UN PORTRAIT DE FEMME
Le Primatice avait été exact au rendez-vous donné d Charles ; il était venu le prendre aux Trois-Maries^ et l’avait introduit au Louvre; mais il était de trop bonne heure pour entrer chez la Dauphine, elle peintre conduisit le jeune homme dans l’atelier qu’il tenait de la muniü-; cence royale dans le palais môme.
— Mon jeune ami, dit Primaticcio^j’ai voulu causer un instant seul à seul avec vous, avant de vous présenter, afin de vous prémunir contre certains entraînements auxquels sont sujets les nouveaux venus en cour.
— Je vous remercie, monsieur, et vous trouverez en moi une oreille avide d’apprendre. Mon père m’a toujours recommandé de beaucoup écouter et de parler peu. C’est une maxime qu’il a beaucoup pratiquée, m’a-t-il dit, à la cour des Médicis.
- — Ehl bien! je veux précisément vous avertir des rivalités qui existent à la cour et des écueils à éviter. 11 y a trois partis principaux, à la tête de chacun desquels, est une
LA BELLE FËRORNIÊRB
femme. CeB partis sont a’abord, celui de madame d’Étampes, qui est le plus fort, et ensuite celui de madame Diane de Poitiers; mais le troisième, qui a toutes les apparences de la faiblesse et de l’impuissance, et que je tous engage pourtant à ménager avant tout, — c’est celui de madame Catherine. — Selon moi c’est le plus fort, car il a l’avenir.
— Bon Dieu! s’écria Chartes, où avez-vous pris le temps d’étudier tout cela, monsieur le peintre ? C’est peu récréatif, avouez-le, surtout pour un homme qui, comme vous, a dans la tête les grandes et belles conceptions de l’art.
— Monsieur, au temps où nous vivons, la peinture ne peut pas marcher sans un peu d'intrigue, et je suis obligé d’étre politique parce que mes ennemis le sont.
— M. Rosso et ses élèves, dit-on, jouent du poignard avec leurs ennemis.
— Non, ils jouent de la langue et pratiquent la calomnie.
— C’est bien pis!
— Or, mon cher monsieur de Croixmare, si vous m'eh croyez, vous serez avec madame la Dauphine ; mais vous aurez, pour ses rivales, toutes les apparences dli dévouement.
— Foin, monsieur ! Que me Conseillez-vous là? Mais c^st jouer le rôle de coquin à triple face, celai
— C’est celui que l’honnête homme est forcé de jouer, s’il est pauvre et veut larvenir, — et cela sous peine de sombrer.
— Et si je marchais franchement?
— Vous auriez peut-être la chance de réussir tout de même, — mais vous avez la certitude d’échouer.
— Je veux essayer. Que madame Catherine me prenne seulement à son service, et nous verrons.
— Mon cher monsieur, je ne vous cacherai pas que votre
physionomie m’a séduit au premier abord, et je ne crois pas me tromper aux lignes du visage ; cependant si, avec le caractère franc et loyal que je vous reconnais, vous possédiez la souplesse et la diplomatie, vous me fourniriez l’objet d’une étude singulière du cœur humain, en même temps que vous me combleriez d’aise!
En ce moment, Charles qui, depuis son entrée dans l’atelier du grand maître, n’avait cessé de considérer, l'un après l’autre, les tableai^x ébauchés accrochés ça et là à la muraille, poussa une exclamation sourde.
Le Primatice, comme tous les maîtres de la grande école italienne du seizième siècle, était non-seulement peintre, mais encore sculpteur, architecte et un peu poëte : il s'était donc assis dans un fauteuil placé auprès de l’une des fenêtres, et modelait un morceau^ de cire rouge, tout en causant. En entendant l’exclamation du jeune homme, il porta ses regards de son côté et se leva vivement.
Charles venait d’écarter une toile verte, recouvrant un panneau placé sur un chevalet et sur lequel était ébauchée une tête de femme.
— Adorable femme ! s’écria- t-il.
— N’est-ce pas? fit le peintre en contemplant à son tour ce portrait avec ravissement.
— C’est celle que vous aimw, maître?
— Non, répondit Primaticcio en rougissant et en saisissant le voile pour en recouvrir la peinture.
— Arrêtez! fit Charles en retenant son bras, — je la connais... oui, je la connais, parbleu!
Le peintre sourit et hocha la tète.
— Oui, -reprit Charles, ce visage est là dans ma mémoire vous dire où je l’ai rencontré, j’en serais en
peine, — Oui, c’est bien cela, ce diamant sur le front... 0% diable?.’.
— Ce n'est pas à Paris, bien sûr, dit le peintre en fronçant les sourcils.
— Non... U est vrai que j’ai été page six ans, et pendant ce temps i 'ai vu défiler devant moi tant de beautés...
— Ce type n’est pas celui d’une beauté française, mon jeune ami...
— C’est vrai !... Ah t si je voyais l’original, je ne répondrais pas de moi, maître ! Ces yeux ont une flamme qui pénètre.
— Ne les regardez pas, aloi;»! fit Primaticcio en l’entralnant vivement, — sortons d’ici. D’ailleurs il est bientôt l’heure de madame Catherine.
— Voyons, maître, dit Charles en arrêtant le peintre, — avouez-moi que vous l’aimez.
— Je la' trouve belle, voilà tout !... fit [Primaticcio en marchant rapidement devant lui.
— Eue existe, alors! — se dit le jeune homme en le suivant.
Ce jour-là, il y avait assez grànde affluence dans l’nne des salles du Louvre, au rez-de-chaussée; mais la composition de l’assistance n’était pas tout à fait celle qui, d’ordinaire, peuplait les salles d’apparat du palais du roi.
11 y avait là, pour le moins, mêlés aux seigneurs et aux • officiers, une vingtaine de jeunes gens, tous doués d’un visage franc, ouvert, heureux, intelligent, insouciant surtout, et qui, bien qu’on pût s’apercevoir du soin minutieux qui avait présidé à leur toilette, étaient cependant tous généralement très-simplement vêtus, sauf deux ou . trois, plus glorieux ou plus vaniteux que les autres.
Tons ces jeunes gens appartenaient, pour la plupart, à la bourgeoisie et même aux corps des métiers ;mais malgré l’infériorité de leur condition, ils n’en étaient pas moins fort bien accueillis des gentilshommes avec lesquels ils scm^ niaient assez familiers.
C’est que ces jeunes gens étaient des artistes, et qu'à la cour du roi François !«', i’art avait ses grandes entrées et sa large part aux faveurs du monarque. Du reste si, ctyfitre l’habitude, tous ces peintres et sculpteurs, élèves de maîtres italiens appelés par le roi, se trouvaient, ce jbnr-là, réunis dans celle salle, c’est qu’ils y avaient été coùvoqués.
Ün grand nonbre de caisses de toutes grandeurs, de gros rouleaux de toile, de chüssis placés les uns sur les aütrts contre les murs, une vaste table couverte de dessins, 'de modèles d’architecture, de plans, voire môme des cahiers de musique, encombraient cette salle où Ton circulait difficilement.
Cependant les élèves étaient divisés en trois cUrps tissez distincts, bien qu’au premier abord cette division né fût pas sensible: il y avait les élèves du peintre Rûsso, teux du Primatice, et ceux de Benvenuto Cellini.
Ceux de Rosso et du Primatice étaient ennemis et échangeaient parfois des regards de déû : quant à ceux de ce dernier et du grand sculpteur florentin, ils fraternisaient volontiers, ce qui, du reste, ne devait pas durer longtemps.
Cependant, s’ils étaient séparés, ce jour-Ià, c’est que 'la nature de leurs conversations était divisée d’objet.' Lès peintres parlaient tableaux et dessins,— les scuipteuVs-bUsreliefs et statues.
Les caisses, chèssiset toiles étaient des tableaux rapportés de l’Italie par le roi et qui, jusqu’à ce jour, étaient restés enfouis dans les magasins et greniers. Il s’agissait de décider lesquels seraient envoyés à Fontainebleau ou à Chambord, et lesquels seraient désignés pour tester au Louvre.
11 y avait là, disait-on, de magnifiques œuvres, et Van parlait surtout de quelques toiles qui, pendant la captivité du roi à Madrid, et dans la prévision, soit d’une iûVa-
LÀ BELLE FÉRONMÈRE
eiOQ de l’empereur, soit d.’uue stipulation particulière du traité de rançon, avaient été, sur l’ordre de François l»', cachées avec soin.
U Cetles'lé étaient âues au pinceau magiquo du grand Léonard de Vinci, mort àÂmboise, entre les bras du iqo* narque qui l’appelait son ami et son père.
Le Rosso et Benvenuto CeUini étaient ep ce moment dans la chambre du roi, attendant le bon paisir de Sa Ma> jesté: mais on savait que le Primatice n’était pas encore arrivé au Louvre, et ses élèves en chuchottaient entre eux.
— D’autant plus, disait l’un, que ceux du Rosso vontae figurer qu’il a peur, — ou qu’il est en disgrâce.
— Messieurs, reprit un autre, je vais vous proposer une chose folle, mais qui, j’en suis sfm, aura votre approbation.
— Parle, Zoppi, car tu as souvent de bonnes idées.
— Eh bien! il y a cent â parier contre un, que simaitre Priaiaticcio n’est point encore arrivé à cette heure, c’est que, selon son habitude, il a pris le chemin des écolieraet qu’il est allé acheter quelque bijou d’or aux ForgesdaPontau- Change.
— C’est sûr, dit-on de toutes parts.
— Maître Primaticcio, reprit le jeune homme, qu’à son accent, autant qu’à son nom, on reconnaissait bien pour italien, est amoureux fou de la Marguerite, et sa fortune s’en ressentira, et par contre la nôtre à tous; sans compter nos progrès dans l’art qui, privés de ses conseils, resteront en panne; c’est pourquoi je propose que, Bun de nous se dévoue.
— Pourquoi faire?
— Pour faire la cour à la belle fille et lui enlever le joyau qui brille à son front, car vous n’ignorez pas que ce goyau est un talisman doué, dit-on, d’une vertu cxtraor-
dinaire, et qui rappelle le palladium auquel votre bon roi Charles VU dut de reprendre Orléans et de se faire sacrer à Rheims.
— Chut!.., fit un peintre en serrant la main de Zoppi.
Qu’y a-t-ü donc?
— J’aperçois parmi ceux de Cellini un nouvel élève, il a été apprenti chez maître Turquant, il est aujourd’hui son ouvrier, et on le dit, lui aussi, amoureux de la Marguerite.
— Bahl s’il est amoureux, il ne nous délivrera pas, — messieurs, je me dévoue, mais vous m’aiderez?
— Pauvre Zoppi, on voit bien que tu n’as vu la sirène que de loin.
— J’ai vu qu’elle est fort belle.
— C’est une beauté extraordinaire, mon doux Italien; elle a même quelque chose de ton beau pays dans le regard et dans les traits, ma foi dans toute sa personne, et il y aune espèce de légende sur elle dans la Cité.
— Bahl... Une enfant de dix-neuf ans ?
— On dit que tous les hommes sur qui s’arrête un instant son regard, tombent amoureux d’elle.
— Tous? fit Zoppi d’un air incrédule.
— Amoureux fous, les vieux comme les jeunes !
— Même les aveugles, je parie.
— Eh I le son de sa voix a des musiques si douces, que' je n’en jurerais pas.
— Messieurs, dit l’Italien, je vous signale messire Philippe, comme englué dans les pièges de la belle des Forges du Pont-au-Change !
— Chut ! dit l’élève en lui serrant la main et en désignant Gauthier qui , en compagnie de plusieurs jeunes sculpteurs, s’approchait de leur groupe.
Les Cellinistes présentèrent leur nouveau compagnon aux peintres, et pendant ce temps, deux personnages de notre connaissance entrèrent dans la salle.
C’étaient le Primaüce et Charles de Groixmare.
Le grand peintre était vêtu d’un large vêtement de velours ronge foncé, recouvrant une veste de satin vert, tailladée, dont les crevés s’ouvraient sur satin également vert.
