CAUSERIES INTIMES
Léona avait certainement vu et reconnu le jeune gentilhomme ; mais, sans affectation, elle détourna la tête et pénétra dans l'église.
Gilbert courut vers le bénitier, y trempa l'extrémité de sa main gauche et la présenta à la Belle Argentière.
Elle eut un instant d'hésitation, puis, sans lever les yeux, elle toucha du bout de ses doigts roses la main que le baron tendait vers elle et s'éloigna aussitôt, en dessinant le signe de la croix.
Elle alla se placer devant la chaise qui lui était réservée, sur laquelle sa camériste posa un coussin de velours grenat, garni d'une torsade et de glands d'argent.
Elle allait se mettre en prières, lorsque Gilonne se pencha vers elle.
— Madame, lui dit-elle à demi-voix, j'ai une ou deux courses à faire dans le quarlier, seriez-vous assez bonne pour m'accorder cinq minutes ?
i Léona la regarda bien en face. On aurait juré qu'elle ne croyait pas au prétexte que Gilonne venait d'invoquer. La camériste supporta ce regard avec un calme si parfait et une candeur si sereine, que la jeune femme lui accorda la permission qu'elle demandait.
— Allez ! fit-elle ; mais je ne vous donne pas une minute de plus.
Gilonne la remercia par une gracieuse révérence et s'éloigna.
Gilbert ne la vit pas disparaître sans un certain étonnement; mais il résolut de mettre à profit le- tête-à-tête que le hasard lui ménageait.
Il se rapprocha de Léona, et, retenant son haleine, il la contempla pendant quelques secondes dans une sorte d'extase muette.
La Belle Argenlière était blonde, de ce blond fauve qu'on appelait alors le blond vénitien, et que Rubens a si chaudement rendu. A travers les vitraux de l'église, pénétraient les rayons du soleil couchant, qui jetaient dans cette opulente chevelure des effluves d'or et d'azur.
Son front mat, terminé par deux sourcils noirs, finement arqués, semblait entouré d'une auréole nuageuse dans laquelle se jouait capricieusement la lumière. On ne pouvait distinguer ses grands yeux noirs, dont ses longs cils soyeux voilaient l'éclat ; mais Gilbert les avait assez vus la veille, pour juger de leur douceur et de leur expression. Le nez, irréprochable de régularité, et dont les narines roses avaient une excessive mobilité, tombait droit sur une bouche petite, aux lèvres pleines et colorées. Le menton rond, creusé d'une imperceptible fossette, était quelque peu saillant et indiquait une grande force de caractère.
L'ovale pur de cet adorable visage faisait ressortir la délicatesse des traits et révélait la pureté de la race. Le col, blanc, souple, onduleux, se courbait légèrement en avant. Les épaules, harmonieusement arrondies, s'effaçaient avec grâce, comme pour permettre au corsage de mieux développer ses splendeurs marmoréennes.
La taille se dessinait dans toute son aristocratique élégance, sous la mantille de dentelle noire à l'espagnole qui drapait sur elle, sans la cacher, ses inextricables arabesques.
Penchée sur sa chaise, agenouillée sur son coussin, Léona avait appuyé ses coudes sur le dossier et joint. Tune contre l'autre, ses deux mains. Le baron put donc admirer à l'aise l'éclatante blancheur de ces doigts longs et effilés, quelque peu relevés à leur extrémité, et sous les ongles desquels on voyait le sang courir. C'était bien, dans toute l'acception du mot, une véritable main de patricienne.
Ce minutieux, quoique rapide examen, fît comprendre à Gilbert que la Belle Argentière n'était pas une simple boutiquière, élevée par la faveur d'une reine à un rang auquel sa naissance lui aurait interdit de prétendre. Elle était au contraire douée d'une si souveraine élégance, ses formes étaient si parfaites, ses traits si beaux et si réguliers, qu'on l'aurait prise plutôt pour une de ces déesses, que la mythologie se plaisait jadis à faire descendre sur la terre, pour y prendre leur part de nos passions et de nos faiblesses.
Le jeune gentilhomme s'inclina respectueusement devant elle.
