‹ La belle-étoileChapitre 3 sur 9 · LE SIS6B · texte numérisé non relu

LE SIS6B

Une parfaite unanimité semblait régner maintenant dans les rangs de la Passée, toute ragaillardie par le retour du beau temps. La campagne, qui montrait à Tentour ses horizons élargis et tout brillants de clartés n'avait plus ce menaçant et mystérieux aspect qui assombrissait les âmes. Seule, la forêt restait noire et s'étendait comme un vaste voile, déployé vers le nord-ouest.

Aussi était-ce la forêt toute seule, maintenant, qui faisait peur.

Là était la nuit. Chacun se sentait frémir à l'idée de quitter le pays découvert et tout égayé par les regards argentés du ciel pour se plonger dans ces ténèbres mai hantées où la mort attendait peut-être, comme un grand loup, couché sous les ramées et qui guette patiemment sa proie. On sait les étranges sécurités qui prennent les irrésolus et les craintifs quand une fois la frayeur d'un danger les pousse à affronter une autre chance.

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Désormais, pour nos voyageurs, tous les périls étaient dans la forêt, et il n'y avait plus de périls que dans la forêt, pleine de trappes, de pièges et de guets-apens. Ils avaient froid, ils avaient faim, ils étaient las. Tout plaidait en faveur du gîte, n'importe lequel, qui s'offrait à eux sans délai et qui leur épargnait le mauvais bout de la route.

Les propos de mauvais augure qu'on avait tenus sur la Belle-Étoile étaient, sinon oubliés, du moins écartés. Le côté sinistre des choses disparaissait. On ne songeait plus à ces terribles souterrains dont chacun savait pourtant la légende, qui était à faire dresser les cheveux. Il importait peu que les frères Mahaut fus« sent vivants ou morts.

Et que pouvait faire cette vieille femme, si méchante qu'on la supposât, dame Gote, en face de vingt hommes résolus, pour ne compter ni les femmes ni les enfants ?

Il y avait d'ailleurs un moyen qui est très-vieux, mais qui réussit encore assez souvent, c'était de faire peur soi-même, puisqu'on n'était pas complètement rassuré.

Le moine avait dit : « Je veux savoir une bonne fois ce que cette maison a dans les entrailles. » C'était son droit doublement : d'abord parce que l'auberge Isolée s'élevait sur la terre de l'abbaye, ensuite parce que, chaque semaine, au moins deux fois, les fenêtres closes de cette demeure jetaient une menace en travers de sa route.

Il avait établi pour condition et par avance que les

voyageurs payeraient un juste prix pour leur nourriture et leur couchée, en laissant le surplus à l'aventure : car partout où pend une enseigne d'auberge, le libre accès est dû, selon la loi.

Et vraiment il n'y avait que le moine pour s'occuper de la loi. En ce moment la passée de Mordelles à Pioërmel subissait un accès d'exaltation, comme elle avait cédé un peu auparavant à une attaque de consternation découragée. Elle se sentait forte et maîtresse.

A supposer même que l'auberge eût son gardemanger complètement dégarni, la caravane ne pouvait manquer de provisions, puisque les mannes du moine et celles du procureur étaient pleines, et chacun entrevoyait à travers les murailles ce voluptueux rêve : de vastes cheminées bien bourrées de flambantes brindilles autour desquelles chaufferaient et sécheraient tous les souliers gelés et trempés.

On avait déjà posé un programme : après le souper, pour éviter l'ombre même d'une crainte, on coucherait les enfants et les femmes, si elles voulaient ; mais tout ce qui était valide resterait autour du foyer à écouter ces longues histoires de voleurs ou de revenants qui tiennent si bien les yeux ouverts, et chacun garderait ses armes en travers sur ses genoux.

Vous conviendrez qu'il n'y avait guère d'apparence qu'on fût attaqué dans de pareilles conditions.

Et puis une nuit est sitôt passée I

Aussi les cris allaient leur train au dehors, et les promesses, et les menaces.

TT« Dama Gote |

rr Holi I dame Qoion Ma)iftDl I

r- Personne ici ne ¥oii3 veut du mal et vous allas faire aTee poua une Fiobe soirée I

— On a (le quoi vous payer, la femme, dit la plus happée des fauebeiises, que ses eompagues Faspeetaient sous le nom de la Herbelonpe i j^ai vendu mes trois pnoutons à la fpiie de Treffendel,

VT- Ettendea vps vieilles oreilles, la mère, pouv ou!r les beauisouff nantais qui chantent dans ma pochette, ajouta un fermier.

-^ Je payerai comme les autres, promettait le rémouleur, et je repasserai vos tranche-lard par^dessus le marché.

«R Pâme Goton! ôoton Mahaut I

»-» Holà, dame Gote, hàtons-nous, s'il vous platti

Mais dame Goton ne répondait ni peu ni prou; aucun bruit ne se faisait derrière les volets fermés, auoune lueur ne se montrait à travers les fentes

Ce fut alors seulement queGoîon de Ploêmené etsep camarade Yvon eommencèrent à entendre le tapage qui les environnait. Le marin surtout hélait et se dQr menait, monté qu'il était sur la charrette de la famille déménageuse qui se trouvait arrêtée juste sous la grande fenêtre du milieu j avae lui le sQu4ard et le rémouleur faisaient chorus. Yton dit :

j^ Voici venir du nouveau. Éeoutops et regardons ce qui va se passer.

»<^ Je n'ai jamais vu en toute ma vie, répondit Goïon^ un homme moitié si brave ni si calme que toi.

Ta Tois que je m'abstiens de jurer pour te faire gloire comme à mon bienfaiteur, à mon sauveur, car j'espère bien que tU seras tout cela pour mot, mais je n'écouterai, je ne regarderai que si tu consens à prendre ma ceinture.

— Tu as donc grand'peur, mon pauvre Ploëmenéî

— Je suis brave tout juste comme les autres, et même un peu plus, quand je n'y vais que de ma peau, répondit Goïon; mais il me semble que cet or-là doit attirer à soi toutes les dagues coquines à deux lieues à la ronde I

— Et c'est pour cela que tu veux me passer ta ceinture?

