‹ La belle aventure: comédie en trois actesChapitre 30 sur 55 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

M"* DE TREVILLAC, PINBRACHE,

JEANTINE

M"* DE TbÉVILLAC, entre; elle a un chapeau cabriolet, une robe passée de mode, une petite mante, des mitaines et une canne. Gustou la suit portant son manteau et un vieux

sac en tapisserie. — Eh bien, ça VOUS attrape? Bonjour, Jeantine, bonjour, Gustou, bonjour, docteur. M'y voilà tout de même à Chantelouve! •

PiNBRACHE. — Ma bonne amie... ce voyage, c'est une folie.

M"* DE Trévillac. — Eh bien, ça prouve que je pouvais encore en faire une. Mon petit docteur, le sang des Trévillac, ce n'est pas du tilleul...

Jeantine. — Le fait est que madame est passablement guillerette.

PiNBRACHE. — Quand je songe qu'il y a huit jours, vous ne pouviez pas aller jusqu'à votre fruitier. Qu'est-ce qui, diable, a pu vous donner la force?

M"" DE Trévillac. — Oh! ce n'est pas vos poisons, bien sûr! mais quand j'ai pensé, ce matin en me réveillant au petit soleil, que ma petite Hélène se mariait aujourd'hui; qu'il y avait près de deux ans que je ne l'avais pas vue, qu'elle revenait ce soir au pays, dans la maison où elle est née, et qu'il n'y aurait personne des siens, pas même une vieille figure toute fripée et toute contente pour lui faire accueil, ça m'a redressé tout d'une j)ièce, j'ai pris votre potion...

PiNBRACHE, content. — Ah!

M"'* DE Trévillac. — Je l'ai jetée par la fenêtre, j'ai appelé Perrichon, je lui ai dit: « Mets les chevaux. » J'ai sorti ma plus belle robe... tous mes bijoux... j'ai brinqueballé cinq heures de temps sur les chemins, et me voilà, et je vais embrasser ma jtetite-fille!

Jeantine. — Et ça vous fera joliment du bien !

PiNBRACHE. — Vous êtcs admirable, ma chère amie! Ah! si seulement vous consentiez, comme je vous le conseille depuis des années, à faire une saison d'eaux!

M'"* DE Trévillac. — Moi, j'y ai été une fois, et aux eaux de Vichy encore! mais j'ai rencontré là quelqu'un qui m'a tellement déplu...

PiNBRACHE. Qui ça?

M""" DE Trévillac. — Napoléon III.

PiNBRACHE. — Pourquoi donc?

M"* DE Trévillac. — A cause de celui-là !

Elle montre le portrait qui est au-di-ssus de la cheminée.

PiNBRACHE. — Ah! votre I^uis-Philii)pe!

Jeantine, montrant l'autre. — Et sa dame...

M"* DE Trévillac. — C'est le plus grand roi que la France ait jamais eu!

PiNBRACHE. — Oh! je ne vois pas ce qu'il a fait pour mériter...

M"* DE Trévillac. — Ce qu'il a fait? Il a fait que c'est sous son règne que j'ai eu seize ans, c'est mon roi do jeune fille ! Tandis que votre République, qu'est-ce qu'elle m'a donné: des rhumatismes, des lunettes et quatre-vingts ans! Et vous voulez que je l'aime?

PiNBRACHE. — Je veux, ma bonne amie, que vous soyez calme, et que vous vous asseyez là. Vous devez être lasse.

M"* DE Trévillac. — Moi, lasse! Quand je vais revoir Hélène!... Comme on dit chez nous : un cheveu de qui vous aime tire mieux que quatre bœufs!

Dire que, dans un moment, elle sera làl Ah! que je suis contente.

Jeantine, qui met le couvert — Et moi, donci

M™* DE Trévillac. — Toi, je te défends d'être aussi contente que moi. Ma parole, il n'y a plus de domestiques! quelle heure est-il?

PiNBRACHE. — Près de dix heures.

