II
182 LA BELLB GEOLIERE
Tombre... ça t'apprendra à être Tamant de la femme d'un mouchard...
— En effet, il ne tient qu'à voiis de me livrer, dit froidement Ghancelade. Faites-le donc. Je n'aurai que ce que je mérite, puisque je me suis fié à vous.
— Oui, je le ferai... si tu ne me prouves pas que je me trompe et que tu n'as pas d'autre maîtresse que moi.
£t comme Ghancelade ne répondait pas :
-— Tu me méprises donc bien que tu dédaignes de te justifier!... essaie au moins de te défendre.
— On ne se défend pas contre une accusation absurde.
— Ah I enfin, tu te décides à parler!... c'est heureux!... mais ce n'est pas assez... il faut que tu t'expliques.
^ A quoi bon?
— Tu ne comprends donc rien?... Tu ne comprends pas que si je te fais une scène, c'est que je t'adore?... Si je n'avais eu qu'un caprice pour toi, je m'en ficherais pas mal que tu ailles avec une autre femme... Ahl tu pourrais bien t'en payer une douzaine, sans que j'y trouve à redire... je serais toujours sûre de t'a voir quand je voudrais... Mais je sens que je suis prise, et pour une fois que ça m'arrive, je ne veux pas de partage... Tu es mon homme, entends-tu.... et je prétends te garder pour moi toute seule... Pars pour l'A-
LA B£LLB GEOLIERE 183
mériqae, si tu veux; je t'y suivrai... Mais si tu me préfères une gueuse... Aurélie ou une autre... tu finiras mal^ je te le promets. J'en crèverai de chagrin, mais je te jure que je t'enverrai en prison et cette fois tu n'en sortiras pas par la fenêtre. Paris n'est pas Salviac, et h Mazas, il n'y a pas de geôlières complaisantes.
Mais tu ne me forceras pas à en venir là, conclut mademoiselle Bernache en lançant à Ghancelade un regard qui le troubla.
Elle avait des yeux sans pareils, des yeux à rajeunir un octogénaire et Ghancelade n'avait pas trente ans.
Elle vit l'effet qu'elle produisait et elle se rapprocha de lui. Elle lui prit la main et elle sentit qu'il tressaillait à ce contact.
— Veux-tu que nous fassions la paix, murmurat-elie, en l'attirant doucement. Dis-moi seulement que tu m'aimes et que tu n'attends personne. Je ne demande qu'à te pardonner, grande canaille.
Cette scène se passait dans le jardin, à quelques^ pas de la grille, car ils avaient marché tout en se querellant. Ils s'étaient rapprochés de la rue sans s'en apercevoir, et ils en étaient si près que les passants, s'il y en avait eu, auraient pu les entendre.
Heureusement Goralie avait baissé le ton. Elle
18 i LA BELLE GEOLIERE
parlait maintenant sur le mode tendre, presque à TorelUe de son amant, et elle lui dit tout bas :
-— Pourquoi rester dehors? Entrons... je te pardonnerai bien mieux là-haut... la porte de la maison est ouverte.
Elle allait Ty entraîner, mais, tout à coup, elle le repoussa violemment.
Une femme venait de dépasser Tangle du mur contre lequel s'étaient arrêtés ces amoureux mal assortis.
Ils avaient oublié de refermer la grille, lorsque Goralie était arrivée, et la nouvelle venue n'avait eu qu'à la pousser pour entrer.
Ghancelade la reconnut du premier coup d'œil, et Goralie, qui ne l'avait jamais vue, poussa un cri de rage. Peu s'en fallut même qu'elle ne lui sautât au visage, mais sa fureur n'éclata qu'en paroles.
— La voilà donc celle que tu attendais I vociférat-elle en montrant le poing à .Ghancelade. Tu ne nieras- plus maintenant, misérable I... Ah! je comprends qu'il te tardait de me renvoyer... Ehî bien, sois satisfait, je m'en vais. Tu recevras bientôt de mes nouvelles. Jouis de ton reste, mon garçon. Moque-toi de moi avec ta particulière. Je lui cède la place, mais tu ne riras pas longtemps.
Et elle se précipita vers la sortie, sans laisser à Ghancelade le temps de dire un seul mot.