— C'est parce que ton visage est resté le même depuis que le danger est autour de nous. Tu regardes toujours droit comme si nous étions encore à l'aise, toi et moi, quand nous nous ébattions, au temps de notre enfance, sous les vieux châtaigniers de ton avenue de Kermartin. Ton cœur doit être aussi assuré que tes yeux.

— C'est vrai, mais c'est à la condition peut-être que je n'aie à perdre ni mon bien ni le bien d'autrui.

Qoïon l'embrassa et lui dit :

— Hélory, j'ai confiance en toi.

Et il lui attacha lui-même le fameux ceinturon autour du corps, sous la cotte, rabattant avec soin par-dessus la cotardie et le surcot.

Un peu de gravité vint aux lèvres d'Yvon, qui pourtant ne perdit pas tout à fait son sourire.

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— Il ne m'est pas permis, dit-il, de repousser la prière d'un ami dans la peine. Qu'il soit donc fait sdon que tu le désires. Je défendrai ton bien comme s'il était mien et même un peu mieux, mais je te préviens d'une chose : si ton bien me gène pour accomplir un devoir de chrétien, je laisse ton bien et j'accomplis mon devoir.

Goïon n'eut pas le temps de répliquer. Le tumulte augmentait sur la route et le marin s'écriait en courroux :

— Par la peste d'Angleterre I vieille taupe, crois-tu que tu vas arrêter ici une pareille compagnie ! Deux braves gens de religion qui ont des vivres plein leurs paniers, des seigneurs du négoce roulant dont j'espère bien avoir quelque étrenne pour le mal que je me donne, et des colporteurs à leur aise qui comptent me payer à boire, j'en suis sûri Répondras-tu, oui ou non, pécore !

— Cela va se gâter, pensa tout haut Yvon.

— En voici un, repartit Goîon, que je ne connaissais pas, et toi ? Il a dit : Par la peste d'Angleterre I c'est sans doute un juron de marinier. Je m'en souviendrai pour le besoin. i

Paimpol le marin sauta en bas de la charrette.

— Aux cailloux! s'écria-t-il : arrochons les volets de la vieille diablesse pour l'éveiller si elle dort. Au cas où cela ne suffirait pas, nous monterons à l'abordage!

En un clin d'œil, le rémouleur, le soldat et une douzaine de voyageurs furent éparpillés, cherchant

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dans la neige fondue les pierres qui ne manquaient pas.

^ Une fois I taê^tu outrir T dit Paimpol, faisant les sommations à sa manière; ddut fois... méfle^toi, les suites te regardent, on s'en lave les mains !

-^ Évitez la violence, voulut dire le moine.

— Trois fois I cria le marin : un peu d'ensemble dans les mouvements, vous autres, pour l'honneur de tout le monde, et visez à la croisée du milieu, il y a plus de place I

Une grêle de pierres sonna aussitôt contre le volet désigné et les projectiles roulèrent aux pieds d'Yvon et de Ploêmené.

Bien tranquillement, Hélory quitta sa guérite et fit quelques pas en descendant la route pour se mettre hors d'atteinte. Golon le suivit, disant :

— Il serait peut-être bon de les aider pour avoir le droit d'entrer avec eux, car si nous restons tout seuls sur la route quand on leiir ouvrira...

— On ne leur ouvrira pas, interrompit Yvon; mais fais à ta guise, Ploêmené, mon ami, je me suis chargé de ton bien, non point de toi.

Il s'assit sur une souche, au bord du chemin, un peu au-dessous de la maison. Dans le regard que Qoïon lui jeta, il y avait bien déjà quelque défiance.

— Par la peste d'Angleterre t pensa^t-il, utilisant tout de suite son acquisition nouvelle, maintenant qu'il a mon argent, il ne tient pas beaucoup à garder ma compagnie I

Un profond silence avait succédé au tapage des

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pierres frappant contre le Tolet. La maison, à tous ceux qui la regardaient maintenant, semblait plus haute, plus morne et plus droit perchée.

On attendit quelques secondes pour Toir si la réponse viendrait. La réponse ne vint pas. Paimpol le matelot, qui décidément dirigeait les opérations du siège, commanda :

— Ramassez t et choisissez de plus grosses roches,, on va redoubler.

On obéit, mais avec beaucoup moins d'entrain cette fois que la première. Les femmes commençaient à chuchoter. Les négociants tenaient conseil. II y a lieu de croire que le charme d'une nuit passée derrière cette muraille si obstinément muette leur apparaissait déjà moins vif, et, s'il faut dire toute la vérité, nous avouerons que le père Cosme, moine convaincu, mais non pas obstiné, se préparait sérieusement à soutenir avec beaucoup de force son avant-dernière opinion qu'il allait reprendre.

— Y êtes vous? demanda Paimpol à ses troupes.

— Nous y sommes, fut-il répondu avec un reste d'entrain, car les hommes d'action sont toujours les plus longs à se décourager, et quand il s'agit de rendre une ville assiégée, ce sont généralement ceux qui ont bien vécu, sans rien faire de leurs dix doigts, qui parlent les premiers de fatigues excessives et d'intolérables souffrances.

— Avant de casser les planches, reprit encore Paimpol, mettons tous les torts du côté de la vieille sorcière... GotonMahaut, chevaucheuse de manche à

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balai, on te demande une dernière fois poliment si tu veux descendre ton échelle : une fois, tu m'entends bien, sans plus ; après on va démolir... La paix, tous autres I

Cette dernière recommandation était surperflue. Un religieux silence attendait la réponse de dame Gote, qui ne vint pas plus cette fois que l'autre.

• — Diablesse 1 dit Paîmpol, c'est toi qui l'as voulu !...

Il s'arrêta parce que Y von Hélory prononça tout bas :

— Écoutez I

Un bruit sourd se faisait à l'intérieur de la maison. En même temps la trompe qui', tout à l'heure, avait déjà sonné quelque part, dans tair, envoya une plainte prolongée.

