véritable amant I on homme, ceStû-làl Et sans égall
avait roQlé, et lui dit d’un ton de bravade, et comme pour l’exciter à le venger :
— Tu l’entends, Gaucher Mahiet, la moricaude dit que son amant n’a pas d’égal I
— Nous verrons cela tout à l’heure, répondit en riant l’archer, ce dont se fâchèrent très-vertement les deux drô-. lesses qui avaient pris place à ses côtés, et l’aidaient à boire un broc de vin épicé.
Ortis se mit â la table et prit sa part de la boisson chaude.
Les vapeurs de ce breuvage odorant se répandirent dans la salle et bientôt l’on entendit une espèce de grognement sortant d’un amas d’étolTes*grises gisant dans un coin, et sous lequel on n’eût jamais supposé que se trouvait im être humain.
— Si Je ne me trompe, dit Ortis, cet ivrogne repu a nom dom Pancrace.
— Lui ! fit Gaucher Mahiet avec embarras.
— Le confesseur de madame la Dauphine, en personne.
Du reste, à part ses vices, on dit que c’est un saint homme et qu’il dirige admirablement les consciences.
— Va t’en assurer, drôle.
Ortis alla s’agenouiller devant l’amas d’étoffes grises, et reconnut aussitôt qu’il ne s’était pas trompé. Mais en sortant de son engourdissement le moine retrouvait, intactes, toutes ses facultés absorbantes.
^ J’ai bien soif!... dit-il en humant les vapeurs épicées qui emplissaient l’atmosphère. ,>
— Ça mon frère, dit Ortis avec componction, auriezvous oublié de rentrer aux Guillemites ce soir? gros péché, mon frère, sans compter le scandale!...
— J’ai indulgence plénière, répondit Pancrace en frappant sur sa cuisse, mais sans pouvoir parvenir à se sou^ •tever.
LA BELLE FÉRONNIÊRB
— Allons, dit Ortis, je vais vous aider & noyer vos remords et à rentrer au couvent, mon révérend.
— Pa? de remords et pas de couvent, reprit Pancrace en ifrappant encore sur sa cuisse, — indulgence!
Le petit More bondit vers la table, remplit un grand hanap de la boisson cbaude et s’en revint l’offdr à Pan- . trace. Pendant que le moine buvait il allongea négligemment la maiu vers la partie de la robe où avait frappé Pancrace, et s’assura de quelle nature étaient lés indulgences plénières du Guillemite.
— C’est tout bonnement la clef du couvent, se dit-il en rejoignant en riant le grand archer. Il n’est pas inutile de connaître le côté fort d’un tel personnage. On n'aurait qu’à lui voler sa clef, on serait sûr d’avoir l’homme à sa discrétion.
— A quoi peut servir un tel drôle ! fit Gaucher Mahiet avec mépris.
— On ne sait pas, on ne sait pas!...
•— Ftàn des clercs ! s’écria une des belles filles, tout leur semble bon à chicane et embûches.
— C’est égal, se dit l’archer, je serais curieux de savoir quels péchés madame la Dauphine peut oser confier à un ^recteur de cetts sorte.
Une heure après, on n’entendait plus dans celte salle obscure que des bruits étranges, des chuchottements «étouffés, des rires subits, des jurons plus ou moins accentués, — lorsque deux coups secs et qui semblaient produits par le pommean d’une épée, forent frappés à la porte.
Personne ne s’occupait d’aller ouvrir; de sorte que Ortia se dirigea vers un coin de la salle où ronflait une vieille femme assise dans une grande chaire de chêne, et loi secoua rudement le bras.
LA BELLE FËBONNIÈRE 195
— Eh! flt-il, ^monoe Geoaille, on heurte à ton huis d’enfer, n’entends-tu pM !
La vieille marcha vers la porte avec un certain empressement, et après quelle eut frappé, de son côté, deux petits coups, on frappa de ia me, de la même façon que précédemment. .
— C’est le sauveur!... dit-elle;
— Holà! seditOrtis qui, en sa qualitéée désœuvré, allait et venait par la salle, mêlant ses grimaces on ses tours de souplesse à la conversation générale, — quel peut-être celui qu’on décore d’un nom si vénéré.
La porte s’ouvrit et la noble et austère figure de maître Âkakia se dressa devant le More qui fit aussitôt volte-face, et courut rabattre, sur le visage de son ami Gaucher Mahiet, le capuchon de laine brune qui pendait sur son dos.'
