DEUX CAMÉRISTES
villes en Italie venaient de dresser des statues. Un grand homme mort est bien reçu partout.
François, véhémentement soupçonné d'avoir fréquenté une cordière et d'avoir choisi une ladrerie pour théâtre de ses amours, ne dut qu'à la protection de maître Convennole l'indulgence dont le juge usa envers lui. Après admonition, il fut relâché, et partit sur-le-champ pour Montpellier, afin de s'y livrer à l'étude delà jurisprudence.
On se montra plus rigoureux à l'égard d'Odette. Condamnée à la prison pour métier infâme, elle en sortit au bout d'une année, et, selon la teneur de l'arrêt, fut, avec ignominie, la pauvre innocente fille, chassée de la seigneurie de Carpentras et reconduite jusqu'aux portes de la ville par le prévôt, lequel lui enjoignit de n'y point rentrer désormais, sous peine du fouet et de la geôle sans fin.
Pendant cette #année ? Nicolas Lorenzo et Guillaume de Montréal quittèrent les bancs de l'école ; l'un alla à Rome pour y faire son apprentissage de notaire, l'autre à Toulouse pour s'y perfectionner en théologie. Tous deux emportèrent de Carpentras et conservèrent longtemps avec le souvenir de la haine qui les avait divisés, celui de cette gentille cordière, qu'un ami larron leur avait enlevée tandis qu'ils se la disputaient. Ils le croyaient ainsi du moins.
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Quant à celle-ci, bannie de son pays, reniée de sa famille pour un crime qu'elle comprend à peine: possédant pour toute richesse une dardène de six deniers dans sa chétive escarcelle, elle va droit sur la route, regardant d'un œil attristé ces plaines, ces champs où pas un épi ne mûrit pour elle ; ces chaumières nombreuses où nul ne l'attend, et s'effrayant à la vue de cet horizon, qui s'élargit toujours sans lui montrer la place où elle pourra s'arrêter sous un toit hospitalier. Elle se retourne alors pour contempler une fois encore cette ville qu'elle ne doit plus revoir, cette montagne dont chaque sentier lui est ami, et, n'apercevant plus derrière elle ni les clochers de Saint- Ruf , ni même les bois de lentisques et de bouleaux sous l'ombre desquels se cachent les cordiers, elle s'assied sur une pierre, au bord du chemin, et pleure longtemps.
Mais à quatorze ans jeunesse soutient, et beauté donne confiance. Un reste de sanglots oppresse encore sa poitrine, les pleurs n'ont pas eu le temps de sécher sur sa joue, que déjà elle se relève radieuse , pleine d'espoir ; des princes sont à ses pieds et le monde est à elle!
La prédiction de la vieille juive lui était revenue à l'esprit, et plus que jamais elle y croyait en ce moment. Nos croyances prennent de la force
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dans le besoin que nous avons d'elles. Quand la misère et le malheur nous tiennent, nous appelons sur le présent, triste et sombre, un reflet doré de l'avenir. C'est le mirage qui nous montre ses eaux bleues et ses forêts verdoyantes au milieu des sables brûlants du Désert. Odette s'abandonnait pour l'instant aux illusions de ce doux mirage. Seule, délaissée de tous, sur la poussière de la route, sans asile, sans pain, sous les nuées de cet horizon dont la vaste étendue l'avait effrayée tout à l'heure, elle voyait poindre maintenant de beaux châteaux, avec donjons et tourelles; un pont-levis s'abaissait; des pages, des écuyers en sortaient pour aller au-devant de la dame suzeraine. Mais elle avait à marcher longtemps avant de les rejoindre; elle marcha donc. « Des trois amoureux que m'a prédits la juive, se disait-elle tout en cheminant, un seul aura la couronne et la gardera! Peut-être est-ce de celui-là que je serai la femme. C'est bien haute fortune pour moi cependant, et je ne dois pas m'y attendre; mais les deux autres , qui approcheront du trône , ne sont pas, après tout, à mépriser. Que peuvent-ils être, sinon de nobles seigneurs qui, en m'épousant, me donneront des domaines, des vassaux, de riches vêtements couverts de joyaux et de pierreries ? » Comme elle en était là de son rêve, elle se
heurta contre un pauvre mendiant qui, charitable , et voyant son piteux état de délabrement, partagea son pain noir avec elle.
Vers le soir, Odette entra dans Avignon, où elle passa la nuit sur un banc de pierre; car on lui demandait trois deniers pour la loger, et c'était la moitié de son avoir. Le lendemain, en s'éveillant, un peu tard il est vrai (la fatigue l'ayant retenue longtemps assoupie, ou peut-être ses rêves lui plaisant), elle vit, assemblé autour d'elle, un cercle, un ramas de valets et de gens du peuple qui raillaient de sa mise et s'ébouffaient de rire en la regardant dormir. Un jeune gentilhomme qui traversait la voie prit sa défense et les éloigna ; puis, s'approchant du banc de pierre sur lequel elle était demeurée toute perplexe : « Mon enfant , lui dit-il, je veux vous être utile, car vous avez la chevelure blonde, tout ainsi que Mlle de Noves, la plus célèbre beauté d'Avignon ; dirigez-vous vers le portique Saint-Etienne , vous y entendrez bientôt parler de moi. »
Pour le coup, la cordière crut que ses fêtes de féerie allaient commencer.
