LIVRE DEUXIEME
LES BANDOULIERS
Longtemps , bien longtemps après les événements que nous venons de signaler, dans une des plus fertiles provinces , non plus de la France, mais de l'Italie, sur la route de Gapoue à Naples, on aurait pu voir courir et s'agiter un homme qui tantôt s'arrêtait pour respirer à grand souffle, car il était suffisamment replet et de courte encolure, tantôt pour prolonger son regard curieux et interrogatif à travers des bouquets d'arbres, semés ça et là dans les vastes prairies qui s'étendaient à la droite de la voie publique.
A son costume de couleur sombre, à sa roupille
à capuchon, à la nudité de la partie supérieure de sa tête, on l'eût pris pour quelque moine d'un couvent des environs, pressé par l'heure de la ré • fection. Cette idée pouvait venir d'autant plus facilement, que, de temps à autre, il tendait l'oreille au vent, comme pour chercher à distinguer les sons de la cloche du dîner. Rien de tout cela n'existait cependant. Le capuchon alors entrait comme accessoire obligé dans presque tous les costumes de l'Italie; notre voyageur ne devait qu'à l'âge la tonsure naturelle qu'entourait une couronne de cheveux blancs frisés et quasi crépus, et s'il s'était mis ainsi en course, s'il guettait ainsi de l'œil et de l'oreille, c'était seulement à cause de la rencontre inopinée qu'il venait de faire d'un bel et bon destrier tout enharnaché, vaguant librement, la bride au cou, sans maître ni guide, à travers les prés qui bordaient la route.
Notre homme avait été soldat et quelque peu maquignon ; il se connaissait en chevaux, et celui qu'il poursuivait en ce moment lui paraissait le plus beau qu'il eût jamais pu voir de sa vie.
Confié à un valet ou à un écuyer maladroit, sans (Joute le cheval avait jeté bas son cavalier, et, prenant son essor, fier et joyeux d'être libre, il avait parcouru la route, l'allure haute, se pavanant, piaffant, caracolant, broutant aux arbres, et pa-
raissant fort peu se soucier de rentrer jamais à l'écurie.
C'est alors que l'honnête Taddeo, notre voyageur, sans autre intention que de le restituer à son légitime propriétaire, essaya de le saisir par son licou ; mais celui-ci, tournant subitement à droite, d'un bond franchissant l'escarpement du chemin, avait été s'ébaudir au milieu des prés en fleurs, et se désaltérer aux clairs ruisseaux qui coupaient la plaine. Delà, il semblait défier son poursuivant. D'un trot rapide, il s'était d'abord réfugié derrière d'épais massifs; puis par manière de jeu, ou pour mieux lui faire la nargue, d'un air d'humilité il se rapprocha de la route, et s'étendit même nonchalamment sur le gazon.
Taddeo , toujours dans l'honorable intention de ne s'en emparer qu'au bénéfice d'un autre, descendit, non sans peine, le talus de la route, décrivit doucement un cercle autour du fugitif, dans la crainte de l'effaroucher en l'abordant avec trop de brusquerie, et, lorsqu'il fut près de lui, après l'avoir, à distance, caressé du geste et de la parole, il fit un mouvement pour le saisir. A ce mouvement, l'indocile animal se redresse sur ses jambes, regarde quelques instants son adversaire d'un œil étonné, puis faisant volte-face, il part, non d'un bond rapide, comme la première fois,
mais en trottant menu et s'arrêtant de temps à autre, pour faucher de sa dent les hautes herbes qu'il rencontre sous sa dent.
Alléché par cette marche indolente, Taddeo ne désespéra point de l'atteindre. A plusieurs reprises, Thomme et le cheval se retrouvèrent en présence; mais par une cabriole, par un écart inattendu, celui-ci échappait toujours à celui-là. Enfin, au moment ou le voyageur essoufflé, courbé sous le triple fardeau de l'âge, de la chaleur et de la fatigue, allait renoncer à sa vaine poursuite, le cheval, embarrassé dans ses rênes, trébuche devant lui. Taddeo le saisit aussitôt par la bride ; et certain maintenant de rester vainqueur dans la lutte, il réfléchit au parti qu'il doit prendre.
Sa course obstinée l'a grandement détourné du chemin qu'il suivait d'abord. Il se trouve maintenant à Pozzo-Nuovo, non loin de la mer et dans le voisinage des montagnes dePouzzols qui s'élèvent à l'occident de Naples. Retourner sur ses pas pour essayer de retrouver le possesseur du cheval, c'est courir grand risque de perdre son temps, et son temps est précieux. Taddeo s'est chargé d'un message, dont il soupçonne peu l'importance, pour le supérieur du couvent des Hiéronymites.
Il pense que ce qu'il a de mieux à faire pour rattraper le temps perdu, c'est de confisquer mo-
mentanément à son profit ce même cheval. Il l'enfourche donc, après s'être aidé d'une borne équestre qui se trouvait à l'entrée du bourg de Pozzo, et prend le parti d'atteindre au but de son voyage, en tournant les montagnes jusqu'à San- Giulano, où il rejoindra les faubourgs de Naples,
Ce plan, sagement conçu, devait se modifier encore, non, cette fois, par le fait de l'homme', mais par le fait du cheval.
Enchanté de sa monture, qui trottait doux, sans saccade, sans secousses, doucement bercé, reposé de ses fatigues de piéton, il se préoccupait moins de son message que du bon souper qui devait l'attendre au couvent des Hiéronymites , lorsque, passant devant Nazaretti, tout à coup son coursier, redevenu indocile et fougueux, se précipite au galop vers une cava formée entre les embranchements de deux montagnes. Ni la voix, ni les cris, ni les efforts que tente son inhabile cavalier pour le retenir, ni les escarpements du terrain, coupé de ravins et de fondrières, ne peuvent modérer son essor.
Le bonhomme ne savait plus trop comment s'en tirer. Un instant l'idée lui vint de se jeter à bas de sa monture ; mais il avait alors à sa gauche des précipices profonds ;,à sa droite, des fragments de rochers qui sortaient de terre roides, anguleux,
88 LA BELLE CORDIKRE.
aigus. Il n'osa faire un choix. Puis, il pensa que sans doute son compagnon avait l'habitude de cette route, et que, selon toute probabilité, il allait bientôt gagner Naples par le Pausilippe.
S'il était rassuré de ce côté, il ne l'était guère d'un autre. La nuit s'épaississait de plus en plus; de gros nuages noirs surchargeaient le ciel audessus de sa tête ; la lune, dans sa dernière période de décroissance, ne projetait que de temps à autre sur la route escarpée qu'il suivait quelques pâles rayons de sa lumière blafarde. Le vent de mer commençait à souffler fort; le bruit des grands bois qui couronnent les montagnes du côté de Pouzzols, arrivait à lui comme de sinistres murmures.
Taddeo était savant, mais il était de son siècle; et sa science ne suffisait pas à calmer les terreurs secrètes qui le travaillaient sourdement. Au contraire, n'eût-il pas ajouté foi entière aux récits des moines qui disaient ces lieux peuplés de gobelins et de méchants esprits , pouvait-il oublier ce que Virgile, Pétrone, Diodore et tant d'autres auteurs de l'antiquité avaient écrit du lac d'Averne, de l'antre de Cumes et des campagnes ardentes situées près de Naples? Et ce sont ces campagnes ardentes, ces champs phlégréens, de temps immémorial le séjour favori des spectres, des lutins
et des lémures, qu'il traverse en ce moment, sous un ciel noir, violemment emporté à travers ces monts maudits par un coursier qui, à cette heure, lui paraît lui-même un être surnaturel.
Les bouleaux, à l'écorce blanche, les grands chardons soyeux, balancés sous le vent au bord du chemin, semblent tendre les bras vers lui et suffisent pour redoubler son émotion sans cesse croissante.
