‹ La Belle FéronnièreChapitre 6 sur 15 · L.OC · texte numérisé non relu

L.OC

noïn à cette place irrégulière où aboutissent deux petites rues, l’une ouvrant sur la rue Bourbon-Villeneuve, l’au-. tre sur la rue Thévenot. Elle existait encore du temps de Louis XIV, et c’était dans celle-là qu’avait pénétré le comte deCarpi. fc

Elle consistait, dit Sauvai, en une place d’une grandeur considérable, terminée par un très-grand cul-de-sac infect, fangeux, irrégulier et dont le sol n’avait jamais été pavé.

Au sortir de la maison à deux portes, le comte s'était aventuré dans une série de petites rues a vilaines, puantes, détournées, » puis une espèce de long cloaque s’était présenté sous ses pas, au bout duquel était la place. De toutes parts, on voyait des maisons bâties de bois et de boue, noires, enfoncées dans le sol, enfumées, difformes, dans lesquelles grouillaient des êtres sans nom et presque sans vêtements, bommes, femmes et enfants.

Là, ajoute Sauvai, on se nourrissait de brigandages, on s’engraissait dans l’oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes sortes de vices et de crimes. Là, sans aucun soin de l’avenir, chacun jouissait à son aise du présent, et mangeait le soir avec plaisir ce qu’il avait gagné tout le jour, non sans peine et sans coups; car on y appelait ■ effrontément gagner ce qu’ailleurs'on appelle dérober. Pas de lendemain, telle était la loi générale.

Avant Guillot, auquel avait succédé le vieux Mizo, le grand Coésre avait nom Ragot. Seulement ce roi avait dérogé à la loi commune, et avait^ amassé une brillante fortune ; ce qui lui permit de marier ses enfants, dit Rabelais, avec des personnes distinguées par leur rang.

*11 n’y a pas d’État sans lois, — la cour des Miracles avait les siennes, — et nous devons à la vérité de déclarer qu’elles étaient beaucoup mieux observées que cellea . du royaume. Le grand Coësre rendait une justice som-

maire qui éloignait toute fauae interprétation et supprimait toute argutie.

Au-dessous du Goësre, Tenaient les hauts et bas ollicicrs du royaume d’argot.

Les cagoux ou archisuppôts représentaient des gouverneurs de province, et leur dignité les dispensait de toute oontributiou envers le chefs. Ils gagnaient assez bien, du . reste, leurs immunités, et représentaient dans les provinces l’autorité du Codsre résidant à Paris. C’étaient eux qui enseignaient aux initiés la fabrication des onguents au moyen desquels on se procurait des plaies factices ; Us enseignaient la langue de l’argot, les tours de souplesse, ' l’art de voler, de couper les bourses et d’attendrir la pitié du peuple.

Cette catégorie de gueux était la plus dangereuse, car ses membres recrutés, d’ordinaire, d’écoliers ou de prêtres dt^ucbés, n’avaient pas perdu tout à fait les qualités de leur origine. Us contrefaisaient les gens de qualité minés on dévalisés par des voleurs, les soldats invalides, et gr&ce à ces honnêtes apparences Us parvenaient boilvent à s’introduire dans des liunHles qui devenaient bientôt leur proie et celles de leurs nombreux affidés.

Les autres, orphelins, mercandiers, rifodés, malingreux, capons, piètres, polissons, francs-mitous, callots, saboulcux, hubains et coquillards, milliards, marpants, narquois et drilles, affectaient plus ou moins les plus hornbles maladies poor exciter la pitié et solliciter la cht^rité des bonnes âmes, — et, te soir venu, le mirdele de leurs guérisons s’opérait eu un clin-d’œU et servait de prélude aux plus repoussantes orgies.

tiette monstrueuse association de TtUCfurs, de filous, de meodiautSTalides et d’assassins, aspU^ pendant plusieurs siècles la substance de Paris, troubla, inquiéta ses habi- ' tants; et ces désordres qui accusaient les vices du gou-

LÂ BELLE FÉBONNIÈRB

vernement qui les tolérait, outrage contmnel à la morale, attentat permanent à la propriété, trouvaient dans la faiblesse des magistrats une déplorable impunité.

