LE TRIBUN DE ROME
Avant d'être entièrement décidée par la guerre, la querelle entre Jeanne de Naples et Louis de Hongrie devait être soumise à l'arbitrage d'un homme qui, lui aussi, présidait un tribunal, tribunal auguste auquel on en appelait de toutes les parties de l'Italie, et devant lequel les rois euxmêmes ne dédaignaient pas de comparaître par ambassadeurs.
Cet homme, on le nommait Rienzi; il était tribun de Rome. Sorti des rangs du peuple , aimé du peuple, qu'il avait su séduire par l'humilité de son maintien, la simplicité de ses mœurs et le
faste de son éloquence, adroit, ambitieux, profitant de l'abandon où les papes laissaient l'ancienne métropole de l'Italie et du monde, il avait eu l'art de réveiller dans le cœur de ses concitoyens dégénérés les vieux souvenirs de la ville éternelle. Tantôt c'était par des peintures emblématiques, esquissées à grands traits sur les murs du château Saint-Ange et du Capitule, qu'il avait essayé de faire renaître ces nobles sentiments, dont il espérait bien, plus tard, tirer bénéfice; tantôt on l'avait vu, couvert de vêtements lugubres, parcourir les ruines, déchiffrer les inscriptions et s'écrier : « Mon Dieu ! tous les vrais Piomains ne sont-ils plus que poussière! » Puis, quand il eut suffisamment attiré sur lui l'attention en excitant la vanité nationale, il fit succéder à ses lamentations un chant de triomphe. Il annonça pour Rome une ère nouvelle de gloire et de splendeur.
Les nobles et les grands se riaient de lui et le tenaient pour insensé; mais dans les rangs plus bas, quelques-uns le croyaient inspiré de Dieu; et d'autres, par l'amour de la patrie seulement, lui en tenaient également compte. Chargé par l'élection populaire de diverses missions auprès du pape et des chefs principaux de l'État, il soutint énergiquement devant tous les droits méconnus de ses concitoyens, dont il devint bientôt l'idole.
Un jour que le gouverneur de Piome s'en était absenté avec la plus grande partie des troupes pour assurer un transport de grains, les crieurs publics, à son de trompe, invitent les gens de tous états à se rendre, sans armes, sur la place du Capitole. Là, les curieux, les oisifs, arrivés les premiers dans l'attente d'une fête, d'un spectacle de baladins, ou de toute autre joyeuse surprise, trouvent Rienzi monté sur le perron du Lion , dont il s'était fait une tribune. Il parle, on l'écoute; dans un discours pompeux, il rappelle à ses auditeurs la gloire de leurs ancêtres : on l'applaudit. Empruntant à Lucain sa belle prosopopée de la patrie en deuil aux pieds de César, il montre Rome épuisée, haletante, implorant en vain le secours de ses enfants, qui n'osent la tirer ni de sa détresse ni de son avilissement. On pleure, on sanglote. Alors Rienzi arbore un gonfanon sur lequel est écrit : Liberté , et l'agite devant la multitude qui s'est accrue de minute en minute; la multitude crie aussitôt liberté! Les transports succèdent aux cris, comme les cris ont succédé aux pleurs et les pleurs aux applaudissements. Un ferment d'enthousiasme circule dans cette foule, atteignant môme les nouveaux accourus avant qu'ils aient eu le temps de s'enquérir de ce dont il s'agit, et, dans un mouvement unanime, le peuple ro-
main, par sa libre et souveraine volonté, reconnaît Nicolas Lorenzo, dit Rienzi, comme son défenseur et son tribun, et l'établit au Capitole.
C'est ainsi que par la puissance de sa parole, comme Guillaume par la puissance de son épée, Nicolas s'avançait vers le but qui lui avait été marqué.
Il le faut avouer, cet autre écolier de Carpentras ne manquait pas non plus de génie et de résolution, et il y joignait le savoir et l'éloquence. Maître Gonvennole était bien, ainsi que le disait son plus cher élève, comme la pierre bonne à aiguiser les couteaux, mais qui ne coupe pas par elle-même.
Quand Rienzi entra si brusquement au pouvoir, les grands opprimaient le peuple et le ruinaient. Chaque citoyen devait donner un quart de son revenu à l'Église, un autre quart à son seigneur, et le vol , organisé au dedans comme au dehors, prélevait encore un impôt forcé sur les habitants des villes et des campagnes. Il met fin à ce brigandage. Tous les gens souillés de meurtres et de rapines, nobles ou roturiers, sont saisis et exécutés sans miséricorde. Menacés dans leurs privilèges, les nobles s'arment contre le nouveau tribun : il fait sonner la grosse cloche du Capitole, appelle le populaire h son aide, les chasse de Rome,
et les force de se renfermer dans leurs châteaux. De là, ils interceptaient les chemins et inquiétaient encore la ville : il improvise une armée, grâce aux deniers de l'Église , dont il se trouve détenteur, — car il était enfin parvenu à se faire nommer notaire apostolique , — et les maîtres d'hier , les rebelles d'aujourd'hui , soumis par peur, comparaissent devant son tribunal pour y reconnaître l'autorité légitime du peuple.
Cette révolution fut si prompte, que le pape, en même temps qu'il apprit l'usurpation deRienzi, en connut les heureux résultats, et crut n'avoir rien de mieux à faire que de confirmer l'élection, quoiqu'elle heurtât un peu fort les prérogatives du saint-siége.
Le calme était venu, le pouvoir du tribun grandissait; son nom retentissait d'un bout à l'autre de l'Italie; ses courriers, armés de leur baguette argentée, parcouraient librement, pour porter ses ordres, les routes, les montagnes, autrefois infestées de malfaiteurs, et, sur leur passage, les habitants des villes et des hameaux battaient des mains en bénissant le nom de Rienzi.
Sa réputation de justice s'étendit si bien, que Florence, la première, puis Arezzo, Sienne, Spolette, Pistoie et vingt autres cités puissantes, le supplièrent de venir établir chez elles ces lois
protectrices auxquelles Rome allait devoir son éclat et son bonheur.
Ce fut alors que, pour mettre le comble à sa gloire et à son orgueil, une double ambassade lui arriva , chargée des pleins pouvoirs de Jeanne deNaples et de Louis de Hongrie, qui daignaient en appeler à son équité pour décider de leurs différends.
A partir de ce moment, de malfaisantes vapeurs montèrent à la tête du tribun, et lui jetèrent au cerveau mille germes de vanités puériles. La peau du lion commençait à se détacher des épaules du renard. Là où la franchise et la force étaient nécessaires, il substitua la finesse et la ruse. Résolu à l'avance de se soustraire au rôle qu'on voulait lui donner et qui le mettait en danger de mécontenter l'une ou l'autre partie, il l'accepta cependant; il l'accepta pour lui, non pour ses nobles clients ; il l'accepta pour en faire parade, pour trôner devant le peuple et les envojés des rois.
Outre sa glorieuse demeure légale, Rienzi possédait un palais au quartier de Pyipa, vers le mont Aventin. Ses vastes jardins, décorés avec magnificence de bassins de marbre, de statues et de vases précieux, s'étendaient sur les bords du Tibre, le long de l'île de Tyberne, entre le pont du
Sénateur et le pont des Quatre-Chefs. Le tribun était déjà bien loin de sa simplicité première.
Aujourd'hui, sous les portiques de ce palais, sous les larges allées verdoyantes de ces jardins, s'agite, dès la naissance du jour, une foule vêtue de soie , bardée de fer, mélangeant tour à tour dans chacun de ses mouvements les casaques de laine et les robes de lin, les manteaux de pourpre et les sayons dorés. Dans la confusion de tous ces personnages, portant mille costumes différents, de toutes les couleurs, de tous les genres, de toutes les époques, on eût pu se croire à une grande réunion carnavalesque , à une mascarade nocturne que le soleil est venu surprendre à l'improviste. Il n'en était rien pourtant , et cette nombreuse assemblée avait un but autrement grave.
Le tribun a résolu de recevoir ce jour même les envoyés de Jeanne et de Louis, et c'est là le cortège qui doit l'accompagner; mais le cortège à rangs rompus, encore à l'état de chaos. Tout à l'heure ce merveilleux serpent diapré, bariolé, va réunir ses tronçons épars, pour se dérouler majestueusement à travers les rues de Rome.
Cependant, déjà les sept églises principales on sonné à grandes volées pour annoncer le commencement de la cérémonie; déjà, depuis plus d'une heure, la cloche du Gapitole a répondu aux
appels des sept églises, et les innombrables acteurs de la scène qui se prépare s'agitent encore, impatients, confondus, sous les portiques et dans les jardins. Déjà, par trois fois, les ambassadeurs de Naples et de Hongrie ont député vers le tribun, à cette fin de lui faire savoir qu'ils sont prêts à se mettre en route pour se présenter devant lui, et nulle réponse ne leur a été faite.
Sorti bien avant le jour de son palais, Rienzi ,n'y a pas reparu.
Quels soins le préoccupent? où est-il? que faitil? Prosterné au pied de l'autel de Sainte-Marie en Cosmédin, il y a passé une partie de la nuit et de la matinée; il y a prié, il y a communié, il y a entendu douze messes, afin de s'inspirer de Dieu et de se bien préparer aux augustes fonctions qu'il est irrévocablement décidé.... à ne pas remplir.
C'était par ces faux semblants d'une dévotion exagérée que Nicolas Lorenzo imposait aux Romains, qui n'admiraient pas moins en lui le saint homme que le grand homme.
Enfin il s'est montré; ses ordres sont donnés; le cortège s'ébranle. Mais le pont du Sénateur franchi, au lieu de passer par Saint-Biaise et les arcs de Janus et de Septime-Sévère , pour se rendre directement au Capitole, Rienzi, après avoir
tourné l'île de Tyberne et le quartier des Juifs , marque, comme points principaux de la route à prendre, la colonne Trajane, le Mont-Quirinal , l'église consacrée h San Lorenzo, son patron, où il stationnera pour entendre encore une messe, sans s'inquiéter autrement des nobles envoyés qui attendent : puis, parcourant les voies de Sainte- Marie-Majeure et du Colisée, il achèvera ce cercle immense, à travers lequel du moins toutes les splendeurs de son escorte auront pu se développer.
Jamais, en effet, depuis le commencement du siècle , pareille pompe n'avait frappé les regards des citoyens romains.
Un corps de soldats de cavalerie, casqués et cuirassés, ouvrait la marche, frayant au milieu des flots du peuple le passage à ceux qui suivaient.
C'étaient d'abord les nobles, assez honteux de figurer dans les spectacles de leur vainqueur, comme les princes captifs dont la vieille Rome faisait l'ornement de ses fêtes triomphales; mais ils se résignaient, ainsi que se résignent tous les partis vaincus, dans l'espérance d'une revanche prochaine.
Après eux venaient des chœurs de jeunes filles et de jeunes garçons, habillés à l'antique, de la robe ou de la tunique courte, surmontées de la
blanche chlamyde, agrafée à l'épaule. Ils portaient des rameaux de palmier en l'honneur d'Apollon Délien, et chantaient des hymnes à la Vierge.
Puis se montraient les préfets des quartiers, à la tête de leurs milices. Les magistrats, les officiaux, les camerlingues, les officiers de la chancellerie, les greffiers et les syndics marchaient à leur suite, dans leurs costumes des grands jours.
Un homme d'une haute stature, debout sur un char doré, était vêtu en empereur romain, le front ombragé d'une couronne de laurier, qu'il déposa, sur son passage, au pied de la colonne Trajane. Autour de lui, des hommes, habillés en sénateurs, portaient la louve de Romulus, l'aigle impériale et le labarum. Puis venait une députation-du clergé et des moines blancs et noirs, avec la croix et les bannières des saints; puis les trompettes de la ville annonçaient le corps des chevaliers. Ceux-ci, montés sur des chevaux ornés de sonnettes d'argent et richement caparaçonnés, agitaient en l'air des banderoles armoriées, que surmontait de toute sa hauteur le grand gonfanon de la ville, gardé par les cent jurés, armés de pied en cap.
Sur la route qui suit le cortège règne tout à coup un profond silence. Le vicaire du pape est
en train de distribuer, de droite et de gauche, ses béfiédictions au peuple, qui s'agenouille, courbe le front, se signe avec toutes les apparences extérieures du recueillement , pour se relever aussitôt alerte, bruyant, avec des vivat redoublés. C'est qu'à la suite du vicaire s'avance la maison du tribun.
Au premier rang voici ses pages, vêtus de soie; ses valets, ses palefreniers, décorés d'aiguillettes et frangés d'argent à leurs habits. Douze licteurs, travestis moitié à l'antique, moitié à la moderne, le précèdent. Enfin, sur un magnifique cheval blanc apparaît Rienzi, vêtu d'une longue robe brodée d'or que recouvre une cape de velours vert, fourrée d'hermine , Il tient à la main une verge d'acier surmontée d'un globe d'argent. Ses cinquante gardes, armés de larges pertuisanes acérées et luisantes l'environnent, tous tellement couverts de fourrures épaisses, qu'on les eût pris pour des ours, dit un historien.
A la suite du tribun , un second char doré contenait trois personnages dont le costume rappelait encore l'époque des Césars. Deux d'entre eux étaient porteurs de larges sacoches remplies de pièces d'argent, dans lesquelles le troisième puisait sans cesse, pour jeter au peuple, en criant : « Largesse au nom du tribun 1 »
Les notables de Rome, un nouveau corps de troupes, venaient ensuite; puis une bande de bouffons, grotesquement vêtus, armés d'instruments de toutes sortes, exécutant un concert discordant, entremêlé de grimaces et de postures les plus bizarres, fermait le cortège au milieu des rires, des acclamations et des cris de joie de toute la populace de Rome.
Cet incroyable amalgame de grandeur et de ridicule, ces chœurs apolloniens entonnant les litanies delà Vierge, tout cet ensemble d'éléments hétérogènes, cette procession de marqueterie, à la tête de laquelle marchaient des guerriers, des nobles, des magistrats, et que terminaient misérablement d'ignobies bouffons, n'était-ce pas là l'image allégorique, le tableau figuratif, mouvant, animé, complet, de ce que devait être la vie de Nicolas Rienzi?
Au reste, les Romains, moins que tout autre peuple, devaient s'étonner à la vue de cette profane confusion; la ville de Rome elle-même n'est-elle pas une étrange mosaïque à laquelle tous les siècles ont travaillé dans des styles différents, un grand musée monumentaire en désordre, parsemé de temples, de basiliques, de cirques, de croix, de colonnes triomphales, au milieu desquelles se dresse l'autel de Vénus en face de celui de sainte
Agnès, et où Jupiter Stator s'appuie sur sainte Marie Libératrice ?
Quand le cortège déboucha sur la place du Capitole, déjà, depuis trois heures, les envoyés de Naples et de Hongrie attendaient, et c'est peut-être ce qu'avait voulu le tribun dans une pensée d'orgueil impérial.
Ils furent enfin introduits dans la grande salle où, sur une haute estrade, tapissée de pourpre, se tenait assis Rienzi, entouré de ses assesseurs et de ses conseillers ; le vicaire du pape était à sa droite, sur un siège plus bas ; les nobles, les chevaliers formaient rang derrière lui; et ses licteurs, accroupis, les jambes croisées, appuyés sur leurs faisceaux, occupaient la dernière marche de l'estrade.
Les députés ayant sommairement exposé l'affaire, Rienzi se lève. Après une invocation au Saint-Esprit, il commence un discours longuement préparé, où toutes les ressources, tous les trésors de son éloquence ont été soigneusement mis en réserve pour se glorifier lui-même.
Sous prétexte de rechercher s'il est vraiment digne de la confiance dont l'honorent ses augustes clients, il vient de tracer un tableau de l'état misérable où se trouvait Rome avant son arrivée au pouvoir; il entreprend maintenant de dire les inespérés changements opérés par lui.
Au bruit des applaudissements, son éloquence reprenait un vol plus hardi encore et plus sûr, quand soudain, comme frappé de vertige, il hésite, il balbutie, il se trouble.
