‹ La belle geo lie reChapitre 6 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

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— Non, je ne me trompe pas. Elle met la tète hors de la portière... c'est elle... le commissaire sere^ tourne pour la consulter et elle l'encourage d'un geste...

— Je la vois... je suis pris... quittez-moi vitel ils n'oseront pas vous empêcher de passer.

— Non... je veux partager votre sort.

— S'ils nous abordent, dites-leur au moins que vous ne me connaissez pas... dites-leur que vous venez de me rencontrer dans la rue... que je vous ai adressé la parole, sans votre permission, et que vous cherchiez à vous débarrasser de mes importunités.

— A quoi bon? cette femme me démentirait... et ne craignez rien pour moi... je n'aurai qu'à leur dire mon nom... ils ne m'arrêteront pas.

Pendant qu'ils avançaient en causant à voix basse, les agents qui gardaient l'escalier s'étaient rapprochés. Chancelade et sa compagne étaient cernés. I^ ne leur restait plus qu'à attendre le choc.

L'homme habillé de noir vint droit à eux et dit en s'adressant au frère d'Edmée :

— Vous êtes Louis Chancelade, inculpé d'assassinat, et vous vous êtes évadé de la prison de Salviac.

— De quel droit m'interrogez-vous? demanda brusquement l'ex-pensionnaire de M. Marteau.

L'homme déboutonna son paletot, mantra une ceinture tricolore et répliqua d'un ton sec :

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— Je suis commissaire de police, et j'ai contre vous un mandat d'amener.

Chancelade n'essaya pas de nier ni de récriminer, de peur que madame Bastide se compromit en essayant de le défendre.

— C'est bien, dit-il. Je suis prêt à vous suivre. Où allez-vous me conduire ?

— D'abord, à la préfecture de police, où vous se rez confronté avec quelqu'un qui vous connaît parfaitement.

— Je sais qui c'est... et je sais aussi que j'ai été dénoncé par une femme... celle que vous avez laissée dans le fiacre... J'espère que vous n'essaierez pas de me contraindre à y monter avec elle. Je me ferais hacher en morceaux plutôt que de subir l'odieuse compagnie de cette créature.

— Il n'est pas question de cela. Une autre voiture m'attend sur le boulevard... une voiture dans laquelle il y aura place pour moi, pour vous et pour la personne qui vous accompagne.

— Vous n'avez pas, je suppose, de mandat contre madame, et vous ne l'arrêterez pas pour l'unique raison que vous la rencontrez avec moi. Je viens de l'aborder dans la rue et je ne sais pas qili elle est.

— Mais, moi, j'ai besoin de le savoir... et elle voudra bien me l'apprendre.

Allons, madame, parlez... si vous avez quelque chose à dire pour m'expliquer comment vous vous

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trouvez avec cet homme. Et expliquez-vous vite, car je n*aî pas de temps à perdre.

Pour toute réponse, madame Bastide tira de sa poche une petite liasse de papiers qu'elle remit au commissaire.

Il les prit en haussant les épaules, et s*îl y jeta un coup d'œil, ce fut certainement pour l'acquit de sa conscience.

Mais à peine eut-il commencé à les examiner, que sa figure changea d'expression.

■— Est-ce bien à vous que cette lettre ministérielle est adressée? demanda-t-il d'un ton moins rude.

■— Vous n'en douterez pas si vous prenez la peine d'examiner la copie de mon acte de mariage, et la copie de l'acte de décès de mon mari.

— Ces pièces me semblent régulières. Où demeurez-vous?

— Rue des Abbesses, dans la maison meublée de madame Gouverneur. J'y suis descendue en arrivant de Bordeaux.

— • Et vous êtes venue à Paris pour solliciter du gouvernement une pension ou un secours?

— Qu'on m'a refusés, vous le voyez. La lettre du ministre de l'intérieur est très netta.

r— Ainsi vous êtes la veuve de...

— De M.Angelo Santelli, commissaire général pour les départements du Centre et du Sud-Ouest.

Chancelade tressaillit. Il comprenait maintenant

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pourquoi la prétendue madame Bastide lui avait fait jurer qu'il n'avait pas tué cet homme et il se disait que si elle avait exigé de lui ce serment, c'est qu'elle craignait d'aimer le meurtrier de son mari.

— Monsieur, reprit-elle, si vous tenez à vous assurer que je vous dis la vérité, vous n'avez qu'à me mettre en présence de M. le secrétaire général qui m'a reçue avant-hier. Il me reconnaîtra. Vous pouvez aussi vous renseigner à Bordeaux. J'y porte le nom de ma mère, maiâ beaucoup de mes compatriotes connaissent l'histoire de mon mariage et des suites qull a eues. J'étais depuis longtemps séparée judiciairement de M. Santelli...

— Cela ne m'explique pas pourquoi je vous rencontre avec son assassin, interrompit le commissaire, en regardant fixement la veuve.

Elle soutint ce regard sans pâlir, mais Chancelade s'écria :

— Je vous défends de me traiter d'assassin.

En l'entendant élever la voix, les agents se rapprochèrent à seule fin de i'empécher d'en venir aux voies de fait, mais leur chef les arrêta d'un geste.

— Monsieur, dit la jeune femme, j'ai vu, hier, pour la première fois, M. Chancelade. En voyage, j'avais fait connaissance avec sa sœur, et j'étais avec elle quand je l'ai rencontré. C'est elle qui, aujourd'hui, m'a envoyée chez lui, n'osant pas y venir elle-même-

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Elle m'avait dit que son frère était poursuivi pour avoir pris part à une insurrection, à la suite des derniers événements. J'ignorais qu'il fût accusé d'un crime abominable... accusé injustement, j'en suis certaine. C'est lui-même qui me l'a appris tout à l'heure, dans le jardin de la maisonnette où il se cachait... là-bas... derrière cette grille. Il me Ta appris en protestant contre une accusation inique...

— Il ne suffit pas de protester. Il fuyait, lorsque mes agents lui ont barré le passage. Vous étiez avec lui. Où alliez-vous?

— Il fuyait, c'est vrai. Il s'attendait h être dénoncé par une femme... et il ne se trompait pas, puisqu'elle vous a amené ici. Je le conduisais chez sa sœur, qui habite la même maison que moi... Si vous tenez à vous assurer qu'elle y demeure, faites-moi accompagner par un de vos agents.

Tout cela était dit si franchement, avec un tel accent de sincérité et avec tant d'énergie que le commissaire dut réfléchir avant de prendre une décision.

Chancelade lui était signalé depuis longtemps, comme à tous ses collègues, et sur la dénonciation de Goralie, il s'était mis aussitôt en mesure de l'arrêter. Mais rien ne prouvait que Chancelade eût une complice et, dans l'instruction de son affaire, il n'avait jamais été question de la veuve de Santelli. Un magistrat soucieux de sa responsabilité ne pouvait pas

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mettre la main sur elle pour ce seul motif qull la rencontrait en compagnie d'un accusé. On aurait pu lui reprocher cet excès de zèle et il jugea qu'il ne devait pas aller si loin. C'était aux juges à vérifier les allégations de cette femme. Son devoir à lui, était de s'assurer qu'elle logeait rue des Abbesses, chez madame Gouverneur, et de la faire surveiller, jusqu'à nouvel ordre.

— SoitI dit-il, un de mes hommes va vous reconduire chez vous. Mais partez à l'instant et attendez-vous à être interrogée très prochainement.

Vous, ajouta-t-il en s'adressant à Chanceladeeten lui montrant le bas de la rue, marchez I

La veuve tendit silencieusement la main à Louis qui n'osa pas y mettre un baiser, quoiqu'il en mourût d'envie et elle s'éloigna un peu.

Le commissaire appela un agent, lui donna tout bas de brèves instructions et commanda aux trois autres d'entourer Chancelade qui était tout prêt à marcher.

Il savait maintenant qu'il était aimé et il se sentait fort de son innocence. Que lui importait de retourner en prison? Quelque chose lui disait qu'il en sortirait justifié. Il ne s'inquiétait que de sa sœur et de son ami.

Il ne paraissait pas que Coralie eût aussi dénoncé Jacques. Chancelade pouvait espérer qu'il irait se

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renseigner chez Ëdmée et que, finalement, il se tirerait d'affaire.

Du reste, il n'eut pas le loisir de réfléchir longtemps au sort de son ami, car en passant devant la grille de la maison Doradour, il vit à la portière du fiacre la figure de Coralie et il s'aperçut qu'elle pleurait.

— Ils t'emmènent, lui cria-t-€lle d'un air égaré. Et c'est moi qui t'ai livré!... Pardon !.. grâce I

— Arrière I répondit Chancelade en lui lançant un regard chargé de mépris.

Cachez-vous, ou je vous crache au visage !

La malheureuse se rejeta en arrière et Chancelade passa en détournant la tèle.

Le commissaire qui avait entendu l'apostrophe n'eut pas de peine à comprendre ce qu'il avait déjà à peu près deviné.

Coralie était tombée chez lui, le visage bouleversé, les yeux égarés et lui avait déclaré sans préambule que l'assassin de M. Santelli se cachait dans une maison du voisinage. Il avait eu beaucoup de peine à lui arracher des renseignements sur elle-même et sur les motifs qui la poussaient à dénoncer cet homme. Mais il avait bien vu qu'il avait affaire à une maîtresse délaissée qui voulait se venger, et comme la chose en valait la peine, il s'était décidé à vérifier la déclaration.

Coralie avait demandé à l'accompagner et il y avait

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consenti sans difflculté, car il tenait à la tancer vertement, au cas où, par hasard, elle lui aurait donné une fausse indication.

Elle était furieuse; elle ne raisonnait plus et tant que dura ce premier accès de colère, elle ne se démentit pas. Elle aurait volontiers étranglé de ses propres mains Chancelade et la femme qu'elle prenait pour sa maîtresse. Si elle les avait vus collés à un mur, en face d'un peloton d'exécution, elle aurait, sans hésiter, commandé le feu.

Mais cette surexcitation devait se calmer vite, par cela même qu'elle était excessive. En montant dans le fiacre avec le commissaire, Coralie se repentait déjà de ce qu'elle venait de faire. Malheureusement, il était trop tard pour empêcher les funestes effets de la dénonciation, et quand elle arriva devant la grille, le commissaire avait déjà lancé ses agents à la poursuite du couple qu'elle avait aperçu en mettant la tête à la portière et qu'elle s'était laissée aller à lui montrer.

Elle n'avait pas osé descendre et elle avait assisté de loin à la scène de l'arrestation, sans comprendre pourquoi le commissaire s'expliquait si longuement avec la femme. Puis elle avait vu cette femme s'en aller seule et Chancelade s'acheminer vers le boulevard sous l'escorte du commissaire et de trois agents.

Alors, le cœur lui avait manqué, elle s'était mise

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à fondre en larmes, elle avait demandé pardon à Ghancelade qui passait près d'elle et Cbancelade lui avait répondu en lui jetant à la face la cruelle expression de son mépris.

Eperdue, affolée, elle sauta du fiacre, et elle fit mine de suivre Tescorte, mais le commissaire, qui s'en aperçut, revint sur ses pas et lui dit sèchement :

— L'homme que vous m'avez signalé est arrêté. Vous devez être contente.

— Contente ! mais c'est mon amant!

• — • Je n'en doute pas.

— J'ai menti,., je l'ai accusé injustement... parce que j'étais jalouse... je vous demande grâce pour lui... arrêtez-moi, si vous voulez, pour vous avoir fait une fausse dénonciation, mais ne l'emmenez pas.

— En voilà assez!,.. Vous serez entendue comme témoin, mais pour le moment je n'ai que faire de vous, et je vous prie de me laisser en repos. Remontez dans le fiacre qui nous a amenés. Il vous reconduira chez vous et il ne vous en coûtera rien.

Il est payé, ajouta ironiquement le commissaire, en la congédiant d'un geste impératif.

Goralie comprit qu'elle ne l'attendrirait pas et s'arrêta sur place.

Ghancelade était déjà au bas de la rue, entre deux agents, et le commissaire hâtait le pas pour les rejoindre. Elle les vit disparaître à l'angle du boulevard où un autre fiacre les attendait.

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Le cocher de la voiture à six places qui stationnait devant la grille avait reçu son argent et démarrait déjà.