G2 LA iniLM': A m; i:\Tii: Il K
— .If vous (lomnnde pardon, madnmi*. lui dil-il, de Irotildcr vulro jiicMix rci'iH'ilItiiKMit, mais jn voiix rciruTcirr cm hioiilinin'iix hasard (jiii m'a conduit aiijoiird'lmi eucon» sur vos pas. .lo no voudrais pas rire tin imporlmi ni un indiscrt'l, madame; mais osorai-jo vous demander si vous ne soullVez pas trop de l'accidont dont je vous ai rendue victime?
Fi/'oua leva sur lui ses yotix noirs, superbes v.l brillants d'indi.tiii.ition, sous l'éclat dominateur des(piels (iilbert se courba.
Elle allait se détourner sans répondre. En toute autre circonstance, elle n'aurait certainement accueilli qu'avec un silence dédaigneux la hardiesse injurieuse dont le baron avait Fait preuve; mais, on l'a vu, elle était vivement intriguée de savoir comment Gilbert et le roi de Navarre s'étaient trouvés ensemble dans la rue liaillet.
Or elle n'avait pas pu se rendre au Louvre dans la journée, puisque à peine avait-elle eu la force de se traîner jusqu'à l'éj^lise. Y fût-elle allée, d'ailleurs, elle n'y aurait peut-être pas rencontré Henri, ou Henri ne lui aurait répondu que ce qu'il aurait voulu.
Elle se persuada que Gilbert lui dirait la vérité. Elle avait le plus grand désir de la connaître... la curiosité l'emporta.
— Je vous remercie, monsieur, répondit-elle, en adoucissant l'expression du regard sévère dont elle l'avait enveloppé, je vais bien ou à peu près bien, puisque j'ai pu risquer quelques pas hors chex moi. Aussi n'est-ce pas de mol qu'il s'agit, mais de vous, qui êtes assez grièvement blessé pour porter le bras en écharpe, — et qui l'avez été, ajouta-t-elle avec embarras, dans des circonstances... que je ne connais pas, mais que je tremble d'avoir devinées en partie...
— Vous êtes trop bonne de vous inquiéter de semblables misères, madame, prolesla Gilbert. Vous voyez que, de mon côté, je ne cours aucun danger...
— Et j'en suis heureuse au delà de toute expression, monsieur, interrompit-elle sans oser le regarder en face, car... si je ne me suis pas trompée... c'est hier soir...
— Oui, madame.
— Sous mes fenêtres? interrogea-t-elle d'une voix tremblante.
— C'est vrai, madame, avoua le jeune gentilhomme encore plus confus.
— Alors, monsieur, répliqua-t-elle, enhardie par l'humilité du pauvre garçon et reprenant toute son assurance. pourriez-vous me dire par quel singulier caprice du hasard vous vous trouviez devant ma maison à huit heures et demie du soir?
— Vous allez le savoir, madame, répondit Gilbert.
Il lui raconta alors comment, nourrissant le secret espoir de la revoir encore, invincibh^nient attiré vers elle, il s'était arrêté devant ses fenêtres, comment il y avait rencontré et reconnu le roi de Navarre, comment, enfin, ils avaient réuni leurs efforts pour se soustraire à la mort dont Us étaient menacés.
Léoiia respira plus librement. Elle tremblait d'avoir été pour les deux gentilshommes l'objet d'une entreprise folle ou d'une gageure impudente. Loin de là, elle ne cessait d'être pour eux respectable et respectée.
— Je devrais, monsieur, dit-elle pourtant avec une sévérité hautaine, vous garder rancune de l'impardonnable audace que vous avez montrée; mais je consens à tout oublier, parce que je m'aperçois à votre attitude combien vous regrettez ce que vous avez fait. Je n'ai jamais autorisé par aucune faiblesse coupable, — et je n'autoriserai jamais personne, ajouta-t-elle en soulignant ces paroles, — à me compromettre malgré moi dans des tentatives semblables à celle dont vous vous êtes rendu coupable. J'espère donc qu'elles ne se renouvelleront plus sous aucune forme et que vous prendrez à l'avenir plus souci de notre dignité. Je ne vous retiens plus, monsieur.
Elle le congédia d'un geste plein de noblesse et enfouit son visage dans ses deux mains, comme pour mieux se recueillir, mais en réalité, pour cacher le trouble auquel elle était en proie.
Le pauvre Gilbert restait immobile, presque foudroyé par la fermeté de ce langage. La manière dont cet entretien avait commencé lui avait fait présager un tout autre dénouement.