£ La cour des Miracles avait, en plein jour, une physionomie assez placidement honnête, elle offrait assez exactement i’image de certains villages perdus, éloignés de tout grand centre, sauf quelques sauvages éclats de joie s’exhalant parfois hors 4es bouges; on pouvait à la grande rigueur s’y aventurer sans' trop de danger.

Le comte de Carpi devait certaiaement y être venu déjà, car il ne s’était nullement trompé dans son^itinéraire raboteux. Ses habits de velours et la plume de sa toque excitèrent bien sur son passage quelques chuchottements signiffeatifo, mais des visages de femmes seulement apparaissaient dans l'embrasure des portes 'ou derrière les^ vitres fêlées des croisées. 11 était clair que les hommes étaient à la curée.

Et d’ailleurs, les tours et clochers des nombreuses églises qui dominaient l’enclos avaient trop l’air de gigantesques espions du guet, pour que l'on songeât jamais à attirer de ce côté les archers de la prévôté.

Le comte marchait cependant avec circonspection dans ce pays, toujours nouveau pour un homme de riches loisirs, et ne donnait qu’une attention secondaire auxasmbreux tableaux qui se dessinaienCpittoresquemeat de toutes parts ; il s’occupait d’arriver à un cabaret au-dessus de la porte duquel se balançait une gigantesque couronne fermée, confectionnée avec du buis.

C’était sans doute la marque distinctive de la demeure du souverain de cet étrange empire. <

^Âu moment où il allait se risquer dans cet antre, un homme en sortit qui emmena aussitôt Carpi au centre de l’espèce de place r^naot entre toutes ces masures. G’élait l’arcbisuppôt Carandas.

— Vous avez échoué ? lui dit le comte.

— Oui, répondit le Bohême d’un air assez enbarrassé.

— Vous vous êtes laissés battre par un seul homme.

— Je le retrouverai, fit Carandas d’une voix sombre.

— C’est delà maladresse, carie coup était bien préparé, et la maison voisine de Saint-Barthélemy était ouverte.

— Le diable s’en est mêlé. «

— Enfin, c’est à refaire, mais au moins vous avez pu vous emparer...

Le Bohême le regarda avec un sourire hébété.

— Rien, dit-il.

— Vous n’avez pas même le joyau?

— Non, et pourtant...

— Et pourtant elle ne l’avait pas quand elle est rentrée

chez elle. ‘

— Je l’avais bien arraché de son front.

— Et qu’en avez vous fait?

— Perdu... répondit Carandas.

— Je vais chercher moi-même alors, car vous l’aurez laissé tomber.

— Inutile, vous ne le retrouverez pas, il est perdu, bien perdu.

— Vous savez où il est, je le jure, voyons, répondez; où ftt ce joyau?

En ce moment, et comme le comte, en proie à la plus vive colère, allait abdiquer ses habitudes de diplomatie et de prudence, un homme se présenta devant eux.

Cet homme était vêtu d’une robe de moine blanche, avec un manteau de même couleur, et le capuchon était rabattu sur ses yeux. Carpi crut un instant que c’était dom Pancrace; mais le Guillemite était plus grand et moins trapu que celui-là. ' •

— Comte de Carpi, dit ce moine d’une voix sévère, vous avez été aujourd’hui l’instigateur d’un attentatodieux.

Le comte se drapa dans son manteau, regarda curieuse* ment ce religieux dont la voix et le peu de visage qu’il en voyait lui étaient inconnus, et recula d’un pas.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, mon père, fit-il en voulant s’éloigner.

Mais le moine le saisit par le poignet. Il tourna alors la tête du côté de Carandas, comme pour en requérir protection, mais il ne vit que le dos et les talons du Bohème qui rentrait au cabaret.

— Écoutez, maître Carpi, rien n’est ignoré de ce qui a été fait aujourd’hui en votre nom; or, je vous défends, entendez-vous, je vous défends d’attenter aux jours de Marguerite Turquant.

— Mais... interrompit le comte.

— Et cette défense s’étend non-seulement à ses jours; mais à tout ce qui la concerne. Vous ne vous occuperez plus d’elle, en quoi que ce soit. Et n’essayez pas de me tromper, car je guette.

— Qui êtes-vous donc?

