‹ La belle geo lie reChapitre 4 sur 14 · IL · texte numérisé non relu

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furent très mal reçues. Le culbuté jurait comme un païen et faisait mine de YOïiloir boxer l'auteur de sa cbute. Jacques avait ses raisons pour ne pas se f&cber, mais il discutait afin de prolonger le colloque et on s'amassait autour d'eux, -si bien qu'ils gênaient la circulation.

Un sergent de ville vint disperser l'attroupement qui céda à ses injonctions, et comme il voulait forcer le domino trapu à quitter aussi la place, ce domino lui répondit brusquement qu'il avait le droit de rester là. Il exbiba, h Tappui de son dire, un objet que Jacques ne distingua pas très bien, mais qu'il devina.

Le sergent de ville n'insista plus et le braconnier qui s'était tenu à distance pendant cette explication se rapprocha et ne craignit pas d'aborder sa victime qui s'éloignait en grommelant.

— Excusez-moî, camarade, lui dit-il. Depuis que je sais qui vous en êtes, je suis encore plus embêté de vous avoir fait tomber sans le vouloir.

— Fichez-moi la paix, répliqua l'homme.

— Ne vous fâchez pas. J'en suis aussi.

— De quoi ?

— De la brigade de sûreté, parbleu I Vous ne me connaissez pas, parce que vous devez être de la brigade politique.

— Je ne suis de rien du tout et je vous prie encore une fois de me laisser en repos.

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— Vous avez tort de le grendre. comme ça avec un camarade, fit ne me dites pas que nous ne travaillons pas dans la môme maison. Je vous ai vu tout h rheure montrer votre carte au sergent de ville... Du reste, je n'avais pas besoin de ça pour être fixé... en vous voyant courir après les deux dominos, j'avais deviné que vous étiez du métier. Vous les avez manques...

— Par votre faute... Si vous n'étiez pas venu vous jeter dans mes jambes, je serais monté dans l'autre voiture.

— Je ne l'ai pas fait exprès, et j'ai une idée qui ne vous est pas venue. J'ai pris le numéro du fiacre. G'est une habitude que j'ai depuis- que je suis dans la police. Et je m'en suis toujours bien trouvé. Avec ce'numérO) il ne tiendrait qu'à moi de savoir où le coeber a mené les particuliers que vous suiviez. Mais jene veux pas vous couper l'herbe sous le pied.

— Alors, dites-moi ce numéro.

— Enfin, vous convenez que nous travaillons tous les deux dans la môme partie I Soyez bon enfant tout à fait et venez boire un litre avec moi, si vous voulez que je vous fournisse le moyen de rattraper vos dominos.

— C'est le mien qui me gène. Je ne peux pas entrer chez le marchand de vin avec ce fournimeut-là sur le dos.

— Sans compter que votre masque* vous gênerait

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pour boire. Venez un peu jusque dans la petite rue qui est là, à côté. Vous vous débarrasserez de tout votre attirail, et vous en ferez un paquet que vous porterez sous votre bras... rien ne vous empêchera de le remettre, si votre service à TOpéra n'est pas fini.

— Je n'ai plus rien à y faire. C'est moi-même qui m'étais commandé. Je suis chargé de chercher un individu accusé d'un assassinat et je m'étais mis dans la tête qu'il viendrait cette nuit au bal. Je ne me trompais pas. J'ai reconnu à sa voix la femme qui est avec lui. C'est elle qui l'a aidé à s'évader d'une prison où il était détenu...

— Dans une petite ville de province dont j'ai oublié le nom.

— Salviac, en Périgord, Comment savez-vous ça?

— On nous a donné à la sûreté le signalement de l'individu... quoique l'affaire ne nous regarde pas, puisqu'il s'agit de politique. Je vous dis ça pour voBS prouver que j'ai un certain mérite à ne pas réclamer ma part... il y aura une grosse prime pour l'agent qui l'arrêtera.

— Je vous l'abandonnerai tout entière si vous me mettez en mesure de le retrouver.

— Ce serait trop. Nous partagerons. Et si vous voulez, je chercherai de mon côté. Mais ne flânons pas ici. On nous remarquerait.

Ce colloque avait lieu sur les marches du perron

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qui précédait le théâtre, au milieu d'un va-et-vient continuel.

Jacques conduisit son homme dans la rue Rossini, qui s'appelait alors la rue Pin on, et là, le persécuteur de Ghancelade ne fit aucune difficulté de se démasquer et d'ôter son domino, car il n'y avait personne.

Jacques n'avait jamais vu le gardien-chef, mais son ami Louis le lui avait si exactement dépeint qu'il le reconnut immédiatement.

C'était bien Pierre Marteau, en chair et en os, Pierre Marteau, maigri par le chagrin, mais plus rébarbatif que jamais. '

Jacques ne tenait pas & en savoir davantage et il ne lui restait plus qu'à lancer le mari d'Aurélie sur une fausse piste.

— Mon cher camarade, lui dit-il, je ne veux pas vous faire languir plus longtemps. Le fiacre est numéroté 954. On vous donnera à la préfecture l'adresse du cocher. Et si vous me donnez la vôtre, je vous tiendrai au courant de ce que je ferai pour vous aider à pincer votre homme.

— Je demeure 81, rue Saint-Louis-en-l'Ile, répondit l'ex-geôlier, après avoir un peu hésité, et je m'appelle Marteau. Dites-moi votre nom et dispensezmoi d'entrer chez le marchand de vin. Je n'ai pas soif.

— Comme vous voudrez, camarade. Je m'appelle

Xcuffier. Ixifonaez-vou& à la sûrûté. On vou&dira aii je loge.

Comptez &UC moi. et reatxaz chejs. vous». Mol ja ^s reprendre ma. surveiUam^e dan& la yestibuia. A btentôt, mon brave.

Ktpemlant que le sot épouK dû la. belle gaôliëre s'en allait, Toreille basse, Jacques lui tourna les talons» en disant tout bas :

— To3, je te tiens et tume noua tiens pas; Gbôrcha le cocher du numéro 954^ mon bonhomme. Ga n'est pas lui qui ta mettra sur la voie;.

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Pendant que Louis Ghanœlade courait, à Paris,.d& nouvelles aventures» sa sœur Edméey arrivait enfin» apiès avoir passé par toutefriea tristesses de l'isolement

Elle était restée' quinze' jours sans recevoir de nouveiies des deux pnoBciits et les* ftéguenlea visites de son voisin M. Braconne ne suffisaient, pas à la consoler de leur absence;-

Bile avait mâme fini î)ar prendre en. grippe ce brave homme^qui* ne cessait de lui prêcher la résignation;

Elle s'accommodait mieux des encouragements et des^marques d'intérêt que le comte de Sigoulès lui apportait, tous'les^ samedis, mais elle n'était pas plus dlspxisée que le pcemier jour à» suivre le conseiL

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qu'il lui donnait de ne pas quitter Salviac et d'y attendre patiemment de meilleurs jours.

Puis, était survenue la mise en liberté d'Adhémar deMussidan et M. de Sîgoulès avait emmené à Paris son neveu à la mode de Bretagne, non pas sans ravoir, avant son départ, présenté à Edmée, très éto^née du sort que faisait à ce Jeune gentilhomme le gouvernement qui poursuivait Louis avec tant d'âpreté.

L'entrevue avait été assez froide de part et d'autre, en dépit des efforts du vieux comte et de ses protestations de dévouement.

Edmée ne comptait plus sur personne pour retrouver son frère. Elle ne comptait que sur ellemême. ,Ëlle aurait compté sur Jacques, mais il n'était plus là; il avait suivi la fortune de Louis Chacelade, et s'il était arrivé malheur à l'un, l'autre avait certainement eu le même sort.

Elle comprenait jusqu'à un certain point qu'ils ne lui écrivissent pas, de peur de livrer le secret de leur retraite à la poste qui passait pour n'être pas sûre, mais Louis, au lieu de lui adresser directement ses lettres, aurait pu les envoyer sous une double enveloppe au docteur Thiviers, si discret, et si bien disposé pour le frère et la sœur.

Enfin, un jour de marché, la paysanne qui avait déjà servi plusieurs fois de messagère à Jacques, au temps où il se cachait dans le bois de Valade, s'était

présentée pour remettre & Edmée un billet qu'un garçon de la commune de Lesguillac, le même gui avait servi de guide aux deux fugitifs, venait de recevoir de Paris.

de billet était rédigé en termes énigmatiques pour tous ceux qui le liraient, mais pas pour Edmée qui le comprit parfaitement. Il y était dit : « Nos provisions tirent à leur fin et nous voudrions partir avec vous. Demandez au marchand de fer de la Grande- Rue Fadresse de son parent Lucien Doradour, et venez dès que vous pourrez. »

Gela signifiait sans nul [doute que les deux amis logeaient chez ce Doradour, un enfant du pays qui avait quitté Salviac depuis dix ans et qui passait pour avoir fait une petite fortune dans l'exercice de son métier de colporteur.

Edmée ne perdit pas de temps pour s'informer. Par malheur, le marchand de fer se trouva hors d'état de la renseigner. II avait complètement perdu de vue ce cousin éloigné. Il croyait savoir qu'il habitait Montmartre, en dehors du mur d'enceinte qui n'était pas encore démoli à cette époque. Mais il n'en savait pas davantage. |

Sur quoi, Edmée, résolue à partir quand même, se dit qu'un bourg de la banlieue de Paris ne devait pas être beaucoup plus grand que Salviac et qu'il lui suffirait d'y loger pour y découvrir assez vite ceux qu'elle cherchait.

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Elle ne consulta personne et un beau matin, lestée de cinq cents louis d'or qu'elle portait sur elle dans une ceinture, elle prit le aocbfi de Périgueux pour donner le change aux Salviacois qui s'aviseraient de gloser sur son départ. De Périgueux, où personne ne la connaissait, elle alla à Bordeaux. Là, elle prit la grande diligence des Messageries ci-devant Royales et elle arriva k Paris , après avoir Mt un détour éaorme qui ne lui prit pas moins de quatre jours.

Elle avait eu la chance d^'avoir poux compagne de route depuis Bordeaux, une femmâ encore jeune et jolie, dont les manières et la phy^onomie lui plaisaient beaucoup. Elle s-était pr esqae liée avec elle et il s-'était trouvé que cette dame comptait précisément logée k Montmartj'e dans^ une maison meublée qu'elle connaissait pour y avoir demeuré à un précédent voyage.

Edmée ne pouvait mieux, toniber et il avait été convenu. qu'elles habiteraient cette maifioa, mais non pas, bien entendu^ le môme appartement.

Chacune d'elles avait été très réservée sur ses affaires personnelles. La dame était, veuve, et portait encore le deuil de son mari. Elle s'appelait madame Bastide. Sa famille habitait Bordeaux, et elle se rendait à Paris^ disait-elle, pour recueillir une.suiîcession. .

Edmée,, qui. ne voulait pas dire son vrai nom, et pour cause, s'était trouvée pour, la. première fois de

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sa Yîe, dans la nécessité de mentir. Elle avait inventé une histoire qu'elle se proposait de répéter à tout venant, jusqu'à ce qu'elle eût découvert son firfere : une histoire assez simple et assez plausible. Elle s'appelait mademoiselle Védrînes, elle était de Bergerac où sa mère tenait un pensionnat, et elle allait à Paris attendre une riche famille anglaise qui devait se l'attacher en qualité d'institutrice et qui arriverait de Londres très prochainement.

La maison meublée était située en haut de Montmartre où on ne trouve guère, en fait d'auberges, que des bouges mal famés. Celle-là, par exception, était convenablement tenue par une personne respectable.

Il faut dire que la fameuse butte n'était pas alors ce qu'elle est devenue depuis : une sorte de Mont- Aventin de l'émeute et un refuge pour les mal-vivants des deux sexes. Elle était encore habitée par d'honnêtes bourgeoiSt — il y en est resté quelquesuns, — et par de braves employés qui y élisaient domicile pour ne pas avoir à payer les droits d'octroi.

Elle était aussi beaucoup moins peuplée et les innombrables maisons qu'on y a construites n'existaient pas encore. Celles qu'on y voyait alors avaient presque toutes des jardins, et, sur le haut de la colline, c'était le désert.

De tous ces agréments, il ne reste que la vue, toujours admirable, quand elle n'est pas interceptée

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par de nouvelles bâtisses gui montent incessamment comme une marée de moellons.

Dans ce temps-là, on l'avait de toutes les fenêtres et de celles du petit appartement occupé par Ëdmée, on découvrait un immense panorama : Paris tout entier, et, au delà, les hauteurs de Ghâtillon.

L'établissement, dirigé par madame Gouverneur, veuve d'un chef d'escadrons tué en Afrique, avait été jadis une maison de santé, et, de sa première destination, il avait gardé une apparence tranquille, presque monacale, qui plaisait fort à Edmée. Il y avait un assez grand jardin, planté de marronniers qui lui rappelaient un peu les châtaigniers du Périgord.

Les locataires et quelques habitués du dehors» petits rentiers ou militaires retraités, dînaient ensemble à une table d'hôte modeste. Edmée et sa nouvelle connaissance , madame Bastide, convinrent, dès en arrivant, d'y prendre leur principal repas et de s'y retrouver tous les soirs, chacune d'elles restant libre de remploi de sa journée.

Madame Bastide avait, disait-elle, à voir des hommes d'affaires, et la soi-disant mademoiselle Védrines prétendait qu'elle devait aller tous les matins à l'ambassade d' Angleterre pour savoir si la famille qu'elle attendait était arrivée de Londres.

En réalité, Edmée se proposait de parcourir dans tous les sens la commune de Montmartre, afin de

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découvrir le domicile de Lucien Doradour. Elle aurait pu demander à madame Gouverneur si elle connaissait ce nom-là, mais c'eût été donner prise à des soupçons désobligeants, et elle préférait faire son enquête elle-même, interroger les concierges et môme les passants, convaincue qu'elle finirait par trouver quelqu'un qui la renseignerait.

Elle entra en campagne, dès le lendemain de son arrivée, et elle ne tardera guère à s'aperce voir qu'elle aurait beaucoup de peine à réussir.

D'abord, Montmartre était beaucoup plus étendu qu'elle ne le supposait. La butte en formait le centre, et le sommet de cette butte n'était pas très habité ; mais elle était entourée à sa base par une ceinture de rues enchevêtrées qui occupaient un espace énorme.

Il y en avait du côté de Paris, il y en avait sur les flancs de la colline, du côté de la Chapelle et du côté de Batignolles ; il y en avait aussi sur le revers, du côté des fortifications. Huit jours n'auraient pas sufft à visiter, une par une, toutes les maisons rangées autour de ce monticule allongé.

Edmée, qui ne se rendait pas compte de Ténormité de sa tâche, commença bravement par le versant qui descend vers le mur d'enceinte.

Elle alla de porte en porte, demandant M. Dora-* dour. Dans certaines maisons, il n'y avait pas de concierge, et elle ne trouva personne à qui parler. Dans d'autres, elle eut affaire à de vieilles

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portières grincheuses qui la reçurent fort mal.

Pas une ne lui fournit le moindre renseignement utile. Le Pérîgourdin qui hébergeait les deux proscrits paraissait être complètement inconnu dans ces parages.

Edmée, en désespoir de cause, questionna des gens qui passaient, ceux dont la figure lui inspirait confiance. Elle s'adressa même à des sergents de ville en tournée.

Personne ne put lui dire où demeurait Lucien Doradpur, et parmi ceux qu'elle interrogea, il se trouva des sots qui lui rirent au nez et des insolents qui la prirent pour une chercheuse d'aventures et qui lui proposèrent de l'emmener chez eux. Elle les remit vertement à leur place, mais elle n'en fut pas plus avancée, et après avoir parcouru tout ce quartier, elle en vint à croire' que l'introuvable Salviacols • en habitait un autre.

Elle ne pouvait pas songer à continuer ses recherches ce jour-là, car elle avait marché plusieurs heures et elle était très lasse. Elle se décida donc à remettre au lendemain la suite de l'expédition, maïs avant de rentrer sous le toit hospitalier de madame Gouverneur, elle voulut grimper jusqu'au haut de la butte.

On devait avoir de là une vue d'ensemble et elle désirait se rendre compte de la topographie Mont-

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martroise, avant de recommencer le jour suivant son voyage d'exploration.

L'ascension fut longue et pénible, mais Edmée finit par atteindre la cime de cette montagne de plâtre et elle ne regretta pas la peine qu'elle avait prise pour l'escalader.

En ce temps-là, le sommet de la butte ne portait pas les guinguettes qu'on y voit maintenant. C'était un terrain vague où l'herbe poussait à peine sur un sol crayeux et accidenté, un mamelon aride fréquenté seulement par des gamins qui y venaient lancer des cerfs-volants.

Mais, de ce point culminant, Edmée découvrit des horizons nouveaux : la plaine Saint-Denis devant elle, les hauteurs de Belleville à sa droite, le Mont- Valérien à sa gauche, et en bas, de tous les côtés, des agglomérations de bâtisses où devait se trouver le logis qu'elle cherchait inutilement depuis le matin.

La vue qu'elle embrassait était si vaste, les maisons si nombreuses que la jeune fille sentit son impuissance, et faillit se décourager. Comment découvrir les deux proscrits qui lui étaient chers, au milieu de cette fourmilière humaine qui s'agitait h ses pieds ? Elle, pauvre enfant, perdue dans Timraensité de Paris où elle ne connaissait personne que des ennemis de son frère et un ami , peu disposé à se cotnpromettre pour Louis Ghancelade et encore moins pour son ancipn garde-^chasse*

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Cet ami, non militant, c'était le comte de Sigoulès qui lui avait presque défendu d'y venir et qu'elle ne tenait pas du tout à y rencontrer.

Ses illusions tombaient une à une, et elle se prenait à regretter sa paisible maison de Salviac où elle avait reçu des nouvelles des absents , et où elle en pouvait recevoir encore, tandis qu'elle risquait de passer des mois tout près d'eux sans jamais les voir.

Mais comment rentrer à Salviac où il lui aurait fallu raconter à M. Braconne et au docteur Thiviers les incidents de ce voyage manqué, entrepris contre leur avis ?

Mieux valait encore persévérer jusqu'à ce qu'elle eût perdu tout espoir de réussir.

Le temps était doux, et le pâle soleil d'hiver illuminait ce paysage qu'elle comparait mentalement à celui qu'on aperçoit des hauteurs de Salviac et qui lui plaisait beaucoup moins, quoiqu'il fût beaucoup plus gai.

Elle était fatiguée d'avoir couru les rues, et, essoufflée d'avoir monté une côte aussi rude que celle qui domine la Dronne. Elle avisa une sorte de banc naturel, maigrement gazonné, que formait une inégalité du sol et elle s'y assit , autant pour réfléchir que pour se reposer.

Il y aurait eu pour Edmée quelques inconvénients à y stationner longtemps , si ce jour eût été

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un dimanche ou un lundi, car le voisinage de la barrière y attirait des sociétés bachiques et des demoiselles de bas aloi qui auraient bien pu s'attaquer à elle après avoir reconnu qu'elle n'était pas des leurs.

A Salviac, mademoiselle Chancelade s'habillait toujours avec une certaine élégance qui ne sentait pas trop la province, et, naturellement, elle avait apporté à Paris ses toilettes les plus fraîches. Elle devait donc attirer l'attention, car sa beauté aurait suffi pour qu'on la regardât.

Dans les conditions où elle se trouvait, c'était beaucoup moins un avantage qu'un danger. Et son air modeste ne l'aurait pas préservée des interpellations grossières d'un rôdeur, ni des propositions malséantes d'un chercheur de bonnes fortunes en plein vent.

En ce moment, elle ne songeait guère à ces mauvais côtés de l'isolement. Elle pensait à son frère et à Jacques . Elle se demandait tristement si elle les reverrait Jamais et les larmes lui venaient aux yeux.

Un bruit léger la tira de ses tristes méditations , un bruit de pas amorti par l'herbe poussiéreuse qui croît dans ces parages desséchés. Elle se retourna vivement et elle vit à deux pas d'elle sa nouvelle connaissance, madame Bastide.