Pâle d'effroi, se cramponnant à la selle, haletant, dans cette course rapide dont il ne prévoit pas la fin, il traverse une large voie toute bordée de tombeaux et de temples à moitié écroulés. Comme pour redoubler ses terreurs, à défaut de la lumière du ciel, des feux sortis de dessous terre courent devant lui et vont s'éteindre au milieu des mausolées en ruines, en laissant après eux une odeur nauséeuse et strangulante. La Solfatare, cet ancien vésuve des Romains, s'illumine spontanément dans toute la circonférence de son vaste cratère, comme pour éclairer les danses nocturnes des sorcières ou des démons. Sur d'autres hauteurs, il croit voir, il voit, sous la sombre verdure d'une forêt, passer et repasser des ombres gigantesques devant d'immenses foyers.
Appelant à son aide son bon ange et surtout sa résignation philosophique habituelle, Taddeo
ferme les yeux et s'abandonne au destin. Le vent apporte à son oreille des cris, des articulations de voix confuses; il n'essaye même pas d'en 'interpréter le sens et d'en chercher la cause; se laissant aller où son destin l'emporte, il se contente de serrer un peu plus les paupiùres.
Il les ouvre enfin, et se croit subitement frappé de récité, tant l'obscurité est complète; un silence profond règne autour de lui. Mais n'a-t-il pas atteint la grotte du Pausilippe?... alors, il est au terme de son voyage!... il se réjouit d'avoir été quitte à si bon marché de sa traversée des montagnes maudites, quand un bruit de feuillage frissonne autour de lui.... il est en pleine forêt, au milieu d'une allée épaisse et sombre qui fait voûte sur sa tête.
Au même instant, son cheval, ce coursier apocalyptique qui semble avoir volé plutôt que couru, et dont le souffle s'est fait ouïr à peine durant cette longue et rude montée, tressaille tout à coup des flancs, s'arrête court et fait entendre un hennissement aigu et strident auquel mille hennissements répondent de tous côtés, comme multipliés par tout un peuple d'échos.
Bientôt, un bruit sourd d'armures retentit; des lueurs recommencent à courir deçà delà, à travers l'épaisseur des arbres; notre homme, per-
plexe, alourdi, ahuri, sentant la pensée lui échapper, croit être en proie à quelque illusion magique ou continuer un rêve. Tout à coup, le long de la double haie qui flanque la ténébreuse avenue, des figures hâves, barbues, effarées, se montrent inopinément, et cent bras, élevant des torches de résine, éclairent cette scène, qui menace de devenir plus terrible encore que bizarre.
« Est-ce vous, comte Lando? » dit une voix, en s'adressant à Taddeo.
Celui-ci ne bougea pas et ne répondit rien : il croyait toujours dormir.
« Der teufel ! maugréa une autre voix, avec un de ces accents gutturaux du nord de l'Europe : le comte n'est pas revêtu d'une cuirasse à capuchon ! Mais si ce n'est lui, par la Mort-Mahom ! c'est bien son cheval turc, Noureddin, revenu avec lui de la croisade! »
Toutes les voix s'élevèrent ensemble comme un vent d'orage; tous ces hommes, comme un troupeau de daims, franchirent d'un bond la haie qui les séparait de Taddeo. et s'éiançant d'un même mouvement vers le pauvre vieillard, plus stupéfait encore qu'épouvanté, agitant à la fois sous ses yeux leurs armes et leurs flambeaux : « Ton nom, Judas? — Qui es-tu, mécréant? — D'où viens-tu, sorcier? — Qui t'a chargé de ramener ce cheval?
92 LA BELLE OORDIÈRE.
— Est-ce le comte? Est-ce le diable?— Parleras-tu ?
— Il l'a volé ! cria un des chefs subalternes de la bande, saisissant brusquement le malencontreux cavalier par sa roupille, et le désarçonnant.
— Maille- de-Fer , dit tranquillement un des compagnons, prends garde de l'expédier trop promptement, comme tu as fait du dernier; tu sais que le maître aime assez à besogner par lui-même.
— Aussi, répondit Maille-cle-Fer, vais-je lui conduire ce vieux bouc à barbe blanche, tandis que justement il tient son tribunal de nuit. — Allons, en marche ! Ah! Sarrasin maudit, tu voles les chevaux? Nous allons bien rire tout à l'heure, tandis que monseigneur de la corde te dansera une montferine sur les épaules. »
Ils prirent un sentier de la forêt.
Taddeo, que sa descente rapide de cheval avait tout à fait réveillé et remis à peu près dans son bon sens naturel, se rappela ces cris inarticulés qu'il avait entendus sur sa route ; sans doute les qui-vive des sentinelles. Il était donc au milieu des soudoyers de lune ou de l'autre puissance qui alors se disputaient le trône de Robert d'Anjou. Il résolut de prendre d'abord des informations, bien décidé qu'il était d'adopter franchement le parti de ceux qui le tenaient.
S'adressant à Maille-de-Fer7 de l'air le plus gracieux qu'il put trouver au milieu de ses terribles préoccupations :
« Seigneur soldat, lui dit-il, j'ai été homme d'armes autrefois, et il me semble que votre figure ne m'est pas étrangère; nous pourrions bien avoir guerroyé ensemble. Si je ne me trompe, vous comptiez parmi les plus braves. » Puis, il ajouta en façon de question secondaire : « Au service de qui êtes-vous maintenant, je vous prie? Tenezvous pour le roi Louis de Hongrie ou pour la reine Jeanne de Naples?
— Nous tenons pour Frà-Moriale et pour nul autre! » lui répondit le soldat, en le repoussant brutalement de la hampe de sa hallebarde.
À ce nom terrible de Frct-Moriale, dit Y Impitoyable, et qu'il croyait bien loin de là, occupé au siège de quelque ville, dans la Capitanate, le vieillard a senti son sang se figer dans ses veines, une sueur froide humecte son front chauve.
Ce nom, c'était celui du plus célèbre condottiere de toute l'Italie. Chef de la Grande Compagnie d'Aventure, composée du rebut de toutes les nations, de soldats empruntés à tous les champs de bataille, à toutes les révoltes populaires, Frà-Moriale ouvrait ses rangs même aux voleurs et aux meurtriers échappés au bourreau. Les récits, exagérés sans
doute encore, sur sa justice expéditive, glaçaient de terreur les plus braves, et Taddeo n'était même pas de ces derniers.
Aussi, tâchant de s'armer de résignation à défaut de courage : « Allons, se dit-il, je suis un homme mort! pas moyen de me tirer de là? 0 Dante Alighieri! si j'invoquais le souvenir de ta sainte et noble amitié! Mais ces bandes infernales ne sont composées, dit-on, que d'Allemands et d'étrangers qui n'ont peut-être jamais entendu parler de toi ! Le sort ne m'a-t-il donc pas assez persécuté? J'ai fait tous les métiers, passé par toutes les conditions et subi toutes les misères ; pouvais-je prévoir qu'après avoir vécu comme lépreux, une honte plus grande, une destinée' plus cruelle encore m'était réservée, celle de mourir comme larron ! »
Vous pouvez le deviner maintenant mon ami; en effet, Taddeo n'était autre que le faux lépreux du mont Ventoux, toujours ballotté de catastrophe en catastrophe , et sur lequel allaient peser bientôt d'autres accusations plus graves que celle qu'il redoutait.
Iï
Une vaste châtaigneraie, jetée en amphithéâtre sur l'un des flancs de la montagne, est le lieu choisi par le célèbre bandoulier pour y tenir ses assises nocturnes.
D'énormes brasiers brûlent aux quatre points de cette immense salle de verdure, que les torches, portées par des hommes d'armes, ou fixées aux arbres, n'éclairent cependant que d'un jour crépusculaire et vacillant. Des faisceaux de piques et de lances, des trophées de cuirasses, de casques et de boucliers, en sont les décorations. Un triple rang de soldats forme autour de l'enceinte comme
une barrière infranchissable, excepté pour ceux qui, gardés à vue dans une tente voisine, liés, garrottés, doivent comparaître devant Frà-Moriale.
