L’AUOEEOE DES TROIS -MARIES
Dix années se sont écoulées depuis les événements que nous venons de raconter;, et nous allons conduire le lecteur dans le Paris du seizième siècle.
A cette époque s’élevait, à l’extrémité de la rue au Foin,' une auberge d’assez belle apparence, à l’enseigne des Trois-Maries, faisant retour sur le quai de l?École. Cette auberge a disparu aujourd’hui, mais elle a laissé son nom à la place ouverte sur la rue au Foin, laquelle aboutissait, d’un côté, à la rue de la Uonnaie, de l’autre, audit quai de l’Ééole.
Le rez-de-chaussée de l’auberge était un cabaret assez bien achalandé oh se succédaient, durant tout le jour, et la nuit jusqu’à l’heure du couvre-feu, à peu près toutes les classes de la population. L’hôte, msdtre Jean TardiveaUf était bonhomme, il acceptait de toutes mains,
professait à l’égard des distinctions sociale une complète indifférence, et sa considération n’était acquise que moyennant espèces sonnantes et trébuchantes.
La physionomie des pratiques du rez-de-chaussée était donc des plus variées; et par un beau jour du mois d’août, nous y trouvons attablés, — d’abord, dans un coin retiré, deux Bohèmes en compagnie d’une ribaude de la rue Champfleuri ou de la rue du Pélican ; — è quelque distance, et placé auprès de la fenêtre, un jeune homme qu’à ses habits on pouvait supposer apprenti, ouvrier peut-être, et qui, oubliant sur l’assiette placée devant lui l’omelette la plus appétissante, était occupé à sculpter, à l’aide de son couteau, un petit morceau de buis.
Cette occupation l’occupait essentiellement, et l’empêchait de remarquer les regards curieux jetés de son côté par un autre buveur, assis à une table voisine, en face d’un espèce de magot, assez noir de peau et dont le costume, bariolé de couleurs diverses et criardes, apparaissait chaque fois qu’il écartait son manteau pour saisir son verre.
Plus loin, le dos tourné à la fenêtre, seul devant une large table, un moine mangeait et buvait comme quatre tout en portant, à chaque rasade, des yeux ardents du côté de la belle tille que fêtaient les Bohèmes. Il était grand, autant qu’on en pouvait juger à la hauteur de son buste et à la longueur de ses jambes croisées sous la table, et d’apparence fort musculeuse ; mais malgré l’énorme consommation de victuailles qu’il faisait, sa face empourprée et ses membres osseux n’accusaient qu’un embompoint très-modéré. Il y avait évidence que les autres passions de ce moine faisaient équilibre à la gourmandise et empêchaient cette dernière de manifester trop ouvertement son empire.
Le lecteur aura reconnu sans doute dom Pancrace. Le
digne moine était, pour le moment, en religion au cou- ;
vent des Guillemites, situé rue du Paradis, auprès de la I
porte Barbette.
Nous ne parlerons que pour mémoire d’une quinzaine 1
d’autres buveurs indifférents à ce récit.
Le magot bariolé avança la tête vers son compagnon, et lui désigna, le jeune homme qui sculptait son morceau de buis. *
— Vous ne devinez pas, en voyant ce garçon, dans quel but je vous ai conduit aux Trois-Maries, maître Primatice?
— Ma foi non, si ce n’est que tu as flairé en lui un artiste futur, et que tu le protèges auprès de moi, alin de le faire entrer dans mon atelier.
•— Ce garçon a beaucoup de tarent, dit-on, pour sculpter des figurines, des ornements, aiguières, bu ires, ostensoirs, bijoux de col ou de main ; il est reçu ouvrier depuis un mois et il ne perd pas de temps, comme vous voyez, puisqu’il oublie, pour son art, de manger les omelettes du bonhomme Tardiveau.
— Et tu le nommes?
— Gauthier.
— Je suis curieux de juger de son habileté, fit maître Primatice en faisant mine de se lever.
Hais son compagnon le retint d’un geste.
— Maître, dit-il, vous êtes un grand peintre, et notre sire le roi, qui s’y connaît, fait cas de votre talent ; mais je vous crois piètre diplomate !
