‹ La Belle FéronnièreChapitre 3 sur 15 · LE CORPS DU PENDU · texte numérisé non relu

LE CORPS DU PENDU

Une heure environ avant vferrivée de la pauvre Djem sur la coulure Saint-Etienne, deux hommes se dirigeaient en courant vers une petite maison formant pignon sur le Chardonneret et la rue Quiquengrogne.

C’était alors un quartier fort désert, — bien qu’il fût proche du logis où le roi Louis XI avait caché, dit-on, ses amours avec la belle Nicole Beaupertuis, — et il semblait que l’air de ce quartier fût malsain ou que la mémoire du terrible roi y laissât une renommée sinistre, car, une fois le soleil couché, personne ne se hasardait de ce côté.

Peut-être, du reste, était-ce simplement cette maison qu’on fuyait, car les deux hommes, bien qu’elle fût le but de leur promenade, ne semblaient pas extrêmement rassurés en la considérant.

Pourtant, l’un deux frappa à l’huis d’une main ferme, et au bout de quelques minutes, la porte s’ouvrit discrètement.

— Vous étiez donc déjà couché, maître? demanda le plus grand des deux visiteurs à celui qui ouvrit.

— Non, mais le vieux est là-haut qui se meurt, j’en ai bien peur; et puisque j’ai affaire à de si savants médecins, j’ai compté sur eux pour une petite consultation.

« — Soit, — mais hâtons-nous, ou notre homme ne sera plus dans les conditions voulues.

— Il n'y a pas une heure que l’opération a eu lieu, c’était juste au coucher du soleil, ainsi...

Digilized by Goc^le

58 LA BELLE FÉRONNIÈAE

' —Eh bien! préparez vous. Nous montons voir votre malade.

• Les deux hommes, les deux médecins puisque telle était leur profession, gravirent les marches d’un raide escalier et pénétrèrent dans une grande chambre où gisait un vieillard dont l’a^ect n’avait rien de bien rassurant, — quant au nombre de jours qui pouvaient lui rester à vivre.

Auprès du lit du malade «e trouvait un homme ^ dnquante ans environ, dont les vêtements annonçaient un bourgeois aisé, lequel lui tenait la main alTectueusement. II se rangea à l’entrée des médecins, car il avait entendu les quelques mots échangés au reE*de*chaussée, et les laissa s’approcher du lit.

— Messires, dit le malade d’une voix assez ferme, je sais que je n’ai pas <de longs jours à vivre, je sais que ma En approche. J’ai trop l’habitude de voir la mort de pr^ pour m’y tromper; mais en échange du service que vous attendez, pouvez-vous me donner seulement trois jours d’existence, ne serait-elle que factice?

— Vous demandez lA, maître, répondit le plus jeume des docteurs, une chose bien difficile.

— D’autant phis, r^KMidit le plus âgé, que les médecins se trompent quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent.

Le malade regarda celui-ci d’un air effaré.

— Nous pourrions, en voulant prolonger vos jours, les abréger au contraire, se h4ta de dire le plus jeune en rougissant.

— Frère, frère, qae s’écria le malade en' s’a-

dressant au bourgeois.

— Mon pauvre René, il feut se résigner et laisser àOicule soin de disposer.

Cependant, malgré cette parole il se tourna vers le plus jeune des docteurs.

Digilized by Goo<^k

LA BELLE FÉRONNIÈRB

— Maître, dit-il avec respect, je vous connais, vous êtes mcssire Akakia, médecin de la Faculté.

C’est vrai, répondit celui-ci, et vous êtes, vous, maître Jacques Turquant, l’orfèvre des forges du Pont-au- Ghange, à Paris.

Maître Âkakia, vous êtes bien jeune, et votre renommée est déjà si grande, qu’il est question de vous pour la charge de médecin du roi. Oseriez- vous, devant le roi, faire l'étrange aveu que vient de faire votre confrère ?

— Mon confrère est d’esprit frondeur et satirique, mais il y a quelque chose de vrai dans son aveu. La médecine, exercée loyalement, tâtonne beaucoup : il n’y a que les <âiarlatans et les empiriques qui usent combattre le mal à coup sûr.

Et eu (Usant ces mots, il saisit le bras du malade et lui tàta le pouls.

— À un homme comme mol on peut tout dire. .. fit le malade avec instance.

Lejeune médecin secoua la tête doucement et le regarda enface.

— Préparez-vous, maître, dit- il, il est temps

— Et vous ne pouvez me donner trois jours?

A peine avez-vous deux heures devant vous.

— Alors lai^ez-moi avec maître Turquant, j’ai trop de choses à lui dire pour ne point me hâter.

Les médecins s’éloignèrent du lit et se tinrent auprès de la porte, attendant que l’homme d’en bas les appelât, et leur éclairât les marches rapides de l’escalier.

Frère, disait le moribond avec une exaltation fébrile, — elle existe, je la wms en songe, toutes les nuits, depuis que je suis tombé malade, depuis surtout que j’ai quitté cet exécrable métier... La dernière fois qu’elle m’est ap- ^ue, une heure avant ton arrivée, elle était seule, sur une route, mendiant sou pain... Elle vient, elle vient à

moi... Et je ne pourrai la voir et lui direl... mais toi, toi!... Ah! lecomledeCarpi, voilà, voilà l’obstacle... mais Dieu aidant, tu triompheras...

Calme-toi, dit Turquant, tu es en délire... Je ne te comprendrai pas, si tu parles avec cette animation.

Tu as raison... Âh! trois jours, si j’avais trois jours!...

En ce moment le docteur plus âgé s’approcha. Il portait un costume semi-séculier, semi-ecclésiastique : c’est-àdire qu’une longue robe, vert foncé, en forme de soutane, lui descendait jusqu'aux talons, mais elle était ouverte par le haut, laissant voir la chemise; une sorte de bonnet de même couleur, liseré de rouge, le tout recouvert par une large cape à l’espagnole, achevaient de dérouter celui qui eût voulu voir un prêtre dans ce personnage au visage fin, railleur, aux yeux pétillants de malice, et dont la bouche, en s’ouvrant, laissait épanouir le rire, comme une grenade qui s’égrène.

— Maître, dit il, vous êtes à toute extrémité, et vous avez l’âme assez solidement trempée pour ne pas vous en émouvoir beaucoup. C’est d’un philosophe et d’un sage; mais là où s’arrête la science, il y a la nature. Or, je suis, moi, l’un des preneurs de cette illustre praticienne, dont la Faculté fait généralement trop peu de cas. Vous avez besoin de trois jours, n’est-ce pas, pour régler vos petites affaires, et il est évident que le régime de diète, de saignée et de purgation que la science vous a condamné à suivre, vous conduit tout doucement à la tombe.