LA BELLE GEOLIERE 185
Il Tentendit tirer avec fracas la porte de la grille et il se garda bien de courir après elle.
La femme dont Tapparîtion subite avait amené ce dénouement brusque d'une situation tendue resta pétrifiée h la place où elle se tenait, et il fallut que Ghancelade vînt à elle pour qu'elle se décidât à avancer.
— Excusez-moi, monsieur, balbutia-t-elle. Je viens de la part de mademoiselle Edmée, votre sœur, mais si j'avais su que vous n'étiez pas seul...
— C'est moi, madame, qui vous supplie de me pardonner, dit chaleureusement Ghancelade. La femme qui sort d'ici est venue m'y surprendre... elle y est entrée malgré moi... et vous me rendez un grand service en me délivrant d'elle.
Tout mauvais cas est niable, et pour rien au monde, Ghancelade n'aurait dit de but en blanc à madame Bastide la vérité sur le tète-à-tète orageux qu'elle venait d'interrompre. Sa visite inespérée le comblait de joie, mais il maudissait le hasard qui l'avait mise en présence de mademoiselle Bernache.
— Je n'ai pas d'explications à vous demander, monsieur, dit-elle doucement, vous êtes libre de recevoir qui bon vous semble et votre sœur ne m'a pas envoyée ici pour surprendre vos secrets. Vous m'avez autorisée à la remplacer, lorsqu'il y aurait du danger pour elle à venir vous voir. G'est le cas aujourd'hui.
186 LA BELLE GEOUBRB
— Que se passe-t-îl donc? demanda vivement Louis.
— Rien de grave, jusqu'à présent. Hier soir, après vous avoir quitté, nous avons dîné à la table d'hôte de la maison meublée où nous sommes descendues en arrivant à Paris... et il s'est trouvé qu'un des habitués avait invité le comte de Sigoulès... que vous connaissez, je suppose.
— Parfaitement. Mon père a été un de ses métayers... et je sais qu'après mon arrestation, il s'est intéressé à Edmée.
— 11 Ta reconnue tout de suite, et il a en la discrétion de ne pas le laisser paraître. Mais après le dîner, il a trouvé le moyen de lui parler en particulier, et il l'a priée de venir la voir aujourd'hui à l'hôtel où il loge, rue du Helder. Votre sœur y est allée, et, en y entrant, elle s'est aperçue qu'un espion la surveillait... Cet espion, c'est l'ancien geôlier de la prison de Salviac.
— Marteau I... nous sommes perdus!
— Non, car elle a pu lui échapper. Un parent du comte, M. de Mussidan, s'est trouvé là fort à propos. Je ne sais ce qu'il a dit à cet homme, mais il est parvenu à le mettre en fuite. Un peu plus tard, après avoir eu une longue entrevue avec M. de Sigoulès, Edmée est rentrée à Montmartre en voiture, et elle est certaine qu'on ne l'a pas suivie.
Mais M. de Sigoulès lui a fait promettre de ne pas
venir vous voir. Il se fait fort, dit-il, d'obtenir qu'on vous laisse partir pour rétranger, si vous ne commettez d'imprudences ni Tun ni l'autre. Et la plus grosse de toutes, ce serait de vous aboucher, car la police aura désormais l'œil sur elle. C'est pourquoi votre sœur m'a envoyée ici à sa place. Elle tenait à vous mettre au courant de sa situation... sa commission est faite et il ne me reste qu'à me retirer.
— Déjà I murmura tristement Chancelade.
— Il le faut bien. Cette dame qui était là tout à l'heure n'aurait qu'à revenir.
— Permettez-moi du moins de vous expliquer sa visite... Yous venez de me dire où en est Edmée; vous ne refuserez pas de lui dire où j'en suis.
-— Non... si vous voulez bien me l'apprendre.
— Eh bien I rapportez-lui que je viens de me faire de cette femme une dangereuse ennemie et que je ne puis plus rester chez l'ami qui m'a donné asile.
— En effet... elle est partie en vous menaçant de sa vengeance. Que lui avez-vous donc fait? demanda madame Bastide en regardant fixement Louis Chancelade.
— Je l'ai invitée à ne plus remettre les pieds ici. -— Elle croyait donc avoir des droits à y revenir?
