DEUX CAMARADES
Le premier de nos deux cavaliers, celui qui avait ce vieux manteau et cette longue épée, se nommait Goïon de Ploêmené. Il était écuyer de noblesse, orphelin et héritier d'une assez bonne aisance. Il avait 20 ans.
, L'autre cavalier, le drôle de garçon qui chevauchait en sabots et nu tête avec un bel habit tout neuf, avait 20 ans aussi. Il était fils de chevalier, bonne maison du pays de Tréguier, et avait nom Yvon Hélory. Son père tenait le manoir de Kermartin, moyenne justice, en la paroisse du Minihy, dont Pierre de Rostrenen, le compère de Jean P', duc de Bretagne, était le suzerain seigneur.
Ce manoir a une histoire. Tancrède Hélory de Kermartin, aïeul de notre jeune gars, l'avait mis en gage pour aller en Terre sainte. Quand il revint, il trouva dans son chemin, devers Tréguier, une pauvresse en haillons qui lui demanda l'aumône. Il était aussi pauvre
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qu'elle et lui dit : « Ma commère, je n'ai mangé de- ^ puis hier, mais venez quant et moi (avec moi) en ma maison de Kermartin où je tous hébergerai.» La pauvresse répondit : « Voire ! »
Et se mit à pleurer, dit la légende.
, Puis, tirant d'un bissac qu'elle avait, un morceau de
pain, elle le rompit en deux pour lui en offrir la moitié. Tancrède Hélory, quoiqu'il eût grand faim, fut pris de mauvaise honte à la pensée de manger le pain d'une mendiante et voulut refuser, mais la pauvresse lui dit :
— Mon homme, ce qui est à moi est à vous, ne reconnaissez-vous plus celle à qui vous promites de l'aimer, en mariage, jusqu'au dernier jour de votre vie, en l'église de Saint-Tugdual de Tréguierl
Ce fut au tour du bon chevalier Tancrède de répondre : « Voire ! » Il regarda mieux la pauvresse et retrouva dans ses traits flétris la beauté de sa dame i>ien-aimée, Yvette de Chateaugiron, et à son tour il pleura, quoiqu'il fût rude à la peine et vaillant homme d'armes, sûrement. .
Et les voilà tous deux sur le cheval bien las, le chevalier en selle, la pauvresse en croupe, qui continuent le chemin menant au manoir où joyeusement vivait le préteur d'argent, usant et abusant de son gage.
Je ne dirai point le nom de ce dépositaire infidèle, qui est porté encore après tant d'années par une famille respectable.
En route le croisé et sa compagne partagèrent le pain qui venait du bissac, et chacun d'eux dit son histoire.
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Celle du bon cheyalier était courte, quoiqu'il eût yu bien du pays. Il ayait mis à mort beaucoup de païen» et reçu maints horions, sans conquérir le tombeau de Notre-Seigneur, et puis il était revenu à travers la déroute, la famine et la peste pour trouver au bout du chemin une « chercheuse de pain » qui lui avait fait l'aumône en l'appelant : mon homm^ î Pourquoi cela, et comment ?
Le comment, c'était l'histoire d'Yvette de Chateangiron, encore plus lamentable que celle de son époux.
On l'avait chassée du manoir si beau oiî les jours de sa jeunesse s'étaient écoulés dans la joie» Elle avait voulu se réfugier avec ses deux petits enfants (qui étaient maintenant des anges aux pieds de Dieu), dans quelque autre des manoirs possédés par Tanorède, puis dans les tenances de ses fermiers. Partout porte close I Le mauvais chevalier qui s'était emparé du château de Kermartin soutenait que Tancrède, en partant, loi avait engagé nonrsenlement le manoir, mais son état tout entier. Il prétendait en outre que les délais pour racheter étaient passés et disait : c Je suis chez moi, qui s'y frotte s'y pique ! »
Et les nobles parents de la pauvre Yvette étaient à la guerre, à la croisade, ou bien prisonniers en France,, en Angleterre, ah! il y avait du choix, dans ce temps* là, en fait de calamités ! Leurs domaines étaient tenw par des mal voulants, par des routiers, par des brigands et aussi par des « Lombards » : car ce fut au milieu de ces malheurs que prit naissance l'étonnante
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fortttae des préteur» jaiû. On leségorgeait, c'est Trai, et même on les écorcfaait pour aToir l'or cousu dans leur peau; mais les prophéties qui leur refusent le royaume du siècle ét^nel en leur laissant les richesees de cette yie s'accomplissaient à la lettre. Ils pullulaient d«D8 leur propre sang» et leurs trésors s'éleTaient en montagnes. On pouTait dire d'eux alors, comme au<jourd'huiy qu'ils avaient les mains chargées de tout l'argent inique de l'univers.
Les tribunaux ne manquaient pas, ah I grand Dieu! on efttrouTait à chaque bout de haie, comme des toknrs ! Yvette voulut s'adresser aux tribunaux : hautes, moyennes et basses justices^ préaidiaux, fiscalités, plaida du Riche-Duc, plaids du comte, plaids de l'é- Tèque ou de l'abbé mitre, ^ plaids du roi même, car le serment d'allégeance de Pierre Mauclerc, fils de France, assis sur le trône de Bretagne, avait ouvert les portes du vieux pays breton à l'invasion de la chicane normande*
Yvette essaya donc des tribunaux qui lui prirent sa dernière cotte et la mirent toute nue au bord de la grande route, n'ayant pas même une sébile pour recevoir les pièceUes da cuivra que lui jetait la pitié des passants.
Ainsi parla-i-elle*
Le chevalier Tancrède écoutait tout cela et il avait la larme à Tceil. Quand Yvette eut fini, il dit :
— Le maître actuel de Kermartin est l'ami de mon ei^lance. Je vais me présenter à lui. Quand il verra face à face, tout au fond d'une si amëre peine, celui
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qui fut le compagnon de ses jeunes ans, il rentrera en lui-même et me restituera mon bien.
^ Voire I répondit encore la pauvre Yvette.
A battre les Sarrasins on désapprend le monde ; au contraire, ceux qui demandent leur pain le long des routes connaissent les hommes sur le bout du doigt. Le bon chevalier Tancrëde avait tort et sa femme avait raison. Quand ils se présentèrent à la porte de Kermartin, on lâcha contre eux les chiens de garde.
Et l'histoire dit que précisément un vieux chien qui avait sa loge en dehors de la porte pour mieux flairer les rôdeurs se retira de chez lui et leur laissa sa paille où ils firent la couchée.
Il n'était ni Français, ni Anglais, ni même juif, la bonne bète : il était chien.
Nous venons de constater que le chevalier Tancrède n'était pas fort en philosophie puisqu'il avait pu croire au remords d'un usurpateur. Il avait cependant du bon, et ne manquait pas d'esprit, car le lendemain matin, comme son ancien compagnon d'enfance sortait du manoir volé pour se mettre en chasse, Tancrède, lui, sortit de la loge du chien et abattit sa forte épée sur la tète du félon sans dire gare.
Voilà une vraie plaidoirie I
Le crâne fut broyé, la cervelle jaillit ; le coquin tomba.
Ses serviteurs et ses flatteurs entourèrent aussitôt Tancrède pour qu'il se donnât la peine d'entrer et il mangea le déjeuner du défunt au milieu d'un concer de louanges. Que dites- vous de cela? Voire I
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Cette façon triomphante de réparer une iniquité et mieux encore de payer ses dettes aurait dû faire naître dans l'esprit de dame Yvette un grand respect pour répée, cet éloquent et puissant avocat. Il n'en fut rien. Restaurée qu'elle était dans son oratoire et vêtue de nouveau des riches étoffes qui remplaçaient ses haillons, elle songeait toujours à ce temps oà, souffrant de la faim et du froid, elle avait supplié et pleuré devant la sourde iniquité des juges. Entre toutes ses tortures passées, celle-là vivait, laissant au fohd de son souvenir meurtri une trace que rien ne pouvait effacer. Quand Dieu remplaça pour elle les deux chers petits qu'elle avait perdus dans les jours du malheur, quand il y eut encore un herceau à Kermartin et dans le berceau un sourire d'enfant, Yvette ne se dit point : « il sera chevalier, » mais bien : « il sera avocat I »
C'était, en ce temps, il faut l'avouer, la chose du monde la plus extraordinaire. Pour l'expliquer, il faut vous dire que cette Yvette de Chateaugiron était une manière de sainte. Il n'entrait aucune préoccupation personnelle dans son vœu. Ce n'était point par crainte des vicissitudes à venir ni pour se protéger elle-même que dame Yvette rêvait un fils docteur de la loi, c'est tout bonnement qu'elle avait inventé dans son bon eœur cette formule devenue si banale et qui nous fait rire à force d'exprimer souvent une contre-vérité : Elle voulait dans son fils un chevalier de la parole qui pût prendre en mains les intérêts de cette multitude de malheureux, écrasés comme elle l'avait été elle-même sous la méchante main de la justice hu-
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maine, elle yoalait an preux qui pût mettre sa pensée en arrêt comme une lance en faveur de la veuve et de Vùrphelin.
