LA BELLE F ÉK O NM K UE
— Midi ! lit Djem comme si ollo était réveillée en sur- * saut, — c’est vrai, il est trop tard.
Elle se débarrassa de sa mante et reprit sa place accoutumée derrière le comptoir, mais tout cela avec la démarche et la raideur d’un automate.
— Tant mieu.x!... murmura-t- elle entre .ses dents, — je ne le verrai pas...
Tliècle et Jacques échangèrent un regard de surprise douloureuse.
— Elle est restée là un bon quart d’heure, dit la vieille,
— comme si elle était une statue, elle me faisait peur et Je n’osais plus bouger.
L’orfévre leva les yeux au ciel et s’assit enlace de Mar-, guérite.
— Voyons, ma pauvre enfant, dit-il, si tu ne le veux pas absolument, n’en parlons plus.
— Quoi?... demanda'Djem.
— Épouser M. Féron.
Marguerite ne répondit pas, mais ses yeux profonds plongèrent dans les yeux clairs et éloquemment sincères du bonhomme, — elle y lut toute une vie d’honneur et de probité, une juste considération acquise, une vive aspiration au repos, et elle ne se sentit pas le courage de briser tout cela d’un seul mot; elle prit son cœur et son courage à deux mains.
— Je serai madame Féron, dit-elle d’une voix ferme.
— Tu consentirais! flt Jacques avec une joie où perçaient néanmoins de mortels regrets.
— Oui, oui, mon bon père, oui... mais auparavant Je lui parlerai, je lui dirai ce que je pense et ce que je veux ; et s’il passe outre, eh bien, alors, mon père, vous pourrez dormir tranquille.
— Que veux- tu dire?
— Muiire Féron ne me connaît pas telle que je suis, et
LA BELLE FÉRONMÈRE
it voua êteatrop bon pour vouloir faire mon malheur malgré moi, n’esf-ce pas ? Or, tant que cet avocat suppose que je suis une fille comme toutes les autres et qu’il n’y a qu'à me demander à son père, ce père est responsable de l’avenir. Du moment que M. Féron saura ce qui l’attend, une fois que je serai sa femme, le mariage ne me fera plus peur, et si je suis encore malheureuse, ce sera de ne pouvoir faire divorce.
■' — Que dis-tu là, mon enfant ! ce sont blasphèmes et étrangetés sans pareilles !
— Cela regarde M. Féron. Si c’est un honnête homme, c’est lui qui vous dira qu’il ne veut plus de moi, et alors vous n’aurez plus rien à redouter, puisque ce ne sera pas votre faute. '
Jacques Turquant leva encore une fois les yeux au ciel : il n’avait pas absolument confiance dans les conclusions de ce raisonnement.
M. Féron ne revint pas de la journée ; mais le lendemain Djem était à bout de ses forces. Elle résistait encore au désir d’aller à la messe ; et si elle avait pu réussir la vmlle, celte fois elle se sentait mordue par une si furieuse fantaisie, que son sang battait dans ses artères, comme si elle fût devenue folle; elle s’habilla rapidement, et cependant avec toute la coquetterie et tous les soins les plus minutieux ; puis, elle attendit l’heure de la messe, impatiente, curieuse, frémissante.
— Je veux le voir, murmurait-elle sans cesse, je veux le voir...
Et elle éclatait soudain en joyeuses chansons; de folles cadences se présentaient en foule à sa mémoire, bribes musicales surnageant au-dessus du chaos désormais éteint et presque oublié de son enfance vagabonde. L’heure de la messe arriva enfin. Elle partit.
L’église de Saint-Barthélemy était située sur l’cmplace-
ment où s'élève aujourd'hui le nouveau palais du Trihu<ii nal de commerce, en face la tour de l’horloge du Palais de justice. C’était la paroisse de Turquant.
En y entrant, Marguerite s’approcha du bénitier et elle aperçut aussitôt, à demi caché par le pilier où il s’était fixé, un homme qui la regardait. Elle n’osa pas lever les yeux vers cet homme, mais elle l’avait reconnu. Les battements de son cœur lui disaient que c’était bien le bel archer.
Elle alla s’agenouiller devant le maltre-aulel, suivie par Thècle trottant menu, et bientôt elle se trouva tout à fait confondue dans la foule; car alors on ne connaissait pas les chaises dans les églises, chacun se plaçait à sa guise, au premier endroit venu, sans ordre, — ainsi, du reste, que cela a lieu encore en Espagne.