Tout cela avait été débité rapidement ; et comnàe le malade voulait l’interrompre, il reprit en lui faisant signe de patienter.

— Tout doucement, remarquez ce mot-là. Donc, j’en suis certain, vous seriez homme à préférer vous éteindre en proie à de grandes souffrances, pourvu qu’on vous

offrit la chance de vivre encore trois jours, quatre peutêtre?...

— Oh! parlez, parlez!.., lit avidement le moribond qui entrevoyait la conclusion de ces paroles, si étranges dans la bouche d’un docteur.

— La diète,* la saignée et les purgations sont les trois conséquences de la médecine qui tue ses malades, et vous avez été soigné dans toutes les règles, je le vois; mais si je vous avais entrepris, moi, j’aurais procédé tout différemment ; il n’est plus temps. Vous voulez vivre trois jours encore, — eh bien! voilà ce qu’il laut faire, •— c’est simple comme la lumière, — manger.

— Manger ! s’écria Âkakia.

— Peu d’abord, et ensuite à votre ordinaire... Mais je vous ai prévenu, vous mourrez au milieu de grandes souffrances!

— Qu’importe!... fit le moribond enlevant les bras au ciel, — vite, vite, Jacques, Jacques, mon ami, hâte-toi.

— Commencez par le riz, reprit le docteur, c’est la nourriture par excellence : celle des patriarches et des Africains, S’ils n’avaient pas la guerre et la peste, les arabes vivraient tous deux cents ans!

— Eh bien! messieurs/ dit une voix au fond delà salle, il y a un quart d’heure que je vous attends. 11 sera froid, j’en ai peur, car les nuits sont fraîches en diable!...

— Hàtons-nous! fit Âkakia en descendant rapidement l'escalier qu’éclairait l’homme du rez-de-chaussée.

11 fut suivi par son confrère, et tous trois se trouvèrent bientôt sur le mail du Chardonneret.

L’homme précédait les médecins, il portait un rouleau de cordes, et à sa ceinture était passé un couteau à lame large et courte, enfermé dans une gaine de fer poli.

— Vous êtes hardi, maître! dit Âkakia à son compagnon, cet homme étouffera avant deux heures.

LA BELLE FÉRONMIÈRE

— Kon ! je le gage ! Un broc de muscat contre un veae de piquette! C’est de la médecine naturelle, mon compère, on y viendra quelque jour 1

— Ne le croyez pas, dit Akakia d’un air convaincu.

— Parce que la Faculté sera toujours intéressée à ce qu’on ne se passe point de ses obscurités, *et qu’elle aura toujours le talent de dominer les esprits faibles, voilé tout.

— Vraiment, maître, je ne comprends pas qu’avec oes idées-là vous alliez étudier à Montpellier.

— Pour connaitrc le bien, il faut connaître le mak Je veux étudier comment on tue, pour mieux apprendre comment on doit guérir.

— C’est affaire à vous; mais l’bomme qui marche devant nous ferait aussi bien votre cours que la Faculté de Montpellier.

— Aussi l’ai-je fort consulté, et vous ai-je amené vers lui pour le problème que vous (Perchez.

— Problème!...

— Oui, problème, parce qne vous marchez dans le vMe.

— Demain, selon vous, nous serons plus éclairés!

— Certes! — que désirez-vous savoir?... Une horrible maladie décime Paris, la France, l’Europe entière : vous voulez la combattre?... Or, pour qu’une expérience réussisse dans toutes les conditions que vous cherchez, il faudrait opérer sur un homme vivant, car la nature s’oppose à ce que la mort vous offre jamais l’apparence Je la vie. Un seul cas se présente, celui que nous allons expérimenter, profitons- en!

— C’est là encore une de vos franges fantaisies, maître]

— Cher Akakia, mon ûls, dit le docteur, croyez-moi, le Créateur n’a rien fait sans dessein. Vous allez trouver chez un homme, mort de cette manière, pendu enfin, le dernier

Digilized by Googl

Li. BELLE FÉRONNIÈRE

mot de ce que vous cherchez, — et si vous parvenez à découvrir les sources intimes, les affinités secrètes, les grands moyens du mal, vous serez bien près du remède. Hatez- •vous de le trouver, maître, car il est question d’un grand médecin qui pourrait vous devancer !

— Dieu vous entende, maître François. Quoique Paracelse soit un génie...

— Quand 'nous aurons lu ensemble dans ce livre de Dieu qui s’appelle l’homme, cher docteur Sans-Malice vous pourrez vous rendre en Italie, et étudier sur place les ravages que fait cette peste que le démon nous envoie, en bainc, ou plutôt en jalousie de nos petits bonheurs!

Ils étaient arrivés à la couture Saint-Étienne, et l’homme (jui les précédait avait aussitôt jeté, d’une main exercée, un bout de sa corde sur le bras horizontal du gibet où, depuis deux heures, était suspendu le malheureux gitano; puis, se servant de cette corde comme d’une échelle, U parvint, en trois bonds, à se jucher à califourchon sur le gibet.

— Soutenez-le-denc, dit-il aux médecins en tirant son couteau.

Ceux-ci obéirent et saisirent le corps.

— II est encore \m peu chaud, dit Akakia, hâtonsnous!...

L’homme coupa la corde, et le corps glissa entre les bras des médecins qui l’étendirent à terre; après quoi, le plus vieux se dépouilla de son manteau et se disposa â le rouler autour du cadavre.

Hais ils s’arrêtèrent tout à coup, car une forme humaine venait de se jeter sur le cadavre et l’embrassait en ' fondant en larmes.

1. Martin Sans-Malice, selon la mode des lettrés et des savants de son temps, changea son nom en celui d’ilftaftta qni, en grec, a la même signification.

— Ouais ! flt le docteur que son compagnon avait appelé François, cest une fille, si je ne me trompe, — que veux- tu, petite?

— G*est mon père, et je lui dis adieu!... répondit Djem en sanglottant.

— Retirez-Ia, maître, dit Akakia en s’approchant de l'homme et lui mettant quelque argent dans la main. — Voilà la somme.

— Allons, Bohême, fit cet homme en prenant l’enfant par le bras et l’arrachant brutalement du cadavre, — retire-toi d’ici !