Car elle avait encore plein le cœur ses angoisses de Teuye ; elle entendait toujours la plainte de ses deux bien-aimés innocents qui appelaient en yain leur père et que les magistrats chassaient hors du prétoire avec impatience et mépris, disant : Ceux là ne tiennent à rien et n'ont point de défenseurs 1
Son fils, Jude Hélory de Kermartin, en grandissant, ne remplit point son attente. Ce n'était pas mauvaise vcdonté, mais il n'était pas fait pour l'étude. Quand il sut, et il fallut beaucoup de peine pour en arriver là, signer son nom un peu de travers, il s'arrêta tout essoufflé sur la route escarpée qui mène aux sommets du Parnasse, et déclara qu'il ne voulait monter plus haut.
Mais ce fils illettré eut un fils à son tour, né d'une chère femme dont Yvette tenait le cœur dans sa main. La grand'maman fut la marraine et donna son nom à Tenfant qui fut appelé Tvon. Autour de la belle tête de l'aïeule il y avait maintenant une couronne de cheveux blancs. Tancrède, le Inrave chevalier, était mort L'honnête Jude faisait ce qu'on voulait pourvu qu'oft ne lui demandât plus de feuilleter des livres. Le petit Yvon resta confié aux deux femmes qui l'idolâtraient, et qui avaient toutes les deux le même vouloir, car la bru, chère âme simple et soumise, pensait avecl'esprit plus élevé de sa belle-mère.
Dès que le petit Yvon balbutia, on le mit entre les
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mains d'un Tieux prêtre qui avait été clerc de l'official de Trégaiw, et son éducationcommença ; il eût mieux aimé apprendre la langue qu'on parle aux cheyaux, car il courait, à poil, sur tous ceux qu'il trouyait libres le long de sa route, et dame Yvette avait bien de la peine à le faire revenir quand messire Jude l'emmenait en forêt; mais en définitive, et malgré tout cela, YVon mordait assez bien aux grimoires, et, quand il eut quatorze ans, l'excellent professeur qu'il avait s'aperçut non sans quelque surprise qu'il ne pouvait plus rien apprendre à son élève, par cette raison que son élève en savait plus long que lui, au moins de moitié.
Paris était déjà Paris ; l'étude du droit romain venait d'être introduite par saint Louis dans l'Université, munie des plus savants maîtres qui fussent alors en Europe. A quinze ans, Yvon eut de lui-même idé« d'aller puiser à cette source si lointaine, car on mettait alors plus de temps pour aller de Bretagne à Paris qu'il n'en faut maintenant pour refaire le voyage de Christophe Colomb, célètoe entre tous les voyages. La jeune mère regretta sans doute en ce moment la voie où son cher enfant avait été engagé; mais la vaillante grand'maman dit : « Le vin est tiré, il faut le boire, » et, moitié riant aux espoirs de la vie, moitié pleurant les êtres bien-aimés qu'il laissait derrière lui, notre bacheli^ fit ses paquets.
Il ne regrettait, d'ailleurs, que sa famille, car ses premières années n'avaient point eu de rêves ; aucun joli sourire de fillette ne vivait dans ses souvenirs.
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Il ne s'était jamais connu qu'un seul camarade de jeu, fîls d'un voisin de son père et que nous avons nommé déjà : le petit Goïon de Ploêmené, écuyer de noblesse.
Il y avait cinq ans que ces choses étaient passées au moment où nous retrouvons Yvon Hélory sur la route de Rennes à Ploêrmel, devant l'auberge de la Belle-Étoile. Il avait employé tout ce temps à Paris, rue du Fouarre d'abord où il avait étudié la logique et passé son épreuve de maître es arts, ensuite au Clos* Bruneau où il s'était occupé de théologie et de droit canon. Pour le droit civil et le droit romain, son maître fut le célèbre Pierre de la Chapelle, qui obtint peu de temps après le chapeau de cardinal en cour de Rome.
J'ai donné à ces détails une certaine importance pour deux raisons : d'abord parce que ce drôle de garçon d'Hélory devait être, sous un autre nom qu'il a rendu illustre, un des personnages historiques les plus éminents du treizième siècle; ensuite parce qu'il fallait bien vous expliquer pourquoi le fîls d'un chevalier portait à sa ceinture l'écritoire des écoliers, avec le costume des clercs, tout neuf, il est vrai et assez galamment passementé, au lieu d'avoir sur le corps, comme son rang et la saison le voulaient^ la cotte et le surcot, plus la cotardie et même la chappe fourrée, sans parler du braquemart large et plat, à garde en croix, qui aurait dû lui battre la cuisse.
Quant à l'absence de coiffure dans un temps où tout le monde s'embéguinait de cuir et de poil jusque
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pa]>des8ous les oreilles, et quant à la paire de gros sabots qui remplaçait si mal les forts souliers du moment, hauts de quartier, presque yides sur Tempeigne et maintenus par des oreilles qui se croisaient audessus du cou-de-pied, ou les brodequins fourrés dits estivaux, munis d'éperons en pointe de flèche, ce sera l'objet d'une autre histoire qui Tiendra en son lieu.
. Reprenons, en attendant, l'aventure de l'auberge où nous Tavons laissée, c'est-à-dire au moment où la jolie Armelle, qui avait craint une bataille entre les deux cavaliers, s'étonnait de les retrouver dans les bras l'un de l'autre.
Le temps pour elle de retourner la tète, cette réconciliation inattendue s'était faite presque sous les fenêtres de la Belle-Étoile. Ce n'est pas que le second cavalier, maître Yvon Hélory, eût une apparence bien menaçante avec son gai visage et son étrange accoutrement ; mais son aspect résolu promettait du moins une rude défense en cas d'attaque, et l'autre cavalier, celui qu'Armelle avait aperçu le premier, montrait naguère des dispositions manifestement hostiles.
Le dernier regard d' Armelle, un moment auparavant, Tavait laissé posté sur le côté de la route, l'épée nue et toute prête, bien serrée dans sa main, der- ^ rière son cheval, destiné à parer un premier choc. Dans cette position, il regardait son adversaire présumé par-dessous le garrot comme à Iravers une barbacane.
L'autre arrivait bon train, faisant des moulinets
avec son bâton h groB bout et diantànt quelque ebose qiii pouvait bien être un psaume, car c'i^it du latin.
Il faut vous dire qu'à cette époque, de loin et mèiae de près, il n'était pas difficile de prendre un cantique pour un lai d'amour et réciproquement, toute musique étant du plain-cbant.
-^ Passez au large, l'ami 1 ordonna rudement et en langue bretonne Goïon de Ploêmené au moment où Fautre arrivait.
Yvon s'arrêta court et regarda tout étonné llnterlocuteur passablement brutal qu'il n'avait pas remarqué encore et qui semblait le guetter, à l'abri derrière sa monture, placée là comme un vivant rem* part.
— Pour la première fois que j'entends parler Vre^ tonnée (bas-breton) depuis que je suis rentré en Bretagne, dit-il sans rien perdre de sa bonne humeur, ce n'est pas par un homme poli : je ne croyais point vous, gêner, mon compagnon, la route me semblant assez large pour nous deux.
Et dans un parfait esprit de conciliation, il tourna la tète de son cheval Tcrs la droite pour se conformer au désir du discourtois inconnu; mais ce n'était point par faiblesse de caractère, car au moment même où il exécutait ce mouvement, il se pencha, de telle façon que sajoyeuse figure, dépassant la tête du cheval boiteux, se trouva juste en face du visage inquiet et revêche du voyageur à l'épée.
^ Goîon I s'écria-t^il. Est-ce possible I mon ami Goion de Ploêmené I
F KJ «..PIl^VSP^iBHPHmp
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— Mort de moi I gronda l'autre, ce n'est qu'Hélory ! . . . Ta m'as fait plus de pear que tu ne yaox, Toisia I
Tvon était déjà en bas de son cheTal, et ce fat en ce moment que la petite Ârmelle les yit s'embrasser chaadementy car nous derons avoaer que Goion, malgré sa triste mine et samauTaisehumeari y alla d'aussi bon cœur qu'Hélory lui-même.
— Du diable si je m'attendais à te rencontrer ici I dit-il.
— Moi, je pensais justement à toi, répondit Yvon ; mais je comptais bien faire encore une vingtaine de lieues avant de voir le pignon de la maison de ton père... Tu jures donc toujours ? Et tu es toujours hargneux î
— Hargneux I répéta Goîon en fronçant le sourcil : on parle ainsi des chiens..* et qui fa dit que j'eusse la coutume de jurer !
-!- Si j'ai pu t'offenser... commença Yvon sur le ton de la meilleure amitié.
— Eh non 1 de par Satan 1... mais je n'aime pas entendre dire que je jure. Foi de Dieu I j'ai promis à défunte ma pauvre bonne femme de mère de me corriger du péché de jtnrer.
— Ta mère est morte? ût Yvon dont le joyeux sou* rire s'évanouît.
— Mon père aussi, répondit Goïon. Il y a du temps déjà, et pleurer ne me va guère I
Une larme lui vint pourtant aux yeux pendant qu'Yvon lui serrait les deux mains ; mais il reprit en forçant sa voix :
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— Je veux mourir de même, et aller au diable pardessus le marché, si je ne fais pas ce que je peux pour me corriger de jurer, quoique ça aide bien à raconter une bonne aventure en buvant une tasse ou deux... ou trois, selon la soif qu'on a, ventre de loup I Mais, par exemple, je crois que tu as raison en m'accusant d'être en fort méchante humeur. On m'a farci la cervelle, ce matin, d'un tas d'histoires, à propos de l'endroit où nous voici arrivés : L'auberge de la Belle- Étoile, le pont du Parjure, le pas de la Font-Bouillant. L'oreille m'en tinte I Est-ce que tu n'as pas vu un volet remuer tout à l'heure au premier étage de cette maison là ? Vilaine mine de maison I
— Non je n'ai rien vu.
