Scène VIII
D'EGUZON, VALENTIN
D'Eguzon. — Quelqn*?s minutes d 'accalmie. Jetons-nous dessus.
Valentin. — Je suis à vos ordres, monsieur.
D'Eguzon. — Car enfin tous ces événements se sont passés en mon absence et je ne sais pour ainsi dire rien. Hier au soir, ma femme a causé trois heures avec moi, mais je n'ai pas pu causer un seul instant avec elle. Hélène va venir et vous ne vous occuperez plus que d'elle. Nous n'avons donc qu'un quart d'heure pour nous connaître. Voulez-vous que nous en profitions?
Valentin. — Monsieur, je suis très touché. Je tiens avant tout à vous dire combien je suis fier d'entrer dans la famille du grand savant que vous êtes.
D'Eguzon. — Balivernes. Ne perdons pas de temps; voici ce que nous allons faire. Vous allez me parler de vous, et puis je vous parlerai de moi. Et, si nous nous plaisons, nous nous verrons tout le temps et ce sera très agréable. Et, si nous ne nous plaisons pas, nous ne nous verrons jamais, et ce sera très agréable aussi...
Vai^ntin. — Bien volontiers, monsieur. Personne n'a plus que moi le goût des choses précises...
D'Eguzon. — Oui, vous êtes un homme d'ordre.
Valentin. — C'est ça... c'est exactement ça... j'ai pour l'ordre un goût, si je puis dire... désordonné. J'aime la netteté, la clarté, les çhiffr^. C'est, d'ailleurs, ce qui m'a attiré vers la Cour des Comptes.
D'Eguzon. — Je sais que vous êtes un sujet très brillant.
Valentin. — Oh ! monsieur, vous êtes bien bon... Mais je ne crois j>as qu'on puisse dire exactement cela de moi. A la vérité, je ne suis brillant que dans les choses qui ne sont pas briUantes...
D'Eguzon. — Au moins, vous êtes sans vanité, et
c'est très joli, quand on a votre situation et votre fortune.
Valentin. — J'ai cent cinquante-deux mille francs de rente...
D'Eguzon. — C'est beaucoup.
Valentin. — Oui, c'est énorme... surtout pour moi.
D'Eguzon. — Pourquoi?
Valentin. — Oh! d'abord j'ai hérité très tard, trop tard... de cette fortune que je n'attendais pas. Mes goûts étaient déjà formés... mes habitudes, mes pensées étaient déjà de \âeilles amies. Alors, n'est-ce pas, je les ai gardées...
D'Eguzon. -^ Mais vous avez bien fait...
Valentin. — Je crois... je crois... D'ailleurs il était dans ma nature de garder une petite apparence. Je dépense aussi largement que je peux mes revenus... Mais ça n'en a pas l'air. Autour de moi, les choses se font modestes, s'amoindrissent. Tenez, j'ai eu, avec des amis, un terrible accident d'auto, oh mais un vrai! Ils ont eu des bras et des jambes cassés. Moi je me suis foulé un doigt... et encore c'était le petit. J'ai cette faculté curieuse de donner de l'insignifiance à tout ce qui m'arrive. /
D'Eguzon. — C'est curieux. Je ne connaissais jusqu'ici que le cas contraire, celui de ces femmes si éclatantes qu'elles embellissent tout autour d'elles; eUes peuvent porter un collier de perles fausses, tout le monde est sûr qu'elles sont vraies.
Valentin. — Eh bien, moi, monsieur, si je portais un collier de perles vraies — je n'en ai d'ailleurs pas l'idée — tout le monde croirait qu'elles sont t'a lisses.
» D'Eguzon. — Vous allez peut-être ïne trouver un peu indiscret, mais au moment où vous allez épouser raa chère petite Hélène, j'ai le droit de l'être. Vous avez eu des aventures?
Valentin. — Oh non ! J'ai eu deux petites j^aiz sons discrètes, très discrètes. Pourtant, la dernière était une comédienne...
D'Eguzon. — Ah!
Valentin. — Quand je Tai connue, elle jouait des rôles importants, mais à partir de ce moment, on ne lui en a plus donné que de petits, de toub petits. Alors elle m'a quitté parce qu'elle préten- <lait — vous savez, ces femmes-là ont des expressions à elles — parce qu'elle prétendait que je lui^ flanj quais la cerise...
* D'EGÙz()Nr — Eh bien, c'est très gentil de penser tout ça et de le dire.
Valentin. — Mais, monsieur, je crois que je suis très gentil...
D'Eguzon. — Mais oui, vous me .plaisez beaucoup, et je suis sûr que vous plairez aussi à mon fils.
Valentin. — M. André?
D'Eguzon. — Vous ne le connaissez pas?
Valentin. — Non, et j'en sui^ désolé. J^aurais beaucoup voulu qu'il pût assister à notre mariage.
D'Eguzon. — Je. suis sûr qu'il est navré aussi. Mais qu'est-ce que vous voulez, il n'est attaché à l'ambassade de Vienne que depuis quelques mois, et il est extrêmement tenu.
