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TOUCHERA A LA COURONNE , MAIS UN SEUL LA GAR- DERA

En longeant le rivage pour retourner vers maître Convennole, nos écoliers s'accordaient à regarder la prédiction de la juive comme un tour qu'elle leur avait joué, les ayant vus venir; toutefois, quand ils reprirent leur précédente causerie , Guillaume de Montréal disait :

« Oui, je serai clerc, puisque mon salut en dépend ; mais s'il ne s'agissait que de ce monde d'en

bas, mordieu! j'aimerais mieux tenir à la main une bonne lance de frêne qu'un rosaire, fût-il béni trois fois. Au demeurant, la cléricature aujourd'hui peut conduire loin. Sans parler de Sagittarius et de Salonius, évoques de Gap et d'Embrun, dont le maître nous a dit l'histoire, et qui se servaient vaillamment de Lépée, ne voit-on pas encore des prêtres commander des armées et posséder de grands fiefs, dont ils portent les titres? Je serai prêtre pour mon salut dans l'autre monde, et "je ferai la guerre pour mon agrément dans celui-ci.

— En France, avec son air chétif, son manteau mi-parti de noir et de gris, disait Nicolas Lorenzo, un notaire a sa carrière étroite, tracée autour de lui, et il n'en peut dévier sous peine de blâme, les nobles y gardant toutes les bonnes places; mais il n'en est pas de même dans mon pays. Le peuple est quelque chose à Rome, surtout aujourd'hui que la cour pontificale se tient à Avignon. J'ai ouï parler de certains hommes de loi qui, après avoir acquis de grosses sommes par leur épargne , et de grandes charges par l'élection du peuple, ont acheté à beaux deniers comptants le droit d'être appelés messires , tout aussi bien que d'autres. Je serai notaire.... pour commencer. Le reste, on ne peut le prévoir !

— Dieu me garde de l'élection du peuple et des

coups d'épée de l'évêque Salonius! interrompit François d'Arezzo, en saluant d'un sourire demirailleur chacun de ses deux compagnons. Je ne sais pas ce que je serai, et ne m'en inquiète guère, mais je ne veux plus être moine à la manière de Guillaume! »

La nuit venue, ils se couchèrent. Guillaume rêva que, à la suite de trois grandes batailles gagnées par lui, il avait été nommé pape.

Nicolas rêva que, grâce h son habileté et à ses richesses, il était élu seigneur suzerain des îles Rorromées.

François dormit profondément.

Le lendemain, à l'heure de la promenade, les trois amis, ainsi que d'ordinaire, croches par le bras, se dirigèrent tout d'abord vers le milieu de ]a ville, où était le quartier des juifs. D'habitude, François, tenant toujours le milieu, réglait la marche. Cette fois, il avait été entraîné par l'accord inaccoutumé de ses deux ailes.

Malgré les dénégations de Guillaume et de Nicolas :

« Prenez garde, leur disait leur tranquille compagnon , vous vous mentez à vous-mêmes, mes loyaux amis; la voix de la sibylle vous bourdonne

encore dans la tête, et vous inspire d'ambitieuses idées qui, un jour ou l'autre, vous détourneront de la bonne route. Vous voulez avoir le complément de l'horoscope ! Souvenez-vous que les saintes Ecritures vous défendent d'approcher des sorciers et des gens à maléfices! »

Guillaume de Montréal et Nicolas Lorenzo finirent par se ranger à son avis, et il fut décidé qu'à l'avenir François déciderait seul, comme naguère, de la direction des promenades.

Les vignobles des environs, les bois d'oliviers, l'aqueduc, suffisamment explorés par eux, ils se dirigent un beau matin vers le mont Ventoux, qui voit Carpentras bruire et s'agiter à ses pieds. C'est jour férié ; le temps est à eux ! Les voilà donc escaladant la côte, portant tour à tour la besace qui contient leur déjeuner, car la fête est complète. Arrivés par des pentes faciles vers les premières hauteurs de la montagne, sur un plateau qui domine la ville, ils voient quelques masures chétives, entourées de petits enclos, où le genêt et l'ajonc disputent le terrain aux plantes nourricières, qui semblent ne s'y produire qu'à grand'peine. Des tréteaux et des manivelles de cordiers sont là, à droite, à gauche, et de tous les côtés. Ils se rappellent qu'en effet c'est sur cette montagne que demeurent ces pauvres gens à qui le séjour des

cités est interdit, leur métier étant réputé honteux et infâme, car ils filent le chanvre qui, sous la potence, envoie le coupable de vie à trépas. Ils sont les ouvriers du bourreau; on aurait pu dire aussi bien du juge.

Nos compagnons s'étonnaient de ne voir personne autour des chaumières, quand ils entendent un plain-chant, grave et mélodieux à la fois, partir de derrière un épais buisson de ronces, placé à quelque distance. C'était la population de la montagne, qui, à genoux, les mains jointes et la face tournée vers une des églises de la ville, essayait de prendre sa part des saints offices, auxquels il ne lui était pas permis d'assister.

Parmi ces voix, une surtout fixa l'attention de nos écoliers, bons connaisseurs ; car la musique, aussi bien que la grammaire et la rhétorique, faisait partie de la clergie, ou des sept arts libéraux. Cette voix si pure, si suave semblait descendre du ciel. On aurait dit qu'à défaut d'un prêtre officiant, un ange venait assister à la communion de ces fidèles, rejetés si injustement du giron de l'Église. Guillaume n'y tint pas; il franchit la haie d'un bond, et alla inopinément s'agenouiller au milieu de cette population proscrite, ce qui ne laissa pas que d'y causer quelque rumeur. Nicolas et François, Italiens tous deux, ne partageant point le préjugé

funeste qui, dans quelques provinces de France seulement, s'élevait contre la race descordiers, ne tardèrent pas à le rejoindre; et quel ne fut pas leur étonnement lorsque, dans Fange à la voix harmonieuse, ils reconnurent la jeune fille rose et blonde du pont de FAusson!