Malgré lui, ses yeux, attirés vers un des coins de la salle , se fixent sur un homme de haute taille qui, debout, les bras croisés sur sa large poitrine, dans une attitude de défi, n'a pas cessé depuis qu'il parle d'attacher sur lui un regard d'ironie, un sourire méprisant, incrédule, moqueur. L'assemblée, qui s'étonne de l'hésitation, du trouble manifesté par son puissant orateur, en suivant la direction indiquée par lui-même, se tourne bientôt tout entière vers cet inconnu dont la présence a suffi pour jeter ainsi la perturbation dans les idées de Rienzi. On se demande quel est cet homme dont, à défaut du costume, la physionomie trahirait les habitudes guerrières. Cet homme, qui reste ainsi calme, impassible, dédaigneux, sous l'attention qu'il vient d'éveiller, et dont le regard fascinateur semble faire chanceler encore le tribun sur son estrade? d'où vient-il? quel est son nom? Ce nom, on se le répète à voix base, de proche en proche, et, en l'entendant, les uns se lèvent, dominés plus encore par un instinct de terreur que par un mouvement de curiosité; les autres, le corps penché en avant, semblent vouloir lire sur
les traits de l'étranger les incroyables récits dont il est le héros. A sa vue, au souvenir de ses hauts faits, dont jamais les Romains n'ont eu à souffrir, une légère rumeur s'élève, grandit, se propage aux quatre points opposés de la grande salle; et bientôt, les nobles et les chevaliers donnant l'exemple, un applaudissement universel, frénétique, plus retentissant que celui qui vient de se faire entendre en faveur du tribun, éclate et salue le grand capitaine, le vaillant général du roi Louis de Hongrie, l'illustre condottiere, Frà-Moriale.
C'était lui ! Dans les loisirs que lui laisse la trêve, il s'est senti le désir de voir Rome, Rome gouvernée par son ancien condisciple, son ancien adversaire, Nicolas Lorenzo. A la tête d'une petite troupe d'élite, que commande sous lui Jean Pépin, comte de Minorbino, il a donc accompagné les envoyés du roi Louis. Ses dispositions envers le tribun n'étaient d'abord ni haineuses ni violentes; le temps avait adouci ses vieilles rancunes de jeunesse. D'ailleurs, ne s'était-il pas suffisamment . vengé en lui ravissant Odette, cette proie si désirée que le cauteleux Nicolas retenait déjà aux trois quarts dans ses pièges? Mais, durant les longues heures d'attente que l'insolence du tribun imposait aux ambassadeurs d'un roi, il a senti son aversion qui revenait; elle était revenue tout à fait lorsqu'il
l'avait entendu, du haut de son estrade, en présence de cette noble assemblée, et en réponse h des paroles graves et solennelles, se pavaner complaisamment dans son propre panégyrique.
De son côté, Rienzi a ressenti le contre-coup de ces mêmes sentiments d'antipathie, plus profonds, plus tenaces chez lui, comme chez toutes les natures sournoises, où l'émotion se concentre, se resserre, s'ossifie, au lieu de s'évaporer au dehors, ainsi qu'il arrive aux hommes de franchise et d'emportement. Cette antipathie s'est envenimée encore sous le regard de basilic du condottiere, et surtout au bruit de cette ovation qui vient de lui être décernée.
Sa vengeance à lui ne se fait pas attendre. Son arme la plus puissante, c'est la parole. Il la tient en ce moment; il s'en sert pour frapper. Inspiré par ses ressentiments de toutes les dates, malgré les distractions de son auditoire, il reprend obstinément son discours interrompu. Les grandes images, les mots sonores et pompeux suspendent de nouveau l'attention à ses lèvres. Alors, au nombre des fléaux dont Rome régénérée doit un jour délivrer l'Italie, il signale ces mercenaires, ces bandes d'aventuriers venus de France et d'Allemagne, comme une nouvelle invasion de barbares ; ces gens de proie, sans croyance comme sans
patrie, soutiens gagés de tous les tyrans, ne vivant que de pillage, de désordres, de meurtres, et qu'on avait pu croire un instant ensevelis sous leurs armes brisées dans les champs de Parabiago. Par des traits plus incisifs, plus directs encore, il signale le condottiere; et, sous l'impression de ses paroles entraînantes, la plus grande partie de cette même assemblée qui vient d'applaudir à Frà-Moriale tourne de nouveau vers lui ses regards, où cette fois il ne peut plus lire qu'une sorte de réprobation dont il est devenu l'objet.
La tête haute, Montréal, négligemment appuyé sur l'épaule du comte de Minorbino, avait d'abord semblé ne vouloir pas comprendre vers quel but étaient dirigées les foudres éloquentes du tribun; mais peu à peu son œil s'assombrissait, les muscles de son visage se contractaient, le sang refluait à son front, devenu plus rouge que ses cheveux mêmes. Tout à coup, il se redresse en poussant un cri, écarte brusquement ceux qui l'avoisinent, et, la main à son épée, il fait trois pas au milieu de la salle; puis s'arrêtant subitement, après avoir, sous une brusque pression, rejeté dans le fourreau son fer à moitié tiré : « Notables et chevaliers, dit-il, pardon ! J'ai pu oublier un instant que j'étais au milieu d'un peuple hospitalier. Pardon ! répétat-il encore en essayant vainement de contenir la
violente émotion qui le dominait ; mais je ne suis pas un trafiquant de belles paroles, moi, et je n'ai jamais connu qu'une seule manière de répondre à l'outrage. »
Se tournant alors vers le tribun : « Nicolas, reprit-il d'une voix haletante et entrecoupée, ce qui peut avilir l'homme, ce n'est pas de vendre son sang: tout sang est noble, répandu sur un champ de bataille ; ce qui nous met au front un signe de honte, c'est la lâcheté, entends-tu bien?... et tu es un lâche, toi qui, entouré de tes licteurs et de tes gardes, viens d'insulter à un étranger, l'hôte du peuple dont tu te crois le protecteur; tu es un lâche, parce que tu m'as traîtreusement pris à partie sur un terrain où la défense m'est impossible; trop prudent que tu es, maître jongleur, pour m'attaquer sur un autre! Mais rassure-toi; ce n'est point un défi que je t'envoie ici. Le fils de mon père sait trop bien ce qu'il doit au nom qu'il porte pour vouloir descendre dans la lice avec le fils d'un misérable cabaretier de Rome î Que ton patron te préserve de me revoir jamais! Adieu! »
Suivi de Jean Pépin et des envoyés de Hongrie, il sorlit au milieu d'un tumulte croissant et de cris d'indignation, qui ne se dirigeaient pas tous contre lui.
Un pareil incident ne pouvait qu'entraver les
conférences. Elles furent bientôt rompues sans avoir amené une décision soit en faveur de Jeanne, soit en faveur de Louis, et ce grand procès que Rienzi avait été appelé à terminer par un jugement, ce fut Frà-Moriale qui le décida par son épée.
Quelque temps après, une voile fugitive, sortie du port de Naples et rasant les îles d'Ischia et de Procida, emportait, à la faveur des ombres du soir, Jeanne et son nouvel époux, vers leur comté de Provence.
Après le départ des ambassadeurs, inquiet de l'effet qu'avaient pu produire en cette circonstance les paroles flélrissantes de Montréal, Rienzi, pour se rehausser dans l'esprit du peuple, résolut de l'éblouir par de nouvelles pompes et de se grandir lui-même par de nouveaux titres. Il se fit armer chevalier, satisfit, comme il l'entendait, aux preuves de noblesse exigées en pareil cas, en se déclarant issu d'un bâtard de l'empereur Henri VI. Les malheurs du temps avaient seuls empêché son père, le cabaretier, de soutenir dignement cette origine illustre qui le faisait descendre en ligne
indirecte du grand Frédéric Barberousse. L'usage voulait encore que le candidat fût conduit au bain avant d'être armé chevalier; Rienzi, malgré les réclamations du légat, se plongea dans la cuve de porphyre où Constantin avait été baptisé par saint Sylvestre. Puis, ayant chaussé les éperons d'or, il ajouta, par surcroît, à son titre nouveau celui de Libérateur de Rome, de Zélateur de l'Italie, d'Amateur de l'Univers, de Tribun-Auguste!
Sa part faite pour le moment, il fit celle du peuple, large et grande aussi.
Un décret émané de lui déclara que la ville de Rome redevenait la capitale du monde; que le peuple romain rentrait de plein droit dans l'autorité qu'il avait eue sur toute la terre, et qu'à lui seul appartenait le droit d'élire un empereur!
Trois jours de fête suivirent; les fontaihes jetèrent du vin au peuple-roi, le Tribun-Auguste lui jeta de l'or. Les nobles s'armèrent de nouveau contre lui, et de nouveau il les abattit. Le pape protesta contre ce pouvoir menaçant qui marchait d'usurpation en usurpation, et malgré les censures du sacré collège, Rienzi parut plus fort que jamais.
C'est qu'à travers toutes ses extravagances, une idée éminente perçait, et de tous côtés lui créait des partisans et des défenseurs. Cette idée qui, au
quatorzième siècle comme de nos jours, préoccupait déjà les patriotes de la péninsule, c'était l'unité de l'Italie, ce rêve de toutes les âmes généreuses, que viennent sans cesse faire évanouir la loi du despotisme, et la loi, plus invincible, plus impitoyable encore, de la nature, qui condamne géographiquement l'Italie à la division.
(Les mauvais jours et les revers étaient venus aussi pour Rienzi comme pour Montréal, mais, comme ce dernier, il avait su conjurer le sort et ramener à lui la fortune.
Aujourd'hui, complètement, réconcilié avec le pape, dont il avait été quelque temps le prisonnier, il débarquait à Pise avec le titre légal de sénateur de Rome.
Non loin de ce même territoire de Pise, dans cette partie de la Toscane où l'Apennin voit de droite et de gauche rouler sur ses flancs le Tibre et l'Arno, fleuves encore torrentueux, et qui s'éloignent en grondant des hautes montagnes où se cachent leurs sources, deux chevaux haletants, couverts de sueur, gravissaient avec peine un rude sentier. Celui qui marchait en tête fit un faux pas, et son front alla donner sur terre contre une saillie de rocher. La femme qui le montait s'élança à temps pour éviter de partager la chute; le cavalier son compagnon se trouva à bas de la selle
assez tôt pour la soutenir; puis, quand il fut bien certain qu'elle n'avait éprouvé nul dommage de la secousse, il s'occupa de relever le cheval.
De l'accident celui-ci avait gardé la grosse part. Épuisé par une longue course dans un pays montueux, achevé par le heurt du rocher, râlant, battant des flancs, l'œil blanc et voilé, il était près de rendre son dernier souffle. .« Il n'en reviendra guère maintenant, » dit le cavalier en s'adressant à la dame, « et si nous le laissons là, sur le sentier, il suffira pour éventer notre route. »
Après quelques paroles échangées, le cavalier, non sans peine, parvint à remettre le moribond sur ses jambes, lui fit faire quelques pas jusque derrière un buisson, et là, l'homme y aidant, le cheval s'abattit de nouveau, pour ne plus se relever. « Maintenant montez sur le mien, signora, » dit-il en revenant vers la dame. La chose ainsi faite, il marcha à pied, près d'elle, tenant la bride et la garantissant de son mieux de tous les nouveaux accidents qui pouvaient survenir.
Durant une heure encore, la voyageuse chemina ainsi, se laissant aller au mouvement de sa monture, à la direction de son guide et livrée tout entière à ses tristes réflexions. Si elle gardait le silence, il n'en était pas de même de son compagnon. « Pourquoi l'avoir ainsi quitté, signora?
Au reste, cela ne regarde que vous! N'importe! Je me figure que rien ne lui réussira plus maintenant, et qu'à l'heure présente, son bonheur, monté sur un pauvre roussin, à moitié fourbu, s'éloigne de lui et traverse l'Apennin. Allons, allons , signora , l'essentiel est qu'il ne puisse nous rattraper maintenant. Per santo Bacco! ma solde me serait bientôt payée en monnaie de chanvre? »
Voyant que ses paroles ne faisaient que redoubler les ennuis de la signora, le jeune guide changea brusquement de sujet. A chaque détour du chemin, à chaque point de vue différent, ce furent, de sa part, des exclamations et des réflexions entassées les unes sur les autres, sans ordre et sans suite, mais à travers lesquelles il laissait entrevoir, avec une sorte d'ingénuité, une double nature bien dissemblable à elle-même; Tune qu'il tenait d'une éducation première, près d'une bonne mère qui l'avait tendrement aimé, l'autre que lui avaient imprimée le cours des événements et des habitudes plus récentes.
« Ah! que l'Apennin est beau de ce côté! s'écriait-il; il me semble que les parfums de mon pays m'arrivent déjà! La belle montagne verdoyante! Aroyez-vous, voyez-vous, signora, là-bas, à mi-côte? voilà un ermitage.... et mieux encore,
voilà l'ermite ! Crislo santo ! et il se signait. 11 vous salue, il vous bénit peut-être : vous l'avez bien mérité!.... Digne homme! Mais il vient à nousl Si c'était un espion? Ne craignez rien, signora; qu'il approche! mon stylet est pointu et bien emmanché, beccaccio! Je fais de lui ce que j'ai fait du cheval!.... Prouh! ils ne peuvent être encore sur nos traces ! »
Alors il fredonnait à demi-voix la ronde des chevaliers de la verte tente, puis s'interrompant : « Ah! voilà le Tibre! tenez, tenez.... qui tourne, qui bouillonne, à gauche, derrière ce monticule. Il nous montre la route que nous devrions suivre, signora; oui, c'est à Rome et non à Pérouse que je voudrais vous savoir retirée; à Rome, les couvents sont bien plus beaux ! Puis, Rome, c'est mon pays! c'est là que je vais reprendre mon ancien métier de compagnon orfèvre, si j'en sais encore quelque chose ! »
Quand la voyageuse s'arrêtait pour se reposer un instant ou pour prendre quelque nourriture, il lui cherchait sur les berges du chemin la place la plus douce, la plus moussue, la mieux abritée du vent, et il se tenait à distance , attentif à tous ses mouvements, veillant sur elle comme une mère sur son enfant. S'il la voyait par trop profondément plongée dans sa tristesse, il prenait son fresiel,
sa flûte à sept tuyaux, placée à sa ceinture près de son stylet, et il essayait de la distraire par des modulations.
Nos voyageurs, l'un marchant à pied, l'autre monté sur un cheval épuisé, n'avancent plus que lentement. Ils approchent cependant du but qu'ils veulent atteindre, la ville de Pérouse; déjà ils commencent à gravir la colline sur laquelle la ville est assise, quand, saisis d'effroi, ils aperçoivent deux cavaliers s'élançant à bride abattue de leur côté.
« Fuyez ! s'écrie Odette en s'adressant à son guide , car c'était elle qui , sous la protection de Pifero, venait de s'échapper du camp de Montréal, alors transporté dans la Romagne. Fuyez! s'il y a honte pour moi à retomber dans ses mains, il y a danger pour vous, danger de mort !
— Ils ne sont que deux, lai répond le jeune bandoulier en regardant à sa ceinture ; avec votre permission, signora, j'essayerai de vous défendre. D'ailleurs , si nous pouvons seulement atteindre jusqu'à la ville, les magistrats nous prêteront assistance.
— Pas contre Frà-Moriale, » murmura Odette. Pifero excita l'ardeur du cheval en grossissant
sa voix; il le tira à lui, il le gourmanda, il jura, il sacra, il l'aiguillonna môme de la pointe de son
stylet ; mais il eut beau faire , le nuage de poussière qui enveloppait les deux cavaliers se rapprochait avec rapidité.
« Oh ! se disait Odette avec les gestes du désespoir, pour la seconde fois lui échoir par force! Puisque ce dernier projet que j'avais conçu s'évanouit comme tant d'autres, non, je ne veux plus me condamner à cette vie d'opprobre et de misère. Tuez-moi, Pifero , tuez-moi, et fuyez !
— Du courage, signora ! encore quelques pas. »
Et ils entendirent sur le cailloutage de la route retentir le galop des cavaliers qui se rapprochaient toujours.
Ceux-ci, engagés par leurs recherches au milieu des montagnes, s'étaient guidés d'abord, à tout hasard, d'après les pas de deux chevaux empreints sur la terre. Au bout de quelques heures, n'apercevant plus sur le chemin que les indices d'un seul cheval , ils voulurent se rendre compte de ce que l'autre était devenu ; ils ne tardèrent pas à le trouver étendu mort le long d'un buisson , et sur sa croupe ils reconnurent la marque de la Grande Compagnie. Certains alors d'être sur la trace des fugitifs , excités par la récompense promise à quiconque les ramènerait au camp , ils redoublent l'ardeur de leur poursuite. Enfin ils les ont vus; le faible intervalle qui les sépare de
la Donna se resserre de plus en plus : ils vont l'atteindre; leur succès est certain, leur mission est accomplie.... Tout à coup, un bruit éclatant de trompettes, mêlé à. mille cris tumultueux, fait se cabrer leurs montures; d'un large chemin creux, encaissé dans la colline de Pérouse, une troupe armée débouche, suivie de milliers de campagnards hurlant de joie , et, s'emparant de toute la largeur de la route , leur ferme le passage.
Pour qui ces fanfares? à qui s'adressent ces cris et ces vivat multipliés? Parti de Pise, Rienzi, accompagné du légat du pape, marchait sur Pérouse, où il devait rassembler quelques renforts avant de se diriger sur Rome, et c'était son cortège qui venait de se jeter. si à propos entre la Cordière et les cavaliers.
