‹ La belle geo lie reChapitre 3 sur 14 · II · texte numérisé non relu

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qui vont et viennent, mais pour une femmB en domino la place n'est pas tenable longtemps, car elle y est en butte aux obsessions de tous les chercheurs de bonnes fortunes d'occasion, el Coralie ne tarda guère à s'en apercevoir.

Les messieurs qui défilaient devant elle s'arrêtaient pour lui adresser des compliments épieés, sauvent même pour lui prendre la taille, et ce n'était pas sans peine qu'elle se débarrassait d'eux.

Par bonheur, Vignory n'était plus là; il avait dû se lancer dans la salle où il ne devait pas manquer de rencontrer son ami Marcas, mais d'un moment à l'autre, il pouvait revenir rôder par les couloirs et Coralie tenait plus que jamais à l'éviter.

Elle ne craignait pas que, gris comme il l'était, il la reconnût sous le masque, mais^lle portait un domino très frais et très élégamment taillé qui la distinguait des autres femmes affublées de dominos loués à une marchande à la toilette. Il n'en fallait pas plus pour attirer sur elle l'attention d'un viveur expérimenté, comme l'était le sous-préfet démissionnaire.

Elle allait donc se remettre à circuler, lorsqu'un grand drôle, déguisé en fort do la halle se permit sur sa personne une de ces voies de fait que les femmes les plus dévergondées ne subissent pas sans se plaindre et qui lui arracha un cri de douleur, suivi de quelques paroles vives.

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— Manant I dlt-elle. II n'y a doue pas ici un homme comme il faut pour corriger ce goujat I

Il s'en trouva deux ou trois. Uinsolent fut vivement bousculé et se laissa pousser jusqu^à Tescalier qui descend dans la salle.

CbraUe, délivrée, prit plaisir à regarder de loin cette exécution et elle allait s'éloigner, lorsque ses yeux tombèrent sur un homme en domino qui se tenait planté devant elle et qui l'examinait avec une persistance singulière.

Celui-là évidemment n'était pas Chancelade. Non seulement, il ne portait pas la branche de bruyère, mais sa tournure massive et ses épaules carrées ne rappelaient nullement le haute stature et la laille élancée du frère d'Edmée.

Quant à sa figure on n'en voyait rien, car il était masqué jusqu'au-dessous du menton.

Goralie éprouva, sans trop savoir pourquoi, un certain sentiment de peur, et se hâta de fuir cette déplaisante apparition. Elle enfila le corridor dans la direction de la loge du général, sauf à revenir sur ses pas et à continuer cette promenade jusqu'à ce qu'elle rencontrât celui qu'elle cherchait.

Elle savait à peu près où elle était, cette loge, et lorsqu'elle.crut y être arrivée, elle ne résista point à l'envie qui lui prit de jeter un coup d'œil dans l'intérieur, en se haussant sur la pointe de ses petits

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pieds jusqu'au trou rond ouvert dans la partie supérieure de la porte.

Elle ne s'était pas trompée. Adhémar de Mussidan, le général et M. de Sigoulès y étaient encore, et avec eux une femme en domino qui leur tenait tête.

Goralie aurait bien voulu entendre ce que disait cette nouvelle venue, mais ils parlaient assez bas et d'ailleurs elle ne pouvait pas rester le visage collé contre celte ouverture.

Elle se.retourna et elle ne fut pas peu effrayée de voir que l'homme masqué était derrière elle, presque sur ses talons.

Pourquoi s'altachait-il ainsi à ses pas ? Et à qui avait-elle affaire? A un espion selon toute apparence.

Cette pensée la troubla si fort, qu'elle fila aussi vite qu'elle put ; mais elle eu beau faire des crochets comme un lièvre devant les chiens, se confondre dans les gtoupes et s'arrêter dans les coins sombres, elle ne réussit pas à dépister ce suiveur obstiné.

En d'autres circonstances, elle n'y aurait pas pris garde. Les nuits de bal, l'opéra foisonne d'imbéciles qui s'amusent à pourchasser une femme sans oser lui parler, et d'ailleurs, pour son compte personnel, elle n'avait rien à redouter de la police, mais Louis allait arriver et Louis était un proscrit. Si l'homme qui la suivait était un agent, il ne man-

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querait pas de remarquer Je signe de reconnaissance, la branche de bruyère piquée sur le domino, il flairerait un complot contre la sûreté de TÉtat, — ces gens-là en voient partout — et il s'attacherait aux pas du couple suspect.