— Des droits que je ne lui reconnais pas. Mais elle s'en est allée furieuse, et je la crois très capable de me dénoncer précisément à ce Marteau qui me cherche.
188 LA BELLE GEOLIERE
— Ce serait indigne. Mais enfin, si on vous arrêtait, vous vous justifieriez, j'espère. Edmée m'a dit qu'on vous reprochait de vous être mêlé d'une insurrection gui a suivi le coup d'État... Le temps des mesures de rigueur est passé.
— S'il ne s'agissait que de cette insurrection, & laquelle, d'ailleurs, je n'ai pris aucune part, je me serais livré moi-même. Mais sachez la vérité, madame.
On m'accuse d'avoir lâchement assassiné le commissaire du gouvernement... M. Santelli que je n'ai jamais vu.
— Vous I s'écria madame Bastide, pâle et troublée. Vous seriez l'homme qui a tué d'un coup de fusil ce. • .
— Est-ce que j'ai l'air d'un assassin? demanda Ghancelade en se redressant.
— Non certes, mais comment se fait-il qu'on vous impute ce crime abominable ?
— Ce serait trop long à vous raconter. Edmée vous expliquera mieux que moi par quelle série de fatalités j'ai été arrêté. Et je m'étonne qu'elle n'ait pas commencé par là. Sans doute elle aura craint de vous effrayer.
La jeune veuve, très émue, se taisait, et ce ne fut qu'après un assez long silence qu'elle articula péniblement ces mots :
•— Je ne suis pas votre juge et je suis la sincère
LA BELLE GEOUERE 189
amie de votre sœur. Je puis donc attendre de vous la vérité. Jurez-moi sur l'honneur que ce n*est pas vous gui avez tiré sur M. Santelli.
— Je le jure, répondit sans la moindre hésitation Ghancelade. Je le Jure sur mon honneur, sur ma vie, sur la vie de ma sœur... et j*espère que Dieu me permettra de prouver mon innocence, mais en ce moment, Je serais certainement condamné si on m'arrêtait, car toutes les apparences sont contre moi. Et la Justice humaine est sujette à Terreur... surtout quand il s'agit d'un crime politique. C'est pourquoi il ne me reste qu'à passer à l'étranger.
Les beaux yeux noirs de madame Bastide reprirent leur éclat, un moment terni par une émotion que Louis ne s'expliquait pas très bien. Elle semblait respirer plus librement.
— Et s'il est vrai, madame, ajouta Ghancelade, s'il est vrai que vous aussi vous voulez quitter la France, comme Edmée me l'a assuré hier, si vous consentez & partir avec nous, l'exil me semblerait doux.
— Je serais très heureuse de ne pas quitter votre sœur et si vous étiez du voyage, Je n'y verrais pas d'inconvénient, mais... qu'en penserait la personne qui était là tout à l'heure? demanda en souriant à demi la belle veuve.
— Je n'ai pas à lui rendre compte de mes actions...
Je la connais à peine...
190 LA BELLE GEOLIERE
— Vraiment?... j'avais cru entendre qu'elle vous tutoyait... me serais-je trompée?
Ghancelade rougit jusqu'aux oreilles et ne sut que répondre.
— Pardon, monsieur I reprit madame Bastide.
J'oublie que je n'ai pas le droit de vous interroger et je vous prie de ne pas vous occuper de la sotte question que je viens de vous adresser, fort mal à propos. Je vais aller rejoindre votre sœur qui m'attend avec impatience... veuillez croire que je ne lui parlerai que de vous.
— Ne partez pas encore, je vous en supplie.
— Ah 1 j'allais oublier aussi qu'Edméem'a chargée de vous dire que, pour suivre l'excellent conseil de M. de Sigoulès, elle n'ira pas retrouver M. Jacques sur le haut de la butte.
— Il y est monté avant midi et il doit y être encore. Je me charge de l'avertir. Il faut absolument qu'il sache ce qui s'est passé entre cette femme et moi... elle le connaît... Edmée aussi la connaît...
— Est-ce possible?
— C'est la vérité. Et j'aime mieux vous la dire tout entière... si vous consentez à l'entendre.