Sans chercher à se rendre compte de ces joyeuses clameurs, profitant de ce secours inattendu, Odette et Pifero se hâtèrent pour atteindre au plus tôt les abords de la ville. L'espoir leur avait fait retour, et avec l'espoir, la force et la résolution :1e pauvre roussin qui portait la s'ignora semblait lui-même avoir compris l'incident heureux qui venait de survenir et s'en être réconforté ; ses jambes roidies par la fatigue s'étaient , comme par miracle, assouplies et déliées; son souffle d'ahan sortait moins bruyant de sa poitrine poussive ; on eût
cru que maintenant c'était lui qui allait traîner son guide à la remorque.
Ils touchèrent bientôt aux premières maisons. Déjà ils entendaient le frappement des maillets, des marteaux, tout ce bruit de travailliurs, ce bourdonnement de ruche qui signale l'entrée des cités importantes et industrieuses, quand soudain le bruit des marteaux s'arrête; le bourdonnement, d'abord sourd et confus, s'accroît, s'élève peu à peu comme un vent d'orage, et devient une rumeur éclatante. Les portes, les fenêtres, les verrières s'ouvrent, se ferment; les voisins s'appellent d'un côté à l'autre de la rue; l'air retentit du choc de mille cris inarticulés, et dans l'intérieur des logis, sous les pieds impatients, sous les bonds rapides, les escaliers résonnent comme un champ de bataille sous le poids des escadrons de guerre.
Instruite de l'approche du tribun, la population de Pérouse tout entière s'élance hors des maisons et des ateliers. Les uns, tant leur hâte est grande, tiennent encore à la main leurs instruments de travail; les autres courent à moitié vêtus, celui-ci en passant les manches de son pourpoint, celui-là en bouclant sa ceinture ou en rajustant son hautde-chausses; les femmes, les cheveux en désordre, tirent après elles leurs enfants, inaperçus au mi-
lieu de ces groupes qui se croisent, qui se heurtent, qui s'épaississent d'instant en instant; tous enfin, au milieu de cette cohue, de ce pêle-mêle, de ce hourvari , se précipitent hors des faubourgs et présentent à nos fugitifs une barrière non moins infranchissable que celle qui est venue clore la route devant leurs poursuivants.
Enfermés entre le cortège de Rienzi et la population de Pérouse, entre la marée qui monte et ce contre-flot qui les repousse, Odette etPifero résistent du mieux qu'ils peuvent, espérant que le torrent écoulé leur laissera avant peu un libre passage ; mais tandis qu'ils essayent de lutter ainsi contre cette houle vivante , entraîné par un de ces courants irrésistibles qui se manifestent au milieu des grandes agglomérations d'hommes , comme au sein de l'Océan, le jeune bandoulier est séparé d'Odette.
Celle-ci, s'effrayant de son isolement, cherche en vain à le rejoindre : son cheval est cloué sur place , tant la foule épaisse et compacte la presse de tous côtés. Élevée sur sa selle, dominant la multitude, elle reste ainsi exposée aux regards de tous, privée même de l'abri de son voile, emporté par le flot qui vient de passer.
Tirant du moins parti du mieux qu'elle peut de cette fâcheuse position, elle projette autour d'elle
un regard furetant et troublé, pour essayer de découvrir son guide, perdu dans cette multitude; ce qu'elle aperçoit tout d'abord ce sont les deux cavaliers de Montréal. Parvenus à se frayer une autre issue par les bas côtés de la colline, serrés l'un contre l'autre, ils s'ouvrent forcément un chemin à l'aide de leurs chevaux, vers l'endroit où elle se tient.
Tandis qu'ils signalaient ainsi leur zèle à obéir aux ordres de leur chef, ou à gagner la récompense promise, non loin de là, Pifero tenait aussi ses yeux fixés sur eux.
S'exagérant sans doute à lui-même les graves motifs que la Donna avait eus pour fuir le camp du condottiere , il tente un dernier effort pour la délivrer. Déjà , sous l'impression de ses cris , de ses menaces , de ses secousses , la foule tourbillonne devant lui, quand un mouvement général qui s'imprime sur toute la longueur de la ligne , la divisant, le rejette au bord opposé de la route.
Ce mouvement vient d'être opéré par les hallebardiers de Rienzi qui forment la tête de son escorte.
Une idée rapide, instantanée, saisit le jeune bandoulier; il se fait jour à travers un double rang de soldats, écarte les députés des villes, les porte-
bannières qui entourent le tribun-sénateur, arrive jusqu'à lui, et, saisissant brusquement son cheval par la bride : « Justice ! s'écrie-t-il , justice au nom du peuple ! »
Vingt bras se tendent vers lui pour le châtier de son audace; Rienzi les retient d'un signe, et, profitant de l'occasion pour faire publiquement acte de popularité, il s'arrête : « Qui es-tu? dit-il au jeune homme.
— Cecco del Vecchio , surnommé Pifero , citoyen romain, répond celui-ci avec assurance.
— Que demandes-tu ?
— Justice et protection !
— Explique-toi. *
Alors Pifero, encore haletant, explique du mieux qu'il peut , et en quelques mots , car le temps presse, comment deux cavaliers veulent, par violence, empêcher une jeune dame dont ils ne sont ni les frères, ni les parents, ni les tuteurs, d'achever sa route et d'entrer au couvent. Cette jeune dame s'était volontairement placée sous sa garde à lui, Cecco ciel Vecchio, et il demande assistance au noble tribun pour le maintien de son droit.
En parlant, Pifero a désigné du geste la jeune dame et les cavaliers. Le tribun ordonne que tous trois soient conduits séparément à Pérouse, où il se réserve de juger lui-même l'affaire.
Tandis qu'on se dispose à exécuter ses ordres, Rienzi, qui, ainsi qu'Odette, domine la foule de toute la hauteur de son cheval , tourne les yeux vers cette femme inconnue, pour laquelle on vient de réclamer sa protection ; leurs regards se rencontrent, et tous deux tressaillent subitement sous l'impression d'un lointain souvenir.
« Ami, dit-il au réclamant, quel nom porte cette femme ?
— Le nom de sa patronne ou celui de son père, je n'en ai point connaissance, répond Pifero; mais, parmi nous, la coutume était de l'appeler la Donna, ou la bclla Cordiera! »
Et le cortège se remit en route.
Quels événements, quelles résolutions subites ont forcé Odette à fuir du camp de Montréal et viennent, par un jeu singulier du hasard, de jeter sur les pas de Rienzi cette beauté, cause première de leur haine? Guillaume autrefois l'avait enlevée à Nicolas; aujourd'hui le tribun-sénateur vient de la soustraire aux poursuites du célèbre condottiere ?
La petite-fille de Robert, chassée de Naples par Montréal, y était rentrée, portant sur son front, en guise de nouveau diadème, l'absolution publique qu'elle venait de recevoir de Clément VI.
232 LA BELLE COBDIÈRE.
Seul, le condottiere avait osé troubler son triomphe. Laissé par Louis de Hongrie en possession de la Pouille et de la terre de Labour, il avait défié tous les efforts de la reine et de ses nombreux auxiliaires. A la fin cependant, cédant au nombre, il s'était enfermé dans la ville d'Averse, où les forces réunies de ses adversaires l'avaient bientôt enveloppé.
Deux mois entiers, il y lutta contre les attaques des assiégeants , contre la famine, contre les cornplots des habitants et la révolte de ses propres soldats ; s'il put si longtemps soutenir cette terrible lutte, ce n'est pas à son courage et à sa fermeté qu'il eut seulement à en rendre grâces.
La Cordière n'avait point cessé d'être pour les bandouliers comme un ange de protection et de salut. Aussi, quand la faim faisait hurler tous ces loups et les poussait à la révolte, il suffisait de la présence d'Odette, pâle, alanguie, d'Odette qui s'était imposé par un vœu l'obligation de jeûner comme le plus misérable d'entre eux, pour les faire rougir de leur défaut de résignation. Pouvaient-ils se laisser abattre par des maux qu'une femme savait endurer vaillamment?
Montréal n'ignorait pas ce qu'il devait à Odette. En proie à toutes les irritations de son orgueil blessé, insulté, trahi par la royale Jeanne de Na-
pies, il n'en admirait que mieux le dévouement de la Gordière.
Un soir que les assaillants lui donnaient du répit, que le bruit des balistes et des catapultes avait cessé de se faire entendre, que les tours mobiles, à ponts volants, avaient reculé devant les pots à feu et les flèches enflammées des assiégés, il vint trouver la Cordière dans l'asile qu'elle s'était choisi non loin de la maladrerie, et, l'abordant avec affection, s'asseyant près d'elle, il lui tendit la main :
« Les temps sont rudes, ma mie, lui dit-il; mais si les jours mauvais mettent à de fortes épreuves la constance des hommes, ils servent aussi à faire ressortir le courage des femmes. Tu nous as été de grande aide dans tous nos embarras et misères, et point ne l'oublierai.
— Vous l'oublierez , messire , lui .répondit Odette avec un air de réserve et sans aller audevant de cette main qu'il lui tendait ; vous l'oublierez encore! Qu'importe! de quoi me plaindrais-je? que me devez-vous? le droit de la force n'a-t-il pas fait de moi non-seulement votre captive, mais votre vassale?
— Vas-tu donc te tourner aussi contre le vaincu? dit Montréal en lui souriant; et quand je viens te remercier de l'appui que tu nous prêtes chaque
jour contre les malintentionnés, veux-tu maintenant te liguer avec eux pour mon entier découragement?
— Eh bien, messire, laissons là des reproches qui n'ont trait qu'à votre servante, et permettezlui de vous adresser quelques bons avis de plus grande valeur sans doute, car c'est à vous qu'ils peuvent être utiles. »
Montréal plaça son siège vis-à-vis de celui de son interlocutrice, enferma les deux mains frêles et fluettes de la Cordière dans les siennes, et, toujours souriant, se disposa à l'écouter avec déférence.
« Vos soldats murmurent, messire, reprit Odette. Devant eux, toujours je serai pour vous, dût la raison ne pas se mettre de notre côté; mais ici, à voix basse, et puisque vous le permettez, pourquoi ne vous dirais-je pas que, à part moi, je pense non comme vous, mais comme eux? »
Le condottiere la regarda fixement, puis en revint à son attitude patiente d'écouteur.
« Dans quel but poursuivez-vous sans trêve, sans relâche, sans espérance, cette guerre qui ne peut que vous être fatale? Qu'y pouvez- vous gagner, et que n'avez-vous pas à y perdre? Déjà votre grande compagnie est réduite de moitié; des hommes qui vous restent, peu vous obéissent
et vous respectent comme naguère; bientôt ils songeront à traiter sans vous, je vous le dis; pourquoi ne pas les prévenir? Qui vous retient ? qui vous empêche d'accepter les conditions que vous offrent la reine et le duc de Tarente?
— Tu me le demandes, Odette? dit Montréal ; je vais te l'apprendre. » L'attirant alors à lui, il la conduisit devant une fenêtre, et, le doigt étendu vers une masse de bâtiments qui, situés à l'extrémité d'un faubourg de la ville , semblaient flotter dans les brumes du soir : « Tiens , regarde ; vois-tu, là-bas, ces hautes tourelles noires et silencieuses, terminées en pointe et surmontées d'une croix ? C'est là le couvent de Saint-Pierre de Morone. C'est là, quand la reine se mettait en chasse ou en dévotion ; qu'elle allait habiter avec son premier mari. Remarque, adroite, ne vois-tu pas briller, au milieu de l'obscurité qui enveloppe le cloître, comme une lueur rougeâtre?
— Oui, murmura Odette, que ce début solennel frappait d'une sorte de terreur.
— Eh bien ! mon enfant, la nuit venue, tant que tu verras là ce reflet de lumière, la trêve ne sera pas possible entre Jeanne la meurtrière, entre le duc de Tarente, son complice, et moi, moi général du roi de Hongrie, son représentant, chargé par lui de venger la mort de son frère; car la clarté
236 LA BELLE GORDIÈRE.
que tu vois là, c'est celle d'une lampe d'expiation, d'une lampe suspendue à ce balcon où le roi André a été suspendu lui-même par ses assassins ! Comprends-tu maintenant? Est-ce dans la ville d'Averse, dans le lieu témoin du crime, que je puis....
— Cherchez ailleurs vos raisons, Guillaume! interrompit Odette; je ne saurais me payer de celles-ci! » Puis, retirant brusquement la main qu'il retenait encore , et retournant prendre possession de son siège, elle mit ses coudes sur ses genoux, sa tête entre ses mains, et, après un moment de silence, poussant un long soupir, tentant avec effort de se débarrasser du poids qui depuis longtemps l'oppressait : « Vous pouvez faire éteindre cette lampe! dit-elle. Qui songe au roi André aujourd'hui? Louis de Hongrie, son frère, n'a convoité que son trône; et vous, vous, messire, de l'héritage du défunt , c'est de sa veuve seulement que vous avez été désireux ! »
Les traits de Montréal , jusqu'alors empreints d'un sentiment de bienveillance, se contractèrent subitement ; son œil flamboya : « Tu mens, Cordière! lui cria-t-il en la saisissant par le bras. Quelles preuves oseras-tu donner à l'appui de ton mensonge? »
Odette dégagea son bras, sans paraître s'être
aperçue de la moindre intention de violence de sa part. « Des preuves? reprit-elle; croyez-moi, le plus difficile c'était de forcer ma langue à se délier pour entamer cet entretien. Maintenant le plus fort est fait; j'achève. Guillaume, je vois bien quelle agitation vous domine en ce moment; une colère sourde vous ronge, contre moi peut-être plus encore que contre celle qui vous a fait le mal. Cependant la pauvre Cordière vous adresse une prière, et cette prière vous l'exaucerez, en souvenir de tous les maux qu'elle a endurés par vous et pour vous! Reprenez votre siège; placezvous là, devant moi, comme vous étiez tout à l'heure; comme tout à l'heure, prenez mes mains entre les vôtres. »
Le condottiere, troublé, bouleversé, honteux de son emportement vis-à-vis d'elle, se soumit machinalement à ce qu'elle exigeait.
Odette reprit :« Maintenant, Guillaume, j'en appelle à votre loyauté, à laquelle je crois ; ces preuves demandées par vous, je vais vous les donner; mais ne m'interrompez pas. Vous m'accusez d'avoir menti, eh bien, si dans les détails de ce récit je m'écarte de la vérité, témoignez-en chaque fois par un simple geste, en me pressant la main; je promets d'ajouter foi à ce témoignage muet; songez que j'invoque ici votre honneur de
238 LA BELLE GORDIÈRE.
chevalier. Enfin, sur le fait principal, si je vous calomnie, Guillaume, vous pouvez m'en punir sur-le-champ. Ces mains que vous tenez, broyezles; tuez-moi; je l'aurai mérité. »
Alors elle lui rappela sa première entrevue avec Jeanne, au château de l'ÛEuf, et ses autres visites nocturnes et secrètes, et comment, h la prise d'Ascoli, il avait plutôt songé aux intérêts de la reine qu'à ceux du Hongrois; et la branche d'olivier portée par lui avec tant d'orgueil, puis ensuite foulée aux pieds et renvoyée à Jeanne, sans autre motif de rupture que la lettre transmise par Taddeo; puis, ce brusque départ de Pouzzols, où il n'était venu d'abord que pour veiller de plus près aux intérêts de la veuve d'André ; puis, enfin, cette inimitié soudaine, cette guerre d'acharnement dont la seule cause était une lettre d'amour interceptée ! « Sont-ce là des preuves suffisantes? dit-elle en terminant. S'il en est ainsi, ce n'est donc point le roi André que vous cherchez à venger; ce n'est donc point la cause du roi Louis que vous servez, Guillaume; vous servez votre cause à vous et votre propre vengeance! Eh bien, cédez, vous le pouvez sans honte aucune, et ne vous perdez pas inutilement; car, vous devez le savoir maintenant, l'amour qui s'en va n'a pas de retour; nulle puissance terrestre ne saurait réveiller celui que Jeanne
avait pour vous, pas plus que celui que vous, Guillaume, vous avez naguère ressenti pour moi ! »
Durant tout ce récit, fait avec un calme douloureux, sans autres reproches adressés au coupable que ceux qui ressortaient des faits eux-mêmes, Montréal ne donna pas, par gestes, un seul démenti à la Cordière; et à mesure qu'elle parlait, ses mains à lui, agitées par un tremblement nerveux, humectées de sueur, vacillaient autour de celles de son accusatrice, mais sans les presser.
