UNE VISITE AU LOUVRE
Pendant ce temps, Gilbert, sur les indications précieuses que lui avait fournies maître Coquelicot, avait fait venir chez lui le tailleur à la mode, afin de renouveler sa garde-robe, qui était en assez piteux état. Il était arrivé, en effet, dans le plus succinct équipag-e, sachant bien qu'il trouverait à Paris tout ce dont il avait besoin.
Il était précisément dans les meilleures dispositions du monde. Sa blessure, bien pansée, ne le faisait presque pas souffrir, grâce au fameux baume du capitaine, et la visite de Gilonne l'avait mis en belle humeur, — car, se disait-il avec quelque apparence de raison, elle ne serait pas venue ici si sa maîtresse ne l'y avait pas envoyée
Tout autre que lui se serait probablement montré fort irrité contre la fatalité qui, le jour même où il débarquait à Paris, lui avait fourni ce magnifique coup d'épée. Au contraire, il était tenté de s'en réjouir.
Non seulement sa blessure avait attiré sur lui l'attention de la plus admirable beauté qu'il eût jamais rencontré, mais encore elle lui avait permis de rendre le plus signalé des services au roi de Navarre.
A part les litres exceptionnels que lui donnait auprès d'Henri l'étroite amitié qui les avait unis dès l'enfance, il n'était pas fâché de se recommander auprès de lui d'un titre plus sérieux et plus récent. Or, il avait positivement sauvé la vie du reyot, ainsi qu'il l'appelait autrefois. Que pouvait-il demander de plus ?
Le court entretien qu'il avait eu avec le jeune roi l'avait bien un peu troublé dès l'abord, mais il ne s'était pas découragé pour cela. Il voulait se présenter au Louvre le jour même et soumettre à Henri le but réel du long voyage qu'il avait entrepris.
LA IIKMJ-: AKGENT11>RE
H no i)Ouvait pas croiriî qut^ lo roi do Navarre fût devenu co geiililhuinme fiivctlc, oisif, avide do plaisirs, coureur do ruelles, si singulièremenl d<'î.siiil6rossô dos biens do co monde, qu'il nuionçAt mAme à la couronne qui lui appartenait de droit. Il se llalt.iit (1(! le convertir au premier mot, diis qu'il lui aurait fait connaître les propositions dont il était porteur.
Ce fut donc avec une grande impatience qu'il attendit le tailleur auquel il s'était adressé, lilnfin, vers trois heures, on lui apporta lo costume de cour (ju'il avait commandé, ot on lui promit pour lo lendemain celui, non moins élégant mais infiniment plus résistant, qu'il comptait revêtir h l'ordinaire.
Malheureusement Gilbert était forcé de porter le bras en écharpe. Il aurait bien voulu s'en dispenser, tant il se sentait humilié de faire ses débuts à la cour en ce ridicule attirail ; mais, en dépit des précautions infinies avec lesquelhîs son laquais l'avait habillé, il avait tellement souffert, qu'il dut se résignera cette pénible extrémité. Il surmonta donc ses répugnances personnelles pour se vouer immédiatement à la mission dont il était chargé.
Quatre heures venaient de sonner quand il se présenta au Louvre.
On ne le connaissait pffs, il ne pouvait pas donner lo mot de passe au guichet : on refusa de le laisser entrer. Cependant, comme il insistait beaucoup et se recommandait du roi de JNavarre, un des hommes du poste consentit à aller prévenir le capitaine des gardes.
Gilbert, qui n'était point habitué à toutes ces formalités, s'impatientait fort et tourmentait la fine moustache dont sa lèvre était ombragée.
Pendant dix minutes, il arpenta fiévreusement l'espace étroit sur lequel s'ouvrait la porte du château royal. Enfin parut le capitaine des gardes !
En apercevant un gentilhomme si galamment accoutré, celui-ci vit à qui il avait affaire. Aussi, dès que Gilbert, après avoir décliné son nom, lui eût dit qu'il souhaitait parler au roi de Navarre, l'officier s'inclina avec courtoisie.
— Mais le roi de Navarre est-il prévenu de votre visite ? demanda-t-il seulement.
— Oui, monsieur, j'ai eu l'honneur de le voir hier soir et de lui annoncer que je me présenterais aujourd'hui chez lui.
— C'est différent. Veuillez me suivre, monsieur, fit le capitaine eh s'inclinant.