— Ouais, drôle, veux-tu me comparer par hasard à M.
de Carpi qui, tout diplomate qu’on le dit, m’a toujours fait l’effet du plus grand fourbe que la terre ait jamais porté? *
— Dieu me garde de vous comparer à cet autre grand homme qui a, j’en jurerais, trouvé le moyen de manger à tous les râteliers de l’Europe.
LA BELLE FÉRONMÈRE
~ Enfin, achève tes énigmes, tu m’impatientes, mon cher Ortis, je l’en préviens.
Le More, car ce magot bariolé et presque noir de visage, n’était autre que le petit bohème que nous cmmnaissons, seulement 11 avait dix ans de plus, — le More, disons nous, S’approcha davantage encore de l’artiste et lui glissa en quelque sorte dans l’oreille :
— Le jeune Gauthier, après avoir été son apprenti, est aujourd’hui l’un des meilleurs ouvriers de l’orfévre des . Forges du Pont-au-Change, maître Jacques ïurquant.
— Ah!... fit Primalice en regardant le jeune homme avec envie.
— Vous comprenez, n’est-ce pas, grand peintre?... 11 s’agit de faire la connaissance du garçon, son talent se rapproche du vôtre, et votre premier sujet de conversation est tout trouvé, — il vous introduit chez son patron et... Ah I elle est bien belle la fille de Jacques Turquant, bien belle !...
— Tais-toi, mécréant ! s’écria, le peintre en saisiæant fortement le bras d’Ortis.
Ortis dégagea son bras et se frotta les mains ; mais, à sa grande surprise, le peintre ne bougea point et se contentait d’examiner curieusement le jeune sculpteur.
En ce moment entra dans la salle un gentilhomme, le manteau roulé sur le bras, la main sur le pommeau de son épée et s’éventant de sa toque.
U pouvait avoir vingt-cinq ans au {dus, il était beau, bien fait, et sur toute sa persmme brillait cet air d’assurance que donnent certains succès. Ses yeux étaient vifs et pleins de feu et sur sa lèvre se dressait, coquette et hardie, une moustache noire, bien fournie et qui, néanmoins, n’empôchait pas de se dessiner une bouche fraîche et loyale.
Aussitôt son entrée, la servante s’^t approchée et l’a-
vait reçu avee ce sourire, réputé engageant, des gens de négoce, à quelque échelon qu’ils se trouvent, et qu’on peut comparer, sans trop d’exagération, au sourire pâle des danseuses; mais en voyant que ce nouveau venu ne se dirigeait vers aucune table, la fille appela son maître : elle jugeait qu’il s'agissait de toute autre chose que d’un verre de vin épicé ou d’une boisson glacée à l’italienne.
Maître Tardiveau s’avança et déclina ses noms et qualités avec l’importance qu'il y attachait, et il ne manqua pas d’ajouter qu’il était dixaïnîer, c'est-à-dire oCBcier du Guet assis ou milice bourgeoise de son quartier.
— J’en suis enchanté, mon brave, répondit asses lestement le jeune homme, et cela me fait me féliciter davantage encore d’être entré dans votre hôtellerie dont l’extérieur m’a séduit.
— Monsieur veut me faire l’honneur de prendre ghe ?
— Oui, mais à certaines conditions, du reste fort douces pour vous.
— Parlez, monsieur, fit l’aubergiste avec réserve, car il commençait-à flairer l’homme peu lesté d’argent.
— Ma foi, fit le jeune homme avec franchise, je ne cache pas ma position et ne rougis pas des circonstances du hasard, et voilà ce que je veux, sire hôte : — une chambre, la table, un cheval et un valet.
— C’est facile, monseigneur ^ répondit l’hôte revenant déjà, de ses préventions.
— Tout cela pendant un mois.
— Un mois, soit
— Pas un jour de plus, — dix ou vingt jours de moins, peut-être.
— Oh!... fit l’aubergiste, qui ne comprenait pas cet étrange calcul.
— Je m’explique, reprit le gentilhomme sans se soucier beaucoup des oreilles ouvertes qui l’entouraient. — Je
suis venu à Paris pour faire fortune, et c’est bien le diable si, en un mois, elle n’est pas en bon chemin.
