‹ La Belle FéronnièreChapitre 13 sur 15 · IL FAUT DES ÉPOVX ASSORTIS · texte numérisé non relu

IL FAUT DES ÉPOVX ASSORTIS

Marguerite ce se dédit plus : les noces furent faites le lendemaiu. La haute position de Féron, que ses lumières et ses talents ayaient rapidement élevé à la dignité d’avocat du loi, ce que nous appelons aujourd’hui avocat général, — l’avait forcément entraîné à des dépenses que son avarice regrettait vivement. Aussi, dans tout le quartier du Palais, aiusi que dans le quartier de la porte Barbette, où il demeurait, n’était-ce qu’un cri sur ces belles épousailles et sur cette plus belle épousée.

Les bonnes femmes qui depuis dix ans avaient vu grandir Marguerite et qui n’avaient jamais eu l’idée de jalouser sa beauté, tant elle était bonne et avenante, et qui en étaient hères comme si elle eût été la sœur de leurs enfants, di salent sur tous les tons que c’était un ange auquel il ne manquait que des ailes pour s’envoler au paradis.

Et pourtant, en marchant à l’autel, la jeune fille avait l’enfer dans le cœur; elle ne pouvait pardonner à l’avocat la violence morale qu’il avait faite à l’honnéte Jacques Turquant, et elle se disait, maintenant qu’il était trop tard, qu’elle eût certainement bien trouvé la force de résister à l’amour du roi,

Rarement mariage de bourgeois avait réuni semblable affluence de personnes notables, et l’église de Saint-Barthélemy était trop petite pour contenir les flots pressés des invités et des curieux. Il y avait d’abord presque tout le parlement, les avocats, les juges, la corporation des orfèvres tout entière, patrons, ouvriers et apprentis, ainsique

leurs femmes et les jeunes Allés de l’àge de la mariée, appartenant à la paroisse; mais parmi les invités, ceux qui attiraient le plus les regards étaient les envoyés de "ladame la Dauphine et ceux de Sa Majesté.

A cetU époque, ainsi que cela s’est perpétué jusqu’à nos jours dans certaines provinces, il était d’usage que chacun dés deux époux fût assisté d’un parrain et d’une marraine, dont les fonctions consistaient à les mener à l’autel et à témoigner devant le prêtre de leur constante ferveur pour la religion catholique. Ces parrains et marraines de noces, à défaut de ceux du baptême, étaient, d'ordinaire, des personnes considérables par le rang; aussi, madame la Dauphine, qui avait désiré présenter la Aile de son orfèvre à l’autel, avait-elle délégué cette mission à l’une de ses dames et désigné, pour l’accompagner, l’un de ses écuyers.

Voici donc comment il se faisait qu’aux premiers rangs des invités se trouvaient la belle marquise d’Amaéguy et le chevalier de Croixmare pour l’épousée, et — et la non moins belle duchesse d’Étampes et le comte de La Tour- Landry, envoyés par le roi, pour l’époux.

Le choix de la duchesse d’Étampes avait été un coup terrible pour Marguerite : elle y vit une sorte de bravade de la part de celui qui, pourtant, ne lui avait pas témoigné moins de respect que d’amour; aussi, après la cérémonie, renfermée avec Jane qui n’avait pas voulu prier pour elle autrement que dans un coin de l’église, elle ne put s’empêcher de fondre en larmes.

— J’y ai réfléchi pendant l’office, dit Jane, il a voulu te dire par là que toutes les femmes te seraient sacriAées par lui; et que celle-là, si Aère, si arrogante, cette duchesse d’Étampes enAn, devant qui toute la cour est agenouillée, commence aujourd’hui le rôle de ta première sujette.'

Marguerite sourit tristement et secoua la tête eu levant les yeux au ciel.

— Il veut me prendre par l’orgueil comme les autres, — il ne me connaît pas... tant mieux.

— Ah I ma pauvre Marguerite, tu l’aimes toujours.

— Non ! non, je te le jure.

e-K Tu ne le jurerais pas sur la croix !

— Tais-toi !... fit la jeune mariée avec effroi, — j’ai peurj horriblement peur.

— Peur! et de quoi?

— Pendant la messe, j’ai hasardé parfois de regarder M. Féron, et à sa place j’ai vu la mort, un hideux squelette, tel qu’on en voit tant au cimetière des Innocents, tu, sais peints sur la muraille, — j’ai porté vivement mes yeux vers le prêtre, et encore une fois, à la place du prêtre, j’ai vu la mort, — je me suis retournée vers M. Féron, pensant être abusée par une vision horrible, et derrière lui, la duchesse et ce seigneur qui l’accompagne me parurent, quoique revêtus de leurs somptueux habits, deux hideux squelettes dont l’un me regardait avec menace et l’autre en ricanant.

— C’est horrible, fit Jane en se signant.

—J’ai cherché bien vite mon père du regard, et son bon sourire m’a rassuré, et a fait évanouir l’infernale vision... Ah! ma chère Jane, cela me jette dans d'incroyables terreurs, vois-tu, et comme je l’ai toujours pensé, ce mariage sera pour moi un malheur.

