Lodrisio Visconti
avec le jeune André, son cousin, annonçait de prochains orages. Jeanne, belle, galante, passionnée ,. amie des arts et des lettres , Française par l'esprit, Italienne par le cœur, n'avait pu s'habituer au caractère brusque et à demi sauvage du prince hongrois. Dans cette cour où la civilisation de la Provence avait été transportée pour y mûrir sous les chauds rayons du soleil de Naples, André, par ses habitudes, par son langage, par son costume même, opposait un contraste vivant à tout ce qui l'entourait. Les Hongrois qui l'avaient suivi croyaient devoir prendre modèle sur lui , et leurs mœurs, leurs allures sarmates semblaient d'avance jeter une menace aux mœurs voluptueuses et corrompues des grands seigneurs napolitains. Deux partis distincts et tranchés existaient donc à la cour. La lutte ne pouvait tarder, lutte terrible et qui promettait d'être sanglante. Elle devait éclater, disait-on, lorsque le mari de la reine, qui ne portait encore que le titre de duc de Calabre , serait reconnu roi, en accomplissant sa vingtdeuxième année, ainsi que l'avait décidé le testament de Robert.
Mais André devait mourir duc de Calabre.
Une nuit, comme il se disposait à prendre sa place dans le lit de sa femme, on vient le prévenir que des nouvelles importantes sont arrivées, et
que son conseil l'attend. A peine a-t-il fait quelques pas hors de la chambre de la reine, qu'un lacet de soie lui est jeté au cou, et il meurt étranglé.
On accusait de ce crime la reine, ses confidents, ses familiers et ses deux cousins, l'un Louis de Tarente, son amant, et l'autre Charles de Duras, le mari de sa sœur. Ce dernier se justifia en poussant un cri de vengeance contre les meurtriers.
La nouvelle de cette royale catastrophe venue jusqu'à lui, Montréal s'émeut au souvenir de ce jeune prince, dont lui-même il a dirigé les premiers pas dans la carrière des armes, et aussitôt, s'associant comme vengeur à Charles de Duras, il consent que celui-ci soit la voix qui commande, et lui, Montréal, le bras qui frappe.
A son arrivée sous les murs de Naples, secondé par l'indignation du peuple et même par le grand justicier du royaume, Bertrand de Baux, il s'empare de Raimond de Catane, maréchal de la reine. Il ose ensuite se présenter devant le château de l'OEuf, habité par les principaux accusés et par la reine elle-même. Jeanne ordonne que les portes lui en soient ouvertes.
Elle le reçoit comme elle eût fait de l'envoyé d'un roi son égal. Avec un doux flux de paroles emmiellées, après lui avoir dit dans quelle haute estime elle tient un illustre capitaine tel que lui,
après s'être glorifiée de pouvoir le compter au nombre de ses sujets, puisqu'elle est restée souveraine du comté de Provence, elle descend jusqu'à vouloir se justifier à ses yeux de l'affreuse complicité dont quelques-uns l'accusent dans le meurtre du prince son époux.
Des serviteurs, égarés dans leur zèle, témoins des emportements, des menaces incessantes d'André, et tremblant pour elle, ont agi contre sa volonté en croyant la servir. La faute en doit retomber sur eux; elle ne prétend point les défendre. Aujourd'hui, ses deux beaux-frères, l'un le duc de Duras, mari de sa sœur, l'autre le frère de son mari, Louis de Hongrie, tous deux convoiteux de son trône seulement, sous prétexte de vengeance, appellent ses sujets à la révolte. Qui la défendra, qui la protégera contre de tels ennemis?
Tandis qu'avec une adresse singulière, elle développe ce texte devant Montréal, accompagnant chaque phrase d'un regard dolent, tantôt adressé au ciel, tantôt à son auditeur, celui-ci l'écoute frappé d'extase.
Quand elle a cessé de parler, il met un genou en terre : « Madame, lui dit-il, déjà je sers deux maîtres, monseigneur de Duras et monseigneur le roi Louis de Hongrie, vos ennemis. N'espérant point amener abonne tin une armée jusqu'ici, ils
190 LA BELLE GORDIERE.
ont préféré en acheter une, d'avance transportée sur les lieux. Ils se sont adressés au condottiere Guarnieri et à moi. Tous deux nous avons accepté ; mais vous venez de me mettre en doute sur la justice de leur cause; vous venez de me le rappeler, madame, vous êtes comtesse de Provence, et je suis votre sujet. Pour ces raisons, et pour l'amour de vous, je garderai la neutralité. » . Heureuse d'avoir enlevé à ses ennemis leur plus redoutable auxiliaire, Jeanne sourit bientôt à l'espoir de s'en faire un allié. Menacée dans l'intérieur de ses villes, osant compter à peine sur ses troupes, livrées à l'insubordination depuis la mort violente d'André, elle voit dans Montréal un sauveur. La terreur seule qu'il inspire est capable de tout faire rentrer dans l'obéissance autour d'elle. Sa résolution est prise, et pour l'attacher à sa cause, si l'or, si les dignités ne peuvent suffire, elle tient en réserve des moyens plus certains peutêtre, et qui ne lui ont jamais failli.