Léona regrettait presque de s'être montrée si cassante ; mais l'arrivée de Gilonne ne lui donna pas le temps de s'en repentir.
La camériste était, en effet, revenue se placer sans bruit à côté d'elle; mais ea passant, elle avait adressé au jeune gentilhomme un petit signe d'intelligence.
11 devina tout. Evidemment Gilonne l'avait reconnu au moment oh il avait pénétré dans l'église, et c'était pour permettre au baron de se rapprocher de sa maîtresse qu'elle s'était éloignée. Sa ruse avait donc pleinement réussi, puisqu'elle retrouvait Gilbert debout auprès de la Belle Argentière.
11 se retira discrètement et alla s'adosser contre le pilier dans lequel était scellé le bénitier, certain que Léona passerait devant lui pour retourner à son logis.
Les événements lui donnèrent raison. Quelques instants après, elle se leva et aperçut le gentilhomme
Elle s'arrêta un moment, mais fuir était impossible. De toute nécessité il fallait qu'elle s'en allât par la même porte qu'elle était entrée. Elle en prit bravement son parti et, lorsque, de nouveau, Gilbert, avec tout le respect dont il était capable, lui présenta l'eau bénite, elle effleura sa main et s'inclina, sans oser lever les yeux sur lui.
Bien plus, Gilonne crut sentir que le bras de sa maîtresse tremblait légèrement en s'appuyant sur le sien.
Le baron suivit les deux femmes à une certaine distance, se contentant d'admirer de loin les formes divines sur lesquelles ses yeux s'étaient complaisamment reposés tout à l'heure.
04 I. \ iii:ij.K Aii(;i:.\Tii:uK
niiand elles lounil'reiiL l'aiiLiie de la rue Haillel, il s'anèLa, n'osaiil [las enfreiiiilic I;i dc'fensc (jiii lui .ivait élc faite; mais il lui sembla qiK! Léoiia avait ji'lti sur lui, avant de? disparaître, un coup d'ceii ï;:'*'^
Voiilail-ello s'assiiror do sa discrétion? Voulait-elle lo revoir une dcnùbre fois? Ciilhcrl n'en savait rien et pourlaiil il rayonnait lorsqu'il franchit le seuil du Soleil levant.
Il courut s'enfermer dans sa chambre cl là, ivre d'un bonheur ignoré, oubliant l'accueil bizarre qu'il avait reçu du roi de .Navarre et les hésitations qui en avaient été la suite :
— iNon,murmura-t-il,je ne partirai pas, — pas encore, du moins, ajouta-t-il tout bas avec un sourire.
Au mémo instant, son laquais entra.
— (Juo me veu.x-tu? demanda brusquement (îilbert.
— Je viens, monsieur, ainsi que vous me l'avez ordonné, vous rappeler la promesse que vous avez faite en partant à M"" Henriette.
— Eh ! laisse-moi donc tranquille ! fit le baron avec impatience. i\e cesseras-tu donc, parce que tu penses à Jabotte, de me parler de M"" de La Modane?
François, ou plutôt Dégourdi, puisqu'on ne l'avait jamais appelé d'un autre nom dans son pays, fut quelque peu interdit de cette réponse.
— Ma foi, monseigneur, dit-il rondement, il en sera ce que vous voudrez. Voilà deux fois, depuis vingt-quatre heures, que je prononce le nom de M'* de La Modane, et deux fois que vous me rembarrez comme si j'avais commis une de ces bévues que vous me reprochez si souvent. Ne faut-il plus qu'il en soit question devant vous ?
— Eh ! je ne prétends pas cela, répliqua Gilbert, dans le ton de qui perçait un reste de mauvaise humeur; mais tu viens toujours me parler d'elle au moment où je pense à autre chose.
— Je ne pouvais pas le deviner, monseigneur. Tout le long de la route, c'est-à-dire pendant plus de quinze jours, vous n'avez cessé de me répéter : « Rappelle-moi, quand je serai à Paris, que j'ai promis à M"* Henriette d'aller faire une visite à sa tante. » Je fais ce que vous m'avez recommandé.
— Et tu fais bien, dit le g'entilhomme, dont l'impatience avait fini par se calmer. Demain, j'irai chez M"* d'Ermilly.
— Faudra-t-il également vous rappeler que vous avez promis d'écrire à M''* Henriette pour l'informer des résultats de votre visite ?