L'office terminé, on les entoure; on s'étonne que des habitants de la ville aient osé visiter les pauvres cordiers, se mêler à leurs rangs et prier avec eux. Guillaume, pour toute réponse, leur tend la main ; Nicolas leur fait un discours qui les émeut; François ne dit rien et s'inquiète, devinant ce qui se passe dans l'esprit de ses compagnons aux regards ardents jetés par eux, à la dérobée, vers la belle Cordière.

La belle Cordière ! C'est en effet le surnom qu'on avait donné à la fillette blonde, quoique, vu son âge et la délicatesse extrême de sa figure et de sa personne, l'épithète de gentille lui eût mieux convenu. Odette (c'était là son vrai nom) avait treize ans à peine, la figure la plus gracieuse et la plus expressive qu'il fût possible de voir, et certes sa parure n'était guère capable de rehausser sa beauté ou sa gentillesse. Une robe de bure noire, frangée du bas, non par dame Vanité, mais par dame Misère; un méchant surcot de serge, fourré de peau d'agneau, et dont la blanche fourrure était

presque toute restée aux ronces de la route; les pieds à peine garantis par un morceau de cuir carré, relevé et maintenu aux extrémités par des cordages entrelacés ; un couvre-chef de toile grise, grossière, à larges ailes, comme en portaient alors les sœurs des hôpitaux : telle se présentait la pauvre fille aux regards de ses admirateurs. Le costume n'était pas séduisant; toutefois, sa jambe fine et bien arrondie ressortait si blanche sous la bure noire, son pied menu et gracieusement arqué avait si bonne façon sous ses cordelettes ; sa taille flexible donnait des. formes si avenantes au vilain surcot de serge, et son teint rose, son front lisse et pur, ses yeux bleus et limpides jetaient de si vifs et de si doux reflets sous la toile grise, que, quoi qu'on en eût, force vous était d'avouer qu'Odette la blonde, Odette la gentille , mériterait avant peu son surnom de la belle Gordière.

François d'Arezzo n'admirait pas moins qu'un autre la grâce toute particulière d'Odette; mais prudent par nature, et redoutant comme peste tout ce qui pouvait faire secousse dans ses habitudes tranquilles, il proposa à ses compagnons de grimper encore un étage de la montagne, avant de songer au déjeuner. Gela devait, disait-il, leur procurer à la fois un horizon plus large pour ré-

jouir leur vue, et un appétit plus vif pour réjouir leur estomac.

« Ce que Ton voit d'ici me suffit, » dit Guillaume de Montréal ; et déliant lestement la sacoche aux provisions, il en tire un pâté au jambon et aux herbes, un gâteau au fromage, trois petits pains blancs, met le tout sur la nappe verte d'une petite pelouse, ayant pour toiture une aubépine en fleurs, et là, s'asseyant sur le gazon, comme d'ordinaire ne prêchant que d'exemple, ne possédant que l'éloquence du geste, il s'apprête résolument à l'entame du pâté; ce que voyant ses compagnons, ils prennent le parti de l'imiter.

Pendant le déjeuner, cependant, le bon François d'Arezzo, qui tremblait déjà pour la raison de ses deux amis, essaya doucement par belles paroles et bons préceptes de les prémunir contre les périls d'amour. Il s'attendait cette fois à une controverse vigoureuse : aussi fut-il grandement surpris du silence attentif qu'ils semblaient garder tous deux. Cela l'encouragea; avec plus de chaleur et d'entraînement il poursuivit sa démonstration, qu'ils se gardèrent encore d'interrompre. Il est vrai que tandis que François pérorait, eux s'escrimaient si vivement contre le pâté aux herbes et au jambon, que le bruit de leurs mâchoires devait les empêcher d'entendre.

Le prêcheur entrevoyait bien une partie de la manœuvre; mais, distrait, étourdi lui-même par sa propre éloquence, il croyait prendre comme eux sa part du festin, car il tenait au bout de son couteau un appétissant morceau qu'il portait de temps en temps à sa bouche (toujours le même!), mais que le flot continu de ses paroles, de plus en plus abondantes, en repoussait sans cesse. Ce fut seulement lorsque ses deux convives se levèrent en disant : « C'est fini ! » qu'il s'aperçut qu'il avait à peine commencé.

François les laissa partir, doublement confus qu'il était comme orateur et comme gourmand.

Nicolas trouva moyen de lier connaissance avec toute la peuplade des cordiers et de se bien faire venir d'eux, ce qui n'était pas chose difficile, tant ils se trouvaient tous honorés de sa familiarité. Maître Nicolas savait de loin préparer ses voies. Il eut occasion de s'approcher de la belle Cordière et de l'entretenir longuement. Odette fut émerveillée de son beau langage, mais elle n'y comprit pas grand'chose.

Guillaume, lui, après avoir longtemps cherché la fillette là où elle n'était pas, la découvrit enfin ; et tout d'abord courant à elle, il la prit dans ses bras devant tous, et, sans plus de façons, la baisa joyeusement et vertement sur les deux joues.

30 LA BELLE CORBIERE.

Odette comprit mieux Guillaume qu'elle n'avait fait de Nicolas, mais il ne la charma pas plus pour cela; il avait les cheveux rouges, les yeux ardents, et il lui fît peur.

Tandis que les deux autres en agissaient ainsi, que faisait l'honnête François? Il rêvait sous l'aubépine en fleur.

Déjà, les églises de Carpentras avaient sonné none, — ou midi, pour être plus clair, — lorsque nos trois amis quittèrent le plateau des Cordiers. Ceux-ci les reconduisirent jusqu'aux confins de leur terrain maudit, leur souhaitèrent bon voyage et prompt retour, puis chacun rentra dans sa chacunière.