Et Coralie ne songeait guère à s'en servir pour rentrer chez elle.

— Il me hait... il me méprise, murmurait-elle, je ne le reverrai jamais. Et c'est moi qui l'ai envoyé à la mort I

C'est infâme ce que j'ai fait... Ohl cette femme!... c'est elle qui est cause de tout... quand je l'ai vue arriver, j'ai perdu la tête... et ils ne l'ont pas arrêtée 1... elle s'en va tranquillement, pendant qu'on le traîne en prison... qu'a-t-elle pu dire à ce commissaire pour qu'il l'ait laissée libre? que venait-elle faire chez Louis?... Qui est-elle?... je ne la connais pas. Est-ce sa maîtresse?... peut-être que non. Depuis qu'il était à Paris, il ne sortait jamais... où Taurait-il rencontrée? Et certes, elle ne vient pas de Salviac... elle n'a ni la mise ni la tournure d'un« provinciale... si c'était... une amie de sa sœur?... Mais, non; sa sœur n'a pas d'amies à Paris...

Coralie se rappela tout à coup que cette problématique personne avait remonté la rue et qu'un agent l'avait suivie de loin. Par où était-elle passée? Elle n'y avait pas pris garde, mais elle savait qu'elle semblait se diriger vers le haut de la butte, et l'idée lui vint de tâcher de la rattraper.

— Elle ne me fait pas peur, se disait-elle. Je l'a-

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borderai carrément... il faudra bien qu'elle s'explique... et quand je saurai à qui j'ai affaire, je lui proposerai de nous entendre pour sauver Louis... si elle l'aime, elle me comprendra.

Et sans plus réfléchir, Coralie commença celte poursuite hasardeuse.

En arrivant avec le commissaire, elle avait vu Ghancelade prendre à gauche, et un peu plus tard, elle n'avait pas vu que madame Santelli prenait à droite.

Instinctivement, elle prit du même côté que Ghancelade.

Elle arriva au pied de l'escalier, elle le monta en courant et elle déboucha sur la place de la Mairie.

C'est une espèce de carrefour, planté de maigres arbres, et les gens de Montmartre y viennent volontiers flâner dans la journée.

Elle y trouva des promeneurs qui devisaient en fumant leur pipe et des bourgeois assis sur les bancs municipaux.

Elle ne pouvait pas les aborder pour leur demander s'ils n'avaient pas vu passer une femme en deuil, suivie à distance par un homme mal vêtu, et elle s'aperçut un peu tard qu'elle faisait fausse route.

Elle allait peut-être rebrousser chemin, lorsqu'elle vit venir à elle l'ami de Ghancelade, celui qui était intervenu si à propos à la sortie du bal de l'Opéra.

Averti par la pantomime expressive du frère

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d*Edmée, Jacques s'était bien gardé de descendre Fescalier, mais il n'était pas allé très loin. Il avait pris position contre un mur et il délibérait avant de se risquer à rentrer au domicile commun.

Quand il aperçut Goralie, il n'bésita point à profiter de l'occasion pour se renseigner sur ce qui se passait.

Le braconnier du bois de Valade et Tex-maîtresse de Vignory ne s'étaient pas rencontrés depuis la nuit du bal de l'Opéra, mais Chancelade avait raconté à Jacques comment avait fini son aventure avec mademoiselle Bernache, et Jacques avait deviné sans peine qu'elle était venue relancer à domicile Chancelade, qu'il venait de voir causant avec une autre femme. Il pensa que, ne l'ayant pas trouvé dans la maisonnette de leur compatriote Doradour, elle le cherchait et que c'était le cas ou jamais de s'aboucher avec elle, à seul fin de l'interroger.

— Eh bien? lui demanda-t-elle en clignant de l'œil.

— Il est arrêté, répondit Coralie.

— Arrêté!... je viens de le voir, il n'y a pas dix minutes.

— Il était avec une femme, n'est-ce pas ?

— Oui... il est vrai que j'ai vu aussi deux individus qui avaient l'air de le surveiller... deux mouchards, sans doute, car il m'a fait signe de me sauver.

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— Ces deux-là étaient suivis de deux autres et d'un commissaire de police. A cette heure, notre ami roule en fiacre avec ces gredins-là. On le mène en prison.

— Il faut qu'on l'ait dénoncé... qui donc Ta trahi? cette femme peut-être...

— Vous ne la connaissez pas?

— Je l'ai bien regardée et j*ai de bons yeux, Je suis sûr que je ne Tavais jamais vue. Est-ce qu'on l'a arrêtée aussi?

— Non. Un agent l'a suivie, mais elle est libre. C'est après elle que je cours. Mais j'ai perdu sa trace et je n'espère plus la rejoindre.

— A quoi bon, d'ailleurs? Elle ne nous aiderait pas à délivrer Ghancelade.

— Le délivrer 1 vous espérez donc encore ?

— Je ne désespère jamais. On ne peut pas condamner un innocent.

— Alorg, vous êtes certain que ce n'est pas lui qui a tué le commissaire?

— J'étais avec lui à deux lieues de Salviac, à l'heure même où le coup de fusil a été tiré.», par qui?... malheureusement, je n'en sais rien.

— Je le sais, moi.

— Vous le savez!... et vous n'avez pas désigné l'assassin!... vous étiez là pourtant, quand ces mouchards ont mis la main sur Louis.

— Le commissaire n'aurait pas voulu me croire*

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Je n'ai pas de preuves h fournir, Mais j'en aurai de^ main.

— Expliquez- vous plus claireraent,.. et comraen* Gûz par me nommer Tassassin,

— L'assassin, c'est M. de Mussidan.

— Vous êtes folle. Il était enfermé à la maison d'arrêt.

— Oui, mais il en sortait quand il voulait,,, grâce à la complaisance de madame Marteau.

Vous savez bien qu'il était son amant.

— Louis me l'a dit... mais je n'ai rien vu.

— J'ai vu, moi... et je déclarerai ce que j'ai vu.

— Les juges ne se contenteront pas de voire déclaration.

— Ils se contenteront de celle de madame Marteau.

— Quoi 1 vous vous imaginez que cette geôlière ira s'accuser elle-même.

— J'essaierai de l'y amener.

— Par quel procédé?

— C'est mon secret. Dites-moi seulement où je pourrai vous revoir.

— Je l'ignore. Je ne rentrerai pas dans la maison où je logeais avec Chancelade. Me voilà donc sur le pavé. Ça ne m'effraie pas trop. Je suis accoutumé â coucher à la belle étoile. Je me déciderai peut-être à retourner en Périgord.

Jacques ne disait pas ce qu'il pensait, car il se

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proposait d'aller le soir même avertir Edmée, qu'il avait attendue inutilement au sommet de la butte, pendant plusieurs heures.

— Rien ne vous empêche de venir chez moi. Vous y êtes déjà venu, et maintenant qu'elle tient votre ami, la police ne s'occupera plus de vous, reprît Goralie.

— Soit! dit Jacques. J'irai.

— C'est tout ce que je vous demande. Maintenant, séparons-nous. Je renonce à retrouver la femme que je cherchais quand je vous ai rencontré. Je ne pense plus qu'à sauver Louis... et je le sauverai, ou bien je mourrai à la peine.

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La belle geôlière assurément ne regrettait pas Texisteuce qu'elle menait au temps assez récent où elle naviguait encore sous le pavillon conjugal.

Elle avait gagné au change, et le général qui la protégeait lui avait fait des loisirs dorés. Au lieu de se morfondre dans un logement mesquin entre les quatre murs d'une prison, elle occupait, rue de TArcade, un bel appartement au deuxième étage. De ses fenêtres on voyait un coin de la Madeleine. Elle avait à ses ordres une femme de chambre, une cuisinière, un cocher et un joli coupé.

Et, ce qui valait mieux encore, elle était débarrassée de son mari.

Plus de ménage à surveiller, plus de guichetiers ni de détenus sous ses yeux, plus de grincements de

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clés à ses oreilles, plus de gronderies à subir, les jours où Pierre Marteau était de mauvaise humeur, et ces jours-là revenaient quatre ou cinq fois par semaine.

Elle sortait quand elle voulait, sans s'exposer aux commentaires des naturels d'une maussade petite ville; elle allait se promènera pied sur les boulevards, elle allait en voiture aux Champs-Elysées, au bois de Boulogne et au théâtre.

Il est vrai qu'elle y allait seule. M. de Plancoët n'osait pas s'y montrer avec elle et ne lui permettait pas de s'y afficher avec une amie qui n'aurait pu appartenir qu'au monde des déclassées. Mais cet isolement ne lui déplaisait pas trop, parce qu'elle recueillait au passage de muets témoignages d'admiration qui la flattaient infiniment.

On l'avait fort oubliée à Paris et elle faisait, pour ainsi dire, un nouvel essai de sa beauté.

Son général, d'ailleurs, ne lui déplaisait pas, quoiqu'il eût la moustache grise et le cheveu très rare. Il ne la gênait pas non plus, car il venait la voir tous les jours à la même heure» et ce n'était que par exception qu'il s'attardait chez elle.

Viveur d'une autre génération, il avait gardé les bonnes façons des hommes de son temps, et il comblait sa maîtresse d'égards autant que de cadeaux.

Elle n'avait qu'à exprimer un désir pour qu'il le satisfit.

LA ËËLLfi GfiOLtERË 23â

Ainsi lotie, madame Marteau aurait dû être parfaitement heureuse, et cependant il manquait quelque chose à. son bonheur.

Il y manquait l'homme aimé, celui que Goralie appelait l'amant de cœur et dont une femme ne peut point se passer quand elle est enrégimentée dans la grande armée des irrégulières.

Et cet homme, Aurélîe n'en était plus h le chercher. Elle l'avait sous la main. En quittant Salviac, elle l'avait laissé dans la maison d'arrêt, maïs il n'y était plus. Relâché, grâce à l'influence du général, il était à Paris, et, selon toute apparence, il se proposait d'y rester.

Si elle avait accepté les très avantageuses propositions du marquis de PlancoÔt, c'est qu'elle comptait absolument renouer avec M. de Mussidan des relations passagèrement interrompues par des événements inattendus. Le bel Adhémar tenait la première place dans ses combinaisons de vie nouvelle. Et il réunissait toutes les conditions nécessaires pour jouer le rôle qu'elle lui destinait.

D'abord, il lui avait plu à première vue et il lui plaisait encore davantage depuis qu'elle le connaissait mieux. 11 n'était ni trop vieux ni trop jeune et Aurélie n'aimait ni les hommes mûrs ni les blancs becs. Il était bien né, bien élevé, brave, Intelligent et gai ; Aurélie méprisait les rustauds parvenus, détestait les sots, les pédants, et ne se se-

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rait pas du tout accommodée d'un bellâtre. Enfin, s'il avait croqué son patrimoine, il lui restait la perspective d'un assez gros héritage et l'oncle Sigoulès ne pouvait pas, de son vivant, laisser dans la gêne son neveu à la mode de Bretagne.

Et madame Marteau, gui ne lui aurait pas demandé un sou, n'aurait pas voulu de lui, s'il eût été dans la misère.

Rien ne manquait donc à cet amant de son choix, et dès qu'elle avait appris, par le général, que M. de Mussidan venait d'arriver à Paris, elle s'était mise en mesure de le rencontrer le plus tôt possible.

L'occasion s'était présentée au bal de TOpéra, où M. de Plancoët avait consenti à la mener. Adhémar, amené par M. de Sigoulès, était entré dans la loge. Il y était resté une demi-heure, quoique le général l'eût assez froidement reçu. Aurélie avait pu échanger quelques mots avec lui, et comme elle prévoyait cette visite, elle avait préparé un billet qu'elle lui avait glissé dans la main, sans que son seigneur et maître s'en aperçût.

Ce billet contenait l'indication d'un rendez-vous pour le lendemain et quelques allusions élégamment tournées à leurs anciennes amours qui allaient renaître.

A partir de cette première rencontre, dont elle attendait monts et merveilles, avaient commencé les déceptions.

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Adhémar n'était pas venu au rendez-vous. Adhémar n'avait pas même pris la peine de s'excuser par une lettre. Et, depuis cette première impertinence, Adhémar n'avait pas donné signe de vie.