— Peu importe. A cette condition seule vous vivrez en paix, — car sachez encore cela, un quart d’heure après que cette enfant sera morte, vous mourrez.

Le comte laissa errer sur ses lèvres pâles un ironique sourire.

— Je vous comprends, reprit le moine, vous vous étonnez que pour assurer mieux le salut de Marguerite Turquant, nous ne songions pas à vous tuer tout de suite..: Eh bien! vous comprendrez tout à fait notre rèsèrve quand je vous aurai dit le véritable nom de cette jeune fille.

— Ah !... Ut Carpi dont le visage se bouleversa et devint

livide. J

— Vous voyez, comte, que vous n’êtes pas le seul à dresser des combinaisons, à échafauder des intrigues, basées sur la ressemblance vraiment surprenante de cette jeune

LA BELLE FÉRONNIËBE

fille avec LucréziaGrivelU,~>nûtts verons lequel devancera l’autre, de vous ou de moi.

« — Ce misérable Caraudas m’a trompé, murmura Carpi entre ses dente, je le fierai pendre.

— Je ne vous y engage pas, maître, car il a beaucoup d’amis ici ; si vous en veniez à cette extrémité, je crois que le plus prudent pour vous serait de regagner le Milanais, votre patrie, ou l’Espagne, votre coffre-fort.

— Mais qui êtes-vous donc? fit le comte en rabattant vivement le capuchon du moin&d’un revers de main.

V 11 ne vit devant lui qu’une figure impassible, une tête entièrement couverte de cheveux blancs, des sourcils noûrs et des yeux modestement baissés vers la terre,G’était Miso; Carpi le prit pour un vrai religieux.

— Partez, mon frère, dit le moine, les bras croisés sur sa poitrine, mois rappelez- vousqu’il y a plus de cent paires d’yeux braquées sur vous, jour et nuit.

Le comte ne sc le fit pas répéter à deux fois, et quitta vivement la cour des Miracles,

Seulement, au lieu de se rendre immédiatement au couvent des Guillemites, ainsi qu’ilen était convenu avec dom Pancrace, il voulut avoir le cœur net de ce qui le préoccupait si vivement:

II entra dans une maison de la rue Saint-Denis, à laquelle il connaâssait encore deux portes, la seconde sur la rue de la Gossonnerie, — on voit qu’il avait étudié son Paris au point de vue de l’intrigue, — et quand il sortit de cette maison pour traverser le cimetière des Innocents, il avait retourné son manteau: c’est-à-dire que les espions qui pouvaient suivre avaientmaintenaut un manteaurouge au lieu d’un manteau noir devant eux, ce qui ne devait pas manquer de les dépister.

Un quart d’heure après il était sur le Pont-au-Change.

II s’avança, le cœur palpitant, ver les Forges-de- Vulcain,

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.LA BELLE FÉRONIflÈBE

et aperçut aussitôt Marguerite assise à sa place habituelle et soutenant une conversation paraisant fort animée avec son père, maître Féron et un troisième personnage.

Mais le comte n’avait fait nullement attention à cette cir: constance : une seule chose lui importait.

— Elle a le joyau! dit-il avec joie.

11 respira hruyauHnent et reprit sa course, léger comme une plume, dans la direction du couvent des Guillemites.

— Puisque la violence m’est interdite, se disait-il, essayons de la ruse, cela m’a toujours mieux réussi.

Charles de Croixmare, qui guettait son retour, derrière le vitrail d’un cabaret voisin du couvent, le vit arriver avec satisfaction ; mais au moment où le comte allait frapper à la porte, dom Pancrace lui-même parut.

— Nous causerons en marchant, telles furent les paroles que comprit Charles à la pantomime de son oncle.

11 renonça pour ce jour-là à continuer ses observations; seulement il se promit d’avoir l’œil ouvert sur les démarches de ce comte de Carpi, ainsi que sur celles de dom Pancrace.

11 rentra doucement au Louvre et trouva dans la chambre de madame Catherine la marquise d’Amaéguy qui, à sa vue, laissa échapper une si franche exclamation de joie, qu’il en demeura toutinterdit.

— Dieu m’assiste, pensn-t-il, je crois que la marquise va me prouver que je no suis pasamoureux de cette petite du Pont-au-Change!