En descendant la montagne, nos jeunes gens, durant un assez long temps, gardèrent un silence affecté : le futur moine et le futur notaire, préoccupés qu'ils étaient sans doute de l'heureuse découverte qu'ils venaient de faire du nid de la colombe; le futur magistrat, par rancune et bouderie peut-être, quoique dans son âme ne se logeassent guère de pareils hôtes. Enfin, à quart de route, Nicolas faisant une pause, se prit à dire inopinément :

« Mes maîtres, à qui donneriez-v-ous la préférence, si vous aviez à faire un choix entre une jfemme faiblement pourvue d'attraits, mais riche-

ment vêtue d'une robe bordée d'hermine, tout ornée de passementeries, de broderies, et une pauvre fille, belle au complet, sous un accoutrement misérable et délabré? »

François devina facilement où visait le jouteur, et ne dit mot.

« Serpe-Dieu ! répondit Guillaume en relevant vivement la tête; si les belles plumes font les beaux oiseaux, les beaux vêtements ne font pas les jolies filles ! »

Puis, devenant interrogant à son tour : « Et toi, messire de la morale, reprit-il, en apostrophant directement son compagnon boudeur, — qu'aimes-tu le mieux, d'une voix douce et mélodieuse qui vous vibre dans le cœur quand on l'entend, ou de deux yeux bleus charmants qui vous rendent tout joyeux dès qu'on les regarde?

— J'aime mieux le pâté au jambon et aux herbes, quand on m'en laisse! » répondit François,

Cette fois d'un plein accord, ils éclatèrent de rire, et, par un mouvement sympathique, se rapprochant, ils se crochèrent tous trois, dans l'ordre accoutumé, François au milieu, et regagnèrent joyeusement la ville.

Guillaume, de complexion précocement amoureuse, en tenait au fin fond de son cœur pour la jolie Gordière. Plusieurs fois il avait proposé une seconde promenade au mont Ventoux, mais le sage François avait toujours éludé la question; Nicolas Lorenzo ne semblait non plus s'en soucier.

Le pauvre Provençal ne voulut pas paraître avoir moins de force et d'empire sur lui-même que ce dernier. Il réfléchit aux fâcheux empêchements qui, pour ses études, pouvaient résulter de cette amourette. Puis, que dirait le maître s'il venait

jamais à découvrir cette coupable fréquentation avec des cordiers! Il prit donc résolument le parti d'oublier la fillette, ce qui, après tout, lui devait être facile, et de ne songer désormais, comme ses compagnons, qu'aux sciences du trivium et du quadrivium, pour l'amour du grammairien poète, l'illustre Convennole. Mais tout en se résignant, parfois il regardait la montagne et maugréait entre ses dents, jurons lui étant plus familiers que soupirs.

Un beau matin, à l'aube crevant, comme on disait alors, ne pouvant tenir dans son lit, notre Provençal se leva sans autre but que de se distraire des folles visions qui lui trottaient en cervelle. 11 venait de rêver encore batailles et tournois, mais cette fois son rêve s'était terminé d'une cruelle façon. Vainqueur dans une joute, à laquelle Odette présidait comme darne suzeraine, lorsque pour recevoir d'elle le chaperon d'honneur il courbait la tête, un homme noir s'était soudainement avancé qui la lui avait dextrement tranchée d'un coup. Quoique sa tête fût là, gisante dans la poussière et bien séparée du tronc, il avait ouvert les yeux et fixement regardé l'homme noir : c'était Nicolas Lorenzo !

En se promenant, au hasard, à travers la ville, Guillaume se préoccupait ainsi d'Odette et de Ni-

colas, lorsqu'il aperçut celui-ci, éveillé d'aussi bon matin que lui et déjà hors du gîte. Cheminant avec vitesse le long des maisons, le bonnet sur les yeux, bien emmitouflé dans sa cape, il gagnait bellement le faubourg qui conduit à la montagne. Guillaume flaira aussitôt une trahison. Voulant en avoir le cœur net, il se mit à suivre Nicolas, mais de loin, avec réserve, s'abritant de temps à autre derrière les auvents des ouvroirs, quand Nicolas tournait la tête, comme font les chiens qui vont à la maraude.

Parvenu aux premiers échelons du mont Venteux (car c'est bien là que visait maître Nicolas), Guillaume, toujours pour ne pas ètre^vu de lui, se tapit tantôt dans un creux du chemin, tantôt à l'encoignure d'une haie, ou sous des ruées de litière et de branchages jetés au bord des champs ; enfin, il se cacha tant et si bien, que je ne sais si Nicolas put s'apercevoir de la poursuite de Guillaume, mais il est certain que Guillaume finit par perdre tout à fait de vue Nicolas. Le gibier échappait au chasseur.

Alors Guillaume prend nettement son parti; il va droit au plateau des Cordiers. Les bonnes gens qu'il consulte n'ont vu personne, et, depuis une heure, Odette a quitté la manivelle pour remplir certains devoirs quotidiens qui, malgré les ques-

tions redoublées de Guillaume, demeurent un mystère pour lui.

Triste et penaud, il regagnait la ville par le premier chemin venu, rongeant son frein, songeant à ca mésaventure, se promettant de surprendre bientôt en faute son bon ami Nicolas, qu'il commençait à détester maintenant de tout son cœur, lorsque, levant les yeux, il l'aperçut devant lui, à un jet d'arbalète.

Nicolas n'était pas seul, et bien que la personne à laquelle s'adressait le beau parleur s'effaçât en partie sous son ombre, à sa jupe noire, à sa coiffe grise, Guillaume ne doutait guère que ce ne fût Odette.