— C’est mon père ! répéta Djem d’une voix déchirante.

L’homme lui mit la main sur la bouche et, la saisissant, par le corps, la fit tourner avec lui, afin de lui dérober la vue du cadavre. Les deux médecins profitant du naouvement et prenant l’un les pieds, l’autre les épaules du mort, s’enfuirent aussi rapidement que le leur permit ce sinistre fardeau. ^

Mais Djem ne faisait plus aucune résistance, et quand les pas des docteurs se furent éteints dans l’éloignement, celui qui la retenait ouvrit ses bras. A sa grande surprise , elle ne bougea pas; et au lieu de courir après les médecins qui emportaient le corps de son père, elle restait immobile et le considérait curieusement.

Il roula tranquillement sa corde, et quand il eut achevé il la jeta sur son épaule. 11 s’apprêtait à partir à son tour, mais la petite fille l’arrêta en lui touchant légèrement le bras.

-- Monsieur, lui dit-elle d’une voix douce, c’est vous qui êtes... qui ôtes...

— Eh bien ? demanda l’homme d’une voix rude.

— Monsieur, vous êtes, n’est-ce pas, le bourreau ^ Tours?

— Sans doute.

Digili^ccHîy Go<J^;lc

LA BELLE FÉROXNIÈRE

Djein le prit par le bras et le fit tourner sur lui-méme, de manière à ce que la lune, éclairant entièrement son visage, lui permit de la voir bien en face. 11 se laissa faire en souriant.

— Regardez-moi... dit-elle.

— Je te regarde, petite, dit l’homme, et je te trouve même des plus jolies !

— Regardez-moi bien... reprit-ellfe en offrant davantage * encore son pâle visage aux rayons argentés de i’astre des nuits.

— Après ? demanda le bourreau en riant, car il ne savait qu’imaginer.

— Vous n’avez rien à me dire?

— Rien, sinon te répéter que tu es la plus jolie ribaude que j’aie jamais vue au clair de lune ?

— ■ Pourtant vous êtes bien le bourreau de Tours?...

— Parbleu !

— Vous ne ma connaissez pas? '

— C’est la première fois que je te vois, je le jure.

— Et ceci‘>... demanda Djem en rabattant tout à fuit sa capeline et désignant le joyau qu’elle avait au milieu du front.

— Ceci... est une verroterie de Bohème que, par plaisante fantaisie, tu offres comme appùt aux voleurs ou aux amoureux.

Et le bourreau, trompé comme le moine, par l’apparence grave et par l’épanouissement, déjà si séduisant, ^es charmes de l’enfant, voulut s’approcher d’elle un peu trop près; mais elle le repoussa en même temps qu’elle recula d’un pas.

— Ainsi, vous ne me connaissez pas, ni moi ni ce signe, — et par conséquent vous ne m’attendez pas?...

— Non ! mille fois non, petite, mais je suis tout disposé à...

LA BELLE FÉIVOÏTNIÈRE

— C’est bien !... répondit Djem. ^

Et elle prit sa course du côté ou elle avait cru entendre s’éloigner les ravisseurs du corps de Mizo.

Elle allait comme le vent, sans savoir où, car un dédale de ruelles s’otTrait devant scs pas; lorsque tout à coup elle se sentit saisie au milieu du corps par deux bras vigoureux, en même temps qu’un sonore baiser retentissait sur sa joue.

— Ortis ! s’écria-t-elle en reconnaissant le More qui, satisfait de son petit triomphe, la regardait en riant, sans cesser toutefois de la retenir.

— Djem, le destin nous rapproche, c’est pour ne plus nous séparer, n’est-ce pas? Le vieux Mizo est mort, ainsi...

— Laisse-moi, tu me fais mal I

— Que je t’aime, ma petite Djem!... s’écria le More en essayant de l’embrasser encore ; mais l’enfant se roidit, l’éloigna de ses deux bras, arc-boutés comme deux barres d’acier, et se mit à appeler faiblement à l’aide.

— Bah! nous sommes en Bohême ici, ma Djem, c’est la rue Chaude !

— Tu es un méchant, Ortis, et je te conjure de me lais* ser aller!...

— Non!

Une espèce de Ihtte muette s’établit, dans laquelle le More essayait d’entraîner la pauvre petite ; mais tout à coup un éclair brilla dans la nuit, — et, en môme temps, le plat d’une épée s’abattit sur les épaules du drôle.

— Tu lâcheras cette enfant, moricaudl. fit une voix*, tandis que l’épée se relevait et retombait plus drùment, — lu la lécheras, ou je change de jeu ! Par Saint-Charles, mon patron, il n’a pas l’écliine sensible, le drôle l

■ Le Petit More hurlait de rage, mais essayait toujours d’entraîner Djem.

— Prends garde, mécréant, cela pique! dit le défenseur inconnu.

Aussitôt, et comme si cette menace avait toutes les conditions voulues pour changer l’aspect de la lutte, Ortia ouvrit les bras et s’enfuit.

Djem n’en attendit pas d’avantage et courut à perdre haleine dans la direction opposée.

Son défenseur resta seul au milieu de la rue et remit tranquillement son épée au fourreau. C’était un jeune garçon de quinze ans, ayant toutes les allures et les apparences d’un page, — car il portait des armoiries sur sa poitrine, — et dont le visage semblait celui d’Adonis.

— Servez donc les dames ! dit-il en riant amèrement de son désappointement. — Où est-elle passée?... Elle était adorablement jolie!... Où diable la retrouver?... Bah ! ma ' dame est plus belle cent fois I...

UNE BONNE AUU

Une vieille gitana avait prédit à Djem que tous les hommes qui la verraient tomberaient amoureux d’elle ; — et, malgré son innocence, elle était assez éprouvée parle malheur pour se faire ce raisonnement : — que sa beauté lui attirait déjà des désagréments. Elle rabattit donc tout à fait sa cape sur ses yeux, se contentant, pour y voir, des franges et des accrocs qu’y avaient faits l’usage et la Vétusté.

A cette époque, le métier de mendiant n’était pas proscrit; et d’ailleurs les habitudes des gens au milieu des-

quels Djem avait toujous vécu ne lui avaient pas donné de grands scrupules à ce sujet. Aussi, ne se lit-elle pas faute de mendier son pain ; et comme elle ne voulait que du pain, ou la faible somme nécessaire pour en acheter, elle n’importunait pas longtemps la charité des bonnes Ames.