Une vive œillade de la servante, belle et brune fille de vingt ans, acheva de convaincre le jeune et beau cavalier de la sagesse de cette phrase un peu ambitieuse.
— Cependant, ajouta-t-il, si dans un mois elle n’est pas faite, ou à peu près, c’est qu’il faut en désespérer, — et alors je n’ai plus besoin ni de votre gîte, ni de nourriture, ni de cheval et encore moins de valet, — je m’engage dans les arquebusiers du roi, je me fais bohème ou je me noie en Seine, et tout est dit. — Or, donc, maître Tardiveau, pouvez-vous me donner ce que je vous ai demandé pour la somme de...
— De... fit avidement l’aubergiste.
— Voyons TOtre chiffre à vous, d’abord.
Le Tardiveau compta sur ses doigts avec lenteur et finit par relever la tête.
— Trente écus, dit-il.
— Peste, mon maître, vous avez du nez! C’est juste la
somme que je possède ! cependant, comme il m’en faut absolument cinq pour me vêtir convenablement il ne reste plus pour vous que... •
— Vingt-cinq écus d’or, fit l’aubergiste qui calcula ra-: pidement, en jetant un nouveau coup d’œil sur ce jeune homme, que ses espérances étaient assez bien justifiées, car il avait surpris l’œiilade de sa servante, — ma foi, c’est affaire conclue !
— Bien, mais, songez-y, maître Tardiveau, je veux pour ces vingt-cinq écus d’or être traité comme si je vous en donnais trente et même quarante, — c’est de la considération et de l’argent que vous placez à fonds perdu, mais qui peuvent vous rapporter gros.
— Vous serez traité comme un roi, monsieur!... fit Tardiveau, envoyant sa servante qui essuyait avec ardeur
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LA BELLE FÉBONNIÈRE
une petite table et invitait du regard le jeune gentilhomme à s’y asseoir, — et pour commencer, je vais vous servir à diner.
— Tenez, je paye d’avance, répondit le cavaUer en fouillant à sa poche et mettant dans la main de Tardiveau la somme convenue.
L’aubergiste compta les pièces d’or et s’approcha ensuite de son hôte, déjà installé à sa table, à deux pas de celle où se trouvaient le peintre et le More.
Encore un mot, monsieur, et ceci rentre dans les, nécessités de mon état.. daignerez'Vous me dire quel est le seigneur que j’ai l’honneur de loger céans?
— Charles de Groixmare.
A ce nom, le moine fit un bond sur son escabelle et cessa de manger ; car s’il n’avait pas prété grande atten-' tion à la conversation précédente, ce nom était certainement de nature à le frapper sensiblement. Ce fut au point qu’il se leva de table, emportant avec lui son assiette, son verre et son broc et qu’il vint se placer en face du jeune homme.
Celui-ci le regardait avec le plus bel étonnement.
— Chariot, fit dom Pancrace avant de s’asseoir, te voilà donc, beau neveu !
— Hein ?... s’écria Charles, dont l’étonnement alla cj^issant. >
— Eh! oui, -Célestin-Melchior-Pancrace, le propre frère cadet de très-haut et très-puissant sire de Groixmare, et autres lieux.
— Mon oncle!... répondit Charles qui crut devoir se lever et embrasser cordialement le moine, bien que sa" figure ne lui revînt pas extrêmement.
— Et comment va la santé de ce très-cher et aimé frère et seigneur? demanda le moine quand ils furent installés.
— ; Mon père est mort, répondit tristement Chàrles. •
LA BELLE PÉRONNIËRE
— Ah !... flt Pancrace, tjni jeta un regard de travers sur
son neveu à cette nouvelle inattendue, — Dieu ait son ûme! ,
Charles secoua toute idée lugubre et reprit la parole au bout d'un instant.
— Il y a six mois, dit-il.
— Et il t’a laissé le vieux château de Touraine, sùnsi que les terres, prés, vignes, futaies qui en dépendent.
— Les dettes payées, mon cher oncle, il ne me reste que le château et trente écus.
