‹ La belle cordière et ses trois amoureux;Chapitre 10 sur 13 · CK^O · texte numérisé non relu

CK^O

COUP-I) OEIL RETROSPECTIF.

Nous ne sommes plus à Carpentras, mon ami; les écoliers de maître Convennole da Prato se sont émancipés, et notre historiette menace de toucher à la grande histoire. Rassurez-vous, toutefois; malgré la gravité de quelques-uns des événements qui doivent suivre, nous essayerons de mener notre drame vivement, ne nous arrêtant qu'à quelques détails curieux, et qu'il eût été fâcheux peutêtre de passer complètement sous silence dans un ouvrage du genre de celui-ci.

Et, d'abord, pour viser au plus court, nous allons, en les résumant, englober les faits racontés

138 LA BELLE GORDIÈRE.

par la belle cordière à Taddeo, dans un rapide coup-d'œil rétrospectif sur tout ce qui s'est passé entre nos personnages principaux depuis ce mémorable 6 avril 1327 \ jour décisif où nous avons laissé dans l'église Sainte-Claire, à Avignon, Pétrarque en extase devant Laure, et Montréal immobile et sombre devant Odette.

Le nouveau chevalier de Saint- Jean de Jérusalem venait d'être admis au service du roi de Mayorque, seigneur de Montpellier, qui avait une résidence fixe dans la ville papale. Se promenant de grand matin sur la place Sainte-Claire, moins dans l'intention d'entrer à l'église, que de passer en revue les jolis minois qui s'y rendaient, il crut apercevoir sous le porche une figure qui ne lui était pas inconnue : c'était celle d'un beau jeune garçon portant plume noire à son béret et clous d'argent à sa ceinture.

« Mordieu! se dit-il, ou je me trompe fort, ou c'est là mon très-cher et très-déloyal ami François d'Arezzo, avec lequel j'ai un ancien compte à régler relativement à la gentille fillette, mes premières amours. Ce compte, réglons-le sur l'heure; mieux vaut tard que jamais. »

l. « Mille trecento ventisette appunto,

« Su l'ora prima il di sesto d'aprile. »

(Pétrarque. Sonnet 175.)

Il suivit donc la foule des dévots , coudoyant et rudoyant les hommes pour aller de l'avant , mais laissant courtoisement les dames prendre le pas sur lui; d'où il résulta que, sa galanterie et sa rudesse mises en balance, il n'arriva qu'à son tour, sans pouvoir de prime-saut rejoindre celui qu'il poursuivait.

Après avoir de tous côtés fureté des pieds et des yeux dans l'église, il se trouva, à grand ébahissement, face à face avec la belle Cordière. Ainsi, par un jeu du hasard, ce grand pourvoyeur du destin, tandis que François d'Arezzo, en cherchant Odette, rencontrait Laure, Guillaume de Montréal, en poursuivant François d'Arezzo, venait de retrouver Odette.

Son premier mouvement fut de colère plus encore que de surprisé. « Il ne niera pas cette fois! murmura-t-il. Quoi! sous sa blanche et soyeuse enveloppe d'hermine, le compagnon n'était donc en réalité qu'un traître, trois fois fourbe et menteur, par le visage, par le cœur et par les lèvres! mais il payera cher sa trahison. J'ai reçu les ordres, et point ne veux troubler le service divin; mais je vais l'attendre à la sortie, et malheur à vous, maître François! »

Il l'attendit en effet sous le porche de l'église , rugissant tout bas et fermant les poings. D'abord,

il vit Odette suivant humblement les dames Estéphanette de Gantelme et Laure de Sade; à la suite d'Odette venait immédiatement le félon.

Guillaume fendit la foule , sans courtoisie cette fois pour qui que ce fût, et s'avança vers lui, serrant de plus en plus les poings à mesure qu'il l'approchait. Dans cet instant, François d'Arezzo l'aperçut, poussa un cri de joie, s'élança à son cou, et l'étreignit si vivement et avec de telles démonstrations, que chacun se retourna, souriant, pour contempler ce couple de vrais amis.

Comme une mouche prise dans du miel , Montréal, à moitié paralysé, n'osa, devant tant d'honnêtes gens, accueillir h bras raccourcis celui qui semblait s'éjouir si franchement de sa rencontre; mais sur-le-champ il entama l'explication, et Pétrarque, après la lui avoir donnée claire et concise, autant que ses émotions récentes le lui permettaient, bénit le ciel qui venait de lui envoyer son meilleur ami pour être le confident de son nouvel amour.

Depuis ce jour, sur les bords de la Sorgue et du Rhône, dans les promenades les plus fréquentées par la bonne compagnie d'Avignon, partout où la belle Laure se montrait, suivie de sa jolie camériste, on voyait deux jeunes hommes, les bras entrelacés, marcher sur leurs traces, et de temps à

autre, pressant le pas, les devancer pour les regarder passer. Malgré sa riche toilette, malgré ses blanches épaules, sa taille élégante, ses yeux resplendissants et ses sourcils ressortant noirs comme ébène sous sa chevelure dorée, la dame cependant n'éclipsait pas la suivante. On se demandait laquelle des deux blondes devait être la préférée; on se demandait si ces deux jeunes hommes, rivaux inoffensifs, brûlaient pour la même, ou si chacune de ces belles avait à s'enorgueillir d'une conquête.

Bientôt les premiers vers de Pétrarque parurent; le nom de Laure s'échappa sonore, vibrant, impérissable, de la lyre du poète. Les curieux surent à quoi s'en tenir sur son compte.

Dans le même temps, l'amour de Montréal pour Odette se ravivant avec plus de violence que jamais, les regards fixes, ardents, presque farouches, qu'il arrêtait sur la jeune fille, décidèrent de même la question pour lui; et l'on s'interrogeait de nouveau pour savoir lequel des deux savait le mieux aimer, du poète aux rimes plaintives, à l'allure timide et mélancolieuse, ou du frère hospitalier, avec son air hardi, brusque, oriflant, et qui semblait mordre des yeux.

Ne vous y trompez pas, ces distinctions subtiles préoccupaient vivement alors les habitants de la Provence, élevés à l'école de leurs vieux

troubadours. Dans la ville des papes surtout, les questions amoureuses se traitaient avec non moins d'importance que les questions ecclésiastiques.

Les vers qui célèbrent sa beauté ont chatouillé la vanité de Laure. Elle se garde bien d'encourager hautement les élans du jeune homme vers elle; elle lui tient sa maison fermée, et peut-être aussi son cœur; mais cet amour, qui doit durer vingt ans aux mêmes conditions, elle connaît l'art d'en entretenir la flamme chaste et pure par un manège de vestale coquette. Tout en feignant de vouloir échapper aux poursuites de Pétrarque, elle sait habilement se trouver sur son passage, et le voile qui lui sert à dérober ses charmes aux regards du poète, se soulève parfois pour lui payer un sonnet par un sourire.

Oh! qu'il n'en est pas de même de sa demoiselle d'atours à l'égard de Montréal! Celle-ci a senti son aversion primitive croître de plus en plus. Les cheveux rouges du galant, ses regards convoiteux l'épouvantent, bien qu'à tout prendre il soit de belle et bonne apparence; et loin de vouloir l'attirer par des sourires, son visage n'a jamais pour lui que des airs de dédain.