Et comme si cette note lugubre eût éveillé de toutes parts des échos lointains, mais plus sonores qu'ellemême, d'autres sons de trompe traversèrent la nuit, non plus venant d'aval dans la direction de Touest, mais tombant d'amont, vers la route parcourue.

On put compter trois ou quatre de ces beuglées qui arrivaient Tune après l'autre.

Les faucheuses tombèrent à genoux et tous les paysans se mirent à trembler.

— C'est la chasse du Grand-Huant, dit la Herbelonne; que saint Guénolé ait pitié de nous, notre dernière heure est arrivée !

— Ne serait-il point l'heure de mener mon pauvre argent un peu plus loin ? demanda Goïon à l'oreille d'Yvon : voilà une vilaine aventure !

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Yvon répondit :

— C'est un curieux pays, et j'aimerais savoir ce que c'est que ce Grand-Huant qui mène la chasse.

— • Satan et ses cornes ! soupira le pauvre écuyer de noblesse, faut-il avoir la manie de jur/^r pour tenter l'enfer en un pareil moment ! Si Dieu me sauve, je promets bien de me corriger... Ahl si mes pauvres besans étalent à toi, tu ne t'occuperais pas de la chasse du Grand-Huant, Hélory, mauvais cœuri

Justement Paimpol, le matelot, qui était seul dans toute la troupe pour ne point être épouvanté, disait à ce même moment :

— Qui est ce Grand-Huant et à quoi fait- il la chasse?

Tout ce qui tenait à la forêt, paysans et paysannes, répondit d'une seule voix gémissante :

— Pour demander ce que c'est que le Grand-Huant de Brecilian, ne faut point avoir d'esprit : c'est le défunt seigneur de Trudo, Thélouêt et Trédéal, c'est monsieur Tanguy le Héri, qui jurait sans nécessité, le matin, le soir et toujours, par quoi il est condamné par juste jugement à courir un cerf trépassé, les nuits de malheur, jusqu'à la fin du monde, sans jamais le forcer,

— Mais le bruit ne vient pas de la forêt.

— Ah I c'est que le Grand-Huant ne se gêne pas pour chevaucher en plaine I

— On n'entend point l'aboi if^. sa meute...

— Si vous l'entendiez, dit la Herbelonne, c'est que ce serait la propre minute de votre mort I

— Eh bien, fit Paimpol en brandissant la grosse pierre qu'il avait ramassée, je ne voudrais pas être à la place du Grand-Huant, car un cerf décédé doit être maigre viande, et encore, comment votre homme pourrait-il en goûter, puisqu'il est défunt lui-même ?

Bonne ou mauvaise, cette plaisanterie n'égaya personne. Les marchands roulants groupés avec les colporteurs, comme fait parfois le grand commerce quand il croit avoir besoin du petit, sentaient grossir leurs inquiétudes et répétaient sur tous les tons cette question qui ne trouvait point de réponse: «Comment allons nous sortir de là? »

Paysans et paysannes, se laissant aller à leurs superstitieuses terreurs, écoutaient dans le silence qui maintenant régnait, la multitude des bruits que leur imagination enfantait.

Le moine, de son côté, consolidait sa nouvelle opinion, bâtie à chaux et à sable, comme toutes les autres opinions qu'il avait eues et qu'il devait avoir, disant au procureur laïque :

— J'étais dans le vrai dès l'abord, je fus dans le vrai ensuite, et présentement je suis derechef dans le vrai, en voulant 1° suivre notre route, 2» faire escale à la Belle-Étoile, 3"...

— Avez-vous confiance en Catiche? demanda brusquement le procureur.

Le père Cosme, un peu interloqué, répondit :

— C'est une bête qui a son mérite ; mais ce n'est qu'une bête, après tout, et vous me permettrez d'avoir plus de foi en mes propres lumières...

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— Eh bien, fit le procureur laïque, vous ayez tort. Voilà deux ans que je vis avec Gatiche, et je n'ai jamais trouvé dans le monastère quelqu'un de si bon conseil que Gatiche.

— Vous perdez le respect, bon homme I dit le moine. C'est le signe des temps que cette propension des basses classes à mépriser la parole des gens de savoir, pour ouïr le conseil des ânes... Et que vous chante Catiche à cette heure, s'il vous plaît ?

— Gatiche, répondit sèchement le laïque, ne croit pas au Grand-Huant et s'inquiète peu des diableries. Elle a ga^é froid aux pieds pendant que votre Révérence pensait tantôt chèvre, tantôt chou ; elle craint d'avoir le rhume. Elle dit que notre position n'est pas bonne, maintenant que l'heure a marché et que chacun dans la campagne est rentré chez soi, excepté les Moignos et les Ermites du diable...

— Ne dit-elle que cela, mon frère ?

-*- Si fait, mon père. Quand Gatiche a commencé, ce n'est pas pour bouder à mi-chemin. Elle dit que vous avez donné le temps aux méchants drôles qui vous attendaient à la Font-Bouillant, de s'égailler sur la lande et que vous avez maintenant les Faux-Ermites derrière vous, sur la route de Rennes, comme vous les avez devant vous sur le chemin de Plélan-le-Grand.

— Je crains bien qu'elle n'ait raison, Gatiche... mais alors que conclut-elle ?

— Elle conclut qu'il faut se réchauffer les pieds, manger un morceau, boire une tasse et faire un somme.

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— A l'auberge de la Belle-Étoile ?

— Nenni point I

— Où donc?

— A la bonne abbaye-paroisse dePaimpont-la-Forêt qui ressortit de Tabbaye de Saint-Méen de Gaêl, en révêché de Saint-Malo, sous la protection du Riche- Duc et le patronage du seigneur de Loudéac ; ladite abbaye à laquelle, vous et moi, nous ayons le bonheur d'appartenir, est tout au plus à une demi-lieue d'ici par la traverse...

— En pleine forêt I objecta le moine.

