II
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— Je n'y pensais déjà plus qu^ud elle était ipariée, et depuis qu'elle est veuve...
— Il t'est interdit d'y penser. Je te comprends.
— Du reste, Edmée nous a appris qu'elle aime soji frère et que son frère l'aime.
— Elle ignore sans doute que Ghancelade est accusé d'avoir tué son mari.
— Qi^and elle l'apprendra, elle apprendra en même temps qu'on l'accusait injustement. Mp^, jp suis hors de cause... je n'existe plus, et qu^nd je serai mort, j'espère que vous lui cacherez la vérité...
Le vieux gentilhomme ije put pas entendre son neveu parler ainsi, sans être profondément renauéet les larmes lui vinrent aux yeux.
— Achève, reprit-il d'une voix altérée. Dis-moi quel vertige t'a troublé l'esprit quand tu as pris tout à coup l'abominable résolution d'aller tuer cet homme auquel tu ne songeais plus... tu viens d'en convenir.
— Je vous jure que je n'ai pas prémédité le meurtre... c'est la fatalité qui m'a poussé, et voici comment. J'étais, vous le savez, l'amant de madame Marteau. Elle a le diable au corps, et elle venait jne voir toutes les nuits dans ma cellule... iG'est un miracle que son mari ne nous ait pas surpris- Mais enfin il n'a jamais rien vu.
Madame Marteau, pendaut ses yisites np/cturnes, me donnait des nouvelles de ce qui se p^^^ajt à
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Sfllviac. C'est par elle que j*ai appris l'arrivée et le nom de ce commissaire extraordinaire qui venait terroriser le pdys. Je n'ai pas douté un instatit que ce Sanlelli fût Thomme de Bordeaux. Je savais qu'il avait fait tous les métiers et qu'après la Révolution de 1848, il s'était enrôlé dans la police politique. Aurélie m'a dit que son preiiiier acte en arrivant à Salviac a été d'envoyer au bagne Id vieux Ohancelade; vdtre métayer.
— Alors, la colère t'a pris, et...
— C'était plutôt de l'indignation que la colère. Je me disais : il est donc écrit que je trouverai toujours sur mon chemin ce vil coquin. Mais je ne pensais pas à le tuer.
— Pourquoi donc as-tu demandé à cette femme de te laisser sortir?
— Je vais vous le dire. Le jour où la nouvelle du coup d'État est arrivée à Salviac, j'avais dressé une liste de paysans sur lesquels je croyais pouvoir compter. J'avais même écrit une espèce de plan de campagne. J'étais plein d'illusions. Je m'imaginais que nous allions prendre Salviac et marcher sur Paris.
Il était convenu que la révolte éclaterait à la fois dans tous les villages, le 4 décembre. J'étais resté en ville ; le rendez-vous était à sept heures du matin dans le bois de Valade où je devais prendre le commandement. Le soir, pour donner le change aux autorités dé Salviac qui avaient l'œil sur inoi, j'ai
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eu soin de me montrer au cercle... J'y aï même fait un mort avec le président et M. Braconne.
Entre deux parties, Tidée m'est venue de cacher les papiers que je portais, afin qu'on ne les trouvât pas sur moi, s'il m'arrivait malheur. Je connaissais un endroit oîi j'avais déjà caché cette carabine anglaise dont je ne voulais pas me charger pendant l'action. . . je la trouvais trop lourde. Je suis descendu, j'ai déposé mes écritures dans la resserre du jardinier, derrière ses outils et j'ai emporté la clé.
Vous savez comment l'insurrection a avorté. J'ai été pris et je n'ai pu retirer ni mes papiers, ni ma carabine. J'avais fourré la clé de la cachette entre la doublure et le drap de ma veste de chasse; mes geôliers ne l'y ont pas trouvée, mais je n'étais pas plus rassuré pour cela. Je me disais qu'un jour ou l'autre, le jardinier enfoncerait la porte de la resserre et trouverait mes listes.
Enfin, madame Marteau ayant eu des bontés pour moi, je lui ai confié mes inquiétudes...
— Et tu as obtenu qu'elle te laissât sortir ?
— Elle s'est beaucoup fait prier, mais elle a cédé. Elle m'a conduit dans son appartement; j'ai sauté par la fenêtre...
— Jure-moi que tu ne sortais que pour détruire ces papiers.