Mais notre chevalier n'en sent que plus vivement redoubler sa passion; il n'est pas homme

COUP-D ŒIL RETROSPECTIF. 143

à se laisser abattre pour si peu; il n'est pas homme surtout à s'aventurer dans la voie où marche devant lui son ami le poète. Chercher des rimes , compter les étoiles, rire aux anges, écouter lever les avoines et guetter le réveil des marjolaines, voilà le métier tel que le comprend notre bon François. Guillaume l'entend autrement : il guette la Cordière , il la guette aux alentours de la maison qu'elle habite, à l'église de Sainte-Claire, où il l'a revue, dans le faubourg des Cordeliers, où Ta rencontrée Pétrarque. Une seule fois il la trouve, non même seule, mais en compagnie d'une autre demoiselle chambrière. Il les aborde, saisit d'abord par le bras Odette, dans la crainte qu'elle ne lui échappe. A l'effroi qui se peint sur la figure de sa compagne, l'autre jeune fille s'épouvante et se sauve en criant : « À l'aide! au secours! » Des archers de la ville arrivent, Montréal les culbute, et rentre chez lui tout ému de confusion et strangulant de colère et de rage.

Un instant après, Pétrarque vint le rejoindre rayonnant de bonheur. Il avait rencontré Laure abritée sous un arbre en fleurs, que le vent secouait sur sa tête. A la vue de son idole lui apparaissant ainsi, comme au milieu d'un nuage de blancs pétales, comme à travers les flocons d'une

neige odorante, son imagination s'est exaltée; il a, sur cette poétique rencontre, composé l'un de ses plus beaux sonnets, et son ami va l'entendre le premier.

Montréal l'envoyé au diable , lui et tous les amoureux qui pouvaient se repaître de mets semblables. Un projet lui est né, projet dont la réussite lui parait immanquable, et qu'il s'étonne de n'avoir pas conçu tout d'abord. Il se présente au logis de messire Hugues de Sade, le mari de la belle Laure, s'étayant, pour être admis dans sa maison, de son titre de chevalier de Saint- Jean de Jérusalem et de la protection spéciale dont l'honore le roi de Mayorque. Une fois admis, les occasions ne lui manqueront pas pour rencontrer Odette tout à son aise.

Messire Hugues s'étonna d'abord du sans-façon de ce visiteur, qui lui arrivait ainsi sans parrain et sans patron; puis, reconnaissant le compagnon fidèle du poète, sa jalousie s'éveilla; il crut à quelque manœuvre secrète, et l'accueillit de telle sorte que Montréal, furieux, le quitta, jurant que de sa vie il ne rentrerait dans cette maison, sinon pour y mettre le feu.

Dans Avignon alors habitait aussi une de nos anciennes connaissances, maître Convennole le grammairien, qui devait y finir ses jours, soutenu

par les bienfaits de son élève bien-aimé , François Pétrarque.

Un matin que nos deux amis s'étaient rendus près de lui, la porte s'ouvrit et donna passage à un jeune cavalier en pourpoint noir, en manteau gris, coiffé de feutre et botté d'un cuir à boucles. Couvert encore de la poussière de la route, il arrivait tout frais à Avignon, et sa mule haletante soufflait dans la cour : c'était le troisième écolier de Carpentras, Nicolas Lorenzo. Établi notaire à Rome, il ne vise maintenant à rien moins qu'à être nommé notaire apostolique, et c'est à cet effet qu'il s'est rendu à la cour pontificale.

Convennole et Pétrarque se levèrent à son arrivée et l'embrassèrent tendrement; Montréal ne bougea de place et se contenta de lui faire un salut de la main : il avait encore sur le cœur le souvenir de leurs anciens débats.

Nicolas Lorenzo connaissait l'art d'exploiter ses amis à son bénéfice. Il se fit conduire par Pétrarque chez le cardinal Colonna, protecteur du poète, et, quinze jours après, quand on ne le croyait occupé que de ses intérêts et de son brevet de notaire apostolique, non sans surprise, ses anciens condisciples apprirent que le cardinal Colonna, qui l'avait pris en grande considération, vu ses talents et son éloquence, venait de le présenter

146 LA BELLE GORDIÈRE.

chez messire Hugues de Sades, où il avait été courtoisement accueilli.

A cette nouvelle, Montréal jette feu et flamme; il se dispose à lui faire un mauvais parti, quand Tordre lui vient d'accompagner à la cour du nouveau roi de France, Philippe de] Valois, le roi de Mayorque, son maître.

Bon gré, mal gré, la rage au cœur, il lui faut quitter Avignon, laissant auprès de la belle Cordière son éternel rival, à qui son absence ne doit que trop bien profiter.

En effet, Odette, que l'habitude de vivre en bon lieu avait mise à même d'apprécier mieux qu'elle ne l'avait fait autrefois la façon de maître Nicolas, ne tarda pas à prêter doucement l'oreille à ses belles paroles. Celui-ci , adroit et rusé , savait à propos faire naître mille occasions de la rencontrer seule, ou d'échanger du moins quelques mots avec elle. Elle recommençait pour lui ses doux rêves, tout en se disant cependant qu'avec un tel mari, la prédiction de la juive risquait fort de ne pas s'accomplir. Le moyen de penser que d'un notaire on puisse jamais faire un roi, voire même un prince! Mais, après tout, s'il parvient à se faire nommer notaire apostolique, comme bien elle espère, la condition n'est pas encore à dédaigner.

C'est donc avec joie qu'Odette entend mainte-

nant Nicolas Lorenzo l'entretenir de son ambition à lui, qui commence à devenir sa seule ambition à elle. Ce qui la charme le plus dans ses discours, ce qui les rend surtout pour elle d'une éloquence persuasive, c'est le mot mariage qui s'y glisse de temps à autre. Ce nouveau galant, elle doit croire que sa maîtresse ne viendra pas le lui enlever. Laure de Sade est entièrement pourvue aujourd'hui; n'a-t-elle pas à la fois, de compte fait, un mari et un amoureux ?

Une année passa, puis une autre, pendant lesquelles le futur notaire apostolique fit plusieurs voyages d'Italie en Provence , pour hâter la réalisation des espérances qu'il avait fondées, d'une part sur le saint pontife, de l'autre sur la belle Cordière. Des deux côtés, cependant, si l'avenir lui présentait des chances favorables, le présent était stérile.

Pour la troisième fois il était retourné à Rome.

Un matin, comme Odette se tient à l'église près de sa maîtresse, et que, prosternée, elle adresse des prières qui toutes, sans doute, ne sont pas dans son livre d'Heures, une lettre glisse sous ses yeux, qui alors touchaient presque les marches de l'autel, et le messager, inconnu, mystérieux, disparaît.

Rentrée au logis, Odette s'enferme, et, le cœur

148 LA BELLE CORBIERE.

ballant à triple mesure, elle déroule cette épître, par laquelle Nicolas Lorenzo lui apprend que les obstacles jusqu'alors opposés à leur union n'existent plus; mais il est retenu à Rome par sa mère, grièvement malade. Avant de mourir, la digne femme veut voir sa future bru pour la bénir. C'est donc Odette qui doit faire le voyage, si l'amour du fils lui est cher, si les dernières volontés d'une mourante sont sacrées pour elle. L'homme qui lui a remis le double message se chargera de l'accompagner en route, de veiller sur elle, et ne la quittera que pour la laisser sous la protection de sa nouvelle mère.