Elle passa toute la journée qui suivit cette nuit terrible à errer dans Tours. Elle ne pouvait se décider à quitter cette ville où la Zagala lui avait dit de se rendre ; — vers quel autre ville, d’ailleurs, eût-elle porté ses pas ? Elle ne connaissait le nom d’aucunè, et à moins de marcher toujours devant elle, on l’eùt fort embarrassée en lui demandant où elle voulait aller.

Cependant elle ne s’inquiétait guère encore de ce qu’elle deviendrait, — à cet âge l’avenir n’existe pas; et tout en ayant soin d’éviter de remonter la grande rue, car elle ’ avait déjà reconnu qu’elle menait à l’abbaye, sous le porche de laquelle un vilain moine l’avait tant effrayée, elle cherchait où passer la nuit qui s’avançait à grands pas.

Mais la pauvre petite était mal garantie contre le froid de ce climat, si différent de celui d’Andalousie et même de la Castille, où elle avait toujours vécu; si bien que l’une de ces rafales de mars, toujours mouillées de pluie, la força de se réfugier sous l’auvent d’une maisop de pauvre apparence et dont toutes les portes et fenêtres étaient fermées.^

Elle se blottit le plus qu’elle put contre la borne protectrice du seuil, et bien que vivement éclairée par un pâle ' soleil couchant, passant rougeâtre à travers les nuages, elle grelottait en serrant ses deux petites mains contre sa frêle poitrine.

Quelques instants après, un homme à cheveux gris fut forcé par la pluie battante de se mettre à couvert sous le môme auvent, — c’était maître Jacques Turquant. Il n’a-

C^Ofiolt

vait pas de manteau et portait son bonnet sur ses yeux pour se garantir de la pluie ; lui aussi grelottait. En se plaçant là, il jeta un rapide coup d’œil sur cette masse informe accroupie contre la borne, et il haussait déjà les épaules en hochant la tête, en signe de commisération, lorsqu’il fut frappé par un bruit qui, quoique léger, le troubla jusqu’au font de l’âme.

C’étaient les dents de la pauvre petite qui claquaient.

— Tu as donc bien froid, mon enfant, fit Turquant en se baissant.

L’accent du bonhomme était bienveillant, Djem releva la tête, — sa figure était bonne et honnête, et Djem le regarda avec des yeux pleins de larmes.

— Oui, répondit-elle de cette voix suave que Dieu a dû donner aux anges.

— Que ne rentres-tu dans ta maison?

— Je n’ai pas de maison.

— Ah ! je n’avais pas vu... Est-ce que tu es d’Égypte, enfant?

— Je suis chrétienne, mais j’ai été élevée par les Bohèmes; ils sont morts, et je suis seule.

— Pauvre petite !... fit le bourgeois tout attendri en fouillant à sa poche.

Mais il s’arrêta et fixa sur Djem un regard défiant.

— Tu ne me, trompes pas, au moins. '

L’enfant leva vers lui un regard si limpide et si étonné, qu’il ne put s’empêcher de rougir. 11 tira un écu au soleil et le lui tendit avec embarras.

— Tiens, dit-il, tâche de trouver un gîte pour cette nuit.

Djem se mit à fondre en larmeS, et ne prit pas l’argent.

— Je ne connais personne ici, dit-elle au milieu de ses sanglots, j’ai peur de tout le monde... Ali ! que les chrétiens sont méchants, mon Dieu!... Les frères Bohèmes me rcs-

LA BELLE FÉBONITIÉRE

pectaient comme une reine... excepté Ortis. — SansOrüs, je retournerais avec eux!... .

Maître Turquant ne savait que répondre, et se demandait comment il pourrait calmer cette douleur. D’un autre côté, l’égoïsme naturel à l’homme lui conseillait de laisser là celle enfant, une drôlesse peut-être, comme toutes les Qlles de sa nation; mais son excellent cœur ne pouvait se résoudre à tant de dureté. Il resta en instant soucieux et se mit à réfléchir profondément.

Enfin sa conscience lui souffla un compromis assez étrange, et que les mœurs de cette époque peuvent seules excuser, car l’esprit de charité n’existait pas très-largement : il était censé être l'apanage exclusif du clergé et des moines qui, pour l’exercer, ne demandaient aux fidèles que d’abondantes aumônes versées entre leurs mains.

Ce compromis satisfit maître Turqnmnt, car il fouilla de nouveau à sa poche, y prit une douzaine de pièocs d’argent et les posa tout doucement dans le giron de l’enfant; après quoi il s’éloigna, — non sans remarquer que celleci redoublait de sanglots.

— Si quelque mauvais garçon ne lui vole pas cet argent, se dit-il en hâtant le pas, elle a de quoi- vivre on mois.

Il arriva ainsi à la rue du Cygne, passa sans s’y arrêter devant la maison du fameux ai^entier Mathieu Camus, un homme que ses prêts et ses opérations de banque avaient rendu maître de tous les commerçants de Tours, — puis il s’arrêta à la maison adjacente, et frappa à nne petite porte percée d’un judas.

Au bout de cinq minutes d’attente, et comme il allait frapper de nouveau, le judas s’ouvrit et un œil s’y plaça, œil plein de méfiance et de crainte.

— Qui demandez-vous? fil une voix aigre.

— Maître Féron, avocat, répondit le bonhomme.

11 n’est pas au logis.

Li BELLE FÉROMNIËRE

— Alors, <«ivre-moi, je l’attendrai.

— Mon maître m’a défendu d’ouvrir à qui que ce soit, il y a beaucoup de mauvais garçons dans la ville depuis quelques jours.

— Mais, dame Oppiprtune, je ne sais pas un mauvais garçon, ne me reconnaissez- vous donc pas? Jacques Turquant, oi/ôvre de Paris.

— ijue voulez-vous de maître Féron?

— Une consultation.

— Je ne sais pas quand il rentrera.

— Eh bien! qu’il vienne sur le mail du Chardonneret; je l’y rejoindrai.

— Vilain endroit, dit la voix aigre, — enfin à quelle heure serez-vous la-bas î

— Aussitôt qu’il pourra, cela presse.

Le judas se referma, et maître Turquant retourna sur ses pas, d’assez mauvaise humeur. En repassant devant la maison de i’argentjer il s’arrêta un instant, et écouta un bruit singulier qui semblait venir, non pas- de la boutique où maître Camus avait établi son comptoir, mais de dessous terre.

— Le vieux lombard, murmura-t-il, fait des lingots au marteau, je connais cola, moi! Je suis sûr qu’il recèle les vols de bijoux d’or et d’argent...