Elle se souvint tout à coup que l'espion n'avait commencé à la suivre qu'après l'avoir entendue prononcer quelques mots pour appeler du secours contre le drôle qu'il l'avait pincée, et elle en conclut qu'il l'avait reconnue à sa voix.

Elle l'avait donc déjà rencontré, et môme fréquenté, car on ne se rappelle pas le timbre de la voix d'une femme qu'on n'a vue qu'une ou deux fois.

Et s'il Ta connaissait si bien, il se pouvait qu'il connût aussi Ghancelade, car elle n'avait jamais rien eu à démêler avec la police parisienne et ce mouchard devait venir de Salviac. Le procureur de la République, d'accord avec le nouveau sous-préfet, avait bien pu l'envoyer à la recherche de l'évadé. Et comme sa disparition à elle avait dû faire du bruit dans la petite ville, ils l'avaient peut-être signalée aussi.

Coralie songea aussitôt à se dérober et se promit en même temps de ne plus articuler un seul mot, de peur de se trahir encore une fois. Mais elle ne voulait pas quitter le bal, parce qu'elle tenait à ne pas manquer Ghancelade.

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Elle se décida à entrer dans le foyer où elle espérait se perdre dans la foule et elle allait s'y glisser lorsqu'elle vit venir à elle Fonde et le neveu, qui s'avançaient bras dessus, bras dessous^

Ils passèrent assez près d'elle pour qu'elle entendit le comte de Sigoulës dire à Âdhémar de Mussidan :

— La belle geôlière a vraiment trop d'aplomb.

Ce fragment de conversation promettait et Goralie se jura de ne pas perdre la suite. Elle oublia que l'espion était là et elle se mit à suivre ces messieurs. Elle entra en môme temps qu'eux dans le foyer ; ils tournèrent à droite et elle trouva moyen de se maintenir à leur hauteur lorsque le flot des promeneurs les entraîna.

Du reste, ce n'était pas très difficile, car dès qu'un couple était pris dans l'engrenage de la foule, ce couple ne pouvait plus avancer qu'à petits pas*

L'oncle et le neveu qui ne l'avaient pas remarquée ne se gênaient pas pour causer librement et elle entendit monsieur de Mussidan répondre au comte de Sigoulès :

— Que reprochez-vous donc à cette aimable personne ? serait-ce d'être venue seule au bal de l'Opéra ? Elle ne pouvait cependant pas y amener sa brute de mari.

-— Oh I s'écria le ci-devant garde du corps, je conçois qu'elle ait laissé ce dogae àla maison. Mai& s'afficher ainsi dans la loge du général...

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— Vous n'igQorez pas que M. de Plancoôl est son amant depuis des années.

— Non, puisqu'il me Ta avoué ; mais elle se moque da lui à son nez et à sa barbe. J ai encore de boas yeux, mon garçon, et dans la loge, je l'ai fort bien vue te glisser un billet doux que tu as lestement fait disfiaraître dans ta poche. Je m'empresse d'ajouter que si j'avais été à la place, je ne me serais pas conduit autrement que tu ne Tas fait.

—Alors, ne me reprochez rien... ni à elle non plus.

— Non, mais... conv-iens que tu as été son amant.

— Jb ne le nie pas. Grâce à elle, jjai passé de bons moments h la maison d'arrêt.

— Et tu comptes renouer, maintenant que tu es dehors?

— Je n'y tiens pas du tout. C'était bon quand Je ne connaissais pas le général, mais depuis que je suis son obligé, je me ferais un scrupule de le tromper avec cette femme. J'aurai quelque mérite à m'en Briver, car elle n'a pas cessé de me plaire et elle ne demanda qu'à continuer.

