DE LA TÉNACITÉ DE LA PASSION CHEZ LES VIEILLARDS
Depuis son incarcération dans le taudis d’Ortis, l’orfêvre était devenu extrêmement prudent: il voyait des embûches partout et se figurait que le petit More était complice de Carpi et conspirait, lui aussi, la perte de sa pauvre Djem.
C’est dire qu’il prêtait plus complaisamment l’oreille aux rêves de M. Féron, et qu’il commençait à comprendre qu’en effet il fallait à cette jeune fille un défenseur habile. Son incarcération , la tentative de Saint-Barthélemy n’étaient donc pour lui qu’un seul et même fait, et puisqu’il avait eu le bonheur de retrouver sa fille à la maison, il son* geait à s'appuyer de défenseurs qui, à défaut de l’habileté de Féron, auraient la vigueur, l’audace et l’épée.
A cet effet, il accueillit avec chaleur les visites de Charles de Croixmare, et celles du Coësre, et lit rage dans ses ateliers de manière à pouvoir présenter chaque malin un joyau nouveau k la Dauphine. C’était un moyen de se la ménager, car il n’avait pas été longtemps à remarquer le plaisir que ses visites faisaient à madame Catherine, —
LA BELLE FÉRONMËRE
Tisites pendant leequeUes il n’ctuit question que de Marguerite, dont la princesse semblait raffoler.
Voici donc par quel concours de circonstances nous trouvons Charles assis carrément dans la boutique de l’orïevre, causant et riant avec Marguerite, dont l'enjouement ne tarissait pas, depuis qu'elle était lévée.
Si elle était enjouée et rieuse, la brune enfant, c’est que désormais elle avait dans sa vie un immense intérêt; une joie suprême ravissant tout son être, — elle aimait.
Elle aimait, et pourtant elle avait la force de résister au désir d’aller ce matin-là à la messe. Son père s’était même étonné déjà de ne pas la voir faire ses préparatifs à cet effet, et appeler Thècle pour l’accompagner; mais il attribuait à la présence de M. de Croixmare, cet oubli d'un devoir de chaque jour.
Un violent combat avait donc lieu dans son cœur; elle se disait que Dieu, assurément, lui saurait gré de ce sacrifice, et qu’en compensation de la vue du bel archer qui lui avait promis d’aller à Saint-Barthélemy, elle serait préservée de celle du vieux M. Féron.
Charles était naturellement gai; de sorte qu’il donnait admirablement la réplique à Marguerite et l’amusait par le récit de certains de ces bons contes de ce temps, si chaudement mis à la mode par la sœur du roi. Il va sans dire que Charles savait choisir ceux de ces contes qui n’étaient pas de nature à effaroucher la modestie de l’aimable enfant.
Charles ne cédait pas la place aux chalands, et parmi ceux qui se succédaient, il en était plus d’un qui enviait le doux privilège de ce beau jeune homme : entre les plus empressés, peut-être aussi au nombre des plus jaloux, ii fallait compter le baron d’ A vannes et le sire de Bridoré ; tous deux appartenant à la maison du roi, le premier, cousin de madame d’Étampes.
Mais l’heare de l'attdieace du roi étant venue, tous partirent et bientôt ils furent remplacés par le grand Goêsre, Djem le reçut par une exclamation de joie.
— Ah! Mizo, dit-elle, que tu arrives bien!
— Chut, fit celui-ci, ne prononce pas ce nom, mallieureuse enfant, ou tu me ferais pendre derechef!
La jeune tille tressallit, car elle se rappela cette nuit horrible passée à Tours.
— Mais j’ai fait envoler le sourire de tes lèvres, ma belle, me diras-tu le sujet de la joie?
— Oui, dit Djem, car tu me comprendras, toi !
— Serais-tu donc malheureuse au milieu de ceux qui t’entourent? Ce bon Jacques TurquanL..
— Oh! c’est le meilleur, le plus doux et le plus indulgent des hommes ; mais mon bon...
— Mériadeck.