— Ah 1... lit le moine avec la plus significative des grimaces.
— Et quand je dis trente écus, je me trompe, c’est cinq... et dans une heure, ils seront loin 1...
— Mais, malheureux, que vas-tu devenir?...
■— J’ai une lettre de mon père pour madame la Dauphine, fille du duc Laurent de Médicis, que mon père a connu dans sa jeunesse.
— Maigre chose ! répondit le moine, qui se repentit de s’être rapproché si tôt de ce.parent sans le sou.
— Enfin, nous verrons, dit Charles avec l’insouciance et la foi de son âge.
Ils mangèrent tous deux de bon appétit, et dom Pancrace, malgré une heure déjà passée à table, trouva encore moyen de consommer la moitié du dîner de son nevbu.
— Mais mon oncle, dit Charles quand il vit celui-ci se lever, pour partir, — n’avez-vous pas un conseil à me donner pour mon entrevue avec madame la Dauphine?
— Ma foi non.
— C'est que je ne sais comment parvenir jusqu’à elle... Envoyer d’abord ma lettre, elle peut s’égarer, ne pas lui parvenir, rester dans les mains de ses gens...
— Nous reparlerons de cela, mon ami, dit le moine en
rajnstant son froc, il faut que je rentre à mon courent, — tu demeures ici, je viendrai te voir tous les jours.
— Merci, mon oncle, fit Charles arec elÏMion en le Reconduisant jusqu’à la porte.
Quand Charles regagna sa table, il trouva la place de son oncle occupée par le Primatice. Il le salua avec courtoisie ; car si la figure du moine était loin d’être avenante, celle du peintre brillait au contraire de la plus entière franchise.
— Monsieur, lui dit celui-ci, j’ai entendu la conversation que vous venez d’avoir avec dom Pancrace, et la manière assez étrange dont elle s’est terminée, l’espèce d’empressement avec lequel votre oncle, qui devrait être euchanté de vous servir, s’est retiré, — tout cela me fait une loi de vous offrir mes services.
— Monsieur... fit Charles en l’examinant avec uim sorte de réserve.
— Monsieur, je suis Italien, j’ai l’honneur d’approcher souvent de madame la Dauphine, et je me nomme Francesco Primaticcio
— Soyez le bien reçu, monsieur, lui dit Charles en lui tendant vivement la main, il n’est bruit dans le pays que des merveilles que vous avez faites pour le roi à son château de Fontainebleau.
— Ainsi, vous acceptez mon offre?
— De grand cœur, monsieur, et en échange je vous prie de me croire tout à vous.
— Demain matin, je vous ferai parler à Son Altesse.
— Où vous trouverai-je, en ce cas?
— Ici, je viendrai vous prendre.
—Monsieur, je ne sais comment vous remercier, mais...'
— Vous voyez quelque objection à ce projet si simple?
— Kon pas, mais est-ce trop exiger de votre complaisance et de cette belle franchise qui me fait vous parler
comme si je vous coanaissais déjà depuis longtemps, que de Youâ demander...
— * Achevez, fit le peintre en souriant.
— Pourquoi vous avez qualifié d’étrange la manière / dont mon oncle m’a quitté?
— Jé ne vous le dirai pas, j'aime mieux que vous l’appreniez vous-méme, et cela ne tarderavpas. .
— Ah!... lit Charles en réfléchissant.
— Ainsi, c’est entendu, à demain matin, neuf heures.
— Dieu vous garde, maître, dit le jeune homme en accompagnant le Primatice jusqu’à la porte, et lui témoignant par les plus chaleureuses paroles la reconnaissance qu’il lui avait.
Le peintre s’éloigna dans la direction du Louvre, en compagnie d'Ortis qui l’attendait sur le seuil.
— Un beau garçon! fit le More avec une espèce d’envie.
— Une belle, franche et loyale nature, répondit Primaticcio.
M. de Groixmare rentra dans le cabaret et s’adressa à l’hôte qui s’empressa de le coûduire, sur son ordre, à l’appartement qu’il lui destinait. Et nous devons dire qu’en présence de la démarche du peintre, l’hôte prit tout à fait confiance dans l’avenir réservé à ce gentilhomme.