Ses longs cheveux noirs encadraient sa belle tête, et bien qu’il fût arrivé à cette époque à l’âge de trente-deux ans, il semblait, presqu’aussi jeune que son compagnon: les nobles professions, on le sait, contribuent à entretenir le ^ visage dans l’éclat de la jeunesse, — ce qu’il serait inutile de demander à ceux que préoccupe sans c^se le soin de gagner ou d’amasser de l’argent.
Charles avait largement dépensé ses cinq écus d’or à la salamandre ; mais il n’avait pu leur faire rendre plus que leur valeur réelle. 11 s’était contenté d’une veste de satin noir et d’un manteau de velours sans broderies, et il avait gardé ses bottes. Tout cela était un peu fané pour un vête* ment de cour, mais sa fraise était d’une blancheur éblouissante et la plume de sa toque de la dernière fraîcheur.
Quant à son épée, c’était celle de son père ; elle venait du duc Laurent de Médicis, et la magnificence de sa poignée attestait suffisamment le gentilhomme, car c’était un véritable Joyau.
Cependant, il y avait quelque chose qui faisait promptement oublier ce que son costume pouvait présenter d’un peu insuffisant ; — c’était sa bonne mine, l’air de jeunesse, de force et de santé qui respirait dans ses yeux, et les traits les plus nobles et les plus beaux. Aussi toute la grande famille de l’art, assemblée là, n’eut-elle rien à reprendre à la pureté des lignes du visage de'cet Apollon, non plus qu’à l’élégance de sa tournure ; et cela suffit pour faire oublier le retard du maître.
Mais4’attention excitée par l’entrée de ces deux personnages fut bientôt détournée par celle de quelques dames, accompagnées de leurs cavaliers.
to.
Parmi elles, lespeiatres et le» sculpteurs distinguèrent bientôt la marquise d’Amaéguy. Elle donnait le bras à un homme au teint blême, au dos légèrement voûté, et dont toutes les manières affectaieut la plus exquise urbanité.
— Zoppi, firent quelques jeunes gens- à leur compagnon, dites-nous donc, vous qui venez souvent à la cour, quelle est cette femme si belle?
— Laquelle ? demanda lltalien qui examinait en sourian t les airs aifablesdu Primatiee avec Gauthier qu'on venait de lui présenter.
— Celle qui est au bras du comte de Carpi ?
— Pardieu I s’écria Zoppi, voilà la plus belle femme que j'aie jamais vue !...
— Oh! quel subit enthousiasme!...
— Admirable, en vérité, magnifique!... messieurs, remarquez donc quelle taille souple et riche, quelles épaules et quelle figure !
■i— Eh! Zoppi, dit le peintre Philippe, c’est donc la première fois que tu la vois ?
— Certes, et je te dis ceci, ami : c’est que si madame d’Êtampes ne la caehepas au roi, son règne est passé.
— Elle est belle, en vérité, mais, Zoppi, je te le jure, la Marguerite ' des forges du Pont-au Change- est cent fois plus belle.
— Difficile 1... répondit l'Italien en lui prenant le bras.
La marquise paraissait un peu embarrassée, elle semblait mettre le pied sur ce nouveau terrain avec timidité; et tout en parlant, le sourire aux lèvres, à son cavalier, elle jetait de côtés et d’autres des regards effarés et fartifs.
— Soyez sans crainte,- marquise, lui disait le comte de Carpi, le roi ne peut manquer de vous accueillir en ami, malgré toutes les influences étrangères qui tenteraient de vous desservir, — n’êtes-vous pas patronée par madame la Dauphine et par les souvenirs du passé.
— Vous croyez que le roi me reconnaîtra ?
— Peut-on vous oublier quand on vous a vue une fois?... Seulement..*
— ■ Eh bien?
— Seulement, reprit le comte après avoir hésité une seconde, il est évident qu’il vous prendra pour la fille de cette belle marquise d’Amaéguy qui a daigné le visiter, il y a diK ans, dans sa prison de Madrid.
— Vous voulez rire, cher comte ?
— Non, marquise, ma parole d’honneur et si vous paraissez plus de vingt ans, je veux mourir avec le froc, ainsi que me l’a prédit ce petit mécréant d’Ortis.
— Je vous croyais des amis de madame d’Étampes?... fit la marquise assez brusquement, car elle éprouvait une répulsion instinctive pour ce courtisan qu’elle savait vendu à François comme il l’avait été autrefois à Charles-Quint, — ce qui était peut-être la meilleure manière de servir ce dernier.
— Je serai le vôtre avant tout, marquise, car non -seulement vous êtes la plus belle des femmes, mais encore jq m’honore d’avoir toujours été des meilleurs am-'s de cc cher Amaéguy, votre mari.
— Ah!,., fit la marquise qui ne put s’empêcher de frissonner...
— Ne le verra-t-on pas bientôt à Paris, ce cher Cristoval?...
— U est alcade de cour, comte, et ne peut quitter Madrid.
— C’est juste, j’oubliais que vous fîtes hier la môme réponse à madame la Dauphine .. Elle a paru vous voir, avec plaisir, savez-vous cela, marquise ?
— Croyez -vous?
— D’abord, parce que vous ne vous êtes point présentée en deuil, à son audience, comme toutes les autres dames :
LA BELLE FÉROMNIÈRE
ce qui a paru lui montrer la satisfaction que vous éprouvez de voir la fille des Médicis sur les marches du trône, dont la séparait peut-être à tout jamais feu M. le Dauphin, s’il eût vécu et s’il eût eu lignée; — et puis...
— Et puis?
— Parce que madame Catherine n’a pas un trop grand amour pour la duchesse d’Étampes; et qu’elle aime tant son royal beau-père qu’elle serait enchantée de le détourner.
— Vos suppositions sont étrangement hardies, comte !... fit la marquise en essayant de cacher sa rougeur sous son éventail.
Le comte de Garpi salua et sourit. Seulement il attribua cette légère invasion de l’incarnat sur les joues pâles de la belle Espagnole à ses paroles; tandis qu’en réalité madame d’Amaéguy venait d’apercevoir son jeune sauveur de la veille.
Son attention fut subitement détournée par l’arrivée soudaine, brusque, presque tempétueuse, d’une espèce de gnome qui se plaça sans façon entre les deux interlocuteurs. C’était Ortis, le More du roi, comme on l’appelait et qui, jusqu’à nouvel ordre, occupait seul et sans partage la charge vacante du fou royal en titre d’office, depuis la mort de Triboulet, son maître, lequel était récemment trépassé des suites d’une indigestion de cotignac d’Orléans.
— Depuis quand, dit-il avec effronterie, les hiboux ontils accointance avec les rossignols?
— Ah 1 te voilà, maudit 1 •— fit le comte en s’écartant avec mauvaise humeur.
— Belle dame, reprit le More, vous savez que frère Carpi est un petit saint, et que vous ferez à coup sûr votre salut en sa compagnie. 11 a communié ce matin exemplairement à Saint-Germain-l’Auxerrois, et je parie qu’il ne vous entretenait que.de pratiques pieuses.
LA BELLE FÉRONRIÉRB
Voas pourriez vous tromper, mon. ami, dit la marquise qui ne put s’empêcher de rire de cette étrange supposition.
— Oh! repartit Ortis, frère Carpi est un peu païen, il adore une Infinité de dieux, et, de même qu’on va à Rome par tout chemin, il est homme à vous faire faire votre salut avec stations diverses. En commençant par Vénus Âstartô, passant par Mercurius et Plutus et finissant par Jésus et Marie.
— Drôle! fit Carpi, tu te feras donner les étrivièresl
— Savez- vous, fraur meus, que Sa Majesté a daigné, ce matin, s’occuper fort de votre personne, après vous avoir vu communier?
— Le roi a daigné... dit le comte dont les yeux s’allumèrent.
— Écoutez ce qu’il a composé, — lui-même, — messire Àlhert-Pio, comte de Carpi :
On m’a conté qn’ayant remord,
• - ■ Le vieux diable se fit ermite; 1
;■ . Donc le diable Albert qui l’imite,
Tant le péché son cour remord,
Se rendra moine ayant sa mort.
— Encore ta sotte prédiction, maître fou!
— Quelle belle histoire doit être la vôtre, comte Pioî..; Ah! vous serez encapuchonné, le roi l’a dit. Tout poète est prophète! Le diable Albert finira comme il a commencé I
— Ortis, clos ta bouche infernale, mon mignon, je t’en priel
— Mignon vous-même. Italien joli, quoique blême! Et vous serez un beau moine, à faire pendant à dom Pancrace I
— Grâce pour le comte, mon amif... fit la marquise en adressant à Ortis le plus doux sourire.
— Soit, belle dame, je l’abandoRHe à sa vocation monastique! Mais je parie qu’il vous entretenait iia merveilleux petit palais que le roi fait élever dans la rue Git-le-Queux par maître Primaticcio, lequel palais, dit-on, communiquera par un souterrain à l’hôtel de l’ilirondelle, où demeure madame d’Étampes.
— Pas tout à fait, répondit la marquise.
— Comment, il ne vous disait pas que, très-certainement, vous seriez digne de l’inaugurer et que, du coup,' le souterrain en serait muré ? '
— Mais... fit la marquise avec une sorte de dépit.
■ — Le comte en dit autant à toutes les femmes, pourvu; qu’elles soient jeunes. — N’est-ce pas, comte? — Eh bien!' où est-il donc passé?...
Le fou n’eut pas le loisir de chercher Carpi qiir n’avait pas jugé à propos d’écouter ses charitables suppositions; car les pages annoncèrent le roi.
François entra dans ta salle, donnant la main à sa belle-fille, Catherine de Médicis, et suivi . de la compagnie la plus brillante. Parmi les seigneurs on distinguait le groupe sacré de ses favoris et serviteurs dévoués, ceux entre lesquels il choisissait d’ordinaire ses compagnons de plaisirs ou de débauches : MM. de Cordes, de Montpezat, de Montchenu, de Givry, de Brion, de Pienne, de Pardaillan, de Randon et de La Tour-Landry.-
Si quelques années s’étaient ajoutées ' à celles du captif de la forêt del Pardo et du chôteau de Madrid, on retrowvait toujours eu lui le beau cavalier, le grand air de vaillance et de galanterie, ta suprême fleur de noblesse et de loyauté qui faisaient avant tout la parure de son mâle visage.
Catherine de Médicis n’avait pas encore dix-huit ans, sa taille admirable, la noble régularité de ses-traits, la biancbeur de son teint, la vivacité de ses yeux, et par*4e8S8s
tout l’inaltfirable gaité de son caractère, faisaient de cette belle Italienne blonde le charme de la cour dn roi. Fran- > çois l*' aimait à se voir entouré des plus jolies femmes, et sa bru avait toujours soin de se montrer bien accompa» gnée. / '
On a peine, de nos jours, où le souvenir de sa triple régence est seul resté debout dans Thistoire, à se représenter Catherine de Médicis jeune et gaie; mais si elle était nalurellenent rieuse, sa singulière situation contribuait peutêtre à lui faire conserver ce masque en toute circonstance.
La cour, ainsi que l’avait dit le Primatice, était partagée entre deux factions, celle de la duchesse d’Étampes, maîtresse du roi, et celle de Diane de Poitiers, maîtresse du Dauphin son mari. Or, la Florentine avait eu le rare courage de s’imposer une neutralité impénétrable entre 'les deux favorites.
Pourtant Diane de Poitiers eût pu être sa mère, et l’incroyable passion de celui qui fut lien ri II pour cette beauté sur le déclin, était un de ces outrages qu’une jeune femme ne pardonne pas; mais Catherine avait un but.
Ses regards, ses vœux, sa pensée unique étaient tournés vers le trône de France. ••
Un seul homme l’en séparait, le Dauphin, premier 'Ws de François lor : — sans qu’elle sût jamais comment'céte s’élait pu faire, le Dauphin mourut. ' ■ J \
Il est vrai qu’autour d’elle gravitaient des Italiens kié* voués, et qu’elle n’avait pas môme eu besoin de dire ; — faites. '
Elle était donc devenue Dauphine. Elle touchait le trône; mais deux femmes la séparaient encore du pouvoir.' Sa jeune tête de dix -huit ans, douce et souriante, etsoftlm» meur enjouée, n’inspiraient aucune appréhension ' aux deux favorites; elle se livrait aux plaisirs avec un entrai- . nement tout à fait enfantin, et les deux favorites faisant
fautes sur fautes, u’avaient même pas la diplomatie de la traiter en futnre reine.