— Eh! mon Dieu! on ne sait pas... M. Féron t’aime avec toute l’ardeur d’un jeune homme ; on ne peut pas dire que ce soit ta dot qui l’ait tenté, ce n’est que toi seule qu’il a voulu, — et tout à l’heure quand tu vas partir pour sa demeure, au lieu des coffres et des meubles qu’on voit porter d’ordinaire dans les riches mariages, derrière les époux, il n’y aura que des vœux et des bénédictions.

— Des vœux pour mon bonheur !..., serai-je heu- , teuse?...

LA BELLE FÉRONNIÈRS

— Persoane ne cherchera ces trousseaux et ces preuves d’une riche dot, aussi, tout le monde dira : — M. Féron est encore trop favorisé, car il épouse la plus belle fille de tout Paris.

— Serai-je heureuse?... fit Marguerite avec un cri d4> chirant.

En ce moment^ un objet assez lourd, lancé par la fenêtre restée ouverte, tomba dans la chambre. Marguerite ne réfléchit pas et se précipita sur cet objet avec une avidité qui fit sourire la triste Jane. C’était une lettre.

Elle déplia le papier et jeta sur son lit l’objet qu’il renfermait sans le regarder.

— C’est de lui! fit-elle en posant la lettre sur ses ' lèvres.

— Et voici son portrait! dit Jane qui, attirte par l’éclat qu’elle jetait, venait de prendre sur le lit une maille d’or du travail le plus fini.

— Il m’aime, il m’aimera toujours! fit Marguerite avec ivresse, en'gagnant la fenêtre pour voir qui avait pu luieuvoyer ces précieux auxiliaires.

Il n’y avait personne dans la rue étroite, et comme elle se retournait, on frappait à la porte de sa chambre.

— Ma mie, dit la voix de Féron, ne voulez-vous pas gagner votre maison de la rue Barbette, où nous attend si grande liesse?

Marguerite pâlit, plia la lettre et la glissa avec la médaille dans son corsage, et appuyant fortement ses mains sur sa robe, afin de ne rien perdre de l’étrange sensation de volupté que lui donnait le contact de ces objets glacés sur sa poitrine, — elle tira le verrou de sa porte et se laissa prendre une main inerte par son vieil époux enchanté. ®

Mais avant de franchir le seuil de cette chambre, elle se

retourna et lui jeta uii regard d’adieu, dont Jane comprit toute la déchirante éloquence.

Madame d’Ëtampes n’avait pas voulu rester davantage, et était retournée chez elle au sortir de la messe, mais Charles et la marquise d’Amaéguy accompagnèrent les épousés et toute la noce au logis de l’avocat.

La maison de M. Féron était située dans la rue Barbette, non point celle qui aujourd’hui aboutit à la rue des Trois- Pavillons, mais, ainsi que nous l’avons dit déjà, cellequ’on appelle rue Vieille- du-Temple. Cette maison, dont le jardin était mitoyen avec celui du couvent des Guillemites, venait la troisième après la porte Barbette.

De ses trois fenêtres de façade, on pouvait voir l’hôtel de Rieux, au coin de la rue des Blancs-Manteaux, devant lequel le duc d’Orléans fut assassiné par Jean sans Peur, en 1407, — et presque en face s’élevait l’hôtel d'O, dont remplacement est recouvert aujourd’hui par le marché des Blancs-Manteaux.

Un souper somptueux attendait les invités dans la demeure de l’avocat, et l’on se mit à table à cinq heures selon la coutume de cette époque, où l’on dînait à neuf heures du matin, — témoin ces vers qui nous sont parvenus :

Lever à cinq, dioer à nenf.

Souper à cinq, coucher à neuf.

Fait vivre, d’ans nonante nenf.

Le repas se prolongea, puis les danses et les chants emplirent cette triste maison, qui faisait à Marguerite l’effet d’un immense cercueil tendu de draperies de deuil. Elle exceptée, la joie la plus vive régnait sur tous les visages ; le bonhomme Turquant lui-même avait rejeté les mauvaises pensées, et tout entier aux satisfacüons qu’il éprouvait de

voir sa fille devenir une bourgeoise de haute futaie, il était le premier à donner le signal aux violes, hautbois, fiû^ et rebecs. j»

La marquise d’Amaéguy dansa pour la mariée, car celleci ne put se contraindre, et chacun comprit bien que la belle fille avait regret d’étre unie à un si vieil époux ; enfin l’heure du retrait sonna au milieu des chuchottements et des rires, les matrones conduisirent la belle enfant dans la chambre nuptiale.

En la voyant partir, Charles de Croixmare, qui avait essayé vainement de la faire rire pendant tout le bal, eut un r . serrement de cœur inexprimable; et malgré les étreintra folles que la marquise se permettait avec lui, grâce aux libertés de la danse, une profonde tristesse s’empara de son esprit.

— Qu’avez-vous donc, beau chevalier? ne put s'empêcher de lui demander sa maîtresse dès qu’elle s’en aperçut.

— Rien, répondit-il, mais je songe que ce n’est vraiment pas la peine d’être la plus belle créature du monde pour échoir à un chicanoux de ce modèle.