— Remarquez, s'il vous plaît, que je ne vous demande rien, interrompit malicieusement madame Bastide.
— Mais, moi je veux que vous sachiez tout. Vous
LA BELLE GEOLIERE l9i
n'ignorez pas que j'étais en prison à Salviac et que je me suis échappé.
— Votre sœur m'a appris cela hier,
— Sans doute elle n'est pas entrée dans des détails qui ne vous auraient pas intéressée et qui, maintenant, vous intéresseront peut-être. La femme que vous avez trouvée dans ce jardin logeait chez le directeur de la maison d'arrêt lorsqu'on m'y a enfermé. Elle m'a aidé à m'évader.
— Ohl alors, je comprends que vous l'ayez revue à Paris.
— Je ne voulais pas la revoir... elle ne m'inspirait aucune confiance... je lui ai envoyé Jacques et, le soir même, j'ai eu la faiblesse d'aller au rendez-vous qu'elle m'a donné, par l'intermédiaire de cet ami qui sera bientôt mon beau-frère, s'il ne nous arrive pas malheur... je l'ai donc rencontrée... il m'en coûte de l'avouer... au bal de l'Opéra...
— Ah I elle est de celles qui vont là t dit madame Bastide, sans la moindre aigreur.
— Oui, madame, c'est une femme galante. Je me suis juré de ne rien vous cacher.
— Tant mieux 1 elle sera moins dangereuse pour vous. Oserai-Je tous demander ce qui s'est passé à ce bal?
— Nous y avons rencontré l'ancien geôlier de la prison de Salviac qui s'est fait agent de police et qui était là dans l'exercice de son métier. Il nous a re-
connus, Je ne sais comment, car nous étions en domino et il s'est attaché à nos pas. J'étais pris, si Jacques ne m'eût sauvé.
~ Gomment?
— Au moment où nous quittions le bal, Jacques qui m'attendaità la porte s'est aperçu que cet homme nous suivait. Il s'est jeté dans ses jambes, il l'a fait tomber et pendant qu'il s'expliquait avec lui, j'ai pu monter dans une voiture...
— Seul? interrompit la veuve en regardant Louis bien en face.
Il hésita un instant, mais il répondit :
— Non, madame.
— Alors cette femme vous a reconduit ici?
-» Je suis allé chez elle, répondit Ghancelade avec effort. Je n'aurais pas pu donner mon adresse au cocher sans m'exposer à être découvert par la police qui me cherche.
— Alors, vous n'êtes rentré chez vous que le lendemain.
— C'est la vérité.
— Je m explique maintenant le tutoiement, dit madame Bastide d'un ton plus plaisant que fâché.
— Ne m'accablez pas. Je rougis d'avoir cédé et j'en suis puni, puisque je suis forcé de vous avouer ma honte.
— Je vous sais gré de votre franchise... et je vous en aurais beaucoup voulu si vous m'aviez menti.
LA BELLE GEOUEBE 193
Quand a eu lieu ce bal ?
— Le jeudi gras. Avant-hier, par conséquent.
— Et depuis hier, vous n'aviez pas revu cette... Je ne sais comment rappeler... voulez-vous me dire son nom?
— Goralie Bemache/ murmura piteusement le frère d'Edmée. J'espérais ne Jamais la revoir, mais elle ne l'entendait pas ainsi. Elle est tombée chez moi à l'improviste...
— Elle n'y serait pas venue, si vous ne lui aviez pas donné votre adresse...
— J'en conviens.
— Et quand elle s'est présentée, vous n'étiez pas obligé de la recevoir.
— Si J'avais refusé de lui ouvrir, elle aurait fait une scène dans la rue.
— Mais... il me semble qu'elle vous en a fait une.
— Au fond de ce Jardin, oui... les voisins ne pouvaient pas l'entendre... tandis que si Je l'avais laissée heurter à la grille...
— Elle croit donc avoir des droits sur vous?
— C'est une folle, murmura Ghancelade en baissant la tète.
— Une folle dangereuse, à ce que Je vois.
— Oh 1 très dangereuse. Elle m'a menacé de se venger.
— En vous dénonçant ?... Ce serait infâme.