Cependant Marguerite était distraite, elle ne priait pas, et ses yeux erraient dans la nef plutôt que de se fixer sur ^ le prêtre officiant ou sur la croix. Elle ne voyait plus le bel archer, mais elle se sentait toujours regardée par lui, il était là, et elle n’osait se retourner. Pourtant, elle se dit qu’elle était venue, ce matin-là, à Saifit-Barthélemy, uniquement pour lui; que lui, peut-être aussi, n’était venu que pour elle, et qu’il y avait réellement cruauté à ne pas le payer d’un regard.
Elle se retourna et aussitôt son regard et celui de l’archer se croisèrent.
Ses yeux ne purent supporter la flamme qui jaillit de ce choc de deux fluides si étrangement chargés d’amour, et elle reporta sa pensée et sa vue sur l’autel.
C’est un aimant d’une force irrésistible que cette force mystérieuse de l’âme immatérielle, volant au-devant d’une autre àme; aussi Marguerite y céda-t-elle encore une fois.
O surprise ! à côté du bel archer elle voyait maintenant d. de Croixmare,"non point comme de coutume, le front
If
haut, le regard fier, toute la personne respirant cette confiance en soi-même, qui est 1? propre de la jeunesse; mais le regard baissé, les épaules légèrement courbées, et comme attendant un ordre ou adressant une prière à cet archer inconnu.
Cette impression ne fut pas de longue durée, car en regardant de nouveau de ce côté, elle ne vit plus Charles, mais toujours l’archer la dévorant du regard.
— Je me suis trompée, pensa-t-elle, M. de Croixmare priait.
Quand elle sortit de l’église, l’inconnu avait repris sa place au bénitier, et avança vers elle ses doigts imprégnés de l’eau sainte. Marguerite ne chercha pas à résister à la volupté que ce contact lui promettait et toucha ses doigts sans pouvoir retenir un de ces regards qui sont tout un poème. Elle salua gracieusement, sourit, et passa.
— C’est notre archer de L’autre nuitl lui dit Thècle,
qui, elle aussi, avait salué l’inconnu.
Marguerite ne répondit pas et rentra pensive à la maison.
Le soir, Féron soupa avec l’orfévre et sa fllle, et il fut décidé que la noce se ferait à huit jours de lè ; mais, le repas achevé, Marguerite se leva, fit sortir Thècle et s’approcha de l’avocat d’un air solennel. Turquant, devinant ce qui allait se passer, saisit un prétexte et se retira en toute h&te.
— Monsieur Féron, dit-elle, je serai donc votre femme?
— Oui, bel ange, oui, et je vous aimerai comme personne n’a jamais aimé sur la terre; vous ne savez pas, Marguerite, ce que c’est que l’amour d’un homme qui..... ' — Qui a des cheveux blancs, non, dit la jeune fille avec une effronterie qui était plutôt dans ses yeux que dans son cœur, — et je ne veux pas le savoir... Écoutez-moi bien, maître Féron, je serai votre femme, soit, je porterai votre nom, j’habiterai sous votre toit; mais là, se bor-
niTont tous rapports entre BoiM, et cela je vous le jure
par le sang du Christ 1 «
— Marguerite...
— Ah ! vous croyez, vous, qu’il suffit de dire à un père,
— je veux épouser ta fille, pour que cette üile accepte le marché que la peur ou le respect de son nom ont fait accepter à ce père. Non 1 monsieur, non, ne l'espérez pas ; il en est temps encore, vous pouvez reculer, personne ne -sait encore ce qui se passe.
— Je t’aime, et la mort seule peut me faire renoncer à toi!... fit l’avocat en se jetant à genoux.
— Monsieur, je vous ai juré, par le sang du Christ, que je ne serais jamais à vous, je tiendrai mon serment.
Et elle sortit, laissant l’avocat agenouillé et le front inclin& vers la terre. '
— Je L’aime... je l’aime!... se dit Féron en se relevant,
— n’importe, elle sera ma femme, et une fois le mariage ‘
accompli... nous verrons bien.
Au milieu de la nuit, Djem ne dormaiti encore, elle se tournait et retournait dans son lit, maudissait Féron et se demandait si, pour délivrer son père de la domination de cet homme, il ne fallait pas se rappeler qu’elle était Bohème, et le tuer... Elle se complaisait dans eetfo idée, et, plus d’une fois, l’image du vieux Mizo passa devant ses yeux, sauvage, terrible et armée pour son bonheur.
Tout à coup, un bruit étrange frappa son oreille, — elle écouta, et, peu de temps après, une petite pierre vint frapper la vitre de sa fenêtre.
