ambroise Paré venait de la quitter, et répondait de sa vie, à la condition qu'on ne la contrariât en rien.

— Du reste, avait dit le célèbre docteur, celui qu'elle aime sera meilleur que moi dans le cas dont il s'agit.

Cependant il avait prescrit des réconfortants énergiques et s'était engagé à revenir le lendemain dans la matinée.

Le marquis avait repris courage. De taciturne qu'il était les jours précédents, il était devenu tout à coup verbeux et expansif.

— Mais où allez-vous demeurer maintenant? demanda-t-il à Gilbert.

— Je retournerai demain matin chez Goron, répondit le baron. Tout sera certainement terminé. Dans tous les cas je ne risque plus d'être interrogé, puisque je serai censé n'arriver que demain dans l'hôtellerie.

— Et pourquoi ne restez-vous pas ici? proposa le vieux gentilhomme. N'y seriez-vous pas en sûreté, autant et plus que dans cette auberge?

— Ce serait le plus cher de mes désirs, mais cela ne se peut pas.

— Pourquoi?

— Toujours pour les mêmes raisons que je ne puis pas vous dire encore.

— Que le ciel vous confonde ! dit M. de la Modane avec humeur. Mais nous vous verrons quelquefois.

LA BELLE ARGENÏIERE 455

— Tous les soirs, si vous m'y autorisez.

— Vous me le promettez?

— Je vous le jure ! monsieur!

— Alors Henriette est sauvée, fit le marquis en se frottant les mains.

A peine avait-il achevé ces paroles, que François entra, sans frapper, dans la chambre, enveloppé jusqu'aux yeux dans les plis de son manteau, suant à grosse gouttes, essoufflé, fourbu.

— Et le coffret? demanda M. de la Modane sans lui donner le temps de respirer. L'apportes-tu ?

François laissa tomber son manteau :

— Le voilà, ce maudit coffret, répondit-il. Il me fait souffrir, depuis, une demi-heure que je le porte dans mes bras, toutes les tortures de la Passion. Un instant, j'ai cru d'abord que l'officier refuserait de me le rendre; puis quand il m'a permis de le reprendre, j'ai tremblé qu'on me le volât en route. Aussi j'ai couru...

— 11 est là, tout est pour le mieux, interrompit Gilbert; mais, chez Goron, comment cela s'est-il passé?

Dégourdi raconta à quel résultat avait abouti l'enquête que l'officier du guet avait conduite.

— Ainsi mon nom n'a pas été prononcé ? demanda le baron.

— Non, monseigneur. J'ai dit que ce coffret était destiné à M. de la Modane. Demain, dans la journée, l'officier doit rendre visite au marquis, pour s'assurer que je le lui ai remis et que le cachet à l'aide duquel il l'a refermé était intact.

Pendant ces courtes explications, le vieux gentilhomme tournait et retournait le coffret dans tous les sens. Il brûlait du désir de l'ouvrir, mais il n'osait pas.

— Monsieur, lui dit Gilbert, je vous demande pardon de la liberté que mon laquais a prise en vous faisant intervenir dans cette vilaine affaire. Vous le voyez, du reste, votre rôle se réduira à bien peu de chose...

— Comment donc! s'écria M. de la Modane. C'est avec le plus grand plaisir que je vous rends ce léger service, mon cher ami.

— Pousseriez-vous la complaisance jusqu'à vous charger de le garder et de l'emporter à Aromitz ?

— Yous consentez donc à vous en séparer ?

— Assurément, monsieur. Je vous avouerai même que je serais enchanté de le savoir entre vos mains. Si détaché que je sois des biens de ce monde, une somme de cette importance ne laisse pas que de me préoccuper. Or j'ai besoin d'une grande liberté d'allures et d'esprit, et si vous vouliez bien...

— S'il en est ainsi, j'accepte de grand cœur, répondit le marquis. Et vous dites qu'il renferme des pierreries?

— Yous pouvez vous en assurer, dit le baron en souriant.

LA IJKLLK AllUKNTlKIU-:

Puis, roinino lo vieux geiitilliommu hésitait, (lilbcit tira son iioi^naid et brisa le carliel di' cire que l'oflirifr y avait apposé.

Le vieux gentillioniuH! souleva le rouveicU; et demeuia éi)loui. Des ^erhes (rétiiicelles do toutes nuances jaillirent à la fois et l'aveuglèrent de Inir clarté.

— Que c'est beau! s"ôcria-t-il avec une admiration mal contenue;. 1 Adiré qu'il n'y a li que la moitié de ce que vous auriez dû loucher !