L’appartement se composait de deux pièces assez bien meubléies, situées au deuxième étage; dès que Charles s’y trouva seul il ouvrit sa petite valise que la servante venait de lui monter.
Mais il n’avait pas achevé de tirer la dernière boucle, qu’il entendit une vive discussion à l’étage au-dessous, puis le bruit d’une lutte accompagnée de blasphènies et de gémissements.
Les gémissements étaient poussés par une vçix do femme.
— Diable ! flt le chevalier en écoutant, il me semble fort qu’on tue quelqu’un là>dessous.
Et il s’approcha rapidement de la fenêtre.
CE QVt SE PASSAIT AU PREUIER ÉTAGE DE l’hOTBLLERIE
U n’y avait point lutte, mais discussion, une discussion fort vive, plus que vive, car on en était à des termes frisant de très-près les injures.
Du reste, la partie semblait égale sur ce terrain, et Charles, qui d’abord avait été attiré près de la fenêtre par la générosité naturelle à son caractère, et mû par le désir de prendre la défense immédiate du plus faible, Charles, disons-nous, finit par ne plus voir dans cet incident qu’une scène curieuse à écouter.
— Enfin, disait la voix d'homme, vous avez juré de me rendre la risée de toutes les cours d’Europe!
— Won, répondit la voix de femme, mais j’ai juré d’être heureuse à ma manière, et cela c’est à la condition de vous fuir.
— Vous me haïssez donc bien! fit l’homme dont la voix reprit alors l’éclat sombre qui avait attiré Charles à sa fenêtre.
— Plus que cela, monsieur, je vous... méprise 1 fit la fomme avec un acceat tellement accablaot et où se mé-
LÀ ftËLtl! ÿftnÔKNtlÈRB
Isicnt si craellement le mépris, la haine et lè dégoût, que Charles ne put s’empêcher dieu Mssonner»
— Prenez garde, madame, preœi! garde!
' — Que pouvez-vous me faire? demanda la femme avec une intonation superbe de défi.
— Craignez tout de ma colère et de ma vengeance!..^ Oh! c’est en vain que vous relevez celte tête orgueilleuse et menaçante, je ne vous crains pas, et cette tête, cette tête si belle dont vous êtes si fière et qui a fait mon malheur, eh bien! je le jure, je la ferai tomber sous la hache de mon bourreau !
Un éclat de rire strident et sec suivit cette menace terrible
— Ah! fit l’homme, dont ce rire sembla ranimei^’la colère, — vous me poussez à bout!... Et d’ailleurs, qu’ai-je besoin du bourreaU) n’ai-je pas une bonne dague à la obture!
Alors, ce fut traiment une lutte que Gharleè entendit cette fois.
Il était homme de résolution et d’éîtpédients, et en une seconde il eut arraché le drap de son Ht qu’il attache ft l’appui de sa fenêtre': — piüs il enjamba le balcon, S(di épée entre les dents, saisit le drap et s’y laissa glisser.
Au moment où ses pieds touchaient l*àppol de la fetMSt» du premier étage, il vit la lame aiguë d’ün poignard à deux lignes de la blanche poitrine d’une femme, et ne balan^ aucunement à poursuivre l’entreprise commençée. Il se jeta comme une avalanche dans la chambre, et dtt plat do son épée frappa rudement sur les épaules de l’as^ sassin.
— Misérable ! s’écria-t-il aVéc la fbrce de son indignation et en relevant l’épée pour redoubler.
Mais son adversaire recula jusqu’au tntir et se mit en garde, tandis que la dame s’était précipitée dans les bras
\Ji IVELLE FÉRONNIÈRE 99
4e Q/tierles et Fétreigoait fortemeat, en proie 4 la plus vive terreur.
— C’est encore un 4e YOs amants ! s’écria l’homme en Imaâissant aussitôt vers 1& groupe formé par cciio femme éplorée et ce beau cavalier l'épée à la main.
' Vous mentes, monsieur ! répondit Charles en relevant la pointe de son épée, tout en écartant la femme, serrée dans ses bras, de l’atteinte de son ennemi.