— Qu’est-ce donc?.,, demanda brusquement l’archer.
Ortis lui montra le premier médecin du roi qui jetait un
œil de dégoût et de mépris sur la scène étrange qui s’offrait à ses yeux étonnés.
— Où est la malade? demanda Akakia en se tournant vers la Simonne qui avait refermé la porte avec soin.
— Là-haut, monseigneur, répondit la vieille avec humilité.
— Tenes, fit le médecin en lui donnant un écu, voici pour votre peine.
— Ouais! pensèrent Ortis et son camarade, la plaisante Upde, c’est ici le médecin qui paye le malade!
— Sauvez-la, monseigneur, dit la Simonne, car Marie
la Charonnette est la plus belle créature que le bon Dieu ait jamais mise au monde, pour la joie et le bonheur d’un chacun . ,
Akakia ne répondît rien, et marcha derrière la vieille.
Quand il eut disparu, l’archer repoussa les deux filles,
qui l’étreignaient à qui mieux mieux, et sans nulle jalousie, et se leva en rajustant son manteau.
— Allons, en route, dit-il à Ortis,
— On s’ennuie déjà! fit le More.
-> 11 parait que la peste ou quelque chose d’approchant est ici, allons ailleurs, répondit simplement Gaucher Mabiet
En Tain les demoiselles voulurent le retenir, il ouvrit la porte et bientôt les deux compagnons se retrouvèrent à la belle étoile.
— Ouf! fit l’archer,— maître Âkakia pousse l’amour de la science un peu loin, car du diable si, à sa place, je voudrais toucher une ribaude ainsi aiHigée.
— C’est peut-être un prétexte! dit Ortis en gambadant.
— Oh ! Akakia est la vertu descendue sur terre... Çà, où allons-nous?
— Maître, fit Ortis, si vous voulez m’en croire, je vous conduirai au nid d’amour le plus joli qu’il y ait dans tout le royaume du roi François.
— Et où est-il situé, monsieur le drôle? demanda l’archer.
— Au Pout-au-Change, répondit le fou en se campant sur ses deux jambes écartées en face de son compagnon, afin de voir, grâce à la lune, l’effet de ses paroles.
— Oh ! maître ribaud, voudrais-tu parler de cette petite qui ressemble tant à ce portrait peint par mon père Léonard de Vinci?
— Précisément.
. — Aurais-tu des accointances dans la place?
— Peut-être.
— Marchons vite, alors!
Et sans plus tarder, l’archer et son guide se dirigèrent en grande hâte vers le Pont-au-Change. ^
LA BELLE FÉRONNIËRS
SES INCONVÉNIENTS DE LA CnARITÉ
Le lecteur l’a deviné sans peine, et malgré notre désir de dissimuler les imperfections morales d’un demi-dieu de rhistoire, il faut avouer que c’était bien le roi François I®' qui venait de s’échapper avec Ortis de l’un des bouges du Yal-d’Âmour. Cependant, au moment où ils ar- ' rivaient devant Saint-Germain-rÂuxerrois, le roi s’arrêta tout à coup et s’assit sur une borne aûn d’avoir le More à sa portée.
— Maître fou, dit-il à voix basse, je te sais gré d’avoir aplani pour moi les dilDcultés que nous avions prévues du côté de cette adorable enfant, mais je n’aime pas marcher en aveugle ; c’est pourquoi tu vas me dire immédiatement quelles sont les parties faibles de la garnison.
— Qu’est-ce que cela vous fait, pourvu que la place se rende?
— C’est vrai, mais il y a des bourgeois que mes manières ne ravissent pas d’aise,' quelques-uns d’entre eux n’ont pas montré la même complaisance que les seigneurs de la cour, et je ne te cacherai pas que...
— Que vous n’étes pas pressé de laisser la couronne à monseigneur le Dauphin, je conçois...
— Drôle! me croirais-tu accessible à la peur, par hasard?
— Dame, vos hésitations...
— Je ne crains que le mauvais vouloir, et mon temps est précieux.
LA BELLE FÉRONNIËRB
Ortis fît une gambade féroce : nous savons que c'était sa manière d’éclater de rire. Les moments de loisir de ce monarque libertin étaient en effet de haute valeur.