— Et une tète de femme... ou d'homme... enfin une tète de quelque chose, mort de mes os I qui se montrait derrière le contrevent?... Méchante mine de contrevent l
— Non, répéta Yvon.
Goîon darda un regard oblique aux fenêtres qui étaient toutes uniformément fermées maintenant.
— C'est que, dit-il en se tournant vers la montée et en baissant la voix, il y a du vrai dans ce qu'on m'a conté ce matin ; la preuve,' c'est que voici la passée qui arrive.
Il désignait du doigt la troupe de venants que nous vîmes apparaître naguère au haut de la côte et qui approchait rapidement, massée en un seul groupe comme font les caravanes dti désert aux approches des endroits dangereux.
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— Et qn'estrce que c'est que la passée? demanda Yvon.
— Ah, ah I fît Goion, ce que c'est T Que les Anglais soient damnés et les Français aussi I Et les Bretons qui tourmentent la Bretagne! Ce n'est ni péché ni blasphème que de maudire les mécréants et malvoulants, pires que les Sarrasins de Mahomet, ou je ne m'y connais pas. Tripes de païens (c'est la dernière fois que je jure)! la passée est le signe du malheur des temps; d'où arrives-tu donc pour ne pas savoir cela?
— De Rennes.
— Quand es-tu parti ?
— Ce matin.
— Et as-tu rencontré beaucoup de monde en route T
— Pas un chat, excepté les chercheux de pain à qui j'ai distribué le fond de mon escarcelle, et un vieux clerc qui avait du sang à ses cheveux blancs, en suite . du choc d'une roche dont on l'avait assommé pour lui prendre sa bourse. J*ai déchiré ma chemise pour ]e panser et j'ai mis mon chaperon à fixer l'appareil...
— Ce qui fait que tu n'as plus de couvre-chef, grommela Goîon. Trédame! tu m'as l'air de semer gauchement ton bien sur les routes. Hélory, mon ami, tu ne feras point fortune !
— Et encore, continua Yvon, un pauvre hère de voyageur dont les pieds saignaient parce qu'il n'avait pas de chaussure et qui lamentait plaignant et disant que les voleurs lui avaient pris sa ceinture et ses souliers : je lui ai chaussé mes brodequins...
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— C'est sûr, dit Goion, qn'à ce métier là tu ne finiras pas bien, Hélory I
— Et enfin, poursaiTÎt Yvon, trois méchants tirôles qui m'ont entouré dans un bas fond en me demandant la bonrse ou la yie.
— Et que leur aa-tu donné à ceux-là, puisque tu n'avais plus ta bourse et que tu as gardé ta vie?
•— Je leur ai donné le bon bout de mon bâton sur les oreilles, et j'ai ajouté à cela ma bénédiction pour Tun des trois qui me serrait d'un peu trop près. Celuilà s'est trouvé avoir la tète fêlée, et j'ai chaussé la paire de sabots qu'il portait pendue à soncou..«
— Il était mort?
— Non, Dieu merci, pas tout à fait^ mais il avait une autre paire de sabots à ses pieds. Puisse-t-il faire pénitence, et moi aussi pour avoir tapé trop duri
— Sang de moi t s'écria Qoîon en éclatant de rire, tu as plus de jugeotte que je ne croyais, mon camarade, et la tète <é]ée me réconcilie avec le reste..^ Puisque tu as fait de si bonnes rencontres, tu n'auras pas de peine à comprendre ce que c'est que la passée. Elle se compose de tous les gens que tu n'as point croisés, dans ton long chemin, de ceux qui ne sont ni chercheurs de pain ni mauvais drilles, de ceux qui ne veulent point être assommés comme ton vieux clerc, ni débarrassés de leurs semelles comme ton pautre hère dont les pieds saignaient : ce sont marchuids» laboureurs, moines, pèlerins, qui s'assodent pour se garder mutuellement.. Mais reculons*nou8 et livrons
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passage, voici le premier allant qui va nous crier le qui- vive.
En effet, celui qui était en tète de la troupe et qui chevauchait sur un âne avec un bel estoc tout dégainé dans sa main s'arrêta à une vingtaine de pas au milieu du chemin, et tous les autres Timitèrent.
Un moine qui le suivait, assis sur un cheval de guerre, entre deux mannes chargées de provisions et portant un épieu à longue pointe garnie de fer, passa devant et dit à haute voix r
— Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, chrétiens, voulez -vous la paix de Dieu?
GARAVAMB EMBARRASSEE
Le jour baissait rapidement. Les gros nuages rouges qui tout à l'heure montaient de la petite mer, appelée Mor-bihan, de l'autre côté de Vannes, étaient devenus gris de plomb et couvraient le cieL La forêt de Paimpont, noire comme une tache immense, mettait l'horizon en deuil» vers la droite jusqu'à perte de vue. A gauche, en avant des friches solitaires, l'auberge se dressait, semblable à une prison. Le vent soufflait avec furie, chassant des tourbillons de neige qui fondaient à mesure, et arrachait à l'enseigne tourmentée des grincements aigus.
A part le bruit du vent qui mugissait dans la futaie d'une voix profonde et large comme celle de l'Océan, aucun bruit ne venait de la campagne. Un silence complet régnait au dedans de la maison, entourée de landes muettes qui écoutaient gronder l'ouragan.
La caravane arrêtée se taisait. Elle était composée d'une trentaine de personnes, environ, hommes.
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femmes et enfants. Les hommes qui formaient au i
moins les trois quarts de la troupe étaient tous armés *;
en quelque manière et l'on voyait trois paysannes du \
bourg de Goncoret (Kon-Kored) dont le nom signifie le Yal-des-Fées, qui portaient sur leurs épaules robustes des faux emmanchées à rerers, bonnes armes valant autant que de vraies hallebardes. J'ajoute que ces femmes valaient leurs faux.
Il y avait deux ou trois marchands, allant à pied auprès de leurs carrioles, autant de porte-balles, chargés comme des mulets, une demi-douzaine de cavaliers, la plupart paysans et montés sur leurs bêtes de labour, une famille villageoise qui déménageait en charrette, traînée par des bœufs, un prêtre, un rémouleur avec sa meule, montée sur trépied roulant, un soudard^ un marin, et deux religieuses de la Sainte-Croix de Plélan.
Les Passées, qui étaient d'institution toute récente et particulières au pays de Bréciiian, entraient déjà dans les mœurs. On en comptait deux principales, fondées l'une et l'autre par les chanoines réguliers de Saint-Augustin qui tenaient Tabbaye de Paimpont, ainsi que les forges de Barenton.
La première et la plus considérable partait du gros bourg de Mordelles, à quatre lieues de Rennes, et s'arrêtait à Ploërmel; la seconde avait son point de départ à Montfort-la-Cane et n'allait que jusqu'à Plélan-le-Grand où elle rejoignait la caravane de Mordelles, pour gagner Ploêrmel en sécurité.
Elles étaient menées généralement par un moine de
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Paimpont ou par un serviteur laïque de l'abbaye, monté sur un âne pour signifier la paix de Dieu, et toutes les deux avaient le même but, qui était de traverser sans encombre^ en deux différentes directions, la forêt de Brécilian qui mesurait 27,000 arpents de bois et dont les sombres coulées fourmillaient de loup» e^ biver et de bandits en tout temps.
Déjà, à l'époque des féeries que les poètes de Ui langueromaneet lesc sôneurs» du dialecte celto-breton ont chantées, il en était ainsi. Broceliande, la reine des forêts chevaleresques el qui couvrit plus de merveilles que la forêt des Ardennes elle-même, abritait des monstres à foison, léopards, hydres, dragons et loups à têtes humaines, sans parler des enchanteurs méchants qui enchaînaient les vierges dans leurs donjons d'acier poU, les géants révoltés contre l'honneur et les chevaliers déloyaux qui -se faisaient de bonnes rentes en détroussant les faibles; mais, en ces jours lointains, il y avait du moins de distance en distance l'abri bienfaisant des ermitages, et la police était faite à grands coups de lances par les preux enrants qui allaient et venaient, comme des anges bardés de fer, redressant les torts, prot^eant les damoiseUes, fendant les monstres et embrochant les brigands.
Mais au temps de notre aventure, les paladins étaient partis; Merlin, le bon et glorieux prophète, dormait sous rhert)e en attendant l'enfant vêtu de blanc et couronné d'aubépine qui doit le révdller par la parole mystérieuse, dite Ht la langue que personne
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jamais n'a entendue; les ermites af aient fermé leurs partes... je me trompe : les ermites, an contraire, poliolaieni; mais, an lieu de protéger les égarés, ils aUumaient au fond des halliers de perfides lanternes qui attiraient le voyageur dans des pièges k sangliers*
Ce n'étaient plus de pieux solitaires qui tenaient les ermitages, mais bien des brigands de la plus atroce espèce. Ceux-là ne craignaient pas de profaner la. robe des saints et d^uisaient sous le froc la damnation de leur TÎe maudite. Et ne croyez pas que es lut un blaspbème isolé, une profanation exceptionnelle : Les Faux 'Ermites formaient une véritable armée, terreur de tout le pays boisé entre Gaâ et Plélan, tandis que les Moinards ou MoignoSj qu'on 4isait être les derniers débris de l'armée des croisés- Pastoureaux, infestaient les environs de Saint-Méea •et que les libres compagnies de l'Anglais Dauce (ou Daws) désolaient le cours de la Vilaine en deçà et an-delàde Redon.