La rencontre parut heureuse à Edmée, qui broyait

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du noir et qui éprouvait le besoin de réagir contre l'envahissement des pensées sombres.

— Nous avons eu toutes les deux la môme idée, dit-elle en tendant la main à la jeune veuve et en se rangeant un peu pour lui faire place. Vous venez, comme moi, admirer ce magnifique tableau.

— Pas précisément, répondit la dame. Il est superbe, mais je le connais de longue date. Et si je suis montée jusqu'ici, c'est pour m*isoler. Il y a dans là vie des moments où on a besoin de se recueillir.

Et comme Edmée faisait mine de se lever, madame Bastide reprit vivement :

-— Mademoiselle, croyez, je vous en prie, que je ne regrette pas de vous trouver ici. Vous êtes la seule personne qui m 'inspire assez de sympathie pour que je prenne plaisir à lui parler de mes chagrina . La solitude est chère à ceux qui souffrent, mais elle ne les guérit pas, et l'amitié les soulage.

— Vous ne m'aviez pas dit, chère madame, que vous fussiez malheureuse, murmura la jeune fille assez étonnée de ce début.

— C'est que je ne voulais pas vous attrister. N'avez-vous pas aussi vos douleurs ? Vous venez de pleurer, je le vois bien.

— Pourquoi le nierais-je ? dit Edmée en essuyant ses yeux.

— Eh bien, confions -nous réciproquement nos

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iiii I I .1 I II ^— ^^ I - II. m

peines. Les mietlties sont de celles que voua h'avez pas pu éprouver, puisque vous n'ôles pas encore mariée. VoUlez-voUs que je voUs les dise ?

— Oui, et si je pouvais les adoucir...

— Rien ne peut les adoucir. Ma vie a été brisée et je ne retrouverai jamais le bonheur que j'ai perdu. Mais si j'avais Une amie véritable, j'oublierais quelquefois ce que j'ai souiïcrt. Ne vous étonnez pas de m 'entendre parler ainsi à vous que je connais à peine. Je me déliais de vous d'abord... je me défie de tout le monde... j'ai été si souvent trompée... mais j'ai appris à vous connaître et je n'ai plus rien à vous cacher.

Oh ! reprit madame Bastide, qui avait lu un doute sur la physionomie d'Edmée, Ue craignez pas que je cherche à vous extorquer des confidences, sous prétexte de réciprocité. Je ne vous demanderai pas votre histoire qui ne doit pas être bien longue, car vous n'avez pas vingt ans... et je ne veux savoir de votre situation présente, que ce qu'il vous plaira de to'apprendre.

Ce fut dit si franchement et avec un tel accent d'émotion sincère qu'EJmée chassa aussitôt les soupçons que lui avait suggérés l'étrangeté de ces ouvertures à brûle-pourpoiirt.

— J'ai commencé par vous mentir en vous parlant d'une affaire de succession qui m'appelait à Paris. Ce n'est pas pour y recueillir un héritage que j'y

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suis venue... et si je suis entraînée à vous dire la vérité, c'est que je viens de goûter une nouvelle amertume. L'excès du malheur est conune les grandes joies. Il pousse aux confidences et je n'ai plus la force de retenir les miennes ; je veux que vous sachiez tout^ excepté mon nom.

— Celui que vous portez n'est donc pas le vôtre ? demanda timidement Ëdmée.

— C'est le nom de ma mère ; mais j'en ai pris un autre en me mariant, et avant d'être veuve, j'avais depuis plusieurs années cessé de le porter.

Yous ne comprenez pas, je le vois. Yous ne pouvez pas deviner que mon mariage a fait tout le mal.

Que Dieu vous garde du sort qui m'est échu I J'avais votre âge et une mère qui m'adorait ; j'étais presque riche ; j'aimais un jeune homme qui m'aimait et que j'espérais épouser, quoique nous ne fussions pas tout à fait du môme monde.

C'était à peu près le cas d'Edmée, qui écouta avec encore plus de sympathie le récit d'une infortune assez semblable à la sienne.

— Nous habitions Bordeaux. Un homme y vint qui avait connu autrefois mon père, mort à l'étranger. Il se fit accueillir par ma mère, et bientôt il lui demanda ma main. Je refusai de l'épouser. Il déclara qu'il attendrait et il attendit. Trois mois après, il ~-.nî^ répandu de telles calomnies contre le fiancé

de mon choix, que ma mère me défendit de le voir et que j'eus moi-même la faiblesse de croire aux infamies que ce misérable avait inventées. Il ne lui restait plus qu'à me déshonorer. Il le fit. Il eut recours à la violence et il ne me resta plus qu'à subir la honte de l'épouser.

— C'est horrible I s'écria mademoiselle Ghancelade.

— Et ce n'est pas tout. Cet homme n'avait qu'un but qui était de s'approprier ma fortune. Il y parvint. Deux ans plus tard... deux ans de martyre... maltraitée, dépouillée, je demandai ma séparation de corps et je l'obtins, en lui abandonnant tout ce qui me restait et en acceptant de lui une rente à peine suffisante pour subsister. Je ne l'ai jamais revu et j'ai vécu dans la gêne jusqu'au jour où j'ai appris sa mort.

— C'était la délivrance I

— Oui, mais c'était aussi la misère. Nous n'avons pas eu d'enfants, grâce à Dieu. Il a laissé par testament tout ce qu'il possédait à des parents éloignés qui refusent de continuer à me servir la rente à laquelle j'ai droit. Pour les y contraindre, il me faudra soutenir un procès coûteux, et je ne puis pas attendre que je l'aie gagné. Mon mari est mort au service de l'État. J'espérais que le gouvernement accorderait sinon une pension, au moins un secours à sa veuve. Je suis venue à Paris pour le solliciter. Je

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"Viens d'apprendre qu'on me le refUse. Je n'ai plus d'autre ressource que de gagner mon pain en travaillant comme une ouvrière. Et c'est à quoi je suis résolue. Demain, je quitterai cette maison meublée où la vie est trop chère pour moi et je chercherai de l'ouvrage. Je brode à merveille, et j'espère que ce talent assurera mon existence. Il me reste une petite somme qui suffira à mes premiers besoins.

Et tout cela ne serait rien, si je pouvais oublier le passé, mais le regret du bonheur que j'ai perdu me tue.

— Vous n'espérez donc plus revoir le jeune homme que vous aimiez ?

— Non, et d'ailleurs, il ne m'aime plus , lui. Il a cru que je l'avais trahi et il m'a maudite. Il a quitté Bordeaux, après avoir provoqué mon mari qui a refusé de se battre, et je ne sais ce qu'il est devenu.

Mais pardonnez-moi , mademoiselle, de vous entretenir si longuement de mes tristes aventures. En vous les contant j'ai cédé à un entraînement que je me reproche, car je vois que je vous ai affligée, vous qui l'étiez déjà.

J'espère du moins que ces douloureux aveux ne vous éloigneront pas de moi.

r- }l faudrait donc que je n'eusse pas de cœur, dît

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vivement Ëdmôe ; ils m'attachent à vous, au contraire. Je souffre trop, moi-même, pour ne pas aimer celles qui souffrent. »

— Je ne me suis donc pas trompée en m'ouvrant à vous, dit madame Bastide en relevant la tète. Soyons amies. Notre amitié allégera nos peines. Je ne contiais pas les vôtres et je ne vous demande pas de me les confier, mais si Je puis vous être utile, Je vous prie de disposer de moi.

— Hélas I madame, soupira mademoiselle Chancélâde, Je ne puis rien pour vous et vous ne pouvez rien pour moi. Je le crains bien.

— Auriez-vous été abandonnée aussi par l'homme que vous aimez ?

— Non... mais il est parti, et Je ne le re verrai peut-être Jamais.

— Pourquoi n'allez- vous pas le rejoindre? Vous êtes maîtresse de vos actions, puisque vous voyagez seule ?

— O'est vrai... Je suis libre... Je suis venue à Paris dans l'espoir de l'y trouver et d'y trouver mon frère.

— Et vous êtes arrivée trop tard. Ils û'y étaient plus.

— Je crois qu'ils y sont encore, mais J'ignore où ils logent. Tout ce que Je sais, c'est qu'ils habitent Montmartre, et J'ai été bien Heureuse quand vous m'avez dit en diligence que vous comptiez y descendre. Je me figurais que Montttiartre était un vil-

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lage et que j'y découvrirais infailliblement la demeure de ceux que je cherche. Je viens de m'apercevoir que je m'abusais, J'ai marché pendant trois heures et personne n'a pu me renseigner sur un de nos compatriotes qui leur a donné asile.

— Asile? Ils se cachent donc?

— Oui, quoiqu'ils n'aient rien à se reprocher. On leur impute d'avoir pris part à une révolte qui a éclaté à la suite du coup d'Etat. Mon frère a été arrêté ; il a pu s'évader, mais il n'en est pas moins sous le coup d'une accusation très grave... si grave qu'il y va de sa tête. L'homme que j'aime est moins compromis, mais il a lié son sort à celui de mon frère. Et j'ai entrepris ce voyage à Paris, dans l'espoir de les sauver tous les deux.

— Les sauver 1... comment? Espérez- vous obtenir leur grâce? les gens que mon mari servait sont impitoyables.

— Aussi, je n'attends rien d'eux. Je voudrais passer à l'étranger avec les deux proscrits. Je vous ai dit que je comptais entrer comme institutrice dans une famille anglaise. Ce n'est pas vrai, et vous me pardonnerez d'avoir inventé cette fable. Je ne vous connaissais pas encore.

— Moi aussi, j'ai commencé par vous cacher ma véritable situation. Nous sommes à deux de jeu, et j'aurais mauvaise grâce à vous reprocher de ne pas avoir livré votre secret & une inconnue.

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Mais... excusez-moi de vous interroger... pour passer à Tétranger, il faut de l'argent...

— J'en ai. Malheureusement, il faut aussi des passeports.

— Et vous ne savez comment vous en procurer.

Mais le gouvernement finira par revenir sur les mesures rigoureuses qu'il a prises au lendemain de l'insurrection... ou du moins la surveillance se relâchera.

— Jamais au point de faciliter la fuite de mon frère. Nous voudrions aller en Amérique, et je suppose qu'au Havre, avant de s'embarquer, les passagers doivent justifier de leur identité. Or, Je vous l'ai dit, madame, mon frère est signalé partout..* et il n'a pas de papiers qui lui permettraient de se faire passer pour un autre.

— Il y aurait peut-être un moyen de nous sauver tous.

— Yous dites : nousl... ètes-vous donc poursuivie aussi?

— Non. ..mais je ne tiens pas à rester en France où je n'ai plus ni parents, ni amis. Et si vous vouliez me permettre de partir avec vous pour l'Amérique, je crois que je partirais. J'ai de quoi payer mon passage et les gens qui m'ont éconduite ne me refuseraient pas un passeport, quand ce ne serait que pouc se débarrasser de mes réclamations.

86 LA BELLE GEOLIERE

** C'est probablei dit Edmée qui ne devinait pas où madame Bastide Voulait en venîi*.

— Eh I bien, reprît la jeune veuve, je pourrais peut-être en obtenir aussi pour vous, pour votre frère et pour votre fiancé. J'inventerais une histoire... je dirais que vous êtes de ma famille et que nous voulons nous expatrier tous pour nous établir aux Etats-Unis.

-— Je doute qu'on se contentât de votre affirmation.

— Qui sait? mon mari était un bonapartiste ardent et il occupait depuis le coup d'Etat une assez haute position. Certes, on ne soupçonnera pas sa veuve de favoriser la fuite des ennemis du gouvernement qull servait... et on admettra peut-être que je désire émigrer avec tous les parents qui me restent.

Me permettez-vous d'essayer?

— Je le voudrais... mais je ne puis rien prendre sur moi... avant de vous répondre, il faut que je consulte mon frère... et pour le consulter, il faut que je le voie.

— Nous le chercherons ensemble. Je connais assez bien les différents quartiers de Montmartre et je vous servirai de guide. Avec moi, d'ailleurs, on vous remarquera moins que si vous étiez seule.

Vous n'avez pas demandé de renseignements à notre hôtesse, madame Gouverneur?

— Je n'ai pas osé.

LA BELLE GEOLIERE 87

*- J'oserai, moi. Et il est très probable qu'elle pourra nous indiquer le domicile de l'homme qui a reçu votre frère. Elle habite Montmartre depuis vingt ans et elle sait tout ce qui s'y passe. Si par hasard, elle n'était pas en mesure de nous répondre, elle s'informera et, parmi les habitués de la table d'hôte, il s'en trouvera bien un qui aura entendu parler de votre compatriote, pour peu que ce monsieur ne soit pas un nouveau venu à Montmartre. Gomment s'appelle- t-il?

— Lucien Doradour, et je croîs qu'il s'est fixé ici depuis plusieurs années. Il y a très longtemps qu'il a quitté le Périgord et les personnes que j'ai interrogées avant de partir l'ont tout à fait perdu de vue, de sorte qu'elles n'ont pas pu me donner son adresse exacte. Mais je suis certaine qu'il est encore à Montmartre. Mon frère me l'a écrit. Malheureusement, il se dé&ait de la poste et il ne m'a pas désigné la maison.

— Il a eu grand tort. Plus vous perdrez de temps à le chercher et plus vous courrez de risques tous les deux. Mais... il doit sortir quelquefois et vous Unirez peut-être par le recontrer.

— C'est ce que j'espérais... mais je n'espère plus rien.

— Pourquoi? Vous êtes arrivée hier et c'est aujourd'hui votre première sortie. A la prochaine, vous serez peut-être plus heureuse.

— Je crains qu'il n'ose pas se montrer dehors. Il sait que la police a son signalement.

— Il est possible, en effet, qull craigne de faire de mauvaises rencontres. Mais ce n*est pas une raison pour vous décourager. Cherchons ensemble... cherchons jusqu'à ce que nous trouvions... Mais ce n'est pas ici qu'il faut l'attendre. Le jour baisse déjà et il ne faut pas que la nuit nous surprenne dans ces solitudes. Je pense que nous ferons bien de rentrer.

-— Rentrons, madame, dit Edmée qui subissait déjà, sans trop s'en apercevoir, l'ascendant de sa nouvelle amie.

Elles se levèrent en même temps et elles reprirent le chemin de la maison meublée qui s'élevait à micôte et dont elles apercevaient le toit à cent mètres au-dessous du sommet de la butte.

Ce chemin n'était pas commode. Il passait d'abord à travers des terrains vagues et au-delà, il était taillé presque à pic au flanc de la colline; difficile à monter, plus difficile encore à descendre. Ces dames trébuchaient à chaque pas : madame Bastide surtout, parce qu'elle était beaucoup moins accoutumée que mademoiselle Ghancelade à marcher dans les sentiers malaisés. Edmée, née et élevée aux champs, avait fait son apprentissage en grimpant sur les coteaux escarpés du Périgord, et soutenait sa compagne dans les passages difficiles.

LA BELLE GEOLIERE 80

Il arriva un moment où la jeune veuve, après avoir fait un faux pas, fut lancée malgré elle sur une pente très raide, sans que la sœur de Louis pût la retenir. Elle fit à cette allure trop accélérée une vingtaine de pas, et elle alla involontairement se jeter dans les bras d'un homme qui venait en sens inverse. Peu s*en fallut qu'ils ne tombassent tous les deux, mais, fort heureusement, il était solide sur ses jambes et il soutint le choc sans broncher.

Il prit madame Bastide par la taille, il Taida à reprendre son aplomb, et il lui dit doucement :

— Remettez- vous, madame, et si on vous poursuit, n'ayez pas peur, je vous défendrai.

En même temps, il ôta poliment de sa bouche une pipe qu'il fumait, et il attendit.

Madame Bastide, en levant les yeux sur lui, vit un grand jeune homme, bien planté, qui avait des traits réguliers, des yeux superbes, et une physionomie sympathique.

Son sauveur, si sauveur il y avait, lui plut tout de suite, et elle balbutia quelques mots de remerciement qu'elle aurait mieux tournés si elle eût été moins troublée.

Et, en vérité, elle pouvait bien s'étonner de s'ôtre heurtée, dans ces parages fréquentés surtout par des malandrins de toute espèce, contre un garçon très convenablement vêtu et parlant le langage des gentlemen.

90 LA BELLE GÉOLÎERE

— Vous plaîl-il que je vous reconduise Jusqu'au bout de ce désert? demanda ce singulier promeneur.

— Je vous retnercle, monsieur, répondit la dame. Je ne suis pas seule... je suis venue ici avec une atnie... je l'ai laissée en arrière... bien malgré moi... mais la voici!...

Edmée arrivait, en effet. Elle avait descendu la pente avec beaucoup de précaution, et elle s'arrêta court en voyant madame Bastide causer avec uû homme.

— Allons à sa rencontre, dit cet inconnu. 11 convient, je crois, que je lui explique moi-môme ce qui vient de se passer. Elle pourrait se méprendre sur mes intentions.

Pour bien les marquer, il se découvrit et il s'avança le chapeau à la main.

Deux cris de surprise partirent à la fois :

— Louis 1 -- Edmée I

Le frère et la sœur se précipitèrent l'un vers l'autre et s'embrassèrent de bon cœur, sans plus songer & madame Bastide qui assistait d'assez loin à cette scène de reconnaissance.

Elle avait deviné sans peine que la soi-disant mademoiselle Védrines venait de retrouver miraculeusement ce frère proscrit dont l'absence la désolait, et elle se tenait à l'écart de peur de troubler leur joie.

LA BëLLË geôlière 91

Elle avait même cru devoir, par excès de discrétioû; leur tourner le dos, et attendre qu*ils eussent fini d'échanger des épanchements et des confidences.

Elle attendit assez longtemps. Louis Ghancelade, que sa situation avait rendu prudent, se renseignait sur là personne qui accompagnait sa sœur etEdmée lui racontait comment elle avait fait la connaissance de cette dame et comment cette dame espérait leur fournir les moyens de quitter la France avec elle.

Ce récit fort inattendu aurait dû mettre Ghancelade en défiance, et cependant il accepta, sans élever la moindre objection et sans mettre en doute la sincérité des intentions d'une personne que sa sœur connaissait à peine et qu'il ne connaissait pas du tout.

Ghancelade était un homme de premier mouvement^ et madame Bastide lui inspirait déjà une très vive sympathie.

Goralie Bernache, plus jeune et plus jolie que cette veuve, lui plaisait beaucoup moins, et lui semblait moins sûre, quoiqu'elle lui eût déjà donné des preuves sérieuses de dévouement.

Il lui devait en partie d'avoir échappé à la poursuite du sieur Marteau et il ne devait absolument rien à madame Bastide. Mais le cœur ne raisonne pas ses préférences et Goralie n'avait pas su toucher le sien.

Ce n'était pas le moment d'exposer à sa sœur ses

intimes, ni môme d'entrer avec elle dans ses aventures depuis leur séparation, irait pas honnêtement laisser se morfondre qui leur témoignait tant d'intérêt et qui, on, s'abstenait d'approcher.

5S va très bien et il ne pense qu'à toi ; demain, dit-il à Edmée. Viens me présenivelle amie.

e demandait pas mieux. Louis aborda stide en lui tendant la main et commença

iir vient de m'apprendre que vous aussi z vous expatrier, parce que vous êtes ;e. Il ne tiendra pas à moi que nous ne semble.

z-moi seulement d'ajouter qu'il est inucompromettre en demandant pour nous rts que vous n'obtiendriez pas. J'ai un n sur lequel je suis obligé de me taire, ma sœur.

garde, en effet, de parler à Edmée, ni à istide, de ses rapports avec Coralie Ber-

'aut attendre huit jours, peut-être davan- 11, et je suis d'avis de ne rien changer arrangements pris par ma sœur et par ne pouvons pas vivre ensemble, sous us exposer à des dangers sérieux, mais

LA BELLE GEOLIERE 03

nous pouvons nous voir... en nous rencontrant à cette place, aux heures où il n*y vient personne.

SiEdmée s'apercevait qu'on l'espionne, elle cesserait de venir et vous pourriez toujours m'apporter de ses nouvelles, vous, madame, qui n'avez rien à craindre des agents de police.