Rien cependant ne lui eût été plus facile et ce n'était assurément pas la crainte du général qui l'empêchait de se montrer ou d'écrire, car Adhémar n'avait peur de rien et Aurélie, fort peu surveillée par son protecteur, pouvait sans danger entretenir des correspondances avec qui bon lui semblait.

Adhémar n'était pas disposé à renouer et son indifférence se doublait d'impolitesse, car le silence qu'il gardait ne pouvait être pris que pour une marque de dédain.

Il rompait avec madame Marteau sans plus de cérémonie que s'il s'était agi de planter là une drôlesse quelconque. Et, en vérité, ce procédé par trop cavalier était fait pour blesser profondément la belle geôlière»

Après avoir posé une heure sur la place de la Madeleine, le lendemain du bal, elle attendait depuis deux jours une lettre d'excuses, ou tout au moins d'explications, et la lettre n'arrivait pas.

D'où il s'ensuivait que sa passion déçue tournait à l'aigre et qu'elle commençait à ruminer des projets de revanche. C'était la première fois qu'un homme se permettait de la dédaigner, et de tous ceux qu'elle avait favorisés de ses bonnes grâces, M. de Mus*

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sidân était celui qui lui devait le plus de reconnaissance, car elle Tavait incontestablement aimé pour lui-même, dans ce triste cabanon où il ne pouvait lui offrir que sa personne.

Elle s'était, de plus, gravement compromise en le laissant sortir, la nuit, de la maison d'arrêt.

Et son ingrat amant la récompensait en la délaissant, sans même y mettre des formes.

Aurélie était donc fort mal disposée et si elle avait pu se venger de lui comme sa ci-devant amie Bernache s'était vengée de Ghancelade, elle n'y aurait probablement pas manqué, sauf à se repentir après, toujours comme mademoiselle Bernache.

Maïs le cas n'était pas le même. Mussidan n'avait plus rien à craindre de la justice exceptionnelle, maintenant qu'il était libre, et il n'avait jamais eu à redouter d*être poursuivi par la justice régulière.

De ce côté, il était invulnérable, et la belle geôlière ne pouvait l'atteindre que dans son amour-propre, en lui donnant un successeur et en s'arrangeant pour qu'il le sût.

Encore se pouvait-il que l'indifférence l'eût cuirassé contre ce genre de blessure. Aurélie, d'ailleurs, n'espérait pas trouver un nouvel amant du jour au lendemain, et elle était obligée de compter avec le général, quoique le général ne se montrât pas très jaloux.

Aussi en était-elle réduite à ronger son frein et à

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compter, pour assurer sa vengeance, sur un hasard de la vie parisienne qui la mettrait quelque jour en présence de M. Mussidan.

Il y avait bien son mari qui détestait cordialement le bel Adhémar et qui n'aurait pas mieux demandé que de jouer un mauvais tour à ce brillant gentilhomme, mais elle ne voyait plus Pierre Marteau depuis quil s'était enrôlé dans la police, et quoiqu'elle sût fort bien où il demeurait, elle ne se souciait pas du tout d'aller le trouver pour lui demander assistance contre Adhémar.

C'eût été par trop fort d'employer son mari à punir l'infidélité de son amant, et ce mari ne se serait peut-être pas prêté à cette combinaison audacieuse.

Il lui arrivait aussi, parfois, de songer à Coralie qu'elle avait complètement perdue de vue et qu'elle regrettait presque d'avoir à peu près chassée de chez elle, à Salviac. Celle-là était une bonne fille, pas rancunière du tout et le cœur sur la main. Elle avait été mêlée aux scènes qui s'étaient passées dans l'intérieur de la prison et avant d'y assister, elle connaissait déjà Mussidan pour avoir souvent soupe avec lui et une certaine Clara Lasource, dont elle était la camarade. Elle devait savoir bien des choses sur ce baron volage et elle n'avait aucune raison pour prendre son parti. Elle aurait pu peut-être servir les projets d'Aurélie. Mais où la rencontrer? Aurélie n'osait pas aller chez elle — M. de PlancoCt le lui

avait défendu — et il ne paraissait pas que Coralie Bernache eût le désir de revoir son amie de jeunesse, car elle faisait semblant de ne pas la reconnaître lorsqu elles se croisaient en voiture, comme cela était arrivé deux ou trois fois depuis leur retour à Paris.

Madame Marteau en était là, trois jours après le bal de TOpéra, et elle venait de donner Tordre d'atteler pour aller promener ses soucis aux Champs- Elysées, lorsque sa femme de chambre lui annonça qu'une dame qui n'avait pas voulu dire son nom demandait à lui parler d'une affaire importante.

La belle geôlière, qui ne recevait pas volontiers les inconnues, eut le pressentiment qu'elle n'aurait pas à regretter de déroger cette fois à ses habitudes. Elle dit de faire entrer, et elle eut quelque peine à reconnaître Coralie Bernache, tant la pauvre fille était changée depuis sa triste campagne de la veille.

Madame Marteau ne pouvait rien souhaiter de mieux que cette visite inespérée, mais elle n'en laissa rien paraître et elle commença par un :

— Puis-je savoir, madame, à quelle circonstance je dois de vous voir chez moi ?

Auquel Coralie répliqua, en disant sur un tout autre ton :

— Tu m'en veux ? Tu as tort, et il faut que tu m'écoutes... Après, tu me mettras à la porte, si tu veux.

— Qu'y a-t-il donc? demanda madame Marteau,

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sans se départir encore de la raideur qu'elle croyait devoir affecter.

— 11 y a que Chancelade est arrêté, répondit Goralie.

— Chancelade?... qu'est-ce que c'est que ça?

— Ohl ne fais pas l'ignorante... tu as des raisons personnelles pour te souvenir de ce qui s'est passé à la prison de Salviac et tu sais très bien de qui il s'agit. A. quoi bon poser avec moi? Je ne viens pas ici en ennemie... Je viens te demander un service... et t'en rendre un.

— Vous vous y prenez un peu tard. Il y a assez longtemps que nous sommes rentrées à Paris et si vous aviez eu véritablement le désir de me voir...

— J'avais peur de ne pas être reçue. Tu m'as si mal congédiée à Salviac... et puis... c'est hier seulement qu'on a arrêté mon amant.

— Votre amant?... ce Chancelade?

— Oui, je l'ai retrouvé depuis que nous l'avons fait évader. Il a réussi à se réfugier à Paris, après avoir couru bien des dangers... il est venu chez moi... et je l'aime...

Madame Marteau écoutait, impassible, ces propos incohérents et se demandait si son ancienne amie n'était pas devenue folle.

— Oui, je l'aime, reprit Coralie. Je croyais n'avoir eu pour lui qu'un caprice. Je me suis aperçue que j'étais prise. .

— C'est fâcheux, ricana la belle geôlière. Mais ne vous tourmentez pas. Je vous connais... ça vous passera.

— Et quand ça me passerait I... il est en prison... accusé d'assassinat... il sera condamné.

— Que voulez- vous que J'y fasse !

— Je veux que tu m'aides à prouver qu'il est innocent.

— Moi I... vous perdez l'esprit, ma chère.

— Écoute! Tu avais un amant, toi aussi, là-bas, à la maison d'arrêt... et cet amant, tu l'aimes, encore, je le sais.

— Vous vous trompez. M. de Mussidan m'est devenu complètement indifférent.

— Pourquoi donc, alors, l'autre nuit, au bal de l'Opéra, dans la loge de ton général, pourquoi lui as-tu glissé une lettre dans la main?

Madame Marteau tressaillit et regarda fixement Coralie pour tâcher de deviner comment elle pouvait être si bien renseignée.

•— Vous étiez h ce bal? demanda-t-elle froidement.

— Oui... dans une loge des premières, juste en face de la tienne.

— Et de là, vous m'avez vue remettre un billet à M. de Mussidan I... vous avez de bons yeux I

— Je n'ai rien vu... j'ai entendu...

— Quoi?

— J'ai entendu M, de Sigoulès reprocher à son

neveu de s'être laissé faire, au nez et à la barbe de M. de Plancoôt, qui a obtenu sa grâce.

— Où avez-vous entendu cela?

— Dans le foyer. Ces messieurs y sont entrés en sortant de la loge et Je les ai suivis.

— Vous espionnez, maintenant?

— Non, c'est ton mari qui espionne. Il était là, en domino, et ce n'était pas toi qu'il surveillait. Il avait appris. Je ne sais comment, que j'avais donné rendez-vous à Chancelade, dans le corridor des premières. Il m'a reconnue à ma voix et il m'a fllée tout le temps. J'ai averti ton amant qui parlait trop haut... Je l'ai averti que Marteau était sur nos talons.

— Et M. de Mussidan vous a répondu?

— Non, c'est à son oncle qu'il a répondu. Veux-lu savoir ce qu'il lui a dit?

Et comme madame Marteau se taisait, Goralie reprit :

— Il lui a dit que ce n'était pas sa faute si tu avais pris sa main pour une boîte aux lettres, qu'il se ferait un cas de conscience de tromper cet excellent général et qu'il était fermement résolu à ne jamais te revoir.

La belle geôlière pâlit. Le coup avait porté.

— Je ne te raconte pas ça pour te faire de la peine, continua mademoiselle Bernache. Je veux seulement que tu saches à quoi t'en tenir sur les (intentions de

232 LA BELLE GEOLIERE

ce joli monsieur pour les beaux yeux duquel tu l'es compromise h Salviac. Et il a tenu parole à son oncle, car tu ne l'as pas revu.

— Qu'en savez-vous?

— Je vois ça sur ta figure. Tu ne lui as pas écrit pour des prunes... parions que c'était pour lui donner un rendez-vous et qu'il n'y est pas venu.

Cet amant passionné renonce à toi par égard pour Ion entre teneur. Il sacrifie son amour à ses scrupules. Il s'ennuyait en prison ; tu t'es trouvée là tout à point pour le distraire... et il a cru te faire beaucoup d'honneur en te permettant d'être sa maîtresse. Mais à Paris, où il peut en trouver d'autres, il s'empresse de te lâcher.

— Assez I interrompit madame Marteau. Où veuxtu en venir avec ton réquisitoire contre Adhémar?

Elle était si troublée qu'elle revenait, sans y prendre garde, au tutoiement, et Goralîe s'empressa de profiter de ce premier avantage.

— Enfin I s'écria-t-elle, tu cesses de poser avec la meilleure amie. Tu arrives à comprendre qu'au lieu de te gendarmer, tu feras beaucoup mieux de t'entendre avec moi. L'union fait la force, ma chère. Unissons-nous contre l'ennemi commun.

— Quel ennemi?

— L'ennemi, c'est ce Mussidan qui se moque de toi et qui est cause de tous les malheurs de mon pauvre Chancelade.

LA BELLE GEOLIERE 233

— Comment cela? c'est lui au contraire qui Ta fait évader... malgré moi.

— Parce qu'il comptait bien qu'on gracierait le baron de Mussidan et que la fuite de Chancelade tournerait contre ce pauvre garçon... qu'on l'accuserait plus que jamais d'avoir assassiné le commissaire. Et maintenant qu'ils le tiennent, ils le condamneraient, si je les laissais faire.

— Je voudrais bien savoir comment tu les en empêcheras.

— En leur livrant le vrai coupable.

— Tu le connais donc ?

— Oui... et toi aussi tu le connais»

— Moi!

— Parfaitement. C'est ton Adhémar.

— Ahl pour le coup, c'est trop fort I Adhémar qui était enfermé...

— Et qui sortait la nuit, quand il voulait.

— Il n'est sorti qu'une seule fois.

— Juste le soir où on a tué le commissaire.

— Et quand ce serait ce soir-là?

— Ça sufBt pour qu'on l'accuse.

— Allons donc! ce serait absurde. Pourquoi aurait-il tué ce Santelli? Il ne le connaissait pas.

— Nous n'en savons rien. Je suis sûre qu'en cherchant bien, on découvrirait qu'il y a eu autrefois quelque chose entre eux... une affaire de femmes, sans doute.

234 LA BELLE GEOLIERE

— Personne ne croira cela. Le commissaire avait • bien vingt ans de plus que M. de Mussidan. Ils n'ont

jamais pu être rivaux.

— Voilà une belle raison I Ton général est enii'e cinquante et soixante... Ça ne Vempèche pas d'être sa maîtressse et tu Tétais déjà quand tu as pris rautre.

