TÊT
boucbe charmante que me doit venir parefr reproche!... Ah! tu m’as toute transfigurée!... avant toi, vois-tu, je crois que j’ai fait un rêve pénible, je crois que j’étais morte.
Charles avait à peine vingt-cinq ans. A cet âge on est indulgent pour les passions qu’on inspire, pour les péchés que l'on fait commettre : il sourit donc encore une fois à la belle marquise et lui tendit ses deux mains. Celle-ci, au lieu de reprendre la place qu’elle avait si brusquement conquise précédemment, s’agenouilla devant lui et, cachant sa tête dans sa poitrine, laissa échapper quelques sanglots.
— Je me hais, dit-elle, je me hais!... Ah ! pourquoi ne t'ai-je pas connu plus tôt, mon bien-aimé, je serais aujourd’hui une femme heureuse et honorée, je vivrais avec toi, au fond de mes châteaux de Catalogne, dérobant morr bonheur aux yeux de tous, ou bien, fière démon Charles, je paraîtrais au balcon de mon palais de Barcelone, à ce balcon que toute la ville connaît et où l’on m’a si souvent saluée du nom delà plus belle... Tu détournes la tête, ami, qu’as-tu donc?
- Oui, tu es bien belle, ma chère Dolorès, fit Charles, mai» veux-tu que je te dise, amie, une idée qui, depuis quelques jours, a souvent traversé mon esprit... Non, il vaut mieux que je me taise.
— Dis, dis, mon Charles ! Quand tes paroles seraient autant de coups de poignard, je veux les entendre, j’aime le son de ta voix.
— Eh bien, Dolorès, il y a dans votre beauté si parfeite quelque chose d’étrange, d’indéfinissable, qui, parfois, me jette en de cruelles perplexités... Je me demande si cet amour que vous m’avez voué n’est pas Tnaudit d'avance, et si vous n’ôtes pas un mauvais génie envoyé pour ma damnation .
— Charles, que dis-tu là!... s'écria la catholique Espagnole en se signant.
LÀ BELLE FÉRONMËRB
— Oui, il me semble que vous me porterez malheur, car depuis que jé... depuis que nous nous aimons, jen’ai plus cette grande quiétude de l’éme et de la pensée qui, autrefois, me faisait si joyeux et si gai.
— Dieu m’est témoin que je donnerais tout mon sang pour te sauver, enfant !
— Dolorès, il y a un fait sur lequel vous avez toujouis évité de répondre, chaque fois que j’ai essayé de vous en parler... Dolorès, quel était cet homme qui s’est trouvé sous mon épée d^ la première minute où je vous ai vue? •
— Qu’importe, je t’aime l
— Dolortô, quand cet homme est tombé mort, vous vous êtes écriée : je suis libre!... Que signifie cette parole?
— Ne me le demande pas.
— Au contraire, je veux le savoir, et, — s’il faut vous
l’avouer, — je ne suis resté seul avec vous ce malin que pour avoir enfin cette explication. ’
—• Cet homme que nous avons cru mort, Charles, il viti
— Tant mieux! fit le jeune homme comme si un poids énorme était soulevé de dessus sa poitrine.
— Je n’en suis pas certaine; mais chaque jour, où que j’aille, je le trouve sur mon passage, vêtu en mendiant: il me demande l'aumône, et je la lui fais avec épouvante... si c’est lui, et quelque chose.medit que c’est lui, je ne suis plus libre.
» Oui, reprit Croixmare, le passé de la marquise d’Amaéguy est de ceux qui donnent matière à de longs et curieux récits.
— On t’a dit que j’avais eu des amants, n’est-ce pas?... — Est-ce que c’est ma faute! j’ai été mariée, je n'avais pas quatorze ans, à un vieillard incapable de comprendre mon ûme, et dont l’àge glaçait mon cœur et mes sens... si encore il avait été bon et indulgent, je l’aurais aimé peu^-
LA BELLE FÉRONNIËRB
être, non comme un époux mais comme un père. Je me serais efforcée de lui éviter tout chagrin, tout déplaisir, mais au contraire, il était dur, soupçonneux , jaloux , méchant !... Ah! je ne connais pas de supplice plus odieux que celui d’une femme liée à un de ces vieillards lorsque cette femme a dans les veines le sang et les ardeurs d’une âme de feu... Charles,ne songeons plus à tout cela, je t’en supplie.