Pe sorte que kuhaole Bretagne était en quelque sorte coupée en deux'par une ligne non interrompue de loifsadagea, qui touchait presque Nantes d'un côté, et de l'autre s'étendait jusqu'aux environs de Saint*Malû; ce qui n'empècbe pas les historiés de proclamer que le règne de Jean P' dit le Roux, fils de Pierre Mauclerc, fut une ^que relativement heureuse pour la Bretagne, entre les abominations commises par les Anglais du temps de Jean Sans-Terre et les calamités horribles qui suivirent la mort de Jean III,. pendant la grande guerre de compétition entre les comtes de Blois et de Montfort.
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Les augustins de l'abbaye de Paimpont, dans le propre intérêt de lenr monastère assiégé, et encore plus dans l'intérêt général, avaient imaginé ces associations périodiques de voyageurs qu'on appelait la Passée et qui rendaient possibles, à la rigueur, les communications entre Rennes et la Basse-Bretagne : les caravanes se formaient toutes seules par suite du besoin commun, à Mordelles et à Montfort-la-Gane. Il n'y ayait point de jours fixés d'ayance pour le départ. On se mettait en route dès que la réunion des allants était assez nombreuse et assez riche de gens armés pour promettre une sécurité .
Et tout le long du chemin la caravane se recrutait, englobant les voyageurs isolés, qui payaient une aumône pour Notre-Dame de la Voie, patronne des égarés.
A l'interrogation du moine proposant la paix de Dieu, ce fut Goïon qui répondit, car Yvon Hélory se bornait jusqu'à présent à considérer curieusement la Passée qui s'était arrêtée derrière ses guides : carrioles, chcTaucheurs et piétons.
Tout cela s'agitait et bavardait à voix basse, et là dedans personne ne semblait ni rassuré ni gai.
— Ma Doué! dit Goïon en breton, je ne demande pas mieux que d'avoir la paix de Dieu, et celle des hommes aussi, par-dessus le marché, mais, ventrebœuf I père capucin, ou augustin, ou bénédictin^ êtes-Yous bien un vrai moine? Et ceci est-il la vraie Passée de Mordelles au pays de Rohan ? Il y a dans vos chemins tant de marchands qui sont de faux
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marchands, tant de frocards dont la robe est une menterie, tant de malandrins déguisés en colporteursy en prêtres» et même en femmes que j'ai perdu confiance; qui sait si vos pataudes années de faux ne sont pas des Moignos maudits et si l'âne même de Yotre menant ne se changera pas en bouc une fois la cornière du bois tournée?
En rase campagne et en plein jour, peut-être que cette harangue, qui avait l'intention d'être jojeuse, n'aurait pas fait mauvais effet sur les colporteurs et marchands. Il n'en fut pas de même ici. Un murmure gronda dans la caravane, où vingt voix s'élevèrent disant :
— Qui est ce méchant bavard et que font-ils à deux en si mauvais lieu?
— Il jure comme un demi-cent de païens!
— Et il parle légèrement des choses saintes I
— Il est du pays patois, de l'autre côté de Josselin, ajouta le rémouleur; mauvaises têtes et rudes bras...
— L'autre est de l'auberge assurément, fit un marchand roulant, puisqu'il est sorti sans toque.
Ce marchand s'appelait maître Arsabian, et je vous défie de trouver des noms si bien faits ailleurs qu'& Nantes.
Et les trois pataudes qui emmanchaient les faux, faisant chacune un signe de croix, conclurent :
— Ne manquent point les méchantes mines en l'abbaje-paroisse de Paimpont, mais on n'avait jamais vu deux gars si mal minés que ces deux-là I Bûchons-dessus!
4t LÀ YELLBHftTOILB
Les bonnes filles de la Sainte Croix ne sonnaient mot, non pins le prêtre qui égrenait patiemment sa patenôtre.
— Mon fils, dit le moine à Goîon, s*Q TonB plaît payer l'aumône à Notre-Dame de la Voie, payez, et. prenez la file, «ons notre garde; sinon, laissez passer la Paix et conservez votre distance; il est défendu de nous suivre de plus près que cinquante toises, c'est ht loi.
— D*où vient la loi? riposta Ploemené aigrement, et qui mesurera les cinquante toises?.. Je ne me refiise pas à payer la redevance, mais je peux bien dire qu» votre Passée, puisqu'on l'appelle ainsi, ne s'arrange point prudemment de battre les routes à pareille heure, et j'ajoute qu'elle a tort de ne point donner marques certaines, assignations ou rendez-vous aux voyageurs des bons bourgs du voisinage. Vous êtescause que j'ai mon cheval boiteux du jarret de devant,, à droite, étant parti de la paroisse de Bréal sur le coup de midi, avec l'assurance que je vous trouverais avant la croix de Treffendel, et j'ai eu beau chercher,, pas plus de Passée que sur le bout de mon nezl si bien que les malvoulants m'ont attaqué juste devant la croix et que mon bidet a eu le genou écrasé d'un conp de fronde, et moi des contusions par tout le corps, à cause de vous.
— Mon fils, reprit le moine , vous voyez bien que nous venions derrière vous, puisque nous vous avons rejoints : il ne s'agissait que de nous attendre. Yousavez dans le corps le démon de paroles. Voulez-vouspayer, oui ou non?
lia BSLUI-ÉTOIUB 43
— Ohé! soldai! cria le marin, saia-ia ce que c'est qu'an grain de mer? regarde an vent de nous. Si ta Teax,noua allons fûre relâche ici, à la cantine?
— Par où y entre-t-on, à la cantine? répondit le soudard. Ce n'est pas commode pour boire an coup en passant^ cette maison est murée.
Ytou aussi avait vu le grain Tenir. Il n'était pas à beaucoup près aussi loquace que son compagnon. Il avait d'abord considéré l'auberge avec un étonnement plein de curiosité, gardant pour lui les réflexions que pouvait lui inspirer le singulier aspect de cette demeure; puis il s'était retiré smr le côté gauche de la route et adossé au talus coupé qui soutenait l'auberge : ceci pour se faire un abri contre la gigantesque giboulée qui déjà se résolvait en tour^ billon de neige.
Au moment où Goîon de Ploemené se décidait enfin à mettre la main à la poche, le grain éclata avec une violence soudaine et la troupe des allants, saisie par l'ouragan qui enfilait le creux de la route, fat littéralement ravagée. Les chevaux se cabrèrent, les robes, les chapes se retournèrent, les carrioles furent secouées, et Tàne du procureur laïque de l'abbaye, étonné d'un pareil remue-ménage, parla cet étrange langage qui est celui de sa race, composé d'un son de conque et d'un cri de scie, dont rien d'humain ne peut reproduire le lugubre retentissement.
Cet âne était du sexe féminin et s'appelait Catiche.
— En route! cria le moine : nous nous sommes tr(^ arrêtés.
Mais alors ce fut bien une autre affaire. Au milieu du désordre produit par la bourrasque, une grande discussion s'était élevée parmi les voyageurs. La nuit était tombée tout à coup avec la neige, de l'épaisse enveloppe de nuées qui couvrait le ciel. En un clin d'œil, la route et ses rivages étaient devenus d'une blancheur éclatante, du sein de laquelle l'au* berge isolée s'élevait comme un fantôme noir^ droit et haut. L'air éblouissait, à la fois ténébreux et scintillant, bourré qu'il était de flocons qui aveuglaient les regards.
En même temps, la température, subitement abaissée, glaçait les os des malheureux voyageurs sous leurs vêtements mouillés, qui allaient durcissant autour d'eux comme des carapaces. Le marin et le soudard s'étaient glissés commodément sous la charrette. Les marchands avaient cherché refuge dans leurs carrioles. Après le premier moment de confusion, les femmes se mirent à se plaindre et les hommes à maudire; tous grelottaient à qui mieux mieux. Maître Arsabiau murmura le premier sous sa bâche :
— Par temps pareil et nuit si noire, ce serait tenter Dieu que de vouloir fï'anchir le pas de la Font-Bouillant. Donnez votre avis, mes amis.
— Un grain est un grain, opina le matelot.
Le soudard dit :
— Ceux qui ont à boire devraient en donner à ceux qui n'en ont pas.
— Misère de nousl gémirent les faucheuses; ouest
LA B&LLB-ÂTOiLE 45
perclus jusqu'en la moelle de ses os, et on ouït tout partout dans l'air le malheur tintant !
— En route! répéta le moine, c'est le mois de la glace qui passe^ où le vent est froid et chaud tour à tour. Dans deux minutes, il n'y paraîtra plus, et nous serons à l'auberge de Plélan-le-Orand dans une demi-heure... Allez^ menant I Poussez!
Le menant ne demandait pas mieux, car il frissonnait de la tête aux pieds sur son bât, entre ses deux hottes qui contenaient de bien bonnes choses, mais il eut beau prêcher son ânesse du bout de son licou, et même du plat de son estoc, Catiche ne bougea pas et continua de braire jusqu'à ce qu'un tourbillon nouyeau et plus enragé, s'engouffrant dans la voie et la frappant au museau, elle se retourna de bout en bout comme un vaisseau qui vire de bord, en grinçant un lamentable trait de scie.