11 continua s<m chemin ; mais la pluie le força encore de s’arrêter sous le porche profond d’une église, et quand il entra, environ une bonne heure après, dans la rue de Jérusalem, il faisait nuit noire.

— Voyons, se dit-il d’un air soucienx, — je me suis promis tout A l’heure de recueillir cette petite, si je la retrouvais A mon retour...

Et il s’avança, agité par une crainte secrète d’avoir A troubler ainsi la paix de son modeste intérieur, en y introduisant un hôte de cette espèce. Mais son cœur était meil-

lear que sa raison, car en retrouvant, au coin de sa borne, l’enfant toujours accroupie, il laissa échapper uu large soupir de satisfaction.

Il s’approcha de Djem et se pencha vers elle. La pauvre petite dormait, et sur son giron krijlait l’argent qu’il y avait déposé. •

— Le froid peut la tuer, dit-il en la réveillant. ^

Djem tressaillit en voyant une ombre noire penchée vers

elle. Elle fit un mouvemeni pour se relever et fuir, — et l’argent roula sur le pavé.

— N’aie donc pas peur, enfant! dit la voix deTurquant.

— Ah! c’est vous, monsieurl... fit Djem qui le reconnut aussitôt et se rassura.

— Tu m’as dit que tu étais seule, petite, comment cela se fait-il?

— Mes parents sont morts. J’étais venue à Tours avec mon père, afin de voir... un homme; — et puis, si cet homme n’eût point satisfait mon père, nous devions partir pour Paris, où il était appelé à succéder au roi.

— Hein?... fit Turquant avec un haut-le-corps et tout suffoqué.

— Mais oui.

— Que veux- lu dire? demanda le bonhomme quila crut folle.

— Ah! c’est que vous ne savez peut-être pas que le roi est mort

— Sa Majesté François !•'?

— Non, répliqua Djem avec une espèce de dédain, le roi Guillot.

— Ah ! très- bien, je comprends, le chef des mauvais ga^ çons de Paris , c’est de ce méchant drôle que tu veux parler?

— Guillot était roi d’Argot, et à sa mort, c’est le roi de Bohême qui doit lui succéder.

— Ainsi, ton père était roi de Bohème? demanda Jacques en faisant la grimace.

— C’est lui qui m’a éle?ée, mais je ne suis pas de son sang.

Turquant se baissa pour ramasser celles des pièces d argent que la nuit lui permettait de retrouver, et voulut les donner à l’enfant ; mais Djem les repoussa.

— Je n’en veux pas, dit-elle d’une voix brève et assurée; puisque je suis seule au monde, à présent, j’aime autant me laisser mourir.

Le cœur du bonhomme se fendit à cette parole, une larme perla sous sa paupière et tomba sur sa joue.

— Eh bien! dit-il comme s’il prenait violemment son parti, — moi aussi je suis seul au monde; veux-tu venir habiter avec moi? tu seras ma fille.

— Âhl que vous êtes bon !... fit Djem en lui prenant la main et la baisant avec ferveur.

— Allons, viens vite alors, car tu es gelée ! dit Turquant en la faisant relever.

— Vous êtes donc le bon Dieu, que votre voix ne me . '

fait pas peur, et que j’ai tout de suite voulu ce que vous voulez.?...

— Je serai ton père, mon enfant, et Dieu, j’en ai Tespoir,, bénira mon intention.

-Je vous aimerai bien! fit Djem en sautant et frappant ses deux petites mains l'une contre l’autre avec joie.

Dans ce mouvement, sa cape se renversa sur son épaule, et sa figure si belle brilla en quelque sorte dans la nuit. «

Us tournèrent un coin de rue où se trouvait, au pied d’une Vierge placée dans une petite niche, une lampe assez ma) garantie du vent et de la pluie par ses enveloppes de verre. Cette lampe donnait cependant une certaine clarté : maître Turquant fit arrêter Djem, et la plaça sous la lumière.

— Que je Toie mon enfant au moins ! dit-il en sonrîant.

Mais il poussa une sorte d’exdamation, cri de joie étouffée on de forte surprise, et regarda la Vierge de pierre, comme s’il eût voulu l’interroger.

— Ah! mon Dieu, flt-il, est-ce le hasard, ou une fantaisie?...

Et il approcha ses mains du front de Djem, et voulut toucher le bijou qui y brillait.

Celle-ci recula comme s’il lui eût fait mal.

— C’est mon talisman! dit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres.

—, Un talisman!... Ah! ma pauvre enfant, si ce que je suppose est la réalité, il y a bien une providence qui veille BUT chacun de nous ici-bas!... Voyons, derrière ce bijou, il y a cinq lettres?

— Oui, fit seulement de la tête l’enfant qui se tenait déjà sur ses gardes.

— Je ne sais pas lire, répondit Djem, mais il y en a birai cinq.

— Plus de doute, c'est toi que nous cherchons!

— Moi!

— Tu te nommes Marguerite?...

— Oui. Djem en Bohême.

— Viens! viens vite!... s’écria Jacques Turquant, ~ peut-être arriverons-nous trop tard!...

— Oû me conduisez-vous? — Chez vous?

— Pas encore chez moi ; mais dans une maison où tu es attendue comme le Messie!

La petite fille n’en était plus aux défiances. Et puis, cet homm& aux apparences si bonnes qui avait reconnu le joyau, c’était peut-être ce bourreau dont lui avait p^lé la Zagala en mourant, tandis que celui qu’elle avaiHfrouvô au pied du gibet de Mizo n’était que... Elle eût été bien

Digilized by Googl

LA BELLE VÉRONNIÈBS 75

embarrassée de coordonner toutes ces choses dans sa jeune tôte, — elle se laissa conduire.

Dix minutes après, Tnrquant frappait à la porte de la maison sinistre d’où étaient sortis, la veille, les deux doc^ teurs avides d’interroger les secrets de la mort.

Djem, en reconnaissant, dans l’homme qui vint lui ou* vrir, le brutal exécuteur des hautes œuvres, lit un pas en arrière et se fut certainement enfuie si le bon Turquant, qui s’attendait à ce que l’hôte de cette affreuse demeure produirait cet effet sur sa compagne, ne l’eût' retenue fortement par la main :

— N’aie pas peur! dit-il en l’entraînant vers l’escalier. Djem passa devant cet homme en frissonnant, et se serra

contre son protecteur.