— Eslinions-nous heureux, monsieur, que celte moitié nous soil rendue. Quant à l'autre..! elle ne me laisse qu'un regret, c'est de n'avoir j)as vengé de mes propres mains la mort de mon pauvre përc. Et cependant je suis presque tenté de remercier Dieu, qui m'a épargné la honte de verser le sang d'un tel misérable !

— Et je m'en réjouis avec vous, Gilbert, ajouta le marquis. Donc qu'il no soit plus question de cet assassin. Son nom seul, prononcé devant moi, me donne le frisson.

— Je vous demanderai alors la permission de me retirer, lit le baron. Je ne saurais oublier plus longtemps que vous êtes exténué par soixante-douze heures de veille et brisé par l'émotion. Dès six heures du malin, j'aurai (juilté l'hôtel; ce soir, à la nuit close, j'y reviendrai, puisque vous m'y avez aulorisé.

— Je puis donc annoncer votre visite à notre chère malade ?

— Je l'espère, monsieur. A dater d'aujourd'hui, il n'y a plus que la mort qui puisse me séparer d'elle.

A ces mots, Gilbert s'inclina et entraîna Dégourdi, que les obscurités de cette conversaiion avaient vivement intrigué.

Son maître le garda près de lui pendant le reste de la nuit et lui raconta de quelle façon avait péri le feu baron de Prévalais.

— Ainsi c'est moi qui l'ai xengé'l demanda François, tout orgueilleux de sa prouesse. Mais alors je n'ai plus aucun regret d'avoir brûlé la cervelle à ce sacripant !

Enfin, lorsque Gilbert lui eut expliqué comment il était rentré en possession d'une partie de sa fortune, Dégourdi hocha gravement la tête.

— Allons, dit-il, celte Belle Argenlière avait du bon...

Il le savait mieux que personne, lui qui avait fait parvenir à son maître la lettre que Léona lui avait remise, celle lettre à la suite de laquelle, selon ses propres expressions, « elle deviendrait pour le jeune gentilhomme un objet d'horreur et de mépris » .

Comment s'y était-elle prise? Dégourdi l'ignorait; mais il voyait bien qu'elle avait dit vrai, puisque Gilbert était revenu à AP® de la Modane et puisque la chère demoiselle était sauvée.

Il fut sur le point de tout révéler à son maître. Son serment et la crainte de compromettre le succès de celte guérison miraculeuse l'en empêchèrent.

Dès qu'ils l'aperçurent, ils agitèrent leurs chapeaux et poussèrent un cri formidable : Vive le roi

de Navarre!

Il écouta les recommandations de Gilbert avec une gravité inaccoutumée.

Dès à présent, sans cependant quitter l'hôtel d'Ermilly, il devait se tenir aux ordres du baron. Tous les soirs, s'il y avait lieu, son maître lui donnerait de nouvelles instructions.

Enfin parut le petit jour. Le jeune gentilhomme s'éloigna, rentra rue Saint- Jac jues et alla faire à cheval une longue promenade.

Lorsqu'il revint, une bonne partie de la ville était en émoi. Deux grandes

LlV. 58. F. ROY, édit. — Reproduction iaderdite, 58

/,:,h l'A ni;iJ,K .\it(ii:\Tii:iiK

noiivcllfss'iîlaionl rt'p.indiirs diiiis I;i cilr : l;i lldli; Argonlibro avait (jnillr Paiin avec son mari, dans la malini'it', ol llfîiiri III avait amioiirY; la vnillo à so.s g(M»lilsliominoscjiriincgraïul»? chasse aurait lion, le 10 Févriin-, àSaiiil-fîtM-iiiaiii-en-Layc!

(lerlcs, (loroii no se doutait pas do l'cîll'et qu'il allait produire sur l'aini de Henri, on lui répétant ce qu'il avait ontondu dire.

Ciilhert chancela, comme s'il avait ùto atteint on pleine poitrine.

La Relie Argouliore ùtail partie ! Partie sans l'avoir revu! sans lui adresser un motd'adiou! Elle qui so disait son aniio, qui lui avait témoigné tant dintérôt qu'il se demandait comment une si tendre sollicitude pouvait s'allior en elle à une si grande perfidie!

Port heurouseinont, la seconde nouv(dle quo lui avait communiquée Goron était faite pour opérer une diversiou salutaire aux amertumes dont le cœur du gentilhomme était abreuvé.