Quant à celui-ci, des tapis de haute lice, suspendus aux rameaux vigoureux des arbres, sur une des pentes exhaussées de la châtaigneraie, lui composent un dais, sous lequel il siège, enveloppé dans un large manteau de velours noir qui cache son attirail de guerre. Un casque d'acier poli, avec simple mentonnière, et surmonté, comme en dérision, d'une branche d'olivier, complète ce costume, qui ne laisse voir de lui que l'extrémité supérieure de sa ligure, c'est-à-dire un front pâle et deux yeux ardents.
A quelque distance, devant lui, à sa droite, sur un escabeau, se tient un vieux routier, à longue barbe blanche, surnommé Y Archevêque. C'est le greffier de cette singulière cour de justice. Il a de plus pour office de recueillir les amendes auxquelles sont condamnés, pour les fautes légères, les bandouliers eux-mêmes, qui, par ce moyen, payent la dîme du butin qu'ils ont fait. En raison de ces doubles fonctions, Y Archevêque porte pour insignes, avec le calemard de l'écrivain, la sébile du receveur fiscal.
En face de celui-ci, à la gauche du maître, est
assis sur un billot un homme petit et trapu, au front bas, aux pommettes saillantes, au teint couperosé, au nez camard. Ses lèvres gonflées et rayées de gerçures sanguinolentes lui ont mérité le nom de Barbuquet. Les bras nus, vêtu d'une casaque rouge, il tient d'une main une hache, de l'autre une corde; un fouet court et noueux, terminé par des billettes de plomb, est à ses pieds : c'est le bourreau.
Derrière le dais et sur un plan surélevé, se montrent, encadrés par les pendants du tapis, les familiers et les lieutenants du condottiere. Un arbre abattu, dépouillé de ses feuilles, non de ses branches principales, forme plusieurs gradins où chacun s'est improvisé un siège. Avec leurs riches uniformes, aux couleurs variées, tranchantes, dans des postures diverses, perchés comme des singes, les uns en haut, les autres en bas, ils s'adossent, ils s'accoudent aux rameaux, s'en servent en guise de balustrades ou de sofas; et, dans cette demi-obscurité où ils se trouvent, quand les brasiers, surexcités par le vent, jettent tout h coup vers eux leurs flammes rougeâtres et leurs colonnes de fumée, tous ces personnages réels, pêle-mêlés avec les personnages fictifs des tapisseries, paraissent se balancer dans un nuage. On dirait d'une phalange de démons planant à demi-
vol au-dessus d'un gouffre de l'enfer, en attendant les ordres de Satan, seul, immobile et sombre, ses ailes noires repliées sur lui-même et plongé dans la méditation.
Parmi tous, on distinguait Gianni d'Ornich et Conrad Guilford, l'un dit Y Orfraie et l'autre le Loup blanc, à cause de ses yeux et de son poil d'albinos; car, dans cette armée étrange, composée de gentilshommes aussi bien que de paysans, les officiers comme les soldats, par un reste de pudeur sans doute, ne portaient que leur nom de guerre.
Non loin d'eux, dans une des bifurcations de l'arbre, se tenait accroupi un petit homme dont le pourpoint noir contrastait avec les vêtements somptueux de ses compagnons. Son manteau, rejeté sur les branches latérales qui lui servaient d'appui, le faisait ressembler à une chauve-souris. C'était Jean Pépin, comte de Minorbino, grand seigneur de date récente, plus connu par ses brigandages que par l'illustration de sa race. Après avoir langui trois ans dans les prisons de Naples, il s'était rallié, lui et les bandits qu'il tenait à sa solde, à la grande compagnie d'aventure.
Jean Pépin, Guilford et Gianni, ainsi que le comte Lando, leur émule, devaient laisser trace dans l'histoire de ce temps, à la suite de Frà- Moriale. Èles-vous désireux de plus amples in-
formations sur leur compte, adressez-vous à la chronique1.
Frà-Moriale! Quel est donc cet homme qui, si près d'une cité populeuse et puissante, ose ainsi établir son tribunal sanglant? Cet homme est aujourd'hui l'arbitre du destin de Louis de Hongrie et de Jeanne de Naples. Il tient la balance entre eux, et quand il est venu inopinément de la Capitanate camper avec ses bandes dans les environs de Pouzzols , il n'a fait que céder aux instances et aux prières de Jeanne , que menace une révolution populaire.
Si nous cherchons à surprendre sur ses traits l'histoire de ses passions et les causes qui l'ont poussé dans la route où il marche, son visage est sévère, sa physionomie mobile s'anime tour à tour de mille émotions contrastantes. A travers toutes ces nuances d'expressions, cependant, il est difficile de saisir les indices de cette cruauté dont il a, dit-on , donné tant de preuves.
Son front, qui s'empourpre si vite à la moindre accélération dans le battement de ses artères , est net et lisse. On n'y voit point ce stigmate dont sont marqués tous les hommes destinés au crime, ce pli transversal, profond, cette ornière creusée
1. Mattec Villani. — Dominique de Gravina (Chronique des événements qui se sont j^assés dans la Pouille, de 1331 à 1350).
LtrfC.
d'avance sous le passage des mauvaises pensées , et où , plus tard , doit se loger le remords des mauvaises actions.
C'est que le remords, Frà-Moriale ne le connaît point et ne doit point le connaître. Obéissant à son ardente nature, né dans un temps où la force constitue seule le droit, où les usurpations des puissants du monde ont été de tous côtés légitimées par l'approbation des peuples et par les sanctions de l'Église, n'a-t-il pas devant lui l'exemple de ses devanciers, intervenus dans les hauts débats de l'Italie, tantôt pour raviver une vieille république défaillante, tantôt pour aider à l'édification d'un trône nouveau?
Il est fier de marcher sur leurs pas, avec l'espoir d'aller plus loin qu'eux; il se sent glorieux de tenir dans sa main la chaîne à laquelle se trouvent attachés tant d'hommes pervers, et de les faire servir à l'accomplissement de ses destinées, qu'il croit avoir été écrites d'avance par Dieu lui-même.
Seul, parmi les condottieri qui foulent la terre italique, il a su plier sous sa stricte obéissance toutes ces natures rebelles au joug; ceux-là qui jamais n'avaient voulu reconnaître ni une loi divine , ni une loi humaine , subissent la sienne sans murmurer. Dans son armée de bandits et d'aven-
turiers règne une discipline qu'on eût cherchée en vain dans les armées féodales de l'époque.
Pourtant, plus d'une fois, le meurtre et le pillage ont annoncé sa présence au milieu des villes et des populations épouvantées; mais quand ses bandes se signalent ainsi par de sanglants désordres, elles obéissent encore. Loin de nier sa part dans ces excès, il se plaît à en assumer sur lui toute la responsabilité; il prend soin d'en faire propager les récits , que l'imagination napolitaine brode à sa fantaisie, d'une manière effrayante.
La terreur n'est-elle pas pour lui une force de plus? Et cette terreur que ses bandes inspirent à ceux qui osent lui faire obstacle, il sait la leur inspirer à elles-mêmes.
A ce surnom de YImpitoyable qu'il s'est donné vis-à-vis de ses ennemis, il ajoute celui de grand justicier vis-à-vis de ses propres soldats.
Pour entourer sa justice d'un appareil plus formidable , il a choisi les heures solennelles de la nuit. Dans quelque contrée qu'il se trouve, quelles que soient les chances de la guerre, chaque semaine ramène invariablement une de ces terribles nuits judiciaires.
Aujourd'hui, déjà depuis deux heures, le tribunal tient séance ; déjà la sébile de Y Archevêque
102 LA BELLE CORBIERE.
esta moitié pleine; déjà le fouet de Barbuquet a perdu quelques-unes de ses billettes de plomb, et sa hache s'est cerclée d'un léger filet de pourpre.
Des soldats avaient contrevenu aux règlements du camp ou négligé l'entretien de leurs armes : ils ont payé l'amende. D'autres avaient été surpris maraudant et pillant sans ordre. Comme les premiers, ceux-ci ont payé l'amende; mais en plus, selon la gravité du cas, les épaules nues, ils ont reçu un certain nombre de coups de fouet laissant trace dans les chairs.