LA BELLE FÉRUNNIËRE

LE JOYAU UAGIQOB

Sur le simple mot de Thôcle, — elle a perdu le joyau I — le vieil orfèvre et Jane étaient rapidement montés à la chambre de Marguerite qui donnait sur le quai, tandis que celle où nous l’avons vu causer avec maître Féron avait ses fenêtres sur le pont.

Marguerite n’était pas sur son lit, elle était debout, extraordinairement agitée, et l’on comprenait que le désordre dans lequel se trouvaient ses vêtements avait pu seul l’empêcher de desceîidre avec Thècle.

— Père, dit-elle pleine d’effroi et les larmes aux yeux, le joyau, le joyau, il est perdu!

— En es-tu sûre? demanda Turquant avec inquiétude; car, sans l’avouer hautement, il ne laissait pas de croire un peu, lui aussi, à la vertu cabalistique de ce joyau qui, depuis si longtemps, n’avait pas quitté le front de la jeune fille.

— Je ne le retrouve pas. .. Je l’avais tout à l’heure à l’église, il est tombé dans la lutte !

— On l’a pris peut-être, dit Jane.

Et la superstition de la fille bohème s’emparant de ses sens, Djem se mit à trembler comme la feuille en se serrant contre la poitrine de l’orfèvre.

^ — Je suis morte! dit-elle en fermant les yeux.

En ce moment elle aperçut la vielle Thècle, qui la" considérait en jetant les bras au ciel.

— Tu n’es pas partie! s’écria-t-elle, — mais vas donc là-bas où ces hommes affreux m’ont saisie, c’est là... cherche, cherche, hàte-toil...

La vieille fille se précipita dans l’escalier et courut vers l’église, non sans regarder à terre et sans fouiller chaque interstice du pavé.

Marguerite répara son désordre et descendit à la boutique en toute hâte, suivie par Jane et par l’orfévre qui réfléchissait profondément à cet événement en apparence si insigniflant.

Il était clair et évident pour lui que la vie de sa fille adoptive était réellement attachée à la possession de ce Joyau; car en admettant môme que la magie ou une consécration catholique quelconque ne lui eussent point comimuniqué des vertus secrètes et efficaces, il suffisait que Marguerite eût la foi. Et l'on sait que les chagrins causés par la perte d’un objet précieux, et auquel on attache de superstitieuses influences, suffisent parfois pour altérer 'gravement la sauté et porter le trouble dans l’existence.

C’est pourquoi, en mettant le pied sur le plancher de la boutique, le front de Turquant s’était éclairci, — il avait son projet.

Gauthier était là, à la pôrle de l’atelier, les yeux avides et cherchant dans ceux de la jeune fille l’assurance de son retour à la vie. Elle le remercia d’un serrement de main et d’un sourire; mais la main était moite et le sourire triste. — Gauthier ne s'y trompa point, il y avait quelque chse d’anormal survenu tout à coup dans cette existence jusque-là si calme et si limpide.

— Elle a perdu son joyau! lui dit l’orfévre en souriant.

— Ne riez pas, père, s’écria Djem en se redressant comme si elle eût été gravement offensée.

— Oii pensez- vous qu’il soit? demanda doucement Gauthier.

— Eh l d’ici à Saint- Barthélemy, dit l’orfévre.

L’ouvrier jeta sou tablier dans un coin, et s’élança dans

la rue.

— Il te le cherchera jusqu’aux enfers, dit Jacques en prenant doucement la taille de la jeune fille et la faisant retourner vers lui, aflu de juger de l’effet de cette parole.

— C’est un brave cœur, dit Marguerite, sans que son visage ni ses yeux trahissent la moindre émotion, — n’estce pas, Jane? ajouta- t>elle en tendant la main à son amie qui détourna les yeux pour cacher une larme.

— Jane, dit l’orfôvre, ton père doit être inquiet, mon en- Ihnt...

— Reste, fit Marguerite, en retenant la jeune fille qui voulait partir. — Mon père, continua- t-elle, Gauthier épousera Jane Lepic; et si maître Féron lui refuse une dot, ce qui me parait assez probable, car il ne s’occupe guère de son neveu, le vieux ladre, Jane apportera à son mari assez d’écus d’or pour vous acheter votre maîtrise.