— Catiche affirme que c'est tant mieux, répliqua le procureur; elle dit que l'armée entière des Faux-Frères nous cerné par devant et par derrière, sur la route, et qu'en nous jetant à gauche brusquement, au tournant de la Haute-Futaie, nous serons sous bois avant qu'ils aient deviné notre manœuvre, car il est sans exemple que la passée ait jamais abandonné le grand chemin, et, quand une chose n'est jamais arrivée, les Faux- Frères, comme les autres, pensent qu'elle n'arrivera jamais. Nous serons donc au portail de l'abbaye, selon toute apparence, avant que nos voisins, les coquins de tout poil, aient quitté l'affût de la Font- Bouillant. Voilà le sentiment de Catiche.

Pendant qu'on faisait son éloge et qu'on exposait sa manière de voir, Catiche restait droite sur ses quatre pieds, la tète pendante et les oreilles aussi; elle ne témoignait aucun orgueil.

Les gens d'opinions solides et fortement arrêtées comme était le père Cosme résistent toujours à la pre-

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mière suggestion. Le moine secoua la tête et chercha ce qu'on pouvait bien objecter à l'avis de Gatiche ; il était pourtant sur le point de s'y rallier pour le sou* tenir ensuite dur comme fer et jusqu'à la mort, à moins d'accident nouveau, quand ce diable de Paimpol qui était, lui, entêté tout bonnement et sans prétention à la sagesse, s'avisa de reprendre sa besogne où il l'avait laissée.

Les sons de trompe se taisaient et le calme le plus profond régnait autour de la Belle-Etoile ; néanmoins, quand le brave matelot voulut reformer son armée, il ne trouva autour de lui que des soldats démissionnaires. La peur du Grand-Huant paralysait tous les gens du pays et les marchands avaient trop haute idée de leur importance pour mettre la main à la pâte.

Seuls le soldat et le rémouleur restaient auprès de Paimpol, qui leur dit :

— A nous trois, mes compagnons, puisque les autres n'en veulent plus ! et si la vieille guenon ne répond pas cette fois, nous allons monter à l'assaut.

— Arrêtez I voulut ordonner le moine, enOn converti aux idées de Gatiche, j'ai trouvé au fond de mon expérience un moyen de sortir d'embarras.

Mais il n'était plus temps. Pendant qu'il parlait, trois roches de taille respectable fendaient l'air, et celle de. Paimpol était lancée si roide, que le volet de la grande croisée éclata, puis tomba en morceaux, montrant un trou noir.

Paimpol et ses frères d'armes poussèrent un cri de

triomphe auquel la carayane arrêtée répondit faiblement.

— Allons, dame Gote ! dit Paimpol, vous voyez que nous ne sommes pas tous des manchots !

Les autres écoutèrent, attendant la réponse qui, sans doute, cette fois, allait venir.

Il y eut quelque part, à l'entour, et nul n'aurait su dire d'où il tombait, un éclat de rire sec qui ressemblait au grincement d'une crécelle.

Toutes les poitrines se serrèrent.

Puis, dans le grand silence, on vit paraître au milieu du trou noir une forme indistincte qui ouvrit à toute volée ce qui restait des contrevents.

Vous eussiez entendu une souris traverser la route !

La forme humaine ne parla point, mais quelque chose passa, puis pendit par-dessus Tappui de la croisée et glissa, descendant lentement, — lentement du premier étage au sol de la route.

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Les Toyageurs de la caravane restaient b regarder cela bouche béante et ne respiraient plus, sauf Paimpol le matelot, qui, voyant ce quelque chose qui descendait lentement, arriver enfin en bas et toucher terre, s'écria :

— Noël 1 Noël I nous avons bataille gagnée et dame Gote capitule de bonne grâce : c'est une échelle qu'on nous envoie I

C'était une échelle en effet, et dame Gote, si tel était le nom de la créature qu'on apercevait vaguement dans la nuit, capitulait.

Pourquoi la chair de poule vint -elle à tout e monde ?

— Montons-nous? demanda Paimpol.

Personne ne répondit, pas même le soldat ni le rémouleur, et il y eut autant de signes de croix de faits qu'il y avait de mains droites dans la caravane :

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parmi ces signes de croix quelques-uns furent figurés bravement comme ceux des trois faucheuses et des paysans; d'autres, comme ceux du procureur laïque, étaient des signes de croix réglementaires, rien de manque, rien de trop, et qui sentaient un peu le « machinal » de l'exercice; — d'autres encore, ceux des marchands roulants, par exemple, étaient de petits signes de croix étroits et courts, — avares, si Ton peut ainsi dire, et n'ayant pas le poids.

Paimpol ne se signa pas du tout, quoiqu'il fut aussi bon chrétien que bien d*autres, mais il était fanfaron et il avait peur de passer pour avoir peur.

— Par la peste d'Angleterre! s*écria-t-il, j'irai donc tout seul, si personne ne veut monter après •moi, et une fois là-haut je vous dirai ce qu'il en retourne.

Dans l'air, le petit rire grinça, et au fond de la haie qui faisait face à l'auberge une chouette cria.

A la fenêtre, la créature qu'on distinguait à peine dans la nuit de l'intérieur ouvrit deux grands bras qui semblaient drapés dans un suaire et les agita comme un oiseau géant qui eût battu des ailes.

— N'allez pas! cria la Herbelonne : au nom de votre salut, matelot, n'allez pas I

— Compagnon, dit le rémouleur, à votre place, je m'en tiendrais là.

Et le soudard se perdit dans la foule.

— Je vous adjure de ne pas monter! fit le père Cosme : ce serait tenter Dieu I

Et vingt autres voix :

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— N'allez pas, matelot, n'allez pas !

 quelque Tingt toises de là, du même côté que l'auberge, Goïon dit tout bas à son camarade Hélory :

— Dans tout ce troupeau de lièvres il n'y a que le marin de vaillant. J'en Yerais bien autant que lui ; mais ne penses-tu point qu'il y a là le commencement de quelque mauvaise histoire? Le mieux serait de partir avant les autres et de nous mettre en sûreté.