— Je le ferais de grand cœur, répondit avec empressement madame Bastide.

— Il faut cependant que je sache où tu demeures, dit Edmée. J'ai cherché toute la journée la maison de notre compatriote et je ne l'ai pas trouvée. A Salviac, l'homme auquel tu m'avais adressée, n'a pas pu me l'indiquer.

— Elle est située au fond d'une impasse qui ne porte pas de nom. Mais on la voit d'ici. Ce toit pointu, recouvert en tuiles rouges...

— Je le reconnaîtrai, mais... pour y aller...

— 11 faut descendre jusqu'au boulevard qui longe extérieurement le mur d'enceinte... là, en tournant le dos à la barrière de l'octroi, tu verras devant toi une ruelle étroite. Doradour demeure au fond, dans une maisonnette qui est précédée d'une petite cour fermée par une grille.

Ne viens qu'au cas où tu aurais absolument besoin de me parler en dehors de l'heure de notre rendezvous quotidien, sur le haut de la butte... au-dessus de l'endroit où nous sommes en ce moment. Quand

04 LA BELLE ÔBOLIKRB

j'aurai un raotif pour ne pas venir, j'enverrai Jacques...

Et Ghancelade ajouta en souriant :

— Il doit te tarder de le voir. Je renverrai demain... à midi. Et il va être bien content ce soir, quand je lui apprendrai que je t'ai vue.

Maintenant, il faut aussi que je sache où est la maison meublée que tu habites.

— Que nous habitons, reprit madame Bastide. On la voit d'ici comme on voit la vôtre. Cette grande bâtisse blanche, à côté d'un pigeonnier. On y entre par la rue des AJ)besses,

— Bon I je sais. Mais je ne m'y risquerai pas, à moins d'y être forcé par un événement imprévu.

Et maintenant, il faut nous séparer.

— Déjà 1 murmura tristement Edmôe.

— Demain, Jacques te dira pourquoi.

— Tu ne viendras donc pas ?

— Je n'en sais rien encore. Dans tous les cas, tu trouveras h qui parler et si je ne viens pas demain, je viendrai le jour suivant.

Embrasse-ndoi, petite sœur et ne te désole plus. Quelque cbo§e me dit que nos malheurs vont finir... nos malheurs et les vôtres , madame, ajouta Loui» en regardant madame Bastide qui lui semblait de plvis en plus charmante.

— Je l'espère, maintenant que j'ai une amie et un ami, répondit-elle avec une émotion sincère.

LA BELLE GROLIKRE 95

— K\i revoir I reprit Gbancelade qui se mit à esca* lader rapidement la pente ravinée où la jeune veuve était tombée dans ses bras.

Edmée, encore mal remise de sa première émotion, prit tristement le bras de madame Bastide, et elles descendirent ensemble par une rue pavée qui commençait là et qui devait les mener à la maison de madame Gouverneur.

Ni Tune ni Tautre n'avait envie de parler. Edmée ne comprenait rien aux brusques façons de son frère et se demandait avec une certaine inquiétude ce qu'il allait faire sur le baut de la butte au moment où la nuit venait.

Madame Bastide pensait à ce garçon dont le langage ferme et franc avait réveillé en elle des sensations oubliées. L'homme qu'elle avait aimé autrefois parlait ainsi, et elle s'imaginait que Gbancelade lui ressemblait.

Du reste, le trajet n'était pas long, et elles arri* vèrenl à la maison meublée sans avoir échangé une parole.

Oq dinait à cinq heures dans cet établissement patriarcal et lorsqu'elles franchirent la gçiUe, la cloche soqnait déjàpour avertir les pensionnaires.

Ces dames n'eurent que le temps de remettre un peu d'ordre dans leur toilette que leur excursion avait fort dérangée, et quand elles descendirent, quelques habitués avaient déjà pris place autour de

la longue table que devait présider madame Gouverneur.

La salle à manger était grande, mais elle ne brillait pas par le luxe de l'ameublement. Les murs étaient tapissés de papier à dix sous le rouleau et ornésde gravures coloriées représentant des épisodes tirés de victoh^es et cong^we^es; Napoléon blessé devant Ratisbonne et Poniatowski se précipitant dans TElster avec son cheval. Quelques quinquets fumeux accrochés de loin en loin à la muraille et une lampe en cuivre suspendue au plafond éclairaient ce local, qui avait à peu près Taspect d'un réfectoire de collège.

La table étaient entourée de chaises de paille, mais ce jour-là par exception, la nappe, qu'on ne changeait habituellement que tous les dimanches, était d'une blancheur éclatante, et on avant placé devant chaque couvert un verre à bordeaux et un verre à Champagne.

Ces préparatifs inusités annonçaient qu'on attendait un convive de distinction et, autre symptôme très significatif, au lieu d'occuper sa place réservée au centre de la table, madame Gouverneur allait et venait, gourmandant ses bonnes et disparaissant môme quelquefois pour aller donner des instructions à sa cuisinière.

Cette hôtesse était un grosse femme qui avait dû être très belle sous le règne de Louis XVIII et qui

LA BELLE GEOLIERE 07

était restée imposante, comme il convenait à la veuve d'un officier supérieur.

Elle traitait ses pensionnaires avec une familiarité digne et ne souffrait pas que la conversation sortît des bornes de la décence, ni que les discussions politiques dégénérassent en querelles, et, depuis les derniers événements, elle était assez souvent obligée d'interposer son autorité, car les habitués n'étaient pas tous de la même opinion.

La majorité, composée d'anciens militaires, approuvait le coup d'État et ne se gênait pas pour souhaiter tout haut la restauration de l'Empire ; mais il y avait aussi des petits bourgeois, libéraux de 1830, et des commerçants retirés qui tenaient pour la République.

Quelques vieilles rentières donnaient parfois dans ce concert sans harmonie la note légitimiste, mais elles la donnaient en sourdine, et généralement elles se contentaient de déployer un appétit formidable.

Ëdmée et madame Bastide n'avaient pas dtné la veille à la table commune, parce qu'elles étaient arrivées après l'heure et elles ne connaissaient encore personne parmi les convives. Aussi se tinrent-elles à l'écart, en attendant que le repas commençât. Et on ne les regarda pas trop, les abonnés ayant tous passé l'âge où on remarque les jolies femmes.

Madame Gouverneur, tout affairée qu'elle était, trouva le moyen de leur dire qu'un de ses pension-

98 LA BfiLLB OBOLIÈRS

naires avait invité ce soir-là un ancien compagnon d'armes qui était un personnage considérable, et que le dîner serait une fête marquée par de nombreux extra.

Les deux amies se seraient bien passées de ce fes* tin de gala. Elles n'avaient pas le cœur à la joie, et le vin de champagae ne les tentait pas. Elles délibérèrent à voix basse pour décider si elles demanderaient à se faire servir dans un de leurs deux appartements, mais elles jugèrent d'un commun accord qu'il y aurait pour elles quelque inconvénient h se singulariser, saqs compter celui de dîner fort lard des reliefs du repas, et finalement elles restèrent.

Edmée était assez préoccupée de savoir qui pouvait être cet invité en l'honneur duquel on faisait tant de frais. Elle §e défiait de l'imprévu et elle redoutait les nouvelles rencontres.

Le personnage en question n'arrivant toujours pas, elle prit le parti de s'asseoir à côté de madame Bastide, au bas bout de la table, le plus loin possible des deux places que madame Gouverneur avait fait marquer pour le noble étranger et pour celui des habitués qui devait l'amener.

Si la sœur de Louis Ghancelade avait pu prévoir la surprise qui l'attendait, elle serait probablement allée s'e^fer^Tler dans sa chambre.

Les pensionnaires suivirent l'exemple que leur donnaient les deux nouvelles venues.

LA BfiLLB GfiOLIERfi 00

Ils avaient faim, ils étaient las d'attendre et ils trouvaient que Thôtesse en prenait trop à son aise en retardant le dîner pour faire plus d'honneur à un étranger dont ils ignoraient le nom et dont ils se souciaient fort peu.

Madame Gotiverneur se vit obligée de céder fort à contre-cœur au vœu unanime de ses abonnés et il lui fallut occuper le fauteuil de la présidence, un vieux fauteuil en paille placé au centre de la table.

Elle donna en rechignant Tordre d'apporter le potage; la soupière fumante fit son entrée et bientôt on n'entendit plus que le bruit des cuillères heurtant le fond des assiettes.

Quelques-uns des convives avaient déjà fini d'avaler leur portion, lorsqu'on vit paraître le capitaine Ratibal conduisant un monsieur à moustaches grisonnantes et à tournure militaire.

Madame Gouverneur les salua et d'un geste majestueux leur indiqua les chaises qu'elle leur avait réservées précisément vis-à-vis d'elle. Ils les prirent, après que le capitaine eut fait signe à la maîtresse de maison de ne déranger personne, et ils se mirent aussitôt à manger la soupe comme les autres.

• Cette simplicité d'allures n'empêcha pas les convives de regarder le nouveau venu et d'échanger à demi-voix des appréciations sur sa personne.

Il avait grand air et il portait à la boutonnière de sa redingote noire la rosette d'officier de la Légion

100 LA BELLE GEOLIERE

d'honneur; c'en était bien assez pour intimider les petits bourgeois qui se trouvaient là et pour exciter la curiosité des ofQciers retraités.

On le prit pour un général, et madame Gouverneur que le capitaine Ratibal avait renseignée étonna tout le monde en disant à haute voix :

— Monsieur le comte, me feréz-vous l'honneur de revenir au potage?

— Il est excellent, madame, répondit poliment l'invité du capitaine, mais je vous rends grâces. Je me réserverai pour le bouilli.

Ce ton bon enfant mit à l'aise les convives, et la conversation ne tarda guère à s'animer, mais le titre de comte avait fait beaucoup d'effet, et chacun se crut obligé d'observer une certaine réserve dans ses discours.

Edmée était tellement absorbée dans ses pensées qu'elle n'avait pas pris garde à l'entrée du personnage attendu, et elle ne leva les yeux sur lui qu'au moment oîi elle entendit le son de sa voix.

Elle les leva, mais ce fut pour les baisser presque aussitôt, car elle reconnut le comte de Sigoulès, et de tous les Périgourdins qu'elle aurait pu rencontrer à Paris, c'était peut-être celui qu'elle redoutait le plus de trouver sur son chemin, car il lui avait à peu près défendu d'y venir, et elle se sentait en faute vis-à-vis de ce brave seigneur qui voulait bien s'intéresser au sort de son frère.

LA BELI^E GEOLIERE 101

Peu s*en fallut qu'elle ne sortît. Mais elle réfléchit que ce brusque départ attirerait sur elle l'attention générale et que mieux valait tâcher de se dissimuler dans le coin où elle était placée.

L'éclairage de la salle n'était pas brillant. Edmée et madame Bastide se trouvaient dans l'ombre, tandis que la lumière de la lampe suspendue au plafond donnait en plein sur M. de Sigoulès. Il pouvait donc arriver quHl ne fît pas attention à ces dames, surtout si elles avaient soin de causer entre elles, à voix basse, sans se mêler des propos qui se tenaient au centre.

— Qu'avez-vous, ma chère Edmée? demanda madame Bastide à l'oreille de sa voisine.

— Moi?... rien, balbutia la jeune fille.

— Vous avez pâli en regardant ce monsieur. Est-ce que vous le connaissez?

— Oui... il est de mon pays.

— Alors, il vous connaît aussi bien que vous le connaissez... Et... c'est un ennemi peut-être?

— Non... au contraire.

— Vous n'avez donc rien à craindre de lui.

— N'importe I j'aime autant qu'il ne me voie pas... et je vous prie de me parler le plus que vous pourrez... comme ça, il me remarquera moins.

— Je ne demande pas mieux... mais, c'est singulier... il me semble que ce n'est pas la première fois que je le vois. Est-ce qu'il habite le Périgord?

lOS LA BBLLfi GEOLIERE

— Ouï... mais il vit toute TaiiDée dans ses terres.

— Cependant il en sort quelquefois puisqu'il est ici. J*ai dû le rencontrer autrefois à Bordeaux. Serais-je indiscrète si Je vous demandais son nom ?

— A vous, je puis le dire. Il s'appelle M. de Sîgoulès.

— Et il a un château aux environs de Salviac ?

— Oui... comment savez-vous cela?

— Je Tai su... à Bordeaux... il y a longtemps, balbutia madame Bastide, qui se troublait de plus en plus.

N'a-t-il pas un parent assez proche qui sera son héritier... un parent beaucoup plus Jeune que lui?

— Son neveu h la mode de Bretagne... le baron de Mussldan.

— Et il vit encore, ce neveu? demanda vivement la Jeune veuve.

— Ouï, répondit mademoiselle Ghancelade qui ne s'expliquait pas la curiosité de son amie.

— Savez-vous où il est ?

— Il était en prison... M. de Sigoulès l'en a fait sortir et l'a amené à Paris, où il doit être encore.

— En prison I pourquoi?

— Pour avoir pris part comme mon frère h une insurrection contre le gouvernement. On l'a relâché, grâce à l'influence de son oncle et on a gardé Louis qui serait encore détenu s'il n'avait pas eu le bon-

'r de s'échapper.

— Mais cette insurrection... c'est dans l'arrondissement de Salviac qu'elle a éclaté... Votre frère n'habitait donc pas Bergerac?

— Non, madame... ni moi non plus. Quand je vous ai dit cela, je ne vous connaissais pas assez pour me fler complètement à vous. Maintenant que vous avez vu mon frère, je n'ai plus rien à vous ca- . cher.

Puis-je vous demander, maintenant que vous savez tout, en quoi M. de Mussidan vous intéresse?

Madame Bastide eût été sans doute embarrassée pour répondre. Une diversion lui vint en aide.

Le capitaine Ratibal qui tenait & fêter brillamment son ancien camarade n'avait pas attendu le dessert pour offrir du vin de Champagne à toute la compagnie.

Les bouchons venaient de sauter et les bonnes de madame Gouverneur couraient autour de la table en versant de haut pour faire plus de mousse et ne pas remplir les verres jusqu'au bord.

Force fut à madame Bastide de tendre le sien, sous peine de se singulariser, et Edmée dut en faire autant, pour le même motif.

Elles pensaient en être quittes pour mouiller leurs lèvres, mais le capitaine ne l'entendait pas ainsi.

Il se leva et il porta en ces termes chaleureux la santé du comte :

— A mon brave et digne camarade Sigoulès, qui serait aujourd'hui général de[division sll n'avait pas cru devoir briser son épée en 1830, et qui a bien voulu accepter la modeste invitation d'un ancien garde du corps.

Ce toast fut bien accueilli, quoiqu'il y eût là des , gens qui admiraient la révolution de Juillet, et M. de Sigoulès remercia l'assistance en quelques mots bien sentis et bien dits.

Malheureusement, il ne s'en tint pas là. Puisqu'il avait tant fait que de grimper à Montmartre pour ne pas refuser un vieux troupier rencontré par hasard, la veille, en sortant du café de Paris, où il venait de dîner avec Adhémar, M. de Sigoulès voulait faire bien les choses et se montrer aimable avec les bonnes gens de la table d'hôte.

Ils l'amusaient fort et cette excursion dans un monde qu'il n'avait jamais fréquenté l'intéressait comme un voyage de découvertes.

Il se leva donc à son tour, dès que le brouhaha eut cessé et, le verre en main, il dit de sa voix mâle et sonore :

— Maintenant, messieurs, je bois aux dames.

Toutes les personnes appartenant au sexe faible

se levèrent en même temps, et madame Gouverneur faillit tomber le nez sur la table, en se penchant pour heurter son verre contre celui du vieux gentilhomme.

LA BELLE GEOLIERE 105

Toutes, excepté les deux amies. Prises à Timproviste par cette invitation collective, elles ne savaient que faire, et elles crurent s'y dérober en ne bougeant pas. L'effet de leur abstention fut tout opposé.

Le comte était trop bien élevé pour leur reprocher de ne pas répondre à son toast, mais madame Gouverneur, qui ne se gênait avec personne, les interpella ainsi :

— £h bien, madame et mademoiselle!... vous dé« daignez donc de boire avec nous ?

Et comme la jeune veuve répondait par un signe négatif, elle reprit en haussant le ton :

— J'espère que vous ne ferez pas à M. le comte l'affront de rester assises.

Edmée aurait voulu rentrer sous terre et madame Bastide n'était pas beaucoup moins embarrassée de sa contenance.

Le vieux gentilhomme que cette petite scène divertissait infiniment crut faire merveille en disant :

— Ce n'est pas à ces dames de se déranger. Je vais présenter ma requête moi-même et je me flatte qu'elles voudront bien me faire raison.

Et avec une vivacité qui aurait fait honneur à un jeune homme, il repoussa du pied sa chaise, passa derrière le capitaine assis à sa gauche et s'en alla chercher au bout de la table les deux jolies récalcitrantes.

Madame Bastide' s'était décidée à se lever et l'at-

lOô LA bELLE aËOLlÈKE

tendait de pied ferme, couvrant Edmée qui venait après elle. Le comte l'aborda courtoisement, lui débita un petit compliment fort bien tourné et trinqua avec des façons de l'ancienne cour.

Du reste, il ne parut pas qull reconnût la veuve qui le regardait de tous ses yeux.

Ce fut ensuite le tour d'Edmée. Elle avait rassemblé tout son courage, elle attendait, debout, le scabreux abordage et elle avait préparé la courte phrase qu'elle prononça de façon à n'être entendue que M. de Sigoulfes :

— Par grâce ne m'appelez pas par mon nom.

Après le dîner, je vous expliquerai tout.

Le vieux gentilhomme, au cours de sa longue carrière, avait eu des surprises de toute espèce ; des déceptions et des bonnes fortunes imprévues; la rencontre d'Edmée n'aurait pas dû troubler son sang-froid. Il en avait, comme on dit, vu bien d'autres. Et cependant, il ne put rester maître de lui, quand il la reconnut tout à coup.

11 ne prononça pas son nom qu'elle le suppliait de taire, il ne dit pas un mot, mais il oublia de trinquer, et ce fut la jeune flUe qui choqua Son verre contre celui du comte de Sigoulès.

Du reste, il se remit très vite et, après s'être excusé en excellents termes de lui avoir presque fait violence en Tobligeant à goûter le vin de Champagne de madame Gouverneur, il regagna sa place, aux

LA BAILLE GKOUÈRE 107

applaudissements des convives, que cette petite scène avait mis en belle humeur.

Madame Bastide s*y était fort intéressée, pour d'autres raisons, et elle avait encore bien des renseignement? à demander à sa voisine qui, de son côté, souhaitait de reprendre l'entretien où elle Vavait laissé, c'est-à-dire au moment oU il était question du baron de Mussidan.

Mais ce n'était pas le moment, car tout le monde les regardait, et il y avait là deg gens qui se seraient étonnés de les voir s'entretenir à voix basse, au lieu de prendre part à la conversation générale ; il y avait même des vieilles ûUes qui leur lançaient des regards dépourvus de bienveillance.

Elles deux nouvelles amies comprenaient très bien qu'il leur importait de se concilier ^ sympathie de madame (jouverneur et de ses habitués, car leur séjo^^ à la villa des Marronniers pouvait se prolonger.

Quant h l'ancien garde du corps, il ne songeait qu'à abréger la séance, afln de se ménager un tôteà-tête avecf]dmée> qu'il se proposait d'interroger sur sa situation présente et sur ses projets. Il ne lui en voulait pas trop d'avoir quitté Salviac sans sa permission, et il était tout prêt à la servir quand môme.

Madame Bastide l'intéressait moins. Il la trouvait Jolie, mais il ne se rappelait pas l'avoir jamais vue, et instinctivement il se défiait un peu d'elle;

108 LA BELLE GEOLIERE

— Mon cher, dit-il à son ancien camarade Ratîbal, je te remercie de m'avoir invité. On nous traite lort bien ici et on y rencontre des femmes charmantes.