Catherine en riait; mais son œil avait parfois de terribles éclairs.
Son premier regard jeté sur la foule chercha et trouva aussitôt la marquise d’Amaéguy. Elle lui fît signe de venir la joindre. Toute la cour était en deuil, et elle comptait bien attirer forcément l’attention du roi sur la belle étrangère.
Mais la duchesse d’Étampes avait aperçu, elle aussi, cette dame inconnue et, aussitôt qu’elle l’avait vu libre, elle s’était emparée du bras du monarque.
La duchesse d’Ëtampes était une beauté éblouissante, et les poètes qui la célébraient à l’envi,à commencer parle roi lui-même, ne perdaient par leurs rimes ; mais elle était arrivée, après une longue possession du cœur du roi, à se voir préférer de si nombreuses rivales qu’elle avait peur, instinctivement, de tout visage nouveau.
Elle pressa en conséquence le déballage des toiles et objets d’art.
Les armes, les coupes, les aiguières, les groupes de bronze ou d’argent furent expédiés lestement ; car tout ce qui était réellement précieux, en fait d’art plastique ou de sculpture était exposé dans les galeries du roi ou dans les jardins; on avait hâte d’arriver aux tableaux.
Le premier sorti de son enveloppe de planches fut cette admirable Sainte-famille d’Andrea del Sarto que dix épaiseurs de pièces d’or ne pourraient payer. Les transports de la foule intelligente qui entourait le roi ne sauraient se décrire, et plus d’un jeune artiste sentit dans son œil cette larme amère du découragement que fait perler si souvent la vue des chefs-d’œuvre.
— Je ne pourrai jamais me pardonner, dit le roi, d’étre resté dix ans sans regarder cette page sublime.
— Sire, répliqua la Dauphine, ne trouvez-Tous pas toutes nos mains affreuses à côté de celles de cette peinture.
C’était une occasion pour François l«r de répondre une galanterie à sa bru qui avait les plus belles mains du monde, et par conséquent d’apercevoir la marquise, placée à coté d’elle; mais le roi était tout entier à sa contemplation et ne répondit pas.
Après Andréa del Sarto, vint Raphaël avec l’adorable composition connue sous le nom de la Belle Jardinière', et la peinture du divin maître recueillit les éloges et les témoignages d’enthousiasme que les siècles lui ont conservés.
C’était une véritable fête que l’exhumation de ces chefsd’œuvre, — et le Primatice et le Rosso en étaient venus iusqu’A oublier leur haine et à se communiquer leurs réflexions : réflexions précieuses et avidement recueillies par les disciples, par le roi et par ceux des seigneurs pour lesquels la religion de l’art n’était pas un mot.
Une trentaine de tableaux sortirent de leurs étuis ou de leurs caisses, et furent déroulés avec les respects qui leur étaient dûs. Raphaël, Titien, Léonard de Vinci, Andréa del Sarto, Fra-Bartbolomeo, l’érugin, le Primatice et le Rosso eux-mêmes, Michel-Ange, Sébastien del Piombo, d’autres encore, reçurent les témoignages de l’admiration la plus sincère.
Mais le dernier tableau, — ce n’était certainement pas le plus grand, — eut en quelque sorte les honneurs de la séance, car le roi le considéra longtemps.
G’était un portrait de femme, vêtue d’une robe rouge avec lacets et rubans. L’expression de cette tête était remarquable par son attitude légèrement penchée; et la pro-, fondeur de son regard, la ilnesse de son sourire presque
iosaisissable, jetaient Tàme du spectateur dans une mélancolique rêverie (1).
Deux pages le tenaient devant le roi, assis dans son fauteuil, sur le dossier duquel étaient appuyées la Dauphine et madame d’Élampes.
— > Madame Lucrèce Grivelli était une adorable femme, dit le roi eaconsidérant ce portrait avec une attention extraordinaire.
A la vue de ce portrait quatre hommes avaient tressailli.
Le peintre Primatice,Gauthier l’orfèvre, Charles de Croixmare, et le comte de Carpi.
Seulement l’expression des trois premiers, quoique à peu près semblable, différait essentiellement de celle du comte : celui-ci, de blême qu’il était d’ordinaire, était devenu blafard.
— Quelle charmante femme!... reprit le roi. — U me semble... Où donc...
— Charmante en vérité, dit la Dauphine en s’avançant et sans remarquer sa préoccupation.
— Voyez, sire, cet œil profond ne semble-t-il pas révéler la science de toutes les voluptés ? dit la duchesse d'Étampes qui ne crut pas trop s’aventurer en louant de la sorte une personne morte depuis tantôt vingt ans.
— En effet, je n’ai pas connu madame Crivelli, mais je comprends Ludovic le More qui l’a aimée et mon père Léonard qui l’a peinte. C’est un chef-d’œuvre d’amour cela, messieurs I... autant<iue la Joconde, qui est dans ma chambre, et que le grand Léonard m’a donnée. — Je dis donnée, car de telles œuvres n’ont pas de prix ici-bas.
Ces paroles furent accueillies d’un murmure flatteur; mais
C’est le Ubiesa da Lonrre, dù an pinceaa de Léonard de Viaei,] deventt si popolaice sotu le nom dala belle Fèrowmre, ■
LA BELLE EÉRONNIËRE
au-dessus de toutes ces voix il y avait une espèce de rumeur qui circulait,
— Que dit-on?.'., demanda François 1«*.
' — Sire, dit Je Rossoen jetant un coup d’œil acéré vers le Primatice, ces enfants disent que la ressemblance, exacte et vivante, de cette peinture existe.
— AhI fit le roi.
— Sire, dit M, de La Tour Landry, j’ai vu certainement cette figure animée, moi I
— Et nous aussi 1 firent les courtisans du groupe sacré.
— Sire, répliqua Catherine de Mêdicis, ces messieurs ont raison, et je connais aussi, moi, une personne qui ressemble à s’y méprendre... Eh! sans aller bien loin, c’est la fille de Turquant, mon orfèvre.
— C’est possible, répondit François d’un air indifférent.
— Sire, rien n’est n’est plus joli que cette petite, et je ne crois pas aller trop loin en disant que si elle paraissait à la cour elle effacerait les plus belles.
— Vous entendez, duchesse, fit le roi en se tournant vers madame d’Ëtampes.
— Une petite bourgeotsel.^. répliqua madame d’Ëtampes d’un air de mépris.
— Eh ! ma chère duchessei il y en a de fort bien tournées ! repartit le roi en riant.
— Oui, Votre Majesté le saitf... dit la favorite avec un certain dépit.
Le roi se leva, lui offrit la maip et lui parla à voix basse.
— À demain les désignations, messieurs, dit-il ensuite en se tournant vers les assistants.
Ortis s’avança effrontément au moment où il allait franchir le 'seuil de la salle, et fit sonner les grelots de sa marotte.
— Majesté, dit-il,je connais la fille de maître Turquant, et si vous voulez je serai votre introducteur auprès d’elle.
— Silence, tête sans cervelle I dit la dnchesse en lui frappant la joue de son éventail.
Le More recula en faisant une gambade, et montra les cornes à madame d’Étampes, ce qui fit éclater de rire, nonseulement François mais la duchesse elle-même.
— Ma chère marquise, dit la Dauphine Ë madame d'Amaéguy, je n'ai pas été heureuse ce matin ; mais ce soir je vous présenterai oificiellement à Sa Majesté.
La marquise se retira en saluant humblement.
— C’est ce portrait 1 dit-elle en jetant de loin un regard courroucé sur la toile, autour de laquelle se tenaient encore quelques jeunes gens émerveillés.
Charles de Croumare était resté, lui aussi, en contemplation devant l’image de la CrivelU, se demandant quelle pouvait être cette femme, vue déjà par lui chez Primatice.
— Elle est belle, se disait-il, — mais où diable l’ai-je aperçue?... En rêve, probablement.
Et il rejoignit le Primatice qui l’attendait pour le conduire chez la Dauphine.
Les élèves peintres entouraient toujours le portrait ; lorsque leurs rangs furent tout à coup rompus par M. de la Tour-Landry.
— Pardon, messieurs, dit-il, et il fit signe à un valet d’emporter la peinture.
— Eh l confidente, s’écria Ortis, où portons-nous cela, s’il vous plaît?
Ordre du roi, répondit le comte qui suivit le valet.
Le petit More resta le dernier dans la salle.
— C’est vrai, se dit-il, — et sa figure devint exüraordinairement sérieuse, — la fille de Turquant ressemble à cette Crivelli... Qu’est-ce que cette Crivelli?... Oui, mais voyons... la fille de Turquant... est-ce bien ma petite Djem, la fille bohème d’autrefois?.. .
Et le fou s’eu alla tout pensif du côté des jardins.
LA lEÜNE FILLE, lEüKE EPOUX
A cette époque, le Pont-au-Change était entièrement couvert de maisons; il y avait à droite cinquante boutiques de change et à gauche quarante forges ou orfèvreries; de ces maisons, la dernière à gauche avant d’arriver à la rue Saint-Barthélemy, sur laquelle s’élevait le Palais de Justice, était la demeure de maître Jacques Turquant, orfèvre.
Au-dessus de la porte de la boutique s’étalait un bas-relief sculpté dans le chêne, enluminé et doré, assez artistement fouillé malgré la naïveté des détails. 11 représentait Vulcain entouré de ses ejelopes, recevant la visite de la déesse de beauté, et acceptant sa commande étrange. Oa voit que ce n’est pas d’hier seulement qu'une enseigne de cette nature est voisine du Pont-au-Ghange..
Pendant tout le jour, la maison résonnait des bruits du marteau, de la lime et du ciseau; et une douzaine d’ouvriers ou plutôt d’artistes, recevaient de la main des frappeurs ou des fondeurs les pièces d’or ou d’argent à ciseler.' La plus grande activité régnait dans les ateliers, et la boutique ne chômait pas d’acheteurs.
Mais il faut dire la vérité. La richesse et l’heureux choix des ouvrages de l’orfèvre n’étaient pas absolument l’unique cause de l’empressement apporté par un chacun à venir acheter bagues, bijoux, ou pièces de grosse orfèvrerie ; la curiosité y entrait pour sa bonne part. ,
On venait voir du même coup la fille de l’orfévre.
' 11 est vrai que la petite Djem, devenue pour tout le monde Marguerite Turquant, était bien la plus ravissante fille de
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tout Paris. Ses dix-neuf ans avaient donné à ses traits l’ampleur de la beauté la plus accomplie, la plus parfaite, la plus incontestable ; et le lecteur, qui connaît une partie de son histoire, s’expliquera l’étonnante ressemblance qu’elle offrait avec le portrait de Lucrezia.Crivelli, son aïeule, peint par Léonard de Vinci en 1497, alors que la belle maîtresse de Ludovic le More ‘ avait le même âge.
C’était bien le môme regard profond, la même finesse du profil, cette bouche rose, souriante et si petite qui semble appeler le baiser; ce cou aux attaches si puissantes et d’un galbe si élégant, sur le velours duquel se jouent ces adorables frisures tordues par le dieu d’amour et de volupté.
La seule différence qu’elle eût avec le portrait, consistait dans le joyau qu’elle avait continué de porter au milieu du front.
La prédiction de la Zagala s’était bien accomplie: —tous ceux qui la voyaient en tombaient amoureux.
Seulement la belle fille n’aimait personne. Était-ce dédain, fierté ou sécheresse de cœur, — nul n’eût pu le dire, car elle parlait peu. Quoique gaie et affable avec la pratique, elle demeurait impénétrable, — et à la voir parfois assise dans sa chaire de chêne sculpté, les yeux fixés droit devant elle, immobile, elle smnblait contempler un rêve, un idéal inconnu et sur la nature duquel on n’eût jamais osé l’interroger.