L’homme recula encore, prit sa dague de la main gauche, tira son épée et revint fondre sur eux; mais en voyant celte nouvelle manœuvre, Charles avait repoussé la dame qui était tombée dans un fauteuil, et se mettait sérieusement en garde.
La colère aveuglait l’inconnu, car il se précipita avec furie sur lui, et cette brusque attaque eût infailliblement réussi si Charles, outre qu’il jouissait alors de tout son sang-froid, n’eût été passé maître en escrime.
L’inconnu s’enferra de lui- môme : l’épée de son adversaire lui traversa la poitrine.
11 tomba sur le plaucher où il demeura immobile.
Charles s’était reculé, rempli de stupeur, vers le fond de la chambre.
La dame se releva vivement, et s’approchant de ce corps étendu, montra au jeune homme la blessure, d’où un sang noir coulait à flots.
Il est mort!... dit-elle avec Joie.
— Oui, répondit Charles, qui, sans s'occuper de son ad-
versaire vaincu, ne pouvait détacher ses yeux de cette femme, dont la beauté avait quelque chose d’extraordiuaire et d’étrangement fatal., ^
— Ah! monsieur, reprit-elle, vous ôtes mon sauveur; merci, qui que vous soyez, je vous aimerai comme une sœur, car non-seulement vous m’avez défendue contre la
mort, mais encore vous m’avez vengée!... mieux que cela, vous m’avez faite libre.
Charles la regarda avec étonnement.
— Libre !... répéta-t-elle dans une sorte de ravissement, — et ses narines se gonflèrent, son sein se souleva, ses bras s’étendirent vers le ciel, et elle fit quelques pas dans la chambre, comme si elle prenait possession de quelque conquête longuement aspiré.
— Madame, fit Charles en la rappelant au sentiment de la réalité et en lui désignant le cadavre.
Alors seulement cette femme songea à regarder à son tour et avec attention son sauveur. 11 est probable que sa rapide inspectiou fut des plus satisfaisantes et des plus fa: vorables, surtout pour celui qui en était l’objet, car elle sourit en même temps que ses yeux prirent soudainement l’expression d’un vif intérêt, mieux que cela, d’une réelle caresse.
Ce vif intérêt la ramena beaucoup mieux que l’observation du jeune homme, au sentimeat de leur situation.
— Fuyez, lui dit-elle aussitôt, — que l’on ne vous trouve pas ici.
— Mais... Ot Charles, surpris de la voir assumer sur elle seule la responsabilité de l’aventure.
— Je prends tout sur moi, retirez-vous au plus tôt... continua-t-elle en se dirigeant vers la porte.
Mais elle s’arrêta et revint.
— Non, par là, on pourrait vous voir sortir... Est-ce que vous pourriez remonter?... demanda-t-elle en montrant le drap dont l’extrémité pendait à moitié de la fenêtre.
— Certes ! répondit Charles, surtout si vous l’exigez, madame.
— Oui, nous nous reverrons, mais partez, partez vite!
Charles sauta sur l’appui de la croisée, saisit le drap
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d'une main vigoureuse et remonta en un clin d’œil à la seule force des poignets.
— Brave jeune homme! fit la dame avec l’admiratîon que cette espèce de prouesse musculaire commandait.
Quand elle l’entendit retomber sur le plancher delà chambre supérieure, et dès qu’elle eût vu disparaître le drap, elle se précipita vers la porte, l’ouvrit avec fracas et se mit à pousser des cris dans le corridor, en appelant à l’aide de toutes ses forces.
Puis, soudainement rappelée à la vraisemblance d^s faits, elle rentra dans la chambre, ramassa vivement le poignard qu’avait abandonné son ennemi, en rougit la lame en l’approchant sans trembler du sang qui continuait à couler do sa blessure, le rejeta à terre et continua ses cris.
Bientôt, montant du rez-de-chaussée, ou descendant des étages supérieurs, aliluèrenlun grand nombre de personnes, — parmi lesquelles Charles, qui arriva l’un des derniers.
— Un homme assassiné! s’écria maître Tardiveau.