Yvon répondit :

— Nous sommes mal placés ici pour voir, changeons de côté. C'est en effet un brave' garçon que ce matelot, et il m'intéresse.

Il traversa la route en disant cela et vint se poster en face de l'auberge, derrière le groupe compacte formé par les voyageurs. En le suivant, Goïon pensait :

— Je ne lui devrai pas gros salaire, car il s'occupe de tout, sauf de mes besans !

Paimpol était au pied de l'échelle, il en saisit les deux montants résolument et mit son pied sur la première barre.

— Voyez I voyez I cria-t-on derrière lui ! Voyez au moins ce qui est au-dessus de vous avant de vous risquer en pareil lieu.

Paimpol leva la tète; mais, placé comme il l'était au ras du talus^ il ne pouvait rien apercevoir, sinon les solives de la chambre ouverte qui étaient éclairées maintenant.

— Eh bien, qu'est-ce? dit-il, on m'allume une

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chandelle pour ne me point recevoir à tâtons, n'est-ce pas la politesse?

•— L'homme, fit la Herbelonne, je ne tous suis de rien, mais je ne vous laisserai pas monter par charité chrétienne t

Et prenant sa faux à deux mains elle asséna un fort coup qui faucha trois barreauK de l'échelle au*dessua de la tète de PaimpoL

Celui-ci se retourna en colère et la menaça : la bonne fille s'enfuit dans les rangs de la passée.

— J'ai fait ce que j'ai pu, dit-elle : si tous ayiez du courage, vous autres, vous arracheriez l'échelle, car le pauvre homme va à son malheur I

Il y eut deux ou trois âmes charitables qui firent mine de répondre à cet appel; mais Paimpol dégaina son coutelas.

— Qu'il aille donc à son sort I fut-il dit tout autour de lui.

Et la curiosité prit bien vite le dessus, car il se passait là-haut quelque chose de véritablement extraordinaire...

Quelque chose de si extraordinaire, que personne ne fit attention à la souplesse de vrai matelot que Paimpol déploya pour franchir les trois barreaux tranchés par la faux de la Herbelonne. Une fois ces barreaux franchis, il monta bien tranquillement sans s'attarder, ni se presser, et peut-être n'eût-il pas pratiqué son escalade avec tant de vaillance, s'il avait su à quel point l'attention publique l'avait abandonné.

Car, mis à part le grand cœur d'un très-petit nom-

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bre de héros dont les hauts faits ont trayersé les âges et l'admirable dévouement de ces humbles serriteurs de la loi, bafoués par la majorité des escrocs et des idiots sous le nom de gendarmes, il est certaiii que l'attention publique compte pour les trois quarts dans le courage des hommes.

Paimpol grimpait, Thonnète garçon, parce qu'il se croyait « regardé j>. Il se trompait ; on regardait la scène muette qui avait lieu dans la chambre ouverte, et si quelqu'un songeait encore à Paimpol, c'est que, malgré soi, chacun se rendait compte de ceci, à savoir^ qu'en arrivant au sommet de l'échelle, Paimpol allait se trouver face à face avec la créature étrange que, d'en bas, tous les regards dévoraient.

Ceux qui la voyaient le mieux maintenant, c'étaient Yvon Hélory et Goïon, son camarade, dont les dents claquaient de frayeur. Ils étaient, en effet, postés plus haut et plus loin que le gros de la Passée, depuis qu'Yvon avait traversé la route.

Sur le visage de celui-ci une extrême curiosité se lisait, tandis que Goion avait l'air tout franchement terrifié.

L'échelle était haute, puisqu'on avait dû calculer sa longueur sur l'épaisseur du talus qui servait de base à l'auberge isolée, en y ajoutant l'élévation du pre* mier étage au-dessus du talus. Pendant que Paimpol opère son ascension, nous avons tout le temps de jeter un coup d'œil dans cette chambre qui était celle du milieu où nous entrevîmes une fois notre belle petite Armelle aux premières pages de ce récit, mais sans

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avoir occasion de nous introduire près d'elle et sans même ouvrir complètement ce volet que la roche lancée par Paimpol avait brisé en éclats vermoulus.

C'était une chambre assez vaste, mais non point très-haute d'étage , surjtout pour ce temps où Ton était obligé d'emmancher les têtes-de-loup à des lances de trois toises pour faire la guerre aux araignées entre les soliveaux.

Au moment où nous y vîmes Armelle, cette chambre était complètement nue, sans tapisserie ni meubles, sauf deux grands bois de lit démunis de leurs garnitures et l'escabelle où travaillait notre petite fileuse en faisant son métier de vedette.

Le sol en était chargé de poussière, et d'immenses toiles d'araignées pendaient au plafond, chargées de mouches prises, comme les filets à pêcher la sardine sont raides de poisson aux bons jours du mois de juin.

Maintenant, l'aspect avait changé, non point que la pièce eût subi un nettoyage quelconque ou que la moindre amélioration eût été apportée à l'ameublement, mais parce qu'une manière de voile, tenant toute la hauteur de l'étage, avait été suspendue aux solives, à dix ou douze pieds de la fenêtre.

Entre ce voile et la croisée, il y avait quelque chose de haut et de très-volumineux dont il eût été difficile de déterminer la nature au moment où la croisée s'était ouverte, après l'attaque de Paimpol. A présent encore ceux d'en bas qui ne voyaient que l'extrême sommet de cet énorme meuble ne pouvaient guère en deviner la nature, quoiqu'il y eût une lumière, une seule,

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brillant à une toise et demie du sol, au côté gauche de la croisée.

Ce qui se pouvait voir déjà aui lueurs de ce flambeau si élevé, c'était la nature de ce voile, tendu en travers de la chambre. Il était noir, semé de têtes de mort blanches sous chacune desquelles des ossements se croisaient.

Même d'en bas, et si peu que brillât le lumignon, il n'était pas malaisé de reconnaître cette pauvre toile que, de tous temps, les paroisses campagnardes sont en possession de fournir aux familles pour les services funéraires. •

A côté de ce lumignon qui avait éclairé le premier le plafond et causé naguère tant d'émotion parmi les voyageurs ameutés sur la route et se cassant le cou pour mieux regarder, se tenait la créature que nous avons vaguement décrite pendant qu'elle était dans le noir.