Car malgré l’allluence énorme et le nombre des amoureux, tous taisaient en sa présence, comme s’ils eussent été devant la reine, et les plus hardis se sentaient paralysés et timides lorsque son grand œil profond etgrave tombait sur eux.
1. Ludovic on Lonis Sfom fut surnommé H Moro, les uns disent à cause de son teint basané; les auties à cause do mûnor, more, qu’il avait ajouté à ses aimes.
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— C’est une statue, disait-on loin d’elle en essayant de nier son pouvoir mystérieux sur les cœurs.
— Mourir, pourvu qu’èlle m’aime! pensait- on en la revoyant.
11 était impossible, en efPèt, quecette suave figure se dérobât longtemps à la douce et forte loi d’amour,, — l’âme icachée sous cette divine enveloppe devait contenir des ardeurs infinies. — Quel devait être le Prométhée dont le pouvoir animerait la déesse de marbre?
— Oui, il lui manque, disait^on, l’étincellei, elle n’aime pas. '
Et le bonhomme Turquant, qui l’avait, vue se développer, frissonnait parfois à la pénsée de ce que serait l’a- ^ mour de la femme que l’enfant promettait d’être un jour.
Une quinzaine de jours après la matinée artistique du roi, et tandis que Djem était seule, assise dans sa chaire, derrière le comptoir de maître Turquant, ne > prêtant aucune attention aux regards des passants trop pauvres pour oser entrer la contempler de plus près, — l’orfévre s’entretenait dans sa chambre, située au-dessus de la boutique, avec un personnage dont nous avons déjà donné une légère esquisse.
Maître Féron, avocat aux conseils du roi, depuis qu’il, était venu se fixer à Paris, jouissait d’une position considérable. Sa charge, d’abord, n’était point une de ces sinécures achetées au poids de l’or et destinées à allécher le client ; il la remplissait strictement, car ses lumières étaient grandes et sa science si solidement étayée qu’il était appelé au moins une fois par semaine, aux conseils secrets, soit du roi, soit de laDauphinequi commençait àvouloir mordre à la politique, soit des ministres.
11 avait alors soixante ans. C’était toujours l’homme grand et vert, au front ombragé de vigoureux cheveux grisonnants, et dont le visage sec et osseux oiTrait cette »
rigidité que donnent de longues études; mais son œil brillait parfois de rellets jaunes et sanglants, dont il essayait en vain de voiler la fulgurante audace sous l’épaisseur de ses longs èourcils d’avare.
On voit que dix années l’avaient peu changé au physique; mais ses idées sur lesquelles nous ne nous étions pas Picore étendu, avaient subi depuis ce temps un changement extraordinaire ; — l’or ne faisait plus seulement le but tmique, absolu, de son active et ardente pensée,
Cette métarmorphose avait eu d’abord pour principal effet, de modifier complètement Fon coétume. Au lieu delà soutanelle étriquée de surcotnoir, recouvrant si commbdé- • ment le reste de ses vêtements délabrés, il avait adopté depuis deux ans environ la veste et les chausses de velours noir, l’ample et longue soutane de môme étoffe, ouverte par devant, à volonté, et dont la robe de nos avpcats peut donner une assez juste idée. Et ce costume éévère, complété d’une toque fourrée, s’il n’avait pas tout à fait rajeuni mailre Féron, l’avait rendu, pour le moins plus présentable. N
11 était donc assis en face de l’orfévre, auprès de la fenêtre, et celui-ci, depuis une bonne demi-heure que l'entretien durait, se demandait quelle cause étrange et mal venue pouvait faire divaguer ainsi l’avocat, lui d’ordinaire si éloquent et si disert.
Féron, en effet, balbutiait à chaque parole, se reprenait, se taisait, faisait enfin cette piteuse mine que la langue populaire a si bien caratérisée d'un mot.
— Voyons, maître Féron, s’écria Turquant à bout, expliquez-vous franchement, ne tournez plus, allez droit au fait.
— Ah ! vous comprenez donc, maître Jacques, que j’ai quelque chose de bien important à vous dire.
— Dame, vous si pressé d’habitude, vous ne perdez pas vos paroles à dire des riens.
— Eh bien ! puisque vous m’y engagez si loyalement, mon ami, je vous dirai qu’il s’agit de... de Marguerite.
— Oh ! fit l’orfévre en prenant l’attitude la plus attentive, — vous ôtes bien certain alors que je vous écoute de toutes mes oreilles.
— Marguerite a dix-neuf ans, elle est d'âge, il me semble, à...
— A être mariée, n’est-ce pas ?
— Oui, fit l’avocat, enchanté de la tournure que prenait la conversation.
— Eh bien?... auriez-vous un parti à me proposer pour elle?
— Peut-être.
— Ah prenez garde, maître, vous savez que nous avons le droit d’étre exigeants, car Marguerite n’est pas seulement la plus jolie fille du quartier...
— Dites du monde entier !... s’écria Pérou avec enthousiasme.
— Je vous l’accorde, — elle a, de plus, une fortune considérable.
— Oh! reprit l’avocat, rien n’est moins sûr.
— 11 sera difficile, en effet, de faire rendre gorge à qui la possède indûment eu son nom, mais... enfin le prétendu est-il gentilhomme?
— flon, répondit Féron, mais il est de ceux qui le détonnent.
—.Chance trompeuse !
— Il n’y a cependant pas absolue nécessité à ce que l’époux de Marguerite soit gentilhomme.
, — Au contraire, car aujourd’hui que la noblesse seule est quelque chose, conunent voulez-vous que son époux lutte contre des gens haut placés par leur naissance et
LA &ELLE FÉRONNiËRE
leur position, — et puis d’aiUeurs, n’est-elle pas lUle de prince?
— Prince bâtard, car la légitimité du mariage de Louis le More et de Lucrézia Crivelli ne m’est pas prouvée.
— Je saurai en trouver la preuve au besoin, répondit simplement l’orfévre.
Féron ne put retenir une grimace, et reprit avec une insinuation doucereuse.
— Cependant, s’il s’agissait d’un homme riche, et en passe d’obtenir la position la plus élevée? quelque chose comme celle de ministre du roi, ou tout au moins de pré*, sident au Parlement î
— Ah ! vous en dmez tantt...
— Maître Turquant, reprit Féron en se rapprochant, vous n’ignorez pas de quelle faveur je jouis à k-coor,..'
— D’accord, le roi, dit-on, vous consulte souvent.
•— 11 est venu un jour dans mon humble logis.
— Est-il possible !...
— 11 passait, U faisait très-«chaud, il est entré se désaltérer chez son conseiller, c’est tout simple... EnQn, si je vous disais, mon bon ami Jacques, <{ue depuis dix ans vous et moi nous sommes vus presque tous les jours, et que j’ai pris k douce habitude de ne pouvoir me passer de vous voir.
-- En vérité! fit Turquant, eb bien ! ami Féron* je vous en dirai presque autant pour ma part.
— Voyez-vous !
— Ah ! quoique votre caractère soit un peu trop... prudent pour moi !
— Oui, votre noble fraBcbis& se fait difficilement aux ressources de la chicane et de la diplomatie, mais...
— Eniln, quel est ce fameux prétendu ?
-- C’est... eh! quoil vous ne devinez pas, maitraJa<> qnes?
LA BBLLE FERONNIÈRE 131
— Gauthier est votre neveu, il est savant, et quoiqu’il
ait préféré être ouvrier que légiste, car il a étudié au col- •
dége de la Marche, si je ne me trompe...
— Eh ! Gauthier ne sera jamais président au parlëiùfent
de Paris I
— Il y a meswre Dubourg... mais il est déjà marié...
et son âge... r
— Jacques, Jacques! s’écria l’avocat, vous n’étespas
mon ami !
Corbleu, je jure du coateaire! „
— Eh bien ! alors...
— Sang du Christ! s’écria à son tour l’orfévre, est-ce
que..: , , , .
Et il se renversa dans son fauteuil en s abandonnant au^. rire le plus immodéré, et le moins respectueux pour ^ grand personnage assis en face de lui. ^
— Pourquoi riez-vous si dort, maître Turquant? de* manda sévèrement Féron.
— Ah ! fit l’orfévre en s’arrêtant avec peine, c’est qu’il m’est passé une si étrange pensée à ce sujet... mais continuez, monmni, continuez... Vous disiez donc que l’époux que vous me proposez pour ma belle et jeune Marguerite, c^t...
Et il regarda l’avocat en plein visage.
— C’est moi, r^ondit Féron avec Imrdiesse.
— Vous, Féron ?
— Moi, Féron, avocat aux conseils du roi, et dans un
SLïL** •
L’orfèvre ne le laissa paa adiever; il se leva de son fauteuil et se mit à arpenter la chambre en, riant de plus belle, et en accompagnant ces éclats de galté des réflexions les plus bouffonnes. Ce qui, on s’en rendra facilement compte, jetait l’avocat dans un assez piteux embarras.
— Qu’avez-vous donc à rire de la sorte, père?... de-
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manda une voix fraîche et argentine qui sembla sortir de dessous terre.
Turquant s'approcha d’un trou carré, pratiqué dans le plancher de sa chambre et qui donnait dans la boutique. Il vit, audessous, le visage souriant de Marguerite, tourné vers ce judas, et se pencba vers l’ouverture.
— Je te le dirai, lit-il en fermant le trou.
Puis il se rapprocha de l’avocat qui, au son de cette voix, était demeuré comme en extase.
. Voyon8|.mon bon ami, dit-il, vous n’avez point parlé sérieusement tout à l’beure, n'est-ce pas ?
— Rien n'é^t plus sérieux, repartit Féron.
— Vous voulez épouser, vous, homme de soixante ans, ne'fijle de dix«euf !
f^l^l’aime... répondit simplement l’avocat dont la poitrM sè s(Wleva violemment.
‘ — Ab ! belle raison, ma foi !
Féron jeta sur l’orfèvre un de ces regards effarés qui sont tout un poëme; mais le bonhomme était incapable de comprendre l’immense passion, le feu terrible qui dévorait cette âme, dominée jusque-là par les seules émotions de l’étude et de l’avarice.
— Mais, mon pauvre ami, réprit Jacques après un long silence, songez donc à vos soixante ans!
—A mon âge, on aime plus ardeipment et plus sincèrement.
— Folies, vous dis-je!, m *
— Turquant, j’aime MargueriiQ|||^ donnerez
pour femme, dit Féron d’une voi^rève.'
<— Allons donc! vous ne pensez pas à ce que vous dites !
— Je suis riche.
— Eh ! le fussiez-vous comme Mathieu Camus, l’argentier de la rue des Singes, cela ne vous rendra pas plus jeune.
— Si Mathieu Camus le voulait bien, dit Féron qui avait pâli à ce nom, il aurait à ses pieds les plus jeunes et les plus jolies femmes de la cour.
— Qu’est-ce que cela prquverait? Que ces dames seraient furieusement pressées d’argent, voilà tout.
— Vous consentirez, reprit Féron.
— Les beaux quolibets on ferait par toute la ville< s’écria Jacques.
— Prenez garde! Marguerite est bien belle, tous les hommes qui mettent les pieds ici n’y entrent que pour la ' courtiser. Bile a l’oreille facile et ne se laisse pas intimi-, der, si bien que l’on jase...
— Mauvaises langues, voilà tout. La pauvre enfant est gaie, c’est vrai; elle n’est pas très-farouche, et cela tient à sa première éducation ; mais de là à... Non I j'en jurerais, et vous aussi, j’en suis sûr.
~ Oui, elle est honnête, je le crois fermement, dk Féron.
— Vous la voyez chaque jour, depuis dix ans bientôt, TOUS l’aimez presque autant que moi, peut-être, et vous prenez cela pour de l’amour.
. — Oh! je ne me trompe pas, Jacques, fit Féron d’une voix profonde, — les hommes comme moi n’ont pas eu l’occasion d’aimer assez souvent pour se méprendre à la voix qui crie en euxl... oui, je l’aime, Jacques, et vous me la donnerez.
