UN COUP DE PINCEAU
Le lendemain, assez tard, Ortis était couché et dormait dans l’espèce d’appartement qu’il occupait au Louvre, lorsqu’il entendit frapper à la porte de sa chambre. Contre son habitude il s’était enfermé, car, après avoir donné la liberté à maître Turquant , il avait craint un instant qu’on ne laissât pas sortir l’orfévre du palais, et que, pour occuper son temps, celui-ci ne remontât lui infliger la correction qu’il méritait. /
— Qui est là ? demanda-t-il.
— C’est moi,*monsieur Ortis, moi, Michel Piédcbou, pour vous servir.
Le More sauta hors de l’amas d’étoffes sales et de fourrures pelées qui constituait sa couche et ouvrit sa porte ; après quoi il se recoucha.
— Entre, Michel, entre, mon enfant, dit-il en se frottant les mains, car il flairait quelque mauvaise affaire.
Le personnage qui se glissa dans la chambre, en entrebâillant discrètement l’huis, n’était autre que cette longue figure blême , surmontée de cheveux, jaunes, que nous avons vue déjà, aux écoutes, dans la boutique de maître Jacques Turquant. C’était un des apprentis del’orfévre.
, —Ta n’ea pas venu hier, maudit! s’écria Ortis en essayant de froncer ses sourcils.
— J’ai couru après vous, monseigneur, mais je n’ai pu vous trouver.
— Qu’y a-t-il de nouveau?
— M. Féron est venu tout à l’heure, il lui a dit qu’il l’aimait et elle lui a ri au nez. 11 a ajouté qu’il faudra qu’elle consente à l’épouser, — elle a ri de plus belle. Elle ne veut pas croire un mot de tout cela, et prétend que c’est pour la tourmenter, que son père et M. Féron s’entendent. Et tout cela avec tant de gentillesse, que l’avocat ne peut s’en fâcher et s’en va, plus amoureux que jamais, poussant de gros soupirs...
— Ouais, maître Piédebou, dit le More, il me semble que vous aussi, vous poussez des soupirs langoureux.
— Moi, monseigneur, la bonne folie !
— Est- ce que tu serais aussi amoureux d’elle, vilain rouget!
— Monseigneur, l’amour n’est jamais entré dans ma pensée d’une manière bien sérieuse, et ce que j'aime, moi, c’est...
— C’est l’argent, n’est-ce pas, eh bien! tu en auras, comptes-y !
— Est-ce que?... fit l’apprenti avec le regard le plus insinuant.
— Pas aujourd’hui, je n’ai pas le sou, mais tu ne languiras pas longtemps. Et en attendant ne manque pas de m’avertir exactement de tout ce qui se passe dans la maison, de jour et de nuit.
— Monseigneur, je passe presque toutes mes nuits blanches, pour vous servir; même que cette nuit j’ai failli être découvert par dame Thècle qui, je ne sais pourquoi, a fait une ronde inaccoutumée par les escaliers.
LA BELLE FÉRONMIËRB
— Bien, mon enfant, tu seras récompensô de ton zèle, un jour qui n’est pas loin.
^Michel fit la grimace et se retira l’oreille basse.
— J’étais bien sûr, pensa Ortis dès qu’il fut seul, que le drèle ne me disait pas tout. Si je lui avais donné de l’argent, il m’eût annoncé ce que je sais aussi bien que lui, à propos de cette nuit.
Le fou ne pouvait plus dormir; il prit le parti de s’habiller et ne fit qu’une longue gambade de son taudis û l’appartement du roi. 11 avait ses grandes et petites entrées, héritage de Triboulet dont il avait eu beaucoup de peine à être mis en possession, aussi ne laissait-il jamais échapper l’occasion de poser son droit. Il trouva l’antichambre remplie des courtisans habituels; mais, parmi eux, il ne fut pas médiocrement surpris d’apercevoir le Primatice et, à quelques pas du gmnd peintre, il remarqua un de ses élèves, portant sa boite à couleurs.