— Mon bon Mériadeck, soit, — mais ce cher père Jacques est un vieillard qui, je le soupçonne, n’a jamais connu l’amour et à qui je n’oserais certainement jamais confier un sentiment qu'il n’aurait pas approuvé d’avance.
— Diable aimerais-tu quelqu’un qu’il te soit interdit d’épouser?
— Non.
— Ce jeune M. de Croixmare, peut-être?
— Non, M. de Croixmare est un bon et charmant jeune homme, je l’aime comme mon frère, comme j’aime Gauthier; mais ce n’est pas lui.
— Voyons ,qui aimes-tu, mon enfant?
— Je ne sais pas bien...
— Voilà qui est nouveau!
— Je sais que c’est un archer du roi, qu’U se nomme François, qu’il est beau comme le jour, voilà-tout.
— C’est déjà bien assez.
LA BELLE FÉRONNIÉRB
— Et cependant je ne veuE pas l’aimer, vois-tu, Mîzo, il y a en moi quelque chose qui me dit que cet amour me serait fatal, je ne veux pas l’aimer et pourtant j’y pense sans cesse... A peine si je l’ai vu, et il est là, dan^ mon cœur, qui me brûle et me mord comme jamais de ma vie je n’ai éprouvé.
En parlant ainsi, la Marguerite était rouge, et de son œil profond jaillissaient de vives étincelles.
— Tu réjouis mon vieux cœur, mon enfant! fit le Bohême, car cela me fait voir que tu sauras résister et que tu n’épouseras pas M. Pérou.
— Cependant, mon père Jacques le désire bien!... Tu verras que je serai obligée de céder, — mais je te le jure, je n’aimerai jamais que mon bel archer de cette nuit.
— Ah! c’est de cette nuit seulement?
— Oui, il doit être à l’église pour me voir, et je n’y vais pas... conviens que je suis une vertueuse fille!
— Certes 1 etunefillebien incompréhensible aussi! Ah!...
ma pauvre Djem, si nous étions restés avec nos frères de Bohême, au milieu de nos forêts, au fond de nos montagnes, tu serais tout entière à celui que tu aimes, — et tu ne t’embarrasserais nullement de ce qui est bien ou n'est pas bien, selon les coutumes des hommes!... Ah! que je la regrette, moi, celte belle et rude vie de joie, d’amour et de libertél '
— Tu es libre de la retrouver si tu veux, toi! fit Djem avec un gros soupir.
^ — Oui, j’étais libre, il y a quelque temps, c’est vrai, mais je n’ai pas voulu, car vois-tu, ma pauvre fille, l’homme est un méchant animal! j’ai été mordu par l’ambition, après avoir été roi de Bohême, j’ai voulu être roi d’Argot, — aujourd’hui je donnerais ce sceptre de fange pour ün de tes sourires, ma brune enfant, — et voilà pourquoi je ne retourne pas dans la montagne.
— Moi aOSsi, je t’aime, mon bon ami!
— ■ La Zagala l’avait bien dit, tous ceux qui te verront t’aimeront, et cela tant que la pale mort n’aura pas fait un squelette de ce corps charmant!
— Oh! quelles vilaines paroles! Veux-tu bien te taire, méchant!
— La pauvre Zagala, continua Mizo d’une voix mélancolique, où est-elle à présent?... Son corps était beau, bien beau, il n’est plus que de la poussière.
— Ah ! je me la rappelle, dit Marguerite avec émotion; les méchants, ils l’ont tuée!...
— Oui, tuée parce qu’elle avait sauvé un homme qui, quelques heures plus tard, aurait été délivré peut-être... Cet homme, cet homme, lui avait parlé d’amour sans doute, comme il fait à toutes les femmes, et c’est pour cela qu’elle avait violé la loi de Bohême.
— Quel homme?
— Le roi de France. — Ah! il était bien en mon pouvoir, ce jour-là... mais l’or m’a tenté... si j’avais pu prévoir j’aurais, d’un coup de couteau, fait les affaires du roi d’Espagne!. . .