— Non, de par tous les diables ! lit Turquant en se dirigeant vers la porte.
— Personne, mieux que moi, ne saurais défendre contre les ennemis qu’un hasard peut lui susciter de nouveau.
— Qu’elle soit votre femme ou non, je suis persuadé, Féron, que vous la défendrez tout de même.
— Turquant, répondit l’avocat, en se levant à son tour, dans huit jours je vous la demanderai officiellement pour
134 LA BELLE EÉROMMÈRE '
épouse, tâchei de vous habituer, d’ici ià, à voir accomplir i ce projet; car il faut que cela soit.
L’orfévre ne voulut pas l’écouter davantage, et descendit rapidement à la boutique où il venait d’entendre un assez grand bruit, produit par l’arrivée de plusieurs personnes.
Il ne remarqua point, par conséquent, l’expression ferme, résolue, impérative, presque sinistre, avec laquelle l’avocat avait prononcé ces dernières paroles
LA JOLIE FILLE DES FORGES DU PONT-Aü-CHANaK
Pendant que maître Turquant se débattait à l’étage supérieur contre les prétentions folles de l’avocat aux conseils du roi, la brune Marguerite tenait la boutique en compagnie de la vieille Thécle qui tricotait dans un coin tout en marmottant des patenôtres.
Un gentilhomme, assez beau de visage, mais dont l’expression disait éloquemment la nullité, blond, ftidasse, avec de gros yeux à fleur de tête, et vêtu avec une élégance outrée, était assis devant le comptoir et maniait complaisamment deux ou trois chaînes d’or qu’il examinait avec distraction, car il était beaucoup plus occupé de la marchande que de la marchandise.
— Ah ! mon Dieu, disait Marguerite en riant, je n’ai jamais vu personne aussi long que vous à se décider, monsieur de Bridoré.
— Cruelle, dit le bell&tre, comment voulez- vous que ces joyaux brillent au voisinage de vos yeux !
LA-BELIE FÉRONNIÊRE 135
— Vons dites cela tous les jours.
Ah ! c’est que de tous les bijoux renfermés ici, adorable demoiselle, il n’en est vraiment qu’un que je trouve digne d’étre payé son pria
— En attendant, cette chaîne vaut trois cents ducats, monsieur le comte.
— Je la prends, fit le gentilhomme en tirant sa bourse.
— Alors je veux vous la passer an cou moè-même, dit la belle enfant avec la plus naïve des coquetteries.
— Margueritei-dit le jeune homme à voix basse, j’ai une belle terre en Touraine,elIeestv6tre, si vous vouiez...
— Taisez-vous, monsieur, ou je reprends la chaîne, rô-j pondit-elle en fronçant les sourcils.
Pendant que M. dcBridoré payait, lePrimatice entra dans la boutique avec beaucoup plus de courage qu’on n’en eût attendu de l’espèce de timidité de son amour; mais nous devons nous hâter de dire qu’il avait été, tout à coup, déterminé à ce grand acte de hardiesse par la vue d'une pièce d’argent fort habilement sculptée et ciselée, placée en étalage à l’unique fenêtre qui, avec la porte,' donnait jour à la boutique.
— Bonjour, maître ! dit Bridoré en lui serrant la main, — étreinte à laquelle l’artiste répondit de manière à l’inviter au silence.
Primaticcio sailit la pièce d’orfèvrerie et la contempla curieusement, dans tous ses détails, avec une attention méticuleuse dont fut frappée la jeune fille. Elle avait remarqué souvent le visage sévère de cet homme à travers les vitres de la fenêtre; mais elle avait toujours pensé que sa beauté seule l’attirait de ce côté. Sa petite vanité ne fut nullement atteinte en ce moment, et, au contraire, elle prit un intérêt tout particulier à l’examen de ce per^ sonnage.
Enfin, satisfait de ce qu’il avait sous les yeux, le Pri-
malice regarda timidement Marguerite, et rougit faible-' ment.
— Maître Turquant a d’habiles ouvriers, dit-il, — cet ostensoir est supérieurement modelé.
— Et cette chaîne, maître? ût Bridoré qui se regardait complaisamment dans un miroir.
L'artiste ne répondit pas et lit mine de se diriger vers la porte, après avoir remis l'objet en place; mais il se ravisa, et, si le lecteur se rappelle son entretien avec le More Ortis, dans la taverne des Trois-Maries, il comprendra quelle était sa pensée.
— On dirait ce joyau sorti des mains de Cellini, ajoutat-il.
— L’ouvrier qui a modelé ceci, monsieur, dit Marguerite avec une sorte de fierté, est élève du grand maître CelUni.
— Ah! fit l’artiste en reprenant l’ostensoir et l’examinant de nouveau..
Pendant ce temps, Marguerite s’était levée, avait entr’ouvert la porte du fond, et malgré le bruit des marteaux et des limes qui s’en échappa, le peintre entendit sa voix claire prononcer un nom qu’il connaissait bien.
— Gauthier! fit Djem, viens donc!
Ce tutoiement surprit désagréablement le Primatice, mais il se dit, qu’après tout, ces enfants avaient grandi ensemble.
La porte communiquant aux ateliers s’ouvrit et derrière la figure franche et ouverte de Gauthier on aperçut un long visage à cheveux jaunes qui se retira presqu’aussitôt.
Le jeune ouvrier entra dans la boutique, en habit de travail, et dès que Marguerite lui eut montré l’amateur, il ôta vivement son bonnet au grand étonnement de la fille de l’orfévre.
En voyant entrer Gauthier, lâ*»Primalice sourit et lui montra l’ostensoir. ^
<— C’est vous qui avez mo^lé ces figurines? dit-il en
désignant les sculptures du
— Oui, maître, répondit^ jeune homme en rougissant.
— C’est bien, mon ami, très-bien; mais avez-vous montré cela à Cellini?
— Il est achevé de ce malin.
— Je vous l’amènerai fti, et alors peut-être, vous vous déciderez à abandonner tout à fait le marteau pour l’ébauchoir.
— Maître, le grand Cellini m’a permis de continuer à travailler chez M. Turquant en faveur do...
— De?...
— De Marguerite qui le lui a demand^W’épm^WKithier en montrant la jeune fille.
— Gauthier succédera à et la ttSüson est
bonne, dit simplement MarguéfrifÇ.»^^^
— Ah !... lit le Primatice avec unaifcrprise douloureuse. ^ -a» * *
— Marguerite, nous di^s tout à l’heure à maître Turquant que son ostensoir a obtenu le suffrage d’un grand artiste.
— Mon ami... fit le peintre en essayant de Tempôcher de continuer.
— Marguerite, je te présente le peintre de Sa Majesté messire Francesco Primaticcio.
— Ah! monsieur, dit Marguerite avec franchise, Gauthier m'a beaucoup parlé de vous, à propos de certain portrait.
— Mademoiselle, ce portrait du grand Léonard de Vinci est un chef-d’œuvre, mais il n’approche pas encore de la réalité.
C’est à ce moment, et comme la jeune fille ouvrait la
^ LA BELLE EÊR^NlÊim*
boaciie pour répondre qftc bc prodoisit le grand bruit qui avait fait descendre Tur^mt.
En effet, devant là la me était arrêtée une
litière, et de cette litiCre^cwdaientdeux dames, magnifiquement parées, et auxquelleafdonnôrent la main le sire de Bridoré, qui s’était précipité an devant d’elles, et Charles de Groixmare, qui venait de laisser son cheval aux mains des pages de la suite..
— Madame la Dauphine! s’écrra Marguerite.
Gauthier se sauva dans l’atelier, derrière la porte duquel apparut encore la longue figure à cheveux jaunes; et l’orfévre arriva ^assez à temps pour recevoir Catherine de Médicis qui; en effet, entrait chez lui, en compagnie de sa nig||A|dnn^d’atours, la marquise d’Âmaéguy.
, Charles échqpgèrent une poignée de
.main. ...
La DÎÇWyje Ctatt^PrTOlli tiques qui aiment les nouveaux visages, tarrelhmFinanière d’augmenter le nombre de ses partil^s^a*3f avait-elle admis M. de Croixmare dans sa maison, dlrqualijÉ»d’écuyer.
Elle commença par adresser ^elques paroles obligeantes à Primaliccio et prit place ensuite dans le grand fauteuil que lui avança Turquant.
— Voyons, ma belle enfant, dit-elle en s’adressant â Marguerite, si vous avez quelque chose de beau à me montrer.
La jeune fille ouvrit les écrins et les verrines, et Cathe^ rine se mit à jouer aveé les bagues et bijoux de toutes ^Bortes qui efi furent tirés à profusion; mais, en les faisant miroiter et briller, soit à ses doigts, soit dans le creux de sa main,* elle jetait de‘ temps en temps de petits coups d’œil vers la fille de l’orfèvre.
— Maître Turquant, dit-elle en souriant, vous avez-ià
beaux bijoux, sans doute, mais vous vous en Iféfaitcs
LA BELLE FÉROyNIÈRE
Volontiers quand vous en trouvez l’occasion, n’esf-ce pas? 11 paraît pourtant qu’il n’en est pas de môme du plus beau de tous. »
— Lequel, Altesse? demanda humblement l’orfèvre.
— Eh ! cette belle fllle-là, dit l’italienne avec bonhomie.- Elle a dix-neuf ans, et si j’en crois la flanime qui brille dans ses beaux yeux noirs, il y a au moins trois ou quatre ans que vous eussiez dû la marier.
•— Oui, madame, répondit Jacques, telle est aussi ma pensée, mais Marguerite m'a déjà répondir, à semblables propositions, qu’elle n’aimait personne.
— Ahl... Ht la Dauphine en la regardant de cet œil profond qui savait si bien lire, déjà, au fond des cœurs et des consciences.
— Mais, continua-t-elle, on aime son mari. Eh.Jfuoi,
mon enfant, vous avez dit cela? ^
— Oui, madame, répondit Dj«Bi eù levant vers la pria-' cesse un œil étonné.
— Cela prouve évidemment la loyauté de votre ûme; mais .vous risquez fort, ainsi, de rester longtemps fille, — car vous avez le droit d’ôtre difficile, et je ne sais guère d’hommes qui soient dignes de votre beauté.
Djem regarda la Dauphine avec un étonnement encore plus grand.
— Eh bien! maître Jacques, voyons un peu quels prétendants vous avez offerts à cette belle dédaigneuse?...
— 11 y a, d’abord. Gauthier, un de mes ouvriers, un bon et beau compagnon, neveu d’un homme fort riche et sans enfant qui est de mes amis.
— Mon père, dit Maguerite d’une voix douce et calmer Jane, la fille de votre compère Lepic, aime Gauthier, c’est elle qu’il doit épouser.
— Mais s’il t’aime, ce garçon?
— Moi aussi, je l’aime comme s’il était mon frère; mais
140 LA BELLE FÉRONNIÈRB
Jane mourrait s’il en épousait une autre qu’elle, et il sera son mari.
— Ainsi soit-il, dit la Dauphine ; quant à moi, je pense que plus d’un riche et noble seigneur de la cour serait aise d’avoir en son hôtel une aussi gente femme. C’est pourquoi, mon bon Jacques, je me charge du mariage de cette enfant.
— Grand merci, madame, dit l’orfévre.
— 11 lui faut un mari qui lui fasse tenir le rang auquel elle peut prétendre; or, reposez-vous sur moi de ce soin.
Pendant que ces paroles s’échangeaient, Charles et la marquise d’Amaéguy, appuyés tous deux sur le dossier du fauteuil de la Dauphine, écoutaient d’une oreille distraite. Quant au peintrc4 son regard et sa pensée étaient tout A Marguerite; mais son instinct d’artiste ne pouvait cependant dédaigner le ravissant spectacle qu’il avait sous les yeux, car ces trois femmes étaient belles et jeunes et, de leurs beautés différentes, rayonnaient des effets d’oppositions, de lumière et d’ensemble à ravir l’œil ébloui.