— 11 voulait me voler, répondit la dame, je me suis dé- , fendue!
Tout le monde admira la contenance de cette belle inconnue, et ensuite les regards se reportèrent vers le cadavre.
-:r C’est quelque coureur d’aventure, dit l’aubergiste à l’inspection de ses vêtements plus que modestes.
— Votre maison est peu sûre, mon maître! lit la dame avec hauteur, — j’en changerai dès aujourd’hui.
— Ah! madame, par grâce, ne me faites pas cet affront! s’écria le malheureux Tardiveau les larmes aux yeux.
— Allons, enlevez-moi ce corps, et qu’on me laisse, reprit-elle en se dirigeant vers qne petite porte qu’elle poussa et derrière laquelle elle disparut.
Tout le monde se relira sur la prière de l’hôte ; mais il
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LA BELLE EÉRONNIÈRE
avait eu soin do retenir deiîx hommes qu’il venait d’apercevoir et qui, au lieu de sortir avec l’empressement de tous, semblaient au contraire vouloir quitter la chambre les derniers.
Un instant, les amis, dit Tardiveau en congédiant sa servante et ses valets qui n’attendaient que ses ordres, relativement au cadavre.
Ces deux hammes, l’hOte les connaissait positivement pour Bohèmes.
L’un paraissait ûgô de près de quatre-vingts ans, pour le moins, bien qu’il portât sa tête chenue assez fièrement; nne épaisse chevelure blanche s’échappait de son grossier bonnet de drap brun et encadrait une figure basanée et presque terrible, terminée par une barbe d’une blancheur éblouissante, comme les cheveux.
L’autre Bohême, sou compagnon, avait à peine trente ans, la barbe noire, l’œil vif, le nez crochu en, bec d’aigle, les dents aiguës, les lèvres épaisses et d’un rouge de sang : il offrait l’apparence de la destruction et de la lutte; tandis que son compagnon présentait, probablement en raison de sa sénilité, tous les caractères de la ruse et de la patience. On sentait que de ces deux, hommes, l’un devait toujours être un homme de proie, mais que l’autre s’était fait renard, de lion qu’il avait dû être.
Le plus jeune, le vautour, le loup carnassier, avait nom Carandas, et faisait presque ostensiblement profession de servir les rancunes, les haines ou les intérêts des pervers qui l’honoraient de leur confiance. C’était un Zingaro venu d’Italie, où il avait étudié t fond et pratiqué trop grandement l'industrie de bravo.
Le vieux, le lion blanchi, le renard habile s’appelait Mériadech, et malgré les haillons qui le couvraient, personne dans tout Paris, sans excepter ni le roi ni M. le Prévôt, n’était entouré de plus de respect et de plus de déférencci:
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C'est i^’U était plus généralement connu sous le nom du Grand-Coësre, autrement dit le roi du peuple bohème, et qu’à cette époque le royaume d’ Argot était une puissance fort redoutable, avec laquelle il était fort avantageux de se tenir en bons termes.
— Que voulez-vous? demanda brusquement Carandas.
Une chose bien simple, mes chers amis, et surtout
très-facile : — emporter ce cadavre. C’est un homme de la petite flambe, et tout sera dit, nous ne jaserons pas. Si l’on s’en informe, nous dirons qu’il. n’éLaU pas mort et qu’il est allé au diable.
— Il a raison, fit Carandas en se retournant vers le doyen.
•r U a tort, dit celui-ci, grand tort, car, pour commencer, cet homme-là n’a jamais mis le pied dans la cour des Miracles.
— Ouais! reprit l’hôte, serait-ce un mauvais garçon?
— Je ne sais, répondit simplement le Grand-Coésre en tournant les talons.
Alors il faut que je fasse une déclaration à M, le Pré-
vôt.
— Faites.
■— Cependant il a voulu voler cette dame qui est riche et paye bien, et va à la cour, je crois.
— • Vous n’en êtes pas sûr.
— Elle est arrivée d’hier à Paris.
— Eh bien ! fit le Grand-Coésre en revenant sur ses pas, vous pourriez bien avoir raison, et si ce maladroit était des nôtres, il y aurait des ennuis avec messieurs de la prévôté, nous nous en chargerons.