— Je ne crois pas qu'elle aille Jusque-là... il n'en
194 LA BELLE OEOLIËRE
est pas moins vrai que je suis h sa merci. Elle connaît cet espion qui me cherche... elle Ta connu dans la prison de Salviac... elle venait de le rencontrer dans la rue et de lui parler quand elle est arrivée ici.
— Elle n'aurait qu'un mot à dire pour que cet homme vînt vous arrêter.
— Oui... et quand la jalousie lui trouble Tesprit, elle est capable de tout.
— Alors... toutàTheure, quand elle vous menaçait, c'était la jalousie qui la poussait?
Chancelade n'osa pas répondre, mai» sa mine parlait pour lui.
•— Si elle est jalouse de vous, c'est qu'elle vous aime, dit madame Bastide qui semblait prendre plaisir à tourmenter le pauvre garçon.
— Ces femmes-là n'aiment pas, murmura*t-il.
— Vous vous trompez. Toutes les femmes peuvent aimer, et les plus dégradées aiment peut-être plus passionnément que les autres. Mais... vous lui avez donc donné quelque sujet de jalousie? Je croyais que, depuis le bal de l'Opéra, vous n'aviez vu que votre sœur et moi.
— Ce n'est pas cela. Ce qui a excité la colère de cette extravagante, c'est que j'ai pris la défense de... d'une personne dont elle me parlait
— Je ne comprends pas.
— Cette personne, je puis vous la nommer* C'est madame Marteau, la femme du geôlier de la maison
LÀ BBLLE GBOLIERE 195
d'arrêt de Salviac. La créature que vous avez Yue se vantait de l'avoir dénoncée à son mari. Je lui ai reproché d'avoir fait cela, et elle s'est imaginé que madame Marteau avait été ma mattresse pendant que j'étais en prison... Elle savait pourtant que madame Marteau était la mattresse d'un autre prisonnier, puisque c'est ce prisonnier qu'elle a dénoncé au mari... mais la colère la mettait hors d'état de raisonner.
Et ce qu'elle a fait est d'autant plus abominable que rhomme qui était détenu en môme temps que moi pourrait être accusé, comme je le suis moimême, d'avoir tué ce commissaire. Madame Marteau, à ce qu'il paraît, laissait sortir son amant, la nuit. Et cette Coralie, sous prétexte de prouver que ce n'est pas moi qui ai fait le coup, a dit au geôlier que c'est mon compagnon de captivité. Elle lui a déclaré qu'elle en était certaine et Marteau a dû l'en croire.
Notre querelle a commencé parce que je lui ai reproché durement d'avoir parlé de la sorte. L'idée qu'elle allait peut-être faire condamner un innocent me révoltait.
— Si c'était vrai pourtant que ce prisonnier est le coupable?
— Ce n'est pas vrai I Je n'ai jamais été son ami... quoiqu'il m'ait rendu un grand serviee.*. mais je le connais assez pour afûrmer qu'il n'a pas commis un
196 LA BELLE GEOLIÈRE
crime si lâche. Les gens de sa caste n*assassinent pas.
— De sa caste?... c'est donc un noble? demanda madame Bastide avec une vivacité qui étonna Ghancelade.
— De la meilleure noblesse du Périgord, répondit-il. C'est le très proche parent de ce comte de Sigoulès, qui s'intéresse à ma sœur et que vous avez vu hier soir. Il a commandé les insurgés, lors des événements de Décembre, et il était enfermé à la maison d'arrêt depuis deux mois, lorsque j'y suis entré.
— Son nom?
— Adhémar de Mussidan.
— Et vous êtes sûr qu'il était l'amant de cette geôlière I s'écria la jeune veuve,
— Aussi sûr qu'on puisse l'être, répondit Ghancelade, qui ne comprenait rien à l'émotion de madame Bastide. Goralie était dans la confidence des amours de M. de Mussidan avec la femme du geôlier, et elle m'a dit tout ce qu'elle savait. D'ailleurs j'ai vu de mes propres yeux madame Marteau entrer dans la cellule de son amant... et leur conversation, que j'ai entendue, ne m'a laissé aucun doute.
— Je vous crois et je vous remercie, dit la veuve d'une voix sourde.
— Oserai-je vous demander en quoi cette aventure vous intéresse ?