— Ce n'est pas du tout la même chose. Et d'ailleurs, on ne sait pas et on ne saura jamais que M. de Mussidan a passé quelques heures dehors, pendant qu'il était en prison.

— A moins que tu ne le dises...

— Et tu t'imagines que je le dirai I

— Ou que je ne le dise.

— Tu aurais beau le dire, on rie te croirait pas.

— Je l'ai dit à ton mari et il l'a cru parfaitement.

— Tu as fait cela ! et tu oses t'en vanter devant moil

— Je ne m'en vante pas, et c'est dans ton intérêt que je te. mets au courant de la situation. Du reste, Marteau n'a pas trop mal pris la chose.

— Tu mens. Il est homme à me tuer s'il me surprenait avec un amant.

— Oh 1 un de plus ou de moins I... il tolère bien M. de Plancoët. Mais ne chicanons pas là-dessus. lia fait une forte grimace quand je lui ai dévoilé les petits mystères de la maison d'arrêt. Seulement

LA BELLE GEOLIËRB! 235

toute sa colère s'est tournée contre le bel Adhémar. De toi, pas un mot.

— Tu ne le connais pas, il se vengera.

— D*Adhémar, oui.

— Et de moi aussi. Ta conduite est indigne. Que t'avais-je fait pour me trahir si lâchement?

— Ma chôre, je ne pensais qu'à sauver Chancelade. Chacun pour soi, n'est-ce pas? Ton mari était chargé d^arrêter mon amant. L'idée m'est venue de le lancer sur une autre piste. Et j'y ai réussi.

— Non, puisque ce Chancelade est arrêté.

— Ce n'est pas Marteau qui Ta arrêté. Marteau ne ponse plus qu'à faire condamner M. de Mussidan. Il prôlend le contraire, mais J'en suis certaine. C'est lui qui m'a fait remarquer la conclusion qu'un juge ne manquera pas de tirer des sorties nocturnes de son prisonnier. Il ira plus loin.

— Tu oublies qu'il lui faudrait me dénoncer aussi.

— C'est une considération qui ne l'arrêterait pas.

— Alors, je suis perdue... et tu viens me l'annoncer froidementl... Allons! avoue la vérité... tu as un but.

— Mon but, je viens de te le dire, c'est de sauver Chancelade... et de le sauver sans te nuire.

— Je voudrais bien savoir comment tu t'y prendras.

— Je n'ai pas besoin de raconter qu'Adhémar était

236 LA BELLE GEOLIERE

ton amant. Il ne s'agit que de nous entendre pour déclarer qu'il t'a suppliée de le laisser sortir, en te promettant de rentrer; que tu as eu la faiblesse de céder à ses prières, et que, même après l'événement, tu n'as pas supposé que c'était lui qui avait tiré sur le commissaire... Si on te demande comment tu pouvais t'entretenir avec un des prisonniers de ton mari, tu répondras que sa fenêtre faisait vis-à-vis à la tienne, et que vous vous parliez par signes... tu ajouteras que ton rôle s'est borné à ouvrir la porte de sa cellule et la fenêtre de ton logement qui donnait sur la rue, et si on veut savoir pourquoi tu t'avises maintenant de déclarer des faits que tu avais cachés jusqu'à présent, tu diras qu'ayant appris l'arrestation toute récente de Ghancelade, tu as craint qu'on ne condamnât un innocent et tu n'as pas voulu laisser plus longtemps la lumière sous le boisseau.

Qui donc te démentira? Ce ne sera pas Pierre Marteau. Il te soutiendrait plutôt, car en supposant qu'il croie que tu l'as trompé, il ne tient pas à ce que tout le monde le sache.

Sera-ce M. de Mussidan? Non, car il n'y gagnerait rien. Qu'importe qu'il ait été ton amant ou qu'il ne l'ait pas été, si on prouve que l'assassin c'est lui?

La belle geôlière écoutait, la tête basse, les raisonnements serrés de Goralie Bernache. Elle en tenait un certain compte, mais elle n'était pas convaincue, et son visage trahissait les sentiments qui l'agitaient.

LA BELLE GEOLIERE 237

Elle ne pardonnait pas h son ancienne amie de l'avoir mise dans une situation terrible, en livrant à Pierre Marteau le secret qu'elle avait surpris. Mais elle reconnaissait que le congeil qu'elle lui donnait pouvait être bon à suivre.

Elle ne croyait pas à la résignation de son mari en ce qui la concernait, et elle se demandait si le meilleur moyen de prévenir les effets de sa colère n'était pas de prendre les devants en confessant spontanément une partie de la vérité.

Le prétexte imaginé par Coralie était assez plausible; madame Marteau pouvait espérer que son mari, son protecteur et la justice s'en contenteraient. Elle aurait même le beau rôle, car elle aurait l'air de se sacrifier pour sauver un innocent.

D'ailleurs, elle doutait beaucoup de la culpabilité d'Adhémar. Elle était persuadée qu'il se justifierait en prouvant qu'il n'était sorti de la prison que pour aller détruire des listes d'insurgés, et autres papiers compromettants. C'était l'explication qu'il lui avait donnée, dans le temps, à Salviac, et elle y avait cru. D'autres pourraient y croire, et M. de Mussidan en serait quitte pour de gros désagréments et pour un nouvel emprisonnement préventif, qui ne serait pas de très longue durée.

C'était précisément ce que voulait la belle geôlière. Son désir de se venger n'allait pas jusqu'à souhaiter la condamnation h mort de son ancien amant. Une

238 LA BELLE GEOLIERE

vengeance plus anodine lui suffisait parfaitement, et elle jugeait qu'Adbéraar serait assez puni si elle parvenait à le faire arrêter

Restait la question de savoir ce qu'il adviendrait de lui, une fois qu'il serait coffré, Aurélie n'était pas très sûre qu'on le relâcherait, pas si sûre qu'elle cherchait à se le persuader à elle-même. Et l'enjeu de cette partie dangereuse c'était la tôte d'un homme qu'elle avait aimé, qu'elle aimait peut-être encore.

Aussi hésitait-elle, et Goralie, qui s'en aperçut, eut recours à. la calomnie pour la décider.

C'est une arme que les femmes de son espèce emploient volontiers, et qui leur réussit presque toujours.

— Il t'en coûte, je le vois, de dénoncer Adhémart reprit-elle doucement. Et s'il n'avait fait que te quitter, je comprendrais ton hésitation. Mais tu ïie sais pas ce qu'il a dit de toi, ce fat de province, ce sans-cœur.

— Qu'a-t-il donc dit? demanda vivement madame Marteau,

— Je ne t*ai pas répété les propos qu'il a tenus dans le foyer, pendant que je le suivais. Je ne voulais pas te faire de la peine inutilement. Mais puisque tu t'illusionnes encore sur ce triste personnage, je veux que tu saches à quoi t'en tenir, et je ne te cacherai pas plus longtemps que ton Mussiçlan parlait de toi h son oncle, comme il aurait parlé de la dernière

LA BELLE GEOLIERE 239

des dernières. Il t'a traitée de femme d'occasion, de pis-aller, dont il a pu se contenter quand il était sous clé, mais dont il ne veut pas s'embarrasser, maintenant qu'il est deliors... je crois même qu'il a dit : s'embâter.

— Luil... ahl c'est trop fortl

— Il a été jusqu'à se moquer de tes imperfections... il a prétendu que tes beaux cheveux blonds tirent sur le roux et que tu as de vilaines mains. C'est bète, car ce n'est pas vrai, mais c'est une façon de dire : ce qui serait très bien pour un autre n'est pas assaz bien pour moi,

Ahl s'il avait su que je l'entendais, il aurait chanté un autre air, car il n'ignore pas qu'il est h ta merci.., mai? il croyait ne parler qu'à ce M. de Sigoulès qui ne se doute pas de ce qu'a fait son joli cousin... et il ne se gênait pas pour te débiner tout à son

aise.

Heureusement, j'étais là... et quand je pense que j'ai eu la bonté de lui signaler ton mari qui l'épiait I.,. J'aurais dû le laisser s'enferrer jusqu'au bout. Mais te voilà renseignée et j'espère que tu lui feras payer cher sa canaillerie.

— Oui, il me la payera, dit madame Marteau d'une voix sourde.

— Alorg, tu vas venir avec moi chez le commissaire de police, reprit vivement Goralie.

^ Quel commissaire de police?

240 LA BELLE GEOLIERE

— Celui qui a arrêté Chancelade. Je ne te proposerais pas de nous adresser à ton mari... il n'y est pour rien et ce n'est pas à lui que nous aurons affaire.

— Et que dirai-je à ce commissaire?

— Tu lui diras qu'ayant appris l'arrestation de Chancelade, tu crois devoir porter h sa connaissance les faits qui se sont passés dans la prison de Salviac.

— Mais... il me demandera mon nom.

— Naturellement. Tu le lui donneras et lui exposeras ta situation. Il comprendra qu'elle est délicate et il ne s'avisera pas de mettre en cause Pierre Marteau. Les loups ne se mangent pas entre eux. Il recevra ta déposition et il la portera au parquet... Le procureur de la République lancera un mandat d'amener contre M. de Mussidan...

— Et après ?

— Après, tu seras appelée devant le juge d'instruction auquel tu répéteras que tu n'as jamais été la maîtresse de M. de Mussidan et que si tu l'as laissé sortir, la nuit, c'est par pure bonté d'âme... par faiblesse, si tu veux.

Et alors, il arrivera de deux choses Tune : ou ce coquin d'Adhémar sera renvoyé devant une cour d'assises ; tu seras citée comme témoin et tu n'en mourras pas, car si Adhémar s'avisait de dire en pleine audience qu'il a été ton amant, personne ne le croirait et il gâterait son affaire... le public et les

LA BELLE GEOLIERE 241

jurés n'aiment pas qu'un accusé se défende en attaquant une femme ; ou bien, Adhémar obtiendra une ordonnance de non-lieu, mais il aura toujours mangé de la prison pendant quelques mois et il n'en sortira pas blanc comme neige... il reste toujours quelque chose d'une accusation comme celle-là... sa réputation aura reçu un gros accroc et il n'osera plus se montrer nulle part... les gens de son monde lui tourneraient le dos...

— C'est précisément ce que je voudrais, murmura la belle geôlière.

— Boni j'entends... tu ne peux pas oublier que tu as eu un fort caprice pour lui et ça t'ennuierait qu'on lui coupât le cou, mais tu ne serais pas fâchée de lui donner une sévère leçon... Eh! bien tu peux marcher tout de même... il est très appuyé et il sera défendu par les premiers avocats de Paris... il sauvera sa peau. Et tu seras assez vengée.

Mais ne perdons pas de temps. Je sais où est le bureau du commissaire qui a mis la main sur Chancelade... et je vais t'y conduire... c'est à Montmartre.

Ton coupé t'attend en bas. Nous y serons dans dix minutes.

Le coupé attendait, en effet, et madame Marteau était tout habillée pour sortir, mais elle ne se hâtait point de répondre à la pressante invitation de Coralie Bernache, qui s'écria :

— Gomment ! tu hésites encore, après tout ce que

24^ LA BELLE GEÛLIÈRE

ja viens do te dire ! De quel bois es-tu donc faite que tu ne ressens pas le^ injures? Tu n'étais pas si poule mouillée autrefois, et il en aurait cui à un amant qui t'aurait ofTensée. Tu ne lui aurais pas pardonné.

— Jo ne pardonne pas à M. de Mussidan. Seulement, je m'y prendrai autrement pour me venger.

Je me contenterai de le forcer à s'exiler.

^ En le menaçant de le dénoncer ? Il se moquera de tes menaces, et quand il y céderait, Ghancelade n'en serait pas plus avancé... la disparition du coupable ne prouverait pas qu'il est innocent, lui.

■— Si, car j'exigerai qu'avant de j)artir, il me remette une déclaration écrite... une déclaration oîi il avouera que c'est lui qui a tué M. SantelU,

— Ce ne sera pas du tout la même chose que si on le tenait. On croira qu'il l'a signée pour innocenter Chancelade. Et, d'ailleurs, il te la refusera-

— Eh bien! s'il me la refuse, j'irai tout droit chez le commissaire de police.