— Le roi François !«■' était prisonnier à Madrid, m’a-t-on raconté : un jour le gouverneur du château, don Juan de Lara, introduisit dans la prison du roi.^
— Tais-toi, mon Charles, fit la marquise en se cachant le visage de ses deux mains, j’ai honte de ce passé... oui, je t’en demande pardon... j’ai cru aimer alors, mais aujourd’hui,- je le vois, je me trompais. Jamais je n’ai res* senti ce que j’éprouve à tes côtés, et si je'pouvais déchirer ma poitrine et te faire lire dans mon cœur, tu verrais que j’ai bien raison, tu verrais que je suis bien sincère, va!
Et la séduisante femme, appuyant sa poitrine contre les genoux de son amant, qu’elle serrait avec force, se montra si belle en ce moment, ses yeux noyés d’une molle langueur allèrent si ^en chercher la pitié dans l’âme deCroixmare, que la chaleur qui rayonnait d’elle monta de ses genoux à son cœur et ne tarda pas à lui faire voir tout ce qui l’entourait à travers un nuage chargé de volupté.
— Tu es une sirène, Dolorès, dit-il en la serrant avec force.
— Je voudrais te voir partager mes transports, oh mon Charles! mais hélas ! j’en ai bien peur, tu aimes ailleurs peut-être.
— Moi! fil le jeune homme en rougissant faiblement, — rougeur que le comte de Carpi ne put voir, bien qu’il écartât les tapisseries.
— Oui, tu vas souvent chez Turquant, l’orfèvre qui a une si belle fille.
— Je m’y plais, je ne te le cacherai pas.
— Si lu ne l’aimes pas, mon Charles, tu es libre, fais ce que tu Toudras, je ne suis jalouse que de ton amour.
Et la belle marquise, reprenant sa place sur les genoux de Charles, le serra dans ses bras avec une ivresse folle.
Le comte de Carpi poussa un soupir et s’en alla, la tôte basse.
— Et la messe de la Dauphine n’en est encore qu’à l’Évangile ! murmura-t-il.
Le diplomate ne se déclarait pas encore vaincu; il cherchait dans l’arsenaî de sa mémoire et de ses combinaisons quel autre amoureux, à défaut de Croixmare,il pourrait mettre à la traverse des amours du roi. U est probable que la lumière vint à se faire tout à coup dans son esprit, car au lieu de quitter le Louvre, comme il en avait eu d’abord le projet, ü se dirigea vivement du côté de l’atelier du Primatice.
— La marquise d’Amaéguy serait toujours entre son amant et Marguerite; tandis que le peintre n’aime qu’elle, j’en suis certain.
Contre son attente, il ne trouva aucun valet pour l’annoncer à l’artiste italien, et il se décida à entrer sans cérémonie. Il trouva Primaticcio occupé, en compagnie de ses élèves Zoppi et Philippe, de ranger des dessins dans des cartons, de clouer des esquisses et des ébauches contre les murs, d’assembler les unes contre les autres, des toiles dans les coins, — de couvrir certains tableaux d’étoffes épaisses, — enûn il sembla à Carpi que le peintre faisait des préparatifs de voyage.
; — Partez- vous donc pour Fontainebleau, maître? demanda Carpi en entrant.
— Je range tout cela, afin qu’en mon absence, si on veut les transporter ailleurs, rien ne soit détérioré.
— Yous allez plus loin que Fontainebleau, alors?
— Je vais à Rome.
— Âh! grands dieux! auriez>vous à vous plaindre de Sa Majesté?
— Au contraire, le roi est le plus généreux des souverains Si je pars c’est pour lui obéir et remplir une de ces missions qui, pour un artiste, sont une faveur inestimable.
— Vous quittez Paris? s’écria le comte qui n’osa pas en demander davantage,
-- Au reste, dit le peintre, je n’eu fais pas mystère. Je vais à Rome, mouler pour le roi les plus belles statues que nous a léguées l’antiquité, et acheter tout ce qu’on voudra lui vendre.
— Oh! dit Carpi, il y aura de beaux bénéGces à réaliser sur tout cela.
Le Primatice tourna le dos au diplomate et haussa les épaules.