— A la bonne heure 1 pensa le jeune baron, qui lui rendit son salut en l'accompagnant de son plus gracieux sourire.
— Vous ne savez probablement pas où sont les appartements de Sa Majesté ? reprit l'officier après qu'ils eurent franchi la porte d'entrée.
— En effet, monsieur, je l'ignore.
— Peut-être est-ce la première fois que vous venez au Louvre?
— Vous l'avez deviné, monsieur.
Il sapprocha vivement, il ne se trompait pas! c'était bien Ja Belle Argentière
^ -Alors j'aurai l'honneur de vous accompagner, si vous Je permeltez, jusqu a la porte de Sa Majesté ?
-C'est mettre le comble à vos bontés, monsieur, balbutia Gilbert, confus et ravi.
En effet cela allait tout seul. Ce Louvre, qu'on lui avait dépeint comme infranchissable, s'ouvrait devant lui comme à souhait, et celui qui le guidait à
LiV. 7. F. ROY, édit. -. Reproduction interdite. y
50 LA ni;i.ij'; .\U(ii..\ i ii.iik
trav(>rs ]>'<, ini'Miulrcs du cliàleau, cluil ritdii-irr inèiiKi à (jiii la ^-.inN' m t-l.iil riMiiisr.
(lilIxM't .s'avan{;ail donc, coiili.inl dins I liciirciiae issin; d'iiiH' <'iitr('|)iisi! romnioiîcéc sous do riauts auspices, lorsfju'il vit Tofficior qui lo jircrédait, siî ran^cu' prùcipilammcnt rouLre lo mur et so découvrir avoc un respoct profond.
(lilhnrt ne crut pas dôrogor en imitant les mouvements du rapilain«».
Il vit alors venir uiio femme Hgèo do cinquante-deux ans onviron, oiiliôromcnl hahillt'o do velours noir, et qui était suivie de doux autres femmes, jeunes celli's-Ià, et parées do leurs plus hcaux atours.
Cette femme jeta sur Gilbert, en passant h côté de lui, un re^-ard déliant; puis, étonnée sans doute do no pas le connaître, <'Ile s'arrêta, sans dissimuler un mouvement do surprise.
— Où allez-vous donc, monsieur de Xogarct 'i demanda-t-ello au capitaine.
— Je vais accompagner ce gentilhomme chez Sa Majesté lo roi de Navarre.
— Ah ! fort bien, ce jeune seigneur ne connaît donc pas lo chemin des appartements du roi ?
— Non, madame, répondit Gilbert sans savoir à qui il parlait, je suis arrivé d'hier seulenient à Paris.
— Va le baron de Prévalais a eu Thonneur, parait-il, de voir hier soir Sa Majesté, qui lui a donné rendez-vous pour aujourd'hui, ajouta M. de Nogarot.
— En vérité! fit vivement la dame vêtue de noir, monsieur le baron a eu l'insigne honneur de voir hier soir le roi de Navarre ?
— Ce gentilhomme me l'a affirmé, répondit le capitaine des gardes. Votre Majesté peut l'interroger elle-même.
Votre Majesté ! Gilbert se sentit froid dans le dos, en entendant prononcer CCS deux mots. C'était donc devant la reine-mère qu'il se trouvait?
— Oh ! fit Catherine avec un sourire railleur, je ne ferai pas à un gentilhomme l'injure de douter de sa parole. Il a certainement eu, hier soir, l'honneur de voirie roi de Navarre.
Elle n'avait pas cessé do fixer sur lui son regard soupçonneux, depuis qu'elle se trouvait en présence de Gilbert. L'écharpo qui soutenait le bras du jeune baron avait attiré son attention. Elle feignit pourtant de s'en apercevoir à l'instant même.
— Mais que vois-je? s'écria-t-elle. Vous êtes blessé, monsieur?
— Oui, madame, s'empressa de répondre Gilbert. Hier, au moment où j'entrais dans Paris, mon cheval a pris peur, s'est cabré et a manqué des quatre pieds à la fois. Je suis naturellement tombé avec lui, et si malheureusement que je me suis luxé l'épaule droite.
— Voilà un début malheureux et qui vous aurait fait reculer sans doute si vous aviez été superstitieux, monsieur, dit Catherine sur un ton d'ironie
LA BELLE ARGENÏIÉRE 51
amère ; mais je m'aperçois que vous ne croyez pas aux présages, et je vous en fait mon compliment.