— Et M. de Mussidan, averti, ûlera pendant ee temps-làj sans compter que si tu le vois, tu ne me tiendras pas parole. Tu l'aimes encore, quoi que tu en dises, et il t'entortillera si bien que tu n'auras pas le courage de le dénoncert

— Je ne sais si je me laisserais toucher, maïs je ne m'y exposerai pas* Ce n'est pas lui que je vais voir.

— Je ne comprends plus.

LÀ BELLE GEOUEHE 243

— Je vais voir son plus proche parent, le comte de Sigoulès ; je le mettrai en demeure de porter mes propositions à M. de Mussldan... et de mô faire connaître sa réponse aujourd'hui même. Je ne lui accorderai pas vingt- quatre heures de délai.

Ce n*êtalt pas ce que voulait Coralie, mais c'était quelque chose, et plus qu'elle n'espérait obtenir de madame Marteau, au début de leur entretien.

— Me permettras-tu d'assister h ton entrevue avec ce Sigoulès? demanda-t-elle.

— Non, répondit nettement la belle geôlière. Ta présence ne me serait d'aucune utilité. Elle me gênerait même beaucoup. M. de Sigoulès trouverait mauvais que j'accusasse son cousin d'assassinat devant une personne qu'il ne connaît pas.

— 11 m'a aperçue le jour de mon arrivée à Salviac et il a beaucoup entendu parler de moi.

— N'importe I tu serais de trop. J'irai seule.

— Quand?

— A l'instant même. Je sais que M. de Sigoulès est descendu h V Hôtel du Helder, Il l'a dit au général l'autre nuit, au bal de l'Opéra et j'ai retenu l'adresse. Ma voiture va m'y conduire.

— Alors, je t'attendrai à la porte.

— Non. 11 ne faut pas qu'on te voie. Mussidan n'aurait qu'à survenir.

— S'il survient, ta visite tournera mal. Mais je ne tiens pas à le rencontrer. Promets-moi seulement

244 LA BELLE GEOLIERE

que tu ne perdras pas une minute pour m'apporter des nouvelles de ta conversation avec le vieux. Je vais rentrer chez moi et t'attendre.

— J'y passerai avant la fin de la journée. A ton tour, promets-moi de t'abstenir de toute démarche, jusqu'à ce que tu m'aies revue. Je consens à tendre la perche à ton Ghancelade, mais je veux agir seule.

— Tu as raison, répondit Goralie. Et il n'y a pas de danger que, de mon côté, j'agisse isolément. J'aurais trop peur de te contrecarrer sans le vouloir.

— Alors, laisse -moi, dit madame Marteau. Il est au moins inutile que ma femme de chambre, qui ne te connaît pas, nous voie sortir ensemble.

Tu demeures toujours rue Mogador, 19?

— Toujours, et je n'en bougerai de la journée.

— Arrange-toi pour être seule quand je viendrai.

— Tu peux y compter. . . et ça ne me coûtera guère. Je n'ai pas le cœur à recevoir des visites, depuis que ce pauvre Ghancelade est en prison. Glara Lasource s'est présentée ce matin et je lui ai fait dire que j'étais malade. Elle m'aurait assommée avec ses bavardages.

— N'a-t-elle pas été autrefois la maîtresse de M. de Mussidan ?

— L'année dernière, parbleu I et je crois qu'elle ne demande qu'à se remettre avec lui.

G'est peut-être déjà fait, ajouta Goralie pour aiguillonner encore la jalousie de la belle geôlière.

LA BELLE GEOLIERE 245

— Eh I bien, ça se défera, dit entre ses dents madame Marteau. Et ton sous-préfet, tu ne Tas pas revu?

— II était au bal du jeudi gras, mais il ne m'a pas reconnue sous le masque..., et il fera bien de ne pas venir sonner & ma porte. Je Tai consigné.

— Je comprends. Il te brouillerait avec ton Russe.

— Mon Russe! je m'en moque comme d'une guigne. J'en quitterais dix comme lui pour vivre avec Ghancelade.

— C'est à ce point-là?

— Oui. Je suis folle de ce garçon. Et, si tu me le rends, tu me trouveras toujours prête à me jeter au feu pour toi,

— Je n'exigerai pas tant... mais pars... Voilà un quart d'heure que je perds à te questionner, et, si nous continuons à bavarder, je manquerai M. de Sigoules.

— Laisse-moi t'embrasser avant de partir.

Madame Marteau tendit sa joue d'assez bonne

grâce; Goralie y mit un gros baiser et s'éclipsa.

Querelles de femmes ne durent guère et la réconciliation était à peu près sincère de part et d'autre, parce qu'elle avait pour base leur intérêt réciproque. Goralie, pour réparer les désastreux effets de son coup de tête de la veille, n'espérait plus qu'en madame Marteau; et madame Marteau, dénoncée à son mari par cette folle, ne pouvait plus se tirer d'affaire qu'en suivant le conseil donné par Goralie.

246 LA BELLE GEOLIERE

Elle voulait forcer Adhémar, par rintermédiaire de M. de Sigoulès, à lui délivrer à elle un certificat de vertu, avant de s'expatrier pour se dérober h une accusation plus ou moins fondée.

Ce point la préoccupait beaucoup plus que le souci de démontrer l'innocence de Louis Chancelade.

Et elle ne désespérait pas d'en venir à ses fins, , quoique l'entreprise fût hasardeuse.

Elle avait assez vu M. de Sigoulès pour deviner son caractère, et elle comptait beaucoup sur l'effet que produiraient ses charmes. Un vieux galantin n'est jamais insensible aux plaintes d'une Jolie femme et l'ancien garde du corps ne pouvait qu'être flatté que la belle geôlière eût recours à lui comme à un juge suprême, constituant h lui tout seul un tribunal de famille chargé de statuer sur lecasd'Adhémar de Mussidan.

Elle y allait de confiance, et sa principale inquiétude était de ne pas le rencontrer.

Elle prévoyait aussi qu'elle pourrait le trouver causant avec son cousin, et elle était résolue, si ce contretemps arrivait, à réclamer bravement un entretien particulier, sans honorer d'un regard son galant de la maison d'arrêt.

Ainsi préparée, il ne lui rv-Stait plus qu'à se mettre en campagne, et cinq minutes après le départ de Coralie Bernache, elle monta dans son coupé qui la transporta très rapidement à Y Hôtel du Helder,

Le concierge lui dit que M. de Sîgoulès était chez lui et qu'il y était seul.

Elle monta, elle frappa discrètement à la porte de Tappartement qu'on venait de lui indiquer; une voix mâle lui cria d'entrer; elle ouvrit et elle trouva le comte, en robe de chambre, fumant une bonne vieille pipe, au coin de son feu.

Il se leva avec empressement en voyant une femme, et dès qu'elle eut levé sa voilette, il la reconnut.

Mais Taccueil ne fut pas tout h fait celui qu'elle espérait, car au lieu de lui sourire, il fronça le sourcil.

Évidemment, la visite de l'ancienne geôlière de Salviac, maltresse attitrée de son ami Plancoôt, lui paraissait déplacée, probablement parce qu'il n'en apercevait pas le but.

Et comme il ne se pressait pas d'offrir un siège. Madame Marteau comprit qu'il fallait payer d'audace et aborder carrément le sujet qui l'amenait.

— Monsieur le comte, dit-elle, vous m'excuserez de me présenter ici sans votre autorisation. Je n'aurais pas pris cette liberté, si je n'avais à vous entretenir de choses très graves.

— Seriez- vous brouillée avec le général? demanda brusquement M. de Sigoulès. Je dois vous prévenir que je ne me chargerais pas d'amener le raccommodement.

248 LA BELLE GEOLIERE

— Il ne s'agit pas de cela, il s'agit de l'honneur et de la vie d'un homme.

— Ah 1 mon Dieu I dit en souriant le vieux gentilhomme.

— Oui, monsieur le comte ; et comme nous pourrions être dérangés, je vous serai très obligée de fermer la porte au verrou.

Sigoulès tombait de son haut. Le langage et le ton de la belle geôlière l'étonnaient prodigieusement et il commençait à se demander si elle n'était pas venue dans l'intention de le séduire. Cette supposition flattait son amour-propre, mais il avait des idées arrêtées sur les devoirs qu'imposent la parenté et l'amitié; une femme qui était ou avait été la maîtresse de son cousin et celle de son ancien camarade Plancoët, n'existait pas pour lui. II pouvait donc, sans danger, affronter le tête-à-tête, et il alla, sans hésiter mettre le verrou.

— Maintenant, madame, dit-il, veuillez vous asseoir et m'expliquer brièvement ce qui vous amène chez moi. J'attends quelqu'un et j'ai fort peu de temps à vous donner.

Aurélie prit un fauteuil et commença ainsi, pendant que M. de Sigoulès s'asseyait h l'autre coin de la cheminée.

— Monsieur, vous connaissez les relations qui ont existé entre M. de Mussidan et moi...

— Oui, madame, répondit le ci-devant garde du

LA BELLE GEOLIERE 349

corps. Mon cousin m'a raconté ce qui s*est passé dans la prison de Salviac... il a eu tort.

— En effet, il aurait dû se taire. Mais ce n'est pas de cette indiscrétion que je me plains, puisque c*est vous qu'il a choisi pour confident. Mon secret est bien placé, et je suis certaine que vous ne le trahirez pas.

Vous savez aussi qu'à Paris je n'ai pas revu M. de Mussidan... si ce n'est au bal de TOpéra, jeudi dernier. Vous vous êtes même aperçu que je lui ai remis une lettre...

— Presque sous les yeux du général, oui, madame... Et j'approuve Adhémar de ne pas vous avoir répondu.

— L'approuvez-vous aussi d'avoir tenu sur moi des propos malséants.

— Quels propos?

— Il vous a dit dans le foyer qu'il en avait assez de moi... que je l'ennuyais... il a été jusqu'à dire que j'étais laide.

— Je n'ai rien entendu de pareil. La personne qui nous a espionnés vous a très mal renseignée. Adhémar m'a déclaré seulement qu'il ne renouerait pas avec vous.

— Et vous pensez qu'il a raison?

— Parfaitement. S'il a été mis en liberté, c'est grâce à l'influence du marquis de Plancoôt. Il ne peut plus être votre amant.

2SÔ LA ÈëLLE GÈOLIëRB

— * Il aurait pu me quitter avec plus d'égards.

— Pardon, madame, dit le comte avec impatience, je ne suis pas juge des griefs que vous pouvez avoir contre mon parent... et si vous n'avez pas autre chose à m*apprendre...

— Je ne me serais pas dérangée pour si peu, interrompit madame Marteau. Je ne viens pas me plaindre de M. de Mussidan. Je viens vous signaler lé danger qu'il ôourt en ce moment et m'enlendre avec vous pour le sauver... s'il en est temps encore.

■^ Le sauver de quoi?

— D'une Condamnation capitale.

— Que signifie cette lugubre plaisanterie?

— Je ne plaisante pas. Il va être accusé d'avoir tué le commissaire général... M. Santelli.

— C'est comme si on m'accusait d'avoir volé les tours de Notre-Dame... mais qui donc l'accusera?... serait-ce vous?

— Non, monsieur. J'ai plus de mémoire que lui. Je me souviens que je l'ai aimé... et la preuve que je ne lui veux pas de mal, c'est la démarche que je fais auprès de vous. M. de Mussidan va être dénoncé par une femme qui n'a jamais été sa maîtresse et qui a été la maîtresse de Louis Ghancelade... Vous commencez à comprendre ?

— Pas du tout.

— C'est cependant bien simple. Ce Ghancelade, au

LA BELLBTGHÛLïèRP ?6l

moment OÙ il s'est évadlé de la prison de Salviac, de* vait être jugé et très probablement condamné commQ étant l'assassin du commissaire.

^ Il n'est pas coupable, J'en ai la ferme conviction,.. Et, d'ailleurs, il est bors d'atteinte... il a passé la frontière..,

— Vous vous trompez, monsieur, et si comme je le crois, vous vous intéressez à sa sœur, vous pouvez annoncer à cette Jeune fille qu'il a été arrêté hier... à Montmartre.

-* Gomment savez-vous cela? demanda le vieux gentilhomme en lançant à Aurélie un regard soupçonneux.