Dans sa colère, il eût voulu pouvoir tomber comme la foudre au milieu d'eux, convaincre le Romain de ruse et de fausseté, et lui disputer la gentille cordière, non par de beaux discours tirés de sa cervelle, mais par de bons arguments puisés dans les manches de son pourpoint. Par malheur, un petit vallon touffu, ombreux, profond, le séparait du couple; pour le rejoindre, il lui fallait prendre un chemin de ceinture zigzaguant le long des pentes de la colline, ou affronter le vallon en ligne droite. C'était la route la plus courte, non la meilleure ; car des marécages se cachaient au fond, sous de hautes herbes, sous le feuillage des saules

et des arbousiers. Guillaume n'hésite pas. Emporté qu'il est par le dépit, la jalousie, la rage qu'il ressent d'avoir été dupé par l'autre , il se précipite au risque de se rompre vingt fois le cou; et après s'être tiré de ce terrain fangeux du mieux qu'il peut (c'est-à-dire fort mal), suant, haletant , redoublant d'efforts pour escalader le versant opposé de l'entonnoir, il arrive enfin près du tertre où le couple s'est montré à lui ; mais Nicolas Lorenzo a disparu ; Odette seule est restée.

A cette apparition soudaine qui semble sortir de terre, à la vue de cet homme, dont la figure est marbrée par la chaleur et la fatigue, dont les yeux ardents flamboient, dont la chevelure rouge flotte en désordre sur un front pâle, dont les habits, déchirés par les ronces, sont maculés par la fange, la fillette s'effraye, pousse un grand cri et s'enfuit rapidement. Le gentilhomme la poursuit; il était de son destin, ce jour-là, de toujours poursuivre vainement. Ses jambes engourdies lui refusent service. Il ne peut que la relancer sans l'atteindre. Par un dernier effort cependant , il est sur ses traces, il va la saisir, non plus dans l'intention de l'embrasser cette fois (et encore qui sait?), mais il veut, avant tout, avoir d'elle une explication au sujet de sa rencontre avec Lorenzo, lorsque la cordière, de plus en plus émotionnée

par la peur, se jette vivement dans un taillis épais où le poursuivant cherche en vain sa trace ; il n'entend que le frôlement de sa robe contre les feuillages, puis bientôt il n'entend plus rien, sinon le léger tintement d'une clochette.

Un petit sentier, qu'il suit à l'aventure, le conduit alors devant une maison enclose d'une haie et d'apparence chétive; il s'étonne, il regarde, il s'effraye à son tour. Au-dessus de la porte d'entrée est un clocheton surmonté d'une croix, et c'est là l'enseigne de toute léproserie.

« Ici donc, se dit-il, loge un de ces misérables que le monde repousse, que ronge cet ulcère contagieux qui se gagne par l'attouchement et l'air respirable, et c'est là que la blonde fillette vient de chercher refuge ! Un rousseau, comme je suis, l'épouvante-t-il plus qu'un ladre? Cela est-il à penser? Cependant le battant du clocheton remue encore, et c'est bien là qu'elle est entrée.... Ah ! par saint Ruf! dusse -je être pris de ladrerie moimême, j'en aurai raison! » Il s'élance, la porte cède, s'ouvre, et le brave Guillaume de Montréal, s'arrêtant court , sans franchir le seuil, reste pétrifié d'horreur en voyant Odette, la gentille cordière, l'objet de ses premières amours, toute palpitante entre les bras du lépreux.

A son retour à Carpentras, le malencontreux Provençal rejoignit François pour lui tout conter. Quel ne fut pas de nouveau son désarroi quand survint Nicolas qui, par belle rhétorique, eut Fart de jeter son fardeau sur les épaules de son voisin. Il avait surpris Guillaume , levé avant l'aube, prenant route vers la montagne ; devinant ses intentions et dans son propre intérêt, il avait cru bon de le précéder en toute hâte pour mettre la Gordière sur ses gardes, Guillaume n'étant pas toujours de facile accès aux sages avis. Précautions inutiles, bon vouloir perdu! Au moment où il se

disposait à prévenir la fillette, l'imprudent garçon pour mettre obstacle à son honnête projet, au risque de se briser mille fois les côtes, coupant court sur un des versants les plus rapides de la montagne, était venu rompre brutalement l'entretien qui pouvait le sauver. Nicolas ne se mêlait plus de rien ! et messire Guillaume de Montréal n'aurait plus qu'à faire son rnea culpa de ce qui pourrait advenir un jour ou l'autre d'une semblable liaison, puisqu'il semblait prendre à tâche de paralyser toutes les bonnes intentions de ses

vrais amis.

Pendant ce récit menteur, Guillaume sentait toutes ses bonnes preuves d'innocence, qu'il tenait en réserve, lui monter à la gorge et l'étrangler sans pouvoir sortir. Comprenant qu'il ne saurait jamais sophistiquement avoir le dessus avec le rhéteur Nicolas, il prit soudainement son parti, et, se ruant sur lui, il lui fit du moins sentir la force de ses arguments ad hominem.

Ainsi éc'ata enfin cette répulsion mutuelle et instinctive ; ainsi commença cette guerre, guerre du geste contre la parole, de la ruse contre la force, guerre qui se renouvela souvent entre eux, et ne cessa que pour renaître, après de longues années , plus terrible sur un théâtre plus vaste.

Leur douce fraternité d'armes, en scolastique,

n'existait donc plus? Non. On peut le dire cependant, nos écoliers de Carpentras, en se divisant, semblaient avoir gagné en nombre, car ils formaient maintenant, à eux trois, deux paires d'amis : François et Nicolas, Guillaume et François.

Un jour de trêve qu'ils se promenaient, comme autrefois, le long des rives de TAusson :

« Voyez, disait François en leur indiquant du doigt le petit pont fortifié, c'est là que d'abord nous avons vu le joli minois rose qui vous a tant affriandés. Pourtant, qu'est-ce que cette Odette? Le savez-vous bien? Je vais vous le dire, moi; car je m'en suis informé. Non-seulement la fillette est cordièfe et, par ainsi, de nécessité en accointance avec le bourreau qui est son parrain, assure-t-on ; mais encore c'est elle qui est chargée par les siens de trafiquer de cordes et de cordelles avec la juiverie ; et comme si ce n'était assez de ce double commerce avec ceux qui ont fait mourir Dieu et celui qui fait mourir les hommes, Odette la cordière a pour dernière besogne d'aller, de ladrerie en ladrerie, à travers le mont Ventoux, porter la pitance aux lépreux!