— C’est la Qlle du pendu d’hier! fit le bourreau qui te* ferma sa porte en poussant un gros rire.

VU

« LE BOUEHEAU DÉ TOUBS

Dès que Jacques Turquant, tenant toujours Djem par la main, eut dépassé le seuil de la chambre supérieure, le moribond se dressa sur son séant et étendit le bras vers eux, la bouche ouverte, les yeux démesurément grands ; aux violents efforts que fit sa poitrine, aux sons inarticulés, qui se présentaient en foule à sa gorge, il était évident qu’une commotion extraordinaire avait lieu dans tout son être. Mais il ne put prononcer un mot, et retomba sur son oreiller, inerte, presque anéanti. Ses yeux seulement étaient fixés sur Djem avec une ténacité dont l’en*

faut fut effrayée, car elle cacha son visage dans le seia de Turquant.

— C’est une crise, dit celui-ci en s’asseyant, cela va pas^rbièntôt.

' Eh effet, au bout d’un quart d’heure, le vieillard sembla sortir d’un profond sommeil, et désignant la petite fille de son doigt décharné : .

— Ce n’est pas une illusion, dit-il d’une voix ferme, c’est bien elle, oui, c’est son enfant, elle lui ressemble, d’une manière prodigieuse Ir.. Ah ! je vais donc pouvoir me venger de cet infernal comte !...

— Frère, songe à Dieu plutôt !... dit Turquant d’une voix émue.

— L’avocat, l’avocat, tu n’as pas été le chercher ?... Féron viendra-t-il ?

L’orfèvre se leva et s’approcha de la fenêtre, dont il entre-bâilla l’un des contrevents intérieurs. 11 essaya de percer l’obscurité répandue sur le mail du Chardonneret ; mais la pluie tombait à torrents, et il eût fallu une âme bien hardie ou un cœur bien avide pour affronter de telles cataractes.

— Il viendra, j’en suis sûr, dit-il. J’ai compté sur son avarice.

’ — 11 fallait en chercher un autre.

— Un autre ne serait pas venu, — et puis, le Féron connaît déjà une partie de nos affaires et va quitter la province. Il achète une charge de conseiller du roi.

— Lui ! acheter quelque chose !... fit le malade d’un air distrait, tout en considérant Djem, qui, en l’entendant parler, avait repris confiance et s’intéressait à cet homme appelé frère par son protecteur.

-- J’aperçois un homme qui vient de se blottir contre un des gros arbres du mail, dit Jacques, ce doit être notre avocat.

Et il se dirigea vers l'escalier ; mais le Tieiilard le retint.

— Fais cacher l’enrant, dit-il, qu’on ne sache pas qu’elle existe, ou tout est perdu. Le comte est si fin... et puis, il a l’oreille des rois !...

— Féron aussi est fin: si tu dis tout, il pourrait bien...

— Sois tranquille !

Turquant fit entrer Djem dans une chambre voisine et se hata de descendre. Au bout de trois minutes il rentrait, accompagné d’un homme tout vêtu de noir.

C’était maître Féron, avocat au présidial de Tours.

Cinquante ans environ, des cheveux touffus et à peine grisonnants, un œil vif et plein d’un feu sombre, avec des reflets tantôt rouges comme le sang, tantôt fauves comme l’or, une bouche mince et plissée, surmontée d’un nez droit et aigu cemme le bec d’un corbeau, — ce teint jaune particulier à ceux qui ont vieilli sur les parchemins et dans la chicane; — une taille assez élevée, mais courbée des épaules, soit par l’habitude du travail, soit par suite d’un calcul; des mains longues et inquiètes, — tout contribuait à donner à cet homme une apparence sinon tout à fait sinistre, du moins fort peu rassurante pour quiconque pouvait avoir besoin de réclamer ses services.

Toutefois, il jouissait déjà d’une grande renommée dans tout le ressort du parlement, et bien souvent déjà, dans des cas graves, il avait été appelé, par ses confrères de Paris, en consultation : — ce qui lui avait suggéré l’idée d’acheter une charge de Conseiller du roi; mais, en liabile homme, il s’était arrangé pour l’avoir sans bourse délier.

Jacques Turquant ne s'était pas trop avancé en disant qu’il viendrait au rendez-vous indiqué à sa servante ù travers le judas de sa porte.

René Doublet, le vieillard moribond, avait été bourreau

LA BELLE FÉRONNIÈUE

de Tours pendant soixante ans; il avait commencé i exercer son horrible métier sous Charles VU, et, durant le règne de Louis XI, Tristan lui avait taillé de si bcUe besogne, qu’il pouvait presque compter chaque jour par une exécution. Il avait pris, depuis six ans, un aide, ou plutôt un successeur, car il était inamovible comme un président à mortier, à défaut d’enfant d'un mariage contracté dans sa première jeunesse.

Qr, si son mariage avait été stérile aux yeux de tous, il n’eu avait pas été ainsi dans la réaUté. Un fils lui était né, il avait vingt ans alors, et l’horreur qu’il avait montrée lorsqu'il s’était vu associé lui-méme aux travaux de son père, lui fit résoudre d’arracher ce fils à la destinée d,’ac- ^ cepter son effroyable succession.

Car un préjugé populaire, et fort enraciné, a toujours établi que cette charge était forcément transmissible de père en fils; -- aucune loi n’exipte qui en fasse mention, et si les fils ont accepté le sanglant héritage des pères, ce n’a jamais été que forcés par l’infamie qui, tache originelle, s’attachait à eux dès leur enfance, et les jetait, tristes parias, dans cetto unique voie..

11 confia ce fils à un jeune homme qu’il avait eu l’occasion d’obliger; celui-ci le fit passer pour son enfant, et le plaça ensuite en apprentissage chez un orfèvre. L’apprenti devint ouvrier, puis maître, mais il ne voulut jamais se marier : — C’était Jacques Turquant.

René Doublet, le vieux bourreau octogénaire, avait eu l’occasion d’amasser force écus d’or, — car, sous Louis XI, il avait pu rendre de grands services aux nobles gentilshommes livrés à ses œuvres, ou h leurs familles; si bien qu’il en avait acheté des terres. Mais quand il voulut, vingt ans auparavant, léguer ces terres à Jac-ques Turquant, les lois et coutumes se dressèrent devant ses yeux, ës-mains des rares membres do sa famille. Il avait fallu

avoir recours à un homme de chicane, et Féron a’était chargé de tout arranger.