— C'est sa maîtresse qui vient de me l'apprendre. Et vous la connaissez... Vous l'avez vue arriver à Salviac en chaise de poste...

— Cette fille qui est venue relancer le sous-préfet?...

— Et qu'à la sollicitation de ce Vignory, j'ai hébergée chez moi, h la maison d'arrèti en la faisant passer pour ma csou^lne, Elle y a vn ce Ghancelade, elle a aidé k son évasion, elle Ta retrouvé ^ Paris, elle l'adore et elle a juré de prouver que ce n'est pas lui qui a tué M. SanteUi.

— En rejetant l'accusation sur Adbémar? Vraiment, je crois rèvçr m entendant de telles absurdités. Cette créature espère donc persuader aux juges

252 LA BELLE GEOLIERE

que M. de Mussîdan avait des ailes et qu'il s'envolait à travers les barreaux de son cachot I

— Non, monsieur le comte, elle prouvera simplement qu'on lui ouvrait les portes de la maison d'arrêt... et qu'on les lui a ouvertes le soir de l'assassinat.

A ce coup, M. de Sigoulès tressauta sur son fauteuil et dit, en regardant fixement madame Marteau :

— Qui donc les lui a ouvertes? Vous deviez le savoir, puisque vous étiez là.

— C'est moi, répondit sans hésiter la belle geôlière.

— Vous ! Et pourquoi ?

— Parce qu'il me l'a demandé et parce que je n'avais rien à lui refuser. J'allais le voir toutes les nuits dans sa cellule. Une nuit, il m'a suppliée de le laisser sortir le lendemain soir à dix heures... je venais de lui annoncer l'arrivée de ce commissaire... il m'a juré qu'il rentrerait avant minuit et il a tenu parole.

— Il a dû vous confier le but de cette sortie.

— Il m'a dit qu'il allait détruire des papiers qu'il avait cachés près du cercle... des papiers compromettants pour certaines personnes qui avaient pris part à l'insurrection de décembre.

— S'il vous l'a dit, c'est la vérité, s'écria le comte un peu rassuré. Adhémar n'a jamais menti.

— J'ai cru qu'il ne mentait pas, puisque j'ai cédé...

LA BELLE GEOLIEBE 253

— Et pourquoi ne le croyez-vous plus?

— Parce que j*ai appris, depuis, des choses que j'ignorais. M. Santelli a été tué vers onze heures. Votre parent est rentré vingt minutes après et il était sorti à dix heures et demie. Ce seul fait, s'il était connu, suffirait pour le perdre... et, dès le lendemain du crime, je n'aurais pas douté qu'il eût été commis par M. de Mussidan si, pendant la nuit, on n'avait pas arrêté et amené à la prison ce Ghancelade. J'ai pensé alors, comme tout le monde, que le fils de votre métayer avait fait le coup. Il avait son père à venger et on l'avait pris, le fusil à la main. Maintenant, je suis convaincu qu'il est innocent... et vous en êtes convaincu aussi.... vous venez de me le dire.

— Ce n'est pas une raison pour que mon cousin soit coupable. Ce commissaire avait beaucoup d'ennemis... et Adhémar ne le connaissait pas.

— Vous n'en savez rien... ni moi non plus. Mais nous ne sommes pas ses juges. La question que je vous pose est celle-ci : pensez-vous que, si j'allais dire au préfet de police que M. de Mussidan était dehors, au moment où M. Santelli a reçu une balle en pleine poitrine, pensez-vous qu'on laisserait en liberté M. de Mussidan?

— Les soupçons pourraient se porter sur lui, mais il se justifierait, je n'en doute pas.

254 LA. BELLB GEOLIERE

— Et moi, j'en doute fort.

— D'ailleurs, ce w'estpas vous quile dénoncerez... vous y perdriez trop. .

— Vous voulez dire que j'y perdrais la protection de M, de PlancoiSt. C'est possible, niais ce n'est pas certain. M. de Plancoët tient beaupoup à n^oi et, du reste, je ne lui avouerais pas que votre cousin a j§té mon amant. Quant à mon mari, je m'inquiète peu de ce qu'il pensera de moi et, de plus, je le connais... c'est contre M. de Mussldan et non pas contre moi que se tournera sa colère. L'opinion de ce qu'on appelle le monde m'est indifférente depuis que j'ai accepté d'être la maîtresse attitrée du géAéral. Vous voyez donc que je n'ai rien à craindre.

— Et la justice I s'écria M. de Sigoulès, indigné de tant de cynisme. Si on arrêtait Adhémar, on vous traiterait comme sa complice.

— Non, monsieur le comte, on me prendrait pour ce que j'étais, lorsque je l'ai laissé sortir... on me prendrait pour une feinme affolée d'an^our qui n'a pas su résister aux prières de l'homme qu'elle adorait.

Mais, rassurez-vous, ce n'est pas moi qui dénoncerai M. de Mussidan.

— Qui donc, alors?

— Qui? la maîtresse de Ghaneelade, Goralie Bernache, le dénoncera pour sauver son amant.

— Vous lui avez donc dit qu'4db,émar sortait la

nuit?

— Copiment Ip lui auraîs-je caché? Elle babitajt mop logepient et elle voyait tout. Je ii'a^rais pas pij aller dans h cellule de votre cousin, sans la ipettre dans le secret, ^t, la nuit où Chancelade $'e$t échappé, Goralie a vu 1^. de Mussidan... ellie }i}^ ^ parlé fit elle a entendu des choses qu'elle n'a pias oubliées.

Vous a-t-il dit cp qui s'est pa^sé cette nuit-1^, ejL comment l'évasion s'est accomplie?

— II ne m'^ pas 4onné de détails.

— Eh bieni sachez que si CbapcelaiJ^ s'e^ §auvié, c'jBst ^ VQtre parent qu'U^p doit. |1 ne m'in^f^essait pas, ce Ghancelade, et je ne songeais poiul /^ faciliter sa fuite. J'étais allée yoir A4béraar, comme j'y allais toutes les nuits. Je lui ai .appris que ce garçon était arrêté et qu'on l'acpus^U d'avoir a$$as$in/^ le conaïuissaire gé^jéra^ iV^hémar a bopdi d'indfgu^tion et ift'a déclaré qu'il yaula}t gu.e p^apcel^de sortît par le m$me cbeiuiu que lu|. J'ai refusjé dV^ bord..» il a exigé... et f^oï^^lp je Résistais iencore^ il m'a menacée^., devinez de quoi... Il p^'a menacée de s'accuçer lui-môiue 4u jueurtre de M. Santelli. J'ai objepté qu'on ne le .croirait pas. Alors il s'est mis h dresser son propre (jiict^ 4'accusat|on... mieux, foeauiCiQUP pai.eu^ que ue l'aurait f()Lit un procureur général.

256 LA BELLE GEOLIERE

— Comment cela?

— J'ai eu beau dire que ses aveux ne seraient pas pris au sérieux... qu'on devinerait qu'il se sacrifiait pour sauver un homme plus compromis que lui... rien n'y a fait. Il a réfuté l'une après l'autre toutes mes objections. Ainsi, par exemple, comme je lui faisais observer qu'il ne pouvait pas avoir tiré sur le commissaire par la raison péremptoire qu'il n'avait pas de fusil à sa disposition, il m'a répondu textuellement ceci : « Je dirai où j'ai pris l'arme dont je me suis servi. »

— Et... il vous a dit où il l'avait prise? demanda vivement M. de Sigoulès.

— Non; mais je suis certaine qu'il me l'aurait dit si je l'avais poussé un peu. Je m'en suis bien gardée, de peur de l'amener à s'expliquer catégoriquement. J'en savais déjà trop.

De même, quand je lui ai rappelé que personnellement il n'avait pas à se plaindre de M. Santelli, il m'a répliqué aussitôt : « Je dirai ce qu'il m'a fait et - pourquoi je le haïssais mortellement. »

Si vous aviez été à ma place, qu'auriez-vous pensé de ce langage?

— Je le trouve très extraordinaire.

— Moi, j'en ai conclu que le meurtrier c'était lui et qu'il était résolu à se livrer, plutôt que de laisser condamner un innocent. C'est bien dans son caractère.

LA BELLE GEOLlèRE 257

— Oui, murmura le vieux gentilhomme, ça lui ressemble assez... mais pourquoi ne Ta-t-il pas fait?

— Parce que c'eût été inutile... Ghancelade était libre... on pensait qu'il réussirait à passer la frontière... vous pensiez même, vous, que c'était déjà fait et que le frère de mademoiselle Edmée n'avait plus rien à redouter. Dès lors, M. de Mussidan n'avait plus d'intérêt à s'accuser lui-môme. Malheureusement, la situation a changé de face, puisque Ghancelade vient d'être arrêté. Si M. de Mussidan se tait, Ghancelade sera condamné.

— Si Adhémar se tait, c'est qu'il n'a rien à avouer,

— J'ai trop bonne opinion de lui pour admettre qu'il se taira. Vous voyez, monsieur le comte, que les torts qu'il a eus envers moi ne m'empêchent pas de lui rendre justice.

— Eh bien, laissez-le faire. Il aura du moins le mérite de se dénoncer lui-même, par générosité, et on lui en saura gré, dit avec humeur M. de Sigoulès, à bout de raisons.

— Je ne demande pas mieux. Quels que soient contre lui mes justes griefs, je renonce à me venger en le dénonçant. Mais il y a quelqu'un qui n'a pas les mêmes scrupules que moi et qui n'attend, pour le dénoncer, que de connaître le résultat de mon entrevue avec vous.

— Cette femme?,..

î258 LÀ BELLE GEOLtèfeB

— Oui, monsieur le comté. Elle ïiesè possédé plus depuis que son amant est pHs et elle ne reeulëta devant aucune extrémité.

— Je m'étonne alors qu'elle ait tant attendit.

— d'est à moi que M. de Milssidan doit ce sursis, j'ai eu beaucoup de.peine à obtenir çtu'elle le lui accordât.

Elle voulait aller, en sortant dé chez moi, trouver le coinmissaire de police qui a arrêté son amant.

— Un sursis! répéta le vieux gentilhomme avec àmertuiiid. Vous pdrlez comme si l'hdtliiëuf et la vie de M. de Mussidan étaient à la metci de dette drôlesse.

— Telle est, en effet, la situation. Si je ne lui rapporte pas votre réponse aujourd'bui, elle agira et le mal qu'elle ffera à votre cousin sétà irréparable. Mais, ce mal, il est encore temps de lé prévenir.

— Ma réponse!... Et quelle t^épônse attend-elle donc de moi? S'imagine-t-elle qiie je vais me joiildre à elle pour accuser mon cousin?

— Non, monsieur le comte. Elle né tieiit môme pas à ce fctû'on l'arrête. Elle tient imiquemeiit & ce qu'on relâche Chancelade. Et on le relâcherait, si M. de Mussidan s'avouait coupable. Il suffirait (Ju'il écrivît sa confession complète, avant de passer à l'étranger. Cet écrit ne serait rèiiiîs au parquet (ju'après son départ et même après que vous auriez teçu l'avis de son arrivée en Amérique.

— Alors c'est tin traité que tous yetiea me Jiroposer au nom de cette flUe?

— A vous, non ; à M. de Mussidan. Vous lui exposerez la situation, et il se décidera.

— Est-ce tout? demanda le vieux gentilhomme, avec une colère sourde. Oui... ehl bien, veuillez dire à celle qui vous envoie que je ne me chargerai pas de ses commissions pour mon parent. L'accusation dont elle le menace n'a pas le sens commun et îl saura s'eii défendre, si elle ose pousser les choses plus loin. Ce sera déjà payer trop cher le service qu'il a tendu à Chancelade, et quant à celui-ci, il m'intéresse beaucoup moins, depuis que je connais ses accointances avec mademoiselle fiernache. Je ne gi 'intéresse plus qu'à sa sœur.

— Ainsi, murmura madame Marteau, très sincèrement émue, vous abandonnez Adhémar au sort qui l'attend, si...

•— Adhémar n'a rien à craindre, interrompit violemment M. de Sigoulès. Dans notre famille, on n'assassine pas, sachez cela, madame. Mon cousin n'a eu d'autre tort que celui de se fler à vous...

A ce moment, la clé qui était restée en dehors joua dans la serrure ; mais comme le verrou était mlSj la porte ne s'ouvrit point.