— C'est bien un hasard, répondit le vieux troupier en baissant la voix. Les habituées de la table ont toutes de cinquante à quatre-vingts ans. Les deux nouvelles sont arrivées hier, juste à point pour dîner avec toi ce soir. Ce n'est pas la première fois que je vois celle qui est en deuil. Elle a déjà logé ici, il y a deux ou trois ans, maïs je n'avais jamais aperçu l'autre... la plus jeune. Il paraît que c'est une institutrice qui vient à Paris pour se placer.

Sur ce dernier point, le comte savait à quoi s*en tenir, mais il n'en laissa rien paraître et il répliqua d'un ton dégagé:

— Elle n'a pas le physique de remploi. Les institutrices sont presque toujours sèches et déplaisantes. Celle-ci est bien en chair et elle possède une physionomie sympathique.

— Tu envisages donc toujours les femmes au même point de vue que dans notre beau temps ?

-- Pas tout à fait. Je ne suis pas ce que j'étais, il y a vingt ans. Mais j'aime encore à voir de jolies fleurs, quoique je ne puisse plus les cueillir, et j'ai une vraie manie de vieillard qui consiste à faire parler les jeunes filles. Elles ne se défient pas de ma barbe grise... elles me racontent leurs affaires de

LA BELLE GEOLIERE 109

cœur et je m'amuse à leur donner de bons conseils... qu'elles ne suivent presque Jamais.

— Tu leur en donnais de détestables, lorsque tu étais caserne avec moi au quartier du quai d'Orsay. Quand le diable vieillit, il se fait ermite. Mais, parle-moi franchement : tu as envie de causer avec cette petite qui baisse les yeux et qui rougit quand on lui adresse un compliment. Chacun son goût. Moi j'aimerais mieux l'autre... celle qui est en deuil. Mais qu'à cela ne tienne, je vais arranger ça.

Cet aparté entre les deux camarades avait été couvert par le bruit d'une discussion politique engagée entre un ancien lieutenant d'infanterie, partisan fougueux du nouveau régime, et un ex-bonnetier qui avait été capitaine de la garde nationale sous Louis-Philippe.

Ratibal y mit fin en interpellant à travers la table, la digne madame Gouverneur.

— Aimable présidente, lui dit-il familièrement, est-ce que vous comptez faire servir le café ici ?

— Vous savez bien, mon cher capitaine, que c'est l'habitude de la maison, répondit en minaudant la vénérable hôtesse, qui 'avait encore des prétentions.

— Oui, mais pour une fois, vous pourriez bien nous réserver votre petit salon.., à mon ami, à moi, et à quelques-unes de vos pensionnaires.

Ratibal disait cela en regardant du coin de l'œil

110 LA BELLË GBÔLIÈRË

les deux nouvelles vtôtiuôs lôt madame Gouverneur qui comprenait à demi-mot, lui fit signe qu'il pouvait y comptei*.

Un Instant après, elle se leva tout doucement pour aller donner des ordres en conséquence et les autrts Convives, surexcités par le vin de Champagne qui continuait à circuler, s'aperçurent à peine de son absence.

La discussion recommença de plus belle et tout le monde y prit part, excepté les deux jeuttes femmes ^lii avaient entendu la proposition du Capitaine et qui n'attendaient qu'une occasion de disparaître à l'anglaise, c'est-à-dire sahs prendre congé de personne.

Cette occasion se présenta au dessert, lorsque deux ou trois vieux pécheurs demandèrent là permission de ftimer, pour clore dignement cette fête exceptionnelle.

Les femmes n'osèrent pas réclamer; quelques vieilles déclarèrent même que l'odeur du tabac leur était agréable et restèrent en dépit du nuage de fumée qui ne tarda guère à remplir la sàlle.

Mais Edmée et madame Bastide levèrent immédiat tement le siège. Le comte de Sigoulès n'osa pas en faire autant ^vant d'avoir trouvé un prétexte plausible pour fausser compagnie aUx Indllférents qui l'ennuyaient.

Son féal compagnon se chargea de le lui fourbir.

LA BKLLK GBOLIÈRB 111

-^ Tu sais, moû vieux, quil y a un jardin dans rétablissement, lui dit-il à haute voix ; si nous allions y faire un tour, en attendant le café? On étouffe Ici et Je suis sûr que tu éprouves le besoin de prendre Tair un instant.

^ G'ést vrai, répondit Sigoulès ; on ne fumait pas de notre temps. Je m'y suis mis pour faire comme tout le monde, mais je n'aime à fumer que dehors.

Après cet échange de propos destinés à expliquer leur sortie, ils filèrent k la sourdine^ laissant les causeries aller leur train et bravant les commentaires.

Ils rencontrèrent dans le corridor madame Gouverneur, qui leur dit gracieusement :

— Messieurs, le café est servi au parloir, et j'espère que mes deux nouvelles locataires voudront bien vous tenir compagnie. Je les ai prévenues.

— Alors, elles nous attendent? demanda Ratibal, avec un sourire malicieux.

Ce sceptique capitaine prenait ces dûmes pour des aventurières de moyenne vertu et riait sous cape de voir Sigoulès s'enflammer de la sorte.

— Mais non, Répondit Thôlesse. Elles sont montées dans leurs chambreâ... pt-obabletnent pour faire un bout de toilette et je suppose qu'elles ne tarderont pas à descendre. Mol, jô retourne présider la table. Mes pensionnaires ont trop bu et^i je n'y mettais le holà, ils finiraient par se prendre aux cheveux.

112 LA BBLLB GEOLIERE

— Mon cher Sigoulès, dit Ratibal, après qu'elle eut tourné les talons, le parloir en question est situé au fond du jardin, et il n'y doit pas faire chaud. Te sens-tu disposé à y poser jusqu'à ce qu'il plaise à ces dames de venir nous y rejoindre? A mon âge, cette faction hors de tour ne me tente pas beaucoup, je Tavoue.

— Il ne s'agit pas de ce que tu t'imagines, répliqua vivement le comte. La plus jeune est de mon pays et je tiens à avoir un entretien avec elle... en tout bien, tout honneur.

L'autre m'est inconnue et complètement indifférente.

— Bon I mais alors tu ne tiens pas à ce qu'elle assiste à cet entretien et, moi, j'y serais de trop.

— Je te répète que je n'ai pas la moindre envie de faire la coiir à cette enfant qui est la fille d'un de mes métayers. Je l'ai vue naître et elle ne m'inspire que de l'intérêt. Seulement, j'ai à lui parler de choses très graves et. . .

— Compris. Je te laisse. Je retourne à la table d'hôte, et si tu ne reviens pas, je me charge d'expliquer ton absence. Tu vois cette lumière là-bas. C'est le parloir en question, tu y arriveras bien sans moi.

Au revoir I J'irai te demander à dîner un de ces jours.

LA. BELLE GEOLIERE 113

Le comte laissa partir son vieil ami et se dirigea au pas accéléré vers le point lumineux que Ratibal venait de lui indiquer.

Il n'eut pas besoin d'aller jusque-là, car, à mi-chemin, Ëdmée se montra tout à coup.

— Je vous ai attendu ici, lui dit-elle. Je comptais bien que vous viendriez seul, et...

— Ma chère enfant, interrompit M. de Sigoulès, je devrais vous gronder, mais je ne m'en sens pas le courage. Mieux vaut que je vous aide à sortir de l'impasse où vous vous êtes fourrée, malgré tout ce que j'ai pu vous dire à Salviac. Ce n'est pas dans ce jardin banal que nous p<Jùrrons causer, et je vous prie de venir me voir demain à Y Hôtel du Helder, rue du Helder. J'y serai toute la journée. En attendant que nous puissions nous expliquer à fond, veuillez répondre brièvement à deux questions.

Votre frère est à Paris, et vous l'avez revu, je suppose?

— Je viens de le rencontrer. Il demeure tout près d'ici, chez un de nos compatriotes. Jacques est avec lui.

— Jacques I c'est complet!... Il faut que vous ayez tous perdu l'esprit. I^a police est à leurs trousses et, si je ne m'en mêlais pas, ils seraient arrêtés avant peu.

Maintenant, qu'est-ce que cette femme qui était assise à côté de vous, à table, et qui, paraît-il, est arrivée à Paris avec vous ? ,

114 LA BBLLB ÔEOLIÈEB

^ Je Tai rencontrée à Bordeaux,.. Noua ayons voyagé ensemble. Elle a connu autrefois votre cousin, M. de Mussidan.

— Mauvaise recommandation. Son nom, Je vous prie.

— Elle s'appelle madame Bastide... elle est veuve... et j'ai pleine confiance en elle...

— Bon 1 je me renseignerai auprès d'Adhémar. Provisoirement, je ne saurais trop vous recommander de ne pas livrer vos secrets à cette soi-disant amie de mon garnement de neveu.

Dans ce pays-ci^ l'espionnage prend toutes les formes. *

Edmée allait se récrier^ mais M. de Sigoulès lui dit brusquement :

^ Voilà tout ce que j'avais à vous demander ce soir. Votre place n'est pas ici. Rentrez chez vous. Je vais dire h la femme qui tient cette maison que vous n'êtes pas venue et je prendrai le café avec mon camarade. A demain I

LA BBLiifi; aBûxoÈHE ils

Pierre Marteau possédait quelques-unes des apti* tudea qu'il faut avoir pour être un bon policier : le dévouement absolu, le courage, la ténacité. Mais il lui en manquait d'autres, tout aussi nécessaire^ dans ce métier ingrat et difficile : la finesse, par exemple, le H^iv^ et aussi la pratique. U n'était pas assez Parisien, en qe sens qu'il ne connaissait pas assez Paris, ses bas-fonds et les habitudes des malan^ drins qui donnent de 1^ besogne aux agents de la sûreté.

En revanche, pour garder la personne d'un chef d'Eltat, empereur qu roi, Pierre Marteau n'aurait pas eu son pareil. Il en aurait remontré h Roustau, le mameluck légendaire, qui couchait toutes les puits à la porte de la obamhre de Napoléon I".

116 LA BELLE GEOLIERE

Aussi le général Plancoët, qui le connaissait bien, songeait-il à le caser définitivement dans la police particulière du prince-président.

Mais ce service n'étant pas encore complètement organisé, Marteau avait dû se contenter d'une place d'inspecteur dans la brigade politique ; une place provisoire, dont les attributions étaient assez mal définies.

On l'avait chargé, pour commencer, de rechercher l'assassin de M. Santelli, Louis Chancelade, qu'il connaissait mieux que personne, puisqu'il l'avait eu sous sa coupe dans la maison d'arrêt de Salviaç.

Cette mission spéciale lui convenait d'autant mieux qu'il avait voué à son ancien prisonnier une haine implacable. L'évasion de Chancelade avait brisé l'avenir du gardien-chef, qui en était encore à se demander comment elle s'était accomplie. Il ne doutait pas qu'elle n'eût été favorisée par quelqu'un de la prison, mais par qui? Il avait d'abord soupçonné la soi-disant cousine de sa femme, et il avait fini par soupçonner sa femme elle-même.

Le ménage s'était disloqué, à la suite de scènes violentes, et en arrivant à Paris, la belle geôlière avait déclaré à son mari qu'elle ne supporterait plus l'existence en commun. Le général était intervenu pour conseiller à Pierre Marteau de la laisser vivre à sa guise, et Marteau n'avait rien à refuser à son puissant protecteur. Il avait été convenu qu'Aurélie

LA BELLE GEOLIERE 117

utiliserait ses talents de musicienne en ouvrant un cours de chant. Le marquis de Plancoôt se chargeait de lui procurer des élèves. Et cet époux accommodant n'en avait pas demandé davantage.

Peut-être était- il moins résigné qu'il en avait Tair ; peut-être même ruminait-il des projets de vengeance à longue échéance, mais il n'en laissait rien paraître et il s'était mis avec ardeur à exercer son nouvel emploi.

Pendant que madame Marteau s'installait dans un bel appartement de la rue de l'Arcade, il avait loué une modeste chambre dans la maison qu'il avait habitée autrefois, rue Saint-Louis-en-l'Ile, tout près de la préfecture de police, et sans frayer beaucoup avec les autres inspecteurs, il allait tous les jours au rapport, mais c'était pour la forme, car son chef, le sachant très protégé et chargé d'une mission spéciale, lui avait à peu près donné carte blanche.

Ses débuts n'avaient pas été brillants. Il manquait d'expérience et il ignorait Tart de se renseigner sûrement et promptement. Sa femme, au plus fort de leurs querelles, lui avait avoué que la prétendue Marie Minotte, n'était qu'une farceuse appelée Coralie Bernache, maîtresse du sous-préfet de Salviac, et il avait cherché à utiliser ce point de départ. Il s'était procuré sans peine l'adresse de Vignory qui logeait provisoirement à Y Hôtel de Bade, sur le boulevard des Italiens. Il avait même monté la garde plusieurs

118 LA ]&ELL]i GEOLIERS

fois dans la rue Mogador^ espérant que Ghancelade y viendrait.

Gû8 premières démarches n'avaient abouti h aucun résultat, si ce n'est à lui faire faire la connaissance de la femme de chambre de madame Bernache. Il Favait entendue parler de sa maîtresse avec la concierge, sur le pas de la porte, et il n'attendait qu'une occasion de l'aborder lorsque, le soir du jeudi gras, il la vit rentrer portant un domino tout neuf et ui^ gros bouquet de bruyères roses.

Il en conclut que la dame se proposait d'aller, le soir même, au bal de l'Opéra, que les branches de bruyère devaient être un signe de reconnaissance et qu'elle y avait peut-être donné rendez- vous à l'évadé de la prison de Salviac.

Cette conclusion était des plus hasardées, mais elle faisait honneur h la sagacité de Pierre Marteau, puisqu'il se trouva qu'il avait deviné, et il ne perdit pas de temps pour agir en conséquence.

li^'arrestation de Cbancelade était son unique objec^ tif, depuis qu'il était entré dans la police, et il devait en recueillir tout l'honneur, car, h dire vrai, personne que lui ne s'en occupait sérieusement, l^e gouvernement nouveau avait d'autres soucis que de pourchasser le meurtrier de M. Santelli, commissaire général qui, par une sévérité poussée h l'excès, avait fait plus de tort que de bien au pouvoir qu'il servait

C'était mdme à cette indifférence relative que

LA BELLB aSÛLlÈRE 119

Ghancelade devait de ne pas être encore repris, car si les vieux routiers de la sûreté s'étaient mêlés de le cheroher, il n'aurait pas pu leur échapper.

Mais Ghancelade avait en la personne de Tex-gardien-chef un ennemi aussi dangereux à lui seul que tous les agents de la préfecture, car Pierre Marteau avait un intérêt personnel à arrêter le fugitif.

Espionnant pour sa propre satisfaction, il y mettait plus de zèle qu'un simple salarié et il devait réussir là où d'autres auraient échoué.

L'idée du bal de l'Opéra s'étant logée dans sa tète, il n'en démordit plus. Il n'y était jamais allé de sa vie, à ce bal, mais il savait que les hommes peuvent y entrer masqués et il ne lui en fallait pas plus pour tenter l'aventure, avec quelques chances de succès.

Il était entré dans la. salle à l'ouverture des portes et il y avait assez longtemps promené inutilement un domino de louage qui le gônait beaucoup. La femme qu'il cherchait n'était point encore arrivée et il errait par les corridors sans apercevoir le bouquet de bruyères qui devait lui servir h la recon* naître.

En revanche, il vit passer & visage découvert le comte de Sigoulès et Adhémar de Mussidan qu'il détestait presque autant que Ghancelade. Celui-là, gracié régulièrement, était à l'abri de ses atteintes, et s'il s'amusa à le suivre un instant, ce fut pour écouter ce cju'il iU^iU l\ eift le orôve-cœur de Je

120 LA BSLLE GEOUÈRE

Toir entrer avec son oncle dans la loge que le général de Plancoët occupait avec une femme qu'il ne reconnut pas. Mais un peu plus tard, il rencontra Coralie Bernache, il entendit sa voix et il ne la quitta plus.

En s'attachant à ses pas, il fit, comme on dit» d'une pierre deux coups, puisqu'il put attraper au vol quelques bribes de la conversation des deux Périgourdins dont Tun avait été son prisonnier. Heureusement pour la belle geôlière, U n'entendit pas Mussidan avouer au comte de Sigoulès qu'elle avait été sa maîtresse, mais il acquit la presque certitude que Louis Chancelade était à Paris.

Et, un instant après, il n'en douta plus, quand il vit Coralie aborder un domino masculin qui portait le signe de reconnaissance et qui avait précisément la taille et la tournure du frère d'Edmée»

Il crut le tenir et il l'aurait arrêté, séance tenante, s'il eût osé, mais la préfecture recommande à ses agents d'éviter les esclandres et, d'ailleurs. Marteau ne se croyait pas encore assez sûr de son fait.

C'est alors que lui vint la malencontreuse idée de filer ce couple suspect. Il espérait que Coralie reconduirait Chancelade chez lui, et qu'il pourrait les suivre en voiture. Il avait compté sans les embarras de la sortie, et sans l'intervention de Jacques. Il perdit la piste, et il s'aperçut le lendemain que le prétendu agent de la sûreté s'était moqué de lui.

Le nommé Truffier était complètement inconnu à

ul belle ÔEOLIERB 121

la préfecture, et le cocher du fiacre 954, retrouvé à grand'peine, déclara et prouva qu'il n'avait chay^gépersonne la veille, à la sortie de TOpéra, rue Le Peletier.

Marteau perdit sa Journée à se renseigner en pure perte, et ne se vanta pas de sa déconvenue.

Il n'avait gagné à son expédition qu'une faible chance de plus, qui était la chance de rencontrer par hasard le faux agent de police dont les mensonges ravalent si bien égaré. Cet homme devait être un complice ou tout au moins un ami de Chancelade, et si Marteau parvenait à remettre la main sur lui, on pourrait le forcer à parler.

Marteau avait acquis aussi la presque certitude que Goralie Bernache connaissait le domicile de l'évadé, qu'elle était en relations avec lui, et que c'était d'elle surtout qu'il fallait s'accuper pour arriver jusqu'à Chancelade.

Son aventure du bal de l'Opéra avait dû lui mettre, comme on dit, la puce à l'oreille. Elle se tenait sur ses gardes et elle ne commettrait pas la faute de revoir son amant, maintenant qu'elle se savait sur* veillée.

Mais Marteau se dit qu'il y aurait peut-être moyen de s'entendre avec elle. Il tenait cette fausse parente de sa femme pour une franche coquine, et il la croyait très capable de livrer le fugitif pour une somme d'argent. S'il n'eût fallu que cela pourdécou-

vrir l'évadé qui lui avait fait perdre sa place, il y aurait volontiers mis de sa poche, tant il tenait à le pincer.

Pierre Marteau avait d'ailleurs bien des choses h demander à la ci-devant Marie Minette. Ils s'étaient àpeine revus depuis la nuit de Tévasion, puisqu'elle avait décampé sans le prévenir. Il ne manquait donc pas de prétextes pour lui faire une visite, et il comptait bien qu'elle ne l'avait pas re-r connu sous son domino au bal de l'Opéra, car elle ne devait pas se douter qu'il s'était engagé dans la police.

Il savait, d'ailleurs, par expérience, qu'elle était inconsidérée et bavarde; deu^ défauts féminins, dont un homme avisé n'a pas de peine à tirer parti pour apprendre ce qu'il a intérêt à savoir.

Tout bien considéré, le surlendemain de la nuit de bal où il s'était laissé berner par un simple braconnier, Pierre Marteau se décidaà tenter l'aventure.

Il s'habilla avec soin et en sa qualité d'ancien militaire, il avait toujours ce qu'on appelle de la tenue ; c'était un avantage qu'on appréciait beaucoup à la préfecture de police et dont il savait pro' flter à propos.

Il avait fait son plan et il s'achemina vers le domicile de Goralie Bernache, en se demandant si elle consentirait h le recevoir et s'il ne ferait pas biei; 4o

p'annpijcer sous im qom d'empruijt,

LA BBLLB GEOLlilRB 123

Un incident Imprévu mit fin h son indécision.

