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CE QU ÉTAIT LE BARON DE PRÉVALAIS

Avant d'entrer plus avant dans le récit des événements qui vont suivre, il est indispensable de dire ce qu'était Gilbert, car les principaux personnages qui sont appelés à jouer un rôle dans l'action se rattachent, de plus ou moins près, à l'histoire de notre héros.

LiV. 10. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 10

Ainsi (lu'oii l'a vu (ît'JH, il éhiit lils du liuion Jéiôiuo I)iili«;r do l*rt'valai->, dont les aïVux tivaiout, do lomps iinintMiioiial, di.sjjiilô !i i'Ks]»a;;no, (jui voulait s'en rinparcr, le polit royaume do Navarre, et ipii, lui, avait iinidaiit do longues années fait la guerre on Italie, sous le règne d'Henri H.

Huant h sa nit-r(\ l\ein(î de Romignac, elle appartenait à run(! des plus anciennes familles du iléai'u.

INi l'un ni l'antre n'étaient riches. Cependant ils possédaient à Aromitz des biens assez considérables comme étendue. Lo revenu seul laissait beaucoup à désirer, attendu que ni le baron ni sa femme n'étaient en état d'en diriger l'exploitation.

D'un autre côté, loin de s'être enrichi pendant la guerre, M. do Prévalais, qui servait sous les ordres du duc de Guise, avait été obligé, pour tenir digin;ment son rang, de s'acheter un riche équipement et de subvenir parfois à la pénurie de ses soldats, lorsque les vivres manquaient ou que la solde était en retard.

Bref, il avait mis beaucoup du sien dans sa première campagne, lorsqu'on 15o0 il épousa M^'^ de Iloraignac.

11 avait pris le parti de vivre tranquillement sur ses terres; mais, au bout de quelques mois, son oisiveté lui pesa si fort qu'il alla demander au roi de Navarre, Antoine de Bourbon, la permission de reprendre du service dans l'armée française.

L'autorisation lui en fut accordée sans difficulté. 11 était même sur le point de s'éloigner, quand, au commencement de l'année 1551, sa femme lui annonça qu'elle allait être mère.

Cette nouvelle ne fit que confirmer le baron dans la résolution qu'il avait prise.

— Dès que notre enfant sera venu au monde, dit-il à Reine, je partirai. Je puis ne pas avoir d'ambition pour moi, mais je n'ai pas le droit de sacrifier à mon égoïsme l'intérêt de cet enfant, surtout si c'est un garçon. Je veux obtenir de l'avancement, devenir riche, je veux..

Les projets allèrent grand train, tant que dura la grossesse de la baronne.

Dans les premiers jours d'août, elle mit au monde un fils qu'on appela Jean- Marie-Gilbert de Prévalais.

Un mois après, le baron, désormais rassuré sur la santé de sa femme et de son enfant, repartit pour rilalie et reprit dans l'armée de M. de Guise le grade qu'il y avait occupé.

11 V retrouva son ami, le capitaine de LaCoudraye, avec qui il s'était lié de grande amitié et dont il devint l'inséparable compagnon.

Se battant ferme, dépensant le double de ce qu'il gagnait, le baron n'était guère plus avancé qu'au début de ce nouveau congé, sinon qu'il était devenu meslre-de-camp, lorsque, six ans plus lard, en 1557, le duc de Guise fut rappelé

par le roi, pour rétablir le sort fort compromis de nos armées, en Lorraine, oti le connétable de Montmorency venait d'essuyer une défaite honteuse.

Le baron ne voulut pas servir sous les ordres d'un autre général. A vrai dire, il était dégoûté d'un métier qui ne lui rapportait que des horions.

Il proposa au capitaine de La Coudraye de revenir en Navarre avec lui, mais au contraire de son ami, le capitaine avait pris plaisir à cette vie nomade et active, qu'il menait depuis des années. Il ne put se résoudre à la quitter encore.

— Non, non, disait-il. Quand je ne serai plus bon à rien, si tu veux toujours de moi, j'irai te retrouver.

— Tu me le promets 1 fit le baron.

— Sur l'honneur! jura le capitaine.

Ils se séparèrent.

M. de Prévalais n'en fut pas fâché. Depuis plus de deux ans, il nourrissait certain projet, qui devait l'enrichir bien autrement et bien plus vite que le métier des armes.