— Ahl... s’écria Tardiveau avec satisfaction.
— Mais vous allez descendre à vos fourneaux et nous laisser faire comme nous l’entendrons.
— Soit.
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— Envoyez-nous un grand manteau, voilà tout.
— Tout de suite, seigneur, fit Thôte en se frotlànt les mains et se hâtant d’aller exécuter cette prescription.
' Les deux Bohèmes restèrent immobiles auprès du cadavre, et dès que la servante eut apporté la cape demandée, ils fermèrent la porte derrière elle. •
Pendant que Carandas étendait le manteau sur le sol, le vieux Mériadech s’était approché de la petite porte nt l’ouvrait vivement.
— AhI... fit une voix avec un accent d’étonnement et de frayeur.
C’était la dame inconnue qui, appuyée contre cette porte, écoutait avidement ce qui se passait. Son premier mouvement de surprise passé, elle se redressa avec hauteur.
— Madame, dit humblement le Grand-Goésre, où vous
platt-il que M. le marquis d’Amaéguy, votre mari, soit en- v terré? |
Dire le cri d’angoisse, sourd, guttural, étouffé et pour- '
tant retentissant qui s’échappa de la bouche de cette femme, I
serait impossible. Elle crut voir en un instant toutes les [
tortures et leurs horribles instruments se dresser devant elle, les juges, le tribunal, les bourreaux, — et elle ferma les yeux en étendant les mains comme pour se retenir à quelqu’invisible appui.
Mais ce moment donné à la frayeur ne fut pas de longue durée. Elle regarda les deux hommes qui étaient devant elle, non plus tout à fait avec autant de morgue et d’insolence qu’auparavant, elle se sentait en leur pouvoir; mais avec l’espèce d’assurance d’un coupable qui cherche des complices;
— Votre hardiesse m’étonne, dit-elle, et la supposition
que vous osez faire... ^ '1
— Eh! quoi, madame, me serais-je trompé?... fil Mériadech avec bonhomie.
— Ce cadavre est celui d’un voleur, repliqua-t-elle en appuyant.
— Soit, madame, mais vous nous direz néanmoins on nous devons le porter.
— Où vous voudrez ', pourvu que je vous paye, cela doit vous être indifférent.
Complètement, madame.
La dame rentra dans la pièce d'où venait de la tirer le vieux Bohême, et revint presque aussitôt avec une bourse
pleine d’or.
— Tenez, dit-elle.
Mériadech reçut la bourse, et rejoignant Carandas, se plaça en face de lui, de l’autre côté du cadavre; puis, tous deux ayant saisi le corps avec la dextérité d’hommes habitués à semblable besogne, ils le posèrent sur le manteau et commencèrent à l’envelopper.
Tout à coup le vieillard s’arrêta et releva la tête.
— Ouais, fit-il.
— Qu’as-tu donc? demanda Carandas.
— Rien, répondit le vieux Bohème en reprenant sa be-
^°Quand ils eurent achevé, ils soulevèrent le cadavre, et Carandas le chargea sur ses larges épaules.
- C’est un voleur... dit la dame, en s’adressant à Mériadech, et en désignant ce fardeau d’étrange espèce, avec un geste et un regard qui ne semblaient pas admettre d autre
hypothèse. ...
— Oui, madame la marquise, répondit celui-ci en s in-
clinant, — un voleur.
Madame d’Amaéguy les regarda s éloigner, referma la porte sur eux, passa en frissonnant devant la petite mare de sang restée sur le plancher, et rentra dans la seconde pièce, d’où elle envoya sa camériste pour enlever les traces de cette horrible aventure .
LA BELLE FÉBONNIËRK
~ Ces hommes ont mon secret! murmurait' elle entre ses dents.
Elle s’enfonça dans ses réflexions, en fronçant deux jolis sourcils qui paraissaient ne devoir être contractés que par des sentiments tendres, — comme toute sa personne, du reste, qui semblait uniquement faite pour l’amour.
— C’est une femme forte ! dit Mériadecb à son compagnon, en l’aidant ë tourner l’angle d’un corridor.