— Je vous le jure sur l'honneur. Comment aurais-
LA BELLE GEOLTEBE 2?1
je pu deviner que le commissaire viendrait au cercle, ce soir-là ?
Le malheur a été que je l'ai rencontré. Je venais de me glisser dans la cour qui précède la maison du cercle et j'allais descendre au jardin, lorsque j'ai entendu des pas qui s'approchaient. Je me suis tapi contre le mur et j'ai vu arriver le sous-préfet qui causait tout haut avec ce Santelli que j'ai reconnu à sa tournure et aussi à ses discours... il ne parlait que de déporter en masse tous les prisonniers de la maison d'arrêt, et il regrettait qu'on ne les eût pas fusillés tous...
— Canaille! murmura M. de Sigoulès.
— Ahl c'est alors que la colère m'a pris, continua Mussidan. Toute ma haine d'autrefois m'a remonté au cœur. J'ai eu envie de me jeter sur lui et de- l'étrangler. Il a passé sans me voir, et il est entré avec ce sous-préfet qui ne valait guère mieux que lui, car il faisait chorus. Je me suis précipité dans le jardin, j'ai ouvert la cachette, j'y ai pris les papiers et la carabine. Je me proposais d'aller jeter le tout dans la Dronne, à un endroit où elle est très profonde, et j'allais descendre le coteau, lorsque je me suis retourné pour voir si personne ne me regardait.
Santelli était debout derrière les vitres d'une des fenêtres du salon ; le sous-préfet était à son côté, et à ses gestes, il m'a semblé qu'il lui faisait admirer
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lés beautés dtl paysage... Gomment Vous expllqUët ce que j'ai ressenti à ce moment? c'a été comme Utie bouffée de rage qui m'est montée au ce^veâU... ma carabine était sotis mon bt'as et je ne me l'aptJelais plus si elle était chargée... mais je ti'étais plus maître de moi... j'ai armé, j'ai épaulé, j'ai tiré...
— Et ta balle est venue frapper Santelli au cœur...
— Je ne l'ai pas vu tombei». L'instinct de la conservation a pris le dessus et m*a bien inspiré. J'ai compris qu'on allait tae poursuivre, et au liëù de descendre vers la Dronne, j'ai couru à la cachette, j'y ai jeté la carabine dont je n'avais plus que faire, j'ai gardé les papiers que j'ai brûlés dans tùa Cellule, j*aî refermé la porte et dans ma précipitation, j'y ai oublié la clé...
— Et tu es rentré en ville, pendant que le souspréfet et ce petit drôle de Mouleydier te donnaient la chasse du côté de la rivière.
— Oui... madame Marteau m'a raconté depuis ce qui s'était passé... elle avait accroché à rat)pui de sa fenêtre une corde à nœuds ; je m'en siiis servi gdlir remonter et, dix minutes après le coup de fusil, j*étais verrouillé dans ma cellule.
Voilà, mon cher oncle, l'histoire complète ôt véridique de mon malheur.
— Je te croîs, mon ami, et je te pardonne, dit M. de Sigoulès en tendant la main à son neveu qui la serra avec effusion, en s'écriant :
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— Maititehatit, tout m'est égal. Je Jjuis mourir.
— Et moi, je ne veux pas que tu meures. Td vas t'exiler, ce sera bien asse2. Avant de patlir, tu me laisseras ta confëssion écrite, et alors... j'emploierai les grands moyens.
Je Vertai le prince-président et je lui dirai la vérité. Plancoët, qui est très bien en cour, me fera obtetiir une audience, et je serais très étonné si, à tious deux iious ne patvehions pas à arranger ton aitaire.
Oti ne te poursuivra pas, parce qu'on comprendra que tu serais acquitté, et que toti acquittôtlienl serait un échec pour le gouvememetit qui coiiiptait parmi ses agents un gredin comme ce Satitelli. Tu en seras quitte pour un séjour à Téttangër.
— Je le souhaite. Mais que deviendra Ghahcelade?
— Chahcelade sera mis en liberté, répondit le comte de Sigoulès. Je parlerai au juge d'instruction de Salviac. C'est un brave homme, et il comprendra à dettil-mot. Au pis-aller, fe'il ne croit pas pouvoir arrêter l'affaire, on n'obtiendra pas que les jurés de Dordoghe condamnent ce garçon.