En ce moment, l'enseigne de la Belle-Étoile, arrachée de ses gonds, vint frapper le mur de la maison et dégringola avec un son de chaudron fêlé.
— Satan et ses cornes! dit Goïon, l'endroit n'est pas bon; plus tôt nous sortirons d'ici, plus tôt nous serons à couTert. Bonnes gens, tous avez un écuyer de noblesse arec tous, en avant! Ne craignez rien!
Mais le mot de maître Arsabiau avait fait grand effet et dix Toix répondirent :
— Nous ne Voulons pas tenter le passage de la Font- Bouillant, ce soir!
— Surtout avec un païen jureur comme ce vaga-
46 lA nSLLB-^TOILE
bond à la vieille chape, dont on Tondrait bien voir les parchemins d'écuyerl
— Sans parl^ de l'antre qui ne dit moi et qcf on ne Toit plus... Celui qui n'a rien sur la tète et qui marcbe dans de gros sabots... où est-il cadiéf
— Pour or ni pour argent, nous n'irons au pont da Parjure avec des compagnons pareils!
Au pied du talus, la jeune et francbe toîx d'Yvon répondit :
— Si c'est moi qui tous gêne, mes bonnes gêna, pour continutt* Totre route, n'ayez point souci* Je n'ai s^ement pas la piécette de cuivre qu'il ûuut, pour payer mon entrée en votre compagnie ; ainsi ne TOUS occupez point de moi...
— La redevance est pour les pauvres de Noùre- Dame, interrompit le moine, on ne l'eiige point de ceux qui ne la veulent ou ne la peuvent donner.
— Et mieux vaudrait encore payer pour ce quidam, ajouta maître Arsabiau, que de le laisser derrière se» à rôder comme un loup.
— U a pourtant un bel habit battant neuf! fit observer le matelot
— Et bon visage de vivant sous ses cheveux boudés, dit une iaucheuse. il est joli tout plein I
— Outre qu'il est mon compagnon, ajouta fièrement Goicm, noble homme de même que moi, et que je ne le laisserai point dans l'embarras, faute d'une piécette.
Mais Yvon dit encore dans l'ombre de l'encoignure qu'il avait trouvée pour s'abriter assez bien contre la neige et le vent :
LA BSLU-ATOILB 47
— Je rends grâces à tous ceux qui me veulent rendre service, mais tous n'avez pas besoin de moi, mes bons amis, «t je n'ai pas besoin de tous. Je trouTcrai mon l^ita tout seul, et mon salut.
— Je vous dis qu'il est de l'auberge 1 s'écria le marckand Arsabiau, du fond de sa carriole.
<— Alors qu'il dise comment on entre ches lui! riposta le florin. Les graii» de mer, ça ma connaît, mais €ekii*ci a la rage t
£td'aBties:
— Voyons! prenons un parti I
— Depms que le monde est monde» on ne vit pareil ouragan! Nous sommes nombreux, nous avons des armes. Exigeons l'entrée de l'anber^e. C'est encore le plus sûr.
— £t pourquoi ne pas demander f entrée au lieu de l'exiger? interrogea le prêtre de sa bonne voix paisible.
Il lui fut répondu par ceux qui battaient la semelle dans la neige :
— Vous ne savez donc pas ee qu'est maintenant l'anbei^ de la Belle-Étoile?
— Pas plus ce qu'elle est maintenant que ce qu'elle ÛU autrefois, mes bonnes gens, répondit le prêtre; c'est la première fois que |e viens en ce pays qui a ses désagrém«its comme tcrns les pays, mais je sais qu'an chrétien ne doit jamais prendre de force ce qu'il peut solliciter au nom de la charité.
U y eut des rires à ce mot, malgré le triste état où se trouvait la caravane; mais du fond de sa guérite Yvon dit :
48 LA belle-Atoilb
— C'est bien parlé, mon père, et je suis de TOtre avis.
— Allons, allons! ordonna le moine, voilà bien des Passées que j'accompagne, mais au grand jamais je n'en vis de si bavarde I Messire prêtre, puisque vous l'ignorez, la maison que voilà donnait autrefois l'hospitalité pour de l'argent. Il y avait une bonne échelle de frêne qui montait les gens de pied du fond de la route à la porte du bas. Mais la porte du bas est murée, il n'y a plus d'échelle, et les quatre frères Mahaut qui tenaient Tauberge ont disparu.
— Assassinés, dit une paysanne; que leur âme soit sauvée! On ne les a jamais revus...
— Depuis la nuit, ajouta une autre, où le beau manoir de Concoret fut pillé, brûlé et ses maîtres égorgés excepté la pauvre petite demoiselle, dont on ji'a point retrouvé le mignon corps.
— Et qui a fait cela? demanda le prêtre.
— Les Faux-Ermites.
•— Ou les Moignos.
— A moins que ce ne soient les uns et les autres.
— Tout comme pour les pauvres Mahaut!...
^ A moins que les pauvres Mahaut n'aient travaillé avec Moignos et Faux-Ermites, on ne sait pas.
— Et combien y a-t-il de temps qu'on a brûlé ce beau manoir de Concoret? demanda encore le prêtre.
— Huit jours, aujourd'hui.
•— Et la haute justice de l'abbaye de Paimpont n'a-t-elle point d'archers pour faire la garde I s'écria Goïon indigné.
LA BBLLE-iTOILS 49
-^ Jeune homme, repartit séYèrement le moine, jugez ce que tous connaissez, et ne parlez point du reste. L'abbaye a beaucoup d'ouTrage et fait son ouvrage du mieux qu'elle peut. Entre les Faux-Ermites et les Moignos, il faut compter au moins cinq cents mal- Youlants dans la forêt de Brécilian.
— Pitié de nous! dit maître Arsabiau, alors que erons^nous, à trente que nous sommes, en comptant
les inutiles, contre une armée semblable, s'il y a, comme on le dit, embuscade, à ce mauvais lieu de la Font-Bouillant?
— Fait exprès pour tenir l'affût à la chasse des hommes! ajouta un second marchand.
— Et qui doit, à l'heure qu'il est, dit le troisième, avoir dans sa rigole, au moins deux pieds de neige fondue!
— Par tous les saints! crièrent ensemble cinq ou six voix, mieux vaudrait encore tàter de la Belle- Étoile! Si elle est vide, on s'y installera comme on pourra...
— Elle n'est pas vide dit le moine : chrétiens, croyez-moi, partons!
— Si elle est pleine, tant mieux... continuèrent les opposants.
— Elle n'est pas pleine! interrompit encore le moine, dont la voix avait un singulier accent : dame Gofe y reste seule avec sa compagnie.
— - Qu'est-ce que c'est que dame Goto?
— La mère des quatre Mahaut.
— Et sa compagnie?
50 LA BEIXE-ÉTOILE
— Voiramus.
— Et qa'«fit-c6 que c'est que Voiraiiiiis?
JEie moine se signa et répondit :
— Qui peut se vanter de connaître tous les noms deSatanI
Il y eut un tumulte^ les avis étaient décidément partagés :
— La Gote est une soreièMl dirent les uns«
— Du tout, point, dirent les autres. C'est une cabir retière.
— Une brigands I
— Une Jbrave commère qui loue de bons lits, et qui fait de bonne cuisine pour l'argent qu'on loi paye.
— Elle Ta au sabbat I
— Je Tai vue à la messe !
— La maison est un coupe-gorge I
«- La maison est la meilleure auberge du pays!
— Aimez-Tous mieux^ d'ailleurs, vous jeter dans ce grand piège à loup qui est entre la Font-BouiUant et le Parjure?
C'était une caravane bien embarrassée, et qui eut trouvé difficilement un lieu moins favorable pour tenir sa délibration.
Les autres grains qui avai^it sévi pendant le jour s'étaient déchaînés, puis apaisés dans l'espace de quelques minutes; mais celui-ci durait. Le vent sévissait de plus en plus violent, engouffi^ entre les deux talus comme dans un tuyau, et la neige se pré» cipitait par brassées.
hk BELLB-iTOlLB U
Qaoiqu'eUe fondît à mesore, mettant les pieds de chaeim dans nn bourbier glacé, tout à Tentoar die restait blanche, tant elle tombait abondamment Dès le débat) le marin avait pronostiqué que c'était la « mère des gibonléesy » destinée à € purger le temps » «^ selon lui, la danse devait durer toute la nuit.
Les marins s'y connaissent et disent toujours lavérite, à moins qu'ils ne se trompent : c'est tout ce qu'on peut demander aux pronostiqueurs.
On avait rompu les rangs, malgré les efforts dm moine à qui personne n'obéissait plus. On s'd^ritait tant bien que mal par groupes de cinq ou six, derrière les carrioles et derri^ la charrette à bœulik L'insubordination semblait avoir passé de Gatiche à la troupe entière : symbole frappant, car c'est toujours par l'âne que commencent les révolutions, qui sont l'orgueil de l'histoire I
Et comme le malheur amène inévitablement la dis^ corde, tout ce misérable peuple d'empêchés se querellait en pure perte, sans parvenir même à réchauffer ses pieds transis. lia avaient voyagé depuis le matin en assez bonne intelligence; mais maintenant il y avait ceux qui voulaient tâter de l'auberge, coûte que coûta, et qui racontaient la longue série des méfaits commis au pas de la Font-Bouillant. C'étaient en général ceux qui avaient du bien à perdre : les marchanda, les colporteurs et quelque gros paysan portant peut-être sur lui l'argent de la foire.