Le plus, dur pour le pauvre Doublet, fut d’étre forcé d’apprendre à Jacques Turquant qu’il était son père; mais il y fut sollicité par l'amitié que celui-ci lui avait toujours témoignée dans ses rares voyages à Tours.

— Je le savais, — dit simplement Jacques,

Le vieillard pleura de joie, mais il fut convenu qu’ils ne se serviraient jamais réciproquement que du nom de

Jacques Turquant, afin de complaire à son père, avait accepté les biens; mais il s’était empressé, sans en rien dire, de les convertir en espèces, et d’en donner moitié à la famille dépossédée, moitié aux souffreteux de son quartier.

Maître Féron, en entrant dans la maison du bourreau, s’attendait à quelque grosse somme à empocher; aussi ses yeux brillaientrils d’une flamme qu’il essayait en vain déteindre en abaissant ses gros soarcUs,

Il prit place sur un escabeau de'chéne, au pied du lit.

— C’est un testament que je veux faire, maître Féron, dit le vieillard, mais je ne sais comment le rédiger.

— Eh! lit l’avocat, vous paraissez pourtant fort bien portant.

— Chose factice, maître Féron, santé mensongère. Je vis par un miracle, et grâce à la fantaisie d’un médecin de passage, un ami du docteur AJeakia, qui a voulu essayer sur moi d’un remède souverain.

— Je le connais, c’est un plaisant esprit. Je les ai vus tous deux se promenant dans lagraade rue,réponditFéron.

— Et comment le nommez-vous?

— François Rabelais; c’est un moine quasi défroqué, il a fait un livre qui, s’il lui donne la suite qu’on attend, sera l’une des merveilles de l’esprit humain.

Digilized by Coogic

LA BELLE FÉRONNIËEE

— Qü’il soit béni, c’est un honnête homme; mais il sera persécuté, c’est le sort des gens d’esprit et de lumières, dit le vieillard qui, se sentant enhn en possession de la faculté de parler et de mettre la dernière main à un projet mûrement pensé, semblait puiser une seconde jeunesse dans sa satisfaction.

Jacques Turquant avait soigneusement fermé la porte de l’escalier et, pour plus de précaution, il y resta appuyé.

—Or ça, maître Féron, écoutez-moi bien, dit le vieillard. — Un crime a été commis, il y a plusieurs années dans des circonstances atroces; mais, vu la qualité des assassins, aucune suite n'a été donnée à ces iniquités. Une pauvre fille du peuple était aimée d’un gentilhomme, et de cet amour était né un enfant : or, l’enfant, sa mère, son père et son aïeule, étaient condamnés à mourir par un parent avide.

— N’allez pas plus loin, maître Doublet, dit Féron, je sais de qui vous voulez parler. L’aïeule était la belle Lucrezia Crivelli.

— Vous savez?...

— Beaucoup de choses, maître, continuez, lit Féron en souriant.

Le vieux bourreau resta un moment interdit, il n’osait continuer t mais il se résigna. D’ailleurs, il songea qu’il n’avait pas de temps à perdre.

— Les meurtriers furent obligés de profiter des occasions que leur offrit le hasard, et ils commencèrent par empoisonner la maîtresse de Giovani-Paolo ; mais celui-ci, dès les premières atteintes du poison, envoya son enfant à madame Crivelli. J’étais en prison alors par le fait d’un misérable.

-- Le comte de Carpi, dit Féron, il vous fit condamner pour avoir sauvé du gibet un Bohémien qui l’avait volé.

LA BELLE FÉRONMËRE

Vous eussiez été cassé de votre charge sans ma défense.

— C’est vrai, maître Féron, mais ce Bohémien n’avait repris que son bien. Quand je sortis de prison, le confesseur de madame Crivelli vint me trouver et me confia un coffret, contenant quelques joyaux et les titres établissant la légitimité de l’enfant de Giovani-Paolo Sforza, son fils.

— Cet enfant est mort, dit Féron.

— Il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci, continua le bourreau, car ce digne prêtre me dit en me remettant ce coffret ; — a N’oubliez pas les dernières paroles de la signera ! » Quelles sont ces paroles? Je n’avais pas vu la duchesse, ot plus je m’efforcais de le dire à ce prêtre, plus il me louait de ma discrétion.

— L’enfant est morti reprit Féron.

— Cela n’est pas prouvé, répondit le vieillard après avoir hésité un instant, — nous sommes sur ses traces; mais si elle reparaît et revendique ses.droits, c’est la vouer à la mort, car le comte, qui possède des sommes considérables en üdéi-commis, la fera tuer, comme ses parents, pour se les approprier tout à fait.

— L’enfant aurait dix à douze ans? demanda Féron.

— Vous comprenez, maître, qu’un enfant est un faible obstacle, surtout celui-là, qui ne tient à personne sur la terre, et dont la mort ne soulèverait aucune réclamation, sinon celle de la justice, — et le comte a toujours trouvé le moyen d’èti e fort bien avec elle.

— Oui, ceci est difficile à arranger, fit l’avocat qui réfléchissait. Le comte ne rendra pas l'argent, ou il faudra lui représenter l’enfant, le luiconGer même, et alors...

— D’un autre côté, il peut parfaitement nier le fidéi-

commis, malgré les titres établissant qu’il l’a reçu de la Crivelli

— Il n’y qu’un seul moyen, un seul dit tout à coup

Féron.

Digilized by Googl(

Le bourreau regarda son fils avec inquiétude: il commençait à soupçonner l'avocat fort capable d’avoir déjà longuement réfléchi à toute cette affaire, et peut-être même de manger à deux râteliers à la fois.

Cependant Jacques Turquant, le digne homme, n’avait pas cette perspicacité; aussi ne comprit-il pas ce regard, et demanda-t-il avidement quel était le moyen à employer» Attendre que l'enfant soit en âge d'être mariée.

— Ah!... fit le vieillard,— mais je mourrai avantdem’étre vengé de ce Carpi- S’attaquer à sa bourse, c’est le plus sûr chemin d’arriver à son cœur.

— Je suppose que votre fils, Jacques Turquant, sera en règle comme vous l’êtes à cet effet, et qu’il sera dépositaire du coffret, — c’est au mieux. Or, je voüs 1e dis, un mari!., un mari seul matera le Carpi. La jeune fille, en prouvant sa naissance, pourra épouser un grand seigneur, et le comte n’en aura pas facilement beau jeu. D’ailleurs je serai là.

— Mourir sans me venger!..,, fit le houreau, qui retomba sur son oreiller et se mit à claquer des dents.