Aurélie se leva, très pâle. Il lui semblait que ce devait être Adhémar qui cherchait à entrer.

260 LA BELLE OEOUÊRE

On frappa à petits coups et le comte, impatienté, cria:

— Qui est là?

M. de Sigoulès avait parlé très haut et cependant la réponse se fit attendre, soit que le visiteur n'eût pas entendu, soit qu'il ne voulût pas se nommer.

En revanche, on recommença à frapper et, cette fois, un peu plus fort.

Le comte renouvela son interpellation, en élevant encore la voix, et il la renouvela sans plus de succès, à sa grande colère.

Il ne voulait pas ouvrir avant de savoir à qui il allait avoir affaire. C'était peut-être Adhémar, qui frappait, c'était peut-être Edmée, ou encore sa nouvelle amie de Bordeaux, et M. de Sigoulès tenait à ne mettre ni Tun, ni les deux autres en présence * madame Marteau.

Par malheur, Tappartement n'avait qu'une issue et le vieux gentilhomme ne pouvait pas faire filer la belle geôlière par une porte dérobée.

Et pourtant, il fallait en finir, car la situation devenait ridicule.

— Madame, dit- il brusquement, j'ignore qui est là, mais quelle que soit la personne qui entrera, je compte que vous voudrez bien vous abstenir de lui adresser la parole.

— Cette personne ne me verra même pas, répliqua Aurélie en rabattant sa voilette sur son visage.

LA BELLE GEOLIERE 261

— Et si c'est Adhémar, vous partirez sans l'aborder ?

— Je ne tiens pas à lui parler devant vous. Je sortirai, mais je ne vous promets pas de ne pas l'attendre dans la rue. Il comprendra sans doute mieux que vous le danger de refuser ma proposition.

— Comme il vous plaira. Je nq peux pas vous empêcher de le voir chez lui ou ailleurs. Il me suffit que ce ne soit pas ici.

On frappait toujours avec acharnement.

— Je vais ouvrir, reprit le comte. Veuillez attendre dans l'embrasure de cettefenôtre.

Madame Marteau alla s'y placer, en ayant soin de tourner le dos à la porte et pour se donner une contenance, elle se mît à regarder à travers les carreaux.

Le ci-devant garde du corps courut tirer le verrou et se trouva face à face avec un monsieur qu'il ne connaissait pas du tout, et auquel il demanda d'une voix de tonnerre :

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Je voudrais parler à M. de Mussidan, répondit l'individu, qui avait tout l'air d'être un fournisseur.

— Au troisième... la première porte...

— Je le sais bien, monsieur, mais il n'est pas chez lui... et on m'a dit qu'il était peut-être chez vous.

— Celui qui vous a dît cela est un imbécile. Et je trouve étrange que vous vous permettiez de faire tant

2ôâ LA BELLE GEOLIERE

de vacarme à ma poHe. Je n'ai pas de temps â perdre et je vous prie de me laisser en repos.

— Pardon, monsieur.... mais c'est la cinquième fbis que je viens... M. de Mussidan est toujours absent, et il faut bien que je tn'ddresse à son oncle.

— Je ne siiis pas son oncle.

— Vous êtes du moins son très proche patent, et je voudrais vous montrer...

— Je ne veux rien voir. Alle^ au diable I dit le comte, en faisant mine de pousser au ne^ dé sdti interlocuteur la porte, qu'il tenait entrebâillée.

Mais l'inconnu la tenait àUssi et il dit sdris la lâcher :

— FoH bien, monsieur. Puisque M. de Mussidan refuse de payer ses dettes, il ne me reste plus qu'à remettre ma facture à un huissier. Ça m'apprendra à faire crédit aux nobles du Périgord.

— Qu'osez-vous dire, drôle ? cria M. de SigoUlès, fuHeuJt.

— Je dis que celui-là est un simple farcëut, et que, si les autres lui ressemblent, je puis faire moh deuil de ma créance.

Mais j'aurai du moins le plaisir de lui être désagréable, car je le t)OursUivrai â outràtice, si je ne dépose pas contre lui Une plainte en escroqùetie.

A cette déclaratioti malsonnante, le vieux comte bondit et peu s'en fallut qu'il ne sautât ft là gorgé de l'insolent créancier, Mais il se souvint fort â î>ropos

îiA BELLE GEOLIERE 263

que madame Marteau était là et il nô voulut pas lui donner le spectacle d'une scène violente.

— Je devrais vous faire descendre Tescalier plus vite que vous ne l'avez monté, dit-il, mais je ne veux pas me commettre avec vous, et quoiqueje me moque de vos menaces ridicules, je vous somme de vous expliquer. Que voils doit M. de MUssidan?

— Quatorze cents francs... i)lus les intérêts de cette somme depuis neuf mois.

— Très bien ; je comprends ; vous la lui aVez prêtée... vous êtes usurier.

— Non, monsieur. Je suis commissionnaire en marchandises et très honorablement connu sur la place de Paris. J'ai acheté en Angleterre pour le compte de votre neveu et je lui ai livré Tobjet. Il devait me payer contre livraison. Il ne Ta pas fait et j'ai eu la faiblesse d'attendre. J'ai bien le droit d'exiger l'ititérêt de mes avances... au taux du commerce... six pour cent...

— Je m'étonne que vous ayez attendu neuf mois ; vous étiez donc en relations suivies avec M. de Mussidan ?

— Oui, monsieur. Quand il avait encore dé la fbrtilnëj je lui ai fourni souvent des articles anglais et il m'a payé régulièretnent, jusqu'au jour où il s'est trouvé ruiné. Il a quitté Paris pout fuîr ses créanciers en ffl'annonçant qu'il tne payerait à meilleure fortune, et vers la fin de l'année defhière, j'ai appris

264 LA BELLE GEOLIERE

par les journaux qu'il venait d'être arrêté en province et incarcéré pour affaires politiques. Ce n'était pas le moment de présenter ma facture. Mais, tout récemment, j'ai su qu'on l'avait mis en liberté, qu'il était revenu à Paris et qu'il habitait rue du Helder avec un de ses proches parents, le comte de Sigoulès, dont il est l'héritier naturel II ne peut pas trouver mauvais, ni vous non plus, monsieur, que je réclame mon dû.

Ce fut dit d'un ton qui calma le vieux gentilhomme, et ce fournisseur ajouta :

— Je ne demande pas d'ailleurs à être réglé aujourd'hui... et si monsieur le comte veut prendre l'engagement, même verbal, de garantir la dette de M. de Mussidan, j'attendrai tant qu'il lui plaira.

— On n'est pas plus accommodant, grommela M. de Sigoulès. Tout ce que je puis vous dire pour le moment, c'est que je montrerai votre note à mon cousin et que, s'il reconnaît qu'il est réellement votre débiteur, vous serez payé à très bref délai.

— Cela suffit, monsieur le comte. La facture n'est pas acquittée. Je vais vous la remettre, si vous le permettez, et je repasserai dans quelques jours.

Ce colloque se tenait sur le seuil de l'appartement, et la belle geôlière, tout en regardant par la fenêtre, n'en perdait pas un mot.

Peu importait, du reste, à M. de Sigoulès qu'elle entendît cette conversation, qui n'avait en apparence

aucun rapport avec l'affaire du meurtre, et qui n'apprenait rien de neuf à madame Marteau, car elle ne pouvait pas ignorer qu'Adhémar, ayant mangé son bien, ne possédait plus que des dettes.

Le comte, cependant, avait hâte d'en finir avec cet homme et de congédier ensuite la visiteuse.

— Du diable si je devine quelle espèce de marchandises, vous avez pu vendre à mon cousin, grommela-t-il, pendant que le créancier d'Adhémar cherchait dans son portefeuille la facture en question. M. de Mussidan n'a jamais été commerçant et je pensais qu'il ne devait qu'à son tailleur ou à son marchand de chevaux.

— Je lui ai vendu une arme de luxe que j'avais fait venir de Londres sur sa commande. J'ai payé comptant le fabricant anglais et je vous jure, monsieur le comte, que je n'y gagnerai rien.

— Une arme de luxe I répéta M. de Sigoulès, très surpris.

Quelle espèce d'arme ?

— Une carabine de précision, nouveau système, se chargeant par la culasse... d'une portée et d'une justesse exceptionnelles... un vrai chef-d'œuvre du fameux armurier Manton...

Le comte se retourna instinctivement vers madame Marteau et vit très bien qu'elle écoutait.

— Voici la facture, reprit le commissionnaire en marchandises, et voici la lettre d'envoi du fabricant

266 LA BELLE GÈOLÎERE

de Londres. Vous remat^iierex, mdilsîetir le comte, que Tarme y est minutieusement décrite et que les numéros gravés sur la crosse et sur le canon y sont indiqués. Je ne sais si elle est encore entre les mains de M. Mussidan, mais s'il s'en est défait, oh la i*econnaîtra partout à l'aide de ce signalement.

M. de Sigoulès examina rapidement les deux pièces et dit d'une voix brève :

— Voulez- vous me les Confier jusqu'à demain? ~ Parfaitement, monsieur le comte.

— Èh biétl, revenez demain, à cinq Heures. Vous serez payé.

— A vos ordres, monsieur le comte.

Le vieux gentilhomme ferma la porte, revint à madame Marteau et lui demanda brusquement :

— Vous avez entendu ?

— Tout... et j'ai compris, répondit Aurélie dont les yeux brillaient. J'étais encore à SalViac, lorsqu'on a découvert l'arme qui a tué M. Santelli.

— Je vous demande quarante-huit heUrès pour m'éxpliquer avec M. de Mussidan. Votre amie attendra bien jusque-là.

— J'exigerai qu'elle attende.

— C'est bien. Après-demain, vous aurez ma téponse.

Tout ce que je puis vous promettre en ce moment, c'est que justice sera faite.

— J'y compte et je me retire, dit U belle geôlière.

Le vieux gôntilhoînme la laissa paHlt* et se mit à se promener fiévreusement à travers le petit salon où il Tavail reçue.

Bouleversé par la découverte qu'il venait de faire, il se demandait quel parti prendre et il pensait vaguement à brûler la cervelle au parent qui allait déshonorer son nom, s'il le laissait vivre. Puis il se disait qu'il ne pouvait pas le condamner sans Tentendre.

Les apparences étaient contre Adhémar, mais des apparences ne sont pas des preuves ; il expliquerait peut-être pourquoi il avait acheté cette carabine et ce qu'il en avait fait.

Était-ce bien celle qu'on avait trouvée dans la resserre du jardinier du cercle ? M. de Slgoulès s'efforçait d'en douter et il lui tardait d'interroger son neveu qui, justement, devait venir ce jour-là.

Adhémat était sorti pour essayer un cheval que son oncle voulait acheter et il avait promis de rentrer avant dîner pour faire son rapport sur les qualités et les défauts dd la bète que le comte l'avait prié de monter.

L'heure approchait et le vieux gentilhomme se préparait à soutenir une cruelle entrevue qui serait peut-être la dernière.

Vingt minutes après le départ de madame Matteau, Adhémar arriva, le teint coloré par une longue

268 LA BELLE GEOLIERE

chevauchée aux allures vives, l'œil allumé et le rire aux lèvres.

— Excellente affaire, mon cher oncle, crîa-t-il en entrant. Cet alezan est hors d'âge, mais il a du sang, et il vous fera là-bas un service excellent. 11 a chassé toute la saison dernière, et il n'est pas claqué du tout. Il a du train, un fond d'enfer, et il saute comme un poney irlandais. Bref, il me plaît tellement, que je serai ravi de le monter au Bois, jusqu'à voire départ.

Si on vous le laisse pour cent louis, ce sera donné.

— Six cents francs de plus qu'une carabine anglaise de Manton, interrompit le comte en le regardant fixement.

— Une carabine?... voilà ce que j'appelle une transition brusque... quel rapport voyez-vous entre une arme à feu et un cheval qui n'en manque pas... de feu.

— Cessez de plaisanter, monsieur, et répondez aux questions que je vais vous adresser.

— Ah î mon Dieu ! mais c'est un interrogatoire que je vais subir I s'écria le bel Adhémar, toujours souriant.

— Oui, monsieur. Vous êtes devant votre juge naturel.

— Un juge que j'accepte de grand cœur. Mais, de quoi suîs-je accusé?