Un d'entre eux au délit de maraude a joint le crime d'insubordination; il a osé lever la main sur un chef. Celui-là a payé l'amende , a reçu la flagellation, et sa main, posée sur le billot, abattue par la hache , est maintenant clouée à l'arbre près duquel s'élève le dais de Frà-Moriale.
Aux hommes d'armes ont succédé des individus étrangers à la grande compagnie d'aventure, mais jetés sur son chemin par une chance malencontreuse.
Ce sont d'abord des citadins d'Ascoli. Prise d'assaut par Frà-Moriale , et frappée d'une forte contribution de guerre, cette ville n'ayant pu l'acquitter entièrement, avait fourni des otages. Parmi ceux-ci quelques-uns ayant tenté une évasion , viennent de comparaître devant le tribunal.
Après quelques explications timides, murmurées par eux d'une lèvre tremblante, écoutées par leur juge d'une oreille inattentive : « A la Solfatare ! » s'est écrié V Impitoyable.
Demain, le bruit courra à Pouzzols et à Naples qu'ils ont été précipités dans un des cratères du vieux volcan.
Maintenant une scène d'an autre genre distrait l'assemblée. Un de ces usuriers lombards qui suivaient d'ordinaire la marche des bandouliers, pour acheter aux soidats leur part de butin, ou échanger soit contre des joyaux soit contre de riches étoffes, du vin et du mistra (sorte d'eau-de-vie anisée, en grande vogue alors dans les États de Naples) était accusé d'avoir mêlé de l'eau à ses boissons spiritueuses , et du plomb aux pièces d'argent dont il soldait ses achats; enfin de fabriquer aussi bien ses écus que ses vins.
« Je te permets de te défendre, » lui dit son juge.
Le Lombard, grand, maigre et sec, est vêtu d'une souquenille grise, rapiécée; d'un bonnet, jadis fourré de martre , mais où la fourrure manque; ses jambes héronnières, osseuses et minces, flageolent dans de larges bottes décousues , crevassées, qui semblent crier misère par plusieurs bouches à la fois. Le reste de son costume, à l'a*
venant, témoigne que par prudence et circonspection, connaissant les gens à qui il a affaire, s'il vit de la dépouille des autres, il ne veut pas risquer la sienne.
Prenant la parole, il essaye d'expliquer comment il a été trompé lui-même en recevant des écus et des vins falsifiés; il accumule résolument, sans se troubler, ses preuves , aussi fausses que son argent et sa marchandise, quoique, du coin de l'œil, il voie Gianni d'Ornich, Guilibrd, et les autres habitants de l'arbre renversé, 1<* menacer du doigt et rire en le regardant.
Ceux-ci, pour la plupart, étaient à la fois ses accusateurs et ses meilleurs clients. Usant de la vie en prodigues, satisfaisant à tous leurs désirs, à toutes leurs fantaisies, comme des hommes pour qui le lendemain n'est qu'un doute, ils rivalisaient entre eux de luxe et d'éclat; passions vaniteuses que le maître se gardait bien de chercher à réprimer, car leurs besoins sans cesse renaissants lui servaient à les maintenir dans sa dépendance. Ils portaient des armures écaillées d'or; ils logeaient dans des tentes de drap frisé d'or; l'or brillait partout sur eux, dans leurs vêtements, dans leurs bracelets, excepté dans leur escarcelle. Pour la remplir, ils avaient recours au Lombard , qui leur faisait, sous l'invocation de la sainte Tri-
nité, souscrire de bons billets à terme, avec accroissement d'intérêts pour chaque jour de retard, et garantis par la masse commune de la compagnie. Les Lombards ont été, vous le savez, les inventeurs de la lettre de change.
Donc, en ce moment, les prodigues s'ébaudissent à la vue de la mine piteuse de l'usurier.
« Guilfort, disait Gianni à son compagnon, notre homme est si parfaitement maigre et transparent, que je fais pari que Barbuquet et 1' 'Archevêque , entre lesquels il se trouve , peuvent se voir à travers sa peau»
— Une peau d'âne et une carcasse, il a tout ce qui entre dans la façon d'un tambour, répondait le Loup blanc. t
— Long, sec et montrant les côtes, avec son sarrau de toile grise, il ressemble, reprenait un autre, à une aile de moulin à vent. »
Leurs rires, leurs moqueries gagnant de proche en proche, se propageaient jusque dans les derniers rangs des bandouliers, quand d'un geste, Frà-Moriale ramena tout à coup le silence dans l'assemblée.
« Lombard, dit-il en interrompant le vieillard, qui, plutôt excité que troublé par les rires et gaberies dont il était l'objet, poursuivait sans re~
106 LA BELLE GORDIERE.
lâche son plaidoyer, je devrais te faire brûler vif et à petit feu, comme faux monnayeur.
— A petit feu! non pas, murmura Gianni ; il l'alimenterait trop bien de sa personne, construite en manière de fagot de sarments.
— Par le sang du Christ et les entrailles de sa mère, n'y retombe pas! reprit le chef; sinon l'eau que contiennent tes outres servira à te donner la question, et le plomb extrait de tes fausses piastres te sera versé fondu dans les veines. Pour aujourd'hui, je veux bien me souvenir de tes anciens services; toutefois, comme il faut que justice ait son cours , toutes tes dents te vont être arrachées une à une.»
Barbuquet fit un mouvement et tira de dessous son escabeau une longue tenaille.
« Serpe-Dieu! dit Gianni, qui retenait à grand'peine ses railleries ; si l'on veut le désosser ainsi au complet, des pieds à la tête, je me charge de faire tenir le reste dans mon cornet à dés. »
Le pauvre diable était demeuré la bouche béante. On eût dit qu'il se disposait à faciliter l'exécution de la sentence; la sentence cependant n'était point complète.
Quand il l'eut laissé ainsi quelque temps ébahi et frissonnant : « A moins, poursuivit le justicier,
que tu ne consentes à les racheter au prix d'un quadruple d'or pour chaque dent î
— Je ne dis pas non, Messere, balbutia l'avare, mais je demande du temps; je ne possède pas sur moi un quart de sou ! Ceux qui m'ont amené ici m'ont pris ma pauvre petite sacochette, laquelle contenait tout mon avoir.
— Voici ta bourse! interrompit V Archevêque, en lui tendant un petit sac de cuir : acceptes-tu le marché ? »
Le Lombard sembla réfléchir; puis enfin, poussant un soupir: « J'accepte, » dit-il.
Quand il tint son trésor entre ses mains, il promena autour de lui un œil inquiet, comme s'il eût craint que la possession lui en pût être encore disputée. Tirant l'une après l'autre les pièces de la sacoche, il en compta jusqu'à trente , et un sourire de jubilation lui épanouit la figure dans toute sa longueur. (La largeur de son maigre visage était inappréciable). Il avait son compte! pas une pièce d'or ne manquait à l'appel!
Après les avoir ainsi maniées, bien vérifiées, il en fit glisser, au grand étonnement des spectateurs, la presque totalité dans le sac, et, s'approchant de Y Archevêque, il déposa sur son calemard deux quadruples; puis, se tournant vers l'étatmajor, perché sur l'arbre, et qui le raillait encore :
108 LA BELLE GORDIERE.
« Je suis quitte! dit-il.
— Mais, vieux sac sans fond, lui cria Guilford, n'as-tu donc pas entendu?
— Manichéen! vampire! reprit Gianni; c'est un quadruple par dent qu'il nous faut !
— C'est payé! répondit l'usurier d'un air de triomphe; il ne me reste que deux dents ! »
Cette fois les rieurs furent pour lui, et tous les bandouliers , profitant de la préoccupation qui alors absorbait l'esprit de leur chef, s'en donnèrent à cœur joie.
Durant la (in de cette scène, Maille-de-Fer était venu rendre compte au maître de sa récente capture. Quand Frà-Moriale sut Noureddin arrivé au camp sans son cavalier, une profonde inquiétude s'imprima sur ses traits. Après quelques explications, échangées à voix basse avec Maille-de-Fer : « Où est cet homme? » dit-il.