— Cher comte, dit Zoppi en lui faisant une révérence, vous vous êtes assurément trompé en entrant ici, vous avez cru y trouver quelque croquant.
— Mais...
— Où avez-vous vu qu’un artiste spécule comme vous l’entendez, et coupe des ducats en quatre pour en prendre une partie. Fi!
— C’est vrai, s’écria Carpi en affectant la bonhomie, et je m’accuse sincèrement de cette parole imprudente.
— Cher comte, reprit l’artiste, en revenant vers lui, comprenez-vous ma joiel je vais toucher ces statues magnifiques dont jusqu’à présent je n’ai osé faire que des dessins imparfaits, je vais mouler ces formes divines, ces modèles inimitables, et les voir revivre ici, sous mes yeux, en bronze où en marbre!...
— d’est une grande joie, j’en conviens, pour un artiste, mais à votre place, moi, cela me serait extrêmement pénible de quitter Paris, mes habitudes, ceux que j’aime...
LA BELLE FÉRONN’IÈBE
A ces mots Primalice fronça les sourcils, — mais il releva bientôt la tôte, et son regard prit une expression extatique.
— Comte, s’écria-t-il, vous verrez les plus belles statues du monde, l’Apollon, la Vénus, la Cléopâtre, le Laocoon! ce sont ouvrages des dieux !
Carpi poussa un soupir, et après un bon quart d’heure de conversation, dont l’art seul Qt tous les frais, il se retira.
— Il aime Marguerite, mais cet amour pâlit devant celui qu’il a pour l’art.
Au moment où il quittait le Louvre, il vit rentrer la Dauphine, et le même personnage qui lui avait donné la main précédemment, marchait la tête découverte, au côté droit de sa litière. Ce personnage était le vieux seigneur corse, dont il avait intérieurement si grand souci, le comte Ugo Colonna.
— Plus que Jamais elle ne doit point paraître à la courl... murmura- t-il, car, vêtue de riches habits, il croirait voir madame Crivelli elle môme.
Tout à coup Carpi se frappa le front, et celui qui eût été témoin de ce geste n’eût assurément pas reconnu là ce diplomate prudent, méfiant, mentant, rusant et s'observant toujours ; mais les deux déconvenues dont il était victime en si peu de temps, l’avaient si bien décidé à changer de tactique, qu’il était transporté de joie en pensant que cette tactique pouvait encore être continuée.
-- Et cette fois, se dit-il, elle réussira. Oui, c’est cela, un garçon qui n’a qu’une seule pensée, qui est beau, brave, hardi, celui-là se mettra bien réellement en travers des amoureuses entreprises du roi... Cet ignoble Michel Piédebou me l’a assez dépeint, je le sais par coeur. IL a du talent, il en fera mépris; il a de l’avenir, il le jouera pour un regard, oui, c’est cela !
11 savait qu’à cette heure Gauthier mangeait chez Tardiveau, à l’enseigne des Trois-Maries, et il se demandait s’il devait se rendre à cette auberge, ou bien faire parler à l’ouvrier par Piédebou ; mais il craignit une maladresse ou une perfidie de cet être abject; d’autant plus qu’il ne lui avait pas fallu grande pénétration pour le soupçonner, lui aussi, d’être amoureux de la Marguerite.
Cependant, s’il entrait aux Trois-Manes, il risquait d’y rencontrer trop de visages de connaissance; il hésitait, arrêté à dix pas de l’auberge, lorsqu’il vit venir de son côté une escouade d’archers de la prévôté. 11 se préparait à leur laisser le haut du pavé, lorsque la troupe s’arrêta tout à coup, et faisant demi-tour à droite, entra résolument dans l’auberge.
— C’est quelque mauvais garçon qu’on vient arrêter, se dit Carpi, — si du moins ce pouvait être ce Carandas ou ce vieillard inconnu qui m’a parlé à la cour des Miracles!
Presque aussitôt les archers de la prévôté sortirent de l’auberge, serrant étroitement au milieu d’eux un prisonnier dont la vue causa tout à coup un éblouissement au comte.
— Gauthier! s’écria-t-il, c’est lui qu’on arrête!...'
Mais il n’en pouvait croire ses yeux et il marcha derrière les archers, afin de se convaincre, et surtout afin desavoir où l’on menait ce malheureux jeune homme.