Comment avait-il conçu ce projet? C'était à la suite d'un de ces mille épisodes que la guerre fait naître à chaque pas,

Un jour qu'il avait emporté d'assaut le petit village de Pizzola, il entendit pousser des cris déchirants dans une maison devant laquelle il passait.

Il entra et ne put réprimer un geste de colère.

Devant lui se débattait une jeune fille, que deux soldats ivres poursuivaient de leurs brutalités. A terre gisait le père de cette enfant, garrotté et bâillonné, qui rugissait de douleur et d'indignation.

Le baron donna aux soldats l'ordre de laisser en repos cette jeune fille. Comme ils n'obéissaient pas assez vite, il les chassa à coups de plat de sabre, coupa les liens du malheureux, qui râlait sous ses yeux, et les assura qu'il ne leur serait fait aucun mal.

La barbarie dont ils avaient été victimes était d'autant plus grande qu'ils étaient étrangers au pays. On le devinait à leur teint basané, à leur costume bizarre et voyant, aux sequins d'or qui ornaient les tresses de la jeune fille et qui, non moins que sa beauté, avaient probablement allumé la convoitise des soldats.

Le père et la fille étaient certainement originaires de la Bohême. La maison dans laquelle on les avait trouvés ne leur appartenait même pas. Ils y avaient reçu seulement l'hospitahté. S'ils y étaient seuls, c'est qu'à l'approche des Français, les habitants avaient pris la fuite.

Après avoir donné au baron ces courtes explications, ils se jetèrent à ses genoux, lui baisèrent les pieds et les mains, se pendirent à la courroie de son épée et l'accablèrent de telles démonstrations, que le gentilhomme ne savait [ilus comment se dérober à cet excès de reconnaissance.

LA lii:Mj; AlUiKNTlKIll!:

Il r/'ussil t'iiliii il les rel«;vor.

— Moiiscimu'iir, dit le bulirmifii, un Sfivicf en vaut un aulr»'. Jo veux vous révéler un grand secrol...

— Ah! j«; n'ai ]ias lo Icnips, lil lo baron an essayant de so dégager.

— iMaintcnant, je 1(3 comprends, mais ce soir, à la nuit lonibanle...

— Qui sait où je serai ce soir...

— .le le saurai, moi, promit le bohémien. Me permettez-vous seulement de venir vous trouver?

— Si tu y tiens absolument...

— J'y tiens. Vous nous avez conservé un bien plus précieux que la vi(! : rhonncur.

— Alors je t'attendrai.

— Et qui devrai-je demander?

— Le baron de Prévalais.

— Bien, dit le bohémien, qui répéta ce nom à demi-voix, comme pour le fixer à jamais dans sa mémoire. A ce soir, monseigneur!

Le baron s'éloigna. Une heure après, il ne pensait plus à cette aventure. Le soir, il était campé à une demi-lieu du village. Il se souvint de ce qui s'était passé.

— Il serait singulier, murmura-t-il, que ce bohémien vînt réellement ma relancer au fond de ma tente. Bah! je suis fou ! Quel secret un homme comme lui pourrait-il me révéler?

Cependant, même auprès des esprits éclairés, les bohémiens jouissaient en ce temps-là d'une renommée, dont la superstition avait singulièrement accru l'étendue. Tout en feignant de ne pas croire à l'importance de ce secret, le baron n'était pas moins curieux de savoir quelle en était la nature. Ce n'était pas sans une sorte d'appréhension qu'il voyait la nuit tomber.

Quelques instants plus tard, il entendit le bruit d'une assez vive altercation. Il sortit de sa tente et aperçut le bohémien, qu'accompagnait un soldat des avant-postes et qui parlementait sur un diapason assez élevé avec un sergent.

— Je vous dis que M. le baron de Prévalais m'attend, répétait-il obstinément. Conduisez-moi près de lui.

— C'est vrai, fit le gentilhomme, aux oreilles de qui ces dernières paroles étaient parvenues. Laissez cet homme en liberté, je réponds de lui.

Le bohémien repoussa fièrement les soldats et s'avança au-devant de l'officier.

— Monseigneur, lui dit-il, je suis à vos ordres. Le baron l'introduisit dans sa tente.

— Allons, parle; que me veux-tu? l'interrogea-t-il.