U y avait ensuite ceux qui partageaient l'avis du moine, et l'on pouvait ranger dans ce groupe les pe-
S2 LA BELLB-ETOILB
tites gens que rien ne chargeait, ni souci, ni monnaie, les trois faucheuses qui étaient de la forêt et qui sentaient déjà l'écurie, le prêtre qui ne portait rien, sinon sa bonne conscience, et deux ou trois cavaliers qui avaient précisément vidé leur boursicot pour acheter leurs montures au marché deTreffendel.
Enfin, il y avait, comme partout, la faction de l'âne, ne voulant ni ceci ni cela, les butés, les hargneux, les indécis, tous ceux qui mettent leur prudence à dire non, toujours et à ne rien faire.
Et chacun soutenait son opinion avec l'emportement que fait naître le froid aux pieds. Tout le monde éternuait, jusqu'aux bœufs. Si par malheur quelqu'un se convertissait, celui qui l'avait converti reprenait son opinion pour ne pas chômer de contredire. On disputait^ on maugréait, on accusait; la bourrique du procureur sonnait des fanfares désespérées, les femmes piaillaient, les hommes juraient, et, par-dessus ce concert, deux pauvres marmots qui faisaient leur premier voyage dans la charrette à' bœufs glapissaient des vagissements désespérés.
— Chrétiens, dit enfin le moine d'un ton résolu, je me suis chargé de vous conduire en la jolie ville de Ploêrmel, en face de la grand'porte du couvent des Frères-Barres, moyennant chacun le quart d'un denier nantais. Mon devoir est tel et non point autre. Donc je vais marcher en avant; ceux qui voudront me suivre me suivront, je mets les autres à la garde du bienheureux saint Goeznou, patron des voyageurs de nuit... En route I
LA BBLLE-ârOILB 53
Et, ce disant, il donna un si vertueux coup de son épieu ferré à travers la croupe de Gatiche, que l'anesse, perdant tout mauvais sentiment d'opposition, vira bord sur bord, et se mit à patauger franchement dans la neige.
LE CAS DE OONSCIEKOB DE GOÏON DE PLOEHENB
Le départ de Caticbe, du procureur laïque et du moine souleva une grande clameur. Les trois porteuses de faux se mirent en marche les premières pour suivre l'autorité : elles étaient tout près de chez elles. Puis Tint le rémouleur, puis deux cayaliers se détachèrent, puis la famille traînée par les bœufs, puis le marin qui dit:
•— Voilà le grain qui mollit, nous allons avoir an temps de demoiselle, sauf le cas où la bourrasque augmenterait, par hasard... Viens-tu, soldat?
11 s'appelait Paimpol, ce marin. Étant devenu pécheur sur ses vieux jours dans la rivière de Vannes, qui est la Petite mer, il s'acquit une légitime réputation comme prophète.
» Allez, malheureux, disaient les marchands, il y a là-bas à la Font-Bouillant les Faux-Ermites d'un côté de la coulée et les Moignos de l'autre : allez, allez à votre mort I
Lk BBIXB-iTOILB 5S
Quand il entendii cela, le maître de la charrette cessa de piquer ses bœu& qui s'axrètèreat avant d'aToir quitté tout à fait le raiig«
J'ai toujours enyié le sort des bœufs, ces bonnes grosses bètes à qui la nûUanoe Tient sans qu'elles s'en mêlent, par l'aiguillon. Seulement, éèa qa'on ceaiede kur mettre le flanc à Tif , elles se reposent Le marin qui ne les entendait plus venir, se retooma pour les appeler, et les deux cavaliers firent de même pour hâter la marche dn marin, car chacun de nous aime à être anivL Le i^émoulenr fit halte et les trois faucheuses rimitèrent.
*- Ohél cria le moine, qui s'arrêta aussi.
On juge si Catiche fit de même*
— . Ohél répétèrent les faucheuses.
Le rémouleur et Je marin dirent aussi ohél mais personne ne bougea plus. Seulement, ceux qui restaient et ceux qui avaient voulu s'en aller s'invectivaient à distance.
Ce que voyant, le moine dit au procureur laïque :
— Que pensez-vous de tout ceci, mon frère André? Je serais bien aise d'avoir votre avis.
Le procureur, content d'avoir été consulté par son supérieur, voulut montrer combien il en était digne et répondit nettement :
— Et vous, mon révérend père Cosme, qu'en pensez-vous?
Catiche bras/a, comme dit hardiment le patois de la haute Bretagne, et le moine, secouant la tète, répliqua :
— Il y a souYent beaucoup de raison dans les animaux, mon fipère. Votre âne n'a pas bonne idée de la Font-Bouillant, cette nuit.
— - Ni moi non plus, mon père.
— A tout prendre, cette vieille Gote n'a plus assez de dents pour dévorer toute une Passée, et qui sait si son démon Yoiramus n'est pas une attrape? Tout le monde dit que les frères Mahaut sont défunts ; en ce cas-là, il n'y a pas lieu beaucoup de craindre... Tournez Gatiche, mon frère, nous n'irons pas plus loin.
— Que vous disais-jel s'écriait en ce moment lema^ rin, ces grains-là n'ont jamais de durée. Voici le fond du temps qui se fend là-bas vers l'ouest ; je connais mon affaire : si ce nuage noir, à droite, n'a pas une autre bourrasque dans sa poche, nous sommes capables d'avoir une nuit d'été, et vous vous souviendrez que je vous l'ai prédit !
Au même instant, carrioles et cavaliers de l'autre parti se mettaient en branle, parce que le plus sage des marchands, maître Arsabiau après réflexion, avait dit :
— Au fait, ce moine sait son métier et il connaît le pays. S'il arrivait malheur derrière ces vieux murs revèches, nous regretterions d'avoir dédaigné ses avis. Voici une étoile au ciel, puis deux, puis cent... laissons-nous aller jusqu'à Plélan-le-Grand.
Et toute dissension semblait calmée sur la route comme au firmament, quand le grand parti qui avait levé l'étendard de la révolte pour faire halte vit sortir de l'ombre la longue tète de Catiche surmontée du
LA BELLBÉTOILB 57
bonnet rond du frère procureur et suivie de la haute prestance du moine, représentant l'autre grand parti qui voulait cheminer, coûte que coûte.
Le moine dit avec gravité :
— Chrétiens, ne croyez pas que ma manière de voir tourne à tous vents comme les girouettes. L'éclaircie semble faire naître en vous une trompeuse sécurité... Âuriez-vous vraiment l'intention de continuer Totre route?
— Boni s'écria maître Arsabiau, quand nous voulions rester, vous prétendiez cheminer...
— Y a-t-il donc du nouveau? demandèrent les autres.
— Il y a que nous aurions franchi peut-être le passage dangereux à la faveur de l'ouragan, mes frères.
— Mais vous disiez tout à l'heure...
— Il y a, reprit le père Gosme qui avait la voix forte et l'argumentation facile, que les animaux féroces eux-mêmes cessent d'être nuisibles au milieu des grabdes convulsions de la naturel Je comptais làdessus; mais maintenant que le vent tombe, que le ciel est bleu et que la neige fondue a changé le creux de la route en torrent, les loups à deux pattes de la forêt doivent aiguiser leurs dents... Écoutez!
Un son de corne qui paraissait venir de loin arriva, porté sur les ailes du vent d'ouest qui soufQait maintenant en brise molle.
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-on.
— Ne l'avez-vous pas entendu déjà? fit le moine au lieu de répondre.
sa LA BILUE-ÈTOILS
Personne ne dit non. Nous nous souyenons en effet de l'appel enyoyé par dame Gote, de l'autre côté delà Belle-Étoile, au moment où la petite Armelle Ini signalait l'approche de la Passée.
La caraTane avait onï cet appel naguère en arritant 4U sommet de la côte. Chacun s'en soorenait bien, quoiqu'on n'eût prêté à ce fait qu'une attention médiocre à cause du restant de jour qui éclafrait encore l'horizon. Le soleil est la bravoure du commun des hommes.
On se souvenait bien aussi de la réponse plus Idntaîne qui avait été faite à cet appel dans la direction de la forêt. Mais à présent que la nuit était venue et qu'on avait déjà goûté à la terreur, cette chose, si insignifiante tout à l'heure, mettait un frisson sous la peau de chacun.
— En somme, qu'est-ce que c'est?
D'une voix un peu contenue, et il faut cela pour faire impression, mais nette et précise, le moine, cette fois, répondit ce qui était d'ailleurs la vérité :
— Le premier son de trompe a dit à quelqu'un (aî-je besoin de m'explîquer davantage?) «Tenez-vous prêts, Toici les voyageurs I »
Il y eut un silence; le père Cosme poursuivit sans qu'on l'interrogeât de nouveau :
— Le second son de trompe a répondu de là-bas : « Nous sommes prêts, nous attendons les voyageurs. »
— Et le troisième?
— Le troisième est à son tour une question, n de-
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fliande» car les coquins de là-bas s'impatientent : « Eh bien, où sont donc passés les iroyageiursT »
— On n'a pas répondu . •«
— On Ta répondrai soyez tranquilles 1
Il n'avait pas encore acheyé que de... mais en vérité, personne n'aurait su dire où le son se produisait. C'était quelque part, aux environs, très-près mèmey dans la torre ou dans l'air.