— Et je suis témoin que leur approche ne lui fait pas peur! interrompit Guillaume.

— Donc, reprit François, cordiers, bourreaux,

42 LA BELLE GORDIÈRE.

juifs et lépreux, voilà le monde d'Odette ! Qu'y a-t-il à gagner auprès d'elle?

— La lèpre d'abord, dit Nicolas.

— Oui, bien répondu! ajouta François. Ainsi donc, mes amis, celui qui retournerait à la belle, il faudrait le fuir comme lépreux.

— Comme infâme!

— Comme hérétique !

— Il aurait mérité la honte !

— Il aurait mérité la corde, tissée par elle-même et nouée par son parrain le bourreau !

— Amen, dit François. Voilà cependant le bel objet qui vous a mis tous deux en désaccord ! Au diable la pécheresse! et jurez-moi maintenant de l'oublier, de l'éviter comme un tison d'enfer ! »

Les deux interrogés firent un signe de tête affirmatif.

« En garantie de ce serment que je reçois de vous, reprit François d'Arezzo, donnez-moi la main, mes bons amis ! »

Guillaume et Nicolas la lui donnèrent, mais quand il essaya de rapprocher l'une de l'autre les deux mains qu'il tenait, elles se retirèrent vivement, comme mues par un même ressort; et ses compagnons prirent route, chacun d'un côté différent.

Le bon François cf Arezzo, fort embarrassé de sa contenance, ne sachant après lequel il devait courir d'abord, craignant de chagriner l'un par une préférence accordée à. l'autre, les appelait tour à tour par leurs noms, et restait en place, quand un homme, sorti de derrière un monticule voisin, alla droit à lui, et François, après l'avoir examiné un instant avec défiance, lui sauta au cou.

C'était un frère de son père, qui avait fait tous les métiers, couru tous les pays ; il ne l'avait pas vu depuis tantôt huit ans; car, dès cette époque, on ne savait ce qu'il était devenu ; bon homme, du reste, et dont le caractère s'apparentait merveilleusement à celui de François.

« Eh! d'où venez-vous, bel oncle? s'écria l'écolier, après l'avoir baisé à diverses reprises ; qu'avez-vous donc fait du passé? Que faites-vous du présent? Où vivez-vous et comment vivez-vous? Pourquoi n'avoir point donné de vos nouvelles ? Je vous croyais quasi mort en croisade, ou tout du moins captif.

— Beau neveu, repartit le nouvel arrivant en hochant gaiement la tête, en effet je suis un peu mort, et encore plus captif, mais si tel est mon bon vouloir, je puis ressusciter, sans attendre le jugement dernier, et même reprendre ma liberté

sans payer rançon. Je n'en ferai rien toutefois, me trouvant fort bien de mon état; quant aux réponses que je dois à tes questions, regagnons tout d'abord mon logis, et, chemin faisant, instruismoi de tes faits et gestes, je te défilerai mon chapelet ensuite. »

François lui conta donc comment il avait quitté Arezzo pour entrer à l'école de Pise, comment il avait de Pise à Carpentras suivi maître Convennole. L'oncle l'interrogea sur les événements survenus dans leur famille pendant son absence, et, tandis qu'ils devisaient ainsi, François s'aperçut, avec une sorte d'émotion, qu'ils venaient d'atteindre un des sentiers du mont Ventoux.

« C'est donc sur la montagne que vous demeurez ? lui dit-il.

— Oui, et pas loin d'ici. »

Dans ce moment, le disciple bien-aimé de maître Gonvennole vit devant lui la porte surmontée d'une clochette et d'une croix; il fit un soubresaut en arrière.

« Qu'as-tu donc? dit l'oncle.

— Mais.... mais.... réponditle neveu balbutiant, ne voyez-vous pas cette maison ?

— Eh bien! c'est la mienne.

— Quoi! vous êtes...?

— Je suis lépreux. C'est là mon métier mainte-

riant, et c'est le meilleur que j'aie jamais fait. Mais entre donc ; car c'est à mon tour de te conter mes aventures. »

Le neveu hésitait, Fonde le poussa doucement, en regardant autour de lui si personne n'avait pu les voir. Après avoir soigneusement fermé sa porte, quand ils furent tous deux assis sur de bons escabeaux, dans un petit logement propre et bien ameublé : « Oui, mon gentil compagnon, je suis lépreux; j'espère l'être encore longtemps, excepté pour toi, cependant! »

Et il lui tendit la main.

Le prudent François mit quelque temps à se décider. Néanmoins, dans les yeux souriants de l'oncle se manifestaient si clairement des signes de calme et de sérénité, qu'il se risqua.

Alors commença la narration du lépreux. Je vous la redirai brièvement, tant bien que mal. Mais j'ai hâte d'entrer dans le vif de notre histoire.

Le pauvre homme exerçait d'abord l'état de commerçant à Pise. Le parti des Gibelins, auquel il appartenait, ayant eu le dessous, ses marchandises pillées, il avait été contraint de se réfugier à Florence. Là, deux factions, les Blancs et les Noirs, se partageaient la république, et il fallait se dire de l'une ou de l'autre, sous peine de se

voir foulé par les deux. Notre philosophe resta longtemps indécis; il venait d'être échaudé. Enfin il se déclara en faveur des Blancs, par deux raisons : la première, son ami Dante Alighieri en était un des chefs principaux; la seconde, la fortune venait d'adopter la faction des Blancs. Mais quelques jours après, la fortune passait de l'autre côté, et lui, il partait pour l'exil, avec son ami, le grand poète, lequel lui récita ses vers le long de la route, ce qui ne le consola que faiblement.