— Ah çà! se dit-il, il n’est pas possible que la place soit si bien faite nette au roi, si personne ne s’en mêle.
Ils marchèrent ainsi jusqu'au Châtelet, et là les portes de la sombre prison s’ouvrirent, et se refermèrent sur les archers et leur prisonnier. U n’y avait plus à douter : c’était bien Gauthier.
LA BELLE FËRONMErb
TRANSFIGURATION d’UN ARCHER
Malgré la parole donnée à Féron, malgré le consentement de Marguerite, le mariage n'était pas encore fait dix jours après.
Il est vrai que pendant ces dix jours, la jeune fille avait simulé une maladie. Le docteur Akakia, mandé en toute hâte, n’avait pas été dupe de la ruse; mais par pitié pour la pauvre enfant et, comprenant son désir de gagner du temps, il s’était fait son complice en ordonnant médecines sur médecines et, surtout, que personne n’adressât la parole à la malade.
Pendant ces dix jours, Féron n’avait pas vécu, mais il n’en persistait pas moins dans ses projets, et, s’il s’informait avec des larmes réelles de la santé de sa chère fiancée, il ne manquait pas de rappeler à Turquant à quel prix son silence était attaché.
Or, si la rusée Djem était malade pour tout le monde, et en aparence livrée aux drogues de l’art d’Hippocrate, elle ne l’était nullement pour deux personnes : — d’abord pour Jane Lepic qui lui apportait à manger en cachette et se chargeait de faire disparaître les médicaments, — et ensuite pour le bel archer du roi, qui, sans y manquer jamais, était venu, chaque nuit, passer une heure à la petite fenêtre du rez^e-chaussée.
^n comprend que les visites de cet amoureux n’étaient point de nature à faire envisager maître Féron sous un aspect séduisant, et que sa figure austère, ses rides, ses cheveux blancs, ses soixante ans en mot, ne pouvaient
LA DELLE FÉROSNIÈHE
lutter contre les ardeurs, les paroles et les baisers d’un homme dont l’amour était toute la vie.
Marguerite aimait éperdûment l’archer François; il faut dire que son sang de fille bohème n’avait pas tardé â bouillonner dans ses veines, à J’égal de celui de son amant mystérieux, et que plus d’une fois elle avait mandit ces barreaux de fer, dont l’implacable croix la séparait de celui qui faisait boudir ainsi son cœur.
Toutefois, elle n’avait pas encore osé accepter le plan de fuite qui lui avait été indiqué par son amant, et qui eût été d'une si facile exécution : car il ne s’agissait que de tourner un pilier de Saint-Barthélemy, gagner la petite porte de l’église et monter dans la litière qui, chaque jour, pendant la messe, y stationnait à cette intention.
11 eût été plus exact de dire qu’elle ne voulait pas exécuter ce plan; car son cœur bon, aimant et loyal ne pouvait se résoudre à plonger Turquantdans le désespoir, dans le déshonneur peut-être. Par instants, elle souhaitait mourir afin de s’arracher à celte cruelle alternative : ou de causer la mort de son père, ou la douleur de cet amant qui lui demandait le bonheur à mains jointes,
Marguerite était donc bien réellement malade de coeur, sinon de corps ; mais sa compagne, Jane Lepic, tout mi lui prodiguant ses soins, ou servantfidèiement ses petits stratagèmes, était, elle aussi, dans la plus profonde affliction.
Depuis dix jours Gauthier n’avait pas reparu, et maître Tardiveau étant venu informer Turquant de l’arrestation de l’ouvrier; celui-ci n’avait pas eu le courage de briser le cœur de la pauvre fllle en lui annonçant la, vérité. A cette époque, sortir du Châtelet, surtout quand on y entrait pour une cause inconnue, était un de ces miracles qu’on n’osait jamais espérer.
- OÙ peut-il être?... répétait sans cesse Jane e»' interrogeant l’infini de la Toûte céleste.
— Ma pauvre Jane, disait Marguerite, ce bon Gauthier ôtait enthousiaste des nouvelles doctrines, qui sait s’il n’a pas parlé trop haut, et si les gens de M. de Mouchi ne l’on» pas inquiété.
— Non, oh ! non, ce n’est pas de religion qu’il s’occupe, car il y a plus de six mois qu’il n'a prononcé devant moi le nom de Luther. A cette époque, il nous aurait convertis mon père et moi; mais depuis ce temps, il avait autre chose en tète, et catholiques ou huguenots lui sont devenus indifférents... Ah! Marguerite, Marguerite...