Elle sauta à bas de son lit, et vit, dans la rae, à moitié éclairée par la lune, une forme humaine qu’elle reconut aussitôt.
— C’est loi !... se dit-elle- en tr^aUlant de tout son corps.
LA CELLE FËRONNIÈRB
LE POIGNARD ET L'ÉPÉn
Marguerite s’enveloppa à la hâte dans une de ces grandes capes bariolées, dont la vie de bohème lui avait laissé l’habitude, et elle descendit sans lumière à l’étage inférieur, retenant son soulUe et s’efforçant de ne pas faire crier les marches de i’escaiiea* sous le poids de son petit pied nu.
Elle arriva ainsi dans le parloir où nous l’avons vue déjà recevoir l’archer blessé, et ouvrit tout doucement la fenêtre. Cette fenêtre, garnie de solides barreaux, donnait sur la me Saint-Barthélemy.
Au même instant, l’homme qu’elle avait aperçu de sa chambre accourut de ce côté -, et avant qu’elle eût eu le temps de se reculer, il saisit l’une de ses mains qu’elle avait appuyée à l’un des barreaux, afin de regarder au dehors.
— Ma Marguerite, lit cet homme en portant la mam à. ses lèvres.
— C’est bien vous ! répondit la jeune fille avec ivresse, — vous François !... Mais aussitôt elle voulut retirer sa main.
— Partez ! dit^Ue en frissonnant.
- Déjà ! s’écria le roi, car c’était en effet le faux arçher.„
— C’est vrai, dès que vous m’avez appelée, je suis’ descendue, sans réfléchir, sans rien calculer, j’ai suivi l’impulsion d’une force invincible qui me disait, — va!...
— Et maintenant vous voulez que je parte?... vous le voulez bien?...
LA BELLE FÉROMNlÈftE
— Oui, répondit la jeune fille d’une voix si faible que le roi ne l’entendit pas, car ce mot se confondit dans le bruissement d’un nouveau baiser sur sa main.
— Mon Dieu, reprit-elle, je ne me reconnais plus, je suis insensée, je n’ai plus ma raison... qu’est-ce que cela veut dire?
— Gela veut dire, ma Marguerite bien-aimée, cela veut dire que ton coeur s’est ouvert, que ton cœur, jusqu’à ce moment insensible, a trouvé l’aliment qui lui manquait, et que la voix suprême de l’amour a réveillé enfin un écho dans ton àme.
— L’amour... répéta-t-elle avec effroi.
— Oui, l’amour, cette autre vie dans la vie, ce sentiment vainqueur que nous ne devons pas cacher, que nous devons avouer au contraire, hautement et sans crainte, car c'est Dieu qui nous le met au cœur, source inépuisable de bonheurs et de voluptés... Par lui, le passé le plus triste s’oublie, l’avenir le plus sombre s’embellit, le présent s’illumine de joies célestes... c’est une coupe de délices qui n’est jamais tarie... Écoute-moi, ma Marguerite, et tu seras la plus heureuse et la plus fiôre des femmes, car je t’aime à entreprendre l’imposible pour le seul plaisir de te voir sourire.
— Vous aimer, vous !... Pourquoi, vous, que je n’ai vu qu’un instant, que je ne connais pas...
— L’amour ne raisonne pas. Écoute, ma Marguerite, quand tu aimeras, l’homme qui t’aura inspiré ce sentiment divin aura toutes tes pensées... quand il parlera tu aimeras à écouter le son de sa voix... quand ta main touchera la sienne ton cœur bondira de joie dans ta poitrine... et cet amour, cet amour, mon adorée, ne s’éteindra qu’avec ta vie.
— Âh !... fit Marguerite en retirant vivement sa main et la portant à son cœur.
LA BELLE FÉRONMËRE
— Qu’as-tu? demanda le faux archer en souriant.
— Vos paroles m’ont fait mal... j’ai cru que mon cœur allait se fendre... votre voix, je l’entends encore... oh ciel, si vous étiez le démon !...
— Non, Marguerite, reprit le roi en ressaisissant doucement cette main que la jeune hile ne songeait plus à défendre, — moi, je suis celui qui t’aime, je suis mieux que cela, car tu as cédé à la force du sentiment qui m’a-, nirae moi-môme, car tes yeux ont démenti la froideur de tes lèvres, car à cette pûle clarté des étoiles qui nous baigne, je vois ton sein se soulever... Écoute cette voix intérieure qui parle, ne cherche plus à t’expliquer ce pror blême qui est la loi de la nature, et dis-moi que je suis l’homme que tu aimes ! ...