Sous de vains prétextes d'avis à lui donner sur la sanglante procédure qui va s'instruire, la nuit close, elle le reçoit mystérieusement dans ce château de l'OEuf, où il s'était d'abord présenté au grand jour et d'une façon si menaçante. De ses blancs vêtements de deuil, Jeanne avait su se faire une parure capable de rehausser ses charmes na-
turels, déjà si puissants. Pendant quelque temps, leurs entrevues secrètes se succédèrent; au milieu de ses manœuvres de coquetterie , Jeanne visa à exciter dans le cœur du condottiere moins encore des sentiments de tendresse que des sentiments d'ambition ; l'amour, elle sembla le garder pour elle, et son adresse consista bien plus à le feindre qu'à l'inspirer.
Le cerveau rempli de toutes ces idées de grandeur future, de puissance, qu'Odette avait si bien pris soin d'entretenir en lui, Montréal se laissait aller à de folles visions et se croyait appelé, non plus à venger le roi André, mais à le remplacer, non-seulement dans la couche royale, mais encore sur le trône de Naples. La reine l'aime! il en est convaincu; un jour, elle lui devra la conservation de ses États; alors qui peut dire jusqu'où pourront l'entraîner l'amour et la reconnaissance?
G'est ainsi qu'il prétendait interpréter la prédiction delà sorcière. Pour lui, peut-être, cette prédiction avait déjà reçu son accomplissement: il avait touché à la couronne !
Dans l'intérêt même de la reine, il fut décidé qu'il ne romprait point d'abord ouvertement avec Louis de Hongrie, ce qui retarderait d'autant l'arrivée du condottiere Guarnieri, surnommé YEnnemi de Dieu, qui déjà s'avançait du fond de l'Italie, en
levant des hommes le long de sa route. Ensuite Montréal exigea de Jeanne une promesse formelle que jamais, soit par message, soit autrement, nulle relation n'existerait plus entre elle et son beau cousin le prince de Tarente, véhémentement soupçonné d'avoir ourdi le complot à la suite duquel André avait perdu la vie; soupçonné encore d'un crime bien plus grand aux yeux de Montréal, mais dont il n'osa faire mention.
Au moment de se séparer de lui, Jeanne cueillit un rameau d'olivier, et le lui présentant : « Portez-le en souvenir de moi, mon chevalier, lui ditelle. C'est un emblème de paix et de concorde, et tant qu'il sera porté par vous, je croirai que vous m'êtes fidèle! »
Elle accompagna ces derniers mots d'un long regard d'adieu ; une larme furtive brilla sur le bord de sa paupière et elle rentra précipitamment comme pour cacher son émotion.
Montréal n'avait pas atteint la porte secrète par laquelle il devait sortir de ce château , que déjà Jeanne écrivait au prince de Tarente. Le lendemain, celui-ci, alors enfermé dans Capoue, recevait la lettre des mains d'un frère hiéronymite.
Malgré la foi jurée, la correspondance se poursuivit ainsi mystérieusement.
Le condottiere campait dans la Capitanate quand
la nouvelle lui parvint des intrigues secrètes renouées entre Jeanne et son ancien amant.
Il jura d'avoir bientôt raison du fait, et l'on sait comment le message du prince de Tarente, guetté par le comte lando , arriva providentiellement entre les mains de Frà-Morialc, grâce au pauvre Taddeo et au cheval apocalyptique, Noureddin.
Cette lettre du prince avait révélé à Montréal non-seulement une liaison d'amour, malgré une légère diversion, se prolongeant encore entre la reine et son beau cousin, mais aussi des projets de mariage qui, en s'accomplissant plus tard, devaient éternellement peser sur la mémoire de Jeanne. C'est alors que furieux, indigné, tout à coup précipité du haut de ses rêves brillants, à la tète de ses hommes il a, presque au sortir de sa séance nocturne, pris le chemin de Naples. Soutenu par les séditieux qui le regardent comme le représentant de Louis de Hongrie, il pénètre jusqu'au cœur de la ville. Là, mandant le grand justicier, Bertrand de Baux, il remet entre ses mains la lettre du prince de Tarente, tandis qu'un envoyé secret dépose entre celles de la reine, de la part du condottiere, un rameau d'olivier flétri et brisé. Puis, laissant Naples livrée à l'émeute, il en est sorti, enseignes déployées, en annonçant son prochain retour,
194 LA BELLE CORDIKHK.
Tandis que cette dernière scène se passait, Odette se tenait encore sur sa petite terrasse, près de Taddeo. Son récit achevé, elle lui demandait ses conseils et ses consolations, lorsque ce calme si doux qui avait jusqu'alors régné autour d'eux, fut soudainement interrompu par d'immenses clameurs. Les soldats rentraient dans Pouzzols; on chargeait les chariots, on repliait les tentes; travailleurs et bandouliers, tous se réunissaient au bruit des trompettes et à la voix des chefs. De tous côtés le cri du départ se faisait entendre.
Pour soutenir contre Jeanne de Naples la cause de Louis de Hongrie, Frà-Moriale, V Impitoyable, allait rejoindre Guarnieri, l'Ennemi de Dieu !