Quand elle eut fini, sombre et rêveur, il se promena quelque temps dans la chambre ; se tournant ensuite vers elle : « Tu as eu raison, Odette, lui dit-il, d'avoir confiance en ma loyauté. Mais tu ne saurais comprendre ce que j'ai souffert en t'entendant! Va, si au lieu de tes mains, j'avais tenu entre les miennes un fragment de rocher ou de fer, il n'en serait sorti que pulvérisé ou tordu, car ce que tu m'as rappelé, c'est la vérité, Odette; oui, tu as été bien instruite ! Aussi pourquoi toi-même avais-tu pris soin de me jeter au cœur toutes ces idées d'ambition royale!... Il n'y faut plus songer! A ton tour, écoute-moi bien. Je ne traiterai point avec la Napolitaine, il y aurait trahison; je ne ferai point devant elle baisser les herses des portes, il y aurait lâcheté, Je puis encore me dé-
fendre; des secours ne tarderont pas à m'arriver, sans doute ; eh bien ! qu'ils se hâtent ces secours, que la prospérité revienne avec eux, et je jure Dieu que, dussé-je traverser toute l'Italie et aller assiéger le pape dans Avignon, pour le contraindre à me relever de mes vœux maudits, ainsi ferai-je, et les cloches sonneront pour toi comme pour moi.
— Durant l'orage, le matelot fait une chûsse d'or à son patron, dit Odette, avec un mouvement d'incrédulité; ceux qui n'ont pas sont prodigues de promesses! mais aux promesses je ne veux plus croire, Guillaume. 11 y a longtemps, quand vous étiez fugitif dans l'Apennin, dépouillé de tout, sauf de votre armure, que vous ne pouviez même plus porter, tant vous étiez cruellement navré, vous m'avez, pour la première fois, fait entendre des paroles semblables. J'y ai trop compté, et en y comptant j'en ai trop souffert! J'étais jeune et belle alors, et vous m'aimiez; ce serait déraison à moi que d'espérer encore. Je suis calme, vous le voyez; je ne ressens ni dépit, ni colère, et, à mon tour, je vous le déclare, par mon âme et le sang du Sauveur, tant que le sort vous sera contraire, je resterai près de vous, enfermée ici avec la famine, ou vous suivant dans l'exil, dans la prison, si c'est l'exil ou la prison qui vous
attend; mais que vos jours de bonheur renaissent, et vous ne me retrouverez plus. Vous m'entendez ? Je ne m'engage, moi, que pour les temps d'adversité.
— Enfant! et où iras-tu pour te dérober à mes poursuites ?
— Dieu seul le saura.
— Si je suis puissant encore, qui donc oserait te donner asile?
— Un plus grand et plus puissant que vous.
— Nous verrons! » dit le condottiere d'un air de défi.
Comme il se disposait à prendre congé d'elle, la porte entr'ouverte livra passage à des clameurs confuses. Il saisit une petite masse d'armes qui ne le quittait pas lorsqu'il ne marchait que peu accompagné, descendit à la hâte, et Odette, croyant à un danger pour lui, le suivit aussitôt.
Les habitants d'Averse, foulés, pressurés par les hôtes incommodes chargés de la défense de leurs murs, venaient de se révolter. Une lutte avait lieu entre eux et les bandouliers. Frà-Moriale fit tout rentrer dans l'ordre, et s'emparant des deux principaux agitateurs, bourgeois notables d'Averse, il força l'un à pendre l'autre.
Certes, Montréal pensait avoir usé de clémence plutôt que de rigueur dans cet acte de justice qui,
au milieu de tant de coupables, se réduisait à faire un bourreau et un pendu. Les mutineries se renouvelèrent toutefois. A chaque émeute nouvelle, redevenu l'Impitoyable, il livra à l'épée et au pillage une rue entière de la ville.
Ce système de répression convenait à ses soldats, ravivés de n'être plus soumis au seul rôle passif de la défense. Il arriva que, tandis que l'armée des assiégeants battait au dehors les murs de la cité d'Averse, une partie de celle des assiégés, aux prises avec les ennemis de l'intérieur, prenait d'assaut les maisons de toute une rue, au milieu des barricades et sous une grêle de meubles, de poutres et de tuiles.
Cependant la famine, la misère, grandissaient de jour en jour. Frà-Moriale ne devait plus compter sur les secours de Louis de Hongrie. Force lui fut de capituler, et la capitulation, malgré l'état d'épuisement auquel il était réduit, fut encore belle et honorable. Peut-être dut-il cette faveur à Jeanne.
Il put sortir d'Averse avec armes et bagages, les étendards déployés et les tambours battant; car Frà-Moriale avait introduit l'usage des tambours en Italie, même avant qu'Edouard III les fît retentir, pour la première fois, en France, sous les murs de Calais.
Les vainqueurs respectèrent rigoureusement les clauses du traité. Rien ne troubla la retraite des bandouliers, sinon les habitants d'Averse, qui, s'armant de fourches, de pieux et de faux, se jetèrent sur leur arrière-garde, massacrant sans pitié les traînards, ne faisant que trois prisonniers, dont l'un même mourut sur la route de ses blessures.
Quand les deux qui restaient furent ramenés en ville, on délibéra sur leur sort, et une voix sortie de la foule réclama pour eux la justice du condottiere !
Il s'agissait de les traiter comme Frà-Moricde avait traité les deux notables citoyens d'Averse.
De ces deux captifs, l'un était le pauvre Taddeo de l'Anciza, resté forcément avec les aventuriers, et qui, dans ces derniers temps, avait été contraint, pour faire nombre, d'endosser la casaque du soldat.
L'autre était Barbuquet.
Le choix du bourreau ne pouvait être douteux si l'emploi en était dévolu au plus digne de l'exercer, mais le hasard des dés en devait décider seul. Taddeo avait encore une chance de salut. 11 refusa d'en profiter. Il invoqua de nouveau le grand nom de Dante Alighieri; il réclama la protection du duc de Tarente, de la reine, du supérieur des
Hiéronymites, causes premières de son malheur. Les vociférations de la foule étouffèrent sa voix ; et, dès que le silence revint, Barbuquet ne lui laissa pas le temps de recommencer sa litanie : « Allons, compère, lui dit-il à l'oreille, il était écrit là-haut que tu me passerais par les mains. Laisse-moi faire; j'ai plus l'habitude de la chose que toi. »
Quand le pauvre Taddeo voulut lui répondre, un nœud coulant interceptait ses paroles au passage, et ses pieds ne touchaient déjà plus la terre.
Ainsi mourut par la hart, sous un costume de bandit, et au bruit des malédictions de toute une ville, cet honnête Taddeo, martyr des hommes et des événements. Après lui, et comme lui-même, sa mémoire eut à souffrir des étranges acharnements du sort. Tous les excès commis durant le siège lui furent imputés : on effrayait les enfants du récit de ses crimes; c'était l'ogre, le vampire d'Averse. Deux siècles après, le jour anniversaire de la délivrance de la ville, les habitants promenaient encore en grande pompe un mannequin vêtu en homme d'armes et qu'ils appelaient : il Malandrino. Ce mannequin, c'était l'effigie du philosophe Taddeo.
Cependant Frà-Moriale, avec ses débris, s'était retiré auprès du préfet de Viterbe qui lui offrait
un asile. Ensemble, ils ravagèrent le patrimoine de Saint-Pierre et la campagne de Rome; puis, le condottiere, sa troupe et son trésor rétablis, se dirigea vers le territoire de Rimini. Il y entra au mois de novembre, et l'hiver n'était pas achevé, que déjà quarante-quatre châteaux étaient tombés en son pouvoir.
Attirés par son immense réputation, car l'opinion du temps ne voyait en lui rien moins que le plus grand capitaine qui eût paru en Italie depuis Jules César, une foule d'aventuriers, même des chevaliers français, vassaux de l'Angleterre, qui aimaient mieux faire une chevauchée au delà des monts que d'aider les Anglais à éventrer leur mère patrie; de hauts barons d'Allemagne, que les richesses amassées par Guarnieri et Conrad Guilford, leurs compatriotes, avaient alléchés, accouraient sous les drapeaux de Frà-Moriale et grossissaient son camp de la Romagne.
Certes, les beaux jours étaient revenus pour lui , du moins tout semblait l'annoncer. Il se disposait à passer en Lombardie, où une ligue, dont les Vénitiens étaient l'âme, lui offrait cent cinquante mille florins pour quatre mois de service. Au seul bruit de sa marche, les autorités de Bologne, de Ferrare, de Modène, de Mantoue, déposant des trésors à ses pieds, venaient acheter son alliance,
dans la crainte qu'il ne les renversât en passant. Autour de lui campait une armée de vingt mille hommes, accrue d'une telle multitude d'ouvriers, de valets, de juifs, de vivandières, que le nombre en était doublé. C'était un peuple qu'il traînait à sa suite !... Un peuple ! Il n'a donc plus qu'un territoire à conquérir, non même par les armes, mais à prix d'argent, par un traité légal et solennel, ce qui n'était pas alors sans exemple en Italie, et il est seigneur maître d'une principauté qu'il saura bien défendre et même accroître. Pour se faire relever de ses vœux, l'argent peut encore suffire au besoin ; il ne l'ignore pas. Oh ! si d'un seul coup il montrait à l'incrédule Cordière la réalisation complète de toutes ses promesses à lui, de toutes ses espérances à elle; de tous leurs vœux, caressés à deux !
Plein de ces idées, un matin, il se rendit au logis d'Odette; il ne l'y trouva pas. Depuis la veille, elle était absente. Un papier qu'on remit à Montréal ne contenait que ces mots : * Voilà votre soleil qui luit : adieu ! »
Sur-le-champ, les principaux officiers du condottiere, ses cavaliers les plus agiles sont mis en campagne; les bords de la Foglia, les routes de l'Apennin, d'Ancône, du Bolonais, sont parcourus, interrogés. Pas un vallon, pas un sentier, pas
une masure n'échappe à leurs recherches; mais de cette grande battue il ne sort rien, rien que ces mots qui viennent attrister le cœur des soldats comme celui du chef : « La Donna n'est plus avec nous! »
Le chagrin qu'en ressentit Montréal fut cuisant, continu, profond. Partageait- il les croyances de ses bandouliers? Pensait-il que, Odette absente, son astre devait pâlir; ou ce premier amour, enraciné dans son cœur, s'y ranimait-il pour le déchirer, comme on voit ces belles plantes, quelque temps laissées sans culture, abandonnées dans un terrain appauvri, n'y repousser que chargées d'épines?
On put croire pendant deux mois que le génie du condottiere avait faibli ; son activité n'était plus la même; son regard n'embrassait plus tous les détails de son immense administration; à peine s'il paraissait dans ses conseils et même aux séances de son terrible tribunal de nuit. Il abandonnait la direction de ses affaires à ses lieutenants, et après de nouvelles recherches, toujours infructueuses, s'obstinait à séjourner encore dans la Romagne, quand ses intérêts, ses engagements, l'appelaient en Lombardie.
Un jour, on amena devant lui les deux cavaliers lancés à la poursuite d'Odette et de Pifero du côté
de l'Apennin, et dont l'absence, depuis ce temps, avait été prise pour une désertion.
Ils sortaient des prisons de Rome. Ils racontèrent au chef comment Odette en avait appelé contre eux à la protection de Rienzi. Ils déclarèrent que celui-ci, après avoir eu plusieurs conférences avec elle à Pérouse, l'avait établie à Rome dans un de ses palais. Selon le bruit public, la bella Cordiera était aujourd'hui la maîtresse du tribun-sénateur.
Montréal avait écouté leur déposition d'un air impassible. Sans les interroger davantage, il les éloigna d'un geste.
Le soir même, son armée se mettait en route pour la Lombardie.
Le tribun-sénateur était rentré dans Rome aux cris d'adoration de la multitude. De même que le peuple de Naples avait promptement oublié les crimes de Jeanne, celui de Rome avait déjà effacé de sa mémoire les extravagances de Rienzi. Aux hommes vulgaires, il ne faut rien moins que la mort pour que l'opinion les absolve de leurs vices ou de leurs ridicules ; mais aux porteurs de sceptres une absence suffit.
A Pérouse, admise en présence de celui-là qui avait dû la prendre pour femme, de celui-là qu'elle avait cru aimer, qu'elle avait aimé peut-êtree
250 LA BELLE CORBIERE.
Odette, retenue par la honte, n'avait osé lui avouer quels motifs étrangers à la haine l'avaient décidée à fuir loin de Montréal, et Rienzi crut, ou feignit de croire, à ce dernier sentiment.
Affectant de s'apitoyer sur elle, il lui promit de veiller en frère sur son sort à venir et de la servir dans tous ses intérêts. Durant cette entrevue, il fit constamment preuve de retenue, de circonspection ; Odette le quitta convaincue de ses bonnes intentions à son égard, et soutenue par cette idée que, même au fond du saint asile qui allait la recevoir, un ami veillerait sur elle.
« Oui, le cloître, voilà quel doit être désormais mon seul refuge, se disait-elle. Trop longtemps je me suis résignée à la condition honteuse qu'on m'avait faite ; trop longtempsje suis restée au milieu de ces hommes de sang et de proie ; je veux racheter les erreurs de ma vie passée par une vie nouvelle d'expiation. »
Dans ces élans vers Dieu, elle oubliait le motif principal qui l'avait poussée à se soustraire au pouvoir de Montréal.
Placée au couvent délia Pievc, près de Pérouse, elle en sortit bientôt pour aller à Rome, sous la conduite d'un moine augustin, prononcer ses vœux au monastère de la Sainte-Croix, que le légat lui-même avait daigné lui choisir. Mais il était survenu, pour
son admission, certaines difficultés, relatives seulement à sa qualité d'étrangère, et, en attendant qu'elles fussent levées, ce qui ne pouvait tarder, c'est dans une partie retirée de ce palais que Rienzi possédait au bord du Tibre , qu'elle fut installée d'abord.
Jusque-là les deux cavaliers avaient dit vrai.
Quoique Odette eût à s'étonner du choix de sa résidence temporaire, néanmoins vivant dans ce palais, sous le patronage d'une vieille et noble dame, et pleine de confiance dans la vertu de Rienzi, elle se rassurait.
Celui-ci ne venaitla voir que rarement. Il habitait alors le Capitole, et dans les visites rapides faites par lui à la Cordière, il ne l'entretenait guère que des malheurs éprouvés par elle et du ressentiment qu'elle en devait garder. Odette se taisait, ou répondait à peine par un signe de tête négatif, dont son hôte illustre prenait soin de ne pas s'apercevoir.
Un mois s'écoula ainsi. Son temps se passait en exercices de dévotion, à des lectures pieuses, puis à quelques promenades faites dans l'intérieur des jardins. Elle y avait pour compagnie, outre la vieille dame, une ou deux chambrières, et le moine augustin, lequel, se trouvant être justement le confesseur de la douairière, s'attendait bien à devenir aussi celui de l'étrangère.
Transportée d'une vie pleine d'activité et de dévouement à une vie froide, passive, inutile à tous, l'ennui la gagnait. Souvent, près de sa fenêtre, les yeux fixés sur le Tibre et sur l'île de Tyberne, tenant à la main un ouvrage de broderie, sans se douter que depuis longtemps l'aiguille avait échappé à ses doigts, triste et songeuse, elle se livrait à de longues rêveries. Qu'était-elle venue faire à Rome? que pouvait-elle attendre d'une existence claustrale , elle qui , depuis son enfance , avait toujours senti le vent des plaines et des montagnes se jouer dans ses cheveux; elle qui s'était trouvée resserrée entre les remparts d'Avignon, et qui, toujours avide du grand air et du joyeux soleil, sous la masure paternelle , comme sous la tente des bandouliers, n'avait jamais été séparée de l'espace, du jour, du bruit, du mouvement, que par une planche ou un lambeau de toile?
De cette existence, elle en avait déjà essayé au couvent délia Bieve.
Pourquoi Lorenzo avait-il voulu la voir cloîtrée plutôt à Rome qu'àPérouse? Pourquoi, lui, si puissant, n'avait-il pu encore lui trouver une cellule que dans son palais ?
Attirée par de faux semblants de protection, si elle s'était imprudemment livrée à cet homme qui, peut-être, conservait un reste d'amour pour
son reste de beauté? Si cette fois le renard l'avait soustraite au lion ?
A cette idée son cœur s'indignait de honte et de colère. Elle n'avait rien conservé de ses premiers sentiments pour Lorenzo : le connaissant mieux, elle entrevoyait aujourd'hui que toutes les promesses de celui-ci avaient bien pu n'être autrefois que tromperies et déceptions. Elle comparait la nature haute, fière, généreuse de Montréal, encore loyale et forte, même au milieu de ses écarts, avec les manières hypocrites et cauteleuses de ftienzi. Ses rancunes contre le condottiere s'effaçaient ; le souvenir lui revenait des années passées près de lui, de ces années où la pauvre Cordière, l'ex-prisonnière de l'officialité de Carpentras, l'ex-mendiante d'Avignon, voyait ce front, qui portait pour tous un signe d'épouvante, se courber humblement devant elle; où, seule, elle avait le pouvoir d'attendrir, de désarmer cet homme terrible, surnommé l'Impitoyable.