Marguerite ne répondit pas, mais elle appuya fortement sa main sur la bouche qui la brûlait.
— Allez-vous-en!... fit-elle ensuite avec terreur.
— Non! oh! non, maintenant, je ne puis partir, je veux te dire tout ce qui est dans mon cœur... Tu es belle,' Marguerite, belle à miracle, j’ai vu dans ton regard des trésors enfouis d’ivresse et de bonheur, et l’amour que lu m’inspires est de ceux qui dévorent... Ah! je t’aime!
Et le roi, après avoir baisé ardemment cette petite nnin qui passait à travers les rudes barreaux de fer, baisé le poignet fin, puis le bras, et la cape s’étant dérangée, il baisa l’épaule délicate, blanche et nue qui se pré-‘ ?enta.
Marguerite frissonna de tout son corps sous ces étreinles embrasées, et le roi qui, à son tour, avait passé son bras à travers les barreaux, saisit la taille de la jeune ü- le, et imprimant une douce violence à son corps souple, approcha son visage de la rigide barrière.
Leurs lèvres s’unirent dans un de ces baisers qni, sur la terre, sont un avant-goût des joies célestes, et si Fran-
LA SELLE FÉRONNIÊRE
cois n’eût retenu Marguerite elle fut tombée sur le sol, toisée d’émotion- Cependant elle s’arracha à l’étreinte de net amant qui, tout à coup, venait de lui ouvrir le ciel et, ramassant à la bâte la grande cape qui, tombée^ ses pieds, l’avait livrée un instant demi-nue à ses baisers, elle s’en enveloppa comme si la nuit et les barreaux de £er ne l’avaient pas dérobée à ses regards avides.
. îLe foi eut un instant la crainte de la voir s’enfuir, mais aile sa rapprocha de la fenêtre, et ce fut elle qui, cette Uns, chercha sa main.
Mais elle la serra avec une force qui n’empruntait certainement rien aux sentiments d’amour qui pouvaient anijmer son cœur : c’était le souvenir poignant de la réalité qui venait de faire luire une sombre flamme devant ses yeux, et. avait pris, soudain, la place de cette poésie de la jeunesse et do la passion qui fait tout oublier.
—Écoutez, François, dit-elie en essayant, malgré l’obscujrité, de plonger ses regards dans les yeux de son amant, — mon père va me marier.
— C’est un barbare dessein! répondit le .roi que celte simple parole embarrassa.
— Hélas ! reprit Marguerite, vous n’ôtes qu’un soldat," vous, et Jamais mon père ne consentirait à me donner à vous.
— 11 y a peu d’apparence, en effet, les bourgeois n’ont pas grand empressement à s’engendrer d’hommes de guerre, — et ils ont tort, cordieul car en ces temps où nous vivons, on a souvent besoin d’un défenseur.
— 11 faut absolument que ce mariage se fasse, dit la jeune lille, et je serais une mauvaise et déloyale, si je refusais de satisfaire aux volontés de ce bon et digne homme, qui a pris^oio de moiconame l’eût fait la mère la plus dévouée. J’épouserai donc M. Féron.
— M. Féron ! l’avocat?
LA BELLE FÉRONMÈRE 239
— Oui, un vieux, furieuBemeui épris de moi, et qui ue me céderait, dit-il, pour tout I*ar du Pérou ou de Mathieu Camus!
— Je le crois, fit le roi, mais.,.
— Mais je ne l’aime pas, ce M. Féron, je ne puis pas l’aimer, n’est-ce pas, ce serait offenser Dieu, car il pourrait être mon grand-père.
— Et parce que je vous aime, ma Marguerite adorée.
— Mon François, je vous en prie, jurez-moi que vous allez m’aocorder ce que je vais vous demander.
— Pourvu que ce ne soit rien qui nous sépare, je te le jure, fit 1e roi en scellant ce serment d’un baiser.
— Eh bien! mon bien-aimé, reprit-elle en mettaut dans sa voix toutes les musiques amoureuses dont l’avait douée dame nature, — dennez-^moi celte dague dont je vois brib 1er le pommeau à votre ceinture.
— Ma dague?
■— Oui, je veux ce poignard. , .
— Et qu’en veux-tu faire?
— Je ne sîis pas, mais je le veux.
— Le voici, bel ange, le voici, fit François en défaisant la boucle qui retaiait la dague après son ceinturon et la tendant ensuite vers elle.
La belle enfant serra avec joie dans sa petite main la poignée de cette arme, et la faisant doucement glisser hors du fourreau, parut satisfaite de l’éclair rapide que la lame envoya dans ses yeux.