L'épître, longuement développée, tournée avec cet art profond, avec cette dialectique passionnée que possédait le Romain, jeta d'abord Odette dans l'indécision et la perplexité. A force de la relire, la conviction lui vint. N'était-ce point cruauté que de résister aux supplications d'un époux, à la demande d'une mourante?

Elle a résolu d'en parler dès le lendemain à sa dame et noble bienfaitrice; mais le lendemain, dès l'aube, toute la maison de Sade, celle de Noves, et vingt autres des mieux famées d'Avignon, sont en rumeur de fête. Déjà la belle Laure est sur sa haquenée, richementcaparaçonnée et blasonnée d'une étoile à huit rayons. Son mari et d'autres cavaliers,

des premières familles'de Provence, se disposent à lui faire escorte. Par faveur spéciale, Odette est de la partie et doit trouyer place dans un chariot couvert. Au milieu des embarras, des affaires et des plaisirs de cette grande journée, peut-elle entretenir sa maîtresse de ses projets de mariage et de départ? Elle le tentera toutefois.

On s'est mis en marche, traversant la ville, et recrutant ça et là de nouveaux compagnons et de nouvelles compagnes de voyage. Le peuple, qui connaît le but de cette chevauchée, se met aux portes et applaudit en la voyant passer. A peine hors des faubourgs, la bande grossit encore de dames et de chevaliers venus des châteaux environnants. Pêle-mêle, galopant, caracolant, défiant la poussière et le soleil, au milieu des galanîs propos et des joyeuses reparties, on se dirige ainsi vers Noves, maison originaire de la belle Laure, située sur la rive gauche de la Durance, à deux lieues d'Avignon.*

<ep>

UIVE COUR D'AMOUR.

Où tend donc ce noble et brillant pèlerinage? Qui donc préoccupe si vivement toute cette fine fleur de chevalerie, toutes ces beautés, perles précieuses de la contrée? Je l'ai dit, dans la ville pontificale d'Avignon, comme dans le comtat Venaissin, comme dans le reste de la Provence, les hautes questions d'amour et de galanterie étaient traitées avec une importance telle, que le peuple lui-même s'émouvait à la discussion, et souvent y prenait part dans ses causeries de la vesprée.

Au milieu de cette époque rude et barbare, où la puissance politique, mal assise encore, sentait

le sol s'ébranler sous elle; où chacun, pour soutenir son droit, en appelait à l'Église, à la guerre, à la violence, jamais à la raison; où le brigandage s'organisait avec régularité de ville à ville, de château à château; où tant de crimes enfin passaient inaperçus, ou du moins impunis, des fautes à nos yeux bien légères aujourd'hui trouvaient leur châtiment. La galanterie avait son code, et malheur à qui osait enfreindre un seul de ses articles !

Dès le douzième siècle, une cour d'amour, cour plèniere et ouverte, ornée de nobles dames et de chevaliers du pays, avait été instituée en Provence, sous la haute protection de la famille de Baux.

Une seconde lui a succédé : c'est la souveraine cour des dames de Romanin, d'où ressortissent celles de Signes, de Die, de Pierre-Feu, de Tarascon, et dont la présidente n'est autre que l'illustre Estéphanette de Gantelme, la tante de Laure.

Là se discutent avec toute l'afféterie, toute la mignardise des plaidoyers de boudoirs et de ruelles, les. hautes questions soumises à ces juges d'espèce à part, qui ne portent l'hermine que sur leur corsage; là se rédigent en bonne et due forme, sous la plume d'un clerc, les arrêts qui doivent atteindre les amoureux félons, convaincus de foi-mentie ; arrêts exécutoires dans le plus bref délai, et qui

ferment devant le condamné, soit pour un temps, soit pour jamais , toutes avenues conduisant au logis des dames dignes de ce nom. Hâtons-nous de le dire cependant, les plaids sous Formel, ces graves débats devant le prince du Puy vert, le prévôt de V Aubépine, le sénéchal des Églantiers, tous officiers du parlement des dames, contribuèrent pour leur part à la civilisation précoce de la Provence. Les troubadours, et les institutions nées d'eux, aidèrent à tempérer la violence des mœurs ; ils imprimèrent à la France et à l'Italie, avec l'aide des croisades, ce mouvement littéraire et régénérateur que les fuyards de Gonstantinople, sous un siècle entier de pédantisme , éteignirent plutôt qu'ils ne l'avivèrent. Ce qui maintenant nous paraît puéril et ridicule pourrait bien avoir été une des causes premières de cet état de perfectionnement indéfini qui nous rend aujourd'hui si fiers de nous-mêmes, et parfois si injustes envers ceuxlà à qui nous le devons.

Quoi qu'il en soit, c'est à la cour d'amour, c'est près d'Estéphanette de Gantelme que se rend maintenant, par cette belle journée de clair soleil, la noble caravane, qui vient de s'arrêter à Noves pour s'y reposer et prendre part à un repas modeste et frugal.

Pendant ce temps, la dame de Gantelme, instal-

lée à Romanin, fait ses préparatifs de réception. Déjà de Saint-Rémy, d'Orgon, de Barbeniane, d'Arles et de Cavaillon, sont arrivés les élus. On n'attend plus que la troupe des Avignonais.

Du haut de la plate-forme du donjon, un valet mis en guette voit bientôt s'élever un nuage de poussière et apparaître une troupe coquette, aux rubans et aux plumes flottantes.

Le château de Romanin a vu lever son pont-levis sur le dernier des invités ; l'entrée en est désormais interdite aux profanes, quoique le premier jour ne soit consacré qu'à l'examen préliminaire des causes soumises à la Cour. Le lendemain comparaîtront les parties citées devant le tribunal, et, la messe entendue en commun, chacun songera à ses fonctions de rapporteur ou déjuge.

Certes, si jamais la beauté, le talent, la noblesse, ont concouru à l'illustration d'une cour de justice, ce fut ce jour-là, à Romanin. Sans parler des gens d'église et des hauts bourgeois, qui, décorés de la ceinture militaire tout aussi bien que les chevaliers, vivaient avec ces derniers sur un pied de parfaite égalité, nous citerons parmi les plus nobles et les plus illustres, Hélion de Villeneuve, viguier de Marseille, nouvellement arrivé d'Italie, où il a commandé les armées du roi Robert; son fils, Arna^ld IV, qui devait plus tard

mériter le surnom de Grand, au service de la reine Jeanne de Naples, petite-fille de Robert.

Après eux, venaient le baron d'Agoult, grand sénéchal de Provence, moins fier de ce titre que de sa descendance du célèbre Guillaume d'Agoult, lequel avait été, en vers et en chansons, le rival de Thibaud, comte de Champagne ; le seigneur de Blaeas, Pierre Boniface, Bernard de Parasols, tous trois chevaliers, tous trois poètes, et tous trois soutenant dignement leur double qualité; Jean de Porcelet, dans les armes duquel figuraient une truie et un porc. On raconte qu'une de ses aïeules, veuve de la veille, et qui jusqu'alors n'avait pu avoir d'enfants, désolée tout à la fois de la mort de son mari et de l'extinction de sa race, fut prise d'un sentiment de jalousie à la vue d'une truie traînant après elle neuf petits pourcelets. Elle fit un vœu à la Vierge, et, huit mois après, elle accoucha de neuf garçons, tous vigoureux et bien conformés , ayant vécu âge d'homme et perpétué leur race. De là le nom, de là les armes. Dans le massacre des Vêpres siciliennes, un seul Français fut épargné à cause de sa vertu : c'était un Porcelet.