A ces mots, elle salua d'un lég^er signe de têle et fit un pas en avant ; puis, s'arrêtant presque aussitôt :
— Je ne veux pas vous retarder plus longtemps, monsieur, reprit-elle; mais j'espère bien que vous viendrez me saluer, en compagnie du roi de Navarre, avant de sortir du Louvre.
— C'est un trop g-rand honneur pour que j'y manque, madame, fit Gilbert en saluant avec grâce.
Catherine s'éloigna, suivie de ses deux dames d'honneur, tandis que M. de Nogaret entraînait Gilbert et lui faisait franchir les deux étages qui conduisaient aux appartements du roi.
Cet appartement, comme presque tous ceux qui étaient occupés par des gentilshommes appelés à l'insigne honneur de demeurer au Louvre, ne se composait absolument que de deux pièces et d'un petit cabinet, qui servait Je garde-robe.
Dans la première pièce se tenait le valet de chambre du roi, à qui Gilbert fut obligé de décliner à nouveau ses noms et ses qualités.
11 n'attendit pas longtemps.
Par la porte ouverte, Henri avait reconnu la voix de son ami d'enfance. Il courut vivement à sa rencontre, lui prit les deux mains et l'entraîna dans aa chambre.
— Enfin ! nous allons donc pouvoir causer ! s'écria Gilbert.
— Sans doute, fit Henri qui ne semblait pas disposé aux épanchements ; mais auparavant, réponds-moi : comment es-tu entré au Louvre? Qui t'a conduit ici ?
— Oh! c'est bien simple. Je me suis recommandé de votre nom au guichet, on a envoyé chercher M. de Nogaret et c'est lui-même qui m'a accompagné...
— Lui ! Tu le connaissais donc ?
— • Pas le moins du monde.
— Alors tu savais son nom?
— Je ne l'avais jamais entendu prononcer.
— Mais qui te l'a appris ? 1 1
— C'est la reine-mère qui l'a prononcé devant moi.
— Tu l'as donc vue ?
— Oui, je l'ai rencontrée dans le corridor, en venant chez Votre Majesté.
— Ah ! fit le roi dont le front se rembrunit aussitôt. Elle t'a parlé ? Le baron lui raconta mot pour mot les quelques paroles qu'il avait échangées
avec Catherine.
Henri ne cacha pas l'inquiétude que cette nouvelle lui causait.
— Alors, elle a tout deviné, pensa-t-il. Elle sait que Gilbert m'a rencontré
LA liLLLi: AilliLNllERE
hier sous li's fi-iuMn's de lu lU.'lhî Ai'gt!nli(M't\ qu'il s'osl halUi pour moi, «ju'il a élu blessé el (jne c'est lui qui a fait échouer la lenlulivo d'assassinat qu'elle avait propuiéo... Ventro-saint-j^^'is ! voih'i qui n'est pas plus gai pour ce pauvre Gilljort (jut' pour un)i !
Tiilbertle ref;ardail, tout étonné d(î la réccjjtion qui lui était faite.
Ku ellct, IliMiri ne songeait qu'à conjurer l'orage que (jilbert avait, sans le vouloir, amoncelé sur leurs tètes. 11 promenait dans sacliambre un regard inquiet, prêtait l'oreille an nioindi'e bruit, marcluiit avec agitation et se rapprochait de temps en temps de la jiorle qui communiquait avec la pièce voisine, pour s'assurer que Pascal no les écoutait pas.
C'est qu'il avait le droit de se délier de tout, la pauvre reyot! Quand il était venu à la cour de France avec Jeanne d'Albert, sa mère, Henri avait amené avec lui un honnête et brave serviteur, originaire des montagnes de la Navarre et qui se nommait Ortlion.
Cet Ortbon était aveuglément dévoué au reyot. Par malheur, depuis plus de dix-huit mois, Orlhon avait disparu, sans qu'il eût été possible au jeune roi de savoir ce que cet excellent serviteur était devenu. Il soupçonnait bien la reinemère d'avoir contribué à cotte disparition, c'est-à-dire d'avoir fait assassiner ou étrangler Orthon, mais il n'en était pas sur. Cependant il n'avait pas voulu faire revenir auprès de lui un autre valet, de peur qu'il ne subît le sort du premier.