— Et maintenant, vous pouvez être sûr que je saurai défendre votre bien, dit-elle en se retirant.
Avant que le roi n’eût eu le tempe, ni d’ouvrir la bouche, ni de l’arrêter, elle avait refermé la fenêtre et était remontée dans sa chambre.
• Le roi resta, devant ses barreaux, assez contrarié de l’issue étrange et brusquement amenée qui venait de ter-
•Tfï' ; Î - . vsïtSfe- ' Iiiiawyiiii III
240 LA BELLE EÉRONNIËRE
miner une entrevue si bien commencée. Il l’attribua néanmoins à quelque bruit entendu par la jeune tille et, s’éloignant de la muraille, il gagna l’autre côté de la rue. Il regarda un instant la croisée de sa chambre, s’attendant à un dernier adieu; mais cette croisée resta fermée, et la faible lumière qu’il y avait vue précédemment s’était même éteinte.
— Bizarre créature I murmura-t-il en s’éloignant et en s’enveloppant de son manteau.
Mais il n’avait pas fait vingt pas sur le Pont-au-Change qu’un homme se présenta devant lui et lui barra le passage.
— Pardon, monsieur, fit cet homme, je désirerai vous dire deux mots.
— Le moment est mal choisi, mon camarade, dit le roi sans se déconcerter, mais en reculant d'un pas pour assurer sa main sur la garde de son épée.
— Je choisis celui qui se présente, et d’ailleurs, ne sachant pas qui vous êtes, je ne saurais où vous retrouver plus tard.
— Que me voulez-vous?
— Vous adresser une simple question.
— Et s’il ne me plaisait pas d’y répondre?
— J’essayerais de vous y forcer.
— Mon ami, reprit le roi, la nuit est trop noire pour me permettre de voir votre visage; c’est pourquoi il me serait impossible de croiser le fer avec vous. Je tiens beaucoup, d’ordinaire, à connaître ceux à qui je fais cet honneur.
— Je me nomme Gauthier et je suis ouvrier, je crois qu’un archer du roi ne peut pas refuser de m’accepter pour adversaire.
— Bien, en ce cas, monsieur, passez votre chemin et lai3sez*moi suivre le mien.
LA BELLE FÉRONMÈRE 241
— Je VOUS ai dit, monsieur, reprit* Gauthier, que j’essayerais de vous forcer à répondre à ma question, -- et pour commencer, je vous déclare que vous ne passerez pas.
Tous deux, en un instant, tirèrent l’épée et les fers se choquèrent; mais le roi recula.
— Vous jouez gros jeu, mon ami, dit-il, car vous n’étes point de ceux qui ont droit de porter l’ép^.
— C’est la première fois que j’ai ceint l’épée, et à votre intention.
— Vous me guettiez? demanda le roi en baissant son arme.
— Depuis deux jours.
— Et où cela s’il vous plaît?
— Hier déjà, la nuit dernière, vous ôtes venu vous promener dans la rue Saint-Barthélemy et vous avez jeté de petites pierres dans les vitres de l’une des fenêtres de la maison qui fait angle avec le pont. On ne vous a pas répondu.
— Ah! je devine... fit le roi en riant.
— Aujourd’hui, vous avez été plus heureux, dit Gauthier, — et il sembla au roi qu’en disant ces mots les dents du jeune homme grinçaient.
11 ne se trompait pas, car l’ouvrier releva son épée et fit un appel du pied.
— Il vaut mieux que je vous tue tout de suite!... dit-il avec une rage sourde.
— Un instant! fit François !•' en reculant encore, tout en ne perdant pas de l’œil cette épée menaçante, - du moment que nous commençons à nous entendre, continuons à causer, s’il vous platt.
, — Vous répondrez à ce que je veux vous demander?
— Peut-être! mais d’abord répondez-moi, à moi.
L’ouvrier subit l’autorité avec laquelle ces simples paroles forent pi;oo9ncées et U croisa ses bras.
2^ ŒLXS FÉiioiranÈiic
Vous aimez doue Marguerite?
— Om, répondit Gauthier d’une voix toô?e.
~ Bt voue êtes jaloux de moi?
— Oui.
Et c’est pour oela que vooa voide* me taire paiserue vie é trépas?
— Oui.
— Bh bien ! je n’ai nulle jatousie contre voua, et je vous permets de l’aimer tout autant qn’il vous plaira.
— Maie elle vous aime vous et je ne puis vivre avec celte idée... cependant...
— Achevez.
— Avez-vous l’intention de l'épouser î
— Ah ! c’est là la question que vous prétendiez m’adreseer, niest-oe pas?