— Eh bien! alors, marchons vite; comme vous disiez tout à l’heure, il s’agit de gagner des minutes. Le père n’est pas dans la place. A cette heure, il n’y a dans la maison que deux femmes, dont l’une, au moins, a le cœur très-tendre et surtout très-accessible à la pitié.
Un quart d’heure après, ils étaient à dix pas de la maison de Turquant.
>- Allons, sire, à votre rôle, et tôt !
— Quel rôle?
— Vous voulez qu’on vous ouvre, n’est-ce pas? Eh bien! ici, il faut aller contre les conseils de l’Évangile. Le meilleur moyen de se faire refuser la porte serait d'y frapper. Laissez-vous tomber sur le seuil, poussez quelques gémissements, et je réponds du reste.
— Allons-nous en, ht brusquement le roi à qui répugnait une semblable manœuvre.
— Oh! fît Ortis, la plus belle créature de votre royaume, Majesté I c’est vous qui l’avez dit. Ses yeux étaient fermés, mais reportez-vous à ceux que M. Léonard a peints sur sa toile admirable, représentez-vous ces yeux-Ià animés de la vie ; ils vont chercher l’àme jusque dans ses plus secrets repaires... et sa bouche, c’est celle de Vénus elle-même, il n’y en a pas une plus petite et plus suave dans toute la cour...
<— U vaut mieux frapper à la porte.
— Non 1 s’écria Ortis arrêtant le teas du roi qui s’avançait vers le marteau.
Et il se mit aussitôt à pousser des plaintes étouffées, et tellement bien dirigées sons la porte et à travers la serrure, qu’il était presque impossible aux habitants des autres maisons de lés entendre.
— C’est donc toi qui verrx entrer?... dit François en . riant.
— Il faut bien que je joue votre rôle, puisque vous résistez au bonheur qui s’offre, et à la plus belle des occasions.
Et le petit More continua ses gémissements avec une voix si dolente que c’était vraiment à fendre l’âme. Le roi suivait curieusement ses gammes savantes et écoutait attentivement si quelque bruit intérieur accusait la pitié ; mais rien ne faisait supposer même qu’on entendit.
Cependant le calme ne régnait pas tout à fait dans cette maison.
La vieille Thêcle et Marguerite ne s’étaient pas couché et elles attendaient, en proie à la plus vive anxiété, le retour du -bonhomme Turquant. Elles se tenaient dans une lâèce du premier étage dont la fenêtre ouvrait sur la rue Saint-Barthélemy; c’était la chambre de Marguerite.
La jeune fille priait, accroupie devant une chaise, lorsqu’au milieu de la plus ardente invocation â la Vierge, elle releva soudain la tête.
— Tbècle, dit-elle, as-tu entendu?
— Quoi? demanda la vieille en prêtant l’oreille.’
— C’est quelqu’un qui se plaint. Un malheureux peutêtre qui a besoin de secours.
— Dans la rue, c’est son affaire, et cela ne nous regarde pas, il y a tant de mauvais gars sur le pavé de Paris!
— Si c’était une bonne âme, pourtant I
— A cette heure, les bonnes âmes sont couchées etdo> ment..
— Thècle, je t’assure que ce sont des gémissements!... et c’est à notre porte, écoute...
— Ah! mon Weu, fit la vieille, si c’était monsieur qu’on égorgel
Sur ce mot, les deux femmes se précipitèrent dans la
chambre de Turquant, qui donuait sur lePont-au-Cbauge, et ouvrirent la fenêtre. A ce moment un cri de douleur monta jusqu’à elles, et elles virent une forme noire s’en< fuyant dans l’obscurité.
— Qu’est-ce que cela signifie? dit ThëCle en suivant des yeux le fuyard.
— Mais, fit Marguerite en se penchant sur la rue, je vois quelque chose au-dessous de nous, les jambes d’un homme étendu sur le seuil de la maison... allons vite...
La jeune fille bondit à travers les escaliers, tandis que la vieille s’en allait chercher la lampe, restée dans la chambre de Marguerite, et descendait ensuite avec toute la vivacité possible, sur les traces de sa maltresse. Au bout de l’escalier commençait un corridor terminé par la porte de la rue. Quand Thècle arriva auprès de la porte, elle y trouva Marguerite qui, Toreille attentive, n’osait ouvrir et l'attendait.
— Ce^e peut être monsieur, dit Thècle, il a sa clef.