De compagnie, ils se réfugièrent en France, où l'ancien marchand de Pise se fit avocat, car il était homme de science. Il plaida pour un comte contre un baron, et gagna son procès; après quoi il faillit être assommé par sa partie adverse, ce qui le dégoûta du métier.

De ce qui lui restait d'argent, il loua un petit champ pour le faire valoir; les impôts de guerre le ruinèrent complètement.

Il demanda alors à la guerre ce qu'elle lui avait ôté; il partit pour la croisade. A mi-chemin, une rixe s'éleva entre les croisés, Anglais, Français et Allemands; dans la bagarre, il reçut un morion qui le força de faire volte-face pour gagner l'hôpital.

Clopin-clopant, déjà las du hoqueton, il réflé-

chissait, tenté qu'il était de laisser là sa hallebarde et son casque de cuir, lorsque, surpris par une bande de nouveaux 'pastoureaux, lesquels semblaient avoir deviné sa pensée, il fut dépouillé et laissé nu dans un champ.

Des moines le recueillirent et le soignèrent. Une fois guéri, loin de songer à leur faire ses adieux, il demanda à ne plus les quitter, se disant éclairé tout à coup par une révélation d'en haut. Cette révélation s'appuyait essentiellement sur l'amour du repos et du bien-être, dont il avait toujours été possédé, et vainement. Où pouvait-il les trouver, sinon dans cet asile de paix? Il fut admis. Vers la fin de son noviciat, les moines du couvent, dénoncés comme infectés de l'hérésie des Fratricelles ou Bégards, furent saisis par ordre de l'inquisiteur et transportés à Avignon. Le novice s'en tira. Pour les autres, il ne s'agissait de rien moins que du bûcher.

Ainsi donc, marchand, avocat, cultivateur, soldat ou moine , notre philosophe n'avait trouvé partout que ruine et tourment. Il en vint à penser que sur cette riche terre de France, sous ce beau ciel d'Italie, il n'y avait de bonheur, c'est-à-dire de repos, que pour les lépreux!

En effet, la lèpre étant de sainte origine, car elle avait été rapportée des croisades, les nom-

breuses donations des âmes charitables avaient assuré aux lépreux des revenus immenses. Ils étaient exempts d'impôts et de corvées militaires, ne prenaient en rien leur part des charges de l'État, pouvaient vivre étrangers aux factions, aux partis. Un asile sous de frais ombrages, la nourriture, le vêtement, tout leur était garanti par le droit légal et reconnu, et la contagion, dont ils étaient les dépositaires, faisait naître le calme et la paix autour d'eux. Qui, dans ce temps, pouvait se vanter de réunir sur sa tête autant d'éléments de prospérité! C'en est fait, notre philosophe sera lépreux! il passera pour tel, du moins. Avec du pigamon et de la jusquiame, il frotte ses plaies anciennes, et trouve moyen de tirer bénéfice des coups qu'il a reçus; il se fait au visage quelques égratignures légères, qu'il envenime par le secours des mêmes drogues. Grâce à ces petits artifices de toilette, il devient horrible à voir ; chacun fuit à son approche, et il obtient enfin la douce retraite dont il est ambitieux.

« Tu le vois, beau neveu, dit le bonhomme, son récit achevé; je ne mentais point à toi quand je disais pouvoir compter parmi les trépassés; n'ai-je pas, dans l'église de Notre-Dame des Grès, à Carpentras, entendu chanter sur ma tête le Requiem et le De profanais? Je suis bien un peu prisonnier

aussi, tant que je crois utile d'entretenir ma lèpre menteuse. Du reste, je vis en joie et en santé; jamais je ne fus si content, et n'eus tant de raisons de l'être, que depuis que saint Ladre m'a pris sous sa bienheureuse protection. J'ai des livres, un jardinet, des petits oiseaux que j'élève et qui gazouillent dans mes herbages; une source près de moi; dans mon cellier, de bon vieux vin qui, mieux que saint Eutrope, m'empêchera de mourir hydropique. Oncques abbé prébendier ne fut plus heureux que je ne le suis. Une seule chose me manquait : un compagnon, qui vînt de temps en temps faire bruit dans ma solitude. Te voilà! Qu'ai-je encore à demander au bon Dieu?»

François ne pouvait tromper les espérances d'un si bon homme d'oncle. Force lui fut donc d'aller, tantôt le dimanche après la messe, tantôt le jeudi après la classe, faire tinter le clocheton du lépreux. Parfois les heures passaient là très-vivement. Ensemble, ils parlaient latin, ce qui enchantait le solitaire; puis celui-ci, pour récréer son neveu, lui lirait les ouvrages de son vieil ami le Dante, lequel venait de mourir à Ravenne. Vers et prose, tout y passa. La Divina Commcdia remplit l'esprit du jeune homme d'une admiration sans bornes, et la Vita nuova, où le grand Alighieri raconte d'une façon si touchante l'histoire de ses jeunes amours

avec Béatrix, fit, pour la première fois, entrer dans l'âme de François d'Arezzo la resplendissante image de la femme aimée, avec sa triple auréole de grâce, de jeunesse et de poésie.

UN TÊTE-ATÈTE.

Un jour, ils étaient occupés de leur lecture, lorsqu'une voix légère et vibrante, qui chantait un air du pays, se fit entendre du dehors; le lecteur, laissant le livre, courut ouvrir et revint aussitôt accompagné d'une jeune enfant, blonde et fraîche. C'était Odette portant un petit panier recouvert qu'elle déposa dans un coin.