D'ailleurs, dès qu'il avait manifesté quelque inquiétude sur le compte d"Or- Ihon, Catherine s'était empressée de lui offrir Pascal, un de ses propres serviteurs, dont elle vantait le zèle et l'habileté. Henri s'était bien gardé de le refuser ; mais s'il avait recours aux services de cette créature de la reine-mère, il se gardait bien de laisser échapper en sa présence la moindre parole compromettante.
Quant à Gilbert, qui ignorait tous ces détails, il ne songeait qu'à s'acquitter de la mission dont il était chargé.
Au bout de quelques instants, il crut donc devoir reprendre la conversation au point où il l'avait laissé la veille.
— Maintenant, dit-il en s'affermissant sur son siège, revenons à ce que je vous disais hier soir.
— Un moment ! fit Henri en l'arrêtant aussitôt. Avant tout, permets-moi de te féliciter de l'incroyable métamorphose que tu as subie. Corbleu ! mon cher, te voilà aussi élégamment attifé que les plus nches seigneurs de la cour! A la bonne heure ! Je vois que tu as suivi mes conseils et que tu n'as pas renoncé à plaire. Je te fais compliment, ami Gilbert. Avec une tournure comme la tienne et des habits si savamment ajustés, te voilà en passe de devenir un gentilhomme à la mode.
— Je vous remercie, sire, mais...
— Je t'ai déjà dit de ne pas m' appeler ainsi, mon ami. On ne salue pas de ce titre pompeux un roi sans couronne.
— Cependant, sire, M. de Nogaret dit, en parlant de vous, Sa Majesté, et Catherine elle-même...
— Oh I ce sont là des propos de cour et qui ne tirent pas à conséquence, interrompit Henri, tandis que dans ta bouche on pourrait leur donner une interprétalion qu'ils n'ont pas réellement.
— Soit, j'obéirai aux ordres de Votre Ma... je veux dire aux ordres que vous me donnez, mon cher Henri. Donc, toute formule de respect à part, causons comme deux bons amis que nous sommes.
— C'est que... je n'ai pas beaucoup le temps, mon cher Gilbert... balbutia le roi de Navarre. H y a grande chasse à Saint-Germain dans deux jours, et, quoique j'aie fait de grands progrès sous le règne de feu mon frère Charles, je ne suis pas encore très expert en vénerie. Or, je ne veux pas, aux yeux de mon frère Henri, passer pour un novice, et j'étais en train de parcourir, quand tu es entré, certain livre fort intéressant sur la chasse au vol. Je te demanderai même la permission de continuer.
— Comment! fit le baron étonné, sans vouloir rien entendre...
— Mais pour que la visite que tu as bien voulu me faire ne soit pas perdue, continua Henri, je vais, si tu le veux bien, te présenter à Marguerite, mafemme, que tu ne connais pas. C'est une fort belle personne, tu le verras ; pleine d'esprit, tu en jugeras; et que je te donne pour la plus savante princesse qui soit sous \a calotte des cieux. Dans un quart d'heure, j'irai te rejoindre et nous irons saluer ensemble, avant ton départ, mon excellente mère, madame Catherine de Médicis.
En disant ces mots, Henri se dirigeait vers la porte. Et comme Gilbert, plus irrité encore que stupéfait, ne savait s'il devait s'éloignera tout jamais ou suivre le roi Navarre :
— Viens-tu ? lui demanda Henri, le visage riant.
Gilbert le suivit, mais il ne put réprimer un geste de colère.
Henri ne le vit pas ou feignit de ne pas le voir, car, s'appuyant avec la familiarité d'autrefois sur l'épaule du gentilhomme, il traversa la pièce dans laquelle se tenait Pascal, descendit un étage et frappa à la porte de Marguerite.
— Ta maîtresse est-elle là? demanda-t-il à la camériste qui se présenta.
— Oui, sire.
— Eh bien! informe-toi si elle veut recevoir un de mes bons amis. La femme de chambre s'éloigna et revint presque aussitôt.
— - La reine attend Votre Majesté, dit-elle.
Ut-nri s'avança et pénétra dans la chambre de Marguerite.
— Ma bonne Margot, dit-il, permettez-moi de vous présenter un de mes uKiiileurs amis, de qui je vous ai parlé quelquefois : le baron Gilbert de Préva valais.