— Si on l’a volé ou blessé...
A celte idée Marguerite n’hésita plus, elle ouvrit vivement la porte, et aussitôt l’homme, dont le dos s’appuyait contre, chancela en se renversant sur une main.
Mais la vieille fit rentrer sa maitrerse et avança timidement la tête vers l’inconnu en s’éclairant de la lampe.
— Ce n’est pas monsieur!... s’écria Thècle en faisant mine de refermer la porte.
Mais la chose était devenue impossible, d’abord parce que le corps de l’inconnu formait obstacle, ensuite parce que Marguerite s’était penchée vers lui, avec tous les signes de la plus vive compassion. ,4
— C’est un archer du roi, dit-elle, le pauvre homme est sans doute blessé, il faut le secourir tout de suite.
— Qui que vous soyez, dit le roi d’une voix allaîblie, ayez pitié d’un homme qui souffre le martyre.
~ Tu l’entends!,., flt la jeune fille en essayant de prendre la lampe des mains de la vieille afin de voir aussitôt si ce malheureux avait quelque blessure,
— Mademoiselle, prenez garde, il y a tant de mal intentionnés dans la ville... Si c’était un voleur... ajouta Thècle à voix basse.
Le roi, à ce mot, ferma les yeux et renversa sa tête de côté, pour dissimuler l’envie de rire qui le prenait.
— Il se trouve mal, Thècle, il y a vraiment inhumanité à laisser ce brave homme sans secours, — aide-moi à le transporter dans la chambre de mon père.
— Mais s'il rentrait et...
— Allons, Thècle, je le veux, flt Marguerite qui, depuis . que les reflets de la lumière s’étaient arrêtés sur le visage de cet archer inconnu, ne pouvait plus en détacher ses yeux.
' Thècle posa sa lampe sur la dernière marche de l’escar lier, et les deux femmes essayèrent de soulever ce soldat aux habits grossiers; mais leurs forces réunies ne purent . seulement le faire bouger.
— Aidez-vous un peu, monsieur !... fit la jeune fille d’une voix si douce que le roi ouvrit les yeux, la regarda, et sembla faire le plus grand effort ponr obéir.
Enfin il se leva et marcha péniblement, appuyé sur ces deux femmes qui, au lieu de lui faire monter l’escalier, le conduisirent dans le parloir, petite pièce située derrière la boutique, et où l’on prenait les repas. Elles le firent asseoir dans un vaste fauteuil de chêne garni de coussins, et aussitôt qu’il y fut installé, le roi, paraissant succomber à la fatigue, laissa retomber sa tète sur le dossier sculpté.
' Thècle et Marguerite s’empressaient de chercher dans les armoires les cordiaux et les drogues ; pendant ce tempsleroi glissait entre les cils de ses paupières le regard leplusardent
i:Oa LA BELLE FÉBONNIÈBE.
vers celle jeune fille, qu’il relrouvait plus belle encore que le jour où il l’aperçul pour la première fois, el dont les yeux avaient en effet, comme l’avait dit Ortis une expression qui pénétrait jusqu’à l’àme.
— U ne m’a pas l’air bien meurtri, grommelait Thècle.
Mais Marguerite avait apporté un verre d’eau dans lequel elle avait ajouté quelques gouttes d’un élixir souverain et le présentait au faux archer avec le plus doux sourire. Celui-ci souleva son bras avec peine, saisit le verre et en avala lentement le contenu, sans quitter la jeune fille du regard.
Celle-ci, malgré l’étrangeté de cette rencontre, malgré l’extérieur assez peu rassurant de l'archer, ne songeai* nullement à s’arracher à cette espèce de œntemplation ; an contraire, elle semblait de «)n côté éprouver une certaine satisfaction à se trouver auprès de cet homme qui, bien qu’absolument inconnn, avait cependant réveillé an fond de sa pensée comme l’écho d’une lointaine impression de plaisir. BUe se demandait, en interrogeant 1^ lii» gnes accusées de ce mâle visage, où, et à quelle époque, elle s’était trouvée, comme cette nuit-là, en sa présmce ; et elle s’abandonnait avec une sorte de joie à cet examen tacite dont sa mémoire no pouvit parvenir à saisir la aolution.
-Êtes-vous mieux, monsieur? denaanda-t-elle eu reprenant le verre vide.