Valentin. — Je comprends fort bien.
D'Eguzon. — C'est un brave garçon, vous verrez. 11 a beaucoup d'amitié pour ma petite Hélène. Ah! vous savez, il faudra la rendre heureuse...
Valentin. — Oh! monsieur, je suis absolument décidé à ce qu'Hélène soit très heureuse.
D'Eguzon. — Elle le mérite. D'ailleurs, elle fait
en vous épousant un mariage magnifique, inespéré dans sa situation de fortune. Pourtant je suis sûr que ce n'est pas votre argent qui l'a décidée.
Valentin. — Oh! j'en suis sûr aussi.
D'Eguzon. — Vous Taimez?
Valentin. — Mais certainement.
D'Eguzon. — Et elle vous aime?
Valentin. — Hélène est trop droite pour m'épouse r si elle ne m'aimait pas.
D'Eguzon. — C'est vrai. Vous avez raison. Depuis qu'elle est venue vivre auprès de nous, il y a trois ans, à la mort de ma sœur, je l'ai estimée chaque jour davantage.
Valentin. — C'est une jeune fille accomplie.
D'Eguzon. — Oh! c'est bien mieux que ça. C'est un être extrêmement émouvant...
Valentin. — Oh! oui, elle est si bien élevée.
D'Eguzon, agacé. — Mais non... mais non... Il ne s'agit pas de ça.
Valentin, eflfaré. — Ah!
D'Eguzon. — Ce qui est beau, c'est sa nature à la fois riche et délicate, son ardeur cachée, sa sensibilité très vive jointe à la plus rare fierté d'ellemême. C'est une vraie jeune fille et, ^pourtant, on sent en elle une femme qui attend...
. Valentin. — Qui attend quoi?
D'Eguzon. — Oh! mon Dieu... la vie! D'ailleurs, je vous l'avoue, je devine Hélène plus que je ne la connais. Vous savez, elle ne se livre guère. Elle n'a jamais eu d^élai^ vers moi, et ça m'a fait quelquefois un peu de peme.
Valentin. — Oh! monsieur...
D'Eguzon. — Je ne lui en veux pas. C'est de ma faute. Je suis très respectueux du cœur des autres, de leur « privé » comme on disait jadis. Au fond des hypogées. J'ai déroulé sans trouble les bandelettes qui entouraient de petites reines desséchées et parfumées de la cinquième dynastie. Mais dépapilloter un cœur de jeune fille... je n'ai jamais osé... je n'ai pas les doigts.
Valentin. — Monsieur, je vais peut-être vous paraître bien présomptueux, mais je crois coimaître très bien Hélène, un peu par moi-même et surtout par M"' d'Eguzon...
D'Eguzon. — Ma femme! Ah!
Valentin. — M"" d'Eguzon m'a beaucoup parlé — très longuement — depuis le jour où elle a eu l'idée de ce mariage.
D'Eguzon. — Ah! c'est elle? Elle m'avait dit, enfin on m'avait dit que c'était vous.
Valentin. — Non, c'est elle... Elle est si bonne! Je lui ai été présenté il y a quatre mois seulement. Je ne m'ennuyais pas du tout, je n'étais pas malade, enfin, je n'avais aucune raison de me marier. Eh bien, malgré ça. M™* d'Eguzon a tout de suite deviné que nous étions faits l'un pour l'autre, Hélène et moi; elle m'a tout de suite fait comprendre (juc je l'aimais, et alors elle s'est donné un mal pour nous rapprocher, et elle a dépensé une activité et un dévouement pour hâter notre bonheur! Elle a été admirable î
D'Eguzon. — Allons donc?
Valentin. — Elle est si sûre que nous serons heureux et j'ai une grande conhance dans son jugement.
D'Eguzon. — Oui... oui... moi aussi... Mais j'ai surtout confiance en Isis
Valentin — Isis?
D'Eguzon. — Isis, la bonne déesse de l'Egypte.
LA PETITE ILLUSTRATION
EUe aussi avait fait un beau mariage, car elle avait épousé le principe du bien, autrement dit Osiris, — c'était flatteur. Mais ne voilà-t-il pas qu'un jour le principe du mai surprit Osiris, le coupa en morceaux et les dispersa par toute l'Afrique. Alors Isis fit une chose que bien peu de femmes auraient faite à sa place. Elle entreprit de retrouver les fragments de son époux éparpillé.. . Les jours où elle avait trouvé un bon morceau, un œil, une épaule, elle était contente... Bref, elle termina heureusement sa tâche et le principe du bien se trouva reconstitué et la félicité régna de nouveau sur la terre. Je suis convaincu que depuis ce temps-là, les morceaux du bonheur se rejoignent toujours.
Valentin. — C'est une très belle légende.
D'Eguzon. — Oui. Je lui reproche seulement d'avoir peut-être été l'origine de ce jeu lamentable qu'on appelle le puzzle.