— Ce serait rendre serviceàiPlancoët que de le débarrasser d'.elle. Il finira parse compromettre. EU oeci entre nous, je trouve qu'il a beaucoup baissé depuis mon dernier voyage à Paris. C'était déjà trop qu'un vieux royaliste comme lui se ralliât au gouvernement de Bonaparte, mais entretenir publiquement la femme d'un guichetier, c'est le comble I

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— Elle a donc définitivement quitté son mari?

— Je le crois. Il paraît qu'elle habite, depuis son retour à Paris, un bel appartement dans le quartier de la Madeleine. C'est très commode pour Plancoët qui demeure boulevard des Capucines. Elle va s'enrôler carrément dans le régiment des îrrégulières, et elle fera bien, car au point où elle en est, elle n'a plus grand'chose à perdre.

— Et Pierre Marteau ? Le doux, le suave Marteau ? qu'est-ce qu'il est devenu, celui-là ? Le général n'a pas pu le sauver de la destitution, mais il n'a pas dû le laisser sur le pavé. Perdre à la fois sa place et sa femme, ce serait dur pour cet honnête geôlier.

— Plancoôt m'a dit qu'il l'avait casé dans la police politique.

— Marteau a le physique et les aptitudes de remploi.

— C'est vrai, et j'ai peur qu'on ne l'ait chargé de découvrir ce pauvre Chancelade.

— En effet. Marteau le connaît de vue et il doit lui en vouloir mortellement, puisqu'il a été révoqué pour l'avoir laissé décamper. Ce n'est pourtant pas sa faute... c'est sa femme qu'on aurait dû destituer.

— Ainsi va le monde, mon cher, et voilà ce qu'il en coûte d'épouser une drôlesse.

— D'accord. Mais... dites-moi?... vous n'avez pas de nouvelles de Chancelade ?

— Aucune. Tout ce que je sais, c'est qu'il a quitté

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le Périgord et qu'il avait le projet de passer en Amérique. J'ignore ce qu*il est devenu et j'ai bien peur qu'il ne soit à Paris. S'il y est, il se fera prendre infailliblement.

Goralie ne perdait pas un mot de cet entretien qui l'intéressait fort. Elle avait l'oreille une et elle serrait de près les deux causeurs gui ne faisaient aucune attention à elle, pas plus qu'aux autres femmes dont ils étaient entourés. Elle eut froid dans le dos quand elle entendit M. de Sigoulès prédire lar restation de Louis. Déjà, lorsqu'il avait parlé des nouvelles fonctions de Pierre Marteau, elle s'était émue, car elle savait cet ex-geôlier très capable de s'acharner contre son ancien prisonnier. Et enfin l'idée lui vint que l'homme en domino qui l'avait espionnée dans le corridor était peut-être l'affreux mari d'Aurélie.

Ce fut bien pis lorsqu'en se retournant, elle s'aperçut qu'il marchait à quelques pas derrière elle et qu'il manœuvrait pour se rapprocher.

Les deux cousins continuaient à s'entretenir de choses intimes et le mouchard allait bientôt se trouver à portée de les entendre.

— Si on prend Chancelade, je défie qu'on le condamne, dit Adhémar.

— Oui, reprit le comte de Sigoulès ; il y a le ftisil Manton... mais on n'a pas encore découvert à qui il appartient... et jusqu'à ce qu'on ait mis la main sur

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le propriétaire de cette arma dôi. luxe, GhanceJade passerait de mauvais momentâ.

Mais, parlons un peu de toi, mon cher Àdhémar^ Te voilà sorti de prison, grâeeà moi et au général.

Tai tenu à te conduire à Paris et je te soutiendrai jusqu'au bout. Tu es mon seul héritier et je ne te marchanderai ni une pension convenable, ni même une avance d'hoirie, quoique je no sois pas très en fonds cette année... la récolte a été détestable et je n'ai pas vendu mes bœufs, mais ce n'est pas cela qui m'empêchera de te venir en aide.

Seulement, dis-moi ce que tu comptes faire. Tu as mangé ton bien à belles dents et tu n'as pas le moindre gagne-pain. Paris n'est pas tenable pour toi et tu n'as pas de vocation pour la vie des champs.

— J'ai envie de m'engager dans les chasseurs d'Afrique, répondit insouciamment.Adhémar.

— Ce serait très bien, si nous avions un roi légitime...

— Bah I je servirai la France.