Parmi les plus belles conseillères, on distingue Phanette et Jeanne de Baux, Blanche de Pontevez, surnommée Blanche- Fleur, Briande d'Agoult, Hu-

guette de Sabran-Forcalquier, Amable de Villeneuve, la marquise de Saluées, la vicomtesse de Tallard, Antoinette de Cadenet et Isoarde de Roquefeuille. J'en pourrais citer vingt autres; mais j'ai promis d'être bref. Cependant, parler des dames sans parler de leur costume, me paraîtrait une omission presque malséante.

Les unes — les plus jeunes — portent par-dessus leurs robes un surcot qui leur couvre modestement la poitrine, et remonte jusqu'au cou; leurs blanches mains se dérobent sous des gants de soie, brodés à leurs armes; une aumônière de velours, un chapelet de jayet, pendent à leur ceinture, et, selon l'usage d'alors, et d'après les privilèges de leur naissance, une couronne d'argent encadre leur front pur et gracieux.

Les autres — des matrones, pour la plupart — au nombre desquelles figure la dame Estéphanette de Gantelme, se montrent vêtues de robes vertes ou amarantes, coupées à la grand* gore, c'est-à-dire découvrant amplement la poitrine. Pouvoir se mettre en dame gorière était aussi, à cette époque, faire preuve de noblesse. Elles ont pour coiffure le hennin, haut bonnet pyramidal, derrière lequel descend un voile, et les perles et les pierreries brillent à leur colliers et jusque dans leurs cheveux.

C'est dans cet équipage que, après avoir pris de nouveau connaissance du règlement, s'être instruites de la nature des causes à juger pour le lendemain , elles vont toutes, en compagnie de leurs cavaliers, visiter les salles, les terrasses et les courtils du château, pour faire honneur à leur hôtesse.

En parcourant les remparts, tournant les yeux vers le bourg de Romanin qui s'étendait au-dessous d'eux, Amable de Villeneuve, la première, fit remarquer à ses compagnons un amas assez considérable d'hommes à longues capes et à larges chapeaux, d'une tournure étrange et sinistre, qui se tenaient sur la place du marché, devant les quelques échoppes que venaient d'y construire des marchands.

Mais à chaque session de la Cour d'amour, vu le grand nombre d'étrangers attirés alors dans le pays , il était d'usage aux gens de marchandise d'accourir à Romanin pour y faire montre de leurs étoffes et de leurs denrées.

Les compagnes d'Amable de Villeneuve, quoiqu'elles se fussent d'abord , comme elle , un tant soit peu alarmées, se rassurèrent promptement, surtout lorsqu'elles portèrent leur attention vers un groupe de cavaliers, d'honnête apparence, qui, se détournant du bourg, gravissait

la hauteur en suivant un chemin tout bordé d'azéroliers, et conduisant au château.

De quoi pouvaient donc tant s'effrayer ces jolies peureuses? Ne se trouvaient-elles pas là bien protégées par des remparts, par des fossés, par un pont-levis , et" surtout par le courage et le dévouement éprouvés des nobles seigneurs, voire même des bons bourgeois qui les entouraient.

Elles n'y songèrent plus.

La cinquième heure de relevée s'approchant et tout se préparant pour le souper, lequel devait être suivi de divers jeux et délassement d'esprit, elles rejoignirent leurs carriéristes pour ajouter quelque chose à leurs atours et changer leurs couronnes d'argent contre des couronnes de fleurs.

En revoyant sa maîtresse, Odette espéra pouvoir l'entretenir des grands projets dont elle était préoccupée ; mais Laure de Sade fut bientôt rejointe dans sa chambre par Blanche de Pontevez et Huguette de Forcalquier, ses amies intimes. Force fut, pour la pauvre Gordière, de remettre ses confidences à une heure plus avancée, quand la belle Laure serait quitte enfin de tous les embarras de cette journée; et, en attendant ce moment décisif, elle ne cessait de songer à Nicolas

Lorenzo et à sa vieille bonne mère, qui ne voulait pas mourir sans l'avoir bénie.

Pendant ce temps, les voyageurs qui s'étaient montrés le long du chemin des Azéroliers, arrivés devant l'entrée principale du château, ont fait retentir leur cor. Au qui vive ? de l'homme chargé de la garde du pont-levis, ils répondent en arborant une bannière sur laquelle se lisent ces mots : Consistoire du beau Verger, Ce sont les sept mainteneurs de la gaie science de Toulouse, institution poétique qui, sous le nom de Jeux Floraux, devait se prolonger si longtemps, grâce aux bienfaits de Clémence Isaure.

Malgré la distance, bravant la fatigue et les périls mêmes de la route — car depuis quelque temps des bandes de malfaiteurs se sont montrées du côté de Nîmes et de Montpellier — ils viennent assister aux nouvelles séances delà Cour d'amour, et ils arrivent à jour fixe.

Estéphanette de Gantelme, avec sa suite, s'empresse d'aller à la rencontre de ces dignes hôtes, dont la plupart sont connus d'elle , et estimés comme ils le méritent.

Une nouvelle surprise de ce genre lui était encore réservée.

A peine venait-on de quitter la salle où le souper avait été servi sur plusieurs tables, vu le

nombre des convives, qu'un bruit de tabourins se fit entendre au dehors. Les quatre Marnons de la ville d'Aix, leur chef en tête, tous vêtus de jaune et de rouge, ainsi que l'exige l'ordonnance des syndics, demandaient gîte et réconfort, désirant, en leur qualité de poètes, assister aux solennités du lendemain.

Les Marnons, rimeurs satiriques, nommés d'office et payés par la municipalité d'Aix, étaient de simples artisans sans instruction aucune, chargés de faire justice par leurs chansons des délits que la loi ne pouvait atteindre. Si un ménage querelleur troublait par ses cris le repos des voisins; si une jeune fille, par trop frisquette, s'en laissait conter par deux amoureux à la fois; si un jeune garçon , pris d'ambition , courtisait une vieille, douée seulement à ses yeux de terres ou de rentes, les Marnons se présentaient au logis des délinquants, lesquels étaient bien forcés de leur ouvrir la porte et de les entendre sans souffler mot. Si refus leur était fait de les recevoir, c'est dans la rue alors, sur les places publiques, au milieu d'un cortège affriandé par le scandale, qu'ils poursuivaient les coupables, et leur sanglaient à la face leurs vers moqueurs et grossiers.

A une époque où la licence de la presse ne pouvait exister encore, et pour cause, les magistrats

avaient cru devoir, dans l'intérêt des mœurs, créer l'abus de la parole.