LA BELLE GEOLIERE 107
— Dispensez-moi de vous répondre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous ne me faites aucune peine en m'apprenant qu'il n'y a jamais rien eu entre cette femme et vous. C'est bien assez que vous n'ayez pas su résister aux séductions de mademoiselle Bernache, et peu m'importe maintenant que madame Marteau ait été la maîtresse de M. de Mussidan, qui en a eu bien d'autres.
— Est-ce que vous le connaissez? demanda vivement Louis.
— Je l'ai connu autrefois... mais il y a plusieurs années que je ne l'ai vu ; je ne désire pas le revoir, et comme il pourrait m'arriver de le rencontrer, puisqu'il est à Paris... c'est votre sœur qui me Ta dit... je veux quitter la France le plus tôt possible. Je vais aller, aujourd'hui même, demander un passeport pour l'Amérique... M. de Sigoulès se flatte, paralt-il, d'en obtenir trois... un pour votre sœur, un pour votre ami Jacques, et un pour vous.
— Alors, nous partirons ensemble l s'écria Chancelade.
— Oui, à moins que mademoiselle Coralie ne vous retienne.
— Moil... ahl madame, j'espère que vous ne parlez pas sérieusement. Cette fille me fait horreur.
— Prenez garde 1 je ne crois pas aux conversions subites. Et d'ailleurs, vous lui devez de la reconnaissance puisqu'elle a favorisé votre évasion.
198 LA BELLE GEOLIERE
— J'en dois bien plus à M. de Mussidanqui aurait pu fuir et gui m'a cédé son tour. Si je restais, ce serait pour le défendre.
— En vous accusant vous-même ?
— Non, car je ne suis pas coupable.
— Si vous vous borniez à plaider sa cause, on ne vous écouterait pas. Songez donc plutôt à vous mettre en sûreté. Vous ne pouvez pas vous embarquer demain... Mais vous pouvez quitter sur-lechamp cette maison où vous êtes exposé à être arrêté •d'un instant à l'autre, maintenant que cette femme en connaît le chemin.
— J'en sortirais à l'instant, si Je savais où aller.
— Pourquoi ne viendriez- vous pas rejoindre votre sœur dans la maison qu'elle habite ?...
— Et que vous habitez.
— Raison de plus pour y venir. Nous serons deux pour répondre de vous... j'y suis connue depuis longtemps et notre hôtesse ne mettra pas en doute l'histoire que je lui raconterai»
Le mieux serait de lui dire tout simplement la vérité... que vous êtes le frère d'Edmée... c'est-àdire de mademoiselle Védrines, puisqu'elle a pris ce îiom-là... et que vous arrivez de Bergerac. On ne Fa pas inquiétée, depuis qu'elle est à Paris, et on ne vous inquiéterait pas davantage.
Mais^ si vous le préférez, vous pourriez aussi vous faire passer pour mon frère, à moi.
LA BELLE OEOLliRE iOO
— Vous y consentiriez?
— Pourquoi pas? Je tâcherais de m'accoutumer à vous tutoyer. On sait que je suis veuve ; sans cela, j'aurais pu vous présenter comme étant mon mari... c'eût été un peu plus compromettant, mais je n'aurais pas hésité, si je n'avais pas eu d'autre moyen de vous sauver.
— C'est trop de dévouement... Songez donc à ce qu'il adviendrait de vous et d'Edmée si on venait m'arrôter chez vous.
— Il nous arriverait d'être interrogées et nous ne serions pas en peine de répondre. Quel est donc le commissaire ou le juge qui oserait nous faire un crime de vous avoir assisté? Une sœur a bien le droit de venir en aide à son frère proscrit... et moi, je n'aurais qu'à me nommer pour qu'on me mît hors de cause.
Ghancelade ne comprit pas pourquoi le nom de Bastide aurait ce privilège, le cas échéant, mais au lieu de s'en informer, il éleva une objection assez topique.
— Et Jacques? demanda-t-il, que feriez-vous de lui? Je ne puis pas l'abandonner. Que penserait-il de moi, s'il ne me trouvait pas ici quand il rentrera?
— Il suCBrait qu'il sût où vous êtes allé. Ne m'avez-vous pas dit qu'en ce moment, il attend votre sœur au sommet de la butte?