— Au faitl... tu as raison,., ça- vaudra mieux que derbattre le pavé. Et puisque tu es décidé, i,e te conseille de t'engager tout de suite.

— Ce sera bientôt, je l'espère. Mais je voudrais^ auparavant, être fixé sur le sort de Louis-.

— Tu t'intéresses don© bien à ce garçon? Il n'est

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pourtetnt pas de notre bordel tu le connais à peine.

— C'est vriaL Mais.U est innooent et, si on le condamnait, je me ferais: un cas de conscience de bénéficier d'une grâce que je ne môritab pas, puisque j'aiicommandé les insurgés de Décembre.

Cette phrase dut tomber dans Toreille de l'homme ea.domino qui avait enfin réussi à se pousser tout près des causeurs et Goralie jugea que le moment était venu de les avertir.

Elle marchait: à la gauche d'Axlhémar; elle le tour chait presque; elle le prit par le brasi le força à se. baisser et lui dit à voix basse :

— Prenez garde. Ily a un agent de police derrière voua-. Je sais que vous- n*avez rien à craindre, mai^ si vous tenez h sauver Louis Chancelado, plus un mot sur lui, je vous- en supplie... Tespion qui vous écoute le cherche..

Miussidan, très surpris, allait répliquer, ^mais Co*« ralie se dégagea, se glissa comme une anguille à. travers la foule et s'y perdit aussitôt.

Elle avait assez fait et elle ne pouvait faine davantage, sous peine d'attirer sur elle la surveillance qu'elle voulait déjouer. C'était k ces messieurs do comprendre et d'agir en conséquence.

Et, comme une bonne action, est toujours- récompensée, elle se trouva^ tout à coup débarrassée du terrible domino qu'elle n'avait pas encore puj panyeaâja k^déplster.

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Il s'agissait de mettre à profit cette chance inespérée. L'heure du rendez-vous avait sonné et Coralie se hâta de regagner le corridor des premières en faisant un long détour dans le foyer.

Malheureusement, il était écrit que les obstacles naîtraient sous ses pas.

Elle allait sortir lorsqu'elle tomba sur Clara Lasource qui lui dit à demi- voix :

— Croirais-tu que j'ai manqué Adhémar! Des amis que j'ai rencontrés m'ont entraînée dans leur loge et quand j'ai pu les l&cher, Adhémar n'était plus dans la sienne.

— Il est icL.. au foyer... avec son cousin Sîgoulès... continue dans le sens où tu vas et tu les rencontreras certainement, répliqua vivement Coralie.

— Alors, je te quitte, ma chère. A bientôt ! N'oublie pas que nous soupons au Grand Quinze.

-^ Coralie s'esquiva sans répondre et franchit enfin la porte de communication entre le foyer et le corridor.

Elle n'était pas encore au bout de ses peines.

Vignory, après une tournée dans la salle où il avait recruté quelques joyeux drilles, Vignory, plus ivre que jamais, était revenu à son point de départ et malmenait un monsieur que mademoiselle Bernache né s'attendait guère à voir là, et qui n'était autre que le jeune Mouleydier.

Il faisait triste mine ce surnuméraire en congé.

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Son habit noir le gênait aux entournures, sa cravate blanche l'étranglait et ses bottes vernies» trop étroites, lui martyrisaient les pieds. Ahuri par le bruit, aveuglé par la lumière crue du gaz, il avait Tair d'un chat-huant qui s'est fourvoyé en plein soleil, et en ce moment, il maudissait la faiblesse de son père qui avait enfin consenti & lui payer un voyage à Paris. Pour comble de malheur, il était tombé sur rex-sous*préfet de Salviac et il avait eu la malencontreuse idée de Taborder.

Vignory, qui lui en voulait de l'avoir embarqué dans raffalre Ghancelade, le traitait du haut en bas. Il l'appelait imbécile, graine de Pourceaugnac et môme mouchard, si bien que les flâneurs du corridor commençaient à houspiller fortement l'infortuné Martial.

Goralie aurait pris grand plaisir à cette scène, si elle n'eût pas été préoccupée de son rendez- vous et très inquiète de voir que la salle de l'Opéra était pleine de gens de Salviac.