Ortis n’eut aucunement la pensée de perdre son temps à s’enquérir de cette particularité anormale, il préféra entrer tout de suite chez le roi, bien persuadé qu’il aurait là le mot de ce petit mystère.
Le roi était couché et donnait audience à M. Antoine Dubourç, chancelier de France, qui lui soumttait un projet d’organisation de l’Université, rendue nécessaire, disait-il, par les progrès croissants de la religion réformée. Dubourg était un honnête homme, il sentait l'ébranlement du vieux dogme catholique, et il voulait si bien fondre ensemble les deux religions, que la transition de l’une à l’autre se fût enfin opérée sans nouvelles secousses.
Mais François l'r, ce père des lettres qui persécuta l’imprimerie et les gens de lettres, avait trop écouté autrefois l’infâme Duprat, pour prêter une oreille complaisante à son successeur. Il était distrait et préoccupé.
Le chancelier était loin de se douter du sujet de sespré-
occupations et les attribuait tout naturellement aux chose» de l’État. Il voulut changer l’objet de la conférence et parla des complications survenues en Italie, depuis l’alliance de François I®»^ avec le grand Turc.
— Nous enverrons un ambassadeur Rome, dit le roi, et un homme de confiance à Soliman.
— J’ai votre homme, monsieur le chancelier, fit Ortis avec un salut des plus graves.
M. Dubourg fronça le sourcil, mais le roi, enchanté de l’interruption, sourit au fou.
— Et quel homme est-ce? demanda-t-il.
— Il signor Pio, comte de Carpi.
— Pas si mal conseillé, monsieur le chancelier, dit le roi, pour une tête fêlée.
— C’est vrai, Sire, — mais Votre Majesté sait qu’il faudra promettre au Grand Turc beaucoup d’argent.
— C’est me dire que mes coffres sont à sec, n’est-ce pas? Eh bien 1 n’y aurait-il pas moyen de négocier un emprunt avec les juifs de la Cité ou du quartier Lombard?
— Ce serait dangereux. Sire, car ils ne prêtent pas sans d’énormes garanties.
— J’ai encore votre homme. Sire, reprit Ortis, sans regarder le chancelier.
— Lequel?
— Un homme richissime, — maître Mathieu Camus, rien que cela I
^ L’ai^ntier de la rue des Singes?
— En personne, il est capable de prêter, à lui seul, tout l’argent qu’il vous faut.
— Sire, dit Dubourg, Mathieu Camus est un chrétira plus rapace et plus exigeant que tous les juifs de votre royaume. Il prête sur gages, d’ordinaire; mais sur gages palpables, et ne se cmitenterait pas d’une foiét ou des revenus d’une province.
— Nous avons notre couronne.
— Sire, Mathieu Camus est un homme plein de mystères et de ténèbres, — il n’est jamais sorti de son antre de la rue des Singes, et si Votre Majesté voulait avoir affaire à lui, elle serait forcée d’aller l’y relancer.
— J’irai, foi de gentilhomme, fit le roi, ne serait-ce que pour voir la mine d’un chrétien de cette espèce.
M. Dubourg avait à cœur la position des Réformés, il voulut les remettre sur le tapis, mais le roi reprit son air ‘ distrait. Le chancelier s’en aperçut et lui demanda licence de remettre à plus tard cette conférence. Le roi accorda avec tant de grâce, que Dubourg n’augura rien de bon pour les Réformés, malgré qu’ils eussent la protection de madame Marguerite, sœur de François I".
Ortis salua le départ de l’austère magistrat par une gambade folle, et quelques seigneurs entrèrent.
— M. le chancelier abuse de votre bon plaisir, Sire, ditil, et vous fait perdre votre temps en frivolités.
— Tu appelles frivolités ce qui concerne les Réformés, toi, méchant païen I Eh! si je les laissais faire, ils me détrôneraient bel et bien, sais-tu cela, mon fils?
— Détrôner un si puissant prince!... et pour mettre qui à sa place? Bélial ou Astaroth?
— La république.
— Qu’est-ce que c’est que cela, bone Deus?
— Un État sans roi et qui se gouverne lui-méme, gros ignorant !