Lui, du moins, il était né au même pays qu'elle; il parlait cette langue que, enfant, elle avait bégayée ; près de lui, elle avait pu, par instants, croire retrouver sur les sommets de l'Apennin les neiges du mont Venîoux et rêver la Provence au milieu de l'Italie; près de lui, elle était puissante, entourée du respect de tous; mais où il n'est pas,
elle n'est qu'une étrangère; — ne vient-on point de le lui dire? — une fille sans nom, isolée, misérable, et à qui on semble vouloir disputer le droit même du repentir!
Alors une conviction lui vient. Ses grandes résolutions de fuite et d'oubli ont été simplement chez elle une révolte passagère, un orage, lequel, troublant son âme, a jeté la confusion dans ses sentiments véritables. Elle comprend enfin, la pauvre Cordière, que certaines affections, sans bouleverser les sens, empruntent une force invincible du temps et de l'habitude, et se resserrent sous les efforts qu'on fait pour les rompre.
Maintenant, elle lit plus clairement dans les regards ambigus de Rienzi. Déjà il ne retient plus qu'à peine son secret ; ses manières vis-à-vis d'elle ont complètement changé; ses visites se multiplient ; sous mille prétextes menteurs, il pénètre près d'elle, à l'improviste, sans témoins ; il ne sait plus l'entretenir que de cette époque où, dans la maison de Noves, quand tous les hommages, toutes les adulations ne s'adressaient qu'à la noble maîtresse du logis, lui, en élevant moins haut ses regards, il avait su rencontrer mieux encore. Et en lui parlant, il tient la main d'Odette dans la sienne, et sa main la brûle, et son genou bat près du sien, et sa lèvre balbutie, et son œil flamboie.
Qui la défendra aujourd'hui? Un seul espoir la soutient; celui d'une nouvelle fuite! Mais, de ce moment, elle va comprendre qu'elle est prisonnière.
Elle s'étonne devant les barreaux qui garnissent les fenêtres de son appartement, comme si elle les voyait pour la première fois ; elle se trouble en remarquant que, durant ses promenades dans les jardins, jamais une porte extérieure ne reste ouverte devant elle; que cette vieille, que ce moine, qui l'escortent, que ces camérières qui la suivent, tous sont autant de surveillants et de gardiens qu'on lui a donnés.
Dans ses projets d'évasion, elle a déjà calculé que si, trompant les regards, elle parvenait, durant la nuit, à gagner les terrasses, des draps noués l'un à l'autre, une simple corde lui suffirait pour glisser le long du mur. Elle se trouverait alors sur la voie publique qui longe le Tibre. Le Tibre! ce serait là son guide cette fois ! Dans cette ville dévouée au tribun, et dont elle ne connaît pas un seul détour, elle pourrait rencontrer un traître, un dénonciateur dans l'homme chargé de diriger sa marche. Mais elle se rappelle les paroles du jeune bandoulier : le Tibre ! le Tibre n'est- il pas là, lui indiquant la route ! En remontant les bords du fleuve, ne doit-elle pas rejoindre l'Apennin et
retrouver ses sentiers des montagnes, ses vallées de la Scarperia, parcourues naguère par elle durant sa fuite insensée?
Elle peut donc se replacer bientôt sous la puissante protection du condottiere.
Non!
A mesure que sa pensée crée et caresse tous ces moyens destinés à assurer son départ, elle les voit, l'un après l'autre, s'effacer sous un obstacle.
Pour gagner ces jardins, ces terrasses, il lui faut, la nuit, se guider dans l'obscurité, sortir de sa chambre et traverser celles où reposent ses camérières, sans que le cri d'une porte, sans que le bruit de ses pas, sans même que son souffle la trahisse au milieu du silence ! Parvenue sans malencontre à l'issue du pavillon qu'elle occupe, elle y trouvera une fermeture massive, cadenassée, verrouillée.
Des fenêtres ovales s'élèvent, il est vrai , à peu de distance du sol, mais elles sont défendues par un vitrail à demeure, derrière lequel surgit une double barre de fer en croix. Parvînt-elle à briser ces cadenas, ces barres, ces verrous, son pied ne poserait encore que dans une cour, et dans cette cour, à cette heure, veillent des dogues énormes; et aux portes du palais des sentinelles actives; et dans les jardins, sur les terrasses, d'autres
dogues rôdent la nuit, comme d'autres soldats autour des murs extérieurs.
La fuite était impossible. Odette tomba dans un désespoir profond.
Vers l'heure de vêpres, elle se tenait, selon son habitude, près de la croisée ayant vue sur le fleuve. En proie aux mille agitations de son esprit, elle suivait machinalement le brimbalement des cloches qui se répandait par toute la ville, quand elle crut entendre s'y mêler des sons semblables à ceux d'un pipeau. Des cadences légères, rapides, couraient à travers les volées vibrantes parties du sommet des églises.
La captive n'y avait prêté d'abord nulle attention; mais, presque à son insu, le souvenir de Pifero, de son jeune guide, si joyeux, si dévoué, était venu se glisser au milieu de ses idées graves et solennelles, comme les modulations du frestel h travers le tintement des cloches.
Revenue à elle, Odette regarda le long de la voie publique, le long des rives du Tibre; elle ne vit rien, rien qu'un bateau qui remontait paisiblement le fleuve, sous les efforts d'un seul rameur.
Tout à coup, du fond de ce bateau, un homme se lève : c'est lui! c'est Pifero !
Depuis quelques jours le bruit a circulé dans Rome que le tribun-sénateur tient enfermée dans
la partie la plus secrète de son palais une belle étrangère, ramenée par lui du royaume de France. Le soupçon s'éveille dans l'esprit de l'ex-bandoulier, qui, retourné au couvent délia Pieve, y a été instruit du départ de la Gordière pour Rome. Jl guette, il furète autour de ce palais, mais vainement. Il tente même d'y pénétrer par surprise; les gardes au dehors, les chiens au dedans, paralysent toutes ses tentatives. Il s'ingénie d'un autre moyen.
Une des camérières va chaque matin à la provision. Il la suit. La servante est jeune, accorte et d'un abord facile : Pifero, que la timidité n'a jamais guère retenu, a bientôt engagé la conversation, et quelques jours après, frisque, pimpant, le poing sur la hanche, à la sortie du marché, il traverse les rues de Rome, près d'elle, portant fièrement sur sa tète le panier à la provende.
I! l'accompagne ainsi au palais sénatorial et jusque dans la première cour, où s'ouvrent les cuisines ; aller au delà lui est interdit. Mais il a questionné, il sait maintenant dans quelle partie de ces vastes bâtiments se trouve l'étrangère. C'est alors qu'il a tenté l'épreuve, persuadé que si la belle fille inconnue n'est autre que la Donna, elle se rappellera le vieil air qui a si souvent frappé ses oreilles sous les vertes tentes des bandouliers.
En apercevant Pifero, Odette a poussé un cri de joie : elle n'est plus seule! un ami veille sur elle.
Le soir venu, attentive au moindre bruit du fleuve, elle entendit un léger bouillonnement sur l'eau ; puis quelques notes détachées, prélude insaisissable pour tout autre qu'elle, du chant des aventuriers. Au même instant, une barque côtoya File de Tyberne et vint s'amarrer sur la rive gauche du Tibre, presque sous sa fenêtre.
La recluse plia à la hâte une longue lettre qu'elle venait d'écrire ; elle en fit un petit paquet chargé, outre la lettre, de quelques joyaux. Au moyen de rubans attachés l'un à l'autre, le paquet descendit le long du mur. Comme elle sentait le ruban se tendre et s'alléger de son poids, le cri d'une sentinelle retentit. Mais déjà l'homme s'était élancé dans la barque ; il gagnait le large à force de rames, et bientôt la voix de Pifero, claire et perçante, s'élevait du milieu des brumes pour entonner son chant des vertes tentes.
Frà-Moriale atteignait à peine les frontières de Modène , quand Maille-de-Fer lui annonça que le jeune soldat, compagnon de la Cordière dans sa fuite, venait de rentrer au camp et demandait à lui être présenté.
« Qu'il n'approche pas ! s'était écrié le condottiere avec une explosion de fureur; je ne veux ni le voir ni l'entendre ! qu'on le saisisse et qu'il meure ! qu'il meure sous l'escourgée de fer, comme un lâche! qu'il paye pour lui et pour celle-là dont il fut l'infâme complice! »
Il n'avait pas achevé, que Pifero se précipitait
dans sa tente, mettait un genou en terre, et lui présentant sa missive : «Tuez-moi, très-digne, lui disait-il; mais du moins que cela ne vous empêche point de lire ce papier : il vous est adressé par elle ! »
C'était la veille que Montréal avait entendu la dénonciation des deux cavaliers échappés des prisons de Rienzi. En se rappelant qu'Odette avait autrefois aimé le Romain ; en se remémorant au milieu de quelles circonstances elle avait fui de son camp; —alors que Rienzi débarquait à Pise; — quelle route elle avait tenue; — celle justement qui la conduisait à sa rencontre; — que d'ellemême, ou du moins Pifero en son nom, avait invoqué l'assistance du nouveau sénateur de Rome contre ses bandouliers, qui pouvaient la ramener à lui, il n'avait point douté qu'un complot, qu'une connivence n'eût existé entre elle et Lorenzo.
Mais, chez lui, autant les émotions étaient violentes, autant elles étaient fugaces. En parcourant la lettre, ses âpres convictions si bien enracinées tout à l'heure, tombaient une à une ; un éclair de joie, bientôt suivi d'un frémissement de rage, illuminait sa figure; une larme d'attendrissement, la première qu'il eût jamais versée sans doute, débordait sa paupière, et cependant ses sourcils arqués, hérissés, respiraient encore la menace.
C'est que son cœur se gonflait tout à la fois d'amour et de haine; cette missive qu'il tenait, tantôt il l'approchait de ses lèvres, tantôt il la broyait entre ses mains. Aux regards foudroyants qu'il promenait d'une ligne à l'autre, eût-on jamais pu deviner que c'était là un amant qui venait enfin de concevoir l'espérance de retrouver une maîtresse aimée, regrettée et digne encore de lui? Parcourant les passages de la lettre dans lesquels Odette lui dévoilait les honteuses manœuvres de Rienzi : « Et j'ai pu un instant penser que l'adversité en avait fait un homme! » s'écriait-il. Puis, après avoir, l'air pensif et profondément préoccupé, marché à grands pas dans sa tente, il releva son front éclairé par un sourire de défi et murmura : « Sénateur de paille, garde bien ta prisonnière; elle est près de t'échapper : tu vas apprendre que, même en fait de ruse et de tours d'adresse, Guillaume vaut bien Nicolas! »
Après cette exclamation, durant laquelle, tout en ne parlant que de ruse et d'adresse, il portait la main à la poignée de son épée, il manda le comte Lando et s'enferma une heure avec lui.
A la suite de cette conférence, le comte prit le commandement de l'armée et continua la marche vers la Lombardie.
Montréal avait choisi dans les rangs quarante
264 LA BELLE GORDIÈRE.
hommes éprouvés; il les fit travestir en ouvriers, en paysans, quelques-uns en moines, et tous, se dispersant par petites bandes, gagnèrent différents chemins, pour se réunir au jour et à l'heure indiqués.
Quant à lui, à peine daigne-t-il changer quelque chose à son costume. Revêtu de sa cotte de mailles et bien armé, il s'enveloppe seulement d'un large manteau. Qu'a-t-il à craindre? Qui alors, en Italie, eût osé attenter à la liberté d'un homme dont la main pouvait d'un seul coup faire mouvoir vingt mille épées? Ne s'était-il pas ainsi, durant des trêves, aventuré seul au milieu de ses ennemis? D'ailleurs est-il en guerre avec le tribun? avec Rome, où il n'a jamais paru que comme l'ambassadeur d'un roi? Si, sous les plis de son manteau, sous les bords abattDs de son chaperon, quelqu'un peut le reconnaître, eh bien! c'est à face découverte qu'il demandera au peuple romain luimême justice contre son premier magistrat.
Ce n'est point là ce qu'il souhaite cependant. Il n'est point orateur; il aurait honte du rôle de plaignant; ce n'est point un procès qu'il vient suivre. S'il cache ses desseins, c'est qu'il pense que plus prompte justice lui sera faite s'il se la fait lui-même; son bon droit, il prétend le soutenir par la force : car la force, la violence même, voilà
ses ruses à lui ! Son tour d'adresse consistera, non à s'attaquer h Rienzi, mais à son palais, pour en arracher Odette. Si les portes ne s'ouvrent pas à son ordre, elles seront enfoncées ; si les gardes songent à la résistance, malheur à eux î
Touchant au but de son voyage, suivi de deux hommes seulement, il arriva enfin devant Tune des portes de Rome.
Il avait à peine franchi la ligne des fortifications, qu'une bande de valets de place, toujours au service des pèlerins et des voyageurs, l'entoure : « Messere! — Signore! — Maestro rnio! — Padrone! où voulez-vous aller? — Vous plaît-il de visiter d'abord la Rotonde? — Saint-Pierre? — le Golisée? — c'est une bonne hôtellerie qu'il faut à monsignore! »
L'un saisit le cheval par la bride; l'autre tire l'homme par son manteau. Dune branche de coudrier qu'il tient à la main, Montréal les écarte tous, et, dans le mouvement qu'il fait, son manteau qui s'entr'ouvre laisse voir sa cotte de mailles et sa ceinture de guerre.
Désignant alors l'un des ciceroni du bout de sa baguette : « Conduis-moi, lui dit-il, au palais Colonna. »
L'individu désigné marcha devant lui; le reste de la bande suivit, en s'obstinant à faire agréer
ses services inutiles aux deux hommes qui accompagnaient l'étranger.
Que vous étiez loin de vous douter, Odette, qu'en ce moment l'illustre capitaine, roulant dans sa tète le projet de votre délivrance, habitait déjù les mêmes murs que vous!
Cependant, depuis le départ de Pifero, son espérance en Montréal la soutenait si bien, que son accablement, ses tristesses habituelles avaient en partie disparu. Toutefois, s'observant vis-à-vis de Rienzi, elle restait sur une défensive, devenue plus facile, il est vrai.
Depuis quelques jours, contre son ordinaire, celui-ci paraissait soucieux, agité. Cessant de l'obséder de son amour, il se reprenait à déplorer les malheurs de la Cordière, dont il voulait, disaitil; effacer jusqu'à la trace.
A sa dernière visite, plus mystérieux, plus troublé que jamais, il lui avait annoncé une prochaine grande nouvelle.
L'idée que sa résistance a découragé Lorenzo et que c'est du cloître qu'il s'agit, l'idée que bientôt elle sera privée des moyens de correspondre avec Montréal, et que ce dernier, ignorant encore une fois sa retraite, deviendra impuissant à travailler à sa délivrance, lui cause une émotion mortelle. Interrompant le tribun, elle lui déclare, en atten-
drissant tout à coup pour lui le son de sa voix, l'expression de son regard, que, quels qu'aient été d'aboixlsesprojets,ellen'apointhâte de s'enchaîner par des vœux qui doivent la séparer du monde à jamais ; son hospitalité lui est précieuse ; qu'elle le conjure de la lui continuer encore quelque temps; grâce à sa protection, elle espère en des jours meilleurs.
Rienzi la quitta, persuadé que son empire sur elle était revenu.
Le lendemain, Odette rêvait encore près de sa fenêtre barrouillée, écoutant si de quelque barque descendant le fleuve le son d'un frestel ne se ferait pas entendre; mais rien ne paraissait, ni barque sur le Tibre, ni même cavaliers ou piétons sur le chemin. Il lui semblait que toute la partie de la ville où ses regards pouvaient s'étendre était muette, immobile, déserte. Au loin, seulement, sur sa droite, elle voyait des nuages de poussière monter vers le ciel et tournoyer en colonnes. Bientôt ces colonnes, s'ébranlant avec rapidité, semblèrent se mettre en marche et se diriger de son côté. Était-ce un vent d'orage qui balayait les rues de Rome, ou un violent incendie dont la fumée obscurcissait soudainement les airs? Mais autour d'elle la moindre brise ne se faisait point sentir, et, à travers cette fumée, les seuls rayons
268 LA BELLE CORDIKRE.
du soleil couchant jetaient leurs flammes. Elle s'étonnait, quand une faible rumeur lui parut sortir de dessous ces nuages de poussière ; plus ils s'approchaient, et plus le bruit redoublait; enfin, vis-à-vis d'elle, sur le rivage opposé du Tibre, une foule immense débouche, et tout à coup retentissent des hurlements de fureur mêlés à des cris perçants de détresse.