— C'est inutile. Je ne perds pas, comme les lièvres, la mémoire en courant.
— Comme il plaira à monsieur le baron, fit Dégourdi; mais il n'ignore pas que le marquis de La Modane s'intéresse peut-être plus encore que sa fille au sort de M'"^ d'Ermilly.
LA BELLE AllGENTIÈRE
Le bohémien repoussa fièrement les soldats et s'avança au-devant de l'officier.
— Eh bien ! que veux-tu que cela me fasse? Le comte ne me témoigne pas tant d'amitié que je m'empresse de lui être agréable.
— Sans doute. Je vous ai même entendu vous en plaindre, dit Dégourdi ; mais si, par hasard, vous teniez à vous concilier l'amitié de M. le comte, ce serait, il me semble, une bonne occasion de faire preuve envers lui d'une urbanité à laquelle il ne saurait se montrer insensible.
LiV. 9. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 9
en
LA HKMJ-: AMiillM IKHK
— Mil! iiMc nriin|i<)rlt' ! Oiids mc'riiiyciïKMit.s ai-jn h '^arôcv (.'iivfrs lui? Aiiciiii.
— Ah! ("Csl <litT(M(Mit... lit l)(''<^oiinli .'imt uiir iiiiiiiifo (r»Honnr'm('ril.
— C'est (loue niiiiiiifinfiil pour faiii- {ilaisir à M"' Ilcnriello que je ferai relie (Icinairhe et que je lui en nMidrai compte, ajouta Gilbert d'un ton péremptoire.
Puis, se levant de son faiilfuil, j)our couper court à cet entretien :
— .MainlenanI, reprit il, va voir si maître (loquolicot songo à me faire souper.
l)ei;ourdi tourna sur ses deux talons et s'éloigna. Le jeune g-entilhomme resta seul.
— 11 a raison, ce brave garçon, dit-il à demi-voix, j'avais presque oublié la promesse que j'avais faite ci Henriette. Heureusement qu'il n'y a pas encore do temjis perdu...
Six heures avaient sonné. II descendit dans la salle basse et y trouva son rouvert mis.
Dégourdi se tenait debout devant la table, une serviette sur le bras, prêt à servir le souper.
Après avoir achevé son repas, Gilbert regagna sa chambre, fit panser avec soin ses blessures, dont il ne souffrait presque plus, congédia son dome*liquc et se mit au lit vers neuf heures.
Son sommeil fut très agité. Sans cesse l'adorable visage de Léona se représentait à son esprit^ que des espérances chimériques venaient envahir.
— Sans doute elle m'a reçu froidement, pensait-il, mais elle m'a parlé. Lorsqu'elle m'a quitté, son dernier regard a été pour moi...
Il n'en fallait pas tant pour enflammer le cœur du fougueux gentilhomme. Sans parler de l'admirable beauté dont la blonde Vénitienne était douée, il y avait dans ses allures et dans sa tenue un cachet de grandeur qui imposait bien un peu à Gilbert, mais qui lui faisait soupçonner en même temps un mystère qu'il aurait été désireux de pénétrer.
L'amour, l'e.^poir, la curiosité, tout se réunissait donc pour concentrer son attention sur cette femme énigmatique, si belle, si riche, si noble surtout dans son apparente humilité.
Etait-ce parce que Dégourdi lui avait parlé de M'l« de La Modane? Il rêva aussi d'ileurietle, dont la douce et candide silhouette lui apparut dans toute la fraîcheur de ses dix-huit printemps.
Elle lui souriait dans son rêve, encadrée dans un magnifique paysage de ce Béarn, qu'il avait quitté tout récemment et qui lui rappelait tous ses souvenirs de jeunesse, — les plus chers et les plus amers. Il le reconnaissait, ce paysage... C'était là qu'Henriette lui était apparue pour la première foi... C'était sur les bords de ce précipice qu'elle avait failli perdre la vie et que le bras généreux et fort d'un inconnu l'avait arrachée à la mort...
Ce rêve avait fini par prendre des proportions si consistantes, et les circonstances en étaient si dramatiques, que Gilbert se réveilla en poussant un cri d'elTroi comme s'il s'était trouvé aux prises avec la réalité.