Les uns l'entendirent sous leurs pieds, les autres audessus de leurs tètes; ceux-ci à droite de la route et œox-là à gauche, mais tout le monde l'entendit et le même firésdssement passa dans tontes les veines.
Il y eut trois mots de trompe, distancés largement ^ solfiés selon les intervalles natures du plain-chant : ut, ré, mi, pour employer les dén<»BinatioDS inventées fkar Guido d'Arezzo un siècle en çà.
— Qui trompette ainsi ? demanda tout le monde à la f ds.
— Dieu le sait! répliqua solennell^nent le moine : -vous attendiez la réponse, la voici.
-* Et que signifie-t-elle, la réponse 7
•^ Cela, je peux vous le dire. Il y a trois mots qui font trds phrases. Ck>mptez sur vos doigts. La première répond à ceux qui ont interrogé : « Les voyageurs sont à la Bdle-Étoik. » La seconde : « Us hésitent à continua leur chemin. » La troisième : « Gardez votre affût et patience, le diable cimseiilera bi^i anx paovres gens d'aller vers vous, à leur malheur. 9
Paimpol le marin se signa et dit :
60 LA BBLLB-ÂTOILB
» J'ai connu un faquin de Leyantin qui savait expliquer ce que chantent les merles, mais quelqu'un pour savoir si bien que vous la langue des comets-à-bouquin, je n'en ai encore jamais.rencontré, mon père... Et d'où pensez-Tous que cela nous vienne?
— Je vous l'ai dit, je n'en sais rien.
» Pour la réponse, bon, mais pour la demande?
— La demande nous venait du pas de la Font- Bouillant, où est raffut de nos assassins.
Ainsi parla le moine.
Il faut à l'homme une opinion. Chacun de nous plaide éternellement une cause, mais ils sont rares ceux qui plaident longtemps la même cause. Si vous êtes curieux de savoir pourquoi le bon père Gosme de l'abbaye de Paimpont prenait tant de peine pour persuader à son troupeau d'un jour qu'il était opportun de rester, nous vous rappellerons qu'il avait fait de son mieux pour contraindre ce même troupeau à psùiir. Des raisons ? il n'en manquait pas : est-ce que personne jamais en manque?
Il n'y a que Catiche pour garder fidèlement sa manière de voir, et encore une touffe de chardons l'en fait changer, parce que le chardon est la raison de l'âne.
. Le danger de s'arrêter en route était sérieux, vous allez bien le voir, le danger d'aller de l'avant ne l'était pas moins, vous en aurez la preuve. C'est chose terrible que je vais dire : en dehors de la Vérité même, avec un grand V, qui s'appelle Dieu tout uniment, il y a toujours dans nos petites affaires une somme de
LA BSLLE-ÉTOILB 6f
pcmr qui est bien près de contrebalancer la somme du contre^ et j'ai souvent reconnu, voyant les hommes éloquents changer de peau comme les chenilles et constatant avec admiration que tout en changeant de peau ils gardent intacte au senrice du noir l'éloquence qu'ils déployaient naguère en faveur du blanc, j'ai souvent reconnu, dis-je, que le fondement des opinions humaines est ferme et rivé dans le roc. lia nom égoïsme, c'est-à-dire vanité, et il est d'acier; mais l'opinion, ce chiffon, vire autour. C'est le pivot et la girouette.
Je confesserai mon erreur si vous me trouvez un homme, un seul qui, en dehors de la Vérité qui seule est immuable, n'ait pas mis en sa vie, au moins une fois, le feu à son opinion d'hier pour chauffer son opinion d'aujourd'hui.
Le père Cosme, de l'abbaye-paroisse dePaimpont, ne se trompait ni ne mentait; seulement, il était éloquent, et son opinion avait fait demi-tour sur son pivot. Les girouettes valent oracles pour les sages; tout le troupeau suivit le père Cosme, excepté pourtant le pauvre prêtre qui avait pris de l'avance en récitant sa longue patenôtre dont les grains d'ébène s'enfilaient à une chaînette de laiton.
L'imprudent ne s'était même pas dérangé quand le moine avait viré au vent^
Il se peut que ce bon prêtre n'eût rien entendu, puisqu'il allait paisiblement son chemin du même pas, croyant peut-être que ses compagnons le suivaient et continuant d'égrener les perles de sa prière.
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Toujours priant, il arriva au bout de peu de temps, car ce n'était pas loin, à ce terrible endroit dont nous avons parlé déjà si souvent et où se passera une des flcènes violentes de notre histoire. Le ciel s'éclaircissait rapidement et les derniers nuages de la bourrasque roulaient derrière lui vers l'orient. Il aurait pu voir aux rayons de la lune qui montait, le sombre paysage d'alentour, disposé, comme l'avait dit maître Ârsabiau, « tout exprès pour une embuscade; » mais il ne remarqua ni les deux rampes encaissées, ni les "neux chênes tordus qui enchevêtraient leurs rameaux au-dessus de la route, en deçà et au delà du pont de bois.
Le bon prêtre ne vit rien de ces choses au dehors parce qu'il regardait au dedans de lui-même.
Une fois, c'était au moment où la route élargie retrouvait l'espace et l'air, il crut entendre derrière les haies un chuchotement auquel répondaient des rires étouffés. Il suspendit un instant sa prière comme on fait une corne à la page d'un livre, et regarda tout autour de lui en se reprochant sa distraction.
C'était la campagne : la forêt d'un côté, la lande de l'autre, un cours d'eau qui grondait quelque part, invisible, et des échappées de lune rayant le sombre dessous de la futaie.
Le bon prêtre ne trouva rien d'extraordinaire en ces choses. Ce qui l'étonna, ce fut de n'apercevoir aucun de ses compagnons ni par devant ni par derrière. Il se dit : « J'aurai marché trop vite, ils vont me rejoindre. »
Et il reprit son oraison au point où il l'avait inter*
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rompue, — et il arriTa ainsi de bonne heure au bourg de Plélan, sans même saToir qu'il avait passé au plein traTers de la plus abominable bande d'assassins qui fut alors dans la vieille Bretagne, pourtant si bien fournie d'égorgeurs.
Mais Toici beaucoup de temps que nous avons perdu de Tue nos deux premiers amis Golon de Ploëmené et Yyou Hélory. On a dû se demander pourquoi Golon, surtout, jeune homme d'importance et ne détestant pas à se mettre en avant, n'avait point fourni signe de vie dans les derniers débats qui avaient divisé la Passée. Ayant donné son quart de dernier nantais comme tout le monde, il avait le droit de manifester son opinion.
C'était justement ce qui lui manquait : une opinion. Âa concours et parmi toutes ces bonnes gens embarrassés, notre ami Ploëmené aurait peut-être obtenu la première prime. Il s'était rapproché dTvon pour se coller à la rampe auprès de lui pendant la bourrasque, et au bout de quelques instants, les soupirs qui sortaient de sa poitrine devinrent si bruyants, que son compagnon lui demanda comme une bonne âme qull éUit :
— Qu'as-tu, GoïonT Es-tu malade?
— Ahl répondit le pauvre écuyer de noblesse' qui enfila deux on trois jurons bout à bout, et des bons, pour être sûr de n'en point manquer : je voudrais bien à'étre que malade I
— Tu n'es pourtant pas encore mort, je suppose?
— Guère ne s'en fauti J'ai idée que je ne reverrai
plus jamais le clocher de notre chère paroisse du Minihy qui n'a plus de coq par ma faute et pour mon malheur!
— Il y en a^ait un si beau de mon temps! s'écria Yvon : Taurais-tu volé, Goïon, par hasard?
— Volé! tu me traites trop durement, Hélory; tu m'as déjà accusé d'être un poltron, et le diable sait bien que j'ai du courage autant qu'homme qui vive, quand mes remords me laissent en repos.
^ Tu as donc commis de bien grosses vilenies? Goïon de Ploêmené tira du fond de sa poitrine un véritable gémissement.
— Écoute, Yvon, mon meilleur compagnon, dit-il, car tu te souviens bien que tu ne pouvais pas te passer de moi au temps jadis, et c'est un peu l'effet que je produis sur tout le monde à cause de mon agréable caractère, quand je ne suis pas tourmenté par mes remords. Je n'ai pas oublié que tu avais toujours quelque bon tour dans ton sac, autrefois. J'avais, certes, beaucoup plus d'esprit que toi, au fond, mais je jurais déjà comme cela devrait être permis à un jeune héritier de maison qui n'a pas à se morigéner lui-même comme il convient aux pauvres hères, en sorte que les saints faisaient toujours la sourde oreille à mes oraisons, et c'était toi qui me tirais d'affaire.
— En te rappelant cela, GoTon, dit Hélory , tu prouves un bon cœur.
— Seulement, continua Ploêmené, alors, comme aujourd'hui, tu avais l'air de te moquer de moi, et je n'aime pas la raillerie.
— Personne ne Taime, Golon : que me \eux-taT
— Je yeux que tu me tires d'affaire aujourd'hui comme jadis, Hélory, mon cher compagnon. Je suis riche... c'est-à-dire, non, de par les péchés d'un million de Sarrasins I je suis pauvre... ]ou plutôt, car je ne Youdrais pas mentir à cette heure où je cours si grand risque de ma vie... enfin, voilà : si tu me rends service, je suis capable de te donner deux et même trois sous d'or à la croisette, qu'on nomme aussi florins, ducats ou besans; connaissez-vous cette monnaie-là à Paris? Elle Taut gros.