— Avez-vous l’intention de l’épouser? répéta Gauthier enottvrant ses bras et appuyant la pointe de son épée sur le sol.
— Mon ami, répliqua le roi, cela ne vous regarde pas.
— Ah! j'aurai ta vie, misérable! s’écria l’ouvrier en bondissant vers sen adversaire l’épée haute.
Mais il avait affaire à forte partie. Le roi François était un de ces rudes hommes de guerre comme il en fourmillait à cette époque; et en un coup terrible de tierce et de parade, il faisait sauter à dix pas l’épée de l’Msaillant.
Gauthier resta immobile de surprise et de honte. Le pauvre enfant n’avait pas songé que la science des armes ne se devine pas, et il rugit de colère et de rage en enten dant l’éclat de rire avec lequel s’éloignait l’odieux rival qui venait de le désarmer.
—Si je te retrouve, lui cria-t-il en montrant le poing, j’aurai un poignard !
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lA BELLE FÉRONHIËRB
OB U. DE CABPl GHBRCHE DSS AUXILIAIRES
Le comte de Carpi joaait le jeu qu'il avait joué toute sa Tic. Uniquement préoccupé du soin d’amasser des écus, il allait et venait dans sa voie ténébreuse, ayant soin de SC ménager de ' tous les côtés, sinon des amitiés ou des alliances, au moins des entrées et une sorte de concours. 11 en est toujours ainsi de certaines natures, tolérées partout et comblées d’égards ou de biens, par la seule raison qu’elles savent se faire redouter.
Le jour qui suivit cette bienheureuse nuit où l’innocente DJem donna son amour au faux archer du roi, le comte de Carpi sortit de sa maison en proie à la plus vive perplexité. Cet état de son âme avait trois grandes causes : — le mariage prochain de Marguerite avec Féron, — l’amour avoué du roi, — et l’arrivée à Paris du comte Ugo Colonna, un seigneur corse qui, depuis la chute de Ludovic le More, n’avait javais quitté son vieux manoir.
Le mariage de Féron, il l’avait appris par Michel Piédebou qui, ainsi que lui, on le voit, mangeait à tous les râteliers; l’amour du roi pour la belle tille du Pont-au- Change avait été ouvertement déclaré par l’ornement ajouté au portrait de madame Crivelli.
Quant à ce que l’arrivée à Paris dUTieux seigneur corse pouvait apporter de trouble dans l’esprit de l’ancien diplomate de Charles-Quint, il le cachait si profondément dans les replis de sa conscience, que la suite de ce récit pourra seule nous le faire connaître.
C’est donc dans ces dispositions qu’il entra chez la du-
' chesse d'Etampes : mais il fut forcé d’attendre. Le roi qui était venu inopinément, an milieu de la nuit, n’était point encore parti; mais l’attente ne fut pas longue, car du cabinet où il s’était caché, Carpivit bientôt François l®' passer, s'arrêter à causer avec quelques seigneurs qui, sans doute, avaient reçu l’invitation de lui faire compagnie à son départ, et disparaître dans les degrés.
Carpi se coula immédiatement dans le corridor, qu’il savait mener au chevet du lit de la duchesse, et frappa discrètement à la porte. Il prêta l’oreille et entendit que celle-ci renvoyait toutes les personnes admises dans sa chambre pendant la toilette du roi; puis, quand il fut bien certain de leur éloignement, il entra.
Madame d’Étampes était encore au lit; mais comme sa toilette était déjà commencée, elle se tenait accoudée sur les coussins, peignée et coUTée, et olTrant, sans souci, aux regards froids du diplomate, les trésors dont était si grandement affolée Sa Majesté Très-Chrétienne.
Certes, la beauté de Marguerite était grande, mais elle avait une lutte sérieuse à soutenir avec celle de la belle duchesse. Les cheveux de la duchesse étaient noirs également, mais ils n’avaient pas ces reflets bleus et parfois rougeâtres que le soleil fait miroiter sur l’aile sombre et lisse du corbeau. Anne avait les plus belles épaules, le sein le plus riche; mais ces beautés sculpturales, blanches comme le marbre, étaient loin de présenter les séductions qu’offre une teinte légèrement brûlée par le soleil des chaudes contrées, un grain de peau, fln et serré, sous lequel on sent et voit palpiter la vie.'
Il y avait, entre ces deux femmes si belles, cette immense différence qu’un mot suflit à expliquer, — l’amour.
La duchesse était ambitieuse, ^ Marguerite aimait.