Il faisait par hasard un temps superbe. Une de ces claires journées d'hiver, assez rares au mois de février, qui font sortir de chez eux les Parisiens et surtout les Parisiennes,

Les femmes s'habillent pour aller shoper, comme

a font les Anglaises, c'est-à-dire courir les boutiques

à la mode, et aussi pour arpenter d'un pied léger les

boulevards élégants et l'avenue des Champs-Elysées.

Au moment oti Pierre Marteau tournait le coin de la rue Neuve-des-Mathurins pour entrer dans la rue Mogador, il se trouva littéralement bec h bec avec Goralie Bernache.

Pas moyen de l'éviter, ni de préparer ui^ exorde. Il fallait aborder et entrer en conversation, ou bien s'enfuir.

Uex-geôlier prit une figure de circonstance, ot porta la main h son chapeau, mais Goralie lui dit en riant :

— Tiens I vous voilà I Bonjour, cousin 1 Gomment ça va-t-il, depuis Salviac ?

— Mal... très mal, grommela Tex-gardien-chef,

— Oui, je sais qu'ils vous ont destitué, mais vous auriex tort de m'en vouloir. C'est cet animal de Vignory qui est la cause de vos ennuis. Et ça ne lui a pas profité. On l'a mis à pied aussi.

•^ Il ne l'a pus volé.., et il n'en ser^ pas quitte à M bon roarolié. Il s'ept indignement moc|ué de n^oî,

124 LA BELLE GEOLIERE

et si jamais je le rencontre, je lui dirai son fait. Je ne suis plus sous ses ordres et je lui montrerai qu'un ancien militaire ne se laisse pas berner par un blancbec de son espèce.

— Je suis persuadée, mon cher, que vous n'en feriez qu'une bouchée, et cependant, si j'étais à votre place, je le laisserais en repos. 11 mérite une leçon, mais il ne vaut pas la peine que vous vous dérangiez pour la lui donner. Faîtes comme moi. Je ne m'occupe pas plus de ce joli farceur que si je ne l'avais jamais connu.

— Alors vous ne l'avez pas revu à Paris ?

— Je l'ai aperçu de loin, l'autre nuit, au bal de rOpéra, et je vous jure que l'envie ne m'est pas venue de lui parler. Il était gris comme trois Polonais.

Ces mots : au bal de l'Opéra, firent tressaillir d'aise Pierre Marteau. Puisque Coralie déclarait y être allée, c'était bien la preuve qu'elle ne l'avait pas reconnu sous le domino dont il s'était affublé pour l'épier.

— Laissons là Vignory, reprit-elle gaîment, et dites-moi comment va ma cousine Aurélie.

— Votre cousine 1 votre cousine I grogna l'ex-gardîen-chef. Vous savez très bien que vous n'êtes pas parentes.

— Amies de jeunesse ; ça vaut mieux que la parenté. J'ai été très liée avec elle, au temps où elle

LA BELLE GEOLIERE 125

s'appelait encore mademoiselle de Saint- Amour... et en ce temps-là, elle ne songeait guère à vous épouser.

— J'aurais bien fait de n'y jamais songer moimême, dit brusquement Pierre Marteau.

— Pourquoi donc, mon cher? Aurélie est une femme charmante ; elle vous a apporté une jolie dot et la protection d'un général. Il me semble même que c'est elle qui vous a fait nommer directeur de prison. Il est vrai que vous avez perdu cette place qui vous allait comme un gant. Mais le marquis de Plancoët vous en trouvera une meilleure.

Le mari de la belle geôlière s'apercevait très bien que Coralie se moquait de lui et il enrageait de tout son cœur, mais il n'avait garde de se fâcher ouvertement, car elle l'eût envoyé promener et alors adieu les informations qu'il espérait tirer d'elle.

— Qu'est-ce que vous faites, pour le moment?

reprit la Bernache, qui prenait plaisir à retourner sur le gril le persécuteur de Chancelade.

— Rien et je m'ennuie tellement que je suis heureux de vous rencontrer et de causer avec vous.

— C'est gentil ce que vous me dites là ; seulement, vous ne me le dites pas poliment. Alors, je suis pour vous un pis-aller ?

— Je ne sais pas tourner de belles phrases, mais je vous jure que je suis très content de vous voir. Je serais allé chez vous, si j'avais su où vous demeuriez.

126 LA. bellb: gbou^rp

— Vous n'auriez psis eu de peine à découvrir mon domicile. Je suis assez connue. Mais puisque le hasard nous réunit dans la rue, profitez-en pour m'accompagner, car nous ne pouvons pas rester plantés là sur le trottoir. Je vais courir les magasins. Venez avec moi, nous bavarderons en route.

Pierre Marteau hésita. La proposition ne lui souriait guère et pourtant l'occasion était excellente pour se renseigner. Il s'étonnait même que Goralie lui fit si beau jeu et les facilités qu'elle lui offrait le confirmaient dans ridée qu'elle ne se défiait pas de lui.

— Bon I dit-elle, je comprends. Vous craignez de vous compromettre en m'escortant. C'est tout naturel... un homme marié 1... Eh bien I n'en parlons plus... Je m'en vais... Rappelez-moi au souvenir de cette chère Aurélie.

— Mais, non, répliqua vivement Marteau. Je ne demande pas mieux que de vous faire un bout de conduite. De quel côté allez-vous ?

— Sur les boulevards. Mais vous n'êtes pas obligé de me donner le bras. Vous marcherez à côté de moi et vous me quitterez quand vous en aurez assez de ma compagnie.

Ainsi fut fait. L'ex-geôlier se mit à la gauche de rirrégulière qui se dirigea vers la rue de la Chausséed'Antin. Et Coralie ne lui laissa pas le temps de respirer.

— Voyons, mon cher ; maintenant que nous avons

LA BBLLE GEOLIÈRB 127

fait la paix, J'espère que vous allez me donner des nouvelles de votre femme. Nous nous somme très mal quittées à Salviac et en vérité, elle n*a pas été bien pour moi, avant mon départ ; mais je n'ai pas de rancune et si elle avait jamais besoin de moi, je serais charmée de lui être utile.

^ Elle n*a besoin de personne, répondit d*un air bourru le mari de la belle geôlière.

— J'entends. Votre protection lui suffit. Et je suis très aise d'aise d'apprendre que vous faites toujours bon ménage.

— Nous n'habitons plus ensemble.

— Ah I bah I s^cria Goralie, en feignant Tétonnement.

— La vie commune n'était plus possible après ma destitution. Je cherche un emploi et Aurélie a ouvert un cours de chant pour les jeunes demoiselles.

— Excellente idée. Une ancienne élève de Saint- Denis ne saurait mieux faire que de se consacrer à l'éducation des Jeunes filles. Alors, mon pauvre Marteau, vous vous êtes retiré sous votre tente, de peur de gêner votre femme ?

— Ce n'est pas tout à fait cela.

— Je m'en doute. Avouez qu'il y a eu delà brouille entre vous et que vous n'êtes pas encore raccommodés.

— J'en ai beaucoup voulu à Aurélie de s'être prêtée à l'indigne comédie qu'à Jouée ce polisson de

128 LA BELLE GEOLIERE

sous-préfet. Vous, c'était tout simple ; vous aviez mis Vignory dans un mauvais cas et vous cherchiez à l'en tirer. Mais ma femme devait refuser net, car elle savait fort bien à quoi elle m'exposait.

— Je ne dis pas le contraire. Et cependant, il ne serait rien arrivé sans cette maudite évasion.

— Oui, parlons-en, de Tévasion. Personne n'y a rien compris, mais vous savez, vous, comment elle s'est accomplie.

— Moil vous rêvez, mon boni je n'étais pas chargée de surveiller vos prisonniers, qui d'ailleurs ne m'intéressaient pas.

— Ce n'est pas ce que dit Aurélie.

— Ah !... que dit-elle donc?

— Je n'ai pas de raison pour vous le cacher. Elle prétend que vous êtes tombée amoureuse de ce Ghancelade...

— Eh ! bien, quand ce serait vrai? cane la regarde pas.

— Elle ajoute que vous avez profité de votre séjour à la maison d'arrêt pour ouvrir à Chancelade la porte de sa cellule et la fenêtre de notre logement.

La belle geôlière n'avait rien dit de pareil à son mari. Le rusé compère plaidait le faux pour savoir le vrai et il y réussit pleinement.

— Elle a osé inventer celai s'écria Goralie, furieuse. Eh bien, elle apprendra à se mêler de mes affaires. Je vais vous dire la vérité, moi. Tant pis pour

liA BELLE QEOLIÈRE 129

VOUS si la vérité vous chagrine. C'est votre femme qui a ouvert les portes et la fenêtre au prisonnier gui le lui a demandé. Elle n'avait rien à. lui refuser.

— Ce n*est pas possible. Elle ne connaissait pas ce Ghancelade et il n'a passé qu'un Jour à. la maison d'arrêt.

— Eh I gui parle de Chancelade ? Il me plaisait ce garçon, mais je ne songeais pas à le délivrer et j'aurais été incapable de lui donner la clé des champs, puisque je ne savais seulement pas où était sa cel* Iule.

Il s'agit du baron de Mussidan, mon cher.

— Je... je ne comprends pas, balbutia Marteau qui p&llssait à vue d'œil.

— Il y est resté deux mois, à la maison d'arrêt, celui-là, et votre femme a eu tout le temps de faire sa connaissance.

— Qu'entendez-vous par ces paroles ?

— Ah ! vous tenez à ce qu'on vous mette les points sur les i ! Aii fait, je ne vois pas pourquoi je me tairais, puisqu'Âurélie m'a dénoncée... et dénoncée à faux, encore I... d'ailleurs, vous devez être bronzé sur ces accidents-là. Sachez donc, mon cher, que depuis longtemps votre femme allait toutes les nuits passer une heure ou deux dans la cellule du bel Adhémar. Voilà ce que c'est que de faire chambre à part et de laisser la clef du corridor à la disposition d*une épouse sujette à caution* Et il faut que vous ayez de

130 LA BBLLB GEOLIËRB

bien mauvais yeux pour ne pa8 vous être aperçu de ce qui se passait. Les amants se donnaient des rendezvous en musique... le piano et Taccordéon...

-— Ah I les misérables I...

— Tiens I ça vous fait quelque chose L*. Je n'aurais pas cru.

— Mais non, ce n*est pas vrai I... Si ce MuBsidan eût été Tamant de Goralie, c'est lui qu'elle aurait fait évader.

— Elle n'y tenait pas. Elle se doutait bien qu'il serait gracié, et elle voulait l'avoir sous la main le plus longtemps possible. Du reste» il n'a tenu qu'à lui de décamper. Il a refusé et il a presque forcé votre

.femme à faire évader Ghancelade. Ça vous étonne^ mais ça s'est passé comme ça... J'y étais.

— - Et vous auriez pu empêcher l'évasion I murmura Marteau.

— En vous avertissant ? Ah 1 non» par exemple I Je soutiens mes amies, moi... jusqu'au jour oîi elles me trahissent. Et de plus, je n'étais pas fâchée qu'un beau gars comme Ghancelade se tirât d'alTaire. Du reste, M» de Mussidan ne tenait pas du tout à se sauver, car il aurait pu le faire dix fois. Il sortait la nuit de la maison d'arrêt^ quand il voulait»

-— Que me dites- vous là ! s'écria Pierre Marteau» abasourdi;

— La vérité, mon cher^ répondit Goralie. M. de Mus$idan avait, paratt41» des aifaires à régler en

LA BtSLLB GEOLIERE IHl

ville OU à la campagne. Votre femme qui tenait beaucoup à lui être agréable, le laissait sortir, la nuit, à condition qu'il rentrerait avant le jour. Et il faut rendre cette justice au joli baron qu'il n'a jamais manqué de revenir.

— Gomment s'y prenait-il donc? La porte de la maison d'arrêt était gardée.

— Oui, mais la fenêtre de votre logement ne l'était pas. Aurélie s était procuré une échelle de cordes. Il rentrait aussi facilement qu'il sortait.

Et vous n'y voyiez que du feu.

— C'est inouï, murmura le mari de la belle geôlière.

— Ghancelade a profité des mêmes facilités... avec cette différence qu'il n'a pas commis la sottise de revenir se constituer prisonnier. C'est M. de Mussidan qui lui a indiqué la manière de s'en servir, et qui lui a conseillé de disparaître. Dame 1 ça se comprend. Chancelade était accusé d'avoir assassiné le commissaire général. Sa tête ne tenait guère sur ses épaules, tandis que le baron n'avait à craindre qu'un emprisonnement plus ou moins long... ou au pis aller, la déportation. Dès ^u'il a su que le flls du métayer de «on oncle était sous le coup d'une comdamnation à mort, il a usé de son autorité d'amant pour contraindre Aurélie à laisser partir ce brave garçon.

— n avait peut-être, pour se montrer si généreux^

132 LA BELLE GEOLIERE

nne raison à laquelle vous n*ayez pas pensé, dit entre ses dents Pierre Marteau.

— Laquelle ?

— C'est peut-être lui ç^ui a tué M. Santelli.

— Oh I quelle idée I murmura Goralie, tout interloquée.

— Une idée qui viendra à tous ceux que vous mettrez au courant des faits. M. de Mussidan sortait souvent, dites-vous. Il suffit qu'il soit sorti la nuit où le coup de fusil a été tiré. La maison d'arrêt n'est pas loin du cercle où le commissaire a été frappé d'une balle... près de la fenêtre.

— Vous oubliez que Mussidan n'avait pas de fusil dans sa cellule et qu'il n'a pas pu voler ou emprunter celui d'un de vos porte-clés.

— Deux jours avant mon départ de Salviac, on a trouvé une carabine cachée dans le jardin de la maison du cercle... une carabine anglaise.

— C'est singulier ; mais jamais je ne croirai que le baron a fait un coup pareil. Il n'avait pas de raison personnelle pour en vouloir à ce commissaire, et les gens de son monde n'assassinent pas. D'ailleurs, quand on assassine, on a des remords et le bel Adhémar mène ici joyeuse vie. Il était au bal de l'Opéra avec le vieux Sigoulès. Je l'y ai vu et il avait l'air de s'amuser beaucoup.

•— Ça ne prouve rien.

-— Si je vous disais, mon cher, que Sigoulès Ta

présenté au général, qui y était, dans une loge... avec une femme... il est vrai que le général Ta reçu assez froidement... mais la femme lui a fait très bon accueil.

Marteau regarda Goralie et devina ce qu'elle sousentendait en insistant ainsi.

— Achevez, lui dit-il froidement. Cette femme, c'était la mienne, n'est-ce pas?

— Je le crois... ou plutôt j'en suis sûre, car j'ai suivi l'oncle et le neveu qui se promenaient bras dessus bras dessous dans le foyer et j'ai entendu leur conversation. Je dois môme vous dire, si cela peut vous consoler, que le baron ne parait pas disposé à renouer avec Aurélie.

— Tant pis I dit énergiquement Marteau.

— Gomment, tant pis? s'écria Goralie. Alors, plus votre femme a d'amants, plus vous êtes content?

— Elle a comblé la mesure et je ne m'inquiète plus de ce qu'elle fait. Mais je suis son mari et si je surprenais cet homme chez elle, il me serait infiniment agréable de le tuer, comme j'en aurais le droit. . . de par la loi.

— Hél hél voilà qui n'est pas mal raisonné, mais je crois bien que vous n'aurez pas cette satisfaction. Aurélie a la prudence du serpent et elle ne se risquera pas à recevoir M. de Mussidan. A votre place, moi, je chercherais à me venger autrement. Je tâcherais de prouver que ce gentilhomme a sur la con-

134 Lk BBLLB GEOLIERB

science Tassassinat du commissaire et la Justice se cliargeraitde lui faire couper le cou.

Marteau tressaillit. Goralie avait deviné ce qu*il pensait, et il ne voulait pas en convenir.

— Ce n'est pas mon métier de faire arrêter les criminels, dit-il vivement, et j'en suis bien aise, car ça ne m'a pas réussi quand mon métier était de les garder. J'en ai assez de servir les autorités qui renvoient un bon agent, au lieu de le récompenser. Et je rencontrerais demain ce Ghancelade que, ma parole d'honneur, je n'appellerais pas un sergent de ville pour le faire empoigner.

— Vieille canaillel pensait Goralie ; tu te crois bien fin, mais je suis plus fine que toi, et je vais m'amu ser à te faire aller. Je t'ai lâché sur une fausse piste, et tu y perdras ton temps.

Et elle dit tout haut :

— Je comprends que vous soyez dégoûté de tout ces vilains états> et pour vous prouver que je n'ai pas conservé un mauvais souvenir de nos relations, je TOUS promets que je tâcherai de vous trouver un meilleur emploi. Je n'ai pas le bras si long que le général, mais j'ai un ami qui pourrait vous être utile.

Répugneriez-vous à accepter une situation à l'étranger? En Russie, par exemple?

— Ma fol, non! répondit impudemment l'ex-geôlier, qui, pour rien au monde, n'aurait quitté la France

LA BELLE OBOUÈRE 135

avant de s'ôtre vengé de ses deux prisonniers de Salviac.

— Alors, mon cher, je vais ra'occuper de vous. Mon amant, le prince Lounine, a des propriétés immenses près de Moscou. Je lui demanderai pour vous une place de régisseur ou d'intendant.

^ Ce ne serait pas de refus.

— Justement, il vient d'arriver à Tiraproviste, comme toujours... figurez-vous qu'au moment où je l'attendais le moins, j'ai reçu une lettre anonyme qui me donnait rendez-vous au bal de l'Opéra. Il avait déguisé son écriture, mais je l'ai reconnue tout de même. Je suis allée au bal, je l'y ai trouvé et je lui ai fait une scène do jalousie, pour l'empèoher de m'en faire une.

— C'est très bien joué, mais...

— Et ce qu'il y a de plus drôle, c'est que nous avons été espionnés pendant tout le temps que nous y sommes restés.

— Pas possible, murmura Pierre Marteau, assez préoccupé de savoir où tendait ce discours.

— Mon Dieu, oui. Un escogriffe masqué et caché sous un domino, qui lui allait comme une robo de soie à un ours, s'est mis à nous suivre jusqu'à la sortie, sans que nous ayons pu deviner pourquoi. Il ne nous a lâchés qu'à la porte et encore je croîs qu'il aurait couru après nous dans la rue, si nous n'avions pas pris un fiacre... le prince, arrivé le malin, n'avait

136 LA BELLE GEOLIERE

pas songé, à commander son coupé... Enfin, nous avons réussi à nous débarrasser de cet animal et nous sommes allés souper tranquillement au café Anglais.

Croiriez-vous, mon cher, que je m'étais figuré qu'on me surveillait à cause des histoires qui se sont passées à Salviac? Les gens de la police sont si bêtes qu'ils croient peut-être que je suis en relations intimes avec ce Ghancelade. Ah ! Ils se mettent bien le doigt dans l'œil. Ghancelade est un beau gars, mais je n'aime pas les ruraux et je n'ai pas envie de compromettre ma position pour un petit maître d'école de campagne.

Du reste, ils auront beau le chercher, ils ne le trouveront pas. J'ai entendu, au bal, le vieux comte dire à M. de Mussidan que Ghancelade était arrivée. New-York et que sa sœur allait l'y rejoindre.

Mais, reprit Goralîe, en s'arrétant tout à coup, je ne sais pas pourquoi je m'amuse à vous raconter des histoires qui ne vous intéressent guère.

Nous voici au boulevard et j'ai affaire chez le bijoutier dont vous voyez d'ici la boutique. Il doit me livrer une parure, turquoises et diamants, que le prince m'a offerte hier pour payer sa bienvenue. Je vous rends donc votre liberté... à moins que vous n'ayez l'intention de m'acheter un bracelet ou une bague... et encore... de vous, je ne l'accepterais pas, ajouta en riant Cor allé.

LA BELLE OEOLIËRE 137

— Vous auriez tort, dit gravement Marteau. Je ne suis pas très riche, mais j'ai assez d'argent pour faire des cadeaux aux personnes gui me rendent des services. Et vous venez de m'en rendre un fameux, en me renseignant sur ce nobliau que Je déteste.