Un homme hideux, barbu, ramassé dans sa taille, vêtu d'une casaque rouge, fuit devant des bandes acharnées qui le poursuivent de huées, de vociférations, en faisant pleuvoir sur lui une grêle de pierres. C'est comme une meute ardente, lancée sur les traces d'un sanglier aux abois.
Un instant, se dirigeant de tout l'élan de sa course vers le pont du Sénateur, l'homme semble trébucher, et Odette, craignant de le voir déchirer par ses assaillants, détourne la tête avec horreur, et, en détournant la tête, elle aperçoit devant elle, dans sa chambre, Pifero, pâle, les yeux hagards, agité d'un tremblement nerveux et s'appuyant contre les parois pour se soutenir.
Il a trouvé moyen d'arriver jusqu'à elle, grâce à la préoccupation des soldats et des gardiens tous attroupés sur un seul point pour épier de l'œil le dénoûment de cette terrible comédie qui se passe au dehors. Quand il peut enfin maîtriser les râle-
ments précipités de sa poitrine : « Signora, s'écrie t-il; malheur! malheur !... mon général.... pour vous délivrer, il m'a suivi; il est venu à Rome!... C'est pour vous qu'il venait, c'est moi qui Fai amffné ; eh bien !... » Interrompu par ses sanglots, il resta quelque temps sans pouvoir achever.
Dès quil avait tenu Odette en son pouvoir, Rienzi avait espéré s'en faire un moyen pour assouvir sa haine contre Montréal. Son amour n'était venu qu'à la suite. Avant tout, la colombe devait lui servir d'appeau pour attirer le vautour au piège.
Connaissant à fond le caractère plein de fougue et d'impétuosité de son rival, de son ennemi, il n'avait pas douté, pour peu que le sort le secondât, de pouvoir facilement l'attirer dans ses leurres ; et le sort l'avait secondé, au delà même de ses prévisions.
Le condottiere se trouvait engagé dans une
guerre au nord de l'Italie; la ligue à la solde de laquelle il s'était mis l'appelait à grands cris ; sa propre armée s'irritait de son inaction. Pouvait-il reculer plus longtemps l'accomplissement de sa parole? Ce fut le moment que choisit Rienzi pour renvoyer vers lui ces deux soldats, ses captifs, dont il ne facilita la fuite qu'à bon escient.
Au milieu des circonstances pressantes qui l'attiraient vers laLombardie, il était interdit à Montréal de rompre brusquement des engagements sacrés, et de se retourner vers Rome, avec toutes ses forces, à la vaine poursuite d'une femme. Il ne pouvait non plus, après le grand désespoir qu'il avait laissé éclater depuis léloignement de la Cordière, ne rien tenter pour la reconquérir. Tous les calculs du rusé Nicolas se basaient sur cette double supposition.
Pour lui des espions veillaient jusque dans le camp des bandouliers, et, de jour en jour, d'heure en heure, des courriers l'instruisaient de tous les mouvements de la Grande Compagnie d'Aventure. Le premier qui lui arriva renversa à moitié ses espérances : — Frà-Moriale s'était mis en marche vers le nord. Le second les releva : — Frà-Moriale avait subitement abandonné le commandement de son armée au comte Lando, et l'on ne savait ce que lui-même était devenu.
Rienzi le devina facilement.
Il couvrit les routes de ses émissaires ; à chacune des portes de Rome, il fit placer des sbires, travestis en ciceroni; c'est ainsi que le' condottiere , dès son entrée dans la ville, entouré, cerné, gardé à vue sans qu'il s'en doutât, fut conduit, sans résistance de sa part, non au palais Golonna, mais jusqu'au seuil de la prison du Capitole, préparée pour le recevoir. Là, des gardes se ruant sur lui à l'improviste, l'eurent bientôt désarmé, ainsi que ses deux acolytes.
Le lendemain, le tribun-sénateur, revêtu de tous les insignes de sa puissance, parut devant son captif enchaîné.
Avant toute parole prononcée , il y eut d'abord entre ces deux hommes un dialogue muet, haineux, terrible, de gestes de mépris et de regards fulgurants. « Je viens recevoir tes aveux, » lui dit enfin Rienzi.
Montréal sourit et ne daigna ni répondre ni se lever.
« Faut-il donc, reprit le tribun, que le tourmenteur juré te les arrache mot par mot? Eh bien, qu'il en soit ainsi! La chambre de la question est prête!
— Lâche bouffon! murmura Montréal, rompant le silence, mais conservant encore sur ses traits,
274 LA BELLE QORDIÈRE.
dans son maintien, dans le son même de sa voix, son air de haute et dédaigneuse ironie : — Tes bourreaux et toi, je vous mets au défi! Si ma volonté était de me taire, vous épuiseriez mon sang et briseriez mes os avant d'obtenir de moi une seule parole. — Puis, s'animant tout à coup : — Mais qu'ai-je donc à révéler? s'écria-t-U; tous mes actes n'ont-ils pas été, en plein soleil, écrits par le fer sur le sol de l'Italie? N'ai-je pas fait assez de bruit dans cette contrée pour qu'on y ait pu suivre ma route pas à pas? Que veux-tu donc savoir? le motif qui m'amène dans Rome? Tu le connais aussi bien que moi, maître fourbe!... A mon tour, c'est moi qui t'interroge! Sous quel prétexte, de quel droit, violes-tu envers un homme tel que moi la loi sainte de l'hospitalité? Suis-je venu à Rome en ennemi? Réponds! »
Sur un signe de Rienzi, un assesseur, qui se tenait à ses côtés, déploya un long parchemin, tout à la fois acte d'accusation et jugement définitif. Dans cet acte étaient reproduits, phase par phase, les événements de la vie guerrière de Frà-MoriaU\ depuis la Compagnie de Saint-Georges jusqu'à sa dernière excursion dans la Romagne. On n'y passait sous silence que ses faits d'armes accomplis sous la bannière hongroise. Pour le reste , soit qu'il eut agi de sa pleine autorité, soit qu'il eût
marché h la suite et à la solde de princes ou de puissances reconnues, et dont la responsabilité devait couvrir la sienne, toutes ses entreprises n'en étaient pas moins qualifiées d'abus tyranniques de la force, de brigandages et, comme tels, justiciables du sénateur de Piome, au nom du pape et de la commune patrie.
Dans un dernier paragraphe, l'accusé était convaincu de s'être, la veille, introduit furtivement à Rome, à cette fin d'y assassiner le noble chevaliersénateur, et de tenter, au moyen d'un nouveau bouleversement, de s'emparer de cette autorité que celui-ci tenait de l'amour du peuple et de la volonté du saint-siége.
Durant toutes ces graves accusations, Montréal garda son attitude ironique et son sourire méprisant; mais quand il entendit le jugement par lequel— le chef des bandits, Frà-Moriale, convaincu de vol, de meurtres, de crimes et de sévices de tous genres, était condamné à mourir cejourd'hui même, par la corde! il bondit sur son siège de pierre, et, brandissant sa chaîne, comme si, dans sa main, elle eût dû se transformer en épée :
« Misérable! oublies-tu donc que je suis gentilhomme, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, le général d'une armée, l'ami d'un roi, l'allié de la république de Venise?
— Jean Pépin, ton sicaire, ton complice, vient de mourir pendu, répondit Rienzi; ses titres valaient les tiens; vous pouvez marcher de pair par votre naissance comme par vos forfaits : j'en jure par le Saint-Esprit, qui a daigné quelquefois m'éçlairer de ses lumières, ainsi qu'il est mort, tu mourras ! »
Le condamné pâlit. En ce moment, outre l'idée de tinir si honteusement, une autre idée non moins poignante lui entra au cœur : a Si Odette avait associé ses projets de vengeance à ceux de Rienzi? — Si ces deux cavaliers, arrivés les premiers à son camp, seuls avaient dit vrai? » Un soupir, longuement comprimé, s'échappa de sa poitrine; son courage, sa fierté, semblèrent l'abandonner subitement; sa tête s'inclina; ses fers, soulevés par son geste, encore menaçant, retombèrent en cliquetant sur eux-mêmes. Il s'assit accablé et se couvrit la figure de ses deux mains.
Après quelques minutes de silence et d'anéantissement : « Lorenzo, dit-il d'une voix où l'ironie ne mêlait plus son âcreté, que la fureur ne rendait plus retentissante, — je pourrais confondre tes injustes accusations; mais à quoi bon! tu n'y crois pas toi-même. Puisque ma mort t'est nécessaire, à toi.... et peut-être à celle dont je ne prononcerai pas le nom, fais-moi mourir, j'y consens; fais-moi
mourir sur le chevalet ou sur l'échafaud; sous les tenailles de ton tourmenteur ou sous sa hache, peu m'importe! mais que je meure par le fer! M'entends-tu, Lorenzo? C'est moi, moi, Guillaume de Montréal, moi, Frà-Moriale, qui te le demande. Une même maîtresse, un même amour nous a désunis dès l'enfance; mais nous avons eu aussi un même ami tous les deux. Au nom de ce dernier, accorde-moi la mort d'un soldat!... Le veux-tu ? »
Soit que Rienzi se sentît touché de quelque pitié, soit que la contenance émotionnée de ceux qui l'entouraient lui fît craindre de se montrer par ■ trop sévère, il souscrivit à la requête du condamné, et il alla aussitôt se prosterner au pied des autels, pour se racheter du serment qu'il venait de faire sous l'invocation du Saint-Esprit.
Un frère mineur entra dans la prison de Montréal, à qui on avait ôté ses fers, et reçut sa confession.
Deux heures après, un bruit de sinistre augure se fit entendre. C'étaient les gardes du sénateur qui venaient chercher le prisonnier. Le bourreau les suivait.
Déjà la trompe des crieurs publics retentissait dans les rues de Rome , et le peuple , apprenant à la fois la captivité de Frà-Moriale, son jugement et sa mort prochaine, se précipitait en foule vers le Capitole, sur la place duquel on dressait à la hâte un échafaud, afin que le condamné eût moins de chemin à parcourir.
Rienzi n'a pas oublié de quelle façon Montréal a été une première fois reçu à Rome, et les applaudissements redoublés qui l'y ont accueilli. Pour combattre l'impression fâcheuse qui peut résulter de cette exécution si prompte, si impré-
vue, et qui, aux yeux des moins clairvoyants, devait ressembler plus à la vengeance qu'à la justice, ses crieurs , en annonçant le supplice, ont pris soin de révéler non-seulement les projets prétendus d'assassinat, les tentatives d'usurpation du condottiere, ils y ont ajouté, par ordre, le pillage, l'incendie de Rome et l'enlèvement des vases sacrés et des saintes reliques.
Aussi, dans cette multitude qui encombre les abords de la prison, depuis l'arc de Septime-Sévère jusqu'aux extrémités du Campo Vaccino, mille malédictions s'élèvent contre le bandit. Mais quand Frà-Moriale, entouré d'un triple rang de gardes, descend d'un pas ferme le perron du Capitole, sans outrecuidance, sans faiblesse, l'air à la fois noble et résigné, d'autres émotions, soulevées par sa présence, viennent attiédir les premières.
On se demande où sont ses complices. — Devaitil donc à lui seul incendier et piller Rome? — Quel jour et dans quel moment ont eu lieu toutes ces tentatives récentes, dont pas un quartier de la ville n'a été un instant troublé? On se communique ses réflexions; on les commente; la vérité se fait jour, et, sur le passage du condamné, au lieu de cris de haine, c'est un murmure de pitié qui se fait entendre.
Montréal est sur l'échafaud. Après en avoir fait
le tour, après en avoir de sang-froid examiné toutes les dispositions, il en fait changer quelquesunes, comme si, même à ce moment suprême, il ne pouvait se séparer de l'habitude du commandement. Ensuite il distribue aux soldats qui l'entourent ses gants, son gorgerin, sa ceinture, sa bourse; et ceux-ci, en recevant ces précieuses dépouilles, s'inclinent respectueusement devant lui. Il s'avance alors vers la plate-forme, pour adresser quelques mots au peuple; mais le bruit aigu de vingt trompettes sonnant à la fois lui coupe la parole. Le peuple s'indigne, se récrie; un mouvement tumultueux se manifeste parmi la foule et même parmi les soldats. Autour de l'échafaud, comme sur Féchafaud, un seul homme est calme : c'est le condamné! Et de tous, le plus troublé, le plus angoisseux, le plus terrifié, c'est le bourreau !
Ce bourreau, c'était Barbuquet.
A son départ d'Averse, où il avait été détenu quelque temps, rendu prudent par l'expérience, Barbuquet avait pensé que son métier présentait de moins mauvaises chances dans une ville qu'au milieu d'une troupe de bandouliers, où il fallait y adjoindre encore celui de soldat. L'emploi était vacant à Rome; il l'obtint, et mit son savoir-faire au service de tous les partis, qui. en l'absence de Rienzi, s'y étaient disputé le pouvoir.
La capture de Montréal s'était opérée d'une façon tellement secrète, son jugement, l'heure fixée pour l'exécution, s'étaient succédé avec une rapidité si grande, que celui qui devait être le seul acteur agissant dans ce drame lugubre, ne sut quelle tête devait tomber sous sa hache qu'en allant remplacer le confesseur dans le cachot du prisonnier.
A l'aspect de cet illustre condottiere, de ce chef qui, depuis tant d'années, avait su lui imposer la terreur et le respect, il recula d'abord foudroyé et refusa tout service, résolu qu'il était de fuir loin de Rome et de recommencer sa vie de fatigue et de périls, plutôt que d'achever une telle œuvre. Mais cette œuvre, Montréal lui avait ordonné de la poursuivre jusqu'au bout. Il était heureux de mourir, non de la main d'un bourreau vulgaire, mais de celle d'un de ses vieux compagnons. Du moins, jusqu'au dernier moment, il devait avoir près de lui un représentant de sa grande Compagnie d'Aventure.
Barbuquet dut obéir.
Maintenant le cœur lui manque. Cette guisarme, cette hache à deux tranchants, qu'il maniait d'ordinaire avec tant de facilité et comme il eût fait d'un jouet d'enfant, elle est trop lourde pour son bras qui défaille. Ce fut au patient de le rassurer,
de lui rendre le calme, l'énergie nécessaires à l'acte terrible qui allait s'accomplir; et quand celui-ci crut y être à peu près parvenu, pour plus de sûreté, il ordonna à Barbuquet de lui tracer une marque sur le cou, à la jointure des vertèbres, là où la hache devait frapper.
Alors un grand silence se fit sur l'échafaud et parmi la foule des spectateurs. C'était le moment solennel. Frà-Monale se recueillit, comme pour une prière mentale. Quand il releva le front, les derniers rayons du soleil couchant éclairaient son visage d'une teinte de pourpre , ses yeux resplendissaient, ses cheveux rouges semblaient flamber sur sa tête. Le peuple et les soldats crurent assister à un spectacle surnaturel, et un frémissement général circula du Campo Vaccino aux marches du Capitule. Se tournant vers le nord: « Adieu! mes compagnons ! » exclama le condottiere d'une voix retentissante. S'approchant ensuite du billot, après y avoir fait une croix avec son pouce, il y posa sa tête. La guisarme décrivit un cercle dans l'air, brilla un instant en traversant la zone éclairée par le soleil, et retomba dans l'ombre avec un bruit sourd et prolongé.
Un cri haletant s'échappa de la foule; puis à ce cri sembla répondre un autre cri lamentable, horrible, parti de l'échafaud même; et le peuple, dans
la disposition d'esprit où il se trouvait, ajoutant foi facilement à un nouveau miracle, crut que, bien que séparée du tronc, la tête du supplicié, en roulant, avait poussé cet épouvantable clameur.
« C'est son dernier cri de guerre qu'il envoie à ses vengeurs futurs, disaient les uns.
— Non, c'est à nous qu'il en appelle de son jugement injuste, abusif, arbitraire, » répondaient les autres.
Le premier émoi passé, de nouvelles voix s'élevèrent :
Aussitôt un grondement tumultueux agite toutes ces masses passionnées; le flot populaire se soulève et se précipite vers l'échafaud.