Le jour commençait à poindre. Malgré tous ses efforts, le jeune gentilhomme ne put parvenir à fermer les yeux. L'impression sous laquelle le réveil l'avait laissé resta longtemps présente à sa pensée.
De guerre lasse, il se leva, fit mouvoir son bras droit dans tous les sens et fut obligé de convenir que le baume du capitaine La Goudraye était le merveilleux complément de ses bottes secrètes.
En effet, toute inflammation avait disparu. Si les nerfs étaient encore légèrement endoloris, il pouvait du moins exécuter sans souffrance tous les mouvements et ne plus porter l'écharpe à laquelle il avait été forcé de recourir la veille.
Gependant il n'osa pas se risquer à cheval. Il donna l'ordre à Dégourdi de promener leurs montures et, vers deux heures, il se rendit chez la comtesse d'Ermilly.
Elle demeurait rue des Lavandières-Sainte-Opportune, tout près du quai do la Mégisserie.
La comtesse d'Ermilly était la sœur du marquis de La Modane. Elle était née comme lui en Béarn, mais, depuis vingt-cinq ans, elle avait quitté le pays pour aller habiter Paris avec son mari. Quinze ans après, elle était devenue veuve et, malgré les instances de son frère, elle n'avait jamais voulu retourner en Béarn.
« Non, écrivait-elle. Une fois qu'on a habité Paris, on ne peut plus se résoudre à le quitter. »
Les moyens de communication n'étaient pas faciles en ce temps-là. Le marquis ne recevait donc presque jamais de nouvelles de la comtesse. Or, elle était fort riche, elle n'avait pas d'enfants; M. de la Modane avait donc tout intérêt à s'assurer que la fortune de sa sœur n'échapperait pas à sa fille.
Tels étaient les renseignements sommaires que Gilbert avait recueillis avant sou départ.
Le laquais qui le reçut alla porter son nom à M""° d'Ermilly, et le gentilhomme fut introduit dans le salon.
— Madame la comtesse va se rendre immédiatement auprès de monsieur le baron, dit le laquais en refermant la porte.
Gilbert promena autour de lui un regard curieux. Les meubles, les glaces, les tentures, étaient d'une richesse qu'il ne soupçonnait pas. Certes, il avait visité déjà de beaux châteaux, des demeures seigneuriales même, mais il n'avait jamais vu de près l'intérieur d'une grande dame et ne se doutait point des merveilles que l'industrie parisienne enfantait à cette époque.
Ces magnificences étaient pour lui une véritable révélation et le plongeaient
(>S I. \ i;i;i.i.K Aiuiii.Nïii'.ui;
dans une ailiiiii alidii siiicJ'ic. il y avait lanl (1(3 l)(ni /.-mil tl tant de siiii|)li(il6 dans ri'lli" (iiuilciicc «ju'il lui (''Ioiiim'; plus encore qu'uliioiii.
iJn iuslanl ujuès, la C()iul(j.ss(! cnlra.
Elle avait (jiiaranle-ciiiq ans, et ceilaincnicnl dcivail avoir (H»'; fort lidlf? car elle (Huit tri'S fraiclic (Hjias un cheveu hlanc n'arf^eiilait sa clitivtdure, noire ol luisante roninie l'aile du corheau.
\ (lue avec une oxU'èiiu; élégance, elle s'avatK.'ail au-devant du gentillnunnio avec heaucouj» de yrlVce el ne paraissait point troji ;^(*;uée dans son corsa;,^e, qu(»i(juo un peu épaissie déjil par cet embonpoint (|ui, presque toujours, accompagne la maturité.
Sou œil noir était vif encore et, si la bouche était grande, les dents étaient restées fort blanches. L'ensemble de la physionomie n'avait donc rien «jne do très agréable et, à ]treinièrc vue, xM""" d'Ermilly paraissait même douée du plus heureux caractère.
— Qn'ai-jc entendu, monsieur? s'écria-t-elle eu apercevant Gilbert. Vous clés le baron de Prévalais?
— Oui, madame.
— Originaire d'Aromitz, en Béaru?
— Oui, madame.
— Vous ne pouvez être alors que le fils du baron de Prévalais, que j'ai connu quand jetais jeune lille, et qui guerroyait en Italie avec le chevalier de La Coudraye.
— Vos souvenirs vous servent à merveille, madame, répondit Gilbert; je suis son fils.