La dame de Romanin, quoique flattée de voir les Marnons eux-mêmes accourir à son appel, ne songea pas un moment à les admettre dans sa société, toute composée de clergie et de chevalerie. Ils n'avaient demandé que le gite et le réconfort; elle leur fit porter un grand bassin plein de viandes diverses, entourées d'herbes aromatiques, du vin autant qu'ils en pouvaient boire sans arriver jusqu'à l'ivresse. Les lits commençant à manquer, on donna pour abri à ces derniers venus une grange, les laissant libres de se composer, au moyen du foin et de la paille, une litière autant épaisse et douce qu'ils le voudraient ou le pourraient. En outre, le valet chargé de les servir leur remit de la part de leur généreuse hôtesse douze écus d'argent, quatre pour le chef, deux pour chacun de ses acolytes.

Toutes choses ainsi ordonnées, Estéphanette de Gantelme a rejoint sa compagnie dans une grande chambre éclairée à la bougie de senteur, car le soir est venu. Bientôt un page se présente, portant à la main un rameau de buis, orné de rubans, et, de la part des dames, il l'offre £U seigneur de Blacas.

Au milieu de la rumeur de satisfaction qui 389 11

162 LA BELLE GORDIERE.

éclate, le poëte gentilhomme se lève et débite des vers de circonstance sur les cours d'Amour, vers où chacun des assistants trouve un éloge à son adresse, et que chacun applaudit par conséquent.

Son rôle terminé, le seigneur de Blacas, après avoir, d'un coup d'œil, consulté l'assemblée, dépose le rameau enrubanné entre les mains de Pierre Boniface.

Celui-ci s'étant recueilli quelque temps, prend d'abord la parole en prose humble. « Pardon, ditil, Mesdames ; en langue provençale, je trouverais trop bien ici mes maîtres; » et il adressa un salut courtois au seigneur de Blacas, puis ensuite à Bernard de Parasols; «mais, reprit-il, la langue italienne m'est familière aussi, comme à la plupart d'entre vous, et quoique peu façonnée encore aux muses, elle me fournira peut-être quelque chose digne de l'auguste aréopage qui m'écoute. »

Avec âme alors, avec chaleur, d'une voix douce et pénétrante, il dit plusieurs sonnets qui remplirent tout l'auditoire d'attendrissement et d'admiration. 11 ne s'agissait cependant que d'un pauvre amant qui, malgré plusieurs années de constance et de résignation, ne pouvait obtenir de sa dame que des regards glacés, des airs dédaigneux, et à peine un sourire deux fois l'an . Cette pensée revenait sans

cesse, mais avec une forme si gracieuse et si inattendue qu'elle en semblait nouvelle. Le dernier sonnet surtout fit partir un cri de toutes les bouches, une larme de tous les yeux. Cette fois le poëte avait varié son motif. Son chant d'amour et de douleur s'était exhalé en voyant des lavandières laver au bord du fleuve le linge de sa bien-aimée, et de ce sujet, si misérable en apparence, un chef-d'œuvre était sorti.

Quand l'émotion se fut calmée, que les applaudissements frénétiques eurent cessé de se faire entendre : « Pardon encore , mesdames , reprit Pierre Boniface; mais je vous dois une explication. Le troubadour Fabre d'Uzès fut autrefois, par un arrêt de votre cour, condamné à la flagellation pour s'être approprié les vers d'un autre. Je ne veux pas, comme lui, me rendre, devant vous, coupable d'un tel crime. Je déclare donc ici hautement que les vers que je viens de prosodier tant bien que mal devant vous, et pour lesquels. de grand cœur, je joins mes applaudissements aux vôtres, ne sont pas de moi, et n'ont pour unique auteur que mon maître et mon ami, François Pétrarque d'Arezzo ! »

A cette annonce imprévue, tous les regards se tournent spontanément vers la belle Laure, qui, ne sachant comment déguiser son trouble, fait un

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signe au petit page, et le charge d'aller remettre le rameau de buis à Bernard de Parasols.

Dans ces doux passe-temps, l'heure s'écoulait ; le couvre-feu avait déjà sonné au village de Romanin, et nul au château ne songeait encore à se retirer , quand un bruit effroyable s'y fait entendre.

Comme si un vent furieux se fût déchaîné tout à coup, les portes s'ouvrent, se ferment violemment, avec un craquement sourd et prolongé. Par un élan unanime, l'assemblée entière se lève. Les deux Villeneuve, Coriolis, Porcelet, les premiers, font un mouvement pour se précipiter hors de la salle, afin de connaître la cause de ce vacarme, quand, près de franchir le seuil, ils s'arrêtent. Le gardien du pont-levis, pâle, sanglant, hérissé, ses vêtements en lambeaux, s'avance en chancelant au milieu de tous. Il veut articuler quelques mots; un râlement entrecoupé seul s'échappe de sa poitrine; ses yeux se ferment, ses membres s'agitent sous un frisson convulsif ; il tombe à la renverse, laissant voir à son cou l'horrible entaille béante par laquelle sa vie vient de s'échapper.

Les écuyers du baron d'Agoult arrivent aussitôt: « Vite ! vite ! alerte ! s'écrient-ils ; le pont du donjon est resté libre, et l'on peut se frayer un passage de ce côté; les autres abords du château

sont tous au pouvoir de ces chiens, de ces mécréants ! »

Et ils jettent sur le parquet, encore jonché de fleurs et de verdure, un faisceau d'armes, dont ils se sont munis à la hâte. Prêtres, bourgeois ou chevaliers, les hommes s'en emparent, et plaçant les dames au milieu d'eux, tout en adressant aux écuyers mille interpellations confuses sur les ennemis auxquels ils ont affaire, ils se dirigent vers les cours, marchant serrés, [les yeux aux aguets, l'arme au poing.

Dans ce moment, une flèche, décochée par un bandit caché dans l'obscurité, après avoir enlevé le voile qui couvrait la tête d'Amable de Villeneuve va percer le bras de Bernard de Parasols : « Par saint Jean ! dit le poète chevalier, toujours commandant à son esprit, malgré le péril , merci au bandit qui, avec la blessure, m'envoie si douce compresse; je conserverai longtemps la cicatrice, sans doute, mais le voile aussi ! »

Ils atteignent enfin le donjon, et à peine y sontils en sûreté, que l'homme qui avait envoyé la flèche, sortant de sa cachette, s'approche :

« Dame de Romanin, crie-t-il alors, recevez nos remercîments et tenez-vous pour glorieuse : nonseulement vous avez aujourd'hui donné généreuse hospitalité à des clers et à des chevaliers , aux

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Mainteneurs du Gai-Savoir et aux Marnons, mais aussi à la joyeuse bande des Vieux-Pastoureaux! »

A la faible clarté du ciel, ceux du donjon reconnurent à son vêtement bariolé de rouge et de jaune, le chef des prétendus Marnons d'Aix.

C'est en effet, sous ce costume que cinq brigands se sont introduits dans le château, dont ils ont livré l'entrée aux autres, après avoir surpris et frappé à mort le gardien du pont-levis.