Jane ne put garder plus longtemps rancune à son amie, elle se jeta dans ses bras.

— Eh! que diable te fait supposer que maître Féron soit aussi ladre que tu le dis? demanda l’orfêvre.

— Cela se devine, répondit la jeune fille, tout en regardant au dehors avec anxiété.

— Nous parlions de toi, ce matin,

— Et c’est ce qui vous faisait tant rire?... Qu’ils tardent mon Dieu, qu’ils tardcntl...

— Marguerite, c’est en effet à ton sujet que je riais, continua Jacques en se rapprochant avec elle de la porte, — car maître Féron venait de faire une si étrange proposition...

— Laquelle? demanda-t-elle d’un air distrait;

— Maître Féron a beaucoup d’affection pour toi, sais-tu, mon enfant?

— Vous l’avez habitué à me voir tous les jours, c’est chose possible; quant à moi, c’est différent.

in Tu le hais?

LA'^BELLE FÉRONNIÈRE lll

— Non, mais je ne raime pas du tout, il a des regards... surtout depuis quelque temps,

— 11 songe à se marier.

Marguerite ne répondit pas, et regarda Jane en haussant les épaules.

— Lui ! fit Jane en hochant la tête ayec un sourire de pitié, •— mais c’est un vieillard!...

— 11 prétend que...

— Voilà Thècle! s’écria Marguerite eu apercevant la vieille au bout de la rue, et en faisant mine de se porter à sa rencontre.

Mais Turquant la retint par sa jupe.

La gouvernante rentra, les bras pendants et les yeux baissés.

— Tu ne l’as pas! fit Marguerite avec une sorte de sanglot étouffé et dont la voix exprima les reproches les plus amers.

Mais derrière la gouvernante, apparut un homme dont la cJievelure et la barbe, blanches comme la neige, brillaient au-dessus des baillons les plus sordides.

Cet homme demeurait immobile, un pied sur la marche de la boutique, et comme n’osant y entrer. 11 considérait attentivement Marguerite, et, sous ses épais sourcils, miroitaient deux prunelles dont l’éclat avait tout l’air d’étre produit par des larmes.

— Zala-Zara, dit-il d’une voix grave en avançant sa main fermée vers Marguerite.

En entendant ces deux mots, depuis si longtemps sortis de sa mémoire, la jeune fille se recula avec stupeur en poussant un gémissement sourde

Avec le mot d’ordre des gitanes, le souvenir lui revint tout entier, et elle crut voir passer devant ses yeux deux cadavres, — celui de la Zagala, empoisonnée, — celui de Mizo, — pendu.

— C’est la mort! iit-«lle en sentant ses jambes se dérober sous elle,

— Que voulez-vous? demanda brusquement l’orfôvre en s’adressant à cet homme qui semblait de marbre.

L’homme franchit le seuil, fit un pas dans la boutique et ouvrit sa main.

- Au milieu brillait le joyau perdu.

— Ah ! fit Djem en se précipitant sur cette main qu’elle baisa avec ferveur en y saisissant l’objet précieux.

— Djem !... fit le vieillard d’une voix émue en la voyant le considérer avec une anxieuse curiosité,

Marguerite se jeta cette fois dans ses bras et baisa ce vieux visage en pleurant.

— C’est Mizo ! dit-elle, en se tournant ensuite vers l’orfèvre stupéfait de tout ceci.

— Soyez le bien venu, fit aussitôt Jacques en lui tendant la main.

— Chut ! dit le vieillard, en repoussant doucement la jeune fille, c’est déjà de trop! — Je ne me nomme plus Mizo, Mizo est mort, il a été bel et bien pendu, haut et court, par M. le bourreau de Tours, — un drôle que je ne connais pas, à mon grand étonnement, — à présent on m’appelle Mériadech.

Et il fit mine de vouloir partir, mais Marguerite le retint d’un geste.

— Vous reviendrez! dit-elle.

— Non, mais quand vous aurez besoin de moi, placez derrière la vitre un chapelet de corail, etattendez-moi une heure après le couvre-feu.

— Mais pourquoi tout ce mystère?

— Marguerite a des ennemis, répondit Mériadech, je les connais, et si la tentative dont elle a failli être victime tout à l’heure provient de leur fait, elle ne sera pas la seule; ils ne s’en tiendront pas là. Or, je suis là, je veille.