— Et tu as beaucoup de cette monnaie-là, toi, Ooion?
L'écuyer se recula brusquement.
— Si tu avais, grommela-t-il, la méchante idée de me dépouiller, tu verrais à tes dépens que je suis un des plus redoutables hommes d'épée qui soient en[Bretagnel
Yvon se mit à rire. C'était l'instant où la caravane se divisait en deux factions, dont l'une suivait le père Cosme pour affronter les dangers du pas de la Font-Bouillant et dont l'autre. Inspirée par maître Ârsabiau, voulait tenter l'aventure de la Belle- Étoile.
— Avec quelle troupe vas-tu aller, toi? demanda Goion.
— Je ne vais aller, répondit Hélory, ni avec l'une ni avec l'autre.
— Alors, tu as ton idée, j'en' étais sûri Et d'abord, pourquoi t'es-tu mis à l'écart dans ce coin?
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^ Pour aToir un peu moiiis de renX et on peu moins de neige.
— A d'autres I On ne m'en passe pas! Tu f es mis • là pour écouter h traTers la terre et tu sais déjà ce qm se complote dans les eares de la maison maudite.
— Non, sur mon honneur!... Toulutdire YTon.
— Bon, bon! ceux qui reyiennent de Paris ne sont pas embarrassés pour employer des maléfices. Moi je le éàs que, si les frères Mahaut, morts ou vivants, frappent de la fausse monnaie dans les souterrains de la Belle-Étoile qui Tont, dit-on, jusqu'au bourg de Gaêl en passant sous le monastère de Paimpont et qui se peuvent noyer de bout en bout, dès qu'on le ▼eut en disant seulement : « BarentinI Barentint Kon-Kored, le lézard et les trois mouches! n nous ne sommes pas chargés d'y Toir!
Il lâcha ici un juron si gras et si gros, qu'Hélory lui mit la main sur la bouche :
— Veux-tu m'étouffer pour me dérdiser après ! sTécria Goïon qui tira son épée : Tète et sang ! as-tu espéré que je me laisserais faire?...
Mais remettant tout à coup sa grande épée* sous sa chape, il se laissa glisser à genoux sans mauTÛse honte et prit à brassée les deux jarrets dTron pour l'implorer avec des sanglots plein la voix, disant :
— J'ai besoin de quelqu'un qui me conduise et me discipline. Je te choisis pour cela, écoute! Je suis aussi un trop grand pécheur, ça passe la permission ! J'avais promis, au lit de mort de la pauvre bonne femme ma
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mèfe et au chevet d'agonie de mon respecté père, nonsenlement de ne plasjarer, qne Satan me grille! mais encore de ne plus boire. Et quand le coq de la paroisse du Minihy tomba du clocher, un jour que j'ayais fiiit ripaille avec un Normand, et que j'avais dit du mal de lui, s'entend du coq, l'appelant rieille poule parce qu'il marquait la. pluie au lieu du beau temps que je Toolais (c'était pour les semées de mars), je promis d'en monter un autre à sa place qui aurait une qneae d'argent et une crête dorée... Ah ! mort de moi ! ce n'est pas la générosité qui me manque, du tout point, il faut être juste, c'est la mémoire. Je n'ai pas monté le coq, pas plus qne je n'ai donné la balustre de cuivre que j'avais promise à l'auto pour le cas où mon oncle du bourg de Bréal viendrait à trépasser en me faisant héritier unique, pas plus que je n'ai cessé de boire et de jouer, pas plus que je n'ai pris la route de la Terre-Sainte, quoique j'aie la croix promise dans ma poche au lieu de l'avoir à l'épaule, depuis la dernière prèchée que le roi Louis de France fit fiiire en Basse-Bretagne et qui a mis notre riche- Duc achevai avec ses cousins d'Avaugour et de Goello f Et Mauny et Glisson, et du Chastel, et Qoulainel Et notre seigneur à nous deux Pierre de Rostrenen, et Tonquèdec, et Loyans, et Buxeuil et Kergorlay, et madame Ut duchesse de Bretagne, et son fils le comte de Richement, vassal de l'Anglais que Dieu maudisse!... Voyons, Hélory, sois raisonnable : Avec tous ces braves seigneurs et ,tant d'autres, n'y en avait4l pas assez comme cela sans moi à Jérusalem?
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— Mon pauvre Goïon, dit Yvon pendant que l'autre reprenait lialeine, tu as un rude compte avec le ciel I
— Penses-tu que tout cela soit vraiment registre làhaut, mon bon camarade? Et j'ai encore promis d'aller voir madame Sainte- Anne d'Auray, devers Vannes... et je ne sais plus combien de messes chantées pour les pauvres bonnes gens, que j'aimais tant! Et quand il y aurait là vingt mille pannerées de diables, fin fond de l'enfer! j'en promets encore douze de plus à l'heure qu'il est, pour faire enrager le démon, et même vingtquatre! et d'aller nu-pieds à Notre-Dame de Larmor et de mettre un rubis gros comme le petit doigt dans le bec du coq que je monterai...
— Mieux vaudrait accomplir tes anciens vœux, risqua Yvon.
— Vingt charretées de diables! tu dis bien, et je te crois de bon conseil, Hélory, mon frère. Mais l'un n'empêche pas l'autre. Voici donc mon cas, dont je te prie bien d'avoir pitié dans tes prières : me trouvant en retard pour tout ce que j'ai promis, quand vient le soir, j'ai la conscience si grosse qu'elle est au plein de mon estomac. Papa et maman, les chères bonnes gens, ne reviendront pas me tirer par les pieds, c'est sûr, ils m'aimaient trop bien; mais le coq, et la balustrade et le reste... Alors donc, j'ai été au bourg de Bréal, la semaine passée, recueillir l'héritage de mon oncle Jouan Danet de la Villebourde, qui prêtait son argent à ceux qui lui fournissaient des gages... Veux- tu me jurer que tu me garderas le secret?
— Je ne jure jamais, dit Yvon.
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— Ni moi non plus, Satan et ses cornes! à dater de ce soir! s'écria Ploêmené qui leva ses deux mains jointes vers le ciel dans un élan de sincère ferveur : que je sois retourné sur le gril à coups de fourches dans le fin fond de Tenfer, s'il m'arrive à l'avenir de jurer ou de commettre la moindre des fautes : j'entends même un péché véniel I Et en tout cas, que tu promettes la discrétion ou non, il faut bien que tu saches mon secret pour me rendre service. Écoute, et sois damné double et triple, si tu me trahis : Je porte une ceinture autour du corps qui ne me gène point, quoiqu'elle soit lourde, car elle contient les sept mille sous d'or de la succession de mon oncle Jouan Danet de la Villebourde.
— Sept mille sous d'or I répéta Yvon stupéfait, mais c'est une énorme somme!
— Pas tant, pas tant que tu crois, mon fils, riposta Goîon, car j'ai beaucoup de charges. Avec lesdits pauvres sous d'or, je compte bien payer mes messes chantées, ma balustre de cuivre, mon pèlerinage de Sainte-Anne, mes équipages pour aller en Terre- Sainte et le coq de notre clocher ayant le rubis dans son bec. Juge si j'ai peur de la perdre, cette ceinture qui va acquitter d'un coup toutes mes dettes et blanchir ma conscience! Or je me trouve embarrassé entre cette auberge de perdition qui bat, dit-on, de la fausse monnaie, sans parler des spectres qui y reviennent, et le passage de la FontrBouillant où les Moignos et malins Ermites sont à l'affût, j'en suis sûr comme si je les voyais. Moitié de la caravane veut rester à l'au-
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berge^ autant dire chez Satan, moitié veut descendre^ au ravin, autant dire en enfer ; toi, mon bien aimé compagnon (si tu savais comme je f aimel) tu prétendsn'aller ni avec les uns ni avec les autres : tu as donc un troisième trou par où passer?
— Je n'ai pas dit cela, répliqua Yvon.
— Parions net, camarade, je ne demande rien pourrien. Ce n'est pas deux ou trois besans d'or que je te promets si tu me sauves, c'est vingt belles pièce» larges et brillantes dont une seule couvrirait le creux de ta mûn !
Yvon se mit à rire.
— Si tu me tiens parole aussi bien qu'à ton père, à ta mère, à Dieu et aux saints... commença-t-îl.
Golon l'interrompit pour défiler une litanie d'effroyables serments, et comme Yvon riait toijgours, il se releva tout droit devant lui et lui dit :
— • Dégraffe ta cotte, si tu veux un gagel Des ceintures comme la mienne se bouclent sous la chemise et même ^on ferait bien de les abriter sous sa peaul
Disant cela, Ploêmené releva les pans de sa chape et fit mine de détacher son ceinturon en ajoutant :
T- Auras-tu confiance, mon vrai ami, si je te mets^ les besans de mon oncle autour du corps ?
En ce moment, un grand tumulte éclata sur la route où la caravane grouillait aux rayons de la lune qui montait majestueusement à l'horizon sans nuages.. Tout le monde criait à la fois :
— Dame Gote, nous voulons coucher chez vousl.
LÀ BELLB-iTOILS 7!
— Donnez-nous l'entrée de votre maison, dame Gote MahautI
— Dame Gote, dame Gote, dame Gote I
Et Paimpol le marin, monté tout debout sur la charrette, igouta :
— Bonne femme, nous sommes pressés, on payera ^Q qu'il faudra, mais ne nous faites pas attendre, sinon nous allons démolir votre vieux muri