— Chut 1 fit la marquise en lui donnant un conp de son éventail sur les lèvres, — voilà, ce chicanoux qui cherche à s’esquiver sans être aperçu.

Le départ de Féron fut le signal du départ des invités; mais au moment où les premiers mettaient le pied dans la - rue, il s’éleva un bruit qui, en une minute, atteignit les proportions les plus effroyables. Une douzaine de drôles, que l’obscurité empêchait de reconnaître, s’escrimaient à grands tours de bras et armés de bâtons, sur des chaudrons, des casseroles, de vieilles rondaches ; et d’autres faisaient tour^ ner des crécelles de bois ou soufflaient dans des instruments disloqués, dans des trompettes bosselées et crevées : ce qui faisait un charivari assourdissant auquel se mêlèrent bien-

tôt les hurlements de tous les chiens et de tous les chats du voisinage.

Charles venait de mettre la marquise dans sa litière et se disposait à monter sur son cheval, qu’un laquais lui tenait en bride, lorsque cet étrange concert commença, et à l’exem-^ pie de la marquise et de la plupart des invités qui se retiraient il allait en rire, lorsqu’il songea au chagrin qu’en pouvait ressentir la pauvre Marguerite; — car ce charivari était certainement de nature à lui faire entrevoir eacore^ plus cruellement la triste destinée qui l’attendait avec un (f (X d’âge si mai assorti au sien.

Allons, Malancfcins, arrière ! fit-il en montant à cheval et se dirigeant aussitôt vers celui des exécutants qui paraissait le chef du concert Câabolique, et qui s’escrimait d’une vieille corne k bouquin.

L’homme se rangea ccmtre la muraille, sans cesser de souiller dans son instrument; et en cet instant la figure de M. Féron paraissant, effarée, à une fenêtre du premier étage, le charivari recommença de telle sorte, qu’il semblait que la bonne ville de Paris fût revenueau temps des pilleriesdes gens d’Ârmagnac ou de Bourgogne.

La colère s’empara de Charles et il lança son cheval à fond de train sur tous les musiciens qui furent bien forcés de déguerpir; encore quelques-uns s’éloignèrent-ils en maugréant, car ils s’étaient trouvés quelque peu foulés aux pieds de ce coursier épauvanté par le bruit des instruments.

— Tout est fini, monsieur, dit Charles en revenant vers la maison et s’adressant à Féron qui n’avait pas quitté la fenêtre.

— Merci ! répondit sèchement l’avocat en refermant le vitrail.

La litière de la marquise se mit en marche, et quand elle tourna la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, un

homme sortit du porche d’une maison et s’adressa au ca* valier.

— Vous avez eu tort, monsieur de Croixmare, dit cet homme, il fallait nous laisser persuader ce chicanoux de la nécessité d’assortir les époux, et lui annoncer ainsi le sort qui l’attend.

Charles reconnut le vieux Mériadecb.

— C’était toi, dit-il, toi, son ami!

— J’y retourne, répliqua le Coësre,

— Non ! fit vivement le jeune homme, c'est à elle que tu fais du mal.

— C’est juste, répondit le vieillard ea s’enfonçant dans l’ombre.

Quant les matrones, c’est-à-dirp les femmes des marchands amis de Turquant, eurent quitté Marguerite, celleci était resté seule dans sa chambre avec Jane Lepic. — Elle n’avait pas voulu se coucher dans le lit magnifiquement orné qui, à moitié ouvert, offrait les plus fines toiles de Hollande, les hroderes et les dentelles de prix, et qui semblait, élevé de trois marches recouvertes de moëlleux tapis, couronné de baldaquins dont les épais rideaux s’enroulaient autour des colonnes torses de chêne sculpté, le lit de madame la reine.

Jane regardait d’un œil distrait les étoffes précieuses qui sortaient à demi des bahuts, les joyaux, les boucles dorées, les écrins sur les tables, et se disait avec tristesse que jamais elle ne serait conviée à ces joies du mariage, puisque celui qui avait tout son amour n’était plus de ce monde.

— Nous le retrouverons, lui dit Marguerite en l’embrassant.

Et elle ouvrit une assez grande boite, au fond de laquelle elle plongea la main et en retira une dague enfermée dans sa gaine, et toute brillante d’ornements dorés.

LA BELLE FÉRONi'VIÈRE

— Qu’est-ce que cela?... fit Jane effrayée.

— C’est la dague du roi, répondit Marguerite en faisant glisser la lame hors du fourreau, une lame fine, aiguë, et dont la moindre approche devait blesser profondément.

— Que veux-tu faire?...

Marguerite, se rappelant qu’elle avait vécu sous le ciel d’Espagne, releva le bord de sa robe et découvrant la plus ronde, la plus mignonne, la plus adorable jambe qu’on pût voir, passa la dague dans sa jarretière.

— Je veux, dit-elle, défendre jusqu’à la ifiort ce qui est au roi.

On frappa à la porte, Jane alla ouvrir et sortit, laissant M. Pérou en tôte-à-tôte avec son épousée.

Page 1