Au même instant, toujours escorté par ses hallebardiers , le pauvre Taddeo faisait son entrée sous la châtaigneraie.
Ébloui par la réverbération d'un de ces immenses foyers placés sur son passage, il ne distingua rien d'abord, et pénétra, toujours transi de frayeur, jusqu'au milieu de l'enceinte.
Introduit dans ce repaire de bêtes féroces, il se comparait en lui-même à ces martyrs de l'Église primitive, jetés dans des cirques à la voracité des tigres et des lions. Lorsqu'il osa enfin regarder autour de lui, au lieu des horribles figures, respirant le sang et le carnage, qu'il s'attendait à voir, il trouva sur toutes ces faces balafrées, des sourires et des airs de jovialité qui ne leur allaient pas
encore trop mal. Nul ne semblait faire attention à lui, ce qui le rassura d'autant plus.
L'assemblée était encore sous l'impression où venait de la laisser le Lombard. « Allons! se dit Taddeo, je m'en tirerai peut-être. »
Mais dès que Maille-de-Fer, venu à sa rencontre, lui eut fait gravir la pente du terrain, dès qu'il se trouva placé entre Y Archevêque et Barbuquet, et vis-à-vis de Frà-Moriale, soucieux et sombre, ses idées changèrent brusquement de route.
Le condottiere l'interrogea, et sa voix résonna pour Taddeo comme un glas de mort. Cependant, fort de son innocence, il se rassura peu à peu, et la façon naïve et franche avec laquelle il raconta sa trouvaille du cheval, et comment, de bonnes intentions en bonnes intentions, il en était venu à se l'approprier, sans mauvais vouloir toutefois, sembla faire arriver la conviction jusqu'à l'esprit de son juge.
Le front de celui-ci s'éclaira d'une lueur moins sinistre, son regard se détendit: « Qu'allais-tu faire à Naples ?
— J'y allais, Messere, pour une affaire de commerce, comme mes papiers de passe en peuvent faire foi. Dieu merci, je suis en règle; si j'avais su vous rencontrer, j'aurais pris de même un libre passage contre-signe de Votre Seigneurie ; mais
on vous disait bien loin, du côté des monts Gargano, et je pensais pouvoir voyager librement et sans crainte. »
Un léger sourire efffeura les lèvres du condottiere. « Tu ne crois donc pas à mon équité ? lui dit-il ; et revenant à sa préoccupation première : As-tu su par quel événement ce cheval se trouvait sans maître ?
— Non, Messere; nul sur la route ne s'est trouvé là pour me l'apprendre, sans quoi j'aurais bien volontiers laissé un autre se charger du soin de courir après ce genêt maudit, qui m'a emporté à travers les montagnes amoncelées où se trouvent l'Àverne et l'antre de la Sibylle ; je me serais rappelé ces vers de Virgile, décrivant ces mêmes lieux :
.... Procul, o procul, este profani....
Ici, le bonhomme s'était interrompu subitement, tout confus d'avoir cité Virgile devant un bandoulier, quand, à sa grande surprise, celui-ci acheva la citation commencée, témoignant par son habileté à scander le vers latin, que, lui aussi, il comprenait les beautés du grand poëte.
Taddeo ouvrait des yeux émerveillés : « Tu ne nous quitteras pas encore, lui dit le juge, avec une voix qui semblait s'être adoucie par le contact de
la poésie virgilienne; mais demain, quand j'aurai reçu les nouvelles que j'attends, tu pourras partir sans doute. Jusque-là je te retiens.... comme mon hôte.
— Dieu se joue-t-il assez de nos projets! pensa Taddeo; moi qui devais être ce soir le commensal du supérieur des Hiéronymites, me voilà celui d'un chef de bandits! N'importe! le diable n'est pas si méchant qu'il est noir, et j'ai eu plus de peur que de mal. »
Il allait être reconduit vers les tentes, quand une sourde agitation se manifesta à l'extrémité de la salle de verdure, et de vives rumeurs éclatèrent simultanément de plusieurs côtés à la fois : « Le comte Lando! le comte Lando! criait la foule des bandouliers.
— Béni soit Dieu ! dit Taddeo en revenant sur ses pas ; voilà celui qui doit me justifier tout à fait ! »
A travers les rangs qui s'entr'ouvrirent, on vit alors le comte, s'appuyant sur l'épaule des deux soldats, s'avancer à pas lents, courbé et presque défaillant. Non sans effort, il alla s'asseoir près de Frà-Moriale.
a Qu'est-il donc arrivé, Giovanni?#dit celui-ci. Une chute de cheval t'a-t-elle mis en cet état?
— Une chute de cheval, précédée d'une flèche
barbelée, répondit le comte en portant la main à sa poitrine, couverte d'une large compresse, rouge de sang. Puis, à moitié suffoqué, mais luttant résolument contre sa souffrance : Très-digne, poursuivit-il, d'après tes ordres, j'avais été m'embusquer avec les miens dans une futaie près d'Averse, pour accomplir la mission dont tu m'avais chargé. Les avis de notre dévoué étaient bons, je crois; mais j'arrivai trop tard. Les gens du prince nous avaient déjà devancés. De loin cependant je les aperçus. Un des leurs se séparait d'eux et gagnait la route sous un costume d'aumônier. Laissant mes gens sous bois, à tout risque, je m'élançai seul au galop, le long des halliers, pour mettre barre sur le prêtre; un trait m'atteignit..., je perdis les arçons.... Noureddin s'effraya.... »
Épuisé, le comte suspendit son récit, porta de nouveau la main à sa poitrine, et resta quelques secondes muet et haletant.
Taddeo n'avait rien entendu; cependant au regard que venait de jeter sur lui Frà-Moriale, ses perplexités le reprenaient d'instinct. Celui-ci , se penchant à l'oreille du comte, en désignant Taddeo du geste : « Connais-tu cet homme ? »
Le comte voulut lui répondre, un flot de sang lui coupa la parole. Pourtant, après avoir à son tour attaché ses yeux sur Taddeo, il fit un si-
gne affirmatif, après quoi il perdit entièrement connaissance.
Frà-Moriale donna aussitôt des ordres pour qu'on transportât le blessé sous sa propre tente, qui touchait à la châtaigneraie; puis il se tourna vers Gianni, et quand ce dernier se fut approché, il lui dit à voix basse : « Va la trouver ; dis lui que le comte, cruellement navré, réclame ses soins. Qu'elle veille sur lui, pour l'amour de moi. »
Reprenant alors l'interrogatoire de Taddeo : « Quelle route suivais-tu pour te rendre h Naples?
— Celle de Capoue, Messere.
— Voyageais-tu seul?
— Jusqu'à Averse j'ai voyagé en compagnie de braves officiers qui pourraient au besoin vous répondre de moi.
— Ces hommes, sous les ordres de qui servent-ils ?
— Ils obéissent au prince de ïarente, un noble et. digne seigneur, parent de la reine Jeanne, et qui pourrait lui-même , au besoin , vous certifier.... »
Le pauvre Taddeo, sentant le péril renaître plus grand que jamais, cherchait des protecteurs partout, et croyait s'être mis à l'abri sous les noms illustres qu'il venait de citer, quand d'une voix retentissante Frà-Moriale s'écria :
« Misérable! c'est toi qui as assassiné le comte Lando ! »
Sous cette apostrophe foudroyante, l'accusé resta anéanti. Les bandouliers, que cette scène n'avait jusqu'alors que faiblement intéressés, resserrant tout à coup le cercle par un mouvement unanime, faisaient entendre un murmure menaçant, et Barbuquet, penché vers l'accusé, clignait de l'œil, en regardant tour à tour sa hache et Taddeo.
Celui-ci, essaya de surmonter son émoi : « Le fils de mon père un assassin ! exclama-t-il avec un noble mouvement d'indignation, que paralysa bientôt la terreur qui le dominait, quoi qu'il fît. Effrayé de sa faiblesse, de son isolement, toujours dominé par cette même pensée qu'un bon répondant pouvait seul lui venir en aide : Seigneur condottiere, reprit-il, certes, le supérieur des Hiéronymites est un saint homme et reconnu pour tel»... »
A ce nom Frà-Moriale se redressa., et le regarda fixement, avec une attention profonde.