« Voici ma provendière, » dit l'oncle en la montrant au neveu; et s'apercevant du trouble de celuici et de la rougeur subite de celle-là : « Qu'est-ce donc? et vous connaissez-vous d'ancienne date? Etait-ce donc toi, mauvais sujet, qui la poursuivais

si chaudement le jour où la pauvrette vint se réfugier jusque dans mes bras? Oui, dans mes bras! » répéta le vieillard en appuyant sur ce mot. Puis se rapprochant de son neveu, il ajouta en souriant et à demi-voix :

« Il est vrai que la bonne fille sait que mon mal ne me prend que de temps à autre, et à ma libre volonté. »

François ne répondit rien. L'étourdissement qui l'avait saisi à la vue d'Odette durait encore. Le front soucieux, les yeux baisés, il se tenait en imrr obilité dans la crainte de voir cetle maudite sur laquelle lui-même, quelques jours auparavant, appelait la haine et le mépris de ses deux amis.

Quand Odette se fut éloignée, recouvrant tout à coup la parole :

« Bel oncle, dit l'écolier, je connais la fillette sans avoir jamais couru après elle ; Dieu m'en garde! Elle est de gracieuse apparence, j'en conviens ; cependant, au lieu de son doux minois, j'aurais mieux aimé rencontrer ici un visage de bouc, dût-il être encorné.

— À quelle cause? dit le bonhomme, fort surpris du dédain manifesté par l'écolier.

— D'abord, répondit François sans oser autrement expliquer toute sa pensée, elle est cordière.

— Les cordiers sont de bonnes gens; cherche» un autre grief, cher enfant.

— Elle fréquente les juifs !

— Je les ai fréquentés moi-même, lorsque je m'occupais de trafic en Toscane. Veux-tu donc renier ton oncle?

— Non, certes! s'écria le jeune homme; mais enfin n'est-elle point la provendière des lépreux? et tous ne le sont pas comme vous, par goût et par calcul de sagesse.

— Rassure-toi, dit le vieillard. De ce côté, comme de bien d'autres, il faut louanger la gentille cordière au lieu de l'accuser. Elle s'est résignée à cette tâche honteuse, non par amour du lucre, mais par amour du bien. Celui qui, avant elle, portait la provision aux pauvres gens affectés de ladrerie, était mort pour n'avoir pas été assez précautionneux en les approchant; nul ne voulait plus nous fournir et nous livrer la nourriture, tant, dans le premier moment, chacun se sentait effrayé. Les pauvres ladres, qu'on oubliait dans leurs cabanes, en sortaient pour descendre à la ville chercher leur pain quotidien; mais à la ville on s'armait de pierres contre eux, et ils n'avaient guère plus qu'à choisir entre ces deux supplices, d'être lapidés ou de mourir de faim, quand Odette se dévoua, à tout risque, et les sauva en se faisant

leur servante. Aujourd'hui la crainte s'est calmée et les provendiers ne nous manquent pas, car nous payons bien. Odette ne sert plus que moi, mais les autres ne l'ont pas oubliée sans doute. Dieu non plus, je l'espère, n'oubliera pas celle dont, soir et matin, de la montagne, le nom lui est envoyé dans les prières de tant de malheureux. »

François n'était point en humeur de se laisser convaincre. L'apologie d'Odette discordait trop en ce moment avec la haute accusation qu'il avait si récemment lancée contre elle sur les bords de l'Ausson.

Il fut plus d'une semaine sans retourner à la monfagne, dans la crainte d'une nouvelle et fâcheuse rencontre. Pendant ce temps, il ne parlait à ses deux amis que du Dante et de Béatrix, sans leur dire cependant où et en société de qui il avait fait leur connaissance. Seul, il ne rêvait encore qu'au grand poëte, tant et si bien qu'à force de vouloir se rappeler les vers qu'il avait entendus, il en fit lui-même pour suppléer à ceux que sa mémoire ingrate n'avait pas conservés. Puis, se sentant quelque peu poëte à son tour, il chercha une Béatrix dans les nuages pour lui adresser une canzone, et dans les nuages Odette lui apparut; et dans ses vers le nom d'Odette, malgré lui, se trouvait là méchamment pour le nombre ou pour la rime. Il

en était désespéré, car il ne ressentait pour elle que de la haine ; le souvenir de la cordière ne se présentait à lui que pénible et fatal. N'était-elle pas cause de la lutte déclarée entre Nicolas Lorenzo et Guillaume de Montréal?

Ne pouvant sans amour soupirer des vers amoureux, il résolut de s'essayer dans le genre satirique. Le Dante pouvait encore, sur ce terrain, lui servir de modèle, et Odette de point de mire. Grâce à sa baguette poétique, il transforma sa Béatrix des nuages en une sorcière blonde, ou plutôt rousse. Il en fit un diable d'enfer qui, sous sa forme féminine, était venu souffler les mauvaises passions au cœur des bons écoliers de Carpentras. Il la représenta dans ses conciliabules de cordiers, de juifs, de bourreaux et de lépreux, ôtant son masque de jeune fille pour laisser voir ses traits hideux et terribles ; puis, son poëme satirique rapidement achevé, il le lut à Guillaume et à Nicolas, qui en rirent et en glosèrent longuement. Il y eut encore ce jour-là réconciliation entre les deux ennemis, et promenade à trois.

Enchanté de sa réussite, et pleinement rassuré sur lui-même, François songea alors au frère de "son père, et retourna à la montagne.

Il joua d'abord de malheur, il le faut avouer : chaque fois qu'il se présenta à la maisonnette du

bonhomme, il le trouva presque toujours en société d'Odette, lui enseignant paternellement l'art de la lecture. François assistait forcément à la leçon, se trouvait contraint pendant un long temps d'entendre la voix douce et les réflexions pleines de bon sens de la cordière; de contempler ses traits fins et délicats; et souvent même les beaux yeux de la jeune fille se levaient vers lui avec une expression charmante, ce qui devait grandement le contrarier, comme vous le pensez bien.

Que fit notre prudent et sage écolier? Il s'enquit près de son oncle de l'heure à laquelle Odette venait lui apporter ses provisions, et de celle qu'ils consacraient habituellement ensemble à la leçon de lecture, et il en prit note; sans doute pour éviter de venir dorénavant lui-même à ces heures néfastes.