— Eh bien ! qu’as-tu donc? demanda Djem effrayée des regards que lui jetait Jane.
— C’est toi qui l’as perdu !
— Tu sais bien que je n’ai jamais eu pour lui d’autre affection que celle d’une sœur.
— Mais il t’aime, lui, comme un amant, comme un fou... il est mort peut-être.
— Dieu noua garde d’un tel malheur !
— Écoute, la dernière fois que je le vis, c’était le jour où il ne revint pas à l’atelier, il entra chez nous, en allant dîner, et nous dit avec un air farouche : — J’ai envie de me ffiire soldat !
— Lui, Gauthier, aoldatl lui, l’habile ciseleur, l’ouvrier aux œuvres fines et délicates, voudrait gâter sa main fine et souple au contact du pommeau grossier d’une épée !
— Voilà justement, reprit Jane, ce qu’il voulait : — Manier une épée, savoir se servir d’une épée! s’écriait-il, — on n’est pas un homme sans celai
— 11 disait cela... fit Marguerite qui devint toute songeuse.
— Et il ajoutait : — Si j’étais gentilhomme, je me ferais archer du roi!
LA BELLE FÉRONMÈRE
— Ab!... exclama sourdement Marguerite qui crut comprendre la cause de la disparition du jeune homme, et em frissonna de tout son corps.
Cependant, tandis que les deux jeunes filles étaient plongées dans la douleur, Paris était en fête. C’était lé 15 août, on célébrait la fête de la Vierge avec une pompe inaccoutumée, et il devait y avoir grande procession à laquelle assisteraient le roi, la reine et toute la cour, — ce qui était une manière de protester contre les adhérents de la nouvelle religion.
Depuis le matin, on entendait dans la me et sur lePontau-Change le sourd bourdonnement de toute la population qui s’était rendue aux abords de Notre-Dame et sur tout le chemin que devait parcourir le cortège royal. En vain Jacques Turquant était venu supplier sa fille dp se mettre à l’une des fenêtres de sa chambre qui donnait sur le pont et d’où naturellement elle serait admirablement placée pour voir la cour.
— Quelle bonne occasion pour toi de voir le roi et la reine ! disait l’orfévre qui eût désiré, pour tout au monde, égayer un peu la malade.
— A quoi bon voir des gens heureux! fit Marguerite en haussant les épaules.
— Ce sera magnifique!... continua Turquant, il y aura d’abord l’évéque et tout son clergé qui viendra recevoir Sa Majesté à l’entrée de la cité, toute la Sorbonne, messieurs du Parlement, et maître Pérou en robe, — puis les lansquenets, les Suisses, les archers du roi...
A ce mot, Marguerite se souleva sur un coude et écouta; — mais ce mouvement avait été si brusque que l’orfévre s’était arrêté et la regardait.
— Les archers... fit-elle.
— Et puis les cranequiniers, les piquiers, les arquebusiers et les gros canons qu’on traînera et qui tireront en
J’honneur de la Vierge sur la berge de la rivière, — et le roi, notre sire, le plus bel homme de son royaume, qui a embrassé Jane quand il est venu dans ma boutique, et qui t'eût embrassée si tu n’avais pas été si sottement évanouie, — et madame la reine, et madame d’Étampes, la belle des belles, celle qui tient le cœur du roi, madame la Dauphine qui me protège !... Ah! tu as tort, ma Marguerite, de ne pas vouloir admirer toutes ces magnificences» on ne les voit qu’une fois tous les dix ans. C'est la première fois que Sa Majesté passe en gala sur le pont.
Marguerite se souleva encore et essaya de regarder à travers les vitres.
— Viens dans ma chambre, d’ici tu ne verrais rien... Ah! j’entends les noëls et les vivats, c’est M. l’évéque qui approche, — preuve que le roi n’est pas loin.
Un coup de canon retentit au loin, c’était le signal indiquant quo le roi quittait son palais, et se mettait en marche vers la cathédrale.
—Je veux voir !... fit Marguerite.