— Je crois comme vous qu'ils l'acquitteraient, dit Adhémar, mais madertloiselle Bernache ne se contentera pas de cette assurance. Elle exigera, vous venez de me le dire, que je me dénonce itnmédiatement, pour que son amant sorte de prison.
— De quoi se môle cette fille? grommela M. de Sigoulès. Elle a pu être la maîtresse de Ghancelade,
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mais Ghancelade ne raime pas. Sa sœur nous a dit qull était amoureux de madame Santelli.
— La Bernache n'en sait rien. Si elle le savait, elle se mettrait contre lui, mais tant qu'elle ne sera pas détrompée...
— Eh bien, je la détromperai... dussé-je aller chez elle, ce qui me coûterait beaucoup, je l'avoue... mais il suffira que j'aille chez madame Marteau.
D'ailleurs, nous avons quarante-huit heures à nous. Profitons-en. Tu vas écrire, séance tenante, ta confession complète... sans rien omettre de ce ,que tu viens de me raconter et sans y rien ajouter. Tu me remettras cet écrit et ce soir, à minuit, tu prendras le train du Havre, je te donnerai deux cents louis pour tes premiers frais de voyage, et quand tu seras arrivé à New- York, je t'y enverrai une lettre de crédit.
— Je suis très touché de votre bonté, mon cher oncle, mais vous oubliea que j'ai un duel sur les bras.
— Au diable ton duel! quelque sotte querelle avec un étourneau de ton espèce I ça ne vaut pas la peine que tu retardes ton départ, et tu vas me faire le plaisir de planter-là ton adversaire.
— - Ce n'est pas du tout ce que vous pensez. [L'affaire est très sérieuse et ne saurait se remettre. Je me bats avec M. Marteau.
— L'ex-geôlier de la prison de Salviac? l'espion?
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tu es fou, mon cher. On ne se bat pas avec un pareil homme.
— J'ai accepté la rencontre et je ne peux plus reculer. D'ailleurs, il a été sous-officier dans Farmée,
— La belle raison I...
— Et de plus, il sait que j'ai été l'amant de sa femme. 11 a bien le droit d'exiger une réparation.
— Qui donc t'a dénoncé à lui? .
— Je l'ignore, mais il sait bien que sa femme m'a laissé sortir, la nuit, de la maison d'arrêt. Il ne tiendrait donc qu'à lui de me faire arrêter, et s'il préfère se battre, c'est qu'il craint sans doute de compromettre la belle geôlière, et qu'il croit être certain de me tuer. Mais si je me dérobais maintenant, il ne manquerait pas de se rabattre sur une vengeance plus facile et plus sûre. Il ferait son rapport aux chefs qui le paient et des agents me mettraient la la main au collet, avant peu.
Vous voyez, mon cher oncle, qu'il faut absolu* ment que je me batte.
— C'est hier que celte affaire s'est engagée? demanda l'oncle.
— Oui, devant la porte de cet hôtel. J'ai surpris Marteau, embusqué dans une allée. Il attendait mademoiselle Ghancelade pour la suivre à la sortie. Je l'ai forcé à déguorpir.
— Pourquoi ne m'as-tu pas parlé de cet incident?
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— Parce qu'il m'aurait fallu entrer dans des détails que J'espérais vous cacher. J'ai préféré attendre que Marteau m'ebvoyât ses témoîris.
— Et tu les as reçtls?
— Ce matin, au moment où j'allais sortir pour monter ce cheval que voils voulez acheter. Marteau m'a détaché deuit vieux troupiers qui manquaient absolument de distinction, mais qui doivent être de braves gens, tous les deux sont médaillés.
— Tu aurais dû me les envoyer. Que leur as-tu répondu?
— Je voulais vous épargner le cortée de les recevoir, et j'ai pris sur moi de leur dire que, vous et un de vos amis, vous m'assisteriez sur le terrain.
— Certainement; mais... les conditions du duel?
— J'ai accepté celles que proposait Marteau. Nous nous rencontrerons detiiain hiâtin, à hétif heures, dans le fossé des fortifications, entre la poHe de Snlht-Ôuen et la porte dé ClîgnancoUrt.
— A quelle arme?
— Au sabre. J'aurais préféré l'épée, inais il paraît que Marteau a été maître d'escrime au têgirdènt. Il doit connaître aussi la cohtrë-poiilte, tiiaiâ je tnanie assez proprement la latte et je me flatte de l'abattre,
— A moins qu'il hè t'ehibtoche.