Aucune de ces versions n'était la vraie. Barbuquet, retrempant son courage dans celui de son général, lui avait abattu la tête d'un coup; mais le courage du soldat semblait s'être anéanti avec la vie du chef. Lorsqu'il lui a fallu, afin d'accomplir le dernier acte de ses fonctions de bourreau, empoigner par sa chevelure cette tèle, pâle et ruisselante de sang, pour la montrer au peuple, ses regards obscurcis n'ont plus rien vu; ses mains, tremblantes et convulsives, n'ont plus rien rencontré. C'est alors qu'il a poussé ce cri sinistre qui a retenti si loin, et, saisi de vertige, d'épouvante, il s'est précipité à bas de son estrade, se
frayant un passage à travers les rangs pressés du peuple. Mais le peuple, qui s'en prend du juge au bourreau, bientôt revenu d'un premier moment de surprise et d'hésitation, s'était, avec des hurlements féroces, attaché à sa poursuite.
De là, ces colonnes de poussière qui avaient paru s'élancer du Capitole vers l'île de Tyberne; de là, cette course haletante le long du fleuve, et dont Odette avait été le témoin.
Parvenu au pont du Sénateur, Barbuqaet s'était précipité dans le Tibre, où il avait trouvé la mort.
Le soir même de ce jour, Rienzi parut devant sa captive, impatient qu'il était de lui apprendre cette grande nouvelle, à laquelle il avait essayé de la préparer la veille.
« Signora, dit-il en l'abordant, vous êtes vengée !
— De qui? demanda Odette, dont le visage resta impassible , quoique toutes ses artères battissent sourdement.
— De notre ennemi commun. Montréal a osé pénétrer dans les murs de Rome.
— Eh bien?
— Eh bien, il a payé son audace de sa vie.
— Dieu soit loué! » répondit la Cordière d'une voix ferme.
Jusqu'à ce jour, jusqu'à cet instant, Pûenzi n'avait qu'avec doute sondé, interrogé les sentiments véritables de la jeune femme : mais le doute est-il encore possible après l'épreuve décisive qu'il vient de lui faire subir? Malgré ses premières et timides dénégations, la haine seule a porté celle-ci à fuir Montréal ; ses longues tristesses n'ont eu pour cause que les appréhensions de la vie claustrale. Ne s'en est-elle pas expliquée assez clairement avec lui? Si elle a paru n'accueillir qu'avec réserve ses paroles d'amour, un sentiment de pudeur, aussi bien que ses longues infortunes, ne lui im-
posaient-ils pas cette contrainte? Un joug pesait sur elle, joug illégitime, odieux, mais dont elle pouvait ne pas se croire entièrement affranchie. Elle est libre aujourd'hui; elle l'est par la mort du coupable ; et cet élan spontané, ce cri de triomphe qu'elle vient de laisser échapper, quand rien n'avait pu la préparer à ce qu'elle vient d'apprendre, dévoile suffisamment l'état de son âme. Odette est redevenue ce qu'elle était autrefois en Provence, alors qu'après avoir repoussé les hommages de Montréal, elle accueillait si bien ceux de l'heureux Lorenzo!
Dans la chambre où ils se trouvaient alors, une lampe, tournée vers la porte, ne projetait sa clarté, faible et vacillante, que du côté de Rienzi, et la Cordière put lire sur le front du meurtrier toutes ces pensées rapides qui l'assaillaient; mais lui, lui que les quelques paroles prononcées par elle d'une voix fortement accentuée, mettaient si bien en grand ébahissement, il ne vit point sur ses traits contractés l'effort qu elle venait de faire, et il put prendre pour des regards d'amour ces regards fiévreux qui, comme un jet de flamme, lui arrivaient à travers l'ombre.
Quelques semaines à peine écoulées, et le peuple de Rome ne reconnaissait plus dans son sénateur ce tribun, autrefois de mœurs en apparence
si rigides, si austères , dont l'ardente piété dépassait de beaucoup celle de tous et du clergé luimême.
On n'entendait parler que des plaisirs, des fêtes, des orgies nocturnes qui, disait-on, se prolongeaient parfois jusqu'au jour dans son palais du Tibre.
On l'avait vu présider son conseil , vêtu en dameret, de chausses de soie, d'un pourpoint de taffetas gris, d'un court manteau, tel enfin qu'il convenait à un baladin qui s'apprête à danser une moresque, plutôt qu'au chef de l'État.
On l'avait rencontré de grand matin, à l'heure où d'habitude il se faisait dire une messe dans sa chapelle du Capitole, cavalcadant en joyeuse compagnie de dames et de galantins. Se glissant le long des faubourgs presque inhabités de la ville, il gagnait sournoisement la porte Saint-Paul ou la porte Latine, pour aller dans la campagne lancer l'épervier, ou s'éjouir à la pêche des anguilles murènes.
Bientôt il rendit la ville elle-même témoin de ses faiblesses.
Vers le soir, dans les promenades fréquentées par les femmes patriciennes, une litière fermée, portée par quatre esclavons, passait. Le sénateur l'escortait à cheval, et, soulevant de temps
à autre les courtines de velours frangées d'or qui cachaient sans doute une belle inconnue, il dardait vers elle des paroles et des regards passionnés.
Cette inconnue cessa de l'être pour Rome. Dans les jeux publics, dans les cérémonies mêmes de l'Église, où assistait Rienzi, on la voyait en riches et somptueux habits, les cheveux enroulés de perles, s'asseoir insolemment au premier rang, parmi les dames de la première noblesse.
Pour elle , à l'exemple de Visconti de Milan, Rienzi, malgré les bulles et ordonnances des papes, avait osé donner aux Romains le spectacle d'un tournoi et de joutes à haute selle, ainsi que l'usage en existait jusqu'alors seulement en France et en Allemagne. Elle y présidait, sans qu'on sût à quel titre ; et le peuple, qui la retrouvait partout, dirigeant de son côté des regards fauves et méprisants, la montrait du doigt, murmurant tout bas :
« C'est la veuve du condottiere ! »
Odette ne s'aveugle point sur les haines qu'elle peut soulever, et poursuit son rôle néanmoins. Si l'ex-tribun paraît aujourd'hui si dissemblable à lui-même, la Cordière présente aussi, de son côté, un contraste non moins étrange.
Une révolution subite s'est faite dans son carac-
1ère, dans ses habitudes, sur son visage! On eût dit qu'elle avait troqué son âme contre une autre âme; celle d'un démon, sans doute!
Tout ce que la coquetterie a de charmes, d'attractions, de miel sur les lèvres, de doux poisons dans les yeux ; tout ce que la ruse a de faux semblants et de faux détours ; tout ce que la nature a créé en elle de bien, de bon, de beau ; ses vices d'emprunt, ses vertus réelles, le ciel et l'enfer, Odette atout mis au service d'une seule pensée. Ses volontés se sont toutes concentrées vers un seul point. Elle a voulu être aimée de Rienzi! Non tel que naguère, non de cet amour qui raisonne, qui calcule : mais avec enivrement, avec délire ; et elle y est parvenue!
C'est de la Cordière seule maintenant que le noble sénateur reçoit ses inspirations, et ceux qui tentent de créer un obstacle entre elle et lui, il les brise! Ses vieux serviteurs, ses amis les plus dévoués ont osé lui faire des remontrances sur cette passion, attribuée par eux aux influences pernicieuses du mauvais œil ou de quelque philtre magique; il les a chassés de sa présence.
Selon les caprices d'une femme , il éloigne également de lui ses meilleurs officiers, ses plus sûrs partisans, accueille ses anciens ennemis, et, oublieux du passé, prodigue les trésors de
Rome, sans daigner même écouter les plus valables de tous les bons avis, les murmures du peuple.
La tendresse de Rienzi pour Odette est d'autant plus aveugle, d'autant plus emportée, qu'elle n'est pas satisfaite. Selon qu'il croit voir approcher ou reculer le moment de son bonheur complet, il passe tout à coup de la joie la plus vive au découragement le plus sombre, et dans l'un et l'autre de ces deux états, sa raison semble s'altérer.
Voici le portrait que trace de lui, à cette époque, l'un de ses historiens1 :
« Il était devenu voluptueux et se livrait aux plaisirs de la table, ce qui avait enflammé son visage et rendu ses yeux étincelants.... Perpétuellement agité, se méfiant de tout le monde, ne prenant conseil de personne, il semblait dévoré d'inquiétudes bizarres. La tristesse, chez lui, succédait à la gaieté, la sévérité à la clémence. Il relâchait ceux qu'il avait fait arrêter, avant même de leur avoir fait subir un interrogatoire ; il faisait grâce au coupable, et faisait exécuter celui qui n'était que soupçonné.... Il formait des projets qui se détruisaient réciproquement, il n'était
1. Dujardin, sous le pseudonyme de Boispréaux, et qui ne fait ici que répéter ce qu'en rapportent Villani, Thomas Fortifiocca, et les autres chroniqueurs italiens.
occupé que des moyens d'usurper et d'affermir une autorité despotique. »
Oui, sous le souffle de la Cordière ses anciennes ambitions sont ressuscitées. Lui aussi, elle l'a entretenu des prophéties de la sibylle du pont de l'Ausson.
«Ne se réaliseront-elles donc jamais! Peut-il être l'amant de son choix, son amant prédestiné, celui dont elle n'aura pas vu le front ceint de la couronne? »
Rienzi s'abandonnait facilement à de telles excitations ; elles ne faisaient que remettre en mouvement chez lui ses idées de souveraine indépendance. Mais sous quel titre s'imposera-t-il comme chef à cette grande république italienne ?Sera-t-il consul, grand-duc, vicaire général du saint-siége? sera-t-il roi ? Un autre titre le tente ; avant de se le faire décerner publiquement au nom d'un sénat œcuménique, composé des députés de toutes les villes d'Italie, il a résolu de sonder à ce sujet l'opinion des Romains par une démonstration hardie et soudaine.
Au moment où le peuple y était le moins préparé, il apprit que Rienzi, qu'il avait vu le matin se rendre, en grand cortège, à l'église de Saint- Pierre, où il devait communier, s'était humblement agenouillé devant l'autel, revêtu de la dalmatique
294 LA BELLE GORDIÈRE.
et du bandeau qui ne servaient qu'au sacre des empereurs.
Les derniers partisans du sénateur, ceux qui, jusqu'à la fin, s'étaient obstinés à croire que la liberté de Rome grandissait à l'ombre, sous un pli de son manteau , détournèrent la tête et refusèrent d'ajouter foi à cette nouvelle. Le peuple se tut.
Rienzi prit ce silence pour un acquiescement, et, de tous les côtés, ses courriers allèrent convoquer, pour un congrès prochain, les députés de l'empire italique.
Le chef futur du nouvel empire avait satisfait à toutes les exigences de la Cordière; il réclama d'elle le prix convenu. Elle n'y mit plus qu'une seule condition. Avant de lui appartenir, elle voulait se baigner, ainsi qu'il l'avait fait lui-même, lors de sa réception comme chevalier, dans la cuve de porphyre de saint Sylvestre. De là seulement elle pouvait sortir immaculée et digne enfin de lui. Rienzi satisfit à ce dernier caprice, et le moment qui devait le payer de tant de soumission fut fixé par Odette.
Quand elle se retrouva seule dans ce palais du Tibre où elle avait été captive, et où elle était traitée en reine aujourd'hui, ses traits, qui souriaient tout à l'heure, se détendirent brusquement. Son
masque de courtisane disparut, et, sous ce masque, une douleur immuable était empreinte.
Tombant à genoux: « Mon Dieu, s'écria-t-elle, donnez-moi le courage d'achever ce rôle terrible ! Ce rôle, sur mon salut élernel, sur ma part de votre saint paradis, j'ai juré de le pousser jusqu'au bout, et je tiendrai mon serment! Mais, touchant au but, si mes forces allaient me trahir! Un jour ! mon Dieu! un jour ! un seul! où je puisse sourire encore ! »
Elle passa une partie de la nuit en prière. Seulement, vers minuit, tout reposant autour d'elle, elle descendit dans ce jardin, dont des chiens menaçants ne lui défendaient plus l'accès.
Après avoir marché le long des bassins, elle s'approcha d'un épais massif d'arbres, où des oiseaux endormis semblaient seuls devoir gîter en cet instant, et, certaine que de là une réponse lui serait faite : « Où sont-ils? demanda-t-elle tout bas.
— Dans le bois de Pentano , » murmura une voix.
Puis, après quelques autres mots échangés : « A demain , à la pointe du jour, au Capitole ! ajouta Odette.
— Demain, au Capitole! » répéta le visiteur nocturne.
296 LA BELLE GOKDIÈRE.
On n'entendit plus rien. Odette avait regagné sa demeure.
Le lendemain, au Capitule, Rienzi, vêtu avec recherche d'étoffes claires et gaies , tout parfumé d'eau de senteur, les cheveux lissés, la barbe bouclée, se tenait dans une chambre coquette, galante, plafonnée de gracieuses mosaïques, parquetée de cèdre, et, comme lui, exhalant une odeur de musc et de benjoin. Nonchalamment couché sur une chaise longue, il regardait avec complaisance les joyaux dont ses mains étaient surchargées, le long collier d'or déroulé sur sa poitrine, les riches bracelets qui servaient de fermoirs aux manches de son pourpoint ; et, de temps à autre, il jetait un coup d'œil dans un petit miroir d'acier poli.
Ces soins ne l'absorbaient pas en entier toutefois : car, pendant ce futile examen, son esprit se balançait doucement entre deux idées enivrantes. D'un côté, l'ambition murmurait à son oreille :
« L'Italie est lasse d'aller chercher ses empereurs en Allemagne et ses papes en France ; eh bien , que la pontificale Avignon garde la tiare ! Rome va s'envelopper du manteau impérial ; et ce manteau, Rienzi se sent assez fort pour le porter. Qui donc s'y opposerait ? Est-ce la France, déchirée par les Anglais? l'Allemagne, en proie à ses guerres
civiles ? l'Espagne , encore saignante de ses dernières luttes contre les Maures? Courage ! courage ! notaire apostolique , tribun du peuple , chevalier du Saint-Esprit, sénateur de Rome! Encore un coup d'aile.... le trône est devant toi! »
D'un autre côté, une autre voix, plus douce encore , lui disait : « Elle va venir ! Pouvait-elle te résister plus longtemps, entraînée, éblouie qu'elle est par ton amour, par ta puissance? Tu l'as voulu, et ce Capitole, témoin de la mort de ton rival, de ton ennemi, va l'être de ton nouveau triomphe. Heureux Lorenzo, détourne les yeux pour un instant de ces nombreuses députations qui, en ce moment, sillonnent les routes, se dirigeant toutes vers toi pour t'apporter la couronne ; arrête-les non loin d'ici sur cette simple litière fermée qui sort de ton palais du Tibre et s'achemine silencieusement vers ton autre palais du Capitole. Elle avance, elle approche ; une femme en descend. Cette femme, c'est celle-là que tu as si longtemps et si ardemment convoitée. Futur empereur d'Italie, en attendant la puissance suprême, voici le suprême bonheur qui t' arrive! »
Et il entend des pas légers, furtifs, effleurer le marbre de ses vestibules; un page soulève la portière de sa chambre et disparaît.
Odette était entrée.
298 LA BELLE GORDIERE.
Rienzi , qui s'élançait au-devant d'elle , s'arrêta stupéfait en la voyant.
Couverte de longs habits de deuil, elle était pale, défaite, tremblante, et la pâleur de son visage ressortait plus saisissante encore sous ses vêtements lugubres.
Après un instant de silence : « Pourquoi ce costume, et d'où vient cet air de trouble et d'agitation?... lui dit-il.
— Ce costume , c'est celui qui me convient, répondit Odette , la lèvre hésitante. Pouvais-je donc... à cette heure.... traverser les rues de Rome en habils de fête, et attirer sur moi les regards de tous.... quand je venais vous rejoindre ici? D'ailleurs, — reprit-elle d'une voix véhémente et en redressant la tête, — ne m'appellentils pas la veuve du condottiere?
— Aujourd'hui ton deuil cessera , dit Rienzi s'asseyant près d'elle et lui prenant la main.
— Je l'espère! murmura-t-elle.
— Mais calme cette émotion, poursuivit-il, n'attribuant qu'à un mouvement de pudeur le grand trouble manifesté par la Cordière. Qu'as-tu à craindre? »
Elle leva les yeux vers lui, et les détourna. « Veux-tu donc que nos amours restent toujours secrets? Il est bien tard pour y songer peut-
être. Cependant, ainsi que tu Tas exigé, toutes les précautions ont été prises par moi, à cette fin que des regards importuns ne puissent te heurter au passage. Toutes les portes du Capitale, à l'exception de celle qui s'est ouverte devant toi , ont été fermées et interdites; tous les gens de mon service, sauf ce jeune page qui t'a guidée jusqu'ici, se tiennent dans des appartements éloignés. Nous sommes seuls, et seuls nous resterons, chère âme! Voyons, ne veux-tu donc me sourire?
— Lorenzo , s'écria Odette en se levant tout à coup , j'ai passé la nuit à prier Dieu, et j'ai failli ne pas venir!
— C'eût été manquer à ton serment!