Et sans s’occuper de s'habiller, elle s’enveloppa dans une grande cape de laine bariolée ; puis, plus belle ainsi mille fois qu’avec les atours les plus riches, elle s’élança vers la chambre de son père et se plaça à la fenêtre, où sa beauté ne tarda pas à être l’objet des admirations enthousiastes des étudiants et des jeunes bourgeois qui grouil-, laient dans la rue du pont.
Mais elle n’accordait aucune attention à ces manifestations non équivoques à l'adresse d'une beauté célèbre dans tout Paris; son p&le visage demeurait impassible, et, ses yeux ardemment fixés sur le Gh&tclet, une seule pensée agitait son Ame.
— Je vais le voir!... murmurait-elle, sans cesse. — il vient!... je vais le voir... le voir !...
Le cortège royal s’avançait. C’étaient d’abord quelques
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LA BELLE FKRONNIÈRE
compagnies d’infanterie, puis des gardes suisses, les archers écossais, et enfin les archers du roi. Ces troupes d’élite, bien qu’armées de lances, avaient conservé le nom d’archers, et, composées d’hommes nobles, se faisaient remarquer par leur belle tenue et l’élégance de leurs costumes. Les plus riches, à une époque où l’uniforme n’élait pas encore établi, portaient ualurellement les plus somptueux habits, et c’était vraiment merveilleux que de les voir s’evancer, montés sur de beaux chevaux, précédant ce roi qui est resté le type de la magnificence et de la chevalerie.
Marguerite cherchait parmi eux l’homme qui occupait sa pensée entière, et bien que son rapide regard eût parcouru chaque rang d’archers, le visage aimé ne paraissait pas; et pourtant aucun de ces visages n’avait essayé de se dérober à son inspection, car sa beauté était si célèbre dans Paris que tous ces gentilhommes se touchaient du coude et se montraient la belle des belles avec admiration.
O douleur, le dernier rang d’archers passa et celui qu’elle aimait n’y était pas. Elle voulut se retirer, agitée d’un donleureux pressentiment, en se disant que, peutêtre, lui aussi était malade, plus sérieusement qu’elle ; et intérieurement elle s’accusait d’avoir compromis sa santé en le retenant des heures entières dans la rue, pendant les nuits fraîches.
— Mais le roi! lu ne veux donc pas le voir ; s’écria Jacques.
— Qne m’importe.
— Mais madame la Dauphine! mais madame la duchesse!
— Est-ce que tous les archers sont passés? demanda-telle avec distraction.
— Non ! répondit Jacques, il y en a encore au moins deux compagnies derrière le roi.
— Âh!... fit Marguerite en se replaçant à la fenôtre et s’accondant sur l’appui de pierre.
Tout à coup, une révolution de sang se fit en elle, ses tempes battirent d’une manière extraordinaire et il lui sembla que mille aiguilles invisibles lui perçaient le crâne et le cœur. Elle resta immobile, rouge, la bouche ouverte, et muette de stupeur et d’elTroi, regardant au-dessous d’elle et les oreilles remplies des cris assourdissants qui s’élevaient dans les airs.
Elle voyait, — elle voyait un homme â cheval, seul, de trois pas en avant de la plus brillante escorte, et cet homme vêtu de drap d’or, la tête ornée d’une toque où les plumes blanches se balançaient gracieusement, portait sur la poitrine un collier de Saint-Michel que les secousses du cheval faisaient sauter, avec un cliquetis harmonieux. Cet homme saluait de la main avec une aisance peu commune, et sur son visage rayonnant respirait une majesté et une ivresse triomphantes.
Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien le roi François 1®».
Marguerite eut un éblouissement, celui qu’elle eût éprouvé certainement, si tout â coup, la voûte céleste se fût fendue, et qu’elle eût aperçu Dieu le Père, entouré de ses gloires et de ses archanges.
Cet homme, ce roi acclamé, ce demi-dieu, c’était le mystérieux archer qui lui disait toutes les nuits ; — Je t’aime I
En ce moment François I*® était arrivé devant la fenêtre et faisait caracoler son cheval; il saluait, cette fois, non plus seulement de la main, mais en ôtant sa toque, et découvrait sous l’al-dent soleil qui en faisait ressortir la mâle beauté, cette tête moulée à l’antique, sur les lèvres de laquelle se lisaient toutes les sensualités et tous les courages.