— Le fait est que vous n'avez pas de raison pour Taimer. Mais, bahl laissez-le en repos, croyez-moi.

Et maintenant, quittons-nous bons amis.

— Vous ne me permettrez donc pas de venir vous voir?

— Mais, si... quand vous voudrez... vous savez mon adresse I

— Non, répondit audacieusement Marteau.

— Rue Modagor, 19. Vous demanderez madame Bernaclie. Vous me trouverez toujours l'après-midi... et à. la première occasion, je vous présenterai à mon prince.

— Vous êtes vraiment trop bonne. Une dernière question, je vous prie ?

— Allez I

— Savez-vous où est descendu M. de Mussidan?

— Je présume qu'il loge dans le même hôtel que son noble parent, M. le comte de Sigoulès. Mais quant à vous dire où cet hôtel est situé, j'en suis incapable, attendu que je l'ignore absolument.

Je m'en informerai, si vous le désirez.

— Vous me ferez plaisir.

138 LA BELLE GEOLIÈRE

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— J'ai justement une amie qui a été la maîtresse de Mussidan, qui le cherche et qui finira bien parle découvrir. Elle s'appelle Clara Lasource... c'est une femme très chic... entretenue par le baron d'Ormuz...

Mais je vous conseille encore une fois de ne pas faire d'esclandre. Vous n'y gagneriez rien.

Sur cette sage conclusion, Goralie offrit le bout de ses doigts au mari de la belle geôlière, traversa d'un pied léger la chaussée du boulevard, et se mit à remonter vers la Madeleine.

Elle était ravie de sa conversation avec l'ennemi de Louis Ghancelade, car elle se flattait de l'avoir mis hors d'état de nuire et elle «e félicitait de sa diplomatie inventive.

— Tu peux venir à la maison, gredin! disaitelle tout bas. Tu n'y rencontreras pas Louis, et si tu t'attaques h Mussidan, 11 t'en cuira.

Pierre Marteau ne triomphait pas, lui, mais il ruminait de nouveaux projets, en s'en allant le long du boulevard, en sens opposé à la direction que Goralie avait prise.

Pierre Marteau était un singulier personnage.

Dans les livres, on parle beaucoup du cœur humain, et les auteurs ont la prétention d'analyser les sentiments qui le remplissent, comme si tous les cœurs se ressemblaient.

Ainsi, par exemple, le naari de la belle geôlièrç

LA BELLE OfiOLIERE 139

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tolérait parfaitement qu'elle fût la maltresse du gé* néral marquis de Plancoôt. Elle l'était avant qu'il ne l'épousAt; il le savait et il ne s'était fait aucun scrupule de profiter de la protection de l'amant de sa femme. L'ancien troupier poussait jusque-là le respect de la hiérarchie et le fanatisme de l'obéissance passive.

Mais il n'entendait pas abdiquer ses droits conjugaux sur Aurélie. Il l'aimait à sa façon, et s'il avait couaenti à la séparation qu'elle lui avait imposée à leur retour de Salviac, il n'avait pas renoncé à elle et il comptait bien reprendre l'existence en commun, quand leur situation le lui permettrait, c'est-à-dire quand sa femme aurait gagné une fortune indépendante. Ce calcul honteux lui paraissait tout naturel, et bien des gens le font, car on voit souvent des messieurs bien nés épouser des drôlesses enrichies. Ceux-là ne veulent pas qu'un rival leur coupe l'herbe sous le pied, et ils ne tolèrent pas les autres amants de CQ0ur. De même, Pierre Marteau ne supportait pas que sa femme le trompât avec un autre homn^e que le général,

Et ce n'était pas seulement par intérêt qu'il prétendait la garder pour lui et pour M. de Plancoôt. Il était jaloux d'elle... qi> la jalousie va-t-elle se nicher?... sérieusement et violemment jaloux-, jaloux au point de tuer l'homme qu'il surprendrait avec

Aurélie, et i} ije s'était pas nr\\é en dOchr^nt h

Goralie Bernache qu'il se vengerait ainsi, le cas échéant.

Elle venait de lui faire une cruelle blessure, cette Bernache, en lui dénonçant les fredaines de son ancienne camarade. II était atteint tout à la fois dans son amour-propre de mari et dans son amour-propre de geôlier, car il ne pouvait plus douter que cette fille lui eût dit la vérité en lui dévoilant le secret de révasion de Louis Ghancelade. Il se rappelait maintenant des faits auxquels il n'avait pas pris garde à Salviac; des faits qui prouvaient que sa femme et son prisonnier s'étaient, pendant deux mois, outrageusement moqués de lui, et cela presque sous ses yeux.

Il n'en fallait pas tant pour que l'antipathie que lui avait toujours inspirée le baron de Mussidan se changeât en haine : une de ces haines vigoureuses qui ne s'éteignent jamais et qui vont jusqu'au bout d'elles-mêmes.

Il n'y avait pas cinq minutes qu'il connaissait son malheur et déjà il condamnait à mort Adhémar de Mussidan. Sa résolution de se défaire de lui était irrévocable ; il n'hésitait que sur la manière de l'exécuter.

Le tuer chez Aurélie de Saint-Amour, ce n'était pas commode, car, s'il fallait en croire mademoiselle Bernache, ce volage gentilhomme ne tenait pas du tout à revoir la belle geôlière, qui avait charmé les

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ennuis de sa captivité. Et alors même qu*il irait chez elle, comment Ty surprendre? Marteau ne pouvait pas passer son temps à surveiller la maison de la rue de l'Arcade où demeurait sa femme.

Mais, plus il réfléchissait et plus il se persuadait que Mussidan était le véritable assassin du commis*saire général. La justice n'avait pas songé à l'accuser, parce qu'il paraissait matériellement impossible qu'il fût coupable ; le fait seul d'être en prison cons*tituait un alibi parfaitement établi. Mais du moment où il serait prouvé que ce prisonnier sortait, la nuit, cette prétendue justification tomberait d'elle-même. Seulement, il fallait prouver. Et pour prouver, il fallait obtenir un aveu d'Âurélie qui le faisait sortir. C'était difficile, mais non pas impossible, car s'il était vrai que Mussidan refusait de renouer la liaison commencée à la maison d'arrêt, et interrompue par des événements de force majeure, Aurélie n'avait pas dû lui l)ardonner de la dédaigner.

Restait à savoir si elle pousserait le ressentiment jusqu'à livrer à son mari le secret de ces sorties nocturnes, au risque d'exposer son ancien amant à tomber sous le coup d'une accusation capitale.

Et Marteau regrettait de ne pas avoir su la triste vérité avant de quitter Salviac. S'il l'avait connue, avec quel plaisir, lui qui accusait Ghancelade avec tant d'acharnement, il se serait retourné contre le baron de Mussidan I quel zèle il aurait mis k décou-

142 LA BELLE GEOLIERE

vrir le propriétaire de cette carabine anglaise, providentiellement retrouvée par le jardinier du cercle ! Et il y serait parvenu; il s'en flattait, du moins. Il était encore temps de chercher, mais, à. Paris, l'enquête présentait des difficultés presque insurmontables.

N'importe ! il voulait l'entreprendre cette enquête, dont le résultat pouvait être d'envoyer en cour d'assises l'homme qu'il exécrait maintenant cent fois plus que Louis Ghancelade.

Ghancelade n'avait pas été Tamant de la belle geôlière, Ghancelade n'était pas l'ennemi personnel de Pierre Marteau, et Ghancelade ne se serait pas évadé, si le baron de Mussidan n'eût pas contraint Aurélie & faciliter la fuite de ce maudit instituteur de village.

Et le soin que le baron de Mussidan avait pris d'assurer l'évasion d'un homme qu'il connaissait à peine, ce soin étrange était encore à sa charge. Mussidan, qui, comme tous ses pareils, se piquait de sentiments généreux, n'avait pas voulu laisser condamner le fils d'un métayer de son oncle pour un crime qu'il avait commis, lui, tout baron qu'il était. Il n'avait pas poussé la générosité jusqu'à, se déclarer gou« pable, mais il était resté en prison pour que l'innocent pût se sauver à sa place. Il y était resté, parce que s'il eût profité pour fuir de la complaisance d' Aurélie, on n'aurait pas manqué de découvrir que ce n'était pas la première fois qu'il en usait^ et de le

LA BELLE GEOLIERE 148

soupçonner d'avoir tué le commissaire général

Donc, Tassassin, le lâche assassin que Topinion publique ne pouvait pas excuser, comme elle excusait les insurgés de décembre, c'était Adhémar de Mussidan, le bel Adhémar, le noble gentilhomme qui fascinait toutes les femmes, en se posant comme un héros de roman.

Ainsi raisonnait Pierre Marteau et il tressaillait d'aise en pensant qu'il se vengerait tout h la fois de son ancien prisonnier etd'Aurélie, car Aurélie serait sans doute horriblement humiliée d'apprendre que cet amant qu elle prenait pour une victime des rigueurs du gouvernement n'était qu'un criminel de droit commun.

Mais une idée lui vint qui gâta sa joie. Il se demanda tout à coup si, en dénonçant M. de Mussidan, il ne compromettrait pas gravement madame Marteau ; si par le seul fait de cette dénonciation, la belle geôlière ne se trouverait pas impliquée dans une terrible affaire ; si la justice ne soupçonnerait pas que Mussidan lui avait dit; à elle, pourquoi il sortait, la nuit, de la maison d'arrêt. Dans un cas comme celui4&) conûdente ou complice, c'est tout uu; et il était difficile d'admettre qu'il ne lui avait pas coniié le but de ses sorties.

Or, Tex-gardien-chef tenait à se venger, mais il ne tenait pas du tout à perdre sa femme, et il n'y avait pas moyen de faire arrêter Adhémar sans raconter

144 LA BBLLE GEOLIERE

ce qui s'était passé à la prison de Salviac, pendant qu'Adhémar y était détenu.

Pierre Marteau, plus perplexe que jamais, se disait tout cela en promenant ses rêveries sur le boulevard des Italiens, et il était arrivé devant Tortoni, lorsqu'il aperçut, descendant les marches du ' perron de cet illustre glacier^ l'homme auquel il n'avait pas cessé de penser, depuis qu'il avait laissé Goralie Bernache aller à ses affaires.

L'élégant Adhémar mâchonnait un cure-dents avec la désinvolture d'un viveur qui vient de bien déjeuner, qui n'a pas de soucis, et encore moins de remords.

Le sang du mari d'Aurélie ne fit qu'un tour, et s'il eût obéi à son premier mouvement, il aurait sauté à la gorge de ce rival exécré. Mais il sut se contenir, et au lieu de se livrer à des violences inutiles, il tourna par la rue Taitbout, et il s'arrôta, parfaitement décidé à suivre Adhémar et à ne pas le lâcher avant de savoir où il logeait.

C'était d'autant plus facile qu' Adhémar ne Tavait pas vu.

Une minute après, le triomphant baron apparut au coin de la rue, passa devant lui sans le regarder, et continua son chemin d'un pas tranquille et lent, un pas de désœuvré qui flâne avant de rentrer chez lui.

Marteau lui laissa prendre un peu d'avance et commença h le filer d'assez loinl

LA BBLLE GEOLIERE 145

Adhémar, qui n'avait pas le plus léger soupçon d'être suivi, ne se retourna point. Arrivé à Tendroit où la rue Taitbout rencontre la rue du Helder, il hésita un instant. Il se demandait s'il irait voir son ancienne amie Clara Lasource qui demeurait rue Saint-Lazare, ou s'il irait prendre des nouvelles de son oncle Sigoulès qu'il n'avait pas vu, le matin, avant de sortir, et après réflexion, il prit ce dernier parti.

Marteau le vit entrer dans V Hôtel du Helder. Il voulut s'assurer que que c'était là son domicile, et après lui avoir laissé le temps de monter chez lui, il franchit hardiment la porte cochère et il demanda au portier : M. le baron de Mussidan?

— Il vient de rentrer, lui répondit ce portier. Et s'il n'est pas dans sa chambre, il doit être chez le comte de Sigoulès... au numéro quinze... au premier au-dessus de l'entresol, l'escalier à droite, au fond de la cour.

C'était tout ce que Marteau voulait savoir. Il n'avait garde de monter et il allait s'en aller, muni de ce renseignement, lorsqu'il vit venir Edmée Chance* lade qui se dirigeait vers la loge. Il fit aussitôt volte« face, afin de l'éviter ; il rétrograda en lui tournant le dos et en feignant de chercher une carte dans son portefeuille; si bien qu'il put se flatter qu'elle ne l'avait pas remarqué.

146 LA BELLE GEOLIERE

Pour lui, cette rencontre était un coup de partie, car il n'avait pas renoncé à retrouver Ghancelade et, maintenant qu'il tenait la sœur, il lui suffisait de ne plus la lâcher pour arriver jusqu'au frère, car il ne doutait pas qu'ils ne se fussent réunis depuis leur arrivée à Paris.

C'était une nouvelle piste à suivre immédiatement, et il n'avait plus besoin de filer Mussidan, puisqu'il savait où le trouver quand il lui plairait d'agir contre lui.

Il alla donc s'embusquer, en face de l'hôtel, dans l'allée d'une maison, et là, il attendit, le col de son paletot relevé jusqu'aux oreilles et le chapeau enfoncé jusque sur les yeux.

Il n'attendit pas longtemps, mais ce ne fut pas Ëdmée qui sortit.

Il y avait à peine cinq minutes que Marteau montait la garde dans une allée sombre quand il vit paraître, sur le seuil de la porte cochère de l'hôtel, Adhémar de Mussidan.

— Tiens 1 se dit-il, il s'en va déjà 1... Tant mieux I... je n'ai que faire de lui, maintenant, et il aurait pu me gêner pour suivre la sœur de Ghancelade.

Mais Adhémar, au lieu de mettre le pied dans la rue, restait à la môme place et regardait de tous les côtés, comme un homme qui veut s'assurer que le chemin est libre.

LA BELLE GEOLIERE 147

— C'est singulier, pensa Marteau. On dirait qu'il craint d'être épié. Et puis, comment se fait-il qu'il sorte si vite? Il vient à peine d'entrer. 11 n'a donc pas trouvé son cousin Sigoulès?... C'est possible... Mais il a dû rencontrer dans l'escalier cette péronnelle de Salviac... Pourvu quelle ne m'ait pas reconnu et signalé à Mussidan?...

Marteau cherchait à se rassurer, mais bientôt il Jui sembla que les yeux du baron se fixaient sur l'entrée du corridor où il se cachait et il recula vivement.

Ce fut une précaution inutile, Adhémar traversa la rue d'un pas décidé, vint droit à l'allée, y entra et appela :

— Monsieur Marteau I

Le mari de la belle geôlière se garda bien de répondre, et peu s'en fallut qu'il ne montât l'escalier pour se dérober. Mais il comprit que Mussidan l'y suivrait et il se contenta de se dissimuler dans Tombre et de se tenir coi.

— Ne faites donc pas l'enfant, monsieur Marteau, reprit la voix railleuse du baron. Je sais parfaitement que vous êtes là. Pourquoi jouez- vous à cachecache ? Avancez un peu. J'ai à vous parler.

L'ex*gardien-chef se décida à se montrer, faute de pouvoir s'esquiver.

Il était pris, comme un renard acculé dans un terrier, et la rencontre devenait inévitable*

148 LA BELLE GEOLIERE

D'ailleurs, la colère lui montait à la tôte et le poussait à affronter son ennemi.

— Me voici, dit-il, que me voulez-vous ?

Et il vint se planter en face et à deux pas d'Adhé* mar qui reprit avec un flegme parfait :

— Vous consentez enfin à vous montrer. C'est quelque chose, mais ce n'est pas assez. On est très mal ici pour causer et les locataires de cette maison viendraient infailliblement nous déranger. Veuillez sortir de celte allée. Nous nous expliquerons beaucoup mieux dans la rue.

— Soit I répliqua Pierre Marteau.

Et quand ils furent tous les deux sur le trottoir, Mussidan lui dit en le regardant fixement :

— De quel droit vous permettez-vous de m'espionner ? Vous n'êtes plus geôlier et je ne suis plus sous votre coupe.

— Où avez-vous :pris que je vous espionne? demanda Marteau.

— Vous n'allez pas, je suppose, me soutenir que vous êtes entré ici par hasard ?

— Je n'ai pas de compte à vous rendre.

— Pardon I vous m'avez suivi et vous venez de demander des renseignements sur moi au portier de Y Hôtel du Helder que j'habite. Je veux savoir pour* quoi.

Oh I ne niez pas. Quelqu'un vous a vu.

LA BELLE GEOLIERE 149

— C'est la sœur de Ghancelade qui vous a si bien renseigné ?

— Vous l'avez reconnue, à ce qu'il parait ?

— Parfaitement.

— Et vous l'attendez pour savoir où elle ira en sortant de ThôteL Epargnez-vous la peine de la suivre. Son frère est en sûreté, de l'autre côté de l'Atlantique.

— A quel propos me dites -vous cela? Ghancelade a été sous ma surveillance, dans la prison de Sal viac, mais je ne suis plus gardien-chef.

— Non. Vous êtes agent de police. Ne me dites pas le contraire. Je le sais par mon parent, M. de Sigoulès, qui le tient du général Plancoët, votre protecteur, lequel vous a procuré cet honorable emploi.

— Et quand ce serait vrai?... où voulez-vous en venir ? demanda rageusement Pierre Marteau.

— A vous signifier que je vous défends... entendez-vous ?. . . que je vous défends de suivre mademoiselle Ghancelade. Si vous me suivez encore, moi, je me charge de vous en dégoûter. Mais elle n'est qu'une femme et elle ne pourrait pas se débarrasser de vous. Je l'en débarrasserai, si vous vous avisez de recommencer.

— Par quel procédé, s'il vous plaît?

— Mais... en vous cassant la figure à coups de canne.

Pierre Marteau devint affreusement pâle et resta

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quelques instants sans répondre. La colère le suffoquait.

— Monsieur, dit- il d'une voix étranglée, vous venez de prononcer des paroles qui vous coûteront cher. J'ai servi honorablement dans l'armée et quelle que soit ma situation actuelle, vous me devez une réparation, car la menace ridicule que vous venez de lancer constitue une injure grave.

— Moins grave que l'exécution devant laquelle je ne reculerai pas, si vous persistez à espionner cette jeune fille. Vous avez beau avoir été militaire, vous êtes maintenant agent de police et on ne se bat pas avec un policier. Mais je vous hais tellement que je vous ferais volontiers l'honneur de vous accepter pour adversaire, si j'étais sûr qu'après ce duel, vous laisserez en repos mademoiselle Ghancelade. Malheureusement, je ne puis me fier à votre parole.

-— Moi aussi, je vous hais, dît Marteau, d'une voix sourde, et je n'avais pas besoin que vous m'insultiez pour avoir envie de vous tuer.

— Vraiment? ricana le baron. Et pourquoi me haïssez-vous tant ? Je serais curieux de le savoir.

— Vous devriez vous en douter, répliqua l'ancien gardien-chef, qui ne se possédait plus.

— Pas le moins du monde.

— Vous oubliez volontairement ce qui s'est passé h la maison d'arrftt... entre ma femme et vous.

LA BELLE OBOLIERB 151

« ■■!■■■ ■. I I ■ Il ^^— .^—^

— Je ne vous comprends pas, répondît Adhémap, sans s'émouvoîr en apparence.

— Oui, dît amèrement le mari d'Aurélie, vous vous piquez d'être un gentleman, et les gens de votre sorte croient avoir le droit de mentir pour sauver une femme. Mais vos dénégations impudentes n'y feront rien. Je sais tout, et vous n'oserez pas prétendre qu'un galant homme peut refuser salisfaction à un mari qu'il a outragé.

— Qui diable a pu me dénoncer? se demandait le baron de Mussidan, très contrarié de la tournure que prenait cette explication engagée à la légère.

Il répondit tout haut et d'un air insouciant :

— Ma foi I monsieur, je ne me doutais pas que vous preniez au tragique ces accidents-là. Vous devriez y être accoutumé.

— Trêve d'insolences I Et cessez de nier... J'ai des preuves.