Us ne pouvaient pas la reconnaître sous le masque, mais Ghancelade les reconnaîtrait lui et il s'imaginerait peut-être qu'elle lui avait tendu un piège en rattirant au bal. Elle en était presque à souhaiter qu'il ne vînt pas.

Et justement elle vit apparaître au haut de l'escalier qui débouche dans le couloir, un domino masculin qui portait sur sa poitrine le signe de ralliement.

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Ge domino ne pouvait être que Chanoelade et.il-. arrivait à rheure exacte,, ear Thorloge du: foyeE venait de sonner la demie. Il montait lentement comme un homme qui met pour la première foi& le» pieds dan& un lieu inconnu et qui ne sait où. aller. Sa haute: taille dominait la £oule et devait le faire remarquer slLse promenait dans- le ooriidor. GoraliôcouruLà. lui. pour le sou&traire à ce danger.

Malheureusement, Yignory en avait fini avec le jeune Mouleydier qui venait de prendre la fuite, et Vignory cherchait un autre plastron. Il avisa» les deux dominos au moment oui il& se. rencontraient et iL s'en prit à. eux.

— Ohé ! les bruyères roses I leur oria-t-il d'une voix enrouée. Où avez-vous cueilli ça, mes petitsamours? C'est défendu au bal de l'Opéra... ça rentredans le jardinage... Vous n'avez donc pas dix franes pour vous payer deux bouquets da cent aoua chacun chez une fleuriste?

Goralie s'était accrochée au bpas de Ghancelade et cherchait à l'entraîner; mais il résistait et il regaa*dait fixement Yignory. Sres yeux brillaient à traversr las- trous- de son masque et la pauvra Bernache y lisait le désir de tomber à bras raccourci sur l'ancian sous-préfet de Salviac.

— Venez, je vous en supplie^ dit-elle d'une voix altésée. J'ai une loge où nous serons en sûceté^

. Ghancelade se laissa emmener, maisr YÂgaoïy na

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l&cha pas sa proie. Il les suivit en oontinuaDi à les objurgaer; en style de carnaval, et quelques badauds lui firent cortège,

Goralie sentait le bras de Ghancelade frémir sous le sien et le trajet lui parut long.

Mais elle arriva sana^ accident & ravant-scène qu'elle se fit ourrir, en donnant le nom du baron d'Ormuz.

Yignory les salua d un dernier quolibet et se décida enfin à battre en retraite.

Lorsqu'elle eut mis la porte entre ce polisson et eux, Goralie respira plus librement, mais la situation était teudue et elle- ne savait par où commencer. * Ce fut Ghancelade qui entama la conversation.

— Madame, lui dit41 froidement, mon ami Jacques m'a appris que vous désiriez me voir. Je Tavais envoyé cheE vous pour vous remercier et aussi pour tenir la promesse que je vous ai faite de vous donner de mes nouvelles en arrivant à Paris. Mais je regrette d'être venu ici cette nuit.

— Parce que vous y avez trouvé l'affreux souspréfet qui vous- a fait arrêter. Si j'avais prévu qu'il y viendrait, je me serais bien gardée de vous y donner rendez-vous. Mais il ne peut plus rien contre vouâ. On l'a destitué.

— Il peut toujours me dénoncer.

— Il ne vouâ a paâ< reconnu. Le danger n'est pas

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— OÙ est-il donc?

— Le gardien-chef de la maison d'arrêt est ici.

— Vous l'avez- vu?

— Je n'ai pas vu son visage. Il a un masque et il est en domino comme vous, mais je suis sûre que c'est lui qui m*a suivie tout à l'heure. On l'a révoqué aussi, il s'est fait agent de police et il est d'autant plus à redouter qu'il vient de surprendre un entretien où il était question de vous. Il a entendu le comte de Sigoulès dire à son cousin M. de Mussidan que vous devez être caché dans Paris.

— Quoi I ils sont au bal aussi, ceux-là !

— Tout Salviac y est. M. de Mussidan vient d'être mis en liberté et son noble parent, qui a obtenu sa grâce, l'a accompagné à Paris. Ce petit drôle de Mouleydier, qui vousadénoncé, était dansle corridor, un instant avant votre arrivée. Et tenez I voyez-vous cette loge, en face de vous, là-bas, de l'autre côté de la salle?