— Bon Mizo, ditDjem, je voudrais...

— Chère enfant, je n’ai besoin de rien, je suis aussi riche qu’un roi, merci. Éloigne-toi, je t’en prie

Et il attira l’orfévre dans un coin obscur de la boutique.

— Faites bonne garde, lui dit-il, elle est en danger, -le comte de Garpi esta Paris.

— O ciel! fit Turquant.

— Vous fournissez la cour et vous ne le savez pas?

— Je ne m’occupe que de mon négoce.

— Bon. Tâchez de faire disparaître ce joyau, car c’est lui qui, en l’absence d’autres preuves, peut la faire reconnaître pour...

— J’y ai déjà songé, répondit l’orfévre.

— Adieu.

Le vieillard adressa un adieu affectueux, de la main, à la jolie Bohême qu’il avait fait sauter sur ses genoux et s’éloigna en cachant son émotion.

— Où vas-tu? demanda Turquant en voyant Marguerite prendre le chemin de sa chambre.

— Je vais songer à ceux qui ne sont plus, répondit-elle, et prier pour eux.

— Donne-moi ce joyau. ,

— Non ! fit-elle.

— Eh I tu vois bien que la tresse de cheveux qui le retenait sur ton front est brisée, il faut que je la rattache.

La jeune fille abandonna avec crainte le bijou auquel elle prêtait les vertus d’un talisman.

— Dépêchez-vous, dit-elle, je ne serai tranquille que lorsque je l’aurai remis à mon front.

LÀ BELLE FÉRONNIÈBB

* CONSIDÉBATIONS MATHIMONI ALE9

Quelques jours après, nous retrouvons dans la boutique Ctes Forges-de-Vulcain, Marguerite, fraîche et souriante, et ne pensant plus, certainement, à l’odieuse tentative dont elle avait été victime. Un homme de trente-cinq ans environ, à la ligure austère, aux traits pleins de noblesse et de mansuétude, était assis en face d’elle, et appuyait une main longue et blanche comme l’ivoire, sur l’espôcede petit comptoir qui les séparait.

— • Marguerite, lui disait cet homme d’une voix grave, et pourtant on sentait qu’il essayait d’en adoucir l’expression pour la circonstance, je ne puis cependant pas retourner vers lui avec une parole aussi cruelle que celle que vous venez de prononcer.

— Voyons, maître Akakia, répondit la jeune fille, en posant son joli visage sur scs deux mains et ses deux coudes sur le comptoir, est-ce qu’au fond du cœur vous seriez heureux de me voir faire un tel mariage?

— Mon enfant, Féron est un honnête homme, plein de talents et de savoir et qui, en vous prenant pour femme, ferait de vous plus qu’une bourgeoise. Il y a des charges de magistrature qui, de droit, donnent la noblesse.

— Que m’importe la noblesse, maître, c’est de l’amour que je veux, répondit Djem dont les^eux eurent, cette fois, une flamme dont tous autres que les yeux froids du docteur eussent été éblouis.'

— Féron vous aime avec idolâtrie.

>-11 a quarante ans passés de plus que moi! Est-ce possible! ' ' - '

■— Tous ceux qui vous voient, jeunes ou vieux, ne tombent-ils pas amoureux de vous, ma belle, dit le médecin d’un ton doucement railleur.

— Tous, c’est aller bien loin!... répüqua Marguerite avec un petit air d« coq^ette^inuation, — j'en sais pluaji'M dont on n’en dirait pas autant, et ceux-là ne sont pas des plus vieux.

— Je serais curieux de savoir qui, par exemple!

— 11 en est un surtout,* — trente ans, ou à peu près, — beau visage, — de la considération, — des honneurs.

— Et il se nomme? demanda naïvement le médecin.

— Le docteur Akakia.

Akakia releva la tête, son visage ne sourcilla pas, aucune rougeur ne perla à travers le grain mat et pâle de ses joues; il prit la main de la jeune fille, et sourit en la voyant tressaillir au contact de cette main qui avait la froideur et la dureté du marbre.