Cependant, je ne sais comment il se fit que, depuis ce moment, François d'Arezzo se trouva toujours à la maisonnette en même temps que la cordière; ses visites y devinrent même de p!us en plus fréquentes, et la fillette s'habituant à sa vue, sachant qu'il était le neveu du bonhomme, se laissait aller à échanger quelques mois avec lui, à lui sourire, et quand elle lui avait souri, François trouvait qu'elle était douée de beaucoup d'esprit naturel. 11 en vint à remplacer de temps en temps

son oncle dans la leçon, et parfois, au frôlement de la robe de bure contre son pourpoint, en sentant le doigt qu'il tenait étendu sur la page, rafraîchi par l'haleine suave de sa jeune élève, sa voix balbutia, et le livre trembla dans la main du grave professeur.

En redescendant vers Carpentras, François se disait chaque soir en se frappant la poitrine : « Ah ! si Guillaume et Nicolas le savaient ! Moi qui les ai détournés de leurs projets touchant Odette ! Moi qui ai provoqué et reçu leur serment de ne plus la voir ! qui ai fait contre elle un terrible discours en prose, et des vers plus terribles encore! que penseraient-ils de moi? Pourtant est-ce bien de l'amour que je ressens pour la cordière? Non! le Dante aimait Béatrix bien autrement. »

Un jour qu'il s'est rendu, comme de coutume, à la maisonnette, il trouve la porte entr'ouverte et la referme sur lui après être entré. Au lieu de son oncle, c'est Odette, Odette seule qu'il rencontre. Sans doute le vieillard a profité du moment où sa fausse lèpre était quasi effacée, pour aller respirer l'air du côté des Aqueducs ou dans les bois d'oliviers.

Les deux jeunes gens se sentent tout d'abord fort embarrassés en se trouvant ainsi face à face et seuls ensemble. François eut un moment l'idée

de partir et de regagner incontinent Carpentras; mais il était fatigué de sa montée, et, toute réflexion faite, il tire à lui un escabeau et s'assied.

Odette comprend confusément aussi qu'elle ne peut rester en tête-à-tête avec le disciple de maître Convennole; cependant elle a pris goût à l'étude, et craint de perdre sa séance de lecture. Puis le bonhomme ne doit pas tarder à revenir. François lui propose d'être encore pour cette fois son professeur suppléant; elle refuse par instinct de sagesse, et, pour tuer le temps, s'occupe de ranger sur une petite table les provisions apportées par elle; un poulet au safran, une salade de mauve, les fruits de la saison, et de plus une tourte au fromage et des talmouses qu'elle a confectionnées elle-même.

François la complimente sur son œuvre de pâtisserie, compliment qu'elle repousse, car il ne peut, lui dit-elle, juger de son savoir-faire à la vue simple. Elle lui présente alors une talmouse, à laquelle il ne veut toucher qu'à la condition de la partager avec elle, et tous deux, en jouant, s'emparent de la table, goûtant aux fruits comme aux talmouses, écornant un peu le dîner du bonhomme, mais la pitance est forte.

Gomme ils en sont là, riant en se regardant, causant à voix douce, et que, progressivement, ils

UN TÊTE-A-TËTE. 59

se rapprochent l'un de l'autre pour se parler plus à Taise, tout à coup un grand bruit éclate au dehors, sans qu'on eût tant seulement agité la clochette, la porte extérieure est enfoncée, et une troupe d'hommes armés envahit la maisonnette du lépreux.

Une heure après, tout était en rumeur à Carpentras. Guillaume et Nicolas, perdus dans la foule qui encombrait la rue principale, s'entretenaient avec les autres des arrestations ordonnées sur la montagne et dans le quartier de la juiverie, quand tous deux poussèrent un grand cri en apercevant, au milieu d'une escorte d'archers, François d'Arezzo et Odette la cordière, attachés côte à côte par le bras, tous deux les yeux baissés, la rougeur au front, et traversant la ville pour comparaître devant le prévôt de l'official.

DETX CXMERISTES.

Philippe Y, dit le Long, après avoir de mille façons, au moyen des tailles et gabelles, des subsides de guerre, de Y altérât on des monnaies, pressé, pressuré l'éponge des impôts pour en faire tomber la dernière goutte d'or, ne sachant plus de quel bois faire flèche, avait résolu de s'emparer des grands biens des ladres et de ceux des juifs. Juifs et ladres sont donc soudainement accusés et convaincus.... De quoi? Je vous le donne en cent à deviner. Ils sont convaincus de s'être ligués avec les Turcs contre la prospérité du beau royaume de France, voire même du comté de Provence. On

les a surpris empoisonnant les puits et les fontaines, commettant mille autres horreurs de même sorte, et tout aussi vraisemblables. Les ladres se voient poursuivis, traqués, assommés. Ceux qui échappent et qu'on ressaisit plus tard sont enfermés étroitement sous la surveillance directe de l'autorité. Le peuple se charge de châtier les juifs; on en tue, on en brûle un grand nombre, puis le reste reçoit Tordre de quitter le royaume. Quant aux Turcs, on se contenta de préparer une nouvelle croisade contre eux. On ne pouvait faire plus.

Telle fut la cause qui occasionna sur le mont Ventoux les recherches et les brutalités d'une troupe de soudards , et envoya Odette et François au tribunal de Tofficialité.

Le pauvre habitant de la maisonnette, averti à temps, s'était enfui dès le matin, ajoutant cette persécution à ses autres persécutions, convaincu que lorsque le mauvais destin est à notre poursuite, nul, fût-ce même un lépreux, n'est à l'abri de la bombe. Mais je me trompe. On n'était alors, au contraire, à l'abri que de la bombe. Elle n'était pas encore inventée.

Résigné atout, il regagna sa ville natale d'Arezzo, où, à sa grande surprise, il fut parfaitement accueilli par le parti gibelin triomphant; puis il avait été l'ami de Dante, du Dante auquel vingt

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