— Vous, inousioiii'! s'écria la roiiir, cominciil, c'«*sl voiisl Oli! jo vous coniiuis (It'jiuis loiii^lciniis ! Sa .Mujcslc It; roi d»' iNavarn; m'a fort souvciil iMitro- Ilmiuo ilo vous, lorsiju'il évoquail les souvruirs du son li(;ur(!US(î eufaurc .)(! sais quo vous 6los un g"onlilliomuu' beau, bon, coura^rux cL dévoué. Soyez lo Iji^'iivenu auprès do nous !
— Fort bien, fil Ilciiri. Alors, ])uis(iuo la coiinaissatice est lailo, jo rulouriu! à mou livre do véiiori»*. Dans un (juarl d lu'uro, onvirou, je reviendrai.
11 sortit à ces mots, laissaui Gilbert, confondu, seul avec Marj^uerito. Fllo regarda le gentilhomme, dont elle devina aussilôL le courroux et l'éton. ncmt'ut.
— Vous êtes récemment arrivé à Paris, monsieur/ dcmaiida-t-clic.
— D'hier seulement, madame, répondit Gilbert avec humeur, et jo commence à croire que j'aurais sagement fait de n'y pas venir.
— Pourquoi, monsieur? Y avez-vous été mal accueilli? Mais, eu ellcl, vous êtes blessé. Serait-ce depuis voire arrivée...
— Permeltez-moi de ne pas vous répondre, madame, car je m'aperçois qu'à la cour de France il faut bien se garder de parler avec la franchise à laquelle nous sommes habitués dans la Navarre.
Marguerite fut convaincue qu'un nuage s'était élevé entre Henri et le jeuue gentilhomme.
Elle alla s'assurer que personne ne ]iouvail l'entendre et revint auprès de Gilbert.
— Je reconnais, monsieur, dit-elle, qu'on ne saurait être trop prudent, ici comme ailleurs; mais chez moi, vous pouvez parler sans crainte. Je puis vous l'aflirmer, le roi de Navarre n'a pas meilleure amie que moi.
— Pour la vie qu'il mène, le roi n'a pas besoin d'amis, répliqua le baron. Le moindre compagnon de plaisir fera bien mieux son affaire.
— Vous avez donc à vous plaindre de lui?
— Du tout, madame. Au contraire. A peine ai-je mis le pied à Paris, qu'Henri m'offre de me présenter à la cour, de me faire assister à toutes les fêtes... J'aurais, en vérité, bien mauvaise grâce à ne pas me réjouir d'un tel honneur, et voilà une occupation tout à fait digne d'un gentilhomme.
, — Monsieur, dil Marguerite d'une voix grave, vous me trompez. Vous êtes irrité contre le roi. Ne cherchez pas à le nier : votre irritation se trahit dans vos gestes et dans vos paroles. Eh bien! je vous en conjure, apprenez-moi ce qui s'est passé ! Ne vous pressez pas trop d'accuser celui qui n'a peut-être plus auprès de lui de véritable ami que vous, qui vous estime et qui vous aime plus que tout autre.
— Lui! fit Gilbert, en haussant les épaules. A peine ai-je ouvert la bouche que... Mais à quoi bon récriminer? reprit-il, sans achever la phrase qu'il avait
LA BELLE ARGENTIEllE 55
commencée. Le roi de Navarre esl libre de perdre sa couronne aussi gaiement qu'il lui plaira.
— Perdre sa couronne, dites-vous? fit Marguerite si bas que Gilbert l'entendit à peine. Est-ce que vraiment ce danger est à craindre ?
— Eh ! comment ne le redoulerait-ii pas, madame, après l'abandon dans lequel il laisse ses plus chauds partisans?
— Ecoutez, monsieur, supplia la reine. Au nom de l'amilié qui vous unit au roi, ne me cachez rien! Ce qu'Henri n'a pas pu, ou n'a pas osé entendre, je suis prête à l'écouter, à le lui répéter. Qui sait si ce n'est pas dans ce but qu'il vous a conduit vers moi? Ah! vous ne vous figurez pas, monsieur... c'est que nulle part, comme au Louvre, on ne peut dire avec plus de raison que les murs ont des oreilles !
Gilbert fut effrayé du ton sur lequel la reine avait prononcé ces paroles. Il eut un pressentiment de la vérité. Peut-être, en effet, Henri ne l'avait-il empêché de parler que par excès de prudence.