— Des preuves I C'est la première fois que j'entends un mari trompé parler comme un juge d'instruction. A ce que je vois, vous tenez à bien établir que vous appartenez à la grande confrérie des Sganarelles. Gomme il vous plaira, monsieur. Je vous prie seulement de remarquer que je n'avoue rien.

— Vous n'avez garde. Si vous conveniez que ma femme allait vous voir, dans votre cellule, vous seriez obligé de convenir aussi qu'elle vous aidait à

152 LA BELLE GEOUEBB

sortir, la nuit, de la maison d*arrêt, et à y rentrer avant le Jour... Et cet aveu pourrait vous mener très loin.

Âdbémar ne s'attendait pas à ce coup droit et 11 resta court, un instant. Mais il se remît vite, et au lieu de riposter par une dénégation, il dit du ton le plus impertinent :

~ Est-ce madame Marteau qui vous a si bien renseigné ?

— Croyez ce que vous voudrez.

— Si ce n'est pas elle, c'est assurément sa cousine, cette aimable personne qui tient si brillamment son rang parmi les filles à la mode.

— Vous savez fort bien que cette drôlesse n'a aucun lien de parenté avec ma femme. Mais qu'importe que j'aie appris d'elle, ou que j'aie découvert à moi tout seul ce que je sais. Les faits sont là et je veux que vous me rendiez raison de l'outrage.

— Je n'y répugne pas absolument, dit Adhémar qui commençait à envisager la situation sous un jour nouveau. Mais du diable si j'attendais de votre part une pareille proposition. Vous m'é tonnez prodigieusement, monsieur Marteau.

— Oui, vous m'avez pris pour un pacifique bourgeois, dont un seigneur comme vous peut se moquer impunément. Je ne suis pas gentilhomme, moi, mais j'ai été soldat, et je vous montrerai que je sais tenir une épée.

LA BELLE GEOLIERE 153

Pierre Marteau ne disait pas tout. Au régiment, il avait été maître d*armes et il se croyait parfaitement sûr de tuer le bel Adhémar. Cette certitude était même la principale caus3 du revirement qui s*était fait dans ses projets. Surprendre Mussidan chez sa femme et le tuer, en se couvrant de Texcuse légale. Marteau ne pouvait guère espérer cela, maintenant que Mussidan, averti, devait se tenir sur ses gardes. Marteau aurait préféré dénoncer son ennemi comme ayant assassiné le comnlissaire général et le livrer à la justice, mais il lui manquait la preuve et il était retenu par la crainte de compromettre Aurélie. Mieux valait finir par un duel à mort où il aurait tout ravantage. ,11 ne s'agissait que de décider le baron à accepter la rencontre.

De son côté, le baron sentait très bien que ses excursions nocturnes, si elles venaient à être connues du juge d'instruction, le mettraient en mauvaise posture pour se défendre d'une accusation capitale. Les magistrats de Salviac n'avaient pas désarmé et ils devaient être fort mal disposés pour lui ; le substitut surtout, que Vignory avait malmené au cercle, en présence de M. de Sigoulès. Et Tex-gardien-chef, poussé à bout par un refus, ne manquerait pas de signaler au parquet les sorties de son prisonnier. 11 n'avait plus rien à perdre, puisqu'on l'avait révoqué.

Adhémar se disait qu'après tout ce geôlier était

154 LA BELLB aSOLIËRB

dans son droit strict en exigeant une réparation ; qu'il avait porté les galons de sous-offlcier et qu'il est des cas où un galant homme peut et doit se battre avec n'importe qui.

Adhémar était d'ailleurs d'une jolie force à toutes les armes et se flattait qu'une botte bien poussée débarrasserait pour toujours du sieur Marteau lui, Edraée, Louis Ghancelade et Aurélie.

— Allons I dit-il, puisque vous y tenez absolument, j'en passerai par là... à condition que ce sera sérieux... et qu'après, ce sera fini.

— Soyez tranquille, répondit l'ex-gardien-chef, nous n'aurons pas besoin de recommencer, car nous nous battrons jusqu'à ce que l'un de nous deux tombe mort.

— Si nos témoins veulent bien permettre que nous aillons jusque-là, dit ironiquement Adhémar.

Et d'abord, il faudrait en trouver, des témoins.

— Je me charge de trouver les miens, répliqua Pierre Marteau, et j'accepte d'avance les vôtres,

— Je ne puis pas vous en dire autant. Vous n'auriez qu'à choisir deux de vos confrères de la brigade politique...

— Cette plaisanterie est indécente. Vous gavez fort bien que je prendrai des militaires, d'anciens camarades à moi.

— Qui ignorent le métier que vous faites mainte-

LA BBLLB GEOLIERE 155

nant. Si vous m'en amenez deux, je n'ai plusd'ob* jection.

Mais quel motif leur donnerez-vous pour expliquer notre rencontre?... car je suppose que vous ne leur parlerez pas de madame Marteau.

— Le premier motif venu. D'ailleurs, mes amis ne me demanderont pas d'explications.

Où dois-je vous les adresser?

— Bôtel du Helder. J'y suis descendu avec M. de Sigoulès, qui probablement m'assistera sur le ter* rain.

— Fort bien, monsieur. Demain, vous aurez de mes nouvelles.

— J'attends, et Je compte que vous voudrez bien, pour cette fois, abandonner la surveillance dont vous êtes chargé. Mademoiselle ne tardera pas à sortir. J'espère qu'elle ne vous trouvera pas en faction devant la porte de l'hôtel.

— Je m'engage à ne plus m'occuper d'elle et je quitte la place. Au revoir, monsieur.

Ayant dit, le mari de la belle geôlière s'en alla, au pas accéléré, vers le boulevard, après avoir échangé avec son futur adversaire un salut presque courtois.

Et il ne songeait point à revenir s'embusquer de* vaut Y Hôtel du Helder^ car il pensait|bien que M* de Mussidan allait avertir la sœur de Chancelade et probablement môme l'escorter, lorsqu'elle s'en irait.

A-dliémar, lui, ne fit que traverser Ja rue. Il Iql

156 LA BELLE GEOUERE

tardait de revoir Edmée. Elle Tayait rattrapé pendant qu'il montait Tescalier de Tbôtel; elle lui avait appris que l'ex^geôlier de la prison de Salviac était occupé à parlementer avec le portier, et elle était entrée chez M. de Sigoolès, pendant qu'Adhémar descendait précipitamment pour couper court aux espionnages du sieur Marteau.

Il s'agissait maintenant de rendre compte de son expédition à ceux qu'elle intéressait, mais d'en rendre compte en passant sous silence l'arrangement belliqueux auquel avait abouti ce colloque avec l'ennemi commun.

Et il sê promettait de les interroger, aSn de savoir, avant de se battre, ce qu'il était advenu de Louis Ghancelade.

Adhémar n'avait pas vu M. de Sigoulès, depuis vingt-quatre heures. Il ignorait que son parent eût miraculeusement découvert Edmée dans une table d'hôte de Montmartre et il s'étonnait de la trouver faisant une visite au comte, rue du Helder, alors qu'il la croyait à Salviac,

C'était d'ailleurs une raison de plus pour se renseigner promptement sur toute la tribu des Ghancelade qu'il avait fort oubliée, depuis sa sortie de la maison d'arrêt, et qui ne lui inspirait que de la sympathie.

Il monta donc vivement au premier étage et il trouva M. de Sigoulès engagé dans une conversation

très animée avec la jeune fille. Ils ne se querellaient pas, mais assurément, ils n'étaient pas d'accord, car le vieux gentilhomme élevait la voix plus qu'il n'avait coutume de le faire en causant avec une femme. Edmée parlait moins haut et cependant elle lui tenait tète, car elle était très rouge.

— Tu arrives h propos, s'écria M. de Sigoulès en voyant entrer son jeune cousin. Tu vas m'aider à faire entendre raison à cette petite entêtée. Croiraistu qu'elle veut épouser Jacques?... tu sais bien... Jacques, mon ancien garde-chasse.

— Je le connais, répondit Adhémar, en regardant Edmée. C'est un hardi compagnon qui aurait fait un excellent soldat.

— Boni mais l'épouser I...

— Il a risqué sa vie pour délivrer mon frère, dit Edmée d*un ton ferme.

— Et il est ici avec ce frère, reprit le , comte; ils sont cachés tout les deux dans je ne sais quel coin de Montmartre et mademoiselle les voltl... alors que tous les agents de la préfecture sont à leurs trousses I... c'est de la folie.

— Une folie généreuse, rectifia Mussidan. Quant aux agents, mademoiselle sait qu'on Tespionne ellemême, car elle vient de me signaler la présence, devant la porte, de mon ancien geôlier de Salviac; et je viens d'aborder ce personnage qui, je l'espère, ne recommencera plus.

158 LA BELLE GEOLIERE

— Quoi! tu as adressé la parole à ce drôle?

— Il a bien fallu lui parler pour le renvoyer. Je vous raconterai tantôt ce que je lui ai dit, et je crois que vous m'approuverez.

Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous demander comment vous espérez tirer votre frère et son ami Jacques de la dangereuse situation où ils se sont mis en venant à Paris?

— Il ne nous manque, pour quitter la France, que des passeports. Quelqu'un m'a promis de me les procurer.

— Ah! oui, dit ironiquement M. de Sigoulès, celte veuve qui a fait connaissance avec vous dans la diligence de Bordeaux. Si vous attendez qu'elle vous les apporte, je vous prédis, ma chère enfant, que vous attendrez longtemps.

Et à propos de cette obligeante personne, il est bon que tu saches, mon cher Adhémar, qu'elle prétend te connaître.

— Moil... et où m'aurait-elle connu ?

r^ A Bordeaux, probablement, puisqu'elle en vient.

— Alors la connaissance date de loin, car je ne suis pas allé à Bordeaux depuis sept ou huit ans.

— Gomme s'appelle-t-elle?

— Elle s'appelle madame Bastide... c'est-à-dire... Bastide est son nom de dQmoiselle, répondit Edmée.

•«r- Jeanne Bastide I s'écria le baron4â Mussidaq,

LA BELLE GEOLIERE 159

— Ouï... Jeanne Bastide.,, c'est bien cela.

— La fille d*un ancien capitaine au longs cours?

— Qui est mort en mer. Elle n'avait plus que sa mère lorsqu'elle s'est mariée.

— Vous a-t-elle nommé l'homme qu'elle a épousé? demanda Mussidan avec une vivacité singulière.

— Non, monsieur. Elle m'a dit seulement que cet homme, après avoir indignement abusé d'elle, l'a rendue très malheureuse.

— Sait-elle que ce misérable est mort?

— Elle le sait et elle porte son deuil.

— Elle pourrait s'.en dispenser. Vous a-t-elle dit aussi comment il a fini?

— Non. Il paraît qu'il était au servive du gouvernement. En sa qualité de veuve d'un fonctionnaire, elle croyait avoir droit à une pension, et elle est venue à Paris pour la réclamer. On la lui a refusée. On ne veut môme pas lui accorder un secours.

— En a-t-elle donc besoin?... autrefois elle avait quelque fortune.

— Cette fortune, son mari l'a dissipée. Elle n'est cependant pas sans ressources; il lui reste de quoi payer son passage et s'établir en Amérique. Elle doit partir avec nous.

— C'est-à-dire avec vous, votre frère et Jacques?

— Oui, monsieur, et elle espère obtenir des passeports pour nous tous... en nous faisant passer pour des parents h ellet

160 LA BELLE GEOLIERE

— Alors VOUS prendrez de faux nomsl s'écria M. de Sigoulës. Et vous vous imaginez qu'on ne vous demandera pas de justifier de votre identité? C'est insensé I

— Nous n'espérons qu'en elle, murmura la jeune fille.

— Pardon, mademoiselle, reprit Adhémar. Cette dame a-t-elle vu votre frère ?

— Elle l'a vu hier. J'étais avec elle quand nous l'avons rencontré... je l'avais cherché toute la matinée, et je n'avais pas réussi à trouver son domicile, quand le hasard Ta amené sur .la butte Montmartre au moment où nous en descendions. n

— Et vous les avez présentés l'un à l'autre.

— Il le fallait bien. Du reste, je ne regrette pas de l'avoir fait. Elle a beaucoup plu à Louis et je croîs que Louis lui a plu.

— Encore un mariage à l'horizon, grommela ironiquement l'ancien garde du corps.

— Louis Chancelade pourrait se marier plus mal, dit Adhémar.

— Alors, c'est vrai?... tu la connais, puisque tu as si bonne opinion d'elle?

— Assez, pour affirmer que c'est une charmante femme et qu'elle mérite toutes les sympathies.

— Peste 1 quelle chaleur 1 il ne te manque plus que de te mettre sur les rangs.

— Moil... c'est impossible, répliqua vivement le

LA BELLE GEOLIERE 161

baron de Mussidan. Je prierai môme mademoiselle Edmée de ne pas lui dire qu'elle m'a vu.

— Et tu trouverais bon qu'elle épousât Louis Chancelade. J'avoue que je n'y comprends plus rien.

— Il n'est pas nécessaire que vous compreniez, mon cher oncle. *

Et s'adressant à la jeune flUe, Adhémar reprit :

— Cette dame connaît, m'avez- vous dit, la fâcheuse situation ou se trouve votre frère?

— Elle sait qu'on le cherche et qu'il est obligé de se cacher, jusqu'à ce qu'il puisse quitter la France.

— Mais elle ne sait pas de quel crime on l'accuse?...

— Nom... elle croit qu'il a été arrêté à la suite des événements du mois de décembre dernier.

— Eh I bien, promettez-moi de ne jamais lui apprendre qu'il est accusé d'avoir tué le commissaire général.

— Si j'avais voulu le lui apprendre, ce serait déjà fait. Ce secret appartient à mon frère. Lui seul a le droit de le confier à quelqu'un.

— Conseillez à votre frère de le garder pour lui... jusqu'à nouvel avis... jusqu'à ce que son innocence soit prouvée... et elle le sera tôt ou tard... j'en réponds.

162 LA BELLE GEOLIERE

— Qu'en sais-tu? demanda brusquement M. de Sigoulès.

— Je me chargerais de la prouver, s'il le fallait. Mais, très probablement, je ne serai pas obligé

d'intervenir, car je vais, je l'espère, le débarrasser de son plus dangereux ennemi... le nommé Pierre Marteau, que je viens de congédier de façon à lui ôter l'envie d'y revenir.

— Ne t'en flatte pas. Et vous, ma chère enfant, redoublez de prudence, je vous en prie. Cet espion n'a qu'un but... c'est d'arrêter son ancien prisonnier... il va continuer à vous surveiller, quoi qu'en dise cet optimiste d'Adhémar... abstenez- vous donc de voir votre frère, si vous voulez que votre frère échappe à M. Marteau. Et en ce qui concerne votre nouvelle amie, je suis de Tavis de mon cousin; ne vous livrez pas trop, je vous le répète. Moi, je vais m'occuper de vous. Je plaiderai la cause de Louis Chancelade auprès du général et par son influence, j'obtiendrai peut-être qu'on cesse les poursuites... ou même que l'autorité ferme les yeux sur son départ pour l'étranger.

— N'oubliez pas Jacques, mon cher oncle, dit Adhémar, en souriant à Edmée.

— Jacques n'est pas en cause, répliqua M. de Sigoulès avec humeur. Il a encouru quelques mois de prison pour braconnage et il se tirera bien d'affaire sans moi.

LA BELLE GEOLIERE 163

Et maintenant, ajouta-t-il en s'adressant àla jeune fille, retournez chez vous, mademoiselle. J*ai à causer sérieusement avec Adhémar.

Je vais sonner pour qu'on vous amène un flacre. Je ne veux pas que vous rentriez à pied. On pourrait vous suivre.

164 LA BBLLB GEOUERB

Lucien Doradour, compatriote et ami de Louis Chancelade, était un brave garçon qui après avoir débuté en portant la balle, avait fini par conquérir une certaine aisance, à force de travail et d'économie. De colporteur, il était devenu brocanteur, marchand de chiffons, marchand de ferrailles et de bien d'autres articles. II vendait de tout, et il entreposait ses marchandises dans un magasin qu'il avait loué à Glignancourt, mais il courait Paris toute la journée et il ne rentrait que le soir assez tard dans la maisonnette achetée à bas prix où il vivait seul, avant l'arrivée des deux Périgourdins qu'il hébergeait.

Lucien Doradour ne s'était pas marié, parce qu'il n'avait pas eu le temps.

H'connaissait Chancelade depuis son enfance, et

quoiqu'il eût dit adieu pour toujours au pays de Salviac, il écrivait de temps en temps à son ancien camarade d*école qui lui répondait régulièrement.

En recevant la lettre que Louis lui avait adressée pour lui demander Thospitalité, il n'avait pas hésité, quoiqu'il n'eût jamais vu Jacques, à mettre son logis à la disposition des deux fugitifs.

Ils y faisaient très bon ménage et ils ne se gênaient pas réciproquement. Doradour prenait ses repas au dehors, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre; Ghancelade et Jacques se passaient fort bien de cuisinière, accoutumés qu'ils étaient de longue date à se servir eux-mêmes. Jacques allait aux provisions, et Louis l'aidait à préparer des mets simples qui leur suffisaient, parce qu'ils n'étaient pas difficiles. Us se couchaient à la même heure que les poules et ils ne voyaient guère leur ami Doradour que le matin, avant qu'il se mît en route.

Et leur existence passait complètement inaperçue des voisins, voire même des petits marchands chez lesquels ils se fournissaient.

Il faut dire qu'ils habitaient au fond d'une ruelle qui ne comptait que trois ou quatre maisons, très espacées, et où il ne passait presque personne, parce qu'elle ne menait à rien.

Cette ruelle, qu'on aurait pu prendre pour une impasse, partait du boulevard qui longeait extérieurement le mur d'enceinte, et elle allait se perdre

166 LA BELLE GEOLIERE

dans des enchevêtrements de passages et d'escaliers.

On l'a décorée, depuis, du nom de passage de TÉlysée des beaux-arts, mais à cette époque elle ne portait pas encore cette étiquette prétentieuse qu'elle ne mérite guère, car on n'y trouve ni artistes ni promenades plantées.

La maison de Doradour avait cependant un jardinet, grand comme un salon de modeste dimension et fort mal entretenu, le propriétaire n'ayant ni le loisir ni le goût de cultiver des fleurs. En fait d'arbres, on n'y voyait qu'un acacia rachitique et un marronnier rabougri qui verdissait à peine au printemps.

On entrait dans ce clos par une grille enfer, achetée d'occasion, qui donnait à ce logis délabré une certaine apparence, mais cette grille ne s'ouvrait pas souvent, car Doradour était rarement chez lui; et quand, par hasard, il y était, il ne recevait personne.

Aux premiers temps de leur séjour, les réfugiés ne sortaient que pour les besoins de leur ménage et quelquefois aussi pour aller respirer l'air frais sur le sommet de la butte Montmartre. Us attendaient une lettre d'Edmée qui n'arrivait pas, et, sans Edmée, ils ne pouvaient rien faire pour sortir de cette situation plus ennuyeuse que périlleuse, car ils auraient pu rester là des mois sans que personne s'occup&t d'eux.

LA BELLE GEOLIERE lt)7

Mais ils s'étaient lassés de cette inaction, et c'est alors que Chancelade eut l'idée d'envoyer Jacques à la découverte chez madame Bernache, qui lui avait marqué tant d'intérêt dans la prison de Salviac. Et, à la suite de cette ambassade, était venue la nuit du bal de l'Opéra qui avait failli leur coûter si cher.

Cette nuit-là, Jacques était rentré seul, très content d'avoir débarrassé son ami du terrible Marteau, raais Chancelade s'était laissé enlever par Coralie, et il n'était sorti qu'à midi de l'appartement de la rue Mogador. Il aurait fallu qu'il fût de bois pour résister à des séductions dont il n'avait pas la moindre idée. Mademoiselle Bernache, pour le retenir, avait déployé tout son savoir-faire, et elle y avait réussi, sans trop de peine. Mais elle s'abusait complètement sur les conséquences de ce premier succès.