— Celle qui est occupée par un vieux monsieur et par une femme en domino?

— Oui. Uhomme, c'est le général marquis de Plancoët, le protecteur de î madame Marteau. La femme, c'est madame Marteau ^elle-même, votre exgeôlière... la maîtresse attitrée du général... et la libératrice de M. de Mussidan.

— Je vous sais gré, madame, de me si bien renseigner et je n'ai rien de mieux à faire, je pense,

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que de sortir de cette salle où tous mes ennemis se trouvent rassemblés.

— Vous oubliez que vous avez une amie... prête à vous venir en aide... votre camarade à dû vous le dire.

— Jacques m'a dit que vous pourriez peut-être nous procurer des passeports pour sortir de France.

— Je l'espère. Je connais un Russe qui n'a rien à me refuser. Il est absent, mais il va arriver d'un jour à l'autre, il est assez haut placé dans son pays pour obtenir de son ambassadeur à Paris un passeport diplomatique portant un signalement qui concordera avec le vôtre.

Accordez-moi seulement une semaine, et ce passeport, je m'engage à vous le remettre.

— Je serai peut-être encore ici dans six mois, faute d'en pouvoir sortir.

— Alors, je suis certaine de réussir. Seulement, il faut que je puisse vous voir ailleurs que dans un lieu public, et votre ami Jacques a refusé de me dire oîx vous demeurez.

— C'est moi qui le lui ai défendu.

— Vous vous défiez donc de moi?

— Mon, madame. Mais nous ne serons pas toujours seuls, Jacques et moi, dans le logement que nous occupons.

— Je comprends. Vous attendez votre sœur... et

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si elle vient vous rejoindre, vous ne pourrez pins me recevoir...

— Mieux vaut donc que vous n'y veniez pas, répondit Chancelade, sans: essayer de colorer autrement son refus.

— Vous avez raison, murmura tristement Coralie. Son cœur se serrait en pensant que le fier proscrit

la trouvait indigne d'être mise en présence dune honnête fille et les larmes lui venaient aux yeux. Louis, qui s'en aperçut, reprit d'un ton moins sec :

— Je puis aller chez vous... de temps à autre... nous échangerons les nouvelles que nous aurons apprises...

— Ce matin encore, vous m'auriez rendue bien heureuse... maintenant, je crains que ma maison ne soit surveillée... elle le sera, si ce geôlier devenu espion m'a reconnue... et je ne me pardonnerais pas d'être la cause involontaire de votre perte... Jacques m'a dit que vous montiez tous les jours- au haut de la butte Montmartre, vers midi... souffrirez-vous que je vous y rencontre 7

— Bien volontiers, madame. Et cependant, si cet homme vous voit sortir et vous suit...

— Je prendrai mes précautions, et je ne me risquerai qu'après-m'ôtre assurée qu'il ne monte pas la garde dans la rue Mogador. Merci de ne pas me refuser la joie de vous voir. Si vous saviez comme j'ai souffert de L'incertitude où j'ai vécu depuis que

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VOUS m'avez laissée dans cette métairie de Puyra-

zeaul...

— A qui en veulent donc ces gens déguisés ? interrompit Ghancelade, à la très vive contrariété de Goralie qui était enfin parvenue à donnera rentretien une tournure sentimentale.

Il montrait du doigt une bande de travestis qui dansaient immédiatement au-dessou» de la loge un ^adrille infernal et, tout en exécutant leurs cabrioles, gesticulaient et vociféraient à qui mieux mieux.

Gestes et cris s'adressaient aux occupants de Tavant-scène et Goralie, en regardant les tapageurs, raoonnut parmi eux ce Marcas que Clara Lasource avait invité h souper avec ses amis ; Marcas, le compagnon de plaisirs de Yignory qui ne devait pas être loin.

— Il me semble qu'ils vous appellent,. reprit Ghancelade.

Ils rappelaient en effet, sur l'air des^lampions, qui n'était pas encore passé de mode :

— Co-ra-liel... Go-ra-liel

Elle aurait voulu rentrer sous terre et, pour comble de malechance, le quadrille prit fia.