Enfin! l'heure avait sonné où il pouvait répondre à la confiance que ses amis avaient mise en lui ! Enfin huit jours seulement le séparaient de ce moment tant désiré, où le succès couronnerait ses persévérants efforts !

Il ne songea plus qu'à préparer sa fuite.

Le soir même, quand il se rendit chez la comtesse, il donna l'ordre à Dégourdi do so trouver le lendemain matin, tout équipé et tout monté, à la porte de Goron.

Il pénétra dans la chambre d'Henriette et ne put retenir un cri de joyeux étonnement, en la voyant debout, pâle et faible encore, mais le sourire aux lèvres et toute rougissante à son approche.

Moins que jamais, en présence do celte g-uérison presque instantanée, il regretta ce qu'il avait fait.

La comtesse et le marquis eurent le courage de les laisser seuls pendant quelques instants.

Assis auprès l'un de l'autre, la main dans la main, ils exhumèrent tous leurs souvenirs de jeunesse. Henriette se livra sans arrière-pensée aux élans de reconnaissance et d'admiration que lui avait inspirés Gilbert, depuis le jour où il l'avait sauvée d'une mort horrible. Elle lui avoua qu'en venant rendre visite à M™" de Prévalais, elle ne cherchait que l'occasion de le revoir.

— Moi aussi, dit-elle, quand par ma faute vous gisiez sur votre lit de souffrance, j'aurais voulu passer mes jours et mes nuits à votre chevet ; mais étaitce possible, je vous le demande ? Par ég-ard pour mon père, pour moi, pour vous même, m'était-il permis d'afficher aux yeux de tous les sentiments qui me fai-. saient agir? Le savais-je moi-même à cette époque? Avais-je lu dans" mon cœur? Pouvais-je m'imaginer alors que, vivre sans vous, c'était mourir?

— Et moi, répondait Gilbert, pouvais-je espérer que jamais nous serions unis l'un à l'autre ? L'arrogante fierté avec laquelle M. de la Modaiie me repous-

'sait, la distance que l'inégalité de la fortune avait creusée entre nous, ne nous

LA BELLE AIIGENÏIERE 459

éloignaient-elles pas à tout jamais ? Ah ! que de fois, le soir, avec ma chère vieille mère, nous avons parlé de vous, Henriette ! Elle m'écoutait, ravie et craintive à la fois. Ravie, parce qu'elle m'entendait faire votre éloge et qu'elle savait combien vous le méritiez ; craintive, parce qu'elle tremblait que je ne vous aimasse et que, connaissant les idées absolues de votre père, elle savait qu'un tel amour ne me réservait que des désenchantements, si ce n'est des désespoirs. Je ne l'ignorais pas non plus, moi, hélas I Et c'est pourquoi, non seulement je ne laissai jamais tomber un seul aveu, mais encore je m'efforçai de lutter contre le penchant irrésistible qui m'attirait vers vous. Grâce au ciel, ils sont loin de nous, maintenant, ces jours de lutte et de souffrance. S'il me reste un regret, bonne et douce Henriette, c'est de devoir à la constance de votre amour, plutôt qu'àla mienne, le bonheur dont nous allons bientôt savourer les ivresses...

— Non, ne regrettez rien, lui dit-elle en posant sur ses lèvres sa petite main parfumée.

Ces tendres expansions n'auraient pas eu de fm, si la comtesse et le marquis n'avaient voulu, eux aussi, être témoins du bonheur des deux tourtereaux.

Ils les laissaient parler à voix basse, se tenaient discrètement à l'écart, se contentant de les couver de leurs regards, tout étonnés qu'il eût suffi de si peu pour ressusciter celle que la mort avait effleurée de si près.

Yers dix heures, Gilbert dut enfin s'arracher aux émotions bienfaisantes qui le régénéraient. Ce soir-là, pour la première fois, il sentit quel abîme séparait cet amour naïf des violences passionnées que provoquait en lui la beauté de la Vénitienne.

Pourtant, avant de rentrer chez lui, il voulut s'assurer que Gorou lui avait dit la vérité et que la Belle Argenlière avait réellement quitté Paris.

Il se dirigea vers la rue Baillet et s'arrêta devant la maison de Léona.

Tout était plongé dans le silence et l'obscurité. Les volets, hermétiquement fermés, ne laissaient plus, comme autrefois, jaillir le rayon de lumière qui éclairait les ténèbres d'un souffle de vie. Tout était mort dans cette maison'! Tout, jusqu'à l'amour insensé dont Gilbert avait été possédé et qui avait eu pour dénouement la plus lâche et la plus vulgaire des trahisons !

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