Le jeune baron était fort troublé. Il voyait la jeune reine, belle et suppliante, se traîner presque à ses genoux pour désarmer sa colère et solliciter ses confidences.
Il était sérieusement ému.
Marguerite s'en aperçut et résolut de frapper le dernier coup.
— Vous vous défiez de moi^ continua-t-elle. On vous a dit sans doute que je ne vivais pas en bonne intelligence avec Sa Majesté... C'est un peu vrai. Vous savez comment et dans quelles circonstances s'est accompli un mariage pour lequel nous n'avions de goût ni l'un ni l'autre. Donc nous ne vivons pas précisément dans l'étroite intimité qui préside ordinairement à ces sortes d'union, je le reconnais encore. Mais je vous affirme que je tiens mon mari en grande affection, que je l'aime de toute la violence des persécutions dont il est l'objet, que je lutterai avec lui contre tous ses ennemis, quels qu'ils soient, et qu'il n'a pas, parmi ses amis les plus dévoués, d'allié plus loyal et plus sincère que la fille des Valois !
Gagné par ces chaleureuses protestations, Gilbert n'hésita plus.
— Eh bien! madame, dit-il résolument, écoutez-moi. Marguerite se rapprocha curieusement.
— Et d'abord, madame, commença le gentilhomme, qu'il soit bien convenu entre nous que Sa Majesté le roi de Navarre n'est pas plus votre mari que vous n'êtes sa femme. C'est un ami commun, auquel nous nous intéressons tous les deux.
— C'est précisément ce que j'ai voulu vous faire entendre.
— Donc, dit Gilbert, il est bon que je vous apprenne comment, hier soir, j'ai rencontré Henri et de quel danger jo l'ai miraculeusement sauvé.
no I. \ liKU-K Ail(iKi\ i IKIll-:
H lui lit alors lo récil des circoiisUuirt'S (|tii uviiiiMil jn'rct'îilé ol suivi lo (:uiiil);it (jtrils avaient livri' sous les fouèlrcs do la \\r\U' Ai>;«Mili?îre.
— Al\ ! s'i'-n ia Marguorito oulhousiasmôc, il lu'avail hiou dit (iiiil |titiivail complcr sur vous !
— No vous réjouissez pas trop, madame, fit observer (iilherl, car le premiei" mol quo j'ai prouonco tout à l'iieure, en arrivant au Louvre, a été une maladresse.
Et il lui raconta comment il avait rencontré la reine-mère, et (pielles paroles imprudentes il avait laissé échapper.
— (leci n'est rien, dit-elle, Henri se tirera de là sans effort. Le principal est qu'il soit sorti sain et sauf do l'embuscade qu'on lui avait préparée.
— Maintenant, reprit Ciilbert, je ne vous cacherai pas dans quel but je suis venu trouver le roi d(; iNavarre.
« Vous n'ignorez certainement rien do ce qui se passe. Le duc d'Alençon, jaloux des préférences que Catherine affiche pour son fils Henri, furieux de l'abandon dans lequel on lo laisse, aigri par l'antipathie irrécusable que lui témoigne le roi son frère, s'est enfui de la cour depuis quinze jours, pour se joindre aux mécontents.
— Je sais cela, oui, mionsieur, dit Marguerite.
— Or, le duc d'Alençon, qui se fait appeler à son tour duc d'Anjou, depuis qu'il s'est mis à la tête d'un parti, porte incontestablement un grand nom, mais il n'est personnellement pas assez haut placé dans l'estime de nos principaux chefs pour les entraîner irrésistiblement à sa suite.
— Ah ! vous croyez? fit la reine qui parut respirer plus librement.
— J'en suis d'autant plus certain, madame, que je suis au nombre de ceux que l'on appelle les mécontents, et que je suis honoré de la confiance de quelques-uns des chefs principaux dont je vous parlais à l'instant. Cette confiance, je la dois certainement bien plutôt à l'amitié qui m'unit depuis quinze ans au roi de Navarre qu'à mon propre mérite. Je ne me fais pas illusion à cet égard. Or, les mécontents n'ont pas encore renoncé à placer Henri à leur tête, et je vais vous expliquer la cause de leur entêtement.
Marguerite prêta une oreille attentive.