^ Oui, mais il ne l'attendra pas indéfiniment. Je
suis même surpris qu'il ne soit pas déjà revenu.
— Rien ne nous empêche d'aller le prévenir. J'irais seule, si je le connaissais.
— Et si nous le croisions en route!... Si pendant que nous irons à sa rencontre, des agents conduits par ce Marteau envahissaient cette maison? Jacques viendrait se jeter dans la gueule du loup.
— Il ne se laisserait pas prendre. Edmée m'a raconté la vie qu'il mène depuis longtemps. Il échapperait aux policiers de Paris, comme il a toujours su échapper aux gendarmes du Périgord.
Songez, d'ailleurs, que nous ne le sauverions pas en restant ici.
— Croyez-vous donc que le danger soit si pressant?
— Cette femme vous a menacé de se venger de vous. Elle ne peut se venger qu'en vous dénonçant. Et si elle y est décidée, elle n'attendra pas que sa colère soit refroidie... elle a dû courir chez cet espion... et lorsqu'elle l'aura averti, il agira sans perdre une minute.
— J'hésite encore à croire qu'elle ait réalisé ses menaces.
— Et moi, je n'en doute pas. Ma vue l'a exaspérée et elle se dit sans doute que si les agents se hâtent, ils me trouveront chez vous. C'est ce qu'elle doit souhaiter, puisqu'elle me prend pour une rivale. Elle croit peut-être que je suis mariée, que la police
LA BELLE GEOLIERE 201
m'obligera à déclarer mon nom et que mon mari interviendra.
— Vous avez raison, madame. Il importe que vous sortiez immédiatement de cette maison. Je ne me pardonnerais pas de vous entraîner dans mon malheur.
— Alors, venez 1 nous rencontrerons certainement votre ami, et alors nous aviserons.
— Aviser! ce sera difficile. Je ne puis arriver chez votre hôtesse à pied... sans bagages. Il faudrait au moins que j'eusse l'air d'un voyageur.
— Il n'est pas nécessaire que vous arriviez maintenant et avec moi.
Je rentrerai seule et je m'entendrai avec Edmée pour annoncer à madame Gouverneur que mademoiselle Védrines attend ce soir son frère et un ami de sonfrère...vousvoyezquejen'oubliepas M. Jacques... nous dirons que vous arriverez vers neuf heures.
D'ici là, vous aurez le temps d'acheter des malles que vous ferez charger sur un fiacre.
Et. si vous n'avez plus d'argent, je vous apporte deux rouleaux d'or que votre sœur, qui pense à tout, m'a chargée de vous remettre.
— Pas ici, dit Ghancelade. Il sera temps de me les remettre quand nous aurons trouvé Jacques.
— Alors, vous n'avez plus d'objections contre mon projet?
— Aucune. Je vous suivrais au bout du monde.
202 LA BELLB GEOUÈRE
— Nous nlrons pas si loin. Vous ne laissez rien là-haut?
— Rien qui puisse mettre sur ma trace. Le compatriote qui nous a donné Thospitalité ne s'inquiétera pas de nous. Et d'ailleurs, je lui écrirai demain sans lui indiquer notre nouvelle adresse. Il comprendra à demi-mot.
— Eh ! bien, partons
La jeune veuve passa la première et Ghancelade la suivit de près.
Il tira la grille derrière lui. C'était brûler ses vais^ seaux, car il n'avait pas la clé pour rentrer ; Jacques l'avait emportée.
La ruelle était libre. Pas un passant ne s'y montrait et il n'y avait personne aux fenêtres des trois ou quatre maisons du voisinage.
--- Nous allons prendre le plus court chemin, dit madame Bastide; celui par lequel je suis venue. Il faut remonter jusqu'au bout de cette rue, et tourner à gauche. Nous arriverons au pied d'un escalier...
— C'est cela, répondit Chancelade. Jacques ne prend jamais d'autre chemin pour descendre de la butte.,, et, d'ailleurs, c'est le moins fréquenté.
Ils se mirent en marche et en quelques instants, ils arrivèrent à la rue latérale.