— Mais, Majesté superbe, une république me semble tout simplement absurde ! Tenez, voyez à la cour des Miracles, le royaume d’Argot, il y a un roi, le grand Coësre, — chez les Bohémiens, de même.
— Ne plaisantons pas avec cela, Ortis!... fit le roi, devenu soucieux.
— Parlons plutôt de votre nuit d^our, bel amoureux transi!... s’écria le More.
François releva la tête et dirigea ses regards vers l’encoignure de sa cheminée, dans l’ombre de laquelle, placé sur un fauteuil, rayonnait un tableau que le fou n’avait pas aperçu, en entrant dans la chambre.
C’était le portrait de la Grivelli.
Ortls bondit vers le tableau, et, tirant le fauteuil au milieu de la chambre, le plaça bien en lumière. Le roi le considéra longtemps, puis rejeta ses couvertures et sortit de son lit. Le gentilhomme de service se précipita vers lui et l’aida à passer une ample robe de chambre.
— Qu’on fasse entrer Primaticcio, dit François, et qu’on me laisse seul avec lui. — Latour- Landry, restez, ajoutat-il.
Les cinq ou six seigneurs qui étaient là sortirent, etpresque aussitôt le peintre entra, suivi de son élève portant la boite. •
Il trouva le roi assis sur un tabouret et contemplant le portrait avec une attention extraordinaire, en même temps qu’un sourire plissait ses lèvres sensuelles et leur donnait une expression qui amena immédiatement, dans la pensée de l’artiste, un vague souvenir des priapêes antiques. Cette contemplation du roi blessa cruellement le Primatice : il ne se faisait aucune illusion sur le sentiment qui l’inspirait, et cette nature d’élite fut douloureusement frappée à l’idée du sort qui attendait vraisemblablement la pauvre enfant dont l’image était retracée par ce tableau, si, comme il le craignait, elle devenait victime de l’amour insatiable de ce satrape, né, par un hasard inexplicable et fatal, sous le ciel de France, au lieu d’étre né en Orient.
— Comment la sauver de cet mnour?,.. se demanda-t-il en baissant la tête.
Mais François !«' oe tourna vers lui et, sans quitter le ta-
LA BELLE FÉBeNMlÈAS
boBret, lui indiqua un fauteuil en lui faisant signe de s’y asseoir. Le peintre remercia du geste ^ par une inclina* Uon de tête et resta debout, devant le roL ^ — Mon cher Primaticcio,dit François, vous vous ét^ demandé, j’on suis certain, quelle fantaisie lU’a pris de vous mander avec votre palette.
— J’ai pensé, Sire, que vous vouliez, selon votre habitude, me faire dessiner et colorier quelque costume de gala ou de mascarade.
• Le roi lui montra le-tableau qu’il n’avatt cessé de con> templer ; et le peintreavançant de trois pas se tourna alors vers cette peinture dont, jusqu’à ce moment, il n’avait vu que le panneau de boisà travers tes interstices du fauteuil, et qu’il avait néanmoins reconnue. En revoyant ce visa^ si bien gravé dans son esprit qu’il avait pu déjà le retracer de mémoire sur la toile, il rougit; mais le roi ne s'aperçut nullement de l’effet produit et d'ailleurs il u’eût peut-être p5s songé à en rechercher la cause.
Mon cher Primaticcio, diMl, connaiæez-vous la fille de Jacques Turqnant, l’orfévre du Pont-au-Change?
•*- Oui, Sire, je l’ai vue, répoudit le peintre non sans tressaillir vivement
— Eh bien ! vous avez dû remarquer en elle, dans son costume, ou plutôt dans sa coiffure, quelque chose d'assez ' étrange.
^ — Ce joyau qu’elle i»rte au milieu du front ?
— Précisément. Ne trouvez-vous pas, maître, que ce joyau manque au front charmant de madame Grivelli, et n’êles- vous pas d’avis que puisque Dieu a donné à ces deux femmes une si grande ressemblance entre elles, il est du devoir des hommes d’y aider le plus possible.
— Sire... fit le peintre, qui ne comprenait nulleraeut ce que voulait dire le roi.