—Marguerite, le docteur Akakia n’est pas un homme,— — c’est un médecin ; un homme qui est mort à toute chose ici-bas, et qui n’a jamais eu devant les yeux d’autre but à poursuivre que la science, d’autre chose à aimer que la science. Je suis jeune, dites-vous, jeune, oui, si l’on compte les années comme elles sont composées pour tout le monde : mais pour moi elles se résument dans une étude constante, 'et à quinze ans, j’étais déjà vieux par l’étude. Et puis, que voulez-vous qu’une femme aime en moi, je n’aurais pas une heure à lui donner pour lui parler de sa beauté, pour la distraire, pour la rendre l’égale de ses compagnes. Et sur les cinq heures à peine que je donne au somméil, je me figure encore en dérober au moins la moitié à ceux qui m’appellent. Ma chère enfant, ne voyez en moi qu’un ami de votre père’ et de vous, et non un homme; car voyez-vous, j’ai tant de fois conversé avec la mort, j’ai tant vu de cho*

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ses horribles que je ne sais pas si j’oserais aimer une femme.

— Mais docteur, M. Féron, lui aussi, a pâli sur les livres, et, à votre compte, il doit bien approcher de la centaine.

— Ses études sont jeux d’enfants, à côté de celles qui ont pour hut do sonder les mystères de la vie et de la mort, — et puis, Dieu a mis en lui une force et une vigueur extraordinaires. J’ai trente-cinq ans, moi, et j’en parais cinquante, j’en ai bien réellement cinquante; — lui, c’est toute la sève, toute la fougue d’un homme de quarante.

— C’est encore trop vieux pour moi! Je n’en veux pas.

— Cette parole le fera cruellement souffrir, Marguerite.

— Bah ! avec son argent, il trouvera quelque fille sans dot, très-aveugle et bien vaniteuse, s’il a tant envie de se marier !

— C’est vous qu’il aime.

— Chanson !

— Le bon Jacques Turquant en sera profondément affligé, mon enfant.

— Croyez-vous cela? moi, j’en doute. La première fois que M. Féron lui en a parlé, il a trouvé la proposition si ridicule, qu’il a ri â faire trembler la maison sur ses pilotis.

— Je vous dis, Marguerite, que Jacques Turquant désire vivement yo\t ce mariage s’accomplir ; il me l’a dit formellement mut à l’heure, en me priant de vous en parler.

— O mon Dieu! fit la jeune fille qui devint toute triste.

— Vous savez s’il vous aime, il ne peut donc vouloir votre malheur, — et quant â moi, Marguerite, ma conviction

est que vous pouvez être heureuse avec M. Pérou, avocat aux conseils du roi.

— Vous êtes le premier médecin du roi, vous?

— Oui, répondit Akakia.

— Eh bien ! puisque vous avez l’occasion de le voir souvent, priez donc le roi de revenir visiter nos orfèvreries et joyaux.

— Vous ne l’avez pas vu ce jour-là, au fait, et vous lui voulez?...

— C’est vrai, je serai heureuse de le voir, d’abord, car il est bien bon, dit-on, et puis je lui demanderai une firâce.

— Une grâce? fit le médecin, surpris de ce désir et de la légèreté, apparente ou sincère, avec laquelle elle s’exprimait.

, — Je lui demanderai de casser M. Pérou de sa charge.

— La bonne folie !

— Il le fera, j’en suis sûre, car on dit Sa Majesté fort ami des dames, et une fois que M. Pérou ne sera plus qu’un simple avocat, comme tant d’autres, j’espère que ce sera ' une chance de moins qu’il aura contre moi.

— Vous êtes une enfant, Marguerite !

— Non, certes! — Voyons, vous qui êtes un savant médecin et qui, par conséquent, n'ignorez rien des choses de ce monde, — est-il naturel, convenez-en, d’unir deux êtres aussi diiïérents que ce chat-fourré Me cbicanoux, quia des cheveux blancs, et une brun^'-Mpelte fille comme moi. ^

— Vous êtes coquette, ma belle Marguerite, et trop fière de votre beauté!

— Il est près de la tombe, continua l’implacable jeune fille, et moi je suis à peine née, — il a les mains froides et sèches comme tous les vieillards...

— Comme moi ! fit en souriant Akakia.