Charles se trouvait pour la première fois devant cette jolie fille, et il n’échappait pas A la loi commune; — d’abord, il fut curieux d’examiner A quel point, en effet, elle ressemblait au portrait contemplé par lui au Louvre, quelques jours aüparavant; puis, il prit à cette étude un goût tel qu’il avait peine A détacher ses yeux de cette tête suave, dont la bouche, surtout, semblait devoir recéler toutes les joies du paradis.
Mais il était cependant forcé souvent de détourner ses regards de cette vision ; car il sentait les yeux de la marquise fixés sur les siens avec une telle ténacité, qu’il y fallait céder. Ce n’était pas sans une extrême réserve qu’il souriait A cette femme, dont la beauté était certainement des plus éclatantes, et qui semblait attirée vers lui par un sentiment qu’il ne croyait pas pouvoir partager jamais.
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Il avait bien deviné; la marquise d’Âmaéguy l’aimait.
Si la belle Espagnole avait été présentée au roi, — et si le roi chevalier s’était facilement souvenu de sa prison de Madrid, — il faut dire que,celle-ci n’avait pas apporté, dans cette circonstance, Tempressement qui l’avait poussée à tromper la surveillance de son mari et à voler vers cet amant couronné qu’elle se flgurait tant aimer. Au sortir de son entrevue avec le monarque, elle s’étonna de sa propre froideur et fit un retour sur elle-même. C’est alors qu’au fond de sa pensée elle trouva l’image du jeune sauveur qui lui était apparu si à propos à l’hétel des Trois-Maries
— C’est vrai, je l’aime !... se dit-elle avec stupeur et tout étonnée de ne plus entendre en elle-même la voix puissante de l’ambition, — mais lui, lui, fn’aimera-t-il?...
Et elle n’osait s’arrêter à cette idée. Les natures les plus fougueuses sont souvent domptées ainsi par un amour vrai et sincère qui, tout à coup, fait irruption dans leur lime.
Ses irrésolutions et ses craintes lui firent entrevoir bientôt ce qui se passait en ce moment dans l’esprit de Charles. Elle comprit, en femme experte, de quel don suprême de fascination était douée la fille de l’orfévre, et elle résolut d’arrêter le mal avant de lui laisser faire des progrès plus grands.
— Madame, lit-elle en quittant sa place, voyez donc la magnifique chose!
Et elle désigna l’ostensoir sur lequel tous les yeux sc portèrent.
Charles fit comme tout le monde; mais son attention fut austeitôt détournée de la pièce d’orfèvrerie en entendant un bruit léger qui se produisit derrière une porte située au fond de la boutique. Il regarda aussitôt de ce côté, et vit cette porte entre bâillée. 11 lui sembla qu’à travers cette ouverture brillaient deux yeux ardents.
LA BELLE FÉRONNIÊSE
A dater de ce moment, son attentimi fut tout entière concentrée là, et U se disait, avec unesortede curioMtédépitée, que l’homme aimé<le cette belle jeune fille était, peut-être, celui dont il ne pouvait saisir que le regard acéré.
C’est ce Gauthier dont on parlait tout à l’heure,pensat-il.
, La marquise, qui ne le voyait plus regarder Marguerite, était tranquille et admirait trôs-sincèrement, avec la Dauphine, l’ostensoir dont le Primaliceleur faisait remarquer chaque beauté.
— Vous ferez porter ceci chez moi, maître Jacques, dit la Dauphine, et pas plus tard que demain malin.
— Oui, madame, répondit Jacques, et l'ouvrier qui a modelé ces figurines vous le portera lui-même.
—A la bonne heure, vousn’ôtes pas jaloux de vos ouvriers, vous! Je lui ferai bon accueil. Nous sommes d’un pays où les artistes vont de pair avec les princes.
En disant ces mots, Catherine tendit sa belle main à Primatice qui y déposa le plus respectueux baiser; puis, elle se leva, prit Marguerite par la main et l’emmena à l’extrémité de la boutique, tout près de la porte dont Charles avait remarqué l’ouverture mystérieuse.
— Eh bien ! ma petite belle, dit-elle de cet air enjoué et charmant qui faisait de Catherine l’une des plus séduisantes jeunes femmes de la cour, — vous ne voulez donc pas accepter un époux de mon choix?
— Madame, répondit simplement Marguerite, je ne puis être heureuse qu’avec un homme que j’aimerais.
— Cela se dit ; mais celui que je vous' destine est appelé à une haute position à la cour, il a notre faveur, celle du roi, et...
^ — Mad ame, répliqua la jeune fille en arrêtant sur la Dau-
phine ce regard franc et loyal qui faisait parfois resplendir ■
Digitizod by C'.oo<?lc
LA SELLE FÉRONMiliRE
son jeune front comme d’une auréole, — Votre Altesse sait pourtant bien ce qu’on peut souffrir, lorsqu’un des deux époux n’aimé pas.
Catherine de Médicis tressaillit : l’innoceme jeune fille venait de faire vibrer en elle la corde la plus sensible et la* plus douloureuse; elle lui rappelait que son mari n’avait pas cessé d’aimer publiquement madame Diane de Poitiers, ^ et elle se sentit émue de pitié.
— Nous eu reparlerons, idit^Ue eu Jbaisant Marguerite au front.
Elle donna la main au Primatice et gagna sa litière oft prit place également madame dlÂmaéguy. Le peintre et • Charles restèrent aux portières, de chaque côté, et suivirent à pied, tout en devisant, jusqu’au bout du pont; mais en entrant sur la place du Châtelet, il se trouva un embarras de charrettes qui les força de se séparer.
Charles profita de la circonstance pour retourner sur ses pas, et en rentrant sur le Pont-au-Change, il aperçut, venant de son côté, un homme vêtu de noir, et dont les yeux fixés droit devant lui, comme à la poursuite d’une idée ou d’une pensée intérieure, lui rappelèrent l’éclat de ceux aperçus par lui derrière la porte de l’orfèvre.
Alais il n’attacha pas grande attention à cettO' circonstance et continua son chemin. 11 n’é tait plus qu’à dix pas de ‘ la maison des Forges de Vulcain, lorsqu’il vit la jeune fille descendre dans la rue, se retourner vers le seuil, prendre le bras d’une autre jeune fille, et toutes deux, suivies par la vieille Thècle, se diriger ensuite vers la Cité.
.Elles vont à l’église, se dit-il.
Et il prit la même direction.
— Cette jeune fille qui l’accompagne doit être naturellement laneLépic, celle qui mourrait si M. Gauthier en épousait une autre... Elle est, ma fol, fort jolie.
La compagne de Marguerite était en effet la fille de l’un
des voisins de l’orfévre ; elle avait l’âge de son amie, et toutes deux se confiaient mutuellement leurs pensées les plus intimes. Au fond, Marguerite souffrait cruellement de n’oser désabuser la pauvre enfant, car elle voyait son amour pour l’apprenti grandir chaque jour; tandis que, sans qu’un seul mot pourtant le lui eût appris, elle devinait bien que Gauthier ne l’aimait pas.
Cependant, ce jour-là, Marguerite voulait parler, et c’est pour cela qu’alin de se donner du courage, elle avait résolu d’aller à l’église avec Jane.
Elles arrivèrent ainsi à Saint-Barthélemy et y entrèrent sans s’occuper nullement des allures mystérieuses d’une demi-douzaine de mendiants qui, à leur approche, se séparèrent vivement. '
Mais nous devons retourner de quelques pas en arrière.
C’était maître Féron que Charles avait remarqué sur le pont, vêtu de noir, et celui-ci, grâce aux embarras toujours subsistant aux abords du Châtelet, eut bientôt rejoint la litière de la Dauphine.
Il s’approcha respectueusement de la portière et salua.
— Maître Féron, bonjour, fit la Dauphine. — Ah! je crois que vous réussirez difficilement à épouser la fille de Turquant. J’ai voulu parler pour vous, mais je n’ai pu aller bien loin.
— Je réussirai, madame, dit Féron en souriant avec assurance.
— Prenez garde, elle me fait l’effet d’avoir un caractère difficile à mater !
— Je la materai, madame.
— Vous êtes un habile homme, je le sais.
— Si Votre Altesse veut bien me continuer sa protection, je ne désespère de rien
— Vous pouvez y compter, maître, dit la Dauphine avec affabilité.
L’avocat s’éloigna en se demandant comment il pourrait forcer madame Catherine à le servir.
— Si elle y avait un intérêt direct, pensait-il, ce serait chose faite.
Malgré sa science des hommes, il était loin de connaître l’âme de la tille des Médicis', sans cela il eût dormi sur ses deux oreilles.
Lorsque la litière s'ébranla enfin, débarrassée de tout obstacle, une voix nazillarde retentit à deux pas de la portière, du côté de la princesse.
— La charité, madame, pour l’amour de la bonne vierge Marie ! dit cette voix.
La Dauphine jeta une pièce d’argent à un homme de sombre apparence et vêtu de haillons, lequel la reçut dans son chapeau et se retira en boitant, non sans avoir jeté dans la litière un regard dont la marquise fut troublée jusqu’au fond de l'âme.
~ Âb!... se dit-elle en tressaillant, quel est donc cet homme!...
Il était dit que la boutique Aes Forges du pont au Change aurait ce jour-là le privilège d’attirer belle et nombreuse compagnie : il n’y avait pas dix minutes que Charles étaU repassé devant sa porte lorsque déboucha du quai des Morfondus une petite troupe de cavaliers qui s’arrêtèrent à l’entrée du pont.
Quatre d’entre eux seulement descendirent de cheval et s’approchèrent de la boutique de l'orfèvre avec l’intention évidente d’y entrer.
C’était le roi François 1*^ en personne, les comtes de Latour-Landry et de Garpi, auxquels le More Ortis semblait montrer le chemin et qui, en effet, les précéda dans Iq
boutique, où, en un instant, tout fût sens dessus dessous. *
Le bonhomtne Turquant se précipita aux genoux de Sa Majesté qui le pria très-courtoisement de lui montrer quelques joyaux.
Mais tandis que l’orfèvre s’empressait et bouleversait toutes scs verrines, vidait ses ôcrius et ses armoires, le comte et Ortie furetaient de tous côtés, — l’uu des yeux seule-, ment, l’autre allant et venant d’une porte à l’autre, écou- • tant, entr’ouvrant, toussant et agitant à plaisir les grelots 'de son bonnet de fou.
A ce manège, il gagna d’entr’ouvrir la porte de l’atelier et échangea un regard rapide avec l’homme au visage blême -et aux cheveux jaunes qui semblait incrusté derrière cette porte.
Le désappointement du comte -et d’Ortis semblait grand, et le sourire que le roi leur adressa disait assez que le mo? narque n’éprouvait pas une moindre déconvenue. Seulement, comme il ne s’étàit rendu chez Turquant que vaincu par leur insistance et afln de se délivrer de leurs importunités, il désirait avoir le bénéfice de son dérangement !
Quand il eut assez regardé les joyaux de maître Jacques, “ donné à l’ostensoir les éloges qu’il méritait et approuvé le goût de madame la Dauphine, il releva la tête etse renversa dans le fauteuil en regardant l’orfévre.
— Çà, maître Turquant, dit-il, on m’a dit que tu avais une fort aimable fille, est-ce qu’on m’aurait menti ? e — Non, Majesté, s’empressa de répondre le bonhomme, mais ma fille est à l’office en ce moment à Saint-Barthélemy, avec son amie Jane Lepic, à deux pas d’ici, — et elle ne peut tarder à rentrer, je suis môme étonné... •
— Eh ! mais nous- attendrons, mou ami, car on la dit fort belle et valoir les regards des rois.
— Si nous avions pu nous douter de l'honneur inestimable...
Et le pauvre homme n’osait quitter le roi pour aller sur sa porte guetter l’arrivée de Marguerite; mais Orlis qui, sans doute, tenait à recueillir le premier regard de celle qu’il croyait bien'être la compagne de son enfance, s’était placé sur le seuil, un pied dans la rue, et l’autre sur la première marche de la boutique. Quant à Carpi, il s’était effacé dans un angle obscur et, les yeux baissés vers le plancher, dans l’attitude la plus indifférente et la plus patiente, il attendait.