Mon cher Primaticcio, dit François en se levant.
LA BBAL8 FÉAONKIÈAE ' 2tS
pendant que mes barbiers et valets vont m’habiller, ajoute*, je vous prie, à ce front charmant le joyau qui y manque.
Lo Primatice recula de plusieurs pas, et jeta vers le monarque des regards effarés.
—■ Qu’y a-t-il donc?
— Sire, Sire...
— £h bien? maître, qu’avez-vous? parte* !
— Sire, Votee Majesté a-t-elle son^ sérieusement à ce qu’dle m^oidonne?
— Sans doute, fit simplement le roi.
— Toucher à l’œuvre do grand Léonard!...
Et le peintre frissonna comme si le roi lui eûtcoosmandé de blasphémer la très-sainte Trinité.
— Faites, mon ami, faites, dit le roi en souriant, jeprends le crime pour moi, et te comte de La Tour-Landry témoignera au besoin que vous avez eu la main forcée. Venez, comte.
François 1*' lui adressa un geste affectueux de la main, -et passa dans une autre chambre, laissant l’artiste en face de cette peinture éclatante qui, alors, n’avait pas encore revêtu cette patine de Listre que lui imposa le travail latent des siècles.
Le Primatice était resté à la même place, immobile et consterné. Non-seulement il lui répugnait extrêmement d’apporter à J’œuvre de Léonard de Vinci une modification, même aussi insignifiante que celle demandée par le roi ; mais il ne se faisait plus d’illusion sur le mobile qui avait dicté cette étrange fantaisie : 11 voyait dans le débauché François I«f un rival de plus, tm de ces rivaux sérieux et uvec lesquels la lutte est souvent difficile, pour ne pas dire impossible.
Cependant, il fallait obéir. ,
Son élève s’était approché et lui tendait sa palette déjà
LA BELLE FÉROKNIÈRE
tonte chargée de couleurs ; mais le peintre ne se b&tait pas de la prendre. 11 s’était assis sur le tabouret du roi et contemplait à son tour d’un œil mélancolique cette beauté qui, accomplissant sans le savoir la prédiction, faisait naître l’amour autour d’elle,
— Zoppi, dit l’artiste à sou élève, que me conseilles-tu, mon enfant?
— D’obéir, maître, car le roi François est artiste à sa manière, il a vu la Marguerite, sans doute, et il ne comprend plus ce portrait que comme sa ressemblance, oubliant complètement madame Grivelb.
— Mais c’est un sacrilège, enfant!
— Bah ! le grand Léonard eût certainement signé plus d’une de vos belles pages,
— Tu me flattes, Zoppi, mais en admettant que je me décide, je ne puis me rappeler comment ce joyau singulier est posé sur...
— Maître... fit le jeune Italien en se rapprochant, volts allez bien souvent acheter chez Turquant, et vous êtes parvenu à reproduire... J’ai vu dans votre atelier du Louvre...
— Chut !... fit le Primatice, en saisissant la palette et les pinceaux.
Et avec une sûreté de main que s’expliqua parfaitement son élève, il dessina sur le front du portrait et y fixa ce joyau d’or et de diamant retenu par une tresse légère, que tout le monde connaît, et qui devait, peu de temps après, devenir une mode générale à la cour de France.
— Partons, dit-il brusquement quand il eut terminé.
Il quitta la chambre royale, suivi de son élève, et il n’avaitpas plutôt disparu qu’une forme humaine etgrotesque sortit des couvertures et des rideaux du Ut avec une méticuleuse prudence.
— Ab! toi aussi, tu es amoureux! s’écria Ortis, en fai-
sant un bond vers le portrait qu’il contempla à son tour avec une altitude beaucoup plus sérieuse qu’on ne l’eût attendue, certainement, de ce personnage.
— C’est bien ma petite Djem!... se dit-il, oui, c’est bien elle... Ah! quand elle aura été au roi, quand elle aura été à tous, qu’elle ne sera plus qu’une crtoture vile et méprisée, comme toutes les autres, elle voudra peut-être du petit More. Et alors, je me vengerai de ses dédains d’autrefois.