LA IL'ITE
Le lendemain matin, ainsi que le lui avait ordonné son maître, Dégourdi s'arrêtait au petit jour devant la porte de Goron, jetait au garçon d'écurie la bride de son cheval et pénétrait dans la chambre de Gilbert.
lw\ UtLLI-: AlUJliMlhUIi:
La vt'illt», (Ml renlrant, Ir l)aron aNail]iiis iiiif |iIiiim<; cl du jiajiiiM- sur Iffjncl il avait tracé ces quolcjUDs mots:
« Tenez pr^ts pour le 16 février les relais que vous m'avez promis et l'escorte dont vous disposez,
« AiiOMnz. »
Après avoir plié le billet, il l'avait posé sur sa table ut s'était endormi.
Quand Dégourdi entra, Gilbert venait à prine d'ouvrir les yeux.
Il se leva à la liAto, fit seller son cbeval, glissa le billet dans sou pourpoint et descendit.
Dix minutes après, il s'éloignait, suivi de François, et lançait sa monture au grand trot. Au bout d'une heure, il s'arrêta.
Ils étaient en rase campagne et pouvaient causer, sans qu'aucun indiscret vînt les surprendre.
Néanmoins, Gilbert promena autour de lui un regard investigateur. A l'horizon, personne que des paysans, préparant les labours pour les semailles du printemps.
11 tira de son pourpoint le billet qu'il y avait caché et le tendit à Dégourdi.
— Tu iras à Fontainebleau, lui dit-il, et tu remettras ce billet à M. de Nointcl. Je ne l'ai pas cacheté, afin que tu puisses le lire et répéter mol pour mot au comte ce qu'il renferme, dans le cas où tu le perdrais. Si, par hasard, — car il faut tout prévoir, — on t'arrêtait en chemin au nom du roi, ne fait aucune résistance, mais ne te laisse prendre sous aucun prétexte le billet dons tu es porteur!
— Gomment? demanda François, qui ne comprenait pas l'apparente contradiction qui résultait de cette recommandation.
— Tu déchireras le billet et tu l'avaleras, répondit Gilbert. Si l'on t'interroge, tu répondras que, las d'attendre à Paris le retour de ton maître, tu retournes chez la baronne de Prévalais. En dehors de cela, n'entre dans aucune explication. Est-ce compris?
— Parfaitement, fit Dégourdi.
— Va donc et fais en sorte de me rapporter une réponse demain soir ou après-demain au plus tard.
— Et pourquoi pas demain matin ? fit observer François.
— Parce que je ne crois pas que ton cheval ni toi, vous puissiez fournir cette longue traite en vingt-quatre heures.
— Bon, bon, nous verrons bien... fit Dégourdi, en relevant fièrement la tête.
Sur un signe de son maître, il s'élança, tenant à la main, tout ouvert, le billet que Gilbert lui avait remis et qu'il apprenait par cœur.
Au bout de quelques minutes, le baron, qui le suivait des yeux, le vil dispa-
raître au coin d'un petit bois. 11 tourna bride et reprit, tout pensif, la route de, Paris.
Ainsi, dans huit jours, il allait être obligé de quitter Henriette ! Comment la pauvre enfant accueillerait-elle cette nouvelle ? Ne serait-ce pas lui porter un nouveau coup?
Tout d'abord, il avait résolu de ne lui apprendre ce départ qu'à la dernière extrémité, mais il réfléchit que le plus sage était de l'y préparer d'avance, afm d'atténuer la douleur que cette séparation ne manquerait pas de lui causer.
Le soir même, il résolut de s'en ouvrir à elle.
— Ma chère Henriette, lui dit-il, il n'est pas de boniieur complet en ce bas monde, auquel il ne faille parfois s'arracher. Déjà je vous ai fait entendre que je ne m'appartenais pas entièrement; aujourd'hui je me vois dans la triste nécessité de vous apprendre que, d'un jour à l'autre, je serai forcé de vous quitter.
— Me quitter! Déjà! s'écria-t-elle avec terreur.
— Non pas encore, fit doucement Gilbert, et d'ailleurs ce ne sera pas pour longtemps, Savez-vous ce que vous devriez faire, si vous étiez raisonnable et si vous m'aimiez autant que je vous aime?
— Quoi donc? demanda la jeune fille, que ces bonnes paroles avaient calmée.
— Vous vous rétabliriez bien vite, afin de quitter Paris le plus tôt possible.
— Avec vous? Oh ! je partirais demain, s'il le fallait.
— Non pas avec moi, répondit Gilbert. Non pas demain, mais dans une huitaine de jours seulement.
— Dans huit jours? alors je serai forte, dit Henriette; mais, si je ne pars pas avec vous, où vous retrouverai-je?
— Dans la capitale de la Guyenne.
— A Montauban?
— Oui : le premier de nous deux qui arrivera attendra l'autre. Le voulezvous?
— Je ne le voudrais pas, mais, s'il le faut absolument..