Les mauvais garnements, Marcas en tète, se groupèrent et se mirent en devoir d'escalader la loge en montant le» uns sur le» autres.

Ghancelade se leva et sans songer aux suites fâcheuses pour lui qu'aurait une bataille, il se pré-

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parait à les repousser vigoureusement, s'ils osaient donner l'assaut.

Coralie, mieux avisée, se réfugia dans le fond de l'avant-scène, en jetant à l'imprudent ces mots très sensés :

— Vous voulez donc vous perdre!... Si vous luttez contre ces fous, on vous conduira tous au poste et on vous demandera votre nom... Vous refuserez de le donner et on vous enverra au Dépôt... Venez vite... Nous avons encore le temps de nous sauver avant qu'ils nous coupent la retraite par le corridor... Venez, vous dis-je.

Ghancelade jugea le conseil bon et quoi qu'il lui en coûtât de céder la place à des drôles qu'il aurait bien voulu rosser, il prit le même chemin que Goralie.

Elle avait enfilé le couloir, aussitôt qu'elle avait vu son compagnon sortir de la loge et, sûre maintenant qu'il ne resterait pas en arrière, elle allait droit devant elle au pas accéléré, lorsqu'elle se trouva tout à coup face à face avec le terrible domino dont elle se croyait débarrassée à tout jamais.

Il se tenait planté au milieu du corridor et il lui barrait le chemin. Il fallut qu'elle se fit mince pour passer entre le mur et cet obstacle vivant.

Ghancelade n'y mit pas tant de façons ; il écarta l'homme d'un coup d'épaule et il rattrapa Goralie qui lui dit à voix basse :

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-- C'est luil... Otez votre branche de bruyère et partons... Il va probablement nous suivre, mais, une fois dehors, nous lui échapperons en prenant une voiture.

Chancelade comprit qu*il n'y avait pas autre chose à faire. Il froissa son bouquet dans sa main et il descendit le grand escalier derrière mademoiselle Bernache, qui franchissait les marches quatre à quatre.

Au premier palier il se retourna et il vit que l'espion descendait aussi.

— Bon ! se dit-il, je vais mettre en voiture Tamie de la belle geôlière, et après, si ce drôle s'avise de m'emboîter le pas, je le traiterai comme il le mérite. Jacques doit être en bas et quand nous serons certains que nous avons affaire à cette canaille de Marteau, nous lui casserons les reins.

Ce projet différait totalement de celui que caressait l'amoureuse Coralie.

Elle rêvait de profiter de l'occasion pour enlever Chancelade et le garder chez elle au moins jusqu'au lendemain.

Il fallait avant tout déjouer la surveillance de l'espion^ mais elle comptait sur les hasards de l'encombrement qui se produit toujours à la sortie du bal, surtout quand cette sortie coïncide avec l'entrée des

retardataires.

Et elle ne douta plus de réussir, lorsqu'elle aperçut

de loin Jacques campé sous le péristyle du théâtre.

Les abords de la vieille salle de la rue Le Peletier manquaient d'ampleur «t extérieurement le théâtre n'avait rien de monumental.

La façade sur la rue, dans un renfoncement, était précédée d'un modeste escalier de cinq longues marches qu'abritait une sorte d'auvent en tôle et percée d'une demi-douzaine de portes trop étroites.

Au delà de ces portes, s'étendait un vestibule aboutissant à droite et à gauche à des escaliers de pierre, beaucoup moins babyloniens que ceux du nouvel Opéra, et les nuits de bal, les domestiques attendaient leurs maîtres dans cette salle des pas perdus.

Il s'y glissait même quelques flâneurs venus là pour assister au défilé des dominos et des masques, de sorte qu'il y avaât toujours foule.

D'ailleurs, il n'était pas encore deux heures, et, en ce temps-là comme à présent, il était de bon ton d'arriver tard. Les élégants entraient en masse au moment oîi Coralie et Ghancelade se présentaient pour sortir.

I Mais Coralie, qui avait de bons yeux, sut distinguer à travers cet encombrement le fidèle Jacques, planté sur ses longues jambes et appuyé sur sa canne.