— Je vous en fais mon compliment, monsieur, dit M°' d'Ermilly. La race du baron a plutôt gagné que dégénéré, car vous paraissez être un gentilhomme accompli.
— Vous êtes l'indulgence même, madame.
— Non, je suis la vérité, monsieur, répliqua la comtesse; seulement je n'en ai pas le costume, ajouta-t-elle en souriant.
Puis, sur un ton })liis sérieux :
— Y a-t-il longtemps que vous êtes à Paris? demanda-t-elle.
— Il y a deux jours, madame.
— Je ne suis que plus sensible à l'empressement que vous mettez à me faire visite, monsieur. Est-ce que vous arrivez directement d'Aromitz?
— Il n'y pas vingt jours que j'en suis parti, madame.
— Y ètes-vous en relations avec le marquis de La Modane?
— Oui, madame.
— C'est mon frère, le savez-vous ?
— Assurément.
— Oui vous l'a dit?
— M"« Henriette.
— Ma nièce? Vous la connaissez donc aussi? Alors vous êtes plus heureux que moi, qui ne l'ai jamais vue. N'importe, je l'aime comme si elle était ma fille. Aussi, je vous demanderai la permission de vous ranger d'emblée, et dès à présent, au rang de mes meilleurs amis.
— J'en serai très flatté, madame.
En ce moment, la porte du salon s'ouvrit.
— M. le comte de Lapeyre ! annonça le laquais.
Gilbert, en entendant prononcer ce nom, bondit de son siège, comme s'il s'était trouvé en face d'un ennemi.
Le comte jeta, en entrant, sur le jeune gentilhomme un regard soupçonneux. Il se dirigea vers la comtesse, s'approcha d'elle et lui prit la main, sur laquelle il déposa distraitement un baiser.
Ce devoir rempli, il lui demanda, en désignant Gilbert:
— Quel est ce gentilhomme?
— Un ami de mon frère, répondit-elle, que vous connaissez infailliblement de nom, car c'est un de nos compatriotes.
— Ah! fît le comte avec une nuance d'inquiétude. Monsieur est lié avec le marquis de La Modane?
— C'est de sa part qu'il est venu me faire visite. Tl est impossible, du reste, que vous n'ayez pas entendu parler en Béarn du baron de Prévalais.
M. de Lapeyre devint très pâle. Le nom que la comtesse venait de prononcer devant lui l'avait visiblement troublé.
— J'en étais sûre, fit M'»® d'Ermilly, ce nom vous remet certainement en mémoire les aventures et les infortunes du baron. Le fait est qu'elles sont assez dramatiques pour qu'on ne les oublie pas.
— En efi'et... balbutia le comte.
— Moi qui ne les ai apprises que par ouï-dire, puisque je n'habitais plus Aromitz à cette époque, reprit la comtesse, j'avoue que ces aventures m'ont vivement émue lorsqu'on me les a racontées.
A ces mots, elle se tourna vers Gilbert.
— Ne vous étonnez pas, monsieur, dit-elle, que je sois au courant de ces événements. Depuis que j'habite Paris, mon salon a toujours été principalement ouvert aux gentilshommes béarnais que la présence de notre jeune roi de Navarre a attirés à Paris. C'est ainsi que je n'ignore à peu près rien de ce qui s'est passé dans notre pays.
Remarquant alors de quel air singulier se dévisageaient les deux gentilshommes et quelle contrainte régnait entre eux :
— Mais c'est assez parler de ces tristes souvenirs, poursuivit-elle. Tous nos regrets ne changeraient rien aux brutalités du destin. Parlons un peu de mon
70 LA lU 1.1,1 ; AlHilùN'l ILKl-:
frt'ro, lie ma lùiwo. surtoiil, qu<\j<^ n'ai j);is cncorr vue, mais fjiif! j'aime do luul mon ociMir. IHhi a ilix-liiiit ans, je crois?
— Oui, madame, n'^pondit Ciillicrl.
— ICsl-elIe aussi jolie que son [thro lo pr^'-liMid ?
— IMiis jolie penl-èlie, madame, car ouln; la heanlé réidle dont M"" Ilcnriello est douée, ell»; est d'une candeur et d'une injj^énnil6 qui n'ont d'é^'ules (jue sa bonté et la noblesse do ses senlimenls.
— Je vois que vous la connaissez à morveille, dit la comtesse.