— S'il me tue, tout sera dit. Si, aU bontralihe, je l'envoie ad patres^ j'aurai ùii excellent prétexté pour filer en Amérique.
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DaQs le$ deux caS; vous vous cl^argerpz d'arrapgep mec affaires et celles de Cl^^pceladc.
M. de Sigoulès réfléchissait et il n'était pas malaisé de voir qu'il ne partageait p^s rop^^misme d'Adhém^r, qui reprit d'uu ton dégagé :
— Il 03 vous reste plus qu'à trouver un secpn4 Wr moip.
— Je prendrai le capitaine Hatibal, mon ap^ien camarade aux gardes. iGelui-l^ m deman4era p^ d'explications.
-— Alors, vous acceptez?
— Oui... bien malgré moi, je te le jure... Pjais je snis obligé de reconnaître que c'est encore la paeUr leure façon d'en finir. Et, puisqu'il faut ep p;i5ser par là, ne perdons pas notre temps*
Monte à ton logement, et rédige tes avenx, ep apr puyant sup les antécédents de ce S^ntelU et eu faisant ressortir l'impossibilité de la préméditation.
Tu n'es pas sorti avec fintentiPU 4e le tuer, puisque tu ne pouvais pas prévoir q^^ tu le rencontre* rais.
Moi, je y^» me mettre k la recl^er.clie de R^iibal et j'espère le trouver chez lui.
— Parfait, moncheFonplfi,i(iitiQyeiifsemfiut ^dhé-^ mar. Nous dînerons ensemble, n'est-ce pas? Et quand nous rentrerons, je vous lirai un mémoire explicatif dont vous serez content, je l'espère.
Le deux cousins échangèrent une nouvelle poi-
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gnée de main, et, pendant qu'Adhémar grimpait au troisième étage, le comte sonna pour qu'on fît avancer un fiacre.
Cinq minutes après, il roulait vers Montmartre et, un quart d'heure plus tard, il débarquait devant la porte de la maison tenue par madame Gouverneur.
Le capitaine n'était pas encore rentré et le comte, en se promenant dans le jardin, pour l'attendre, ne fut pas peu surpris de se trouver, au détour d'une allée, face à face avec Jacques, son ancien gardechasse.
— Que fais-tu ici, malheureux? lui demanda- t-il rudement. Tu veux donc compromettre la sœur de ton ami?
— J'y suis avec la permission de mademoiselle Ghancelade, répondit le braconnier, sans trop s'émouvoir. Si vous en doutez, vous n'avez qu'à l'interroger; elle va venir.
— - Tu sais ce qui lui est arrivé, à Ghancelade?
— Oui ; on l'a arrêté hier.
— Et tu ne crains pas qu'on t'arrête aussi?
^ Oh I les gens qui le tiennent ne s'occupent pas de moi.
— Ne t'y fie pas. Maintenant, est-ce vrai que tu as la prétention d'épouser Ëdmée?
— Nous sommes fiancés, mais tant que son frère sera en prison...
— Je l'en tirerai.
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— Si VOUS faites cela, vous pourrez me commander tout ce que vous voudrez. Je vous obéirai comme un cMen obéit à son maître.
— Je ne te demanderai que de prendre un métier honnête, afin que ta femme n'ait pas honte de toi.
— La voici I dit Jacques, en étendant le bras vers le bout de l'allée.
Le comte se retourna vivement et vit Edmée qui s'avançait appuyée sur le bras de sa nouvelle amie.
11 alla à leur rencontre, le chapeau à la main, et il les aborda en disant à la jeune fille :
-— D'ici à peu de jours, ma chère Edmée, votre frère sera libre, car j'aurai pu prouver que ce n'est pas lui qui a tué M. Santelli.
Et s'adressant à la jeune veuve :
— Je suis heureux, madame, de vous annoncer qu'il est innocent de ce meurtre.
Cette phrase fut accompagnée d'un coup d'œil significatif qui fit rougir madame Santelli et qui surprit visiblement Edmée.
— Bon 1 pensa le vieux gentilhomme, elle ne sait pas encore le nom de sa compagne de voyage et il est probable que Chancelade ne le sait pas non plus. . . tant mieux I... il sera temps de le leur apprendre quand Adhémar sera arrivé en Amérique.
— Nous vous bénirons tous, s'écria la jeune fille qui suffoquait de joie.