— Eh bien! comte? demanda la duchesse en donnant sa main à baiser au vieux courtisan.
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— Nadame, tout va mal. Madame la Dauphine a fait venir ce matin maître Jacques Turquant et lui a dit qu’elle n’ajoutait pas foi aux bruits qui circulaient, — et qu’au lieu de faire épouser à sa fille l’avocat Féron, il fallait lui donner titre et rang à la cour, eu lui donnant pour mari le comte de Carpi qui est vouL
— Et qu’a répondu le père?
— A mon nom, cet orfèvre a sauté comme s’il avait mis le pied sur un serpent : ce qui me ferait supposer qu’il nourrit contre moi une certaine haine; mais madame Catherine a eu beau insister de toutes les manières, Turquant a déclaré nettement que, vieillard pour vieillard, M. Féron était agréé par sa fille et qu’il l’épouserait.
— Le roi pourrait ordonner, — dit madame d’Étampes en plongeant ses regards dans les yeux secs du diplomate.
— Vous ne connaissez pas, madame, l’entêtement de ces bourgeois. Je soupçonne même que ce Turquant penche vers la Réforme, — ce qui suffirait à expliquer son horreur de ma noblesse et de mes litres. Les bourgeois de Paris seraient flattés singulièrement de goûter de l’état de république, madame...
— Voyons, comte, essayez une bonne fois, de me parler franchement, si vous pouvez. En épousant la fille de l’orfèvre, n'avez-vous jamais eu la pensée de la livrer au roi comme ont fait tant de complaisants seigneurs de la cour?
— Si j’avais épousé cette jeune fille, mon projet était de partir immédiatement avec elle pour... le Milanais,
— Renonçant à la vie douce et presque opulente que vous font ici les bontés du roi?
— Oh I je serais riche alors...
Mais le diplomate en défaut s’arrêta et continua, en donnant à son regard une flamme singulière et à laquelle, se méprit parfaitement la duchesse.
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BELLE FÉUONNIÈRE
— Riche de mon amour... ajouta-t-il.
— Cette lille estdonc ensorcelée, qu’elle met ainsi le feu dans le cœur de ceux-là qui, blanchis par les années, n’ont Jamais, dit-on, conuu les transports de l’amour.
— Elle est belle, madame, bien belle, dit Carpi, continuant ce jeu menteur,
— Et moi, ne le suis-je pas, comte... fit Anne en se penchant vers lui de manière à ne lui laisser aucun doute sur ce point.
— Ah ! madame... reprit le diplomate qui vit sa faute, — vous êtes au roi, vous! et le bien de Sa Majesté...
La duchesse se renversa sur son lit en riant aux éclats; mais le comte garda le plus impénétrable sang froid.
— Allons I comte, vous ôtes courtisan jusqu’en l’absence des gens ! C’est bien, et adroit, mais, — vous m’aviez dit que votre projet était d'emmener votre femme... non dans le Milanais, mais... en Corse,
— La Corse est un pays triste, une jeune femme s’y ennuierait mortellement.
— Surtout si tous les habitants sont aussi graves et aussi solennels que le vieux comte Ugo Colonna qui a paru à la cour hier au soir pour la première fois, présenté au roi par la Dauphine. — Mais revenons à la petite Turquant. Si elle épouse ce Féron, elle tombe? infailliblement aux mains du roi et je suis perdue.
— Elle est aimée d’un officier de la Dauphine.
— Lequel?
— ^1. de Croixmare.
— Eh ! mais voilà qui nous sauve!... Carpi, vous êtes décidément un homme précieux. 11 n’y a rien de plus facile que de favoriser ces amours.
— M. de Croixmare l’aime, mais il n’ose pas le dire, assure-t-on, il se borne à faire de belles théories avec elle,
Dkji
CÎOC' le
LA BELLE FÉBONNIÈRE
à lui dire qu’il est son frôre, qu’il se fera tuer pour lui épargner un souci; mais d’amour, pas un mot direct.
— Si la Dauphine le voulait, elio pourrait facilement persuader à cette fille qu’elle aime M. de Croixmare; mais la Dauphine veut ma perte, et elle se gardera bien de me servir, car elle devinerait le jeu tout de suite. C’est à vous de le tenter, Carpi.
— Difficile !
— Vous connaissez mal les femmes. Souvent nous ne faisons pas attention à un galant homme mourant d’amour pour nous, parce que nous avons l’esprit occupé d’un autre; mais qu’une âme charitable nous ouvre les yeux alors et nous mordons, avec ivresse, à cette belle grappe de passion toute trouvée. La petite pense peut-être un peu à son bel archer; mais elle l’oubliera si vous lui faites connaître toute l’étendue de l’amour du jeune Croixmare.