LA BELLE FÊI’.ONXIÈKE

— Vous m’avez dit que vous étiez vieux, vous, il faut bien vous croire sur parole, s’empressa de dire la charmeresse en pressant les deux mains du médecin entre les siennes et le regardant avec une naïveté presque enfantine.

— Eh bien 1 ma chère, vos mains sont brûlantes comme braise, et si celles de M. Féron sont froides, vous les lui réchaufferez. •

— Merci ! je ne suis pas curieuse du sort de cette petite fille dont parle l’Écriture. J’ai de la jeunesse, du sang, de l’amour plein le cœur et plein l’âme, et vous osez, vous médecin, me conseiller d’épouser un cadavre !

Akakia la regarda avec un certain effroi, car la chaleur extraordinaire de ces deux petites mains qui tenaient toujours les siennes, afflua tout à coup à son cœur.

— Marguerite, dit-il en les retirant vivement, je vous dis que vous étes-trop vaine de votre beauté!... Oh! misères de l’humanité, infirmité de notre nature, faiblesse et néant ! Cette beauté, enfant, cette beauté si éclatante, un souffle, un rien, le hasard, peuvent la détruire aussi facilement et aussi vite que la flamme dévore une feuille sèche!... sous cette peau si ferme, si lisse et si rose, sous cet|e chair palpitante où Dieu a placé tant de vie et de force, il y a... il y a un hideux squelette !

. — Oh ! le vilain lijÿnme que vous êtes, docteur!

— Margueriteyi^vgz-yousdonc jamais examiné sans frémir cette danse^Jr morts qui est'au Charnier des Innocents?...

— Eh bien? si vous croyez me faire voir M. Féron d’un œil plus docile en me parlant de cela... il ressemble presque à ces vilains squelettes-là !

En Ce moment on entendit un soupir, ou plutôt une exclamation sourde, désolée, d’un accent navrant et pitoyable, laquelle semblait venir du ciel.

LA BELLE FÉBONNIÈRE ’ 179

— Il écoutait! üt Marguerite toute fâchée, en portant ses yeux vers le judas pratiqué dans le plafond.

— Qu’il a dû souffrir ! dit le docteur.

— Eh bien ! tant pis !... repartit la cruelle enfant qui s’enfonça dans sa chaise en faisant la moue.

Akakia se leva et se dirigea vers le petit escalier conduisant à l’étage sûpérieur. ’

— Dites-lui bien que je ne 'roux pas! lui cria Marguerite.

Le docteur disparut, et la vieille Thôcle qui était restée immobile durant cet entretien, interrompant môme son éternel tricot, releva la tête et regarda sa jeune maîtresse.

~ Ma pauvre petite, dit-elle, vous ne savez pas ce que vous refusez, M. Féron vousferait aussi l^lfve et aussi pimpante que pas une dame de la coui*|' ôsr il a plus d’écus qu’un vieux chien n'a de puces!— On dit môme dans le quartier Barhette, qu’après maître Mathieu Camus, l’argentier de la rue des Singes, M. Féron est le plus riche bourgeois de Paris. ,

La jeune fille ne répondit pas et demeura les yeux fixés devant elle.

— Ah Çà! dit la vieille en s’approchant, est-ce que vous aimez quelqu’un?

■— Non, je n’aime personne, répondit Djem en frissonnant de tout son corps, mais je ne sa^e que j’éprouve... J’ai la fièvre... Ah! Tbècle, Thècle, je Æffre...

— Je vais appeler le seigneur Akakia.

— Non, cela passera...

— Tout çà n’est pas naturel, répliqua la vieille femme, et c’est en vain que vous voulez me le sacher, je m’y connais, — vous aimez quelqu’un,

— Eh bien! oui.., fit Marguerite en "se penchant à son

LA BELLE FËUO:(MËRE

oreille et à voix si basse que la vieille la comprit plutôt au mouvement de ses lèvres.

— Sainte Vierge! et qui?

— Je ne sais pas... répondit la jeune fille avec stupeur... j’aime!...

— Et où l’avez-vous vu?

— En rêve... ■*

La vieille haussa les épaules et s’en alla reprendre sa place et son tricot.

Marguerite resta immobile dans son fauteuil, les bras pendants, et la vie ne se trahissait en elle que par de subites rougeurs qui, par moments, envahissaient soudainement son visiige.

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