Elle était depuis une heure environ à l'endroit indiqué, dans l'attente de l'événement, épiant de l'œil les riches litières qui traversaient la place Saint-Etienne, lorsqu'un petit page, à la jaquette
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écourtée, au costume mi-parti de noir et de jaune, la frappa familièrement d'une baguette qu'il tenait à la main, pour la forcer à tourner les yeux vers lui. De la part du gentilhomme , il lui remit alors un papier, grâce auquel le droit lui était conféré d'aller, chaque matin, recevoir la pitance de charité à la porte des couvents, ainsi que de mendier à celle des églises.
Après tant de rêves dorés , la chute était profonde. Cependant , pour vivre , elle n'avait plus que l'embarras du choix, car églises et couvents ne manquaient pas dans Avignon , que Rabelais nomma plus tard Vile sonnante , vu les branles sans fin dont on y était assourdi de matines à vêpres, c'est-à-dire toute la journée.
Déjà, depuis plusieurs mois, Odette subissait sa bonne fortune de mendiante. Un jour, elle se tenait devant l'église Sainte-Claire, tendant la main comme d'habitude , murmurant quelque supplique, moitié latine, moitié provençale, lorsqu'elle aperçut son jeune gentilhomme avignonnais, en compagnie de deux dames. Celles-ci s'étaient arrêtées devant Odette au sortir de la messe, et paraissaient l'examiner avec grande attention : « En effet, ses cheveux sont blonds à ravir et plantureusement fournis ! dit la dame la plus ûgée (quoique fraîche encore et de bonne mine). Ceux
de ma nièce ne sont pas plus beaux 1 » ajouta-t-elle en jetant un coup d'œil rapide vers sa compagne.
Sa nièce, blonde comme Odette, comme elle dans la première sève de sa beauté verdissante, sourit gracieusement au cavalier qui se tenait à ses côtés, et lui dit : « Messire, je vous complimente sur votre protégée; elle a des yeux de reine; mais c'est fâcheuse rencontre vraiment que de voir si gentil visage sous si piètre accoutrement. — Tiens, petite : prends ceci. C'est pour toi avoir une robe de toile blanche, des bottines de couleur et un chapeau enrubanné. J'ai impatience de te retrouver ainsi. »
Et, s'avançant vers la mendiante, elle lui mit dans la main un denier d'or à Vaignel; Odette, qui jamais n'avait touché à de l'or, stupéfaite, confuse, retira sa main vivement et laissa tomber la pièce, comme si elle en eût été brûlée au vif. Ce mouvement de surprise, qui ressemblait à de la peur, fit rire les trois personnages.
« Avez-vous perdu la tête , ma mie, dit la tante à la nièce, de vouloir que cette enfant se vête en bourgeoise pour demander l'aumône? Ce n'est pas que je blâme votre bon vouloir à son égard ; je m'y associerais volontiers au contraire , et si une place de chambrière la tente plus que son état, je
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lui en offre une chez moi. Vous l'habillerez alors à votre guise. »
Ce fut ainsi que la pauvre cordière cessa de mener une vie précaire et misérable, pour entrer au service d'Estéphanette de Gantelme, dame de Romanin, ou plutôt à celui de sa nièce, Mlle de Noves, laquelle jouissait dans la cité pontificale de ce même renom de beauté dont Odette avait joui naguère parmi les bonnes gens de la montagne de Carpentras.
La demoiselle de Noves, belle et joyeuse jeune lille, ne tarda pas à satisfaire le caprice qu'elle avait eu, de voir la mendiante gentiment vêtue de couleurs vives et claires. Elle la trouva plus charmante ainsi, et, loin de la jalouser pour sa beauté, elle l'en aima davantage. Odette eut bientôt des robes de toutes sortes : robes de dessous, à larges manches pendantes; robes de dessus, à manches serrées et à corsage étroit; et sa jeune maîtresse prenait plaisir à l'habiller elle-même, à lisser ses beaux cheveux, à les tresser en longues nattes qui, tombant du front, s'arrondissaient au-dessous de l'oreille, pour aller se perdre derrière la tête sous d'autres nattes enroulées. Elle lui fit faire un costume pareil au sien, de même forme, de même couleur; seulement, celui de la noble fille était de soie , et l'hermine en garnissait le devant
du corsage; celui de la cordière était de laine, et la fourrure du chat y remplaçait celle de l'hermine. C'était déjà beaucoup ; à peine si les lois somptuaires permettaient un tel luxe à une fille servante. Mais Mlle de Noves bravait le qu'en dira-t-on en faveur de sa protégée , devenue sa favorite.
Quelquefois même, à huis clos, dans les mystères de leurs jeux de coquetterie, les deux jolies blondes échangeaient leurs vêtements ; à- la maîtresse la laine, la toile et les simples rubans de nuance foncée ; à la suivante la soie et le velours, les broderies et les perles! Et toutes deux se souriaient et s'admiraient mutuellement, avec franchise, avec naïveté; puis, faisant un retour sur elle-même, chacune s'abandonnait à ses pensées de joie et de triomphe. Mlle de Noves était fière de se trouver belle encore sous ces modestes ajustements ; Odette s'oubliait sous ces riches habits, songeait à la vieille juive, et croyait son rêve réalisé.
Les autres chambrières enrageaient et faisaient, en propos de toutes sortes, payer cher à la nouvelle venue la faveur dont elle était l'objet. Pour leur imposer silence, Mlle de Noves (on l'appelait Laure) déclara Odette sa fille d'atours, avec l'autorisation de sa tante, la dame de Gantelme.
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En vérité, jusqu'alors, si Tune des deux pouvait passer à bon droit pour la fille d'atours de l'autre, c'était la noble demoiselle et non la pauvre cordière.