— Monseigneur, fit le bohémien, si humble que je sois aujourd'hui, je suis le fils du fameux Cortazzo, l'un des chefs les plus connus et les plus redoutés de

ma tribu. Je suis pauvre, c'est vrai, mais je serais demain un des plus riches et des plus heureux de ce monde, si j'avais seulement deux mille écus d'or.

— Je comprends cela, fît le gentilhomme. Deux mille écus d'or seraient une fortune pour un pauvre diable tomme toi.

— Oh! ce n'est pas cela que je veux dire, reprit Cortazzo en secouant gravement la tête.

— Alors explique-toi.

— Je veux dire qu'avec ces deux mille écus d'or je pourrais, en deux ans, réaliser plus de trois cent mille livres.

— Trois cent mille hvres! s'écria le baron ébloui par ce chiffre séduisant, lequel équivalait alors à plus d'un million de notre monnaie actuelle.

— Oui, poursuivit le bohémien; seulement il faudrait entreprendre un long voyage, braver de grands dangers...

— Quel voyage? Quels dangers?

— Vous allez le savoir, monseigneur.

Cortazzo tira de sa poche une feuille de parchemin, qu'il déplia :

— Regardez, monseigneur, dit-il.

Le baron y jeta les yeux. C'était une carte grossièrement dessinée. Un long itinéraire y était minutieusement indiqué, sur le parcours duquel avait été inscrit le nom des principales villes qu'il traversait.

Venise en formait le point de départ. Quant au point d'arrivée, il était en Perse, non loin de Dayrouch, sur les frontières du Grand Désert Salé.

— Vous voyez bien cette carte, monseigneur, fit Cortazzo, c'est mon père qui l'a dressée. Il a beaucoup voyagé dans l'extrême Orient et il y a beaucoup appris. En mourant, il m'a légué ce parchemin.

« — Si le ciel bénit tes efforts, m'a-t-il dit, et si tu parviens à réaliser seulement deux mille écus d'or, tu iras à Dayrouch.

« Tu frapperas à la porte d'Ali-Khan et tu lui diras que tu viens de la part de Cortazzo pour trafiquer sur les pierreries avec les tribus du grand désert.

« Ali te servira de guide et tu deviendras un des chefs les plus puissants de notre nation.

Pendant que le bohémien parlait, le baron ne le quittait pas des yeux et lisait sur le visage du pauvre diable une conviction si ardente, une foi si robuste, qu'il ne pouvait pas douter de sa loyauté.

— Ce que je n'ai pu faire, ce que je n'entreprendrai jamais, à présent que je touche à la vieillesse, continua Cortazzo, vous pouvez le mener à bien, vous, monseigneur. Aussi, en échange de mon honneur que vous avez sauvé, je vous donne cette carte, je vous apporte la richesse.

— Et selon loi, demanda le gentilhomme, combien faudrait-il pour accomplir ce long voyage ?

LA lUJJ.K AlUili-NTlKllli

h.Mix ajwuM^s au plus avec l<'s ressourcos dont vous dispose/, je vous l'ai

dil.

— Tu crois? lil lo harou 1res ôbraulô.

— Je raflirme diu'aul Dieu !

— Va tu mo jur»'8 quo co n'ost pas un conte invenli'î h jtlaisirï

— Dans (juol hul Taurais-je fait? Vous ni', mo demandiez ri(;n, j'étais libre de ne rien vous olVrir.

— C'est vrai, dit M. de Prévalais pensif. Eli bien ! j'accepte, reprit-il au bout dun instant, mais tu vas me jurer sur les cendres de ton pijre que tu m'as dil la vérité, rien que la vérité.

— Sur les cendres de mon père, je vous le jure! fil le bobémion eu étendant solennellement sa main bâiée.

Le i^enlilhomme voulut lui faire accepter deux ou trois pièces d'or. Cortazzo les repoussa lièremcnt.

— Quand je rends un service, je ne le vends pas, dit-il avec un geste qui ne manquait pas d'une certaine noblesse.

Puis, s'inclinant avec un profond respect devant le baron, il lui baisa la main et disparut.

M. de Prévalais était très perplexe, très troubié même. Il lui fut impossible de fermer les yeux de la nuit. Dans la suite, le souvenir de cet entretien se représentait à sa pensée avec une persistance opiniâtre. Peu à peu, elle finit par l'obséder à ce point, qu'elle ne lui laissa plus aucun repos.