Nul des assistants ne se méprit sur cet hommage, rendu à la plus jolie, et les applaudissements de la foule le conGrmèrent; mais de tout cela, salut du roi, vivats chaleureux, Marguerite n’avait rien vu, rien entendu, elle s’était affaissée sur elle-môme et s’était évanouie.
Seulement, au moment où elle avait senti la vie et la conscience d’elle-môme lui échapper, elle crut voir deux yeux chaînés de colère se diriger vers elle, partant d’une des litières qui entouraient la litière delà reine, celle de la duchesse d’É lampes.
Le cortège passa.
Marguerite avait été portée dans son lit, — et quand elle sortit de son état d’insensibilité, elle trouva autour d’elle et plongés dans l’affliction Jacques, la vieille Thèclet Jane Lepic elle-même, et jusqu’à Mériadeck qui restai, immobile dans un coin de la chambre.
De tous ceux qui étaient là elle ne vit que le Coësre.
— Mizo, dit-elle, le roi est-il passé?
Le vieux Bohème tressaillit et s’avança vers le lit d’un pas lent, et en fronçant les sourcils.
— Mizo, dit-il, était le frère d’une belle fille appelée Zagala, qui est morte pour avoir fait évader un homme dont les fils delà montagne attendaient larançon. Mizo a été pendu haut et court par le bourreau de Tours, ne peuxtu te rappeler cela, enfant!
Marguerite avait les yeux égarés, ses dents claquaient, ses doigts, ses mains s’agitaient convulsivement et elle se souleva, en proie au délire.
— Le roi est-il passé? les hommes d’armes, les archers, lui, le chevalier?... qu’il est beau le roi !...
— Zagala,^ continua Mizo, est morte pour avoir fait évader un chevalier, ce chevalier était beau.
— Djem l’a vu, oui, s’écria Marguerite, oui, il était beau, lui aussi, ce prisonnier, il a pris Djem sur ses ge^
Gioyll
ni. Vzed-
DOUX et Djem a chanté... oui, bien beau... Je me souviens... cet air... Ab!.. .
Et la jeune ftlle, en proie à une agitation qui avait autant le caractère de l’extase que du délire, chanta d’une voix éclatante :
Qn’il vive pour sa myo Elle mourra pour luit
— Depuis que Zagala est morte, continua le vieux Bohême, je ne puis voir le roi François I«r sans qu’une rage sourde s’empare de moi, et si je n’écoutais que cette colère, que des années n’ont pu éteindre, je le tuerais.
— AhI... fit Marguerite en lui saisissant la main, — ce beau prisonnier de la forêt, celui que Zagala a fait évader, c’était lui!...
— • Oui, dit Mériadeck, — et les malheurs ne sont pas finis.
La jeune fille retomba sur son lit et elle sentit aussitôt que la fièvre l’avait tout à fait abandonnée; cependant, elle se trouva fatiguée, obsédée de tous ces bons regards tendus anxieusement vers elle, de toutes ces respirations haletantes, de toutes ces curiosités émues, — et pour échapper à ces empressements affectueux, elle feignit de dormir.
Le silence le plus absolu ne tarda pas à régner autour d’elle, et bientôt le tumulte de la rue lui annonça que la procession était terminée et que le cortège royal allait repasser sur le pont au Change.
, — Je ne le reverrai pas, se dit-elle en se retournant sur son lit, et sans répondre à Jane qui, restée là, car elle n’était nullement curieuse d’aller se repaître du spectacle des magnificences de la cour, s’informait dn son état.
LA BELLE FÉRONNIÈBE
Mais les fanfares, les virats, les noCls, la musique, tout ce bruit bourdonnait à ses oreilles, éclatant comme les trompettes du jugement dernier, et le pas des chevaux répondait su. son coeur comme si le fer des coursiers lui eût broyé la poitrine. C’était un appel de ses sens à la réalité, une invitation pressante au retour des choses de ce monde, une aspiration cuisante vers cet amour qu’elle voulait repousser : aussi fut-elle vaincue dans la lutte.
Elle sortit de son lit et demeura haletante, l’oreille tendue vers tout ce bruit extérieur.
— Pousse le verrou... dit-elle à Jane qui obéit sans essayer de comprendre.
Sûre qu’on ne la surprendrait pas, Marguerite marcha vers la fenêtre, l’ouvrit et se pencha au dehors, retenue par Jane qui venait de lui jeter sa cape sur ses épaules nues.