— Que chantes-tu là, bon Mizo, je ne te comprends pas.
— A quoi bon! fit le vieux Bohème d’une voix sombre.
Sur ces entrefaites, M. Féron entra dans la boutique de
l’orfévre, et fit la grimace en voyant le Goësre. II n’ignorait pas que ce vieillard avait rapporté le joyau précieux qui ornait le front de la belle fille du Pont-au- Change; mais il ne pouvait admettre qu’un si mince service entraînât si grande reconnaissance, et motivât si grande intimité entre la fille d’un bourgeois et un bandit, toléré au sein des villes par l’indulgence des lois, et le respect coutumes déplorables.
Il allait passer outre, après avoir salué Margu rUe, et
L\ nELLE FÉEONNIÈRE
8 011 aller trouver Jacques T arquant, dans son atelier, ou dans sa chambre; mais Mériadeck le retint en le tirant doucement par sa robe.
— Pardonnez, maître Féron, un mot, s’il vous plaît.
— Que me voulez-vous? demanda l’avocat d’une voix brusque.
— Peu de chose, maître, et beaucoi^i.
— Voyons, parlez.
— Je voulais vous dire que dans la Cité, à la porte Barbette, dans tout Paris, il n’est bruit que d’une chose bizarre, et à laquelle je n’ai pas voulu croire.
— Laquelle? demanda Féron en fronçant les- sourcils.
— C’est vrai, ma foi, et je l’ai traitée de plaisanterie chaque fois que 1e carillon en est venu à mes oreilles.
— Quelle chose, voyons?
— On dit que vous voulez épouser mademoiselle Turqaant.
— Eh bien? est-ce donc chose si invraisemblable, si incroyable?
— Assurément.
— 11 faudra bien l’admettre, car d’ici à quelques jours, elle sera accomplie, dit Féron en faisant mine .de partir.
— Vous l’entendez, demoiselle Marguerite! s’écria Mizo en ressaisissant la manche de l’avocat.
— Oui, fit celle-ci en haus.-ant les épaules.
— Vous voyez, maître Féron, elle non plus n’y croit point; c’est vous dire qu’elle est peu disposée à consentir.
— Elle aime son père et elle rélléchira.
— Sur qu’elles choses, s’il vous plait? reprit Mizo de Pair le plus goguenard, sur vos soixante ans qui ne sont plus que des hivers, et sur les printemps qui brillent dans son regard et sur son front? Maître Féron, n’avez-vous donc jamais réfléchi, vous, aux conséquences que peut avoir une union disparate !
LA BELLE FÉRONNIÈBE
— Que voulez-vous dire?...
— Prenez-y garde, monsieur l’avocat, car toute votre science n’y pourra rien, à cela!... L’amour des femmes ne SC paie pas de belles paroles et ne se contente pas d’argent et de dignités.
— Je ne sais vraiment pourquoi j’écoute plus longtemps ces billevesées!... fit Féron en arrachant vivement sa manche des mains du vieillard.
— Oli ! vous avez beau fuir, monsieur, la vérité est là, elle bi ille, et va vous aveugler.
Féron voulut ouvrir la porte des ateliers; mais Mizo appuya sa main dessus, et bien qu’il ne parût faire aucun elfort, l’avocat ne put parvenir à la tirer à lui.
— Voyez-vous, monsieur, ce ne sont pas la force et la vigueur que vous voulez accoupler à cette jeunesse et à celte chaleur de sang ! ...
— Insolent!
— Monsieur, prenez-y garde, encore une fois! car ce bruit de mariage, répandu dans Paris, a fait naître des projets drolatiques!
— Que m’importe! dit Féron en haussant les épaules.
— Monsieur Féron, si jamais de votre vie vous n’avez entendu de charivari, vous êtes bien certain d’avoir à votre noce tous les chaudrons et casseroles de l’enfer.
— C’est bon!... lit l’avocat on ouvrant la porte, que Mizo lâcha, et s’enfonçant dans l’escalier, poursuivi par les éclats de rire du vieux Bohême et de Marguerite.