En effet, si le bobémion n'avait pas menti, — et quel intérêt avait-il à le faire? — trois cent mille livres, c'était la fortune I

La famille de Prévalais brillerait d'un éclat nouveau... Gilbert, l'héritier de ces trésors, pourrait prétendre aux plus illustres alliances... briguer tous les emplois... porter bien haut ce nom que l'adversité s'obstinait à laisser dans l'ombre.

Aussi, lorsque le baron revint en Navarre, il n'eut plus qu'une pensée : mettre à exécution le projet dont le bohémien lui avait donné l'idée.

Il vendit ses terres jusqu'à concurrence des deux mille écus d'or qui lui était indispensables, et il se mit en route.

— Tu ue me reverras peut-être pas avant deux ou trois ans, dit-il à sa femme au moment de se séparer d'elle, mais je reviendrai riche, et, cette fois, je ne te quitterai plus.

Celait en 1558. Gilbert allait atteindre sa huitième année. 11 resta de nouveau seul avec sa mère, ne possédant plus guère que le manoir un peu endommagé de ses ancêtres, entouré de quelques pièces de terre, dont le revenu suffisait diflicilement à les faire vivre tous les deux.

Deux ans se passèrent. On n'avait pas reçu du baron la moindre nouvelle; mais on l'attendait chaque jour.

LA BELLE AIIGENTIÈRE 79

Pendant ce temps, M"® de Prévalais avait commencé l'éducation de sou (ils, dont l'intelligence se développait à miracle.

Enfin, au commencement de la troisième année, la baronne reçut de son mari une lettre qui n'avait pas moins de six mois de date.

« Je confie cette lettre au hasard, écrivait-il. Je suis, ou plutôt je campe, à vingt lieues de Dayrouch, à l'extrême frontière du Grand Désert Salé. J'y ai trouvé le fils d'Ali-Klian, auquel Gortazzo m'avait adressé. Il n'a pas pu m'accompagner, mais il m'a procuré une escorte de vingt hommes braves et dévoués. Je ue cours donc aucun danger.

« Mon voyage a été long et pénible. J'ai d'abord gagné Venise, où je me suis embarqué. Le navire sur lequel j'étais monté m'a conduit jusqu'à Tiflis, à l'extrémité de la mer Noire. J'ai traversé à cheval toute la Géorgie; puis je me suis embarqué encore à Bahou, j'ai franchi la mer Caspienne et j'ai débarqué enfin à Dayrouch, en Perse. G'est de là, qu'avec mon escorte, je me suis avancé jusqu'au point 011 j'ai fixé ma résidence provisoire.

« L'oasis dans laquelle j'ai élu domicile se nomme Dakmar. Elle n'est pas habitée, mais elle sert de halte à un grand nombre de caravanes. Elles mettent toutes beaucoup d'empressement à me ravitailler, car elles savent que j'y suis sous la protection d'Ali. Aussi, malgré la solitude presque absolue dans laquelle je vis habituellement, je n'ai pas eu à repousser la moindre agression. Je prends d'ailleurs toutes les précautions usitées en campagne, afin de n'être jamais surpris, précautions dont j'ai, tu le sais, une trop longue expérience.

« De temps à autre, viennent me trouver les chefs principaux des tribus qui sillonnent le grand désert. Ils viennent échanger les pierreries qu'ils ont extraites des mines environnantes, contre l'or dont j'ai fait provision. Je les ai presque pour rien, car ils n'en connaissent pas la valeur, de sorte que j'espère non seulement atteindre, mais dépasser les trois cent mille livres que Gortazzo m'avait promises.

« Dans six ou huit mois, je compte donc être de retour auprès de toi, ma chère femme, et auprès de mon petit Gilbert, qui doit être un homme déjà et qu'il me tarde d'embrasser. Je reviendrai plus que probablement par l'Egypte et je prendrai passage à Alexandrie, sur le premier navire en partance pour l'Europe.

« Je confie précisément cette lettre à une caravane, qui vient de faire halte à Dakmar et qui se dirige sur Alexandrie. Yacoub, celui qui la conduit, m'a juré sur le Prophète qu'il ne se dessaisirait de ma lettre qu'entre les mains d'un capitaine de vaisseau européen. Je crois qu'il tiendra sa promesse. Puisse donc ma lettre te parvenir promptement et te rassurer sur le sort de celui qui vous aime tous les deux plus que la vie. »

Cette lettre était bien arrivée à bon port, mais elle avait mis six mois pour aller de Perse en Navarre.

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