Cette fenêtre ne donuait pas sur le pont, mais elle en laissait apercevoir une échappée.
Marguerite vit repasser les archers, mais cette fois ce n’était plus parmi leurs visages qu’elle cherchait, — puis le roi parut. ,
Au moment où il se trouva en face de la rue Saint-Barthélemy, soit hasard, soit calcul, il ralentit le pas de son cheval et, adr^saut dans la profondeur de cette rue étroite, un salut de la main gui ressemblait presque à un baiser, il remit son cheval au trot.
Marguerite s’élait retirée vivement de la fenêtre, — car elle avait eu le désir de voir sans être vue, — et demeurait auprès de l’embrasure, demi-morte.
Au même instant un éclat de rire retentit au bas de la maison. Elle jeta machinalement les yeux de ce côté et aperçut une tête railleuse et insolente, sortant d'un long manteau : puis tête et manteau disparurent dans la grande
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(|uantité de gens qui s’étaient trouvés refoulés dans cette rue par l’approche du cortège royal.
— Ah!... fit Marguerite, c’est le jour des souvenirs lugubres et mauvais!
Dans cette tète, couleur de bronze florentin, presque noire, elle venait de reconnaître le visage abhorô de son compagnon d’enfance le More Ortis.
Elle frissonna comme à la vue' d’un reptile ou d’une araignée; mais elle retrouva cependant bientôt toute sa force, et se roidit contre les malheurs qui, en apparence, semblaient devoir fondre sur elle. Jane la regardait, muette de stupeur, elle sourit et lui passant le bras autour du cou, l’embrassa tendrement.
— Tu es bien sûre, n’est-ce-pas, à présent, que ce n’est pas Gauthier que j’aime!
— Malheureuse, celui que tu aimes, c’est le roi!
— Tais-toi !... T^is-toi !... je ne veux plus l’aimer, c’est de la folie, de la démence, un crime!... Àhl cet homme, moi, l’aimer !... Un homme qui se fait un jeu de flétrir la réputation des femmes et de tromper toutes celles qui se laissent aller à'croire sesmimlleoses paroles... Ah! tu verras, Jane, tu verras si j’ai du courage.
Marguerite s’habilla, aidée de son amie; elle semblait prendre un plaisir infini à se parer, à se faire belle, et quand sa toilette fut achevée, on n’entendait plus dans la rue et sur le pont que les rares habitants que la curiosité n’avait pas poussés à suivre le cortège du monarque jusqu’à son palais.
— Gauthier t’aimait, dit Jane, parce qu’il espérait toujours; mais s’il avait vu ton coeur plein d’un autre...
Ma pauvre Janel... fit Djem en l’embrassant plus fort, — et en cachant le triste sourire de pitié qui erra sur ses lèvres.
Elle ne croyait pas aux paroles de l’innocente jeune fille,
car elle' savait madame d’Ëtampes aimée du roi, et elle avait peur d’aimer le roi malgré cela.
— Où est-il, ce pauvre Gauthier?... reprit Jane, des larmes plein les yeux.
— Espère, ma Jane, dit Marguerite, en lui serrant la main M. Féron est son oncle, il faudra bien qu’il le re> trouve, "
Elle ouvrit la porte et sourit du plus franc et du plus frais sourire, à la vue de tous ceux qui l’avaient laissée demi-morte sur son lit, une heure auparavant.
~ Dieu soit béni, elle va mieux 1 fit une voix joyeuse dans l’escalier.
C’était maître Féron qui montait. 11 avait gardé sa robe rouge, et venait, ainsi qu’il avait été convenu, souper avec l’orfévre.
— Monsieur Féron, dit Marguerite en lui posant la main sur le bras, — les bans sont publiés, tout est prêt depuis hui t jours pour ce mariage, n’est-ce pas ?
— Oui!... fit l’avocat qui chancela.
— Eh bien ! demain matin, je serai votre femme.
L’avocat, ivre de joie, mit un genou en terre devant elle,
Turquant fondit en larmes.
— Que fais-tu?... s’écria Jane en la regardant avec effroi.
Marguerite l’entraîna dans l’escalier et lui dit d’une voix stridente et désespérée ;
— Je neveux pas être seule à coisbattre.
LA belle féronmëre