Bientôt, on entendit quelques exclamations poussées dans la rue par une voix faible; et presque aussitôt O rtis se trouva renversé sur le pavé par une jeune fille qui entra précipitamment dans la boutique en levant les bras au ciel; c’était Jane Lepic.
—Vite, vite, maître, dit-elle, vos apprentis, vos ouvriers, leurs dagues et leurs épées, vous aussi, venez !...
— Qu'y a-t-il donc, Marguerite?... fit Turquant tout effaré.
— Partez, vous dis-je, les épées!.. . on va la tuer!.,. Partez!...
— C’est inutile! dit une voix calme, venant de la rue.
Et Charles de Croixmare entra, portant Marguerite dans
ses bras, Marguerite évanouie.
l’espion sans le savoir
Jacques Turquant accueillit le libérateur de sh fille comme s’il eût été le Messie, et sans avoir égard à la pré-
sence du roi, il lui demanda par quel concours de circons- ' tances désastreuses la pauvre enfant se trouvait dans cet état.
Tandis que la vieille Thècle et Jane s’empressaient h faire revenir Marguerite, Charles se tourna vers le roi pour le saluer, et, ensuite, comme s’il lui demandait la permissiOi de parler.
Il s’aperçut alors de l’espèce d’extase dans laquelle semblait être François I", à la vue de la beauté vraiment surprenante de la jeune fille.
En effet, Marguerite, la tète pile et renversée sur le dossier d’un fauteuil, présentait ainsi tant d’abandon et de {grâce, son cou offrait de si riches ondulations mariées aux contours harmonieux du corsage et de la taille, qu’un tel spectacle ne pouvait laisser indifférent un homme aussi connaisseur et aussi artiste que ce roi, dont l’art et l’amour faisaient les seules délices.
Or, comme la pauvre enfant, malgré les soins de son amie et les empressements de maître Jacques, ne reprenait par ses sens, Charles se tut ; mais les regards du roi, sans qu’il s’en rendit absolument compte, le blessaient étrangement.
Il se demanda, l’œil soucieux, par quel hasard ce royal coureur d’aventures galantes se trouvait là ; et, en homme qui connaît déjà les habitudes des cours, il chercha des yeux ceux de sa suite qui n’étaient point restés au dehors avec les chevaux.
^ Il aperçut Ortis dont les regards avaient à peu près la même expression que ceux du roi, avec la différence que sa bouche laissait échapper un sourire dont l’expression envieuse et malveillante ne le trompa point.
Du fou, il passa au personnage dont il entrevoyait vaguement la forme dans l’ombre, et il fut réellement épouvanté à l'aspect du visage horriblement contracté du comte
deCarpi. Celui-ci, eu effet, jetait sur Marguerite des yeux où toutes les mauvaises passions avaient fondu leur malignité, et il sembla au jeune homme que, sans la présence de tout ce monde, cet homme allait se précipiter sur cette enfant, comme sur une proie, et la déchirer de ses grllTes et de ses ongles.
M. de la Tour-Landry, le confident intime des amours du roi, examinait toute la scène en souriant, et ce sourire avait quelque chose de prophétique.
Toutes ces observations furent faites en une demi-minute, et le pressentiment qu’il eut peut-être des malheurs qui semblaient menacer la fille de l’orfèvre suggérèrent à Charles Tidée de la soustraire, immédiatement, à l’influence de ces courants contraires do haine, d’envie et d’amour.
— Il faudrait la porter sur son lit, dit-il en s’adressant à Thècle.
A ce moment, la porte qui donnait sur les ateliers s’ouvrit vivement, et Gauthier pénétra dans la boutique, le visage bouleversé.
— Marguerite malade I s’écria-t-il.
— Transportez-la sur son lit, dit Jacques en faisant mine de vouloir prendre la jeune fille par-dessous les bras.
— Je la porterai bien seuil dit Gauthier en le repoussant doucement.
Et, d’un bras vigoureux, il souleva Marguerite et l’emporta rapidement dans l’intérieur de la maison, suivi de la servante.
— Qu’est-il donc arrivé ? demanda alors le roi en se tou^ nant vers Charles et Turquant.
— Sire, répondit celui-ci, elle était allée à l’oflice, comme j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, en compagnie de sa gouvernante,
— A Saint-Barthélemy, continua Charles, où' le hasard
m’avait conduit. J’étais à peu de distança du porche do l’église, lorsque i’entends tout à coup des cris de détresse dans une petite rue voisine. Une jeune fille passa* devant moi comme un éclair en appelant à l’aide, et sans m’arrêter à lui demander la cause de scs cris, je courus vers l’église. J’aperçus alors plusieurs mauvais garçons dont les uns re* tenaient la vieille, tandis que deux, autres avaient saisi la jeune fille, et, malgré sa résistance, essayaient de l’entraîner. Alors, ne m’inquiétant ni du nombre ni desarmes des assaillants, je me précipitai sur eux, l’épée ft la main, etfus assez heureux, non sans de rudes horions échangés, pour arracher leur proie à ces ravisseurs. Voilà tout
— Brave jeune homme! fit Tuxquant en tendant la main à Charles qui la serra avec force.
— C’est bien, monsieur, dit le roi, nous rendrons compte de votre belle conduite à notre fille, votre maîtresse, et je suis certain qu’elle s’applaudira fort de vous avoir attaché à son service.
— Sire, votre seule approbation suffit, répondit Charles en s’inclinant.
Cependant, Jane Lepic n’était pas montée à la chambre . de Marguerite : en voyant l’empressement de Gauthier à l’emporter, elle s’était sentie froissée, et la présence du roi aidant, elle était restée comme paralysée à côté du fauteuil où l’on avait d’abord déposé la jeune fille évanouie.
François I«r, roi chevalier et courtois, qui avait pour toutes les femmes, pourvu qu’elles fussent jolies, un sourire toujours prêt, s’approcha de Jàne et lui prit familièrement le menton.
& — Ma belle enfant, dit il, êtes- vous aussi, vous, la fille de mon compère Turquant?
Jane devint toute rouge, et, n’osant répondre, baissa timidement les yeux.
— Non, sire, dit Turqaant, c’est la fille de run de mes voisins.
— Nous avons de charmants visages dans notre bonne ville de Paris !... fit le roi qui n’avait pas quitté le menton de Jane et se baissa pour baiser ses deux joues embrasées. ' ,
— C’est l’amie intime de ma fille, — crut devoir ajouter Turquant.
— Couple divin, brune et blonde, continua le roi qui prit, au hasard, une bague dans la vitrine, saisit la main de Jane et passa à son doigt ce bijou que n’eût pas dédaigné la plus grande dame de la cour.
— Tenez, ma belle, fit François, conservez ceci en mémoire de moi.
Il embrassa de nouveau Jane, qui se laissa faire, sourit de l’embarras de la jeune fille et se tourna ensuite vers l’orfévre.
— Maître Turquant, dit-il gracieusement, madame Catherine m’a rendu dilficile en s’emparant de ce que vous avez de mieux chez vous; mais je suis bien sûr que vous m’apporterez bientôt au Louvre quelque chose digne de nous. En attendant, vous ferez remettre à mon premier valet de chambre toutes les bagues qui sont là.
Le digne orfèvre mil de côté l’écrin que lui désignait le roi et dans lequel brillaient vingt à vingt-cinq bagues enrichies de pierres précieuses. On sait que jamais roi ni prince ne firent une semblable consommation de bagues, et qu’il en avait toujours une demi-douzaine à ses doigts. Il est vrai que le galant monarque avait tant d’occasions d’en distribuer, et à si divers titres I
Le roi quitta la boutique, non sans avoir à traverser une immense affluence de curieux de tout sexe et de tout âge. Les uns le saluèrent d’a/;clamations chaleureuses; mais d’autres ne se génèrent pas pour murmurer contre.
ce roi qui, n’ayant pas assez sans doute des grandes dames de sa cour, venait encore chercher des filles à séduire parmi son peuple.
Charles de Croixmare était resté avec l’orfévre sur le seuil de la boutique, et il se disposait à prendre à son tour congé de lui, lorsque la vieille Thècle accourut, et, tirant Jacques par sa manche, montra une figure plus bouleversée encore qu’à sa première entrée.
— Elle n’a plus son joyau magique! s'écria-t-elle.
— Ab? grand Dieu! fit l’oifévre non moins ému en rentrant dans la boutique.
— Quel joyau? demanda Charles.
— Ah! monsieur, — toutes les richesses de Mathieu Camus, l’argentier de la rue des Singes, et Dieu sait s’il en a, ne payeraient pas ce joyau I
Charles sourit et reporta ses yeux vers le cortège royal qui s’éloignait par le pont ; il aperçut le comte de Carpi qui, au lieu d’étre remonté à cheval à l’exemple du roi et de son fou, suivait à pied confondu dans la foule.
Il se rappela alors le visage sinistre ou plutôt traîtreusement blafard de cet homme, les singuliers regards qu’il jetait sur Marguerite évanouie, et, immédiatement la pensée lui vint de savoir pour quel motif U ne rentrait pas au Louvre dans le même équipage.
Une sorte de pressentiment lui disait que cette circonstance, en apparence si indifférente, se rattachait peut-être aux étranges contractions des traits du comte, à la vue de la radieuse jeune lille sauvée par lui.
U se retourna donc pour saluer l’orfévre; mais la boutique était vide.
Grâce à l’affluence, il lui fut facile de se dérober à l’attention du comte de Carpi, et il s’enveloppa dans son manteau qu’il fit monter jusqu’à ses yeux. Bien lui en prit de cette précaution, car au moment où le cortège royal quit-
Dii,!:
LA BELLE FÉBONNIÈRE
tait le pont, il vit Carpi faire subitement volte-face et revenir sur ses pas. Charles n’eut que le temps de se dissimuler sous l’auvent d’une échoppe et attendit que le comte eût fait une vingtaine de pas pour se lancer à sa suite, v.
11 crut d’abord que l’ex-chambellan de l’empereur allait rentrer chez maître Turquant; mais il dépassa la boutique et s’engagea dans les rues tortueuses de la Cité, allant toujours, jusqu'au pont Saint-Michel où il sembla hésiter.
II le franchit néanmoins, et laissant à sa droite la petite rue du Hu repoix, aujourd’hui disparue, il entra dans la rue de l’Hirondelie.
— Il va chez madame d’Étampes, se dit Charles, — Eh!... la duchesse serait-elle déjà des ennemies de cette enfant inconnue et que le roi m’a fait l’effet de voir aujourd’hui pour la première fois?... Ah! elle s’est étrangement offusquée l’autre jour, au Louvre, de la ressemblance qu’on prêtait à ce portrait... Cependant le roi ne peut en être déjà amoureux...
Et à cette pensée, le cœur de Charles se souleva si extra- i
ordinairement qu’il en rougit.
— Corbleu I se dit-il en se réveillant en quelque sorte d’un brusque mouvement d’épaules, — moi non plus, je
n’en suis pas amoureux! <
La duchesse d’Étampes habitait alors un charmant hôtel • ^
situé dans la rue de l’Hirondelle, laquelle commençait à deux pas du pont Saint-Michel et finissait à la rue Gilles- Queux. Cet hôtel, dont l’emplacement est occupé aujourd’hui par une maison qui n’a conservé sur sa porte cochère, pour tout souvenir du passé, que la fameuse salamandre de François lef; cet hôtel était accompagné de jardins allant jusqu’à la rue Gilles-Queux, séparés, par un mur, d'autres jardins dépendant d’un petit hôtel que le roi achevait de faire construire en ce moment par le Primatice.
* Ce petit hôtel, situé à l’angle de la rue Gilles-Queux et
decelledcllurepoix, aujourd’hui disparue pour faire place au quai, était déjà appelé Palais dC Amour, et l’on disait qu’il communiquait par un souterrain avec l’hétel de la duchesse.