Pendant que ces événements se passaient, Odette, retirée dans la chambre où elle attendait sa maîtresse, toujours obsédée par sa même pensée, rêvant à Nicolas Lorenzo et à la vie nouvelle qui l'attendait à Rome, s'irritait d'impatience en ne voyant point la belle Laure de Sade arriver. Certain bruit alors, loin de l'effrayer, fit naître en elle un sentiment de satisfaction. Des pas lourds et pesants résonnaient dans les corridors, et, quoique le côté qu'elle occupait fût exclusivement réservé aux dames, elle s'expliquait ces pas en se disant que sans doute quelques-uns des galants seigneurs faisaient la conduite à leurs femmes, quand elle entendit la voix étouffée et balbutiante d'une chambrière répéter : « Grâce! pitié! pitié!...»; puis la voix lamenteuse ajouta: a Celle que vous cherchez, seigneur soldat, c'est là qu'elle loge. »

Dans cet instant le bruit redoubla, d'horribles clameurs remplirent le château ; les valets fuyaient de tous côtés en poussant des cris de détresse. Odette vit sa porte s'ouvrir; un homme entra. Elle songea d'abord à se jeter à ses genoux et à lui crier à son tour: « Pitié ! pitié! » mais cet homme, c'était Montréal ; elle le reconnut et s'évanouit.

Quand elle revint à elle, un crime était consommé : où l'amour ne pouvait, la violence avait prévalu.

A cet endroit de son récit, la belle Cordière s'interrompant, évitant le regard de Taddeo, cacha entre ses mains son front couvert de rougeur.

aïp

Comment Guillaume de Montréal se trouvait-il au milieu de ces bandits, dont la subite invasion termina si brusquement les assises de Romanin?

Après avoir accompagné Jacques de Mayorque à la cour de France, Guillaume, apprenant que la guerre s'émouvait du côté du Nord, avait obtenu de son maître la permission d'aller rejoindre les drapeaux du roi de Hongrie.

Ce fut donc près de ce dernier que Montréal s'était rendu.

Pendant trois ans, il s'était signalé par de tels actes de bravoure expérimentée , de témérité sa-

gace, que Charobert, par un honneur insigne, lui avait confié la garde de ses fils, Louis et André, afin que ces deux jeunes princes, encore adolescents, fissent près de lui leur apprentissage des armes.

Louis, l'aîné, qui devait bientôt remplacer son père sur le trône de Hongrie, était ardent, généreux, gentilhomme de cœur comme de race; André, déjà destiné à partager le lit et le trône de sa cousine, Jeanne de Naples, se montrait au contraire hautain et farouche. Le sang sarmate dominait chez lui le sang français.

Chacun des deux frères, cependant, trouvait dans la nature ambiguë de Guillaume de Montréal des raisons de l'aimer. L'un prisait sa droiture et sa bravoure, l'autre sa rudesse et ses emportements, qui semblaient servir d'excuse à ses propres défauts. Mais cette affection qu'ils lui portent, loin d'être favorable au chevalier provençal, excite la haine jalouse des seigneurs hongrois, qui ne tardent pas à la lui témoigner publiquement par des menaces ou des railleries. Aux railleries Montréal répond par des injures; aux menaces par des coups d'épée; après quoi, quittant le royaume, il fait route sur Avignon avec une douce lueur dans l'esprit, car il va revoir Pétrarque, il va revoir Odette!

A peine arrivé, il court au logement du poète : celui-ci n'habite plus Avignon, mais Vaucluse, à six lieues plus loin, aux sources de la Sorgue. Sa première pensée est de s'y rendre sur-le-champ; une autre pensée, plus puissante, jette celle-là de côté. Il sent le besoin de souper, et de joyeusement souper, car son imagination est en fête.

Il gagne la plus célèbre hôtellerie de la ville. Dans la disposition où il se trouve, il lui fâche cependant de ne pas avoir un compagnon, ne s'en servît-il que pour se mettre au courant des petits événements survenus à Avignon durant son absence; il payera double écot bien volontiers.

Il parcourt donc les divers groupes qui peuplent la grande salle commune de Yost'el. Ici des pèlerins, des colporteurs, des porte-balles, des pâtenôtriers, partis de vingt villes différentes pour quémander des indulgences, vendre leur marchandise ou faire bénir par le pape leurs chapelets et leurs scapulaires , ne causaient que des affaires de l'Église : Montréal passa.

Plus loin, un autre groupe, composé de gens de métier, discutait la place que devait occuper chaque corporation à la procession prochaine : il passa encore.

Enfin, dans un troisième cercle, un peu mieux nippé, où la plume surmontait le chaperon, où l'épée se montrait sous la cape , il entend parler de fêtes, de plaisirs, et médire des dames de la ville; il charge l'hôte de demander à ces honnêtes gens si, parmi eux, il n'en est pas un assez courtois pour partager le souper d'un chevalier de Saint- Jean, nouvellement arrivé de Hongrie, et qui a horreur de la solitude à table.

Montréal s'était fait servir dans sa chambre. Au bout de quelques instants, l'hôte lui présente un individu d'assez bonne apparence, malgré son air contraint et frileux; vêtu avec quelque recherche d'un pourpoint râpé, rapiécé aux coudes, mais d'une forme élégante.

A peine sont-ils attablés que , dès les premiers mots, Montréal, désappointé, reconnaît qu'il a affaire, non à un Avignonais capable de l'instruire de ce qu'il veut savoir, mais à un étranger, à un Italien, qui n'a jamais séjourné à Avignon qu'en passant, et qui n'y connaît personne. Il n'ose le mettre à la porte cependant , et se résigne à se servir de son vis-à-vis simplement comme d'une machine à parler et à trinquer.

D'abord il s'enquiert de lui , par forme de politesse plus que par curiosité, du motif qui Ta amené dans le Gomtat. L'étranger balbutie quel-

ques paroles inintelligibles, puis garde le silence, et ne parle ensuite qu'avec une sorte de circonspection, répondant oui ou non, sans perdre un coup de dent, et jetant de temps à autre des ah ! ah! approbatifs.

Le souper touchant à sa fin, devenu plus expansif, il revient de lui-même vers cette première question que lui avait adressée Montréal. Celui-ci prête sur-le-champ une grande attention aux récits de son convive. Un nom prononcé a suffi pour le captiver. Dès ce moment, non content d'entretenir la loquacité naissante de son compagnon, il le met de plus en plus en verve de causerie en lui administrant rasade sur rasade. Aussi l'Italien n'a-t-il bientôt plus de secrets dans sa gibecière; il satisfait à toutes les demandes qui lui sont adressées; il parle tant qu'on veut, et il parlait encore quand Montréal, se levant furieux, le saisit à la gorge, et lui fait vider la table en le précipitant du haut en bas de l'escalier.

C'est que notre convive au pourpoint râpé se trouve être justement l'honnête messager d'amour de Nicolas Lorenzo. L'avant-veille, il a remis à Odette, devant l'autel de Sainte-Claire, celte missive mystérieuse qui l'appelait à Rome. Notre chevalier en sait plus qu'il n'en voulait savoir.

Après une nuit sans sommeil, passée à mau-

gréer contre le genre humain tout entier, dès l'aube, il fait seller son cheval et quitte la ville papale, résolu d'aller à Montpellier, reprendre, comme autrefois, son humble service auprès de son ancien maître, Jacques de Mayorque»

Livré à ses sombres réflexions, il avait dépassé Nîmes et longeait, vers la nuit tombante, le petit bois de la Colombière, quand, léger, rapide comme un lévrier, un homme, sorti d'un taillis, lui saute en croupe par derrière , et l'étreint de ses deux bras avant qu'il ait pu faire un geste pour saisir son épée. En même temps, d'autres bandits ont saisi son cheval par la bride, et il se voit entouré, démonté, bâillonné, garrotté, sans avoir eu seulement le loisir de se rendre compte de ce qui lui arrive.