« Si j'étais ce que vous pensez, poursuivit Taddeo, aurait-on excité sa bienveillance en ma faveur 7 comme en fait foi la lettre....
— Quelle lettre?
— Celle dont j'étais porteur.
— La lettre! la lettre! » cria le bandoulier.
V Archevêque 9 à qui Maille-dc-Fer avait remis les papiers saisis sur l'accusé, la (it aussitôt passer au maître. Elle porlait pour suscription : « Au révèle rendissime Valeriano Severino, humble service teur des pauvres et supérieur du couvent des « frères Hiérony mites. »
Frà-Moriale en rompit le triple cachet à la hâte. Dès la lecture des premières lignes, son front devint écarlate et ses yeux semblèrent sortir de leur orbite.
Taddeo s'évertuait à comprendre quel intérêt si vif il pouvait attacher à une lettre de recommandation adressée au saint homme, en faveur d'un simple commerçant, par un officier du prince de Tarente.
C'est que ce saint homme, Frà-Moriale n'ignore pas qu'il est le confident de la reine et l'agent du prince; c'est que, sous son couvert, une missive du prince lui-même, adressée à Jeanne de Naples, se trouve renfermée ; c'est que cette lettre n'est autre que celle-là que Lando avait mission d'intercepter et d'enlever quand, sortant de son embuscade, une flèche l'avait atteint et renversé.
En la parcourant , ce chef dont la volonté savait dominer tant d'autres volontés puissantes et
terribles , paraissait ne plus se posséder luimême. La sueur ]ui coulait du front; à la rougeur de son teint avait succédé une pâleur livide ; ses tempes se marquetaient de teintes violettes. Son exaspération, visible pour tous, faisait régner autour de lui une stupeur morne et silencieuse.
La lecture achevée, se levant de son siège, par un même et brusque mouvement de ses bras, il fait choir derrière lui son manteau de grand justicier, et -se montre soudainement dans son costume de guerre, ceint de ses deux épées et portant au talon l'éperon d'or des chevaliers. Alors, il arrache de son casque la branche d'olivier qui lui servait de panache, il la brise, il la foule aux pieds , avec d'horribles imprécations contre la reine de Naples. Puis, lorsque chacun, en attachant sa pensée tout entière sur le juge, oubliait l'accusé, lui tout à coup désignant le malheureux Taddeo :
«Qu'on s'empare de cet homme, s'écrie-t-il, et qu'à l'instant il soit branché, pendu, pendu haut et court, par la gorge, jusqu'à ce que mort s'ensuive, comme espion, comme voleur, comme assassin! »
Maille-de-Fer et Barbuquet marchèrent droit à Taddeo, et tous deux, par un mouvement unanime,
lui mettant la main à l'épaule, semblèrent prendre possession de lui.
. Douze hommes d'armes, portant des torches, allèrent se ranger autour d'un vieux châtaignier vers lequel d'avance tous les regards se portaient avidement. De la corde qu'il tenait, le bourreau lia les bras du patient, puis une autre corde, glissant le long d'une poulie cachée sous la branche principale de l'arbre, descendit....
En cet instant, sans que les regards se fussent détournés de la voie qu'ils avaient prise, un murmure circula de nouveau dans les rangs : <* La Donna! la Donna! » se répéta-t-on de bouche en bouche.
Et dans le cercle de lumière tracé sous le sombre et vaste feuillage de l'arbre par les torches fumeuses, on vit s'avancer comme une blanche apparition. C'était une femme, jeune encore, dans tout l'éclat de sa beauté, à cet âge où la beauté emprunte aux passions, et même aux malheurs éprouvés, un caractère mélancolique et solennel qui compense parfois amplement le charme de la première jeunesse. Ses cheveux, jadis d'un blond éclatant , maintenant légèrement brunis , encadrent un visage expressif, empreint à la fois de douceur et de sévérité, et sur lequel le soleil d'Italie a jeté comme un reflet doré. Ainsi que ses
cheveux, ainsi que son teint, naguère encore blanc et rose, ses yeux mêmes ont pris une nuance plus foncée. Leur azur a semblé déborder sur les paupières, et, se mêlant à ses larmes, tracer le long de ses joues un sillon bleuâtre.
Fille des montagnes, initiée de bonne heure à la connaissance des vertus secrètes que recèlent les plantes, dès son jeune âge les occasions ne lui avaient pas manqué pour adoucir les souffrances. Aujourd'hui, contrainte par un arrêt du sort à vivre au milieu du bruit des armes, elle a, son cœur l'y poussant, perfectionné cette science des simples, toute-puissante pour calmer les douleurs et cicatriser les blessures.
La jeune femme sortait de la tente où le comte Lando avait été pansé par elle, quand tout à coup ses yeux sont attirés par la lumière subite qui vient d'illuminer cette partie de la châtaigneraie. Émotionnée, tremblante, elle regarde, elle hésite; car jamais elle n'osa troubler par sa présence les arrêts de ces terribles nuits judiciaires. Elle s'élance enfin en poussant un cri: «Taddeo! Taddeo! mon père ! » Elle tient dans ses bras le pauvre vieillard pâle, presque inanimé, et qui, déjà la corde au cou, n'attendait plus que la mort. Ellemême, faisant glisser le nœud coulant, dégage le condamné, et de la main écartant le bourreau,
sans le toucher cependant! elle fait signe à Maillede-Fer de dénouer les liens dont le prisonnier est garrotté.
Maille- de- Fer reste immobile et refuse.
Un simple bandoulier sort des rangs : « Elle m'a sauvé la vie, dit-il; quoi qu'il puisse m'advenir, je lui dois obéissance. »
Prenant alors par la main Taddeo, qui, hors de l'usage de ses sens, promène sur elle un regard vague, inerte, et ne semble même pas essayer de la reconnaître, la Donna, au milieu de mille rumeurs différentes, soulevées sur son passage, arrive jusqu'au pied de l'estrade où se tient Moriale, muet de surprise et de fureur.
Sans s'effrayer du geste et de l'air menaçant de Y Impitoyable :
« De quelque crime que cet homme soit accusé, il est innocent, je le jure! s'écrie-t-elle. Je le sais, je faux au serment par toi exigé qu'onc jamais mon pied ne foulerait semblable enceinte ; mais ce vieillard ne peut mourir par ton ordre : c'est Taddeo de l'Anciza! mon bienfaiteur, celui qui, lorsque je n'étais qu'une pauvre et simple cordière, soutenait de ses dons ma famille et moi, qui m'aimait avec paternité, qui m'apprenait à lire et, par ses devis et sages conseils, éveillait de tant douces lueurs dans mon esprit. C'est Taddeo de
l'Anciza! l'oncle de ton ami, de François d'Arezzo, du poète Pétrarque, dont les vers donnent une seconde vie! Ne m'entends-tu pas, et veux-tu briser d'un seul coup toutes tes affections, Guillaume de Montréal ? »
Guillaume de Montréal, autrement dit Frà-Moriale dans la traduction italienne qu'on avait faite de son nom, se troubla d'abord et porta la main à son front.
ce Très-digne, dit alors Jean Pépin, comte de Minorbino, si ce pauvre diable est l'oncle du poète, je joins mes vœux à ceux de la Donna, de la bella Cordiera, car c'est à messere Petrarca que je dois d'être sorti des cachots de Naples, où, sans lui, mes frères et moi nous serions morts. Je demande donc sa grâce, ou du moins un délai pour instruire l'affaire. »
Frà-Moriale ne lui répondit que par un regard furieux. Depuis qu'il tenait ses assises, c'était la première fois que le mot grâce était prononcé. Céder à une supplique, fut-elle la plus humble de toutes, lui semblait devoir ébranler sa puissance et compromettre à jamais l'infaillibilité de ses arrêts vis-à-vis de ses bandouliers.