— Un homme sort dHci qui est venu réclamer le

LA BELLE GEOLIÈRB 269

prix d*une fourniture qu'il vous a faite Tan dernier.

— N'est-ce que cela? Mais, mon cher oncle, vous n'ignorez pas que j'ai encore des créanciers. J'espère bien les payer un jour, et je vous prie de croire que ce n'est pas ma faute si celui-là s'est adressé à vous. Je le secouerai d'importance quand vous m'aurez dit son nom.

— Regardez cette facture, interrompit M. de Sigoulès en la mettant sous les yeux d'Adhémar.

— Ah I ah ! s'écria le jeune homme, après y avoir jeté un coup d'œil, c'est cet animal deVogler... un monsieur qui vend de tout et qui fait la commission. Je lui ai fait gagner assez d'argent, et il aurait bien pu attendre. Mais sa note est exacte. Je lui dois bien quatorze cents francs.

— Ainsi vous reconnaissez lui avoir acheté une carabine?

— Parfaitement... ça remonte à une époque où je m'étais mis en tête d'aller chasser le lion en Algérie... J'aurais bien fait de me payer ce déplacement... Mais j'étais pris par une femme qui m'aidait à manger mes derniers sous et j'ai renoncé à l'expédition, faute d'argent pour me mettre en campagne.

— Il ne s'agit pas de cela. Qu'avez-vous fait de cette arme?

Adhémar changea de visage. Il commençait enfin à comprendre où son oncle voulait en venir.

— Mais, balbutia-t-il, je ne sais ce qu'elle est de-

270 LA BELLB 6Ê0LIERB

venue... Mon mobilier a été saisi... eillé a été comprise dans la débâcle.

— Voilà déjà que votis mentez, dit sétèl^ement M. de Sigoulès. Vous, un MussidanI Vous, qui êtes de ma race !

— C'est la première fois qu'on me dit que je mens, répliqua vivement Adhémar, et si le démenti ne venait pas de vous...

— Ne faites pas le rodomont, et répondez-moi catégoriquement. Où est cette carabine ? Je sais, de source certaine, que vousTavez gardée... et le mensonge auquel vous venez de vous abaisser est d'autant plus inexcusable que vous savez fort bien ce qui s'est passé à Salviac, après l'évasion de Louis Ghancelade. On a trouvé, en ma présence... je vous l'ai dît, lors de la dernière visite que je vous ai faite dn prison... on a trouvé, cachée dans le soubassetnëiit de la maison du cercle, une carabitie fabriquée par Manton, armurier à Londres,

— Rien ne prouve que ce soit celle que Voglerm'a vendue.

— Encore I dit douloureusement M. de Sigoulès- Vous essayez de nier l'évidence.

— Mais, mon cher oncle, vous m'avez dit vousmême que le juge d'instruction n'attachait aucune importance à cette trouvaille... et, la preuve, c'est qu'on m'a relâché.

— Sur ma demande... et je regrette presque d'avoir

LA ÈELLe GÈOLlÈllE ^71

obtenu qu'on vous mit eii libeHé... On VtiUs a relâché Jjarce que tout lé monde igtiorail ce que je sais, maintenant.

— Que savez-Vous donc? demanda Mussidan qui se troublait de filtts en plus.

— Je sais que la nuit où on a assassiné le commissaire, vous êtes sorti dé la maison d'arrêt, une demiheure avant le crime et que vous y êtes rentré, line demi-heure api*ès.

— Qui vous â dit cela ?

—-Votre complice... la femme du geôlier... elle sort d'ici.

— Elle m'a dénoncé à vous?

— Oui, monsieur, et elle vous dénoncera demain au commissaire de pdlîcë... si je n'y mets ordre. J'ajoute qu'elle a assisté h mdn entretien avec l'homme qui vous a vendu cette arme et qu'elle a tout entendu.

Comprenez-vous enfin que vous êtes perdu?

— Ainsi elle m'accuse d'avoir tué M. Santelli?

— Comment ne vous accuserait-elle pas? Vous lui avez avoué que le meurtrier, c'était vous.

— Jamais I

— Faut-il que je vous rappelle dans quelle circonstance vous avez laissé échapper cet aveu? Elle venait de vous apprendre que Chancelade était arrêté et qu'on lui imjilitait le crime. Vous lui avez affirmé qu'il était innocent et que vous vouliez t[U'il s'éva-

272 LA BELLE GEOLifeRB

dât. Gomme elle faisait des difficultés pour faciliter sa fuite, vous lui avez déclaré que, si elle refusait, vous vous dénonceriez vous-même.

C'est un généreux mouvement que vous avez eu là et qui semblerait prouver que tout bon sentiment n'est pas éteint en vous.

— J'ai eu pitié de ce garçon et je ne m'en repens pas, puisqu'il me doit d'être libre.

— Il l'était; il ne l'est plus. On l'a arrêté hier. Madame Marteau vient de me l'apprendre. Le laisserez-vous condamner?

— Non, dit vivement Adhémar.

— Alors, il faut que vous alliez jusqu'au bout... il faut vous livrer, si vous ne voulez pas qu'un innocent paie de sa tête le crime que vous avez commis.

— Est-ce là l'ultimatum que madame Marteau vous a signifié?

— - Oui, et elle me l'a signifié de la part d'une femme qui n'a pas de raisons pour vous ménager, car elle a été la maîtresse de Louis Ghancelade et elle n'a jamais été la vôtre.

— La prétendue cousine d'Aurélie!... l'ancienne du sous-préfet de Salviacl Coralie Bernache...

— Vous l'avez nommée. Elle vous accorde quarante-huit heures pour vous décider...

— A quoi ?

— A confesser que c'est vous qui avez tiré sur M. Santelli.

LA BELLE GEOLIERE 273

Elle exige que vous quittiez la France après avoir écrit au chef du parquet une lettre qui contiendra des aveux complets.

Cette lettre sera remise à son adresse quand vous serez hors d'atteinte. Vous serez déshonoré, mais vous aurez la vie sauve.

— J'aimerais mieux l'inverse, dit amèrement Adhémar.

Et si je refuse?

— Vous serez arrêté sur la dénonciation de cette flUe et vous perdrez en môme temps la vie et l'honneur.

— L'honneur, je ne crois pas...

— Qu'osez-vous dire? Croyez- vous donc qu'un assassinat politique ne déshonore pas un gentilhomme?

— J'aurais bien des choses à vous répondre. Mais je ne conteste rien. Que me conseillez-vous defairQ?

— Je vous conseille de mourir, répondit gravement M. de Sigoulès.

— C'est-à-dire que vous me conseillez de me brûler la cervelle. L'avis a du bon et je ne répugne pas à le suivre, mais ma mort ne sauvera pas Chancelade.

— Elle le sauvera, si vous laissez la déclaration écrite qu'on vous demande... et votre honte ne rejaillera pas sur votre famille. Je remettrai moimême cette lettre au magistrat qui doit statuer sur

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le cas de Gbaacelade, et je lui demianderai d'étouffer Taffaire, qui ne peut plus avoir de $uit^s après h mort du coupable. Mon vieux camar^d3? le giéuéral marquis de Plancoët, m'appuiera &t nau3 obtiendrons qu'une ordonnance 4ô non-lieu spit rendue eu faveur de ce malheureux gar^ou.

— Mon cber oncle, dit Mussidan, qui u'ayait rien perdu de sa fermeté, vous me condamnez à mort, et je n'appellerai pas de l'arrêt que ypus prononcez. Mais vous me permettre? fle vous préseuter quelques observations sur l'appUpation dp lapeiua. Je vous demanderai, par exemple, si vous pensez que Ib suicide soit le meilleur remède à la situation où je me trouve?

r-* Je n'en connais pas d'autre, répondit durement M. de Sigoulès.

— Veuillez considérer que, si Je ru/s tue, pe sera cpmme si j'avouais que je suis coupable. Vous n'espérez pas qu'on s'y trompera. Tous .ceux qui me connaissent sont persuadés que je n'ai aucune envie de mourir.

~ Il Uie semble, monsieur, que vous avez peuri s'écria le vieux gentilhomme.

— Vous savez bien que non; mais puisqu'il faut que je meure, j'aime mieux me faire tuer que de me tuer moi-même.

— Vous faire tuerl... en Afrique?... voijs oublie; que vous n'êtes plus digne de servir dans Ya.vmàai

LA BELLE GEOLIERE 275

-r- Obi et puis, ce serait trop lopg. On ne se bat pas très souvent là-bas et ne s'y fait pas tuer qui veut.

J'aurai recours à un moyen plus sûr et plus prompt.

Justement, j'ai ramassé hier un duel et je sais que mon adversaire est de première force h toutes les armes. Il se chargera de me supprimer. Je me défendrai; je tâcherai même de l'écorner un peu, mais finalement, j'y resterai. Et tout le monde sera débarrassé de moi. Je me bats demain. Inutile d'ajouter qu'avant d'aller sur le terrain, je délivrerai à Chancelade un certificat d'inpocence...

— Avec qui te bats-tu? demanda M. de Sigqulès, ému malgré lui, ému au point de reprendre le tutoiement.

— Je vous le dirai tout i l'heure, car je compte vous prier d'être un de mes témoins.

— Je n'accepterai pas .sans savoir, cpmment toi... un ]y[ussi(ianl... toi qui me tiens de si près, tu as pu descendre jusqu'à tuer lâchement un Uomnîe, au lieu de l'attaquer en face.

— Vous Y tenez? Jilh bien, je yais tout vous dire* Oh I je ne vais pas plaider les circonstances atténuantes. Je yais ypus raconter les faits tout simplement et vous expliquer les causes.

— Lfis causes I répéta douloureusement M. de ^igoulès.

Ce malheureux était un ennemi politique, et s'il

s'était trouvé en face de toi pendant que tu marchais sur Salviac à la tète des insurgés, je ne te blâmerais pas de lui avoir campé un coup de fusil. Mais tu ne le connaissais pas... Tu ne l'avais jamais vu... et il ne t'avait rien fait, car tu étais arrêté depuis près de deux mois quand il est arrivé à Salviac,

— Il y avait sept ans que je le connaissais... sept ans que je le tenais pour un misérable... et pour un lâche, car je l'ai souffleté publiquement et il a refusé de se battre avec moi.

— Où donc?

— A Bordeaux. Je l'y ai giflé devant cent personnes, un dimanche, sur les allées de Tourny.

— Pour quel motif?

— Parce qu'il m'avait odieusement calomnié près d'une jeune fille que j'aimais.

— Tu veux dire qui était ta maîtresse?

— Non. J'allais l'épouser.

— Sans ma permission, alors, car tu ne m'as jamais parlé de cette histoire.

— J'allais vous en parler quand l'éclat s'est produit... la veille du jour oîi j'allais revenir en Périgord, pour vous consulter.

— Et, à la suite de cet esclandre, ton mariage est tombé dans l'eau.

— Oui. La calomnie avait porté ses fruits ordinaires. C'est cet homme qui a épousé Jeanne Bastide.

— Bastide l... Mais je connais ce nom-là.

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— Il était alors très connu h Bordeaux.

— Ce n'est pas là que je Fai entendu.

— La sœur de Louis Chancelade Ta prononcé devant vous et devant moi, dans le salon où nous sommes. Elle nous a môme parlé de Jeanne très longuement.

— Ah! mon Dieu 1 s'écria M. de Sigoulès, mais c'est la jeune veuve qui a dîné avec moi à cette table d'hôte, à Montmartre I Et tu dis qu'elle a épousé ce Santelli?

— Elle n'est venue à Paris que pour solliciter un secours, en sa qualité de veuve de ce respectable fonctionnaire. Ce secours, on le lui refuse.

— Et avant la mort de cet homme, elle vivait avec lui?

— Non pas. Ils étaient séparés depuis plusieurs années. Santelli l'a ruinée, l'a battue, et il avait commencé par la déshonorer, en la prenant de force.

Pensez-vous, maintenant, mon cher oncle, que j'avais quelques raisons de le haïr?

— Il fallait le tuer à Bordeaux, grommela M. de Sigoulès.

— Je n'ai pas pu le contraindre à se battre... j'ai fini, non par lui pardonner, mais par l'oublier.

— Et tu n'y penses plus à cette femme que tu as tant aimée?

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