A ce moment, un fiacre venant du boulevard extérieur entrait dans celle qu'ils suivaient, et c'était presque un événement qu'une voiture s'engageât
LÀ BELLB GBOUÈRfi 20$
dans cette voie étroite et à peu près sans issue.
Mais ils étaient trop préoccupés pour faire atten • tion à cet incident et ils poussèrent jusqu*an pied de l*escalier.
Là, en levant les yeux, ils aperçurent campés sur la plus haute marche, deux sergents de ville qui causaient tranquillement et qui ne paraissaient pas s'occuper d'eux le moins du monde.
La rencontre n'en était pas moins désagréable et ils se demandèrent s'ils allaient attendre que ces gens eussent quitté la place ou s'ils allaient monter, au risque de s'exposer à être dévisagés par eux.
La délibération ne fut pas longue, car les sergents de ville, au bout de quelques instants, reprirent leur tournée dans les rues de Montmartre et disparurent
— Le passage est libre... profitons-en, dit Ghancelade.
Il se disposait h aider madame Baslide à escalader cette montée assez raide, lorsqu'il entendit derrière lui un bruit de pas précipités.
Il fit volte-face et il vit venir à lui deux hommes de mauvaise mise qui passèrent sans s'arrêter, mais non pas sans le regarder, franchirent quelques marches de l'escalier, et prirent position sur le premier palier. L&, chacun d'eux tira de sa poche une blague à tabac et se mit à rouler une cigarette. Ils
Vo..
204 LA BELLE GEOLIERE
manœuvraient avec un tel ensemble, qu'ils avaient Tair d'exécuter un service commapdé.
Ghancelade comprit aussitôt que ces gens-là le guettaient, et que, s'il montait, ils allaient se mettre à ses trousses.
— Si vous m'en croyez, dit-il tout bas à madame Bastide, qui avait compris aussi, nous allons rebrousser chemin. Il y a derrière nous une autre ruelle. Je m'y jetterai, et je suis sûr qu'ils ne me rattraperont pas... Vous, madame, vous descendrez, sansvous presser, vers le boulevard extérieur, pendant qu'ils courront après moi.
Il parlait encore lorsqu'il vit apparaître, au haut de l'escalier, Jacques, qui le reconnut de loin et qui allait se hâter de descendre. Les agents lui tournaient le dos et ne l'avaient pas encore aperçu.
Ghancelade lui fit un signe qui voulait dire : sauvetoi I et Jacques eut la présence d'esprit de détaler immédiatement.
Les agents remarquèrent le geste, mais, quand ils levèrent la tète, Jacques avait disparu.
— Ils me prendront peut-être, pensait Ghancelade, mais, du moins, ils ne le prendront pas.
Ghancelade connaissait fort bien la topographie du quartier qu'il habitait depuis son arrivée à Paris.
La rue oîi était située la maisonnette de Doradour partait du boulevard et aboutissait à un mur. Là, elle bifurquait. Une ruelle à gauche, une ruelle à droite.
LA BELLE GEOLIERE 205
Avec madame Bastide, il avait pris & gauche, et il avait été mal inspiré, mais en revenant sur ses pas, il pouvait prendre à droite et atteindre par un autre chemin le sommet de la butte. II ne s'agissait que de gagner de vitesse les agents qui, en le voyant rétrograder, avaient abandonné leur poste d'observation pour le suivre, et il allait se lancer, lorsqu'il se trouva presque face à face avec deux autres agents qui arrivaient d'en bas.
Au même moment, il aperçut un fiacre qui stationnait devant la grille de la maison Doradour, un immense fiacre & six places, comme il en existait en. core quelques-uns en 1852.
Et de ce fiacre descendait un monsieur tout de noir vêtu, qui avait bien Tair de commander à tous ces estafiers.
Fuir eût été inutile. La retraite était coupée. Mieux valait faire bonne contenance et essayer de rentrer dans Paris en passant la barrière.
— Parlez-moi, dit-il à celle qui partageait volontairement le péril de son aventure. Ils nous prendront peut-être pour des amoureux en promenade.
— Il y encore quelqu'un dans la voiture, murmura madame Bastide. Il y a... une femme... sans doute celle que j'ai trouvée chez vous... Elle est allée chercher un commissaire de police et elle vient savourer sa vengeance.
— J'espère que vous vous trompez.