— Oui, répondit le roi d’une voix faible, mais en snettaut dans son regard toute la gratitude et toutes les ten- . dresses possibles.
Mais il se gardait bien de bougtf et restait au contraire dans la même posture, la tête renversée et les bras inerte, E» prêtant complaisamment à la eurioBité de la jeune fille, et n’en augurant rien que de très-satisfaisant pour ses projeta. Tbèck s’élait assise et ne cessait considérer cæt
LA BELLE FÉRONIUËRE 203
intrus avec défiance, tout en se demandant si M. Turquant lui ferait bon visage lorsqu’il rentrerait.
■•Marguerite, elle, ne songeait à Jacques qu’avec terreur, car elle sentait instinctivement que son retour serait le signal du départ de ce bel archer. Sans qu'elle s’eu rendit encoreiiien compte, il répondait à l’idéal qui, jusqu’à ce jour, avait habité sa pensée et animait ses rêves, aussi ne cessait-elle de lui sourire comme à un ami. Plus elle ayauçait dans ce travail intérieur, et moins elle songeait à mettre fln à cette situation anormale. De son côté, le roi bahitué aux adulations et aux admirations des dames de sa cour.se figurait, assez naturellement, produire là son effet ordinaire ; seulement il eu était intérieurement plus flatté, parce qu’il voyait bien que les hommages discrets de cette jeune fille s’adressaient à l’homme et non au souverain.
— • Que vous est-il donc arrivé, monsieur? demanda- 1elle.
François se souleva à demi et passa sa main sur ses yeux, en apparence pour rappeler ses esprits, mais en réalité pour les reposer de l’éblouissement causé par la beauté de Marguerite.
— Je dois d’abord vous remercier, mademoiselle, ditil, vous remercier de m'avoir donné l’hospitalité, d’ahord, et ensuite...
U s’arrêta comme s'il était épuisé.
— Et ensuite, continua-t-il, d’avoir ouvert votre fenêtre, c^ c’est à celte circonstance surtout que je dois la ,Tie.
— 0 ciel ! ou en voulait à vos jours !
— Je ne sais... je marchais pensif lorsque soudain, en tournant cette rue, je me sentis frappé sur le cou d’un bâton ou d’une épée, je ne sais au juste, et je tombai aussitôt. Heureusement mes cheveux etmongorgeriu d’acier
ont paré le conp, autrement c’en était fait de moi, je le crois bien.
— Vous avez donc des ennemis ?
— Qui n’en a pas? mais je crois que le mauvais garçon en voulait plutôt à mon escarcelle, pourtant assez légère.».
— De sorte qu’en ouvrant ma fenêtre?....
' — 11 m’avait assommé, il allait sans doute jouer de la
dague...
— Dieu soit loué ! monsieur l’archer.
Tbècle se leva et s’approcha alors du roi avec sa lampe.
— Mais alors,dit-elle, vous devez avoir besoin de compres< ses sur le cou. -
— Merci, fit François en la repouMant doucement et en souriant, — ce n’est plus rien, je le sens, mon gorgerin en est bosselé peut-être.
— Âh! mon Dieu !... fît tout à coup Marguerite, nous avons laissé la porte ouverte, va vite là fermer, Thôcle...
La vieille sauta sur elle-méme à ces mots et ne fît qu’nn bond jusqu’à la porte de la rue, qu’elle poussa avec fracas, tremblant de tous ses membres que quelque mauvais garçon ne se fût introduit dans le corridor.
Elle n’était pas bien rassurée en revenant, et Marguerite l’engagea à visiter l’escalier avec le plus grand soin, en disant qu’il fallait profiter de la présence d’un défenseur pour chasser les malandrins qui auraient pu s’y blot- , tir. La vieille obéit, mais elle eut soin de laisser toutes les portes ouvertes, car elle avait réellement peur. 'I
Marguerite l’écoutait monter, partageant tout à fait elle- ' même ses appréhensions, lorsque le roi lui saisit la main, la porta à ses lèvres et la baisa ardemment.
— Monsieur !... fît elle en reculant rouge comme braise jusqu’à l’extrémité de la chambre. i
— Pardon, mademoiselle, fît le roi de sa voix la plus douce, mais vous êtes si belle...
LA BELLE FÉRONMËRE
— Et VOUS, bien hardi...
— Qui ne le serait à la vue de tant de charmes... On cède à une force invincible, et si vous saviez...