Il resta quelque temps sombre et méditatif, n'osant tourner les veux vers Odette silencieuse,
mais qui ne cessait de supplier encore par ses regards et par ses larmes.
Enfin, après avoir paru en proie à mille volontés, étendant le bras vers Taddeo : « A la Solfatare! » dit-il.
Ceux que le condottiere envoyait à la Solfatare, à moins d'accident imprévu, n'avaient point à craindre la mort, malgré ce qu'en disaient les récits des Napolitains.
Dans les flancs du vieux volcan, des grottes, des chambres avaient été pratiquées pour le service d'eaux thermales, déjà en vogue à cette époque. Depuis l'invasion subite de Frà-Moriale à Pouzzols, les baigneurs avaient disparu, et dans ces grottes sulfureuses celui-ci faisait enfermer les prisonniers auxquels il voulait arracher des révélations, façon de torturer les gens tout comme
une autre; moins violente, mais aussi sûre. Les otages de la cité d'Ascoli, qui y avaient précédé Taddeo, en faisaient la triste épreuve. Bientôt suffoqués par les gaz délétères qui s'échappaient des sources cachées, ils n'avaient pas tardé à faire tous les aveux qu'on exigeait d'eux, touchant leurs projets d'évasion et les moyens employés pour assurer leur réussite.
Taddeo, comme on le conduisait à la Solfatare, les trouva sur son passage, au moment où on les tranférait, pales, livides, les yeux injectés, asphyxiés aux trois quarts, dans les prisons de Pouzzols. Les voyant en si fâcheux état : « Que doit-il m'arriver, Seigneur Dieu, se disait-il, à moi qui n'ai rien h avouer? Serai-je donc forcé de me calomnier moi-même, ce qui ne me sauvera pas ! Ah! pourquoi n'ont-ils pas achevé de me tuer, tandis que j'étais en train de mourir, et que, l'esprit en défaillance, je n'appartenais quasi plus à ce monde ! Mais qu'est-il advenu pour que je sois encore vivant? N'ai-je pas senti sur mon cou le frottement de la corde quand cet homme hideux, aux lèvres crevassées, me riait d'un rire si lugubre ! »
Il ne se rappelait rien depuis ce moment.
On le fit entrer dans une des chambres creusées dans la montagne ; mais celle-là le fer l'avait fouillée inutilement : aucune source n'avait jailli du
sol. En proie à ses perplexités, à ses terreurs, Taddeo n'en crut pas moins ressentir les premiers effets des miasmes pestilentiels. Résolu d'en finir au plus vite, sans prolonger inutilement sa douloureuse agonie, après une courte prière pour demander à Dieu pardon du mensonge dont il allait souiller sa conscience, il appela les soldats qui le gardaient, bien décidé à leur déclarer qu'il était en effet l'assassin du comte Lando.
Au lieu des figures rébarbatives qui l'ont amené jusqu'au lieu de son nouveau supplice, il voit entrer un jeune compagnon, à peine armé, aux manières alertes et dégagées. C'est celui-là qui, sur un seul geste de la belle Cordière, l'avait, une heure auparavant, débarrassé des liens qui le retenaient. Il porte d'une main un flambeau, de l'autre un panier de provisions qu'il dépose devant le vieillard stupéfait. « Allons, compère, lui dit-il, avec un rire bien différent de celui de Barbuquet; vous avez eu de rudes secousses : voilà de quoi vous remettre de belle humeur! Soyez tranquille; celle qui vous protège a autant de force dans son bras mignon et délicat, que notre redoutable chef lui-même ; car il sait bien que l'étoile scintillante qui brille dans le ciel pour lui se ternirait aussitôt, si jamais la Donna songeait à l'abandonner, ce dont saint Anselme nous préserve ! »
Taddeo ne comprit rien à ses paroles. Il repoussa le panier aux provisions, témoignant par un signe de tête qu'il n'y toucherait pas.
« Mille diables! vous êtes dégoûté, bonhomme dit le jeune bandoulier.— Il était Romain ; son nom était Cecco ciel Vecchio, son surnom Pifero, vu le talent qu'il possédait comme Auteur. — Vous croyez peut-être, reprit-il, que votre pitance ne se compose que de pain noir et d'eau claire? nous traitons mieux nos prisonniers, nous autres chevaliers delà verte tente. Allons, compère, on dit que l'appétit nous arrive quelquefois par les yeux; voyez ! — Et il tira du panier une magnifique cuisse de paon, épicée de muscade et de girofle, un pain tailloir, en forme d'assiette, couvert d'une épaisse couche de chipolata, puis enfin une petite outre, toute remplie d'un excellent vin blanc d'Orviète. L'un après l'autre, il les passa gaiement sous les yeux du vieillard, et le trouvant toujours rebelle à son invitation : — On dit aussi, ajouta-t-il en lui faisant une joyeuse grimace, qu'un bon exemple vaut encore mieux qu'un bon avis ! Voulez-vous, Messere, que je pratique devant vous, pour vous mettre en danse? » Sans attendre la réponse, il tira de sa ceinture un petit poignard, s'en servit dextrement pour détacher un large lambeau de la cuisse du paon, divisa en deux portions égales
le pain à la chipolata; puis, après avoir gloutonnement fait disparaître sa part, il dénoua la peau de bouc, fit un salut :
« A votre résurrection ! et d'une seule gorgée, il vida à moitié la petite outre : — Eh bien ! compère, ai-je bien prêché d'exemple , et le cœur vous en dit-il maintenant? Mille diables! on vous traite ici comme un de nos grands seigneurs d'Italie ; vous avez un homme à vos ordres pour déguster vos mets. L'emploi n'est pas mauvais, et, volontiers, je continuerais à l'exercer, près de vous s'entend, car près d'un autre on y risque d'avaler des œufs à la florentine, assaisonnés de poison en guise de muscade. N'importe! le paquet a bien passé, et je me sens tout ravivé. Maintenant vous savez comment vous y prendre ; bonsoir et bonne nuit. »
Il laissa le flambeau près du prisonnier, et regagnant l'entrée de la grotte, il s'écria, en faisant une cabriole :
« Viva la Donna! qui, après m'avoir magiquement fermé la profonde entaille par laquelle ma vie menaçait de s'en aller, m'aide encore aujourd'hui à me guérir des deux seules maladies que j'aie connues depuis : la faim et la soif! »
Alors Pifero prit sa flûte et charma l'ennui de sa veille par des modulations variées.
Aux doux sons de l'instrument, ïaddeo sentit ses frayeurs se calmer, et, cédant aux fatigues de cette longue et cruelle journée, il ne tarda pas à s'endormir.
Comme compensation à ses souffrances endurées, ses rêves le reportèrent en Toscane, non loin de Florence dans les plaines de l'Anciza et d'Arezzo, au temps de sajeunesse2 quand lui et son frère Pétrarco — le père de Pétrarque — tous deux enfants, se livraient sur les pelouses à de joyeuses luttes, dont un baiser de leur mère était le prix.
Puis, d'un coup d'aile, le génie des songes l'emportant loin de là, après de nombreuses traverses, il se retrouvait dans sa cabane du mont Ventoux, faux lépreux, mais vrai philosophe, jouissant en paix de lui-même dans une solitude que charmaient la vue de ses fleurs, le bruit de sa source, les beaux vers du Dante et de Virgile, et que deux êtres, chéris de lui tous deux, venaient seuls interrompre parfois : son neveu et sa gentille provendière.
C'étaient les deux époques de sa vie que son imagination caressait le plus volontiers.
Son doux rêve se continuait, quand une main qui se glissait dans sa main l'éveille tout à coup. La matinée suivait son cours. A la vive clarté qui pénètre dans la grotte, il voit devant lui une femme
presque accroupie et qui le regarde avec un sourire de bonheur.