M"' DE Trévillac. -r- Oh! Oh! Pas de temps à perdre. Allons, Jeantine, ce couvert. Trotte, ma fille, trotte! Et vous, docteur, disposez-moi vos roses dans ces vases bleus. C'«st le cadeau de noces du maréchal Bugeaud à mon grand-père... Ils sont affreux. Ah! c'était un brave. Il n'avait pas peur!... Jeantine !...

Jeantine, qui rentre avec des fruits dans une jatte. —

Madame?

M™* DE Trévu^lac. — Qu'est-ce que tu as préparé pour souper?

Jeantine. — Dame, il y a une poule froide, une salade bien verte, et ce que M"* Hélène aime le mieux de tout, un clafoutis. Quand elle était une toute petite drôle, je lui en faisais chaque dimanche.

M"' de Trévillac. — Il ne faut plus dire mademoiselle, Jeantine.

PiNBRACHE. — Elle s'appelle maintenant M"*" Valentin Le Barroyer...

Jeantine. — Oh! pour moi, même quand elle aura ses six enfants, elle sera toujours M"* Hélène.

PiNBRACHE. — Qu'est-ce que fait son mari?

M""' DE Trévillac. — Il est auditeur à la Cour des Comptes.

Jeantine. — Faut-il qu'il y ait des gens qui aient des idées, tout de même!

M™* DE Trévillac. — Quelle heure est-il?

PiNBRACHE. — Dix heures cinq... Et comment estil, ce jeune homme?

M"* DE Trévillac. — Ma foi, Hélène m'en a à peine parlé dans ses lettres.

Jeantine. — Moi, je voudrais qu'il ait de la barbe, une belle!

M""* DE Tré\tllac. — Veux-tu te taire!

PiNBRACHE. — C'est M"* d'Eguzon qui a fait le mariage?

M"'*" DE Trévillac. — Oui, c'est toujours ça qu'elle aura fait de bien.

PiNBRACHE. — Vous ne l'aimez guère?

M""* DE Trévillac. — Vous avez vu ça, vous?

Non, je ne l'aime guère. D'abord elle a le nez pointu. Et puis, elle a toujours en mains cette petite machine à vitres pour regarder les gens. Ce n'est pas franc. Son mari est fou, je ne crois pas qu'elle ait été bien sage. Bref, ils ne m'ont point manqué depuis que je ne les ai vus, et ce n'est pas d'hier ; • leur fils était encore en petite jupe. C'est vous dire...

PiNBRACHE. — Je ne vous savais pas si brouillés ({ue ça.

M"* DE Trévillac. — L'origine a été une question d'héritage.

PiNBRACHE. — Alors!... J'ai remarqué que, quand on hérite, ça comporte souvent deux avantages : d'abord, on hérite, et puis on se brouille avec une partie de sa famille.

M"* DE Trévillac. — Vous y êtes. Mon pauvre mari a eu des mots avec Gisèle d'Eguzon, et, comme mon pauvre mari avait été chasseur d'Afrique, quand il avait des mots... Ahî bougi'e... ça sonnait! Enfin, malgré les noises et les notaires, j'ai gardé cette maison de Chantelouve. Notre maison... Oh!

LA PETITE ILLUSTRATION

pas ponr moi, qui m'étais déjà retirée à Saint-Pardouxy mais pour Hélène, la fille de mon fils. C'est ça, qu'il fallait... Je ne tiens pas à l'argent, quoique je n'en aie guère, mais je tiens à ça. (Elle tape le sol de sa canne.) Dix générations de Trévillac ont vécu ici simplement, fièrement, sans faire les iarauds, sans aller à Paris ni à Baden-Baden... faisant valoir leur bien qui n'était pas grand, mais franc de dettes. Ils sont rest-és là oii ils étaient nés, les pieds dans la terre, et, quand ils se sont sentis mourir, ils n'ont eu qu'à se coucher, ils étaient chez eux.

PiNBRACHB. — Mais maintenant, c'est à l'avenir qu'il faut penser, et aux petits, qui ne tarderont point.

M"* DE Trévillac. — Ahl évidemment, si ça s'arrangeait, j'aimerais bien les voir, mes arrièrepetits-enfants ; je sais bien qu*en tout cas je les verrai de là-haut. Mais, n'est-ce pas, de là-haut, des petits-enfants, c'est bien petit!