Or, comme le cœur et la main ont presque toujours eu leur empire séparé sur cette terre, dans l’état de mariage tel que l’ont organisé nos mœurs, — il se trouva que la main du roi était au Louvre avec madame Eléonore d’Autriche, sa femme, — tandis que son cœur résidait rue de l’Hirondelle et rue Gilles-Queux, chez madame d’Étampes,’ sa maîtresse.
11 ne faut pas chercher ailleurs l’origine du nom galant de GU-le-Cceur, qui prévalut sur l’autre et que nous conserverons désormais.
Le comte de Carpi entra donc chez la favorite; Charles, qui tenait absolument à l’épier, et qui ne savait si, en sortent de cet hôtel, le courtisan prendrait à droite ou à gauche, résolut do se tenir à l’extrémité de la rue, du côté de Git-le-Cœur, où il se campa derrière l’angle, ne laissant passer de son visage que tout juste ce qu’il en fallait pour apercevoir la porte de l’hôtel.
Bien lui en prit, car, au bout d’un quart d’heure, Carpi sortit. Après avoir, par pure habitude de diplomate, regardé de côtés et d’autres si la rue était sûre, il reprit le chemin par lequel il était venu.
— Il ne va pas au Louvre alors, se dit Charles en se remettant prudemment à le suivre.
Ils repassèrent ainsi le pont Saint-Michel, traversèreot de nouveau la Cité, et s’engagèrent encore une fois sur le pont au Change.
Mais de même que Carpi, en passant rapidement devant les Forges de Vulcain, y jeta un non moins rapide coup d’œil, de même Charles plongea du regard dans i’intérieur de la boutique.
LA PELLE FÊRONNIÈRE
Marguerite n’était pas à sa place accoutumée.
— Si j’entrais m’informer de sa santé?... se demanda le jeune homme. *
Mais son idée fut promptement rejetée à la vue de Carpi qui bâtait le pas : il jugea qu’il était préférable, pour l’instant, de s’enquérir des menées de ce visage double.
— G’esl étrange ! se disait Charles, — une force inconnue me pousse, je vais, je vais!... — J’y songe, — c’est mon devoir!... Ce Carpi est au mieux avec la Dauphine, au mieux avec le roi, au mieux avec madame d’Étamj)es, au mieux avec madame Diane de Poitiers, — il trompe quelqu’un, c’est sûr, tous peut-être, — et j’en dois compte à ma maîtresse, madame Catherine. Voilà donc pourquoi je le suis... je me disais aussi... que diable!
En devisant ainsi avec lui-méme, et toujours sans perdre le comte de vue, le Tourangeau était arrivé à deux pas de rHùtel-de-Vüle.
— C’est vrai, pourtant, se dit-il alors, ce n’est pas aujourd’hui la première fois que je vois cette jeune fille, au joyau sur le front.
Comme il traversait la Grève, il entendit le son du tambour de basque et la chanson aigre d’une troupe de Bohèmes, autour de laquelle se tenaient force bourgeois et badauds. . •
— Eh! pardieu, s’écria Charles dont les yeux eurent tout à coup comme une vision, — je me rappelle !... ces Bohèmes... C’est à Tours!... un drôle en habit bariolé, noir comme taupe, molestait une enfant... Bah! c’est impossible, puisqu’elle est la fille de l’orfévre du Poot-au- Change.
Et il s’engagea, à la suite de Carpi qui marchait bon pas, dans le dédale des rues étroites et tortueuses qui entouraient rilôtel- de- Ville; quelques minutes après ils débouchaient dans la rue de la Verrerie.
— Je serai à portée pour aller voir mon oncle, se dit Charles qui, on le voit, commençait à connaître assez bien Paris.
Carpi pressa le pas et il l’imita aussitôt, car il tremblait, nprès avoir tant marché, de perdre le bénéfice de ses investigations. Ce changement d’allure le secoua.
— Décidément, fit-il en haussant les épaules et en rejetant en arriére la plume de sa toque, je pense trop à cette petite !
La rue Vieille-du-Temple s’appelait alors me Barbette A son extrémité s’élevaient l’hôtel et la porte Barbette, qui ont dispara, depuis, dans le prolongement de la rue jusqu’à celle de la Perle.
Carpi, qui la montait, s’arrêta à la rue des Blancs-Manteaux et tourna brusquement.
Quand Charles arriva lui-méme à cet angle, il vit disparaître le comte dans la petite rue des Singes, et quand il eut, à son tour, franchi la distance, il aperçut un bout du manteau du comte qui achevait de s’engouffrer dans la porte du couvent des Guillemites.
— Cela tombe à merveille, dit-il, je vais voir mon oncle du coup.
ALLÉES ET VENUES u’UN MALINTENTIONNÉ
Il attendit cinq minutes, avant de frapper à l’huis, et quand il le jugea prudent, il pénétra à son tour dans le couvent, tout en se demandant ce que ce damné comte pouvait venir faire ou tramer chez les Guillemites.
Charles do Croixmare traversa les cours, préaux et corridors du couvent des frères Guillemites, en homme
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LA BÆLLE FÉRORMËRE 157
habitué, et arriva bientôt à la porte de la cellule de dom Pancrace.
Ce n’était pas qu’il éprouvât un immense besoin de voir son oncle; mais il espérait parvenir, en l'interrogeant adroitement, à découvrir ce qui pouvait avoir amené M. de Carpi auprès de l’un de ses révérends compagnons. Il avait eu déjà l’occasion de remarquer les prédilecîions toutes particulières de son oncle pour les biens périssables de cette terre, et surtout pour les choses que la règle sévère de son ordre lui interdisait le plus volontiers ; de sorte qu’il ne voulait pas s’exposer à trouver le digne religieux en état flagrant de péché mortel. C’est pourquoi, avant d’ouvrir la porte de la cellule, il se disposa à frapper.
Mais au moment oh il avançait son index recourbé vers l’huis sculpté, car les bons moines ont toujours été fort amateurs de l’art, sous toutes ses formes, il s’arrêta.
II entendait parler, derrière cette porte et le son de la voix qui parlait lui commanda tout à coup la plus extrême circonspection : — c’était celle de M. de Carpi.
— Son confesseur est en effet un de mes meilleurs amis, disait dom Pancrace, mais il serait fort difficile de lui faire abandonner une pareille pénitente et puis, faut-il vous l’avouer, j’en ai trop déjà.
— Oh! devenez- vous vieux à ce point, frère Pancrace ! Vous dont la réputation est pourtant si solide !
— Eh ! reprit le moine avec un certain embarras, cette lille-là me fait peur.
Voilà du nouveau I fit le comte ébahi.
J’ai demandé souvent l’aumône à sa porte, car je ne dois négliger personne, selon la règle, et chaque fois qu’elle m’a donné elle-même, j’ai senti toute ma chair frémir, comme si une braise ardente me touchait. Ce n’est pas naturel cola ; aussi je la fuis.
— Peut-être est-ce là, au coutraire, une voix secrète et amoureuse.
*— Je l’ai cru comme vous, mon frère ; mais il y a une chose fort étrange là-dessous, et ma foi, puisque nons en sommes sur ce chapitre, je vais vous la conter.
Charles appliqua son oreille contre la porte. ‘
Le moine continua :
— Un soir, il y a de cela dix ans, je me trouvai dans une rue, en face d’elle ; oh ! c’était bien elle, j’en jurerais, elle était tout enfant, et à sa vue, j’éprouvai la même impression de brûlure, une sorte de feu d’enfer qui me dévorait, et j’osai... Elle s’enfuit et je me mis à sa poursuite; bientôt je m’aperçus que ce n’était plus une jeune tille que je pourchassais, mais un diable cornu qui se retourna soudain et, d’un coup, me renversa contre le mur où l’on me retrouva le lendemain, à moitié trépassé.
— Vous aviez trop amplement festoyé ce soir-là, voilà tout, dit Garpi.
— Non, fit le moine avec énergie, car j’en ai été malade pendant un mois, et pendant ce temps je ne cessai de la voir devant moi, tantôt sous sa forme charnelle et charmante, tantôt sous son enveloppe infernale. — Je vous dis qu’elle me fait peur, et qu’il se pourrait bien que ce fût un de ces démons femelles qu’on appelle un succube.
— Alors faites-lui faire son procès et qu'elle soit brûlée vive !
— Désirez- vous donc sa mort?
— Ainsi vous ne voulez pas devenir son confesseur ? demanda Garpi sans répondre.
— Vous aimez l’or, cher frère, dit Pancrace, en jetteriezvous un plein chapeau dans la mer, de gallé de cœur î
— Il faudrait d’abord que je l’eusse... mais si son confesseur est de vos amis...
— Que diable pouvez-vous avoir à démêler dans la con-
fession de cette fille que je crois innoeente comme la fleur des champs! dit le moine avec mansuétude.
— Bon, Yoilà qu’elle n’est plus un horrible succube!
— C’est un ange du ciel !... fit le moine avec une sorte d’extase !
— Écoutes, frère Pancrace, ne seriez-vous point aise de devenir prieur de ce couvent?
— C’est demander il mon frère Garpi s’il souhaite une tonne d’or.
— Et bien ! vous ôtes déjà fort bien en cour, très-estimé de madame la Dauphine qui daigne vous laisser diriger sa conscience.
— Oui 1 fit le moine avec un malin sourire.
— L’autre jour, elle m’a dit qu’il serait beaucoup plus convenable que son directeur fût dignitaire de son ordre.’;
— C'est moi qui lui ai soufflé cette charitable et politique pensée.
— Aussi, est-ce une chance fort problématique pour vous de la voir se réaliser. La Dauphine n’est pas de ces' femmes à qui l’on peut prétendre donner des idées.
— En vérité ! fit le moine stdpéfait.
— Or donc, frère Pancrace, j’ai le moyen, moi, de vous faire pourvoir ; mais pour cela il faut que vous agissiez selon ma volonté. Et c’estun jeu d’enfant. Écoutez, je vais à quelques pas d’ici, et serai de retour dans une heure, alors je vous tracerai votre plan de conduite.
— Dites tout de suite.
— Non, c’est subordonné à ce que je vais accomplir de ce pas.
Charles n’en entendit pas davantage, il s’éloigna au plus vite, car il s’agissait de n’ètre pas surpris, et sortit du couvent avec la rapidité de la foudre, ce qui plongea dans la stupéfaction ie frère portier qui lui ouvrit.
11 se blottit dans l’allée d’une maison voisine et attendit
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patiemment la sortie du comte. Dix minutes après, celuici apparut et s’engagea dans des rues et ruelles sans nom, pour Charles du moins, se dirigeant du côté de la rue Saint-Denis. *
— Piètre métier je fais ! se disait le jeune h(^me en marchant avec précaution derrière l’infatigable Garpi.
Celui-ci prit la rue Mauconseil et tourna dans une ruelle à droite; mais quand Charles y arriva le comte avait disparu.
— Me voilà bien avancé ! murmura-t-il en regardant de tous côtés, interrogeant les allées ouvertes, et se demandant par où avait pu passer l’homme qui avait eu le don de lui faire faire une telle promenade.
— Si je ne le rattrape pas, j’y aurai gagné, an moins, de connaître un peu mieux mon cher oncle. 11 s’est bien gardé de me protéger auprès de la Dauphine, et cela me servira de leçon... Ma foi, puisque le Garpi va retourner vers lui, cela m’évitera la peine de savoir où il est, — les choses se commandent, a-t-il dit.
Et le bon jeune homme tâcha de se retrouver dans l’écheveau embrouillé des rues de ce quartier, afin de regagner la porte Barbette.
Comme nous n’avons pas les mêmes raisons que M. de Croixmare pour nous arrêter à la rue Mauconseil, noue conduirons le lecteur sur les pas du comte.
U venait tout simplement de traverser une maison à deux portes, par laquelle il savait gagner un quartier où il ne se serait certainement pas volontiers engagé, une fois le soleil couché.
En effeff.il n’avait pas fait cent pas au-délà de la rue Mauconseil, qu’il se trouvait dans l’enceinte de ce quartier fameux qu’on appelait alors la cour des Miracles.
Il y avait plusieurs cours des Miracles à Paris, mais la plus fameuse était, sans contredit, celle qui a laissé son
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