— Taisez-vous, monsieur, je vohs en prie.
— Marguerite, reprit le roi d’une voix plus douce encore, je vous ai indignement menti, je n’ai pas été frappé, et je suis entré ici parce que je voulais absolument vous voir et vous dire...
En ce moment Thècle descendait la dernière marche de l’escalier et rentrait dans la chambre;' mais tandis que la jeune fille avait tes yeux tournés vers elle, le roi s’était renversé dans son fauteuil et feignit de dormir. Thècle le remarqua la première et mit ses doigts sur sa bouche en le désignant. Marguerite fronça les sourcils, car elle comprit que c’était de la part de l’archer une manière de témoigner le désir de ne point être renvoyé ; mais elle n’osa résister à cette prière tacite et s’en fit la complice malgré elle.
— Et monsieur qui ne revient pas!.... fit Thècle à voix ' basse.
— Il avait dit, — dans une heure, répondit Marguerite qui s’aperçut alors qu’elle avait un peu trop oublié son père adoptif.
— En voilà pour le moins six qu’il est parti... Il est vrai que Gauthier ne doit pas l'avoir perdu de vue.
— Si Gauthier n’était pas avec lui, je serais au désespoir, ma pauvre Thècle... Et pourtant, si je savais où il est...
Thècle reprit sa place sur la chaise qu’elle avait quittée, et le silence le plus absolu s’étant établi entre ces trois personnes, la vieille ne tarda pas à imiter l’exemple de l’archer, — elle s’endormit.
Le roi avait suivi, d’un œil voilé, le travail du sommeil sur tes yeux affaiblis par l’âge, et quand il les vit tout à
ts
fait fermés, il souleva la télé et se tourna vers Marguerite; mais celle-ci avait eu le temps de s’^gpercevoir de cette hypocrite manœuvre et ferma les yeux à son tour. C’était à son avis, le jmeilleur moyen d’échapper à l’embarras de voir continuer la conversation si heureusement interrompue par la venue de Thècle,
Or, ce n’était pas précisément par la timidité que brillait le roi François I"; aussi, se leva-t-il doucement et s’en vint-il, léger comme un sylphe, mettre un genou en terre auprès de la chaise où Marguerite essayait sérieusement de dormir.
— Marguerite, dit-il, d’une voix si basse qn’à peine si l’oreille de la jeune fille l’entendit, — Marguerite, il y a longtemps que j’aspirais à trouver cette heure de délices, il y a longtemps que je vous aime...
La jeune fille ne bougea pas, — et cependant son cœur battait à lui rompre la poitrine; elle était convaincue que cet audacieux cesserait de lui-même ce jeu cruel et ne la mettrait pas dans la nécessité de réveiller Thècle.
— Marguerite, continua-t-il, je n’ai jamais rencontré sur la terre une créature plus belle que vous, et dès le premier instant où je vous ai vue mon cœur a volé vers vous, je vous ai aimée... Marguerite, n’ayez pas peur de moi, puisque je vous aime... Faites-vous mépris de ce cœur que je vous offre, puisque vous ne voulez pas me répondre?...
C’était certainement là le moment de réveiller Thècle ; mais elle sentait son âme s’emplir de toutes les félicités du ciel à cette musique d’amour, murmurant à son oreille comme en rêve on entend la voix des anges; et puis, tout en écoutant ce tentatenr, elle rassemblait le faisceau charmant de ses souvenirs et cherchait obstinément dans quelle circonstance elle avait vu déjà ce triomphant archer.
LA BELLE FÉBONNIËBB
— MaTgoerite, reprit le roi, — et ces paroles effleuraient le cou de la jeune fille et le brûlaient, je veux vous aimer malgré vous, — tous les jours j’irai à l’église pour vous voir, tontes tes nuits je viendrai sous vos fenêtres... Ne vous en prenez qu’à vous de tout cela, c’est votre beauté seule qui a tout fait. De votre beauté j’ai osé aspirer à votre àme, je vois que je me suis trompé... Ah! si vous vouliez, si tu voulais, Marguerite, tu serais la plus heu> reuse des femmes!...
Marguerite n’y put tenir davantage, elle fondit en larmes.
— • Laissez-moi, dit-elle, allez-vons-en !...