— Absolument, vous l'avez dit.
— Alors je m'y résignerai, fit la pauvre enfant avec un gros soupir.
— Oui, mais il faut me promettre de ne pas vous inquiéter, de ne pas vous décourager surtout! D'ailleurs, nous n'y sommes pas encore. Nous avons huit longs jours devant nous; huit longs jours, pendant lesquels nous avons tout le temps de nous préparer à cette courte séparation. — Et je vous aimerai tant, je vous fatiguerai tellement de me l'entendre répéter, ajouta-t-il en souriant, que, vous verrez, vous ne serez pas fâchée d'être débarrassée de moi.
— Pouvcz-vous dire cela, même en riant, Gilbert ! dit-elle d'un ton de reproche.
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liWo se lut ri poussa im lon^ soupir.
— Savcz-vous ce (jui uu\ l'ail lopins de peine? repril-elle au jjoiil il'uu inouient.
— Non, qu'est-ce donc?
— C/esl (juo vous ayez dos secrets pour moi.
l*]l, comme le gentilhomme ouvrait la l)ou('lie jjour proltister :
— Oh! continua-t-olle, je sais bien que je ne suis pus encore votre femme, <liril est certaines choses que l'on ne peut pas coniier ù une petite lillo comme moi et pourtant jo voudrais hîs connaître, afin d'en partager le souci avec vous. (iOs choses, que vous no pouvez pas me dire, ont cei'tainement une grande importance ; elles sont peut-être grosses de dangers, puisque, dès à présent, vous n'osez pas venir en plein jour, de peur d'être reconnu. Ah! pourquoi no suis-je qu'une femme? Que n'ai-je la force, comme j'ai le courage! Que ne m'esl-il permis de partager avec vous ces dangers, qui me font plus trembler pour vous que si je les affrontais moi-même!...
— Je le voudrais comme vous, répondit Gilbert, ou plutôt je voudrais vous éviter ces angoisses. De même, je n'aurais pas de secret pour vous, s'il ne s'agissait que de moi ; mais les intérêts auquels je me suis dévoué sont d'un ordre plus élevé que les mesquines préoccupations d'un petit gentilhomme tel que moi. l'ourquoi défendez-vous ces intérêts, me direz-vous? Vous auriez raison, s'il ne s'agissait ici-bas que de végéter en égoïste, s'il ne fallait assigner à sa vie un but quelconque, et vous auriez d'autant plus raison que ce n'est pas l'ambition qui me guide, que je n'espère rien du dévouement dont ie fais preuve, sinon me rendre utile à mon pays et à mes amis.
— S'il en est ainsi, de cœur et d'esprit, je suis avec vous, Gilbert, dit Henriette avec noblesse.
— Rassurez-vous, du reste, continua le jeuue gentilhomme. Grâce aux précautions dont je me suis entouré, les dangers que je cours ne sont pas si grands que vous vous le figurez. N'ayez donc aucune crainte, chère Henriette. J'ai maintenant l'expérience de ce que nos ennemis osent tenter contre moi. Si je désire prendre une revanche éclatante des échecs que j'ai essuyés, je n'irai pas me jeter à l'élourdi dans les pièges qu'ils sont prêts à me tendre encore. On est bien fort, croyez-moi, lorsqu'on a pour soi Dieu, le devoir et la conscience.
Ce fut dans des entretiens du même genre que s'écoula toute la semaine. Maintenant que Gilbert ne se défendait plus contre les vives sympathies qui l'avaient attiré d'abord vers M"'' de la Modane, il était épris pour elle de l'amour le plus ardent et le plus sincère.
Sous l'influence de ces tendres empressements, Henriette se rétablissait k vue d'œil et redevenait ce qu'elle était jadis : la plus jolie, la plus espiègle et la plus heureuse jeune fille de France et de Navarre.
Aussi, lorsque, au bout de sept jours, c'est-à-dire le 15 février, Gilbert lui
annonça que le lendemain il était oblig-é de quitter Paris, Henriette ne voulut pas y rester un jour de plus, et déclara à son père qu'elle désirait retourner immédiatement à Aromitz, en passant par Montauban.
Le marquis était si heureux et le médecin lui avait si instamment recommandé de ne pas contrarier sa fille, qu'il y consentit. La comtesse ne voulut pas se séparer de sa nièce et résolut àe partir avec elle.
— Mais ton hôtel, tes meubles?... fit observer M. de la Modane.
— Je vais donner, aujourd'hui même, à mon procureur, l'ordre de les vendre et de m'en faire parvenir le prix à Aromitz.
— Soit! fit joyeusement le vieux gentilhomme. Et béni soit Dieu qui nous réunit enfin, après d'aussi rudes épreuves !
.'Ambroise Paré, qu'on avait consulté, déclara que ce voyage aiderait au rétablissement de la malade, qui avait besoin surtout de distractions.