— Oh ! oui.... à un serment sacré, dit-elle $n se couvrant la figure de ses deux mains.
— Tu le reconnais ?... à la bonne heure. Honte à qui fait défaut à de pareils engagements ! » Et durant ces mots, articulés lentement, d'un ton demi-sérieux , d'un de ses bras lui enlaçant la taille, il essaya de l'attirer à lui.
Mais, se dégageant: « Écoutez, Lorenzo; laissezmoi prier Dieu de nouveau, ou plutôt prions-le ensemble; qu'il fasse jaillir sa lumière pour vous comme pour moi; qu'il nous conseille, qu'il nous éclaire !
— Folle! lui répondit Rienzi avec un geste mo-
300 LA BELLE GORDIÈRE.
queur, le Dieu du ciel est un maître jaloux. Il faut bien se garder de l'interroger sur un amour qui se détourne de lui, pour s'adresser à sa créature. Et, saisissant Odette, il la pressa avec transport contre sa poitrine.
— Ne me comprendra-t-il donc pas! » dit-elle avec angoisse.
En ce moment, le son d'un frestel se fît entendre au loin.
Ce dernier jour de courage que la Cordière avait demandé au ciel ne lui avait pas été accordé. Partie avec une volonté ferme de son habitation du Tibre, le doute, l'hésitation l'avaient prise en route. Sa longue persévérance à poursuivre l'exécution de son projet avait épuisé ses forces. Maintenant tout défaillait en elle , l'audace, la résolution, la haine peut-être! Ce qui avait semblé juste et grand à sa douleur implacable, lui paraissait, à cette heure, lâche et cruel. Comme un projectile pour lequel la distance n'a pas été sûrement calculée, et qui, trop tôt décrivant sa courbe, touche terre et vient mourir au pied du but qu'il voulait atteindre, poussée par la vigueur de son premier élan jusque dans l'appartement secret du tribun, elle y arrivait indécise, inerte, dolente. Elle avait touché terre; elle se sentait émue de pitié; elle était redevenue femme. Tremblante devant Tac-
complissement de son œuvre , elle appelait Dieu, moins encore à son aide qu'à l'aide de Rienzi ; et dans l'exaltation de ses remords anticipés , sans doute son secret allait lui échapper, quand le son du frestel lui rappela que ses aveux ne devaient pas la compromettre seule.
Tandis qu'elle se débattait ainsi , en proie à mille agitations , le passionné Rienzi était tombé à ses pieds : « Me voilà à genoux, lui disait-il; non devant Dieu, mais devant toi! Devant toi, mon trésor, ma déesse , mon idole ! Voyons, ne t'ai-je pas assez méritée? Songe à ton serment, songe à ton ami, à ton amant, à ton vengeur!
— Où donc est-il mort? demanda Odette, que le dernier mot de Rienzi sembla réveiller tout à coup.
— De qui parles-tu et de quoi vas-tu te préoccuper! dit. l'amoureux tribun avec un geste d'impatience suppliante.
— Je te parle de Frà-Moriale! lui répondit la Cordière, qui retrempait ses forces dans ce nom redoutable. *
— Chère âme, en un pareil moment....
— Où est-il mort? » répéta-t-elle d'une voix éclatante.
11 la regarda pour essayer de la bien comprendre; puis, ouvrant une fenêtre qui donnait vers l'arc de Septime-Sévère et le Campo Vaccino,
du doigt lui indiquant une petite place située aux abords du Capitole :
« C'est là, là que sa tête est tombée !
— Et, ep mourant, reprit Odette , il a prononcé mon nom pour le maudire!... il m'accusait! Et tu ne Tas pas détrompé , n'est-il pas vrai?
— Et que t'importe ! Songes-tu plus à ta vengeance qu'à mon amour? Viens..,. »
Il n'avait pas achevé, qu'il aperçut des groupes d'hommes armés débouchant de ce côté, et, à sa vue, un sinistre murmure s'éleva.
« Que se passe-t-il donc? » dit-il; et il appela ses gens, il appela ses gardes ; mais lui-même avait créé la solitude autour de lui. Le petit page accourut à sa voix ; il le dépêcha en toute hâte vers les autres et se promena à grands pas dans sa chambre, épiant, de fenêtre en fenêtre, les progrès de la foule.
« A votre tour, Lorenzo , lui dit Odette , vous semblez plus soucieux d'une vaine terreur que de votre amour ?
— Chère âme.... si peu de chose peut-il me troubler auprès de toi!... Il y aura eu quelque tumulte à la ville.... peut-être une nouvelle tentative des Colonna, car leurs partisans se sont réunis hier au bois de Pentano.... On vient me demander assistance contre eux, sans doute ! »
La rumeur augmenta au dehors , des cris forcenés s'élevèrent, et Ton entendit le choc des poutres et des leviers qui tentaient d'ébranler les portes du palais. Le tribun-sénateur tressaillit et resta comme frappé de la foudre.
Cependant le page était de retour. De la nombreuse maison de Rienzi, de tant d'écuyers, de valets, d'esclavons, de palefreniers, de gardes, d'officiers, il n'avait pu rallier que trois serviteurs seulement. Le reste s'était échappé, ou avait fait cause commune avec les assaillants.
« Fuyez, fuyez, messere! s'écrièrent les trois fidèles en se précipitant dans la chambre ; fuyez, tandis qu'une issue vous est encore ouverte ! Le peuple est déchaîné contre vous; les gardes de la ville le secondent ; les nobles, les chevaliers l'excitent et lui prêtent assistance; ils ébranlent les portes, ils les incendient; bientôt toute retraite vous sera fermée! Fuyez!
— Mes armes ! » dit Rienzi , sortant de sa torpeur; et, après avoir jeté un regard vers Odette : « Mes armes ! Je veux leur ouvrir les portes moimême! En me voyant, ils vont rentrer dans la poussière! » Et tandis qu'on le revêtait de son armure de chevalier, pris d'un tremblement subit : « Non, non, dit-il ; ma voix suffira pour les ramener à la raison ! »
304 LA BELLE GORDIÈRE.
Mais de l'endroit où il se trouvait il ne pouvait se faire entendre des révoltés. Il ordonna qu'on le descendît sur la terrasse de la chancellerie, placée sous ses fenêtres. Quand il fut là, plus rapproché de la foule, agitant un étendard, c'est vainement qu'il témoigna par un signe de vouloir prendre la parole; mille huées, mille vociférations , les cris furieux de mort au tyran ! s'élancèrent vers lui, et des bâtons, des flèches , des pierres , dont une l'atteignit au bras , tombèrent sur la terrasse.
Il se fit remonter alors, et, pâle, défaillant : a Présentez-vous au peuple.... de ma part.... dit-il d'une voix haletante à ses derniers serviteurs, presque aussi terrifiés que lui; dites-lui que s'il a à se plaindre de moi, qu'il s'explique; je satisferai à tout! Mes amis qui lui déplaisent , je les éloignerai.... je les châtierai; les impôts qui pèsent sur les pauvres , je les supprimerai.... je les supprime! »
Et lorsqu'ils se furent éloignés, — pour ne plus revenir, — se croyant seul, oubliant, dans l'excès de sa terreur, comment et sous quels riants auspices avait commencé pour lui cette fatale journée, il se mit à sangloter ; puis, au milieu d'imprécations délirantes contre le peuple, contre les nobles : « Oui, murmura-t-il , ils ont raison; il faut
fuir! Si je puis gagner le château Saint- Ange , je suis sauvé! Fuir.... mais par où et comment? le Capitole doit être investi maintenant..,, ils vont me reconnaître ! »
Alors, il se dépouille de ses armes, pièce par pièce ; il déchire sa robe ; il fait tomber sous les ciseaux sa barbe, ses cheveux; il arrache de ses doigts, de son cou ces joyaux dans lesquels, une heure auparavant, il s'était tant admiré; puis, plongeant ses mains dans les cendres du foyer, il s'en couvre la figure, en s'écriant : « Mon Dieu ! mon Dieu ! ma fortune, mes trésors, tout pour un manteau de mendiant ! »
Croyant n'être vu, n'être entendu de personne, tandis qu'il se débat ainsi dans les parties fangeuses de sa nature pusillanime , une voix vibre près de lui : « Lorenzo , Montréal a dû savoir mourir mieux que toi ! »
Odette, assise, accoudée dans un angle de la chambre, à moitié cachée par une draperie, est restée l'impassible témoin de toutes les angoisses, de toutes les tortures du tribun-sénateur. Redevenue impitoyable devant tant de lâcheté, elle n'a point un instant détourné les yeux du hideux spec tacle qu'il lui donne.
Au son de cette voix , Rienzi se retourne vers elle.
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« Tu ne m'as donc pas abandonné comme les autres , toi ? >»
Puis , revenant aussitôt à cette idée incessante qui le poursuit :
« Sauve-moi! s'écrie-t-il d'un air égaré; sauvemoi! cache-moi 1.... un manteau! un haillon!
— Pievêts ton manteau d'empereur, Lorenzo ! voici le moment !
— Il faut que je leur échappe ! hurle le misérable.
— Songé-je à leur échapper, moi ! » reprend la Cordière, sans bouger de sa place, sans rompre son attitude inflexible, sans amollir le regard fixe et méprisant qu'elle tient attaché sur lui. « Croistu donc que le danger ne menace que toi? Le peuple me hait comme il te hait , et le même sort nous attend sans doute ! Faut-il qu'une femme t'apprenne à mourir?
— Que parles-tu sans cesse de mourir! s'écriat-il en se tordant les bras de désespoir. Je ne veux pas mourir!... Dieu ne le permettra pas! Je veux vivre.... vivre pour me venger!... pour punir!... pour régner'! Pourquoi es-tu ici? sois maudite, toi! toi, la cause de mon désastre!... Ah! tu l'as bien dit, le peuple te hait; mais à ce peuple je te livrerai, car c'est mon fatal amour qui.... »
Il n'acheva pas.
Un horrible craquement se fit entendre, et le Capitole sembla bondir sur sa base.
L'incendie attisé devant la porte principale, après avoir gagné la galerie supérieure, venait de faire tomber la façade du palais avec un épouvantable fracas , et les rumeurs de la place , les cris de la révolte, montant avec les tourbillons de flamme et de fumée, retentissaient dans l'enceinte du Capitole.
Rienzi se précipita hors de sa chambre ; il tenta la fuite par tous les moyens et de tous les côtés; d'étage en étage, il chercha une issue en appelant à lui ses serviteurs, ses gardes, ses courtisans; mais ses courtisans, ses gardes, ses serviteurs, mieux que ses propres ordres, un souffle du peuple les avait tous dispersés au loin, et les échos sonores du Capitole répondaient seuls à ses appels.
Errant avec des cris lamentables d'appartement en appartement, de corridor en corridor, il s'égara vingt fois, vingt fois revint à la même place, impuissant qu'il était, dans son trouble, à se diriger au milieu des détours de son propre palais.
Il errait ainsi à travers ses escaliers et ses vestibules déserts ; car il est seul!... Cependant, au milieu des ténèbres causées par la fumée, à plusieurs reprises une ombre passant près de lui a murmuré le mot : Lâche ! a prononcé son nom en y
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accolant celui de Frà-Moriale! C'est là sans doute une vaine hallucination : l'effet de la frayeur, du délire.
Il s'arrête enfin; il essaye de rassembler ses idées; une lueur de raison lui revient, et l'espoir avec elle; il n'avait encore entendu que de loin les voix menaçantes du peuple et le pétillement de l'incendie ; il réfléchit, il calcule ; une voie de salut lui reste ouverte !
L'oreille aux écoutes, au bruit qu'il entend dans les étages inférieurs, bruit confus et stationnaire, il comprend que la nappe de flamme étendue d'abord devant l'entrée principale l'a fermée aux assaillants. Maintenant les plus hardis l'ont franchie; mais, plus avides encore de butin que de vengeance , ils s'occupent du pillage de ses meubles précieux, de ses draps d'or et d'argent, de ses riches bannières brodées de perles, de son orfèvrerie, de toutes ses richesses accumulées dans les chambres du rez-de-chaussée.
Mais ne l'a-t-il pas demandé, ne l'a-t-il pas crié au ciel? Tous ses trésors, il est prêt à les troquer contre le manteau d'un mendiant!
Le ciel l'a entendu et va l'exaucer !
Un escalier de marbre que le feu n'a pu atteindre est devant lui; il descend, à l'aide des pieds et des mains, en rampant en arrière, la face tour-
née vers les degrés. Pour ne point être étouffé, il se glisse dans ce faible espace où un air respirable circule encore au-dessous des tourbillons de fumée. Quand il se relève , il est pêle-mêle avec ses agresseurs, avec ses ennemis, mais le nuage qui l'enveloppe le dérobe suffisamment à leurs regards.
A travers ce nuage fumeux, il voit, par delà la grande porte écroulée, sur la place du Capitole, toute cette foule ardente , exaspérée , formant comme un rempart vivant qui s'oppose à sa fuite. Eh bien 1 c'est au milieu de cette foule, qui l'attend pour le déchirer, qu'il va tenter de se frayer un passage.
Laissant les pillards au butin, il gagne inaperçu la loge de l'un des portiers du palais. Là, il trouve son vrai trésor à lui, le seul qu'il ambitionne à cette heure, une souquenille délabrée ! Il s'en revêt. Pour mieux se dérober encore à tous les regards, il charge ses épaules d'un misérable matelas; caché sous ce fardeau, il atteint le perron extérieur, descend les premières marches; les rangs s'ouvrent devant lui : il est hors du palais ; il est sauvé ! quand une sourde rumeur s'élève :
« La veuve du condottiere! murmure-t-on de toutes parts. »
Dans cette longue fuite, dans cette longue angoisse de Rienzi, Odette ne l'a pas quitté, pas
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perdu de vue un instant. Toujours à sa suite, elle vient d'apparaître sur la plate-forme du perron. Doublement éclairée par la clarté du jour et par les lueurs de l'incendie, sous ses habits de deuil, debout au milieu des débris et des flammes, elle a soudainement attiré sur elle tous les regards de la multitude. De là cette rumeur qui vient de s'élever.
« Oui, peuple de Rome, s'écrie la Cordière; je suis la veuve de l'illustre Frà-Moriale, et voilà son meurtrier!... je vous le livre! »
Et elle arrache de ses deux mains l'ignoble matelas qui couvre la tête du tribun-sénateur. Épuisée par ce dernier effort, elle tombe anéantie. Un ouvrier, qui s'était distingué parmi les assaillants, non parmi les pillards, la relève et remporte dans ses bras.
A la vue de Rienzi, cette populace, tout à l'heure exaspérée, recula comme saisie d'effroi, et, autour de lui, se fit tout à coup un profond silence. Nul n'osait reconnaître sous ces haillons, à cette figure maculée de charbon et de cendre, le glorieux libérateur de Rome.
Quelques-uns s'avancèrent pour l'examiner de plus près. Il avait encore au bras l'un de ses riches bracelets, auquel pendait un lambeau de sa robe de velours. Ce faible indice, plus que ses
propres traits, servit à établir son identité. Le peuple sembla comprendre seulement alors que c'était bien le tribun qui venait de lui être livré.
Sans liens aucuns, sans qu'une main se fut levée contre lui, même comme menace, il fut conduit jusqu'au perron du Lion, situé au bas des marches du Capitole. Là, d'ordinaire, Rienzi faisait proclamer ses arrêts ; là, il avait été, par l'élection populaire, promu à la puissance tribunitienne.
Soit que ces souvenirs se fussent soudainement représentés à l'esprit des Romains, soit toute autre cause, la foule resta de nouveau muette et paralysée en présence de son grand captif. On eût pu croire que la leçon lui semblait suffisante, et qu'à sa haine mal étayée, le triomphe d'un jour suffisait. Rienzi, les bras croisés sur la poitrine, après avoir quelques instants promené ça et là des regards effarés, sentit l'espérance lui revenir.
Il connaissait le pouvoir de son éloquence; il essaya d'en user. Mais à peine avait-il articulé quelques paroles, qu'un homme, se faisant jour à travers les rangs pressés , parvint jusqu'à lui : « C'est encore moi, lui dit- il, moi, Cecco del Vecchio, dit Pifero. Je viens te remercier, au nom de mon général, de la protection que tu as accordée à la bella Coixliera; » et tirant un estoc de dessous
sa cape d'artisan, il le lui enfonça dans le ventre et le jeta mort sur la place.
Ce fut alors à qui frapperait le cadavre d'un coup inutile, à qui ferait une plus large blessure a ce mort. Après mille ignominies, on suspendit les restes de son corps mutilé à l'étal d'un boucher.
Ainsi finit Nicolas Lorenzo, dit Rienzi, deux fois l'idole du peuple.
Ce même peuple prit sous sa protection la veuve du condottiere.