Encore entre la veille et le sommeil, entre le songe et la réalité, après un rapide examen :
* C'est toi, Odette? lui dit-il; que t'est-il donc arrivé mon enfant? quel changement s'est opéré sur tes traits ? »
Dans ce moment sa pensée redevint lucide, ; il se rappela ses angoisses de la veil!e, et le souvenir lui revint de cette figure de femme qui lui était confusément apparue à l'heure de son supplice ; c'était la même! Les paroles du jeune soldat, touchant cette protectrice inconnue qui veillait sur lui, résonnèrent de nouveau à ses oreilles. Il entrevit tout, mais sans rien pouvoir s'expliquer.
Bientôt tous deux sortirent de la grotte. Pifero les suivait à distance.
Ils traversèrent les bois qui séparent la Solfatare de Pouzzols ; l'armée des bandouliers, qui venait d'y camper, avait déjà disparu; elle s'était mise en marche à la pointe du jour. On apercevait seulement, ça et là, des soldats faisant sentinelle le long des remparts; d'autres, assis au pied des arbres, jouant aux dés ou à la mora; et dans le lointain, aux pentes des collines, du côté de Naples, une longue file d'armures et de bande-
130 LA BELLE GORDJERE.
rôles resplendissant au soleil et se dirigeant vers le Pausilippe.
Pauvre Taddeo! perdu dans une mer d'incertitudes, ne pouvant comprendre comment, après tant d'années, il retrouvait la belle Cordière, si loin de son pays et au milieu d'une bande de malandrins, il n'osait l'interroger ; levant à peine les yeux sur elle, il cheminait à ses côtés, rêveur, perplexe, s'étonnant, s'émerveillant de plus en plus en voyant avec qu'elles marques de profond respect les soldats et même les chefs échelonnés sur leur route, le front courbé et la main sur leurs armes, accueillaient l'ancienne petite servante des lépreux.
Descendus jusqu'à la ville, à un signal de la jeune femme, la guette qui veillait sur les remparts fit résonner un timbre, et le pont levis s'abaissa.
Occupée par une garnison de bandouliers, avec ses rues encombrées de chariots et de bagages de guerre, Pouzzols, alors ressemblait plutôt à une vaste forge, à un arsenal, qu'à une ville de commerce, de luxe et de plaisir. Dans les premières maisons devant lesquelles ils passèrent, partout le bruit des marteaux et des enclumes retentissait. Le fer rougi dans la fournaise s'épointait, s'allongeait, s'arrondissait sous les coups des travailleurs,
en piques dentelées, en épées, en haches. Non loin des forgerons, de jeunes garçons, ou les prisonniers et les otages, s'occupaient à préparer des carreaux d'arbalètes et des flèches à feu, à empenner des viretons ; d'autres polissaient l'acier des cuirasses et des brassards ; d'autres travaillaient de longues tiges de tremble et de frêne, et tournaient les hampes des lances, les manches des maillets et des masses d'armes. Dans des salles séparées, des femmes même, sous la surveillance d'un vieux routier, confectionnaient des chemises de serge, piquaient les gambesons, camisoles doublées qu'on portait sous la cuirasse ou sous la cotte de mailles. Celles-ci brodaient des bannières ou décoraient le cimier des casques, de crins, de lainages de différentes couleurs ; celles-là faisaient de la charpie et des bandages ; enfin, tous les métiers utiles à la guerre marchaient à la suite de la grande compagnie d'aventure de Frà Moriale, et témoignaient par quels moyens ce chef habile était parvenu à faire un peuple à part, un peuple armé, organisé et administré régulièrement, de ce ramas de bandits, ralliés sous son enseigne.
La belle Gordièreet le vieillard parvinrent ainsi à un bâtiment spacieux et de noble apparence. Après vingt détours, après avoir traversé de longs corridors, ils arrivèrent dans une petite salle ten-
due de nattes; un lit, quelques escabeaux, une table, en faisaient presque toute la décoration ; mais une petite terrasse garantie sur les côtés des ardeurs du midi et des vents du nord, par des treillis entrelacés de plantes grimpantes de toutes sortes, y aboutissait au dehors. De là, on ne jouissait plus de cette vue merveilleuse qui vous saisit d'admiration à moitié pente des collines de la Solfatare : le golfe de Naples, la pointe de Pausilippe, .les montagnes de Sorrente et de Massa, les îles vertes de Procida et d'ischia, n'encadraient plus un des plus beaux tableaux qu'il soit donné à l'homme de contempler; mais, au levant, les regards s'étendaient sur la mer, toute bordée de ruines antiques, des brises fraîches et parfumées y tempéraient les chaleurs de la journée, et, à travers les délicieux paysages déroulés de droite et de gauche, on pouvait apercevoir encore le petit golfe de Ba'ïa et le cap de Misène.
« Voici votre logement, dit Odette à Taddeo ; pour combien de temps, je l'ignore ; car ici, comme ailleurs, nous devons tous nous soumettre aux caprices du sort, comme à la volonté du maître. Piassurez-vous , ajouta-t-elle en lui tendant la main, votre liberté.... parmi nous.... ne sera gênée qu'à peine et rien ne vous manquera. Ce jeune soldat que vous avez déjà vu sera votre compagnon,
plus encore comme serviteur que comme gardien ; et, moi, chaque jour, je viendrai tout ainsi qu'autrefois, vous visiter, mon père. »
Elle fit un mouvement pour s'éloigner. Taddeo la retint par cette main qu'il pressait encore. Dans l'endroit où il se trouvait maintenant, isolé, comme par enchantement, de tous ces objets, de tous ces spectacles qui l'avaient si fprt troublé, n'entendant même plus le bruit de ces ateliers de guerre dont l'aspect avait suffi pour prolonger ses émotions pénibles , il était rentré complètement dans le sentiment de son existence. L'abri sous lequel il se tenait, les murailles verdoyantes et fleuries de sa terrasse, la vue de la mer, qui alors, calme et immobile, reflétait l'azur du ciel et les rayons brisés du soleil, lui avaient rendu tout à coup son assurance et sa sérénité.
Après avoir regardé Odette, à son aise cette fois, et d'un air paterne :
« Vous me quittez déjà î lui dit-il ; restez, restez encore près de moi, mon enfant ; vous êtes le seul être dans ce pays sur lequel je puisse arrêter mes yeux avec plaisir ; le seul dont le son de voix ne me soit pas étranger, le seul qui, au milieu de tous ces hommes farouches, puisse encore m'inspirer espoir et confiance. Après tant d'années écoulées sans nous être vus, n'avons-nous donc rien à
134 LA BELLE GORDIÈRE.
nous dire? Ne m'expliquerez-vous point comment, vous que j'ai laissée là-bas, si jeunette, si timide, au milieu des pauvres cordiers de Carpentras, je vous retrouve ici, dans un pays qui vous est étranger, et parmi les bandes d'un.... condottiere? Ce terrible Moriale, sur lequel vous semblez exercer un pouvoir si grand, comment l'avez-vous connu? comment l'avez-vous suivi? Quels coups du sort, quelles circonstances imprévues ont pu vous forcer à vous associer à ses destinées aventureuses ? Seriez-vous sa femme? »
Odette tressaillit à cette question; mais se remettant presque aussitôt et relevant la tête :
« Il est chevalier de Saint-Jean, dit-elle ; le pape lui seul pourrait le relever de ses vœux. Mais que la honte retombe sur qui de droit! Mon sort, je ne me le suis pas fait ; il m'a été imposé ; peut-être afin que ce qui doit s'accomplir s'accomplisse. »
Et comme le vieillard, craignant d'avoir trop brusquement réveillé en elle de fâcheux souvenirs, essayait par ses gestes et par ses paroles de se disculper, en rejetant sa curiosité, indiscrète et malséante peut-être, sur la vieille et profonde affection qu'il lui avait toujours portée :
« Ne vous excusez pas, oui, vous avez raison, mon père, reprit-elle. A qui puis-je me confier, si ce n'est à vous, à vous, mon premier guide,
mon plus ancien confident? Vous m'entendrez donc, et, après Dieu, vous serez mon juge ! »
Ils s'assirent sur un banc qui régnait le long de la terrasse, et Odette, reprenant sa vie, depuis ce jour néfaste où le faux lépreux avait abandonné à la hâte sa cabane du mont Ventoux, commença son récit.