Maintenant, on la voyait mieux, sans la voir encore tout à fait. C'était un fantôme, ou du moins elle réalisait assez bien l'idée qu'on se fait d'un spectre selon la classique tradition des veillées : une forme humaine drapée du haut en bas dans une toile blanche flottante.

Au moment où nous la présentons au lecteur, elle tenait à la main une baguette au bout de laquelle une mèche cirée s'enroulait comme les couleuvres d'un thyrse, et s'occupait à allumer un second flambeau, placé, à la même hauteur que le premier, de l'autre côté du grand meuble.

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Gelui-ci, dès que le fieeond flambeau eut pris flamme, se trouva éclairé plus vivement, et un mot courut en sourd murmure dans les rangs de la foule.

•^ Le « lit de repos f » e'est le « lit de repos » t

Mous attachons à ce nom, tous tant que nous som* mes, dans les villes, une acception bénigne et môme gracieuse. C'est le meuble charmant qui ne fait défaut à aucun boudoir, ou bien c'est la chaise longue au seeourable office dont les bras tendus nous appelaient lors de notre dernière convaleseence.

Ainsi l'a voulu notre langue moderne, qui flatte volontiers les choses de la vie et du bonheur.

Dans l'ancien temps, et les pays qui, comme la Bre* tagne campagnarde, parlent encore la langue de l'ancien temps ont conservé cet usage, on appelait « lit de repos » le meuble d'église auquel nous avons infligé un de ces noms prétentieux, la plupart du temps très*mal faits, que le pédantisme combine s Catafalque^ disons-nous dans l'idiome élégant des Pompes funèbres. Cela a un faux air de grec, habillé d'orthographe italienne.

Je n'ai pas le temps de vous faire remarquer à quel point la langue d'Homère, si harmonieuse chez elle, devient détestable quand on s'en sert pour nous fabriquer des mots d^apparat.

Le lit de repos était donc au doutième siècle la tahle-à-ehâsse, partie intégrante, comme le drap mortuaire lui-même, de tout mobili^ paroissial, môme le plus indigent.

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Comment pareille chose poavait-elle se troui^er dans une auberge?

Le mot « lit de repos », chuchoté dans sa Traie signification, fit le tour de la passée, pendant qu'Yvon intrigué grommelait entre ses dents :

— A quoi rime cette momerie ?

A cette question Goïon répondit :

— Si tu pensais comme moi, Hélory, nous nous en irions d'ici.

Le spectre fît un pas en s'éloignant de la fenêtre et alluma deux autres flambeaux dont on apercerait seulement les sommets. En voyant le cercueil, vêtu de sa couverture blanche et noire, et monté sur le lit de repos, chacun avait reconnu la nature de ces hauts lumignons qui l'accompagnaient.

C'étaient des cierges.

Le spectre recula encore de deux pas dans Tintérieur de la chambre, et sa tête encapuchonnée de blanc disparut derrière l'appui de la croisée. Le plafond, éclairé plus vivement, fut seul à dire que le spectre venait d'allumer une troisième paire de cierges, flanquant le pied du lit de repos et qu'on ne pouvait aper^ cevoir d'en bas.

A cet instant^ le hardi Paimpol atteignait les derniers degrés de l'échelle. On l'avait un peu oublié, et d'ailleurs, maintenant que le spectre pouvait entendre, personne n'aurait osé crier au matelot ce qui l'attendait au haut de sa montée. Il ignorait donc tout, excepté ce fait que les soliveaux de la chambre étaient désormais éclairés comme en plein jour.

Quand sa tête apparut au sommet de Téchelle et trancha en silhouette sur le fond lumineux, il y eut en bas un grouillement plein de murmures.

— Paimpol I voilà Paimpol, le malheureux 1

— Que va-t-il lui advenir?

^ On ne voit plus le spectre, dit la Herbelonne toujours secourable : s'il pouvait seulement s'être évanoui I

— Point, point, ripostèrent les autres faucheuses qui ne souhaitaient pas perdre le plus beau du spectacle : on le sent remuer dans le fond.

Le rémouleur se risqua à dire, abrité derrière le soudard :

— Méfie-toi, matelot, regarde devant toi avant d'enjamber la croisée !

Cette fois, il parut que Paimpol avait écouté le conseil de la prudence, car il cessa subitement de grimper, et, autant qu'il est possible de prétendre qu'une silhouette, vue par derrière, exprime quelque chose, tout ce qu'on apercevait de lui parla subitement de trouble et de terreur.

Il y en eut qui entendirent l'échelle trembler.

Puis petit à petit, mais par exemple cela se rit trèsbien et cela fut effrayant, la tête du pauvre Paimpol grossit parce que sa chevelure touffue se hérissait autour de son crâne.

— Il voit quelque chose que nous n'avons pas vu ! pensa tout haut Yvon.

Les jambes de Goîon de Ploëmené flageolaient sous le poids de son corps.

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— Ce serait le moment de s'en aller, grommela-t-il sans jurer. Rien de tout cela ne peut bien finir pour mes besans ni pour moi.

La Herbelonne s'était approchée jusqu'au pied de l'échelle et sa brave main tâta l'un des montants.

— Le bois frissonne^ dit-elle, comme si c'était de la chair et des os I

— Qu'a-t-il donc vuî se demandait Yvon, qui regardait de tous ses yeux.

La réponse désormais ne se fit pas attendre. Cha* cun put voir Paimpol le matelot chanceler, et il poussa un cri si horrible, que le sang se figea dans toutes les veines.

— Qu'y a-t-il, Jésus I qu'y a-t-il ?

Ces mots frémirent sur toutes les lèvres glacées, car il avait fallu quelque chose d'efiroyable, en vérité, pour briser ainsi sous l'épouvante le courage de Paimpol, cet audacieux, et chacun se sentait un poids de plomb sur le cœur.