Thècle se réveilla en sursaut et vit l’archer debout au milieu de la ctiambre, rajustant son épée et ramenant les plis de sa cape sur son bras. Marguerite était également debout et tournait le dos à la lampe, elle voulait
dissimuler son émotion. Ils avaient l’air de prendre mutuellement congé.
— Ma belle demoiselle, dit le roi avec la plus parfaite aisance, je n’oublierai jamais, croyez-le bien, le service que vous m’avez rendu cette nuit. J’emporte avec moi le plus doux souvenir, votre image restera là, gravé e dans mon cœur, comme celle d’un ange sauveur, et si jamais la mort, sur le champ de bataille ou ailleurs, menace l'archer François, c’est vers vous que volera sa suprême prière.
— Vous vous appelez François ? dit Thècle, comme notre sire, alors.
— Oui, ma bonne dame, c’est un nom à la mode, dans les troupes, aujourd’hui.
— C’est parce que, sans doute, le roi est un vaillant, dit Marguerite.
— Il a fait ses preuves sur les champs de bataille, c'est un rude chevalier l
— Et grand vainqueur des dames... ajouta Thècle en haussant les épaules.
— Lui feriez-vous un crime d’honorer votre sexe, ma bonne dame? dit le roi avec un accent de galanterie, auquel la vieille fut fort sensible.
— Pas précisément, mais il a une réputation...
>- Détestable, ajouta Marguerite; on dit qu’il se fait un jeu de tromper.
— Le roi ne trompe pas, répondit ,1e faux archer; certaines dames de la cour ont eu peut-être intérêt à répandre sur son compte des bruits calomnieux, mais tel est le sort des souverains, leurs moindres actions prennent des proportions si grandes que ce qui, chez un de leurs sujets, est qualifié peccadille, devient pour eux un crime irrémissible.
— Je ne dis pas que ce soit crime, reprit la jeune fille; mais s’il trompe...
— Le roi est marié, il a pour maltresse madame d’Étampesl... s'écria Thècle, et vous traitez cela de peccadiUe!
— Du moins, répliqua François en souriant, celles qui l'aiment savent toujours bien qu’il ne pourra les épouser.
— Monsieur, dit Marguerite, je n’ai pas encore eu l’occasion de voir le roi, il est plus souvent à Fontainebleau qu’à Paris. 11 est venu il y a quelques jours ici, et je n’y étais pas, précisément; j’en ai été fort chagrine, car on le dit beau cavalier et fort attentionné pour les dames.
— S’il vous avait vue, mademoiselle, il vous eût certainement dit que vous étiez belle à miracle.
— 11 m’a vue... dit la jeune fille en rougissant; mon père m’a raconté toutes les circonstances de sa visite à ses joyaux, — mais j’étais évanouie... Et pourtant, tenez, je suis heureuse qu’il ne m’ait point parlé... je ne sais pas
pourquoi, mais j’éprouve pour tous les gens de cour une espèce de répulsion... s’il m’arrive jamais malheur, il me semble qlFil doit venir de là.
— Oh! quelle vilaine pensée vous avez là, mon enfant!
En disant ces mots, Marguerite s’était éloignée du bel archer et le considérait avec une défiance extrême.
— Peste ! se dit le roi in petto, j’ai prudemment agi en gardant l’incognito !
Il se rapprocha d’elle, et lui dit de sa voix la plus douce :
— Ne craignez jamais rien, mademoiselle, et si vous avez besoin d’un défenseur, je suis là, je serai heureux de me faire tuer pour vous !
Marguerite ne pouvait certainement pas se fâcher de ces paroles, et en voyant Thècle y applaudir du regard, elle y répondit par une belle révérence.
— Ne voulez-vous pas me permettre de baiser cette jolie • main?... demanda-t-il en la saisissant, sans attendre un consentement que la jeune fille n’eut ni la force, ni la pensée de refuser.
Elle tressaillit sous le contact de ces lèvres brûlantes ; mais elle ne retira pas sa main que le roi baisa et rebaisa, pendant que Thècle prenait la lampe et ouvrait la porte. Marguerite salua encore une fois, mais son œil avait quelque chose d’égaré, et au lieu d’accompagner la vieille qui précédait le roi, elle recula doucement jusqu’au grand fauteuil de chêne et y tomba au moment où le faux archer, du seuil de la porte, lui envoyait son dernier salut, un de ces" saints qui sont presque un baiser.