— Il est possible.
— Mais auparavant, il fa>it employer une manœuvre qui manque rarement son effet : dites ou faites dire à ce jeune homme qu’il est aimé lui- même au Pont-au-Change et cela lui donnera de la hardiesse.
— Je vais le trouver tout de suite, madame, dit Carpi...
— Sans compter que si dom Pancrace devient son confesseur, la chose coulera de source, — bien que le saint homme ne paraisse par se soucier beaucoup de son neveu.
— Le saint homme est l’être le plus vicieux de la terre entière, — et avec cela il est dévoré d’ambition : c’est donc une influence extrêmemt difficile à manier.
— Allons, partez vite, et tenez-moi au courant de tout ce qu’il y aura de nouveau. N’oubliez pas ce que vous m’avez répété si souvent : — en politique, — car sous toutes ces apparences d’amour et d’intrigues galantes.
nous ne faisons pas autre chose que de la politique, — en politique, il n’y a pas de petits faits.
Le comte partit en toute bâte et ^gna le Louvre, où il comptait trouver M. de Croixmare, car c’était l’heure de la messe de madame Catherine, messe à laquelle assistait toute sa maison, 5 •
Au moment où il arriva, la Dauphine se rendait à Saint- Germain-l’Auxerrois ; mais en apercevant l’homme à qui elle avait fait l’honneur de donner la main pour descendre les degrés et gagner la rivière, Carpi se blottit dans l’ombre d’une porte. De là, il vit passer devant lui, comme chez madame d’Étampes, le petit cortège de madame Catherine, avec l’intention d’arrêter Charles au passage; mais, à sa grande surprise, l’êcuyer ne se trouvait pas au nombre de ces seigneurs empressés.
II entra alors dans l’appartement de la Dauphine et demanda si M. de Croixmare n’était point venu ce matin-là au palais. 11 lui fut répondu que l’écuyer était resté dans les appartements.
Carpi connaissait toutes les portes et tous les mystères du palais, il se dirigea donc vers la chambre de la Dauphine, avec la conviction qu’en son absence il avait été chargé de quelque service. Mais, selon son habitude, avant de pousser la porte, il écouta prudemment.
Le bruit d’un chuchottement arriva distinctement jusqu’à lui. r
U savait que madame Catherine avait horreur du grincement des gonds; c’est pourquoi, persuadé qu’en tirant à lui la porte de la chamlme, elle ne ferait aucun bruit, il l’ouvrit doucement, et, restant derrière la tapisserie de haute-lisse qui dissimulait l’huis, il entendit, comme s’il y eût été en tiers, une conversation établie entre M. de Croixmare et la marquise d’Araaéguy, lesquels, à ce qu’il
LA BELLE FÉRONMËRE
parait, ne s’ôtaient pas empressés de suivre leur maîtresse à TofQce divin.
Charles était assis sur la grande chaire de madame Catherine, et essayait d’arranger et d’accorder une mandoline d’Italie, besogne importante pour laquelle il avait besoin de se rappeler son ancien métier de page. Auprès de lui, debout, et suivant avec une curiosité impatiente ce travail minutieux, se tenait la belle marquise.
— Marquise, disait Charles en riant, en attendant le retour de madame Catherine, voulez-vous que je vous chante un noël d’amour?
— Vous me le chanterez tout à l’heure, mais d’abord écoutez-moi.
— Votre voix est trop douce musique pour que je ne 1a préfère pas à la mienne.
— Charles, ne riez pas, je vous en prie, dit la marquise en lui posant une main sur le bras pour le forcer de la regarder.
Le jeune homme leva les yeux vers elle, et au lieu de lui obéir, le plus franc et le plus frais sourire se joua sur ses lèvres rouges et découvrit deux rangées de dents petites et nacrées comme des perles. La marquise, d’un mouvement rapide comme l’éclair, lui enleva la mandoline qu’elle jeta sur un coussin, et s’asseyant sur les genoux du jeune homme lui entoura le cou de ses deux bras et se mit à baiser cette bouche souriante avec frénésie. '
— Je t’aime! je t’aime!... dit-elle; je suis folle de toi !...
Charles répondit à cette brusque attaque en courtois
chevalier ; puis il repoussa doucement la marquise.
— Oui, en vérité, dit-il, vous êtes folle, ma chère Dolorès.
— Folle, parce que je t’aime, enfant, sans m’occuper du monde. — pour ne voir que toi!... Est-ce donc de cette