— Vous ne croyez certainement pas, madame, poursuivit Gilbert, que les huguenots aient complètement oublié les massacres de la Saint-Barthélémy, ni que la vieille haine qui divisait il y a trois ans les protestants et les catholiques se soit apaisée comme par enchantement. Aussi, si le duc d'Alençon présente une surface suffisante aux yeux des catholiques modérés qui figurent parmi les mécontents, il n'inspire pas aux protestants la même confiance, bien qu'il ait eu soin de prendre le prince de Condé pour général en chef.
« Au contraire, la situation d'Henri de Navarre, telle que les événements l'ont créée, semble faite à souhait pour satisfaire les deux partis.
LA 13ELLE ARGENTIERE
Gilbert lui présenta l'eau bénite; elle effleura sa main et s'inclina sans oser lever les yeux sur lui.
« Si les catholiques n'ont dans sa conversion qu'une foi peu robuste, ils ne peuvent nier qu'il pratique sa nouvelle religion avec une grande exactitude. Quant aux protestants, ils sont convaincus que le roi de Navarre n'a abjuré que par la contrainte et que le premier usage qu'il fera de sa liberté sera de rentrer dans la religion de ses pères.
« Donc, de tous côtés, c'est sur lui que sont fixés tous les regards. Il est temps encore pour lui de se déclarer, mais dans six mois il sera peut-être trop tard.
LlV. 8. y. ROY, édit. — ReproduotioB iaterdite. 8
Qu il s»' pidiioiicc el, dès (If'inuiii, mdii aculcuifnl Juaii-C^asimir et le j»rinco do Coudé sDTil [uf'la à se ranj^rr sdiis sa hntinière, mais M. do iMoiilmorciiry, le j;oiivrriuîiir (lu liaiiguoduc, qui hésilo «'iicore, a promis de so joindn; a lui. Jo lai vu il y a ([uiiizo jours à peine; il m'a autorisé à porter son adijésioti au roi do Navarre. Maiiiti-nanl, madame, que duis-je faiic? C'est k vous <pie je m'en raiiporlf.
— Monsieur, rejion lit Marguerite, je vous renuMcie d'abord, au nom du roi de Navarre, du zèle et du dévouement dont vous lui donnez la preuve. Je n'oublierai pas, soyez-en sûr, do lui réjiéter tout ce que vous vouez de me confier; mais je ne saïu'ais prendre sur moi de vous répondre sur un sujet aussi grave. Dès qu'Henri en trouvera l'occasion, je vous garantis qu'il ne manquera pas de le faire lui-môme.
A peine avait-elle achevé ces paroles que le roi entra.
Son premier regard fut pour Gilbert, sur le visage de qui toute trace de colère avait disparu. Ensuite il interrogea Marguerite, qui échangea avec lui un
signe d'intelligence.
— Allons, Gilbert, fit Henri, viens avec moi présenter tes hommages à mon excellente belle-mère. Je regrette de t'arracher aux douceurs de la conversation de Marguerite, mais tu te rattraperas une autre fois. Ah! c'est que Marguerite est une grande charmeuse, vois-tu 1 Je te l'avais bien dit...
El, tout en disant ces mots, il poussait vers la porte le jeune baron, qui eut à peine le temps de saluer la reine.
Hs se dirigèrent vers rappartement de Catherine, chez laquelle ils furent introduits sur-le-champ.
— Bon ! je vois qu'on nous attendait avec une certaine impatience, glissa Henri à l'oreille de Gilbert.
— Ah ! c'est vous, Henri? dit négligemment la reine-mère en les ajtercevanl. Venez donc que je vous félicite. Vous avez des amis qui ne reculent devant rien pour vous présenter leurs devoirs.
— Si c'est du baron de Prévalais que Votre Majesté veut parler, répondit Henri, vous serez moins étonnée de l'empressement qu'il met à me voir, quand vous saurez qu'il est un de mes amis d'en'ancc.
— En vérité 1
— Oui, madame, nous avons appris ensemble pendant huit ans l'escrime et l'équitation. J'ajouterai que son empressement à venir au Louvre est d'autant plus naturel que c'est moi qui, le premier, lui ai rendu visite hier soir.
— Vous, Henri? Comment cela?