Il trouva en effet maitre Turquant dans sa chambre, occupé de donner les derniers coups de lime à de riches joyaux.
— Je ne comprends pas, dit-il, en se jetant de mauvaise humeur dans un fauteuil, que l’on, autorise l’entrée d’un mendiant dans votre boutique.
— üu mendiant?
— Ce Mériadeck.
— Ah! ce n’est pas un mendiant, c’est un des hommes les plus puissants de toute la France et peut-être du tnon^ entier.
— Vous croyez à ces balivernes, mon pauvre Turquant, eh bien! moi, si je voulais m’en donner la peine, je le ferais pendre dansles vingt-quatre heures! Un roi d’Argot n’est pas difficile à convaincre d’un méfait quelconque.
— Gardez-vous en bien! Mériadeck est un homme extrêmement précieux et il m’a dit hier un mot que j’ai médité depuis et dont je veux désormais faire mon profit ; • Je saurai toujours vous délivrer des embûches du comte de Carpi.»
— 11 a dit cela !
— Ces Bohèmes, cela connaît tant de choses, et le comte de Carpi, dit-on, à suhi tant de métamorphoses...
— Vous avez raison, il faut en effet ménager ce Méria- Üeck, fit Féron en réfléchissant, — pendant quelque temps du moins. Or, ce n’est pas pour me plaindre de cet homme que je suis venu, mais bien pour me plaindre de vous.
— De moi? fit Turquant de l’air du monde le plus étonné.
— Oui, de vous, qui allez au Louvre visiter ce comte de Carpi.
— Quoi! vous savez...
— Je sais beaucoup de choses, moi aussi, surtout celles qu’on veut me cacher.
— Eh bien ! oui, c’est vrai, maître Féron, quand vous êtes parti hier j’ai voulu transiger avec Carpi et...
— Pour vous délivrer de moi ! je vous comprends, vous vous êtes dit : — quand Carpi ne sera plus à craindre, Féron n’aura plus besoin de la défendre... mais vous avez oublié le plus important de notre conversation, c’est
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que je l’aime, cette Marguerite éclose sous le souffle d’un ange ou d’un démon, c’est que son souvenir me brûle et que je ne comprends pas la vie sans elle. Ainsi, elle sera à moi ou j’accomplirai mes menaces. G’est une tille soumise, elle vous aime, elle consentira.
— Hélas 1 elle est résignée, je le crois... fit Jacques en frissonnant.
~ Résignée! Ah! Turquant, vous emplisssez de joie mon cœur, — je me charge de changer plus tard en elle ces dispositions peu favorables. Ne plus faire trop d’opposition dans les affaires de mariage, c’est déjà la moitié du terrain conquise.
— Je lui^arlerai encore tout à l’heure.
— Songez qu’hier je vous ai dit — dans trois jours.
— Vous n'attendrez pas trois jours, Féron, car ce serait trois jours de mortelles angoises pour nous, pour elle; aussi ce soir je vous enverrai un oui ou un non, — par Gauthier,
— Bon ! mais choisissez un autre messager.
— Pourquii cela?
— Envoyez-moi ce vilain drôle qui a nom Michel.
< — Michel Piédebou, soit, cela m’est indifférent ; mais
* vous avez tort, Féron, de tenir rigueur à Gauthier, c’est
un honnête garçon.
— Oui, très-honnête, répondit l’avocat en haussant les épaules et descendant l’escalier au plus vite, car il était en retard pour se rendre à l’audience.
, Jacques Turquant l’avait suivi et arriva dans la boutique où il trouva Marguerite debout, coiffée de sa mante, et auprès d’elle, Thècle, également prête à sortir. Mais la jeune fille restait immobile et son regard, fixe et sans chaleur, semblait suivre une pensée pénible en ce moment juchée sans doute sur les tourelles du palais.
— Midi sonne, dit Jacques, et tu n'as pas été à la messe. '