Leur captif dépouillé et bien visité jusqu'à la doublure de son manteau, les poches retournées, l'escarcelle vidée, les assaillants s'aperçoivent que la prise ne vaut pas ce qu'ils l'ont estimée à première vue. Pourtant il est chevalier, donc gentilhomme; il leur doit une rançon, et il restera leur prisonnier jusqu'à ce qu'il Fait acquittée par lui ou par les siens. Huit jours lui sont accordés pour se mettre en mesure, après quoi, si l'argent n'est pas compté, il n'aura plus qu'à recommander son âme à Dieu et à monseigneur saint Pierre.

Une fois débâillonné, Montréal, en réponse aux conditions imposées, leur dit : «Très-honorable ribaudaille, j'ai pour toute famille des frères qui, après s'être partagé l'héritage paternel, courent le monde. Parmi les amis assez dévoués pour me venir en aide, je ne compte qu'un poète et un vieux grammairien, mon ancien professeur. L'un ne jouit que d'une fortune médiocre, et partage le peu qu'il a avec l'autre qui ne possède rien. Espérer en eux serait folie et lâcheté; je les connais ; ils seraient encore capables de faire plus qu'ils ne peuvent. Ce moyen, écartez-le donc; je n'y souscris pas. Mais il me reste deux propositions à vous faire; si aucune des deux ne vous va, n'attendez pas la huitaine, finissez-en avec moi sur-le-champ; peu m'importe! Je ne vous demanderai que le temps de faire ma prière et de me confesser à l'un de vous, faute de mieux. »

Le chevalier leur tenait ce discours, non près du bois de la Colombière, mais dans un endroit où il avait été transporté après sa capture. C'était une cavée située au milieu des montagnes et loin de tout chemin abordable. Les bandits, en l'entendant, se regardaient les uns les autres d'un air étonné. L'insouciance du prisonnier devant un danger qu'il n'ignorait point, son air franc et délibéré, leur disaient qu'ils n'avaient point affaire à

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un homme d'une trempe commune, et, rangés en cercle autour de lui, tous lui prêtaient attention.

Sommé de s'expliquer sur sa double proposition , Montréal reprit : « On ne peut en bonne justice demander à chacun que ce qu'il est en son pouvoir de donner. C'est la loi de Dieu , et même la loi féodale : ainsi, pour les impôts et péages, on exige de la mendiante une révérence seulement , du moine une bénédiction, du jongleur une chanson ou une cabriole , de chacun parmi les pauvres enfin un tour de son métier. Moi , quoique appartenant un peu à l'Eglise, je suis soldat avant tout ; vous, quoique larrons, vous êtes braves sans doute. Voici donc ce que je vous offre d'abord pour mon rachat. Vous me rendrez mon épée, et, tous autant que vous êtes, vous pourrez tour à tour vous présenter devant moi comme adversaires. Notez que c'est grand honneur pour votre compagnie; car je suis chevalier de Saint-Jean, et vous n'êtes, vous, que des chevaliers de grande route. Si je succombe, vous me jetterez dans le ravin en faisant rouler sur mon corps des cailloux, et tout sera dit; mais si je parviens à en tuer trois d'entre vous , dès ce moment , blessé ou non , je suis libre! L'affaire vous convient-elle ainsi? »

Une rumeur menaçante éclata après ces paroles, que plusieurs de la bande interprétèrent dans le sens d'une moquerie, quoique le prisonnier eût de bonne foi et de franc jeu songé à ce singulier arrangement. Un de ceux qui l'approchaient de plus près le frappa du pommeau de son épée; Montréal, toujours garrotté, lui cracha à la figure. Le tumulte redoubla , tous se levèrent en vociférant, et c'en était fait du frère de Saint- Jean de Jérusalem, s'il n'eût -aussitôt , formulant sa seconde proposition élevé la voix plus haut qu'eux et crié : * J'offre cent écus d'or pour ma rançon î »

A ces mots le silence se rétablit comme par enchantement; les poignards levés sur sa tête restèrent un instant suspendus, puis rentrèrent l'un après l'autre dans leur gaine, au bruit d'un murmure décroissant.

« Voici mes conditions , poursuivit Montréal , sans témoigner plus de trouble et de crainte qu'auparavant : ces cent écus d'or, je ne les ai pas; mais par saint Guillaume, mon patron, au lieu de servir le roi de Mayorque , c'est vous que je servirai! Chacun ici doit avoir le bénéfice de son droit de prise, n'est-il pas vrai? Eh bien! je m'engage, sur mon honneur de gentilhomme à rester au milieu de vous , à vous aider, à vous seconder dans vos entreprises, jusqu'au jour où ma 389 12

part à moi se montera à la somme que je vous alloue d'avance. Jusque-là, je vous prête serment d'allégeance, je consens à vous suivre, à vous obéir, à partager votre bonne et votre mauvaise fortune, voire même, si le cas échoit, à me faire pendre comme simple larron , sans vous renier, sans dire mot pour réclamer le privilège de ma naissance ! Maintenant, décidez ! »

Les bandits se retirèrent à l'écart durant un quart d'heure; puis, le conciliabule tenu, leur chef revint vers Montréal, dénoua les cordes qui le retenaient, et lui dit : « Songe à ton serment ! Dès ce moment, tu prends place parmi les Vieux- Pastoureaux ! »

Telle était la qualification de ces bandes, qualification empruntée à cette multitude sans frein et sans lois, qui , vers le commencement du siècle, sous prétexte de croisade, s'était répandue dans diverses provinces de la France, comme un essaim de sauterelles, pillant, ravageant tout sur son passage.

Le chef de ces Vieux-Pastoureanx, Jean Pienaud, ancien receveur des tailles à Marseille, chassé, non sans avoir été préalablement fouetté en place publique, pour crime de prévarication, était ce même homme qui , dans la troupe de Frà-Moriale, exerçait encore des fonctions à peu près sembla-

blés, sous le surnom de Y Archevêque. M aille- de-Fer et Barbuquet faisaient aussi partie de cette bande, qui, dix ans plus tard, après avoir changé de chef et de dénomination, après mille accroissements successifs, devait devenir la Grande Compagnie d'Aventure.

A peine Montréal s'y est-il incorporé volontairement pour le rachat de sa liberté, le bruit arrive des cérémonies qui vont avoir lieu à Romanin. Il sait, par son compagnon de table, que Laure de Sade y doit figurer près de sa tante Estéphanette , et qu'Odette y a suivi sa maîtresse. L'idée d'une triple vengeance contre Nicolas Lorenzo son éternel rival, contre messire de Sade, qui a refusé de l'admettre chez lui, et surtout contre la belle et dédaigneuse Cordière, lui entre aussitôt dans l'esprit. Son projet est formé; projet audacieux qu'il communique à ses nouveaux alliés, sans leur faire part, bien entendu, des motifs qui le lui ont inspiré , mais en exaltant les résultats fructueux de l'entreprise.