Elle croyait tenir un amoureux tel qu'elle .le rêvait depuis son voyage en Périgord. Or, Chancelade était parti en se reprochant d'avoir succombé, et en se promettant de ne pas recommencer. Il avait compris que cette femme vivait des libéralités de ses amants riches et il n'était pas homme à s'accommoder d'un partage honteux. Il se demandait même s'il ne ferait pas bien de se passer du service que Coralie voulait lui rendre en lui procurant des passeports.

Mais, par-dessus tout, il regrettait amèrement de

168 LA BELLE GEOLIERE

lui avoir dit où était située la maisonnette qu*i] occupait avec Jacques.

La rencontre inespérée qu'il avait faîte le lende-r main l'avait consolé de cette fâcheuse aventure. Edmée retrouvée, Edmée prête à le suivre en Amérique ! c'était plus de bonheur qu'il ne lui en fallait pour oublier une faiblesse qu'il se reprochait un peu plus que de raison.

Et comme un bonheur, dit-on, n'arrive jamais seul, Edmée l'avait présenté à une femme qui avait fait sur lui une impression très vive.

Le côté romanesque de l'aventure y était bien pour quelque chose. Madame Bastide était tombée dans ses bras, au moment où il promenait ses inquiétudes et ses remords sur le versant peu poétique de la butte Montmartre. Il lui semblait qu'il y avait dans cette rencontre bizarre quelque chose de providentiel et qu'à dater de cet instant sa destinée se trouvait liée à celle de madame Bastide.

Ghancelade avait toujours été un exalté et les persécutions qu'il subissait depuis un mois n'avaient fait qu'augmenter les tendances naturelles de son caractère, prompt à s'enflammer et à s'exagérer la portée des événements.

Et, depuis que sa sœur lui avait raconté très sommairement l'histoire de sa. nouvelle amie, il s'intéressait encore davantage à cette charmante veuve. Elle aussi était malheureuse ; elle aussi songeait h

LA BELLE GEOLIËRE 160

s*expatrier. Pourquoi ii*auraient-ils pas mis en commun leurs infortunes et tâché d*en faire un bonheur?

Edmée n*avait pas eu le temps de le renseigner beaucoup sur madame Bastide et elle ne Tavait pas revu après leur rencontre en plein air. Elle ne pouvait donc pas savoir ce que son frère pensait de cette jeune femme, mais elle avait dû le deviner, et Chancelade ne doutait pas qu'elle pensât comme lui, car ils étaient presque toujours du même avis dans leurs appréciations sur les personnes. Cependant, il désirait la consulter, et il serait allé dès le lendemain, au rendez-vous donné, une fois pour toutes, sur le sommet de la butte, si Jacques ne Teût pas prié de lui céder son tour. Chancelade aurait pu Ty accompagner, mais il sentait qu'après une si longue sépation, ces fiancés aimeraient mieux que leur première réunion fût un tête-à-tête. Et il n'y voyait aucun inconvénient, car il avait en eux une confiance absolue.

Donc, ce jour-là, à l'heure même où Pierre Marteau s'expliquait dans la rue du Helder avec le baron de Mussidan, Louis Chancelade était seul dans la modeste habitation de son ami Doradour. Il faisait beau temps et il fumait sa pipe dans le jardin en pensant à madame Bastide. La jolie figure delà jeune veuve était sans cesse devant ses yeux et il croyait encore entendre le son de sa voix, alors qu'il n'avait devant lui

170 LA BELLE GEOLIERE

qu'un Gupidon en plâtre posé sur une borne dans un coin du jardinet et qu'il n'entendait que le mugissement lointain des cornets où soufflaient les gamins de Montmartre, fêtant le samedi gras.

Il fut tiré de sa rêverie par un bruit beaucoup plus rapproché. Quelqu'un secouait vigoureusement la grille fermée, et la première idée du réfugié fut que des agents essayaient de forcer l'enlrée ; mais il réfléchit bien vite qu'il n'y avait pas de sonnette à la porte et qu'un visiteur qui n'était pas muni d'une clé, ne pouvait s'annoncer qu'en ébranlant les barreaux rouilles de cette clôture peu solide.

Mais, depuis que Chancelade habitait chez son compatriote, c'était la première fois que quelqu'un s'y présentait. Doradour traitait ses affaires à son magasin, et ne recevait jamais ses commettants dans son domicile.

Le bruit continuant, Chancelade se décida à se montrer, mais il prit ses précautions. Il se glissa le long du mur de la maisonnette, et, arrivé à l'angle de la grille, il avança la tête.

Il vit une femme vêtue de noir et voilée jusqu'au menton, une femme qui n'était certainement pas Edmée, et qu'il prit pour madame Bastide, par cette unique raison qu'on croit volontiers ce qu'on désire.

Il courut à la grille et ses illusions se dissipèrent, car la personne qui la tenait l'interpella en ces termes ;

LÀ BELLE GEOLIERE 171

— Enfin, te voilà! ce n'est pas malheureux I II y a un quart d'heure que je me meurtris les doigts. Je suis sûre que j'ai des ampoules.

C'était la voix de Coralie Bernache qui s'empressa, du reste, de relever sa voilette.

Rien ne pouvait contrarier Louis Chancelade plus que cette visite intempestive, mais il n'y avait pas moyen de l'éviter.

Si le pauvre garçon avait refusé d'ouvrir, il s'en serait suivi une scène bruyante qui aurait attiré les voisins aux fenêtres.

Coralie ne connaissait pas d'obstacles, et elle était très capable de faire du tapage pour forcer son amant à la recevoir.

11 tira les verrous qui assujettissaient en dedans cette grille détraquée, et il fit entrer mademoiselle Bernache.

— C'est drôle, lui dit^elle, de but en blanc. Tu n'as pas l'air content de me voir.

— Mais, si, balbutia Chancelade : seulement, je ne m'y attendais pas. Vous m'aviez promis de ne pas venir ici...

— Je n'y serais pas venue, si tu étais venu chez moi. Et puisque j'y suis, j'y reste. Introduis-moi dans tes appartements.

— La maison est close... et mon ami a emporté la clé... venez au fond du jardin... là, les passants ne pourront plus nous voir.

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— Les passants?... Il ne doit jamais passer personne dans cette vilaine ruelle... tu habites un fichu quartier, mon petit Louis... et il faut que je t'aime bien pour avoir grimpé à pied jusqu'à ton impasse. Mais, trente-six heures sans t'embrasser!... je n'y tenais plus, s'écria la sensible Bernache.

Et sans plus de cérémonie, elle lui sauta au cou. Chancelade fut forcé de se laisser faire et après ces premières effusions, elle reprit :

— Je ne me suis occupée que de toi, depuis hier. Devine un peu avec qui je viens de causer pendant trois quarts d'heure.

— Je ne m'en doute pas, répondit d'un air distrait Chancelade, qui ne tenait pas du tout à savoir ce qu'avait fait mademoiselle Bernache depuis qu'ils s'étaient quittés à la porte de l'appartement de la rue Mogador.

— Je te le donne en mille, reprit Goralie en forçant le frère d'Edmée à s'asseoir près d'elle, sur un banc vermoulu qui se trouvait derrière la maisonnette, tout au fond du jardin.

Non, au fait !... Il est inutile que tu cherches... Tu ne devinerais jamais.

— Alors, dites-moi de quoi il s'agit?

— Pourquoi ne me tutoies-tu pas ? demanda brusquement l'ancienne maîtresse de Vignory.

— Mais... le manque d'habitude, balbutia Louis.

— Bon I ça viendra. Maintenant, je ne veux pas te

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faire languir davantage. Tout à Theure, en sortant de chez moi, j'ai rencontré au coin de ma rue, notre espion du bal de TOpéra... ton geôlier de Salviac.

— Pierre Marteau !

•— En personne. Je suis convaincue qu'il venait pour me voir, quoiqu'il n'ait pas voulu en convenir^ Mais quoi qu'il en soit, je l'ai joliment roulé.

■— Roulé? répéta Ghancelade qui n'était pas familiarisé avec la langue spéciale que parlent les Parisiennes.

— Oui, mon cher. Ça veut dire que je me suis moquée de lui, et que je me flatte de t'avoir délivré à tout jamais des persécutions de ce vilain mouchard.

— Quoi I il renoncerait à me poursuivre I... c'est impossible..., il est payé pour cela.

— Oui ; nous l'avons vu à l'œuvre, la nuit du jeudi gras... mais j'ai trouvé le joint pour le dégoûter de te filer.

— Comment donc avez-vous fait?

— D'abord, je lui ai raconté que le domino qui m'escortait au bal de l'Opéra était tout simplement mon entreteneur, mon prince russe, arrivé la veille de Moscou... où il est encore... je ne l'attends que la semaine prochaine.

— Et Marteau a cru cela ?

— Je l'espère. Du reste, dans la conversation, j'ai eu soin de lui dire que tu étais débarqué en Améri-

174 LA BELLE GEOLIERE

que et que le vieux SIgoulès venait de recevoir de toi une lettre datée de New-York.

Et ce qu'il y a de plus drôle, c'est que j'ai fini par lui offrir ma protection auprès de mon boyard et qu'il l'a acceptée. Je lui ai promis de lui procurer une place en Russie.

Mais ce n*est pas tout. Je me défiais de l'intention qu'il affiche de renoncer au métier qu'il fait ici; alors, j'ai imaginé de le lancer sur une fausse piste et j'y ai réussi.

— Gomment"?

— En lui persuadant que le véritable assassin du commissaire général, c'est le beau Mussidan.

— M. de Mussidan ! Mais ce n'est pas lui I... Vous avez accusé un innocent!

— Je ne sais pas si ce baron est innocent, mais ce que je sais parfaitement, c'est que pendant son séjour à la maison d'arrêt de Salviac, il a été l'amant d'Aurélie... et tu sais cela aussi bien que moi.

— J'espère que vous n'avez pas dénoncé cette femme à son mari.

— Je ne m'en suis pas gênée. Avec ça qu'elle a été bienpour moi, cette pimbêche I Depuis qu'elle est ici, elle n'a pas daigné me donner signe de vie.

— Ce n'est pas une raison pour livrer un secret qu'elle vous avait confié... Vous avez fait là une méchanceté, pour le plaisir de la faire.

— Tu crois?... Tu n'est qu'un grand niais. Si j'aj

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trahi Aurélie, ce n'est pas pour me venger de ses mauvais procédés, c'est tout simplement pour te tirer d'affaire.

— Je ne comprends pas, dit sèchement Louis Ghancelade, que la colère gagnait peu à peu.

— Donne-toi donc la peine de raisonner. Je no pouvais pas accuser Mussidan d'avoir tué le commissaire, sans dire qu'il sortait de la prison, la nuit, quaiid il voulait ; et Je ne pouvais pas dire qu'il sor^ tait, sans dire que la belle geôlière était sa mattresse. C'est elle qui le faisait sortir, comme elle t'a fait sortir, toi, parce que son amant l'y a forcée.

— C'est vrai tout cela ? demanda Chancelade en fronçant le sourcil ?

— Exactement vrai. Je le tiens d'Aurélle, qui n'avait pas intérêt à l'inventer... Et, entre nous, mon cher, Je ne serais pas très étonnée que Mussidan eût fait le coup.

— Je me refuse à le croire. Pourquoi aurait-il tué cet homme, qui ne lui avait pas fait de mal ?

-^ Vas-tu pas prendre sa défense ? Tu parles comme si tu étais son avocat. Moi, Je vais te répondre comme si j'étais le procureur de la République. Mussidan pouvait avoir contre le commisse^ire des griefs que nous ne connaissons pas. D'ailleurs, c'est à lui de se justifier, s'il peut, quand on l'aura empoigné.

— Quoi I ce Marteau songerait à l'arrêter I

176 LA BELLE GEOLIERE

— Un peu qu'il y songe 1 II a si bien mordu à Thameçon qu'il n'aura pas de repos jusqu'à ce qu'il se soit vengé de l'amant de sa femme. Et il n'inventera pas de vengeance plus cruelle que de l'envoyer à la guillotine. Maintenant qu'il est lancé, il ne s'arrêtera plus. 11 va chercher des preuves et il est capable d'en trouver. Mussidan, qui ne se doute de rien, dort sur ses deux oreilles et, un beau jour, il sera réveillé par les gendarmes... quand ils lui mettront la main au collet.

Ça m'est égal, mais ce qui me touche, c'est que désormais, le terrible Marteau ne s'occupera plus de toi.

Maintenant, dis encore, si tu l'oses, que j'ai eu tort de lui raconter une des fredaines de sa femme... qui en a fait bien d'autres.

— Je dis que cette dénonciation est une infamie, répliqua Chancelade avec violence.

— Une infamie I... répéta Goralie, qui commençait à se fâcher. Ah ! C'est trop raide !... Tu oublies, mon cher, que cette infamie te sauve,.. Tu n'es pas de force à te défendre contre un vieux routier comme Marteau... Et si je ne m'étais pas mêlée de tes af. faires, c'est toi qui irais... à la guillotine.

— Je ne veux pas être sauvé à ce prix-là... et je vous déclare que si M. de Mussidan est arrêté, je me livrerai plutôt que de ne pas témoigner en sa faveur.

LA BELLB GEOLIERE 1T7

— Témoigner?.., Tu n'as rien vu. Que pourras-tu dire, à moins d'avouer que c'est toile coupable? Et si tu n*es pas absolument fou, tu ne pousseras pas la gé« nérosité jusqu'à t'accuser d'un crime que tu n'as pas commis.

— Je dirai que M. Mussidan aurait pu ftiir et qu'il n'a pas voulu. Personne ne croira qu'il serait resté volontairement en prison s'il avait eu sa tète à sauver. Je n'y suis pas resté, moi, quand j'ai eu la possibilité de m'évader.

Goralie tressaillit. Une idée venait de poindre dans sa cervelle d'oiseau, une idée qui la terrifiait.

Incapable de comprendre les sentiments élevés qui inspiraient Ghancelade, elle se demandait si Chancelade n'avait pas commis le meurtre, et elle était ainsi faite que ce soupçon ne la dégoûtait pas de lui... au contraire.

Comme toutes ses pareilles, la joyeuse Goralie manquait absolument de sens moral, et peu lui importait au fond que son amant eût un crime sur la conscience, pourvu que cet amant lui plût.

— Écoute, lui dit-elle sur un tout autre ton ; je suis certaine que tu me caches la vérité. Tu crois que tu me ferais horreur si j'apprenais que tu as tiré ce malheureux coup de fusil, à propos duquel on fait tant de bruit. Tu ne me connais pas, mon cher. Je serais à toi quand même, et tu verrais ce que c'est qu'une femme qui aime... non pas comme aiment ces sottes

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qui exigent de leur amant un certificat de bonne vie et mœurs. Moi, j'irais te chercher au bagne, si on t'y envoyait. Dis-moi tout... dis-moi que tu ne veux pas laisser condamner à ta place ce baron de Mussidan dont je me soucie, moi, comme de ma première paire de bottines... dis-moi que c'est toi qui as tué ce mouchard de haute volée...

— Alors, s'écria Ghancelade, vous me prenez pour un assassin ?

— Laisse-donc là tes grands mots, et réponds-moi franchement. Est-ce toi, oui ou non?

Si c'est toi, je regretterai encore moins de t'avoir débarrassé de Marteau, qui t'aurait pincé un jour ou l'autre.

— Et qui pincera encore plus facilement l'innocent que vous lui avez dénoncé.

— Tu me la bailles belle, avec ton innocent. Il n'y a d'innocent que l'enfant qui vient de naître, et Mussidan est sevré depuis longtemps. Si on le prend, il aura beau se défendre... et s'il était à ta place et toi à la sienne, il ne ferait pas tant de façons pour se tirer d'affaire à ton détriment.

— Je ne sais pas ce qu'il ferait, mais si je le laissais condamner, je serais le dernier des misérables.

— Encore I ah ! mais tu commences à m'embèter, avec tes étalages de beaux sentiments..., et je commence aussi à croire que tu es plus malin que tu en as l'air. Tu caches ton jeu, mais je lis dedans tout de

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même ; avoue donc que tu me cherches une querelle d'Allemand, parce que tu en as assez de moi.

Ët^ comme Ghancelade haussait les épaules sans répondre, Goralie reprit sur le mode aigu :

— Mon cher, moi, je ne pose pas pour la vertu, et je déteste les poseurs. Je suis une bonne ÛUe, mais, quand un homme se conduit salement avec moi, je ne suis pas assez lâche pour courir après lui. Seulement je me venge, et tu le repentiras de ce que tu me fais.

Goralie ne se possédait plus, et dans ces momentslà, elle oubliait complètement les belles manières. La fille reparaissait sous la demi-mondaine façonnée par la fréquentation de viveurs bien élevés. Les gros mots lui venaient aux lèvres ; elle se retenait encore, mais on voyait bien qu'elle n'allait pas tarder à s'exprimer en termes tirés du catéchisme poissard.

-— Que me reprochez-vous donc ? lui demanda froidement Ghancelade.

— Je te reproche de me traiter du haut en bas, quand tu devrais me remercier à genoux de ce que j'ai fait pour toi. Parce que j'ai été assez sotte pour me toquer de lui un instant, monsieur s'imagine qu'il va me mener à la baguette et que je serai encore trop heureuse de rester à sa disposition. Eh bien I mon petit, ça ne se passera pas comme ça. Tu feras mes volontés ou sinon

Ghancelade, à bout de patience, se leva brusque-

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ment du banc où ils étaient assis côte à côte, et dit :

— Je pense que vous êtes folle et je vous prie de vous en aller.

-— Tu me chasses I cria Coralie.

— Je ne vous chasse pas, mais je trouve que cette scène ridicule a assez duré.

— Aie donc le courage de dire que tu as une autre maîtresse et que tu Fattends.

Cette imputation que lui jetait à la tête une femme emportée par une jalousie extravagante désarçonna complètement Louis Ghancelade.

Il était cuirassé contre les injures, mais il n'était pas préparé à une attaque de ce genre et il manqua la riposte.

— Tu te tais I reprit Coralie, tu te tais parce que tu n'oses pas nier. Monsieur a une maîtresse 1 Elle va venir... à moins qu'elle ne soit déjà ici. Montre-la donc, cette mijaurée que tu me préfères I Est-ceune bergère de Salviac qui t'a suivi à Paris?... ou bien une rouleuse des boulevards que tu as levée au bal, avant de m'y rencontrer? Elle est donc bien laide que tu la caches ?

Ghancelade étouffait de colère et il se tenait à quatre pour ne pas prendre cette enragée par les épaules et la pousser dehors.

— Et moi, bonne bête, continuait la Bernache, je me figurais que j'étais tombée sur un bon garçon gui m'apportait un cœur tout neuf et qui me récom-

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penserait en m'adorant d'avoir été le chercher dans son trou de Salviac, de l'avoir tiré de prison, de m'ètre conapromise à Paris pour empêcher qu'on ne lui coupât le cou I... jour de Dieu I c'est trop fort !... mais je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir vu cette drôlesse... à moins que tu ne me la nommes.

Allons 1 parle... est-ce?... mais, oui... ça doit être Aurélie... sonMussidan ne veut plus d'elle... je le sais... il l'a dit à son oncle au bal de l'Opéra... je l'ai entendu... et elle n'est pas femme à se contenter de son vieux brisquard de général... elle s'est rabattue sur toi.

— Encore une fois, je vous dis que vous êtes folle, cria Ghancelade, abasourdi par ce flux de paroles insensées.

Et il fallait, en effet, que Goralie eût perdu l'esprit pour voir une rivale en la personne de madame Marteau, qui n'avait pas rencontré le frère d'Edmée depuis son évasion et qui ne savait même pas qu'il fût à Paris.

Mais une fois lancée, Goralie ne s'arrêtait plus.

— Je comprends maintenant, continua-t-elle, je comprends pourquoi tu m'en veux tant de l'avoir dénoncée à son mari. Ça dérange tous tes plans. Elle n'osera plus venir te voir. Marteau va la garder h vue. Il supporte le général, mais il ne te supportera pas... et il a un moyen bien simple de se débarrasser de toi... il t'empoignera et il te fera mettre à

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