— Oh! par le plus grand. des hasards. J'étais allé faire une promenade à travers Paris, quand, en passant devant l'auberge du Soicil levant, j'ai aperçu m >n ami Gilbert, se Hvrant aux béatitudes de la digestion. Me jeter dans ses bras a été l'afTaire d'un instant. Malheureusement, la joie que j'éprouvais de le
revoir m'avait ompêché de remarquer qu'il avait le bras en écharpe... Aussi a-t-il poussé un cii...
— En eiïet, dit Catherine furieuse, car elle s'était imaginé les confondre. J'ai tout à l'heure aperçu le baron de Prévalais et j'avais vu, sur-le-champ, moi qui ne le connais pas depuis l'enfance, qu'il était blessé au bras droit, le bras qui manie l'épée.
— Est-ce au bras droit? fit Henri en se tournant vers Gilbert. Oui, ma foi! Vous avez de bons yeux, madame ma mère!
— Meilleurs que vous ne croyez, mon bien-aimé fils, répliqua Catherine avec dépit.
— Je vous en fais compliment, madame. Alors vous avez pu remarquer également que mon pauvre Gilbert a une mine excellente et qu'il ne souffre pas trop de sa chute, — car il faut dire qu'hier, en rentrant à Paris, son cheval...
— Oh! je connais l'histoire, interrompit sèchement la reine-mère.
— Vraiment? Par qui donc, madame? Est-ce que, dans le court instant d'entretien dont vous lui avez fait la faveur, le baron a raconté à Votre Majesté...
— L'accident dont il a été victime, oui, mon cher fils.
— Alors, je n'ai plus rien à vous apprendre, madame, dit le roi. Il ne me reste qu'à solliciter votre bienveillance en faveur d'un des meilleurs gentilshommes de France. Il est jeune et bien tourné, il ne demande qu'à s'amuser, je lui ai promis que les occasions ne lui manqueraient pas; j'ose espérer que Votre Majesté m'aidera à tenir ma promesse.
— De grand cœur, fit Catherine. Je regrette même de ne pouvoir pas le loger au Louvre, ajouta-t-elle avec une intention marquée, afin de voir plus près de nous un gentilhomme qui, sans doute, n'hésiterait pas à risquer sa vie pour votre salut.
— J'en suis persuadé, assura Henri.
— Moi aussi, dit gravement la reine -mère, en fixant sur Gilbert son regard perçant.
Le roi de Navarre prit alors la main du baron de Prévalais, et, tous les deux, ils s'inclinèrent cérémonieusement devant elle.
— Oufl s'écria Henri dès qu'il fut sorti. Elle n'en croit pas un mot, mais noua nous en sommes tirés mieux que je ne l'espérais. A bientôt, Gilbert!
A ces mots, certain que quelqu'un l'épiait à la porte de la reine-mère, il serra la main du gentilhomme et regagna son appartement.
Quant à Gilbert, il ne respira réellement qu'après avoir franchi le guichet du Louvre. Il lui sembla qu'il sortait de prison.
Il suivit, tout pensif, le même chemin qu'il avait parcouru une heure plus tôt, très perplexe et ne sachant au juste quelle résolution prendre.
— Dois-je rester à Paris et y poursuivre le but que je me suis proposé d'atteindre? se demandait-il. Sans donte les paroles de Marguerite sont faites
pour m'y cnooiira^cr, mais est-il liicri Cfrlaiti (|iril.'iiri parlage ses 'hUa'.s, soil souliMui [)i\v la mclîmo amliilion? En co cas, il la dissinmlorait l)iori lialjili'meul, puisque moi, son meillciir ami, je n'ai pas |iii m'en assurer. Tant s'en faut même! Je serais pliilùt disposé à douter de lui qu'à me livrer sotlemeut... Ma foi! jt^ crois que le plus sage serait encore de repartir demain pour la Navarre...
Comme il achevait ces paroles, on longeant l'église Sainl-Gormain-l'Auxerrois, il leva les yeux et aperçut un groupe do deux femmes, qui attira son attention.
Elles rranchissaient péniblement les degrés de la petite porte latéral*,*. L'une d'elles, richement vêtue, s'ajtpuyait sur le bras de sa servante et boitait légèrement.
Le cœur de Gilbert battit avec force. Il avait cru reconnaître dans cette grande dame celle à qui il n'avait pour ainsi dire pas cessé de penser depuis vingt heures.
Il s'approcha vivement et n'eut pas de peine à la rejoindre. Mais ouil II ne se trompait pas! c'était bien la Belle Argentière!