Elle écouta s’éloigner les pas de cet homme, retentissant sur les dalles du corridor ; et il y avait déjà longtemps que la porte de la rue était refermée sur lui, lorsque, sortant de l’espèce de prostration où l’avait jetée cette brusque
LA BELLE FÉRONNIËRB
déclaration, elle vit Thècle, debont devant elle, ea lampe à la main et la considérant avec attention.
— Eh bien ! mon enfant, monsieur ne revient toujours pas! dit lavieille*
Marguerite ne répondit pas, ferma les yeux et pencha sa tête sur le dossier du fauteuil; mais à la pensée soudaine que là, précisément, l’inconnu avait appuyé sa tête, elle se sentit défaillir. Elle s’arracha cependant à cette extase, s’adressant de sévères et trop tacites reproches, sur le cours étrange pris par sa pensée; puis, se levant bientôt sur ses jambes, les joues en feu, elle s’élança hors du parloir.
Elle gravit rapidement les marches de l’escalier, et, se précipitant dans sa chambre, reprit l’attitude agenouillée qu’elle avait précédemment au moment où ces gémissements venant de la rue avaient monté jusqu’à elle, — et elle commença une prière.
Mais les mots sacrés étaient rebelles à sa mémoire et ne se pressaient pas comme d’ordinaire sur ses lèvres; — entre le Seigneur et la Vierge implorée, elle voyait se dr^ scr l’image altière de ce bel archer au regard si doux.
— Mon Dieu, se dit-elle en appuyant ses coudes sur la chaise, pourquoi cet homme, que j’ai vu aujourd’hui pour le première fois, m’a-t-il ainsi troublée ! De plus beaux, de plus jeunes, de plus riches m’ont parlé d’amour, et je suis restée froide comme marbre devant leurs prières... lui, lui!... dès qu’il a ouvert la bouche, ses paroles ont frappé sur mon cœur... et j’ai senti mon âme voler vers lui.
Marguerite resta longtemps dans cette contemplation, cherchant toujours obstinément où elle avait déjà vu cet archer; mais ce qu’elle prenait pour simple curiosité de sa part ressemblait fort à de l’intérêt.
Bientôt, plusieurs coups du marteau do la porte de la
LA BELLE FÉRONNIÈRB
rue retentirent, et les deux foinnies entendirent en même temps le bruit d’une clef qui s’introduisait dans la serrure. U n’y avait pas à douter, c’était maître Turquant qui rentrait.
Le bonhomme était de fort mauvaise humeur; il embrassa Marguerite sans mot dire et s’enferma dans sa chambre avec Thècle qu’il interrogea sur ce qui s’était passé en son absence. La vieille, qui n’y voyait aucun inconvénient, raconta l’entrée dans la maison de cet archer blessé, donna le plus exactement possible le signalement de cet inconnu, l’heure à laquelle il était parti; puis, renvoyée par son maître, elle alla se coucher, fort satisfaite de l’avoir vu revenir en bonne santé.
Turquant resta quelques instants pensif, récapitulant les faits et marchant de déductions en déductions.
— Ce petit mécréant ne m’a pas enfermé pour rien !... se dit-il. Quel peut être cet archer?... si c’était... Non! ce n’est pas possible... et pourtant, le roi passe plus d’une nuit hors de son Louvre, dit-on... Ah ! il est temps de marier Marguerite, il est temps ! et maître Féron, si c’est lui, se chargera de recevoir les amoureux.
Ce disant, maître Jacques s’approcha de sa fenêtre et se pencha au dehors, examinant avec soin les alentours de la maison. Il vit un homme de l’autre côté du pont, debout et immobile au pied de la muraille, semblant considérer la fenêtre de Marguerite faisant retour, comme nous l'avons, dit, sur la rue Saint-Barthélemy.
— Ça se dit-il, si je ne me trompe, c’est le malandrin qui m’a suivi depuis ma sortie du Louvre... serait-ce un espion de M. de Carpi?
Un nuage démasqua en ce moment la lune, dont la lueur argentée frappa en plein sur l’homme qui bougea aussitôt pour chercher l’obscurité.
— Eh!... fit maître Jacques, c’est Gauthier ! décidément,
il faut qu’elle l’épouse, car il l’aime trop ! Madame la Dauphine doit avoir oublié ses promesses à ce sujet, — et puis elle estime Féron... Gauthier, Gauthier, voilà le mari que je veux à ma petite Djem.