En effet, Henriette se faisait une fête de ce départ. Elle sentait que Paris était pour Gilbert un séjour dangereux et se flattait de le retenir auprès d'elle, une fois qu'il l'aurait quitté.
Leurs adieux n'eurent rien de déchirant, car leur séparation ne devait pas être de longue durée. Dans quinze jours, au plus, ils comptaient se revoir.
Le jour même, Dégourdi, sur l'ordre de son maître, avait pris les devants et l'attendait à Villeneuve-Saint-Georges. Gilbert était donc absolument libre, lorsque le soir, après avoir bu, dans un dernier baiser, la larme qu'Henriette avait laissé couler, il regagna l'auberge de Goron.
— Mon ami, lui dit-il, je vous quitterai demain et je ne vous reverrai pas de lontemps, je l'espère, à moins que vous ne reveniez à Aromitz. Dans tous les cas, prenez cette bourse et, si jamais vous avez besoin du baron de Prévalais, n'oubliez pas que vous pouvez hardiment vous adresser à lui.
Comme on le pense bien, Gilbert n'avait pas perdu son temps pendant la semaine qui venait de s'écouler.
Lorsque, le lendemain même, ainsi qu'il l'avait promis. Dégourdi était revenu de Fon tainebleau, rapportant la réponse de M. de Nointel, le jeune gen tilhomme avait aussitôt commencé ses préparatifs de départ.
Il s'était fait amener chez Goron le cheval que lui avait donné le roi et avait fait vendre celui qu'il avait provisoirement acheté ; puis il s'était rendu à l'auberge du Soleil levant, où il avait laissé son argent, et avait réglé son compte avec maître Coquelicot.
Il venait de le quitter, lorsqu'il se trouva tout à coup face à face avec M. do Nogaret!
Gilbert essaya de l'éviter; mais le capitaine lui barra le passage.
— Eh! je ne me trompe pas! dit-il. C'est bien le baron de Prévalais que j'aperçois ! Comment! vous voilà de retour? Et depuis quand?
L'officier le regardait avec une insistance déplacée et accompagnait ses
LA in.i.rr Aiir.FNTiKUM
iiilfijiM'tions d'un souriro sarJoiiiiiue et déliant, (jni no plaisait guère à nolio hértis.
('•'pendant il se ccjnlint.
— Je ne fais que traverser Paris, répondit-il. Jo suis arrivé cm malin ol...
— Vous comptez sans doute allor chasser demain avec le roi?
— Où donc? demanda (lilbert le plus naïvemont possible.
— Mais ;\ Sainl-dcrniuin. Ne le savi«'z-vous pas/
— Non, monsieur.
— Bien vrai ?
— Je ne comprends pas, capitaine, répondit un peu sèchement le baron, que vous mettiez en doute ma parole de gentilhomme.
— C'est que j'ai de bonnes raisons pour cela, monsieur, répliqua M. de Nogaret.
— Je serais curieux de les connaître.
— Je vais donc vous satisfaire, mon jeune ami, car j'ai très présente à la mémoire la première chasse à laquelle vous avez assisté, il y a quatre mois... . ■ h :• .i .'t.
— El bien? fit le jeune gentilhomme avec impatience.
— Et je me rapj>elle, poursuivit le capitaine d'un ton railleur, que vous avez une alTection rare, à la chasse, pour les endroits où l'on ne chasse pas.
— Que voulez- vous dire? interrogea Gilbert, que la colère commençait à gagner.
— Eh quoi I s'écria M. de Nogaret, ne vous souvient-il plus que vous vous étiez si bien égaré, en compagnie du roi de Navarre, que j'ai été obligé dé me mettre à votre recherche? : o. i.'.: . j r/.:;??! îi.'Jr» :
— Je m'en souviens assez, monsieur, pour m'étonner encore qu'un gentilhomme tel que vous consente à jouer un rôle semblable.
— Quel rôle, monsieur de Prévalais?
— Celui d'un homme qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, répondit nettement le baron. '
— Oh! mais on dirait que vous voulez me chercher querelle? fit le capitaine en riant aux éclats.
— Vous vous trompez, monsieur. La preuve, c'est que j'ai tout fait pour vous éviter.
— C'était prudent, dit l'officier.
— Non, monsieur, c'était instinctif, riposta le gentilhomme. Je n'aime pas les espions.
M. de Nogaret pâlit.
— Monsieur, fit-il, vous venez de prononcer un mot que vous allez rétracter...
— Je ne rétracte jamais ce que j'ai dit.
— Maintenant, sire, me dit-elle j'espère que vous ferez honneur au souper que j'ai préparé.
— Alors tant pis pour vous, monsieur I Je me vois dans la pénible obligation de vous demander raison.
— Eh! comme il vous plaira, fit Gilbert avec humeur; mais alors dépêchons-nous. Il faut que je parte ce soir même,
— Vous ne partirez pas.
— Pourquoi ?
— Parce que, dans un instant, vous serez un homme mort.
LlV. 59. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 59
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