Ces derniers mots, trahissant le frisson de la fièvre commune, n'étaient pas achevés, que, du fond de la chambre, on vit surgir le fantôme, mais non plus enveloppé dans ses loiigs voiles blancs.

Il était toii^ nu.

Et savez-vous ce que c'est qu'un spectre tout nu?

Un squelette apparemment, car la chair de qui aurait-il sur les os ?

Un squelette, c'était un squelette I Ils furent là trente personnes à le voir, et le père Cosme était un homme sérieux, ainsi que le procureur laïque, sans

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parler dei marchand^ roulants at de Qoion de Ploêpiené qui en faillit mourir dQ peur,

Un squelette très-bien fait, avec toutes ses côtes à jour et deux grands trous dans ses joues ; et ce squelette, qui avilit Tair irrité au dernier point, traversait U abambrQ au pas de course, en laissant flotter ses linceuls derrière lui, pour se précipiter sur le malbeu^ reui^ PmmpoU

C'était^pour cela que Paimpol avait crié, et ne paasez-vous pas qu'il y avait de quoi I

*rr« Il a eu tort de jeter des pierres, dit le père

Oosma*

— Secourez -le, si vous êtes chrétiens I supplia la Herbelonne.

f^ Si je §uis un chrétien 1 répéta le moine scandalisé ; mais i^Uops au plus pressé, agenouiUfiz-'VQusj je vais ei^orciser l'esprit, .

L'iptention ét^it bonne, seulement il aurait fallu y mettre plus de hâte. Au moment où le père Gosme ou* vrait Ift bouebe pour prononcer l^ puisi»nt@9 paroles qui font reculer Sat^n, le squelette saisit récbâlle PAT ses deux montants, la décolla, \% secoua, «it (ont 1^ monde \it bien qu'il allait la lanaer dans Tesp^e»

— Gare là-dessous I dirent les marchands qui touchèrent leurs bêtes, on va être écrasé t

r^ Matelot, cria la Herbelonne, dites une prière et tapez dur I Is rémouleur conseilla de son côté ; -7T Laisse4oi glisser le long des perches, ipatalotl Kt le 9P»dard :

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— Matelot, campe-lui le coup de tète au creui de l'estomac I

Mais ils en parlaient bien à leur aise t Ce malheureuï Paimpol était paralysé par la terreur. Je ne sais pas ce que vous auriez fait en semblable circonstance; lui ne Se défendit ni ne bougea*

Il avait fermé les yeui et baissé la tète.

Depuis son cri déchirant et navrant qui resta dans les oreilles de tous ceux qui Tentendirent jusqu'à leur dernière heure, aucun son n'était sorti de sa gorge. La Herbelonne pensa qu'il était déjà mort. '

Aussi le squelette n'eut aucune peine à précipiter l'échelle qui, gardant sa base pour pivot, décrivit par son sommet un quart de cercle dans le vide, et pas^ sant par-dessus la caravane qui se débandait de tout son cœur, alla choir de l'autre côté de la route, dans la haie que le corps du matelot troua avec un son sourd de paquet qui tombe.

On se souvient encore au pays de Paimpont de ce bruit sinistre que fit le pauvre marin en perçant les broussailles avant de se heurter contre le sol ; mais c'est le cri surtout qui reste dans les mémoires. Quand on raconte cela et que l'histoire arrive au cri, toute la veillée grelotte ; les petits cachent leur tète sous le capot de leurs mères dont les cheveux dressés remuent comme si un vent passait au travers.

Il faut les entendre, les diseurs des longs soirs de novembre, décrire la tumultueuse déroute de la passée avec dés détails aussi précis que si l'aventure, vieille de six cents ans et plus, était d'hier.

Ils imitent le cri : haï, haï, hahll! Ils imitent le bruit de la chute du corps : BlouquelC^ cri et ce bruit sont deux clous auxquels tout le récit reste pendu depuis des siècles comme ces momies volées aux tombeaux égyptiens qui virent peut-être, dans l'enfance du monde, Joseph, figure du Christ, vendu par ses frères, images de ceux qui devaient planter la croix sur le Calvaire.

Nous les regardons, ces témoins, sans respect, presque sans étonnement, dans les armoires de nps musées. Nous sommes habitués à elles. J'ai vu des braves gens du dimanche qui riaient, les trouvant dràlei^ ces choses qui vivaient quand Moïse écri-^ vait.

Si vieille qu'elle soit, ma légende est bien loin d'avoir l'âge des momies, et si quelqu'un lui rit au nez, la prenant pour un ramassis de sornettes, je n'aurai garde de me plaindre.

Là-bas, tout le long du Val-des-Fées (Kon-Kored) qui prête ses verts sentiers, la nuit, aux ombres des chevaliers, sous les vastes futaies de Brécilian, où vous trouveriez bien encore quelques ménagères, capables de verser trois gouttes de l'eau de Barenton sur la margelle de la fontaine pour donner de la pluie à leurs herbages altérés, là-bas, ils disent que, depuis « la brûlée » donnée aux Romains de César par les Bretons dans la lande de Carnac, on n'avait pas vu pareille débâcle.

Les carrioles des marchands roulants montèrent les unes sur les autres, les trois pataudes embarrassèrent

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lear faux dans les jambes des colporteurs qui hurlaient sous les roues de la grande charrette de famille, où les petits, affolés, échappaient comme des anguilles aux étreintes de leurs mères. Le remouleur écrasa le soldat, les bonnes sœurs de la Sainte-Croix demandaient grâce entre les jambes des cheyaux; Catiche bramait comme un cerf qui eût avalé une lime, et le père Cosme se tirait d'affaire le mieux qu'il pouvait, répétant : « Il a eu tort de jeter des pierres I »

Personne n'avait crié le sauve-qui-peut ; c'eût été tout à fait superflu, tant chacun avait mis d'empressement à dévaler la route.