— La fièvre lui reprend! s’écria Jacques en se précipitant vers son père.

— Carpi était l’ami de la Grivelli’... sécria René Doublet dont les idées commençaient à s’obscurcir. — il y a quelque chose que nous ne savons pas, quelque chose qui nous échappe, un mystère... il s’agit d’un seigneur Corse, le complice de Carpi et de Sforza peu-être,— car cet infâme Carpi trompait madame Crivelli, il trompait également le duc de Milan... il trompe le roi d’Espagne... il trompe tout le monde!... C’est un diplomate... Fils, fils, défie-toi de cet homme! Il est tout miel et tout sucre, mais il a tué toute cette famille!... Il tuera la petite fille de Ludovic le More si lu ne la défends^)as, car c’est son or qu’il voudra ! Carpi! à moi! à moi! la vengeance!... Il m’a fuit condamner à

l’amende après m’avoir tenu en prison pendant plusieurs moisi,.. l’ai juré de me venger de lui,.. Mais mourir, mourir!...

L’avocat et l’orfèvre se regardaient en silence, indécis et inquiets; ils sentaient bien que tout ce qui venait d’être dit n’était que paroles, — et que le vent les emporterait, car le bourreau était étendu sur son lit, immobile, et ne donnant plus signe de vie que par un raie effrayant,

— Ah! s’il avait écrit et signé tout ce qu’il vient de dire!... fit Fêron.

— Le témoignage serait valable ? demanda Jacques Turquant d’un air de doute.

— Ce serait, du moins, une charge accablante contre Carpi, — car l’acte établissant le fidéi-commis, où est-il?

— Je ne sais, dit Jacques, chez quelque notaire, sans doute, — lequel?

— Je cherçherai,dit Féron, — mais ce Corse dont parle votre père... — Il y a là, en effet, un mystère qui nous échappe. Si je trouve l’acte, peut-être en apprendronsnous davantage.

— Vous partez ? demanda Jacques en le voyant se Lever.

— Eh I vous voyez bien que je n’ai plus rien à faire ici!

répondit l’avocat en montrant le moribond, dont la poitrine '

était à peine soulevée par un souffle qui allait s’affaiblissant d’instant en instant.

— S’il y a du nouveau, j’irai vous chercher, dit Jacques en s’agenouillant auprès du lit.

L’avocat descendit lestement l’escalier et se trouva bientôt dans la rue; mais ses préoccupations l’empêchèrent d’apercevoir une ombre se glissant du coté de la maison qu’il quittait, et d'entendre retentir deux petits coups secs sur la porte maudite.

Le successeur de René Doublet ouvrit la porte en grommelant : il commençait à se demander s’il pourait se cou-

cher ce soir-là. 11 plaça sa lampe à la hauteur du visage de rhomme qu’il introduisait: mais son œil curieux ne rencontra que le velours d’un masque, à travers les trous duquel perçaient deux regards aigus comme l’acier de son meilleur stylet.

— Un mot, dit l’inconnu en lui tendant une pièce d’argent, — et si lu me satisfais, il y aura une pièce d’or.

—Parlez, monseigneur, fit le bourreau en saluant,

— Tuas pendu hier un Bohémien sur la couture Saint- Étienne t

— C’est vrai.

— Ce matin le corps de ce mécréant avait disparu.

— Ah ! fit le bourreau agité d’une crainte intérieure.

— Qu’est-il devenu, le sais-tu ?

— Monseigneur, répondit l’homme rouge avec une certaine assurance, les fils d’Argot, Égyptiens et Bohèmes, ont assez généralement l’habitude de décrocher leurs frères du gibet, afin de les enterrer selon les rites de leur culte païen.

— Tu mens. —J'ai interrogé aujourd’hui les chefs de ces gueux, etils m’ont affirmé que s’étant rendus, pendant la nuit, pour y procéder, ils ont trouvé la corde coupée.

— J’ignore, monseigneur...

— Tu as peur de parler... je ne suis pas un espion, pour* tant... mais j’ai des raisons particulières pour savoir ce qu’est devenu le corps de ce Bohême, parle donc !

Et il mit une seconde pièce d'argent dans la main du bourreau.

— Monseigneur, j’ai, en effet, dépendu le corps, lit celuici après avoir hésité.

— Et qu’en as- tu fait?

— Je l’ai vendu,

— A qui ?

— A des médecins, chirurgiens, je ne sais trop. Us ont

LA BELLE FËRONMËRE 85

prétendu que ce païen avait en lui les germes de je ne sais quelle maladie, la peste, je crois, et...

— La peste! s’écria l’inconnu, en reculant en proie à la plus vive terreur. Et... qu’en ont-ils fait? demanda- t-il ensuite.

— Us l’ont ouvert et...

— Tiens ! fit Tinconnu en lui jetant une pièce d’or et se diiigeantau plus vite vers la porte, qu’il n’osa toucher.

— Ouvre-moi ! s’écria-t-il d’une voix étouffée en attirant son manteau sur sa bouche^ comme pour se préserver du mauvais air.

Le bourreau ouvrit la porte, et l’homme masqué allait s’élancer au dehors, lorsqu’il s’arrêta tout à coup, et demeura immobile, presque pétrifié.

L’escalier qui conduisait au premier étage de la maison commençait à trois pieds environ du seuil, — et sur les dernières marches, s’accrochant d’une main à la rampe de bois, se tenait le vieux René Doublet, pâle, hâve, demi nu, livide, — l’autre main étendue et dirigée vers l’inconnu.

— C’est toi, Carpi I s’écria-t-il d’une voix terrible.

— Ab ! fit l’homme masqué en tress*aillant de tout son corps.

— Tu ne sortiras pas d’ici, misérable!... Âh! tu me croyais déjà mort, n’est-ce pas ?

Et le moribond voulut descendre une marche, mais ses forces le trahirent, il tomba, — et l’homme masqué, sans lui donner le temps de se relever, sauta par-dessus celle de ses jambes qui lui barrait le passage, et s’élança hors de la maison.

Jacques Turquant descendit précipitamment et s’empressa de relever son père ; mais ce n’était plus qu’un cadavre.

Le lendemain, lorsque le vieux Doublet fut enseveli, —

il revint k la maison tristement, et quand la nuit fut venue, il prit Djem par la main.

— Nous partons, mon enfant, dit-il.

— Où allons-nous, messire?. demanda la petite BohCme de sa voix douce.

— A Paris.

Digilized by GocJg

Page 1