PiNBRACHE. — Ma bonne amie!

M"" DE Trévillac. — Ah! par exemple, je yeux, absolument que le premier soit un garçon. Voyons, entre nous, docteur, vous ne connaissez pas un moyen f

PiNBRACHE. — Pas quc je sache.

M"* DE Trévillac. — Ça ne m'étonne pas: trois médecins, trois écrivains, trois sacristains, ça fait neuf propres à rien.

/ ...-PiNBRACHE. — Merci bien.

^ j Jeantinb. — Eh bien, moi, si vous voulez, je vous ke garantis, votre petit-fils.

M™* DE Trévillac. — Toiî

PiNBRACHE. — Comment, je serais curieux de le savoir I

JeaNTINE, va chercher dans le bahut un petit vase dans lequel ae trouvent quelques menues branches. — A C&USC

de ça.

M"' DE Trévillac. — Qu'est-ce que c'est?

Jeantine. — Je vais vous le dire: Quand on veut être sûr d'avoir un garçon, il faut, durant la nuit de noces, quand sonnent les douze coups de minuit, placer trois brins de romarin sur le seuil de la chambre, a. in que, le lendemain, ce soit la première chose sur laquelle la mariée pose le pied, et, sans manquer, dans l'année elle a son petit niâle. Tout le monde sait ça, chez nous.

PiNBRACHE. — Quelle sottise!

M"' DE Trévillac. — Jeantine, il n'est pas permis de dire des choses pareilles, quand il y a un bon Dieu.

Jeantine. — Eh! le bon Dieu, il ne s'inquiète point de ces choses-là. Ce n'est plus de son âge, le pauvre... C'est affaire à ces autres petits diables qui sont dans les cheminées ou dans les jardins et qui font tourner le lait ou lever la pâte. Je les connais de reste.

M"* DE Trévillac, au docteur. — Croyez-vous, ces superstitions...

Jeantine. — Dites... dites... je vous laisse... mais n'empQphe que ça s'est bien prouvé dans notre famille, |tant pour ma mère qui s'est mariée deux fois, que pour mes deux soeurs qui ne se sont pas mariées du tout. Toutes les tjrois ont commencé par un garçon de douze livres^JAinsi, vous voyez.

M"* de Trévillac. — Allons, assez de sornettes. C'est ridicule, je ne veux pas en entendre davantage.

PiNBRACHE. — A la bonne heure...

M"* DB Trévillac, à part, avec admiration. — DouZO

livres! (Se rapprochant de Jeantine.) Jeantine, c'est à

minuit juste qu'il faut placer le romarin?

Jeantine. — Oh! ben sûr, à minuit sonnant, sans ça... ça ne serait pas raisonnable, madame... (Suinterrompant pour écouter au dehors.) /rlé, OU entend la Voiture sur le pont... Elle va être là dans une seconde...

M"' DE Trévillac, très émue. — C'est elle... ceiie se lève.) Ah! mon Dieu!

PiNBRACHE. — Qu'est-ce que vous avez?

M"* DE Trévillac. — Docteur, allez-vous-en I

PiNBRACHE. — Pourquoi!

'M"* DE Trévillac. — Parce que je ne me sens pas bien.

PiNBRACHE. — Mais alors...

M"* DE Trévillac, furieuse. — Je vous dis que je suis malade, docteur. Ailez-vous-en.

PiNBRACHE, souriant. — Vous avez peut-être raison, je m'en vais.

H sort.

M"* DE Trévillac, dcfaïUant un peu. — Jeantine f

Jeantine. — Madame?

M"" DE Trévillac. — C'est vrai, tu sais, tout à l'heure, je faisais la fiérotte... Mais, à présent...

Jeantine. — Oh! mais il faut vous remettre, ma petite dame. H ne faut pas que notre demoiselle vous voie ainsi toute pâlotte. Je vais vous faire prendre une goutte de notre armagnac. Ça vous remontera. Les voilà! Venez- vous-en, vite.

M"' DE Tréviliac. — Oui... Oui... mais surtout qu'on ne les prévienne pas que je suis là. Je veux leur faire une surprise.

Jeantine. — N'ayez crainte...

Elles sortent.

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