Il s'agissait bien des dangers de l'embuscade I On avait oublié toute crainte terrestre devant l'horreur d'une pareille vision. Ceux qui fuyaient avaient beau fermer les yeux, ils voyaient toujours les cierges aux deux côtés du « lit de repos » avec sa croix blanche sur fond noir et le drap funèbre par derrière; en avant, le corps zébré du spectre, et au dehors l'ccheile avec le malheureux Paimpol au bout, violemment décollée de la muraille, hésitant un instant tout debout, en équilibre, puis décrivant cette large courbe qui avait jeté un cadavre dans les ronces.

Et le silence qui avait suivi ! Mais était-ce bien le silence ? Une huée de hibou avait jailli de la haie, non loin de l'endroit où Paimpol tombait. Ce rire sec qu'on avait ouï déjà à plusieurs reprises gloussait çà et là dans la nuit, et le long de l'échelle qui restait comme un pont en travers de la route, appuyant maintenant son sommet au talus, en face de l'auberge,

quelque chose glissa, un singe ou un homme qui gambadait, — gambadait.

Tout le monde le vit.

En même temps, le haut de la côte, dans la direction de Rennes, s'éclaira à revers, comme si un feu eût été allumé de l'autre côté de la montée, sur la route.

Et tout s'éteignit dans la chambre funèbre.

. Sur la façade grise, à la place où brillait naguère la grande fenêtre illuminée, c'était maintenant un trou plus noir.

Ce fut cette lueur apparaissant vers Rennes, et dont le foyer restait inyisible, qui empêcha la caravane de se disperser dans tous les sens sous le premier coup de la terreur.

Comme cette mystérieuse flamme menaçait encore au milieu de tant de menaces, on prit tout naturellement la partie opposée de la route. Ceux qui avisèrent les chevaux d'Yvon et de Goïon attachés à des racines saillant hors du talus, à gauche, sous la Belle- Étoile, s'en emparèrent pour aller plus vite.

Ayez-vous vu du vif-argent qui fuse? où des souris qui rentrent dans leur fente? En un clin d'œil la place tout à l'heure si mouvante et si bruyante fut complètement balayée.

Hommes et bêtes, se poussant, se pressant, se heurtant, gagnèrent au pied sans mot dire.

Personne n'eut l'idée, pas môme la brave Herbelonne, d'aller voir aux restes de l'infortuné Paimpol.

On courait sans parler ni regarder en arrière, on

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courait à toutes jambes. Au bout d'une demi-minute, le dernier homme et le dernier cheval avaient disparu au coude du chemin.

Et autour de la maison perchée, il y eut la solitude et le silence.

Cela dura une minute environ ; après quoi, dans un petit bouquet de bois, situé à quelque cinquante toises au-dessus de l'auberge, il y eut un bruit de branches froissées, et quatre hommes, encapuchonnés comme des religieux ou des ermites, sautèrent lestement sur la voie. Ils allaient pieds nus ou du moins leurs chaussures ne sonnaient point contre les cailloux.

Ils prirent le même chemin que les fuyards.

Au moment où ils passaient devant la Belle-Étoile, une voix tomba de la grande fenêtre, noire, mais toujours ouverte, qui appela :

— Médéric I

— Après? fut-il répondu.

— Redresse voir mon échelle, que je puisse t avaler,

— C'est juste, fit-on.

Et les quatre hommes, vêtus de frocs, s'arrêtèrent pendant que celui qui avait répondu disait :

— Les Moignos auraient trop beau jeu pour entrer chez nous, si on leur laissait pendre cet escalier.

L'échelle fut redressée et les quatre hommes aidèrent à la monter.

Quand elle fut avalée par la fenêtre, et que le bas de ses deux montants eut disparu à l'intérieur, la voix d'en haut reprit :

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~ Merci, Médéric, je vais te donner quelque chose pour ta peine. Yoiramus, le démon de mon giron » nous a enfin apporté notre richesse.

— Je n'ai pas le temps de causer, réphqua celui qu'on appelait Médéric. Dis-moi plutôt si la petite fille a vu ou entendu ce que tu viens de faire ?

— Et qui était bien fait, n'est-ce pas vrai ? s'écria en riant la voix de la fenêtre. Vous avez tort de me laisser comme cela toute seule, et si je n'avais pas manœuvré comme un ange, j'étais prise I... non, la petite Armelle n'a rien vu ni rien entendu.

— Elle dort ?

— Comme une marmotte.

— Tant mieux pour elle ! h tantôt I Ils s'en allaient; mais la voix reprit :

— Attends donc, Médéric, tu ne seras pas fâché de m'avoir écoutée, garçon. C'est pour les trois marchands que tu es si pressé, n'est-ce pas ?

— Pour les trois marchands, oui, pour les colporteurs, et pour ceux qui reviennent de la foire avec l'argent de leur bétail.

— Eh bien, Médéric, il y a mieux que tout cela Les marchands, les colporteurs et les fermiers ne valent pas trois cents sous d'or à eux tous, dis ?

— Oh ! pour sûr non, fit Médéric qui revint sur ses pas : par le temps qui court, les voyageurs ne portent pas gros argent avec eux.

— Laisse donc aller fermiers, colporteur et marchands roulants, mon joli gars, si tu ne peux pas tout retenir; mais ne lâche pas certain jouvenceau qui va,

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harnaché comme un écolier, sauf qu'il porte sabots au lieu de poulaines et qu'il n'y a point de chaperon sur ses cheveux bouclés.

— Il vaut plus de trois cents ducats, celui-là? s'écria Médéric stupéfait : un écolier I tu veux rire^ vieille mèrel

— Aussi vrai que je souhaite de faire fortune pour être honnête et vivre en femme de bien, repartit Goton, je dis la vérité, que Yoiramus m'a montrée à travers la terre. L'écolier à la tète nue porte autour de son corps une ceinture qui pèse sept mille besans d'or I

A ces mots magiques, comme si quatre paires d'ailes eussent poussé derrière le dos de nos quatre rôdeurs enfroqués, ils disparurent dans la nuit en volant mieux que des hirondelles.

ou IL SST PARLÉ POUR LA PREMIERE FOIS DU BIENHEUREUX

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