— Non, madame. Jo vois au contraire fort jieu le mar(juis et iiiuiiis encore sa lilli; ; mais son éloy;e est dans toutes les bouches, yt n'en suis que l'éclio très affaibli.
— l'ourtant, baron, n'ost-ce pas vous qui avez sauvé la vie do ma nièce? interrogea M""" d'Ermilly.
— ('/est beaucoup dire, madame, lit modestennuit (îilbert. Il est vrai que j'ai été assez heureux pour arrêter son cheval emporté, au moment où il allait la précipiter au fond d'un ravin assez profond; mais, en cela, le hasarda plus fait que moi, puisque c'est lui qui m'avait jeté sur son chemin.
— Vous avez une façon originale d'habiller Thistoire, monsieur, se récria la comtesse. Le hasard... le hasard... c'est bientôt dit; mais, d'ordinaire, ce n'est pas lui qui arrête les chevaux emportés au bord d'un précipice qui, m'a affirmé mon frère, ne mesurait pas moins de trois à quatre cents pieds.
— Sans doute, madame, mais quiconque se serait trouvé là aurait agi comme je l'ai fait.
— Je n'en suis pas aussi convaincue que vous, monsieur. Cependant, je ne veux pas soumettre votre modestie à une trop rude épreuve en insistant davantage. Je tiens seulement à vous exprimer personnellement ma reconnaissance pour l'acte de dévouement que vous avez accompli en faveur de ma nièce. Elle vous doit la vie, je ne l'oublierai pas. J'espère bien, d'ailleurs, que le marquis, et Henriette elle-même, n'ont pas manqué de vous en témoigner leur gratitude...
- Assurément, madame.
- Comment alors ne les voyez-vous pas plus souvent? N'êtes-vous pas un des familiers de la maison?
— Ce serait pour-moi trop d'honneur, madame.
— Trop d'honneur! s'écria la comtesse étonnée. Après ce que vous avezfait pour eux...
— Je dois vous faire observer, madame, que je n'avais jamais vu M"^ de La Modaue avant l'accident dont elle a failli mourir. Je ne connaissais pas non plus le marquis. 11 n'est donc pas surprenant qu'en dehors des remerciements qu'ils ont bien voulu m'adresser, nos relations ne soient pas devenues plus intimes. Je suis pauvre, d'ailleurs, et je ne suis guère mondain. Je demeure le
plus possible auprès de ma mère, qui vit elle-même fort retirée depuis la disparition do mon père.
— J'avoue que vous me confondez un peu, monsieur, fit jVP' d'Ermilly. Je devine dans vos paroles un embarras que je ne m'explique pas. On dirait que vous cherchez à excuser le marquis de la froideur qu'il vous a montrée.
— Nullement, madame. M. de La Modane a toujours été envers moi d'une urbanité exquise.
— Seulement il ne vous recevait pas chez lui, n'est-ce pas? Eh bien! c'est précisément ce qui me passe. En ce cas, comment avez-vous promis à ma nièce de me rendre visite?
~ C'est bien simple, madame. M"" Henriette daigne quelquefois s'arrêter chez ma mère. C'est là que j'ai eu le plaisir de la rencontrer, et qu'elle m'a prié de vous apporter ses compliments.
]y[me d'Ermilly ne répondit pas. Elle comprenait bien que son frère se tenait sur la réserve avec Gilbert, mais les motifs auxquels il obéissait lui échappaient.
— Quant à moi, monsieur, reprit-elle après un court silence, je n'ai pas besoin de vous dire que désormais ma maison vous sera toujours ouverte et que vous y serez le bienvenu chaque fois que vous vous présenterez.
S'adressant ensuite à M. de Lapeyre :
— Je vous demande pardon, comte, lui dit-elle, de vous avoir fait assister à ces petits détails de famille. Maintenant, je suis tout avons.
« M'apportez-vous du nouveau aujourd'hui? Avons-nous quelque duel fameux? quelque gros scandale de cour?
A partir de ce moment, la conversation effleura toutes les questions et ne présenta plus qu'un intérêt médiocre pour Gilbert, qui ne connaissait presque aucun des noms qu'il entendait prononcer.
Il ne disait mot, se contentant d'observer avec attention les deux personnages en face desquels ils se trouvait.