Quelques-uns s'effrayent d'un pareil coup de main; il les rassure, il les ranime. Il prévoit, il combat, il surmonte toutes les difficultés.

C'est ainsi qu'entraîné par son caractère ardent et aventureux, aigri, dépravé par l'injustice et le malheur, poussé par la haine, par l'amour, il

s'introduit avec le pillage et l'incendie dans ce château , dernier asile des nobles croyances , lui , gentilhomme ! C'est ainsi qu'au milieu d'un ramas de voleurs et d'assassins, il se présente devant l'objet aimé, et que, par un acte de brutalité lâche et féroce , il lui impose sa tendresse , lui chevalier de Saint-Jean, lui soldat de l'Église militante !

A la nuit noire , abandonnant le château à moitié dévasté , une partie de la troupe s'était encore ruée sur le bourg, où les étalages des marchands forains avaient alléché leur cupidité. Dès le lendemain, des Juifs et des Lombards, apostés dans les îles de la Camargue, échangeaient ces richesses contre de bons florins, emportaient le tout dans leurs barques, et de cette grande curée il ne restait plus de vestiges sur la terre provençale.

Montréal n'avait point à réclamer sa part du butin; il se l'était faite. Odette était sa prisonnière. Paralysée dans toute tentative d'évasion par un simple ruban qui lui attachait les pieds l'un à l'autre , elle voyageait en croupe derrière lui, rêveuse, dolente, et pleurant sur ses beaux projets de la veille.

Il ne nous appartient pas de tracer ici une histoire complète de ce célèbre condottiere, his-

toire à faire , qui vaut d'être faite, et dont nos meilleurs biographes eux-mêmes n'ont cependant esquissé que quelques traits, sans se donner la peine d'aller la chercher dans les vieilles chroniques italiennes , où elle est enfouie encore1.

Qu'il nous suffise de dire qu'après avoir remplacé l'ancien receveur des tailles dans le commandement de la troupe, après avoir organisé la célèbre compagnie des Quatre-Nations , composée de Suisses, d'Allemands, de Français et de Provençaux, après avoir combattu tantôt avec les Guelfes contre les Gibelins , tantôt avec les Gibelins contre les Guelfes, dénominations vaines alors et n'indiquant plus que certaines divisions, tracées par la haine, entre les principales familles de la péninsule; après avoir, dans cette grande confusion politique de l'Italie, assisté, aidé à la résurrection ou à l'écroulement d'une foule de républiques naines et de monarchies éphémères ; après avoir vu à la seule cour de Mastino de la Scala, tyran de Parme et de Vérone , vingt-trois princes dépossédés, dont la plupart l'avaient été par lui, Montréal répudia soudainement son rôle de

1. Jean et Matthieu Villani. Annales ecclésiastiques de Raynaldus. — Dominique de Gravina. Histoire de Bologne.— Chronique de Pistoie. — Mém. sur Pétrarque, etc.

soldat mercenaire , de destructeur ou de bâtisseur de trônes aux ordres d'autrui. Une grande révolution s'accomplit dans ses idées.

Quelle en fut la cause?

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Odette , subissant sa destinée , ne pouvant plus appartenir qu'à celui qui l'avait conquise si violemment, presque désarmée par les égards que lui témoignait son ravisseur, avait d'abord courbé la tète, s'efïbrçant d'ensevelir sous une froide résignation toutes ses douces espérances, dont rien jamais ne pouvait éclore! Mais quand elle voit, sous la lance des soldats de Montréal , les couronnes se briser ou rouler devant eux , comme un disque égaré qui devient la proie du plus agile ou du plus habile, une fois encore les prédictions de la Juive lui reviennent à la mémoire. Bientôt le

condottiere, en se rappelant avec elle les paroles de la prophétesse du pont de l'Ausson, subit peu à peu l'influence de ces mêmes idées. Il lui semble que ce rêve effacé de sa première jeunesse commence à s'accomplir. Dès ce moment, ses désirs, ses instincts , son caractère se modifient sous une impulsion régénératrice. Il croit à sa prédestination ; dans cette croyance , et sous l'inspiration incessante de la belle Cordière, il se réforme, il s'améliore, il s'ennoblit; il respecte en lui-même ce sceau divin dont il se sent marqué, et dans ces bandes de pillards qu'il commande , il voit déjà l'armée, future conquérante du trône qu'il doit occuper un jour.

Ses soldats ne tardèrent pas à deviner la cause première du changement opéré en lui. Dès ce moment, Odette, que quelques-uns d'entre eux avaient accompagnée dans les montagnes, où elle allait recueillir des plantes , en consultant le cours des astres et les phases de la lune, devint pour ces hommes grossiers et superstitieux une sorte de puissance mystérieuse, la nouvelle Egérie d'un autre Numa. Ils la crurent en rapport avec les habitants des mondes mixtes qui servent de correspondants entre le ciel et la terre, et, pleins de confiance dans les connaissances astrologiques qu'ils lui supposaient , ils se

regardèrent, grâce à elle, comme désormais invincibles.

Leur croyance résista même au démenti que les événements vinrent bientôt lui donner.

Endoctrinés par Montréal , les chefs principaux des aventuriers allemands ou français, las de combattre les uns contre les autres pour des intérêts qui leur sont étrangers, associent leurs forces et forment une grande confédération sous le nom de Compagnie de Saint- Georges. A l'imitation des anciennes bandes catalanes et aragonaises qui , au commencement du siècle , avaient été en Grèce et en Sardaigne se créer des souverainetés, ils ont résolu de s'établir en maîtres dans quelques parties de l'Italie septentrionale. Après des miracles de valeur, ils succombèrent dans la journée néfaste de Parabiago , durant laquelle les plaines du Milanais furent témoins de cinq combats successifs, acharnés.

Blessé, fugitif, poursuivi, Montréal se retira dans l'Apennin où , volontairement cette fois , Odette le suivit. Elle pansa ses blessures , calma ses regrets, lui rendit jusqu'à ses rêves ambitieux, et là, un matin, comme il s'éveillait près d'elle, abrité par une roche sous laquelle ils avaient passé la nuit, la main étendue vers le soleil levant , ce proscrit sans asile , ce chef sans

soldats, lui jura que, dès que le bon destin reviendrait à lui, relevé de ses vœux, il la prendrait pour femme et lui donnerait en cadeau de noces une couronne de duchesse, tellement lourde de pierreries , qu'un page seul ne pourrait la porter.

Son bon destin était revenu; un tronçon, un lambeau de cet étendard brisé à Parabiago lui avait suffi pour rallier non-seulement la plus grande partie de ses anciens soldats, mais encore une foule d'autres mercenaires, dispersés par la captivité de leur plus illustre général \ Montréal, ou plutôt Frà-Moriale, imposait la terreur autour de lui; une reine implorait sa protection ; un roi puissant le chargeait des intérêts de sa vengeance ; dans aucun temps il n'avait vu sa fortune monter si haut, et cependant, oublieux en apparence de la sainte promesse faite à la Cordière, quand celleci essayait de la lui rappeler, il détournait la tête et gardait un silence obstiné.

De ce silence, de cet oubli, il fallait chercher l'explication dans les graves événements survenus dans le royaume de Naples.

Le vieux roi Robert était mort, laissant le trône à sa petite-fille , Jeanne. Le mariage de celle-ci

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