Si les gardes municipaux le laissaient stationner là, c'était peut-être parce qu'ils le prenaient pour un

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agent de la sûreté, et, vraiment, s'il n'en avait pas la physionomie, il en avait le costume.

Cette idée vint à Tesprit de Goralie et lui suggéra un plan singulier qui pouvait réussir si on Texécutait adroitement et surtout rapidement.

Chancelade marchait à côté d'elle, mais elle ne lui donnait pas le bras, et Tespion n'osait pas les serrer de trop près.

Elle eut le temps de penser que Pierre Marteau ne devait pas connaître de vue le braconnier qui n'avait jamais logé à la maison d'arrêt, et que, par conséquent, Jacques pouvait aborder le mari d'Aurélie.

Elle alla droit à l'ami dévoué de Chancelade, et en passant tout près de lui, elle lui dit à demi-voix :

— L'homme qui nous suit, Louis et moi, est le gardien- chef de la prison de Salviac. Arrangez- vous pour l'arrêter et pour le retenir pendant que nous monterons en voiture. Il est entré dans la police de Paris. Tâchez qu'il vous prenne pour un de ses pareils.

Jacques ne comprit pas tout d'abord, et il aurait cru à une mystification, s'il n'eût avisé la branche de bruyères piquée sur le domino de la femme qui l'interpellait. Mais il devina bien vite la situation, et comme il était doué d'un sang-froid à toute épreuve, il ne broncha point et Coralie passa sans que personne s'aperçût qu'elle lui avait parlé.

Chancelade lui-môme n'y vit que du feu. Mais il

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ne commit pas Timprudence d'entamer un colloque avec Jacques sous les yeui( du mouchard qu'il sentait sur ses talons. Il se contenta d'adresser à son ancien camarade un signe qui voulait dire : « Attendsmoi. »

Et, placé entre deux invitations contradictoires, Jacques eut l'esprit de se rendre à la meilleure des deux.

Comptant sur l'intelligence et sur le courage de ce brave garçon qu'elle avait, pour ainsi dire, vu à rœuvre sur le toit de la prison de Salviac, Coraliene songea plus qu'à parachever ce qu'elle avait si bien commencé.

Elle s'accrocha vivement au bras de Chanceladeet elle l'entraîna vers la sortie en lui soufflant ces mots rassurants :

— Je viens d'avertir votre ami. Il fera ce qu'il faut pour nous débarrasser de cet homme. Venez vite et n'hésitez-pas à monter en voiture avec moi, ou bien tout est perdu.

Ce n'était pas le moment de discuter, et Chancelade se laissa conduire.

Ils franchirent ensemble la porte du milieu et ils furent obligés de s'arrêter sur la première marche pour laisser passer une troupe de travestis qui faisaient une entrée tumultueuse.

L'espion profita de cette station forcée pour se rapprocher sournoisement; de son côté, Jacques

LA BELLE GEOLIERE 61

saisit ce joint pour sortir par la porte voisine et prendre position au bas de l'escalier, un peu à droite de rentrée du milieu.

C'était le moment critique. Tout dépendait de la présence d'esprit de Goralie et elle en eut beaucoup.

Elle avisa un ûacrc qui versait devant le péristyle un plein chargement de dominos. Elle se précipita sans lâcher Ghancelade, écarta un voyou qui tenait la portière ouverte, lança au cocher une adresse de fantaisie, et prit d'assaut la voiture où Ghancelade monta après elle.

Derrière cette voiture, il y en avait une autre qui venait de se vider aussi, et Tespion se lança pour y grimper, dans Tintention évidente de suivre celle qui emportait Ghancelade et Goralie.

L'idée était excellente, mais il avait compté sans un obstacle imprévu.

 la troisième marche, il se heuf la contre Jacques lancé à toute vitesse, et cette charge de flanc le fit trébucher. Sur quoi Jacques en feignant de le soutenir pour le remettre d'aplomb, hii passa la jambe, comme disent les gamins de Paris, et le fit tomber sur le dos, aux éclats de rire de tous les polissons qui se trouvaient là.

Le tour était joué, car le fiacre filait déjà vers le boulevard, mais Jacques voulait mieux encore. Il fut le premier à aider l'homme à se relever et quand il Teut remis sur pied, il se confondit en excuses qui

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