Au bout d'une demi-heure, il se leva pour prendre congé, baisa galamment la main de la comtesse, s'inclina avec raideur devant M. de Lapeyre et se retira.
De l'entretien auquel il avait pris pari et de celui auquel il n'avait guère qu'assisté, résultait clairement ceci : M"'® d'Ermilly était coquette et n'avait pas encore renoncé à plaire. Elle était en outre très démonstrative, bonne et enjouée, mais un peu superficielle et étourdie, pour ne pas dire un peu légère.
Quant à M, de Lapeyre, il n'était pas besoin de l'entendre pour le juger. Il suffisait de jeter les yeux sur cette physionomie astucieuse, pour se prononcer presque infailliblement sur le caractère de ce personnage.
Le front était bas et déprimé ; l'œil gris, très vif et très intelligent, mais les paupières étaient bridées et à peu près dénuées de cils, ce qui donnait au regard
72 I, A iîi;mJ'; akc;i:ntikiii:
iiiir li(''sil;ili()ii (Ir m.iiivais ;ui,miir. |,i' tir/, |i()irilii, (Hnjil el rccouil)!'', ne diîparail i»as iiiu' bouclio aux lèvres mincc^s, dont lo sourire resseinblail ;i une. grimar»', laul il seniblail n'ôlro que le résultat d'un ciïorl. Le inciiloii, loii^- el fiiyanl, coniplélail l'onseinhle de ce visage, suiloqu»! sciiiblaiful n'Miiiis Ions les stigmates de la ruse, de l'envie et delà cruauté.
Procéder à un minutieux examen était du reste à peu près superflu pour (iilbt'rl. Il savait i\ quoi s'en tenir relalivcmeiit à M. de Lapcyn;. Il avait entendu parler de lui à Aromitz, el môme il l'avait connu, car il n'avait pas loin de huit ans au moment oii le comte quitta le pays pour n'y plus reparaître.
Or il sembla à Gilbert que cet homme n'avait pas changé. A part quelques cheveux gris, tel ill'avait vu jadis, tel il le retrouvait aujourd'hui : avec ce même regard faux, qui so dérobait sans cesse, celte bouche, qu'un rictus féroce con- Iraclail éternellement.
— Mais comment ce masque sinistre a-t-il pu plaire à M™» d'Ermilly? se demandait-il.
Il n'était pas douteux, en effet, que le comte vécût chez elle sur un pied d'excessive familiarité. Le ton dégagé, presque impertinent, sur lequel il lui parlait, le sans-façon qu'il affectait vis-à-vis d'elle pouvaient donner lieu aux plus fAcheuses interprétations.
Vraisemblablement il exagérait l'extrême liberté de ses allures. Peul-ètrc même était-ce un calcul chez cet homme perfide que de chercher à compromettre la comtesse. Gilbert en était persuadé, mais, à coup sûr, M. de Lapeyro était au mieux avec elle et avait depuis longtemps dans la maison un accès facile.
— Quel est son but? se demandait le baron. Songerait-il à circonvenir la comtesse pour s'emparer de sa fortune ? Voudrait-il l'épouser?
Cette supposition n'avait rien que de très vraisemblable. Depuis longtemps M. de Lapeyre avait dévoré son patrimoine. Pendant de longues années, disaiton, il avait vécu de ressources inexplicables. C'était de notoriété publique à Aromitz. La vie de dissipation qu'il avait menée avait fait même planer sur lui des soupçons tellement odieux qu'il s'était vu forcer de quitter le pays... Comment avait-il vécu depuis? Autre mystère. Rien n'était donc plus naturel, chez un homme de cette trempe, que de chercher par tous les moyens à refaire sa fortune.
Or, M""® d'Ermilly élait seule à Paris, sans conseil, on pouvait dire presque sans expérience, puisque l'âge était venu, sans que le poids des années lui enlevât rien des prétentions et des illusions de sa jeunesse.
Gilbert fut donc convaincu que, se trompât-il dans ses conjectures, la présence de M. de Lapeyre chez la comtesse constituait pour elle, pour le marquis et pour lleuriette, un danger sérieux.
Le jour même, il écrivit à sa mère et joignit à sa lettre un billet pour M"® de La Modane, dans lequel il l'informait de tout ce dont il avait été témoin.
Le capitaine La Coudraye fut uiaudé à la cour et le roi lui exposa ce qu'il attendait de son dévouement.