UN SOUVENIR DE MENCIA
Un mois après les derniers événements que nous avons racontés, nous trouvons Barigoul occupé à ranger quelques vêtements au fond d'une petite
malle en cuir et apportant à cette opération un soin, un intérêt et une animation tout à fait extraordinaires.
La malle achevée, il la ferma, toujours avec les mêmes précautions, et il allait la boucler quand on frajDpa à sa porte. Il la repoussa alors dans un coin et alla ouvrir.
Trois personnes entrèrent : c'étaient Mardochée, Martial et Jacques.
Barigoul tressaillit et se troubla, ce qui lui arrivait chaque fois qu'il se trouvait en face de Mardochée.
— Qu'avez- vous donc, maître Barigoul? lui dit ce dernier en parcourant la pièce d'un regard, vous paraissez bien embarrassé ; nous vous avons dérangé peut-être ?
— Pas le moins du monde, répondit Barigoul en offrant avec empressement un siège à Mardochée.
Celui-A avait déjà remarqué la malle, mais il feignit de ne l'avoir pas vue.
— Maître Barigoul, reprit-il, je viens vous demander des renseignements qui m'intéressent au plus haut point, puisqu'ils concernent M. Martial, que je considère désormais comme mon fils.
— Je me suis toujours montré l'ami sincère de M. Martial, répondit Barigoul avec humilité, et je répondrai très-volontiers à toutes les questions qui peuvent avoir pour iDUt son intérêt.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
— Ecoutez donc : lo jour où vous l'avez vu pour la promiôrc fois clans la mansarde où la pauvre Amélie venait do mourir, empoisonnée par Antoine Vautrcau, ce jour-là vous saviez déjà que vous aviez alïairo au fds de Guillaume Didier, puisque quelque temps après vous lui racontiez, dans le plus crrand détail, le jugement inique dont celui-ci avait été victime.
— Oui, je savais tout cela avant de me rendre chez Martial Didier, et je no suis allé le trouver que pour lui proposer de mettre en commun notre haine et notre vengeance contre la famille à laquelle nous devions l'un et l'autre tous nos mallieurs.
— Qui vous avait indiqué la demeure de Martial?
— Celui qui m'avait appris son histoire et celle de son père.
— Et celui-là, quel est-il?
Barigoul garda le silence.
— Je crois que vous hésifcz, dit Mardochéo en le regardant fixement.
— Eh bien ! c'est Jacques, dit vivement BarigoiU.
Mardochée se tourna vers Jacques, titri restait impassible comme de coutume, et après l'avoir e^a-miné quelques instants en silence :
— Et vous, monsieur Jacques, lui dit-il, de qui teniez-vous ces détails ?
— Je ne puis le dire, répondit Jacques.
— Soit, je le saurai par un autre, et si je ne me trompe, c'est le plus sûr moyen de connaître la vérité, car depuis le jour où je me suis attaché aux pas de ■ Barigoul, je vous ai également observé, monsieur Jacques, ^t j'ai vu dans vos allures un vague et un mystère qui, je l'avoue, me donnent une faible opinion de votre franchise.
Se posent aussitôt en face de Barigoul et l'enveloppant de son regard : . ■■ ; , .|. , ,,
— Barigoul, lui dit-il, v^ys aljez dormir. Barigoul pâht et se mit a ireinblcr.
— Dormir ! oui, mais c'est tout n'est-ce pas, monsieur Mardochée? Je n'ai plus a redouter cette horrible catalepsie; vous ne voulez pas me plonger dans ce somihéïl pire que celui de la mort et me faire descendre vivant dans la fosse ?
Et comme Mardochée le regardait sans répondre:
— Oh ! je voils èti prie, je vous en feupplié, monsieur Mardodiée, feprit-il les traits fout bouleversés, épargnez-moi cet affreux supplice ej exigez de moi tout ce que vous voudrez, je serai pour vous lé plus hurtïblb et le plus dévoué des esclaves, je baiserai la tî'ace de vos paS, et tout ce que vous nie demanderez, {Qt-ce uiié l?cheté, fùt-C0, un crittie, je l'accomplirai sans hésiter;
Et courbé, presque agenouillé devaiit Mardochée, ii attendait son ài-rôt, en proie à uile inexprimable attgoiS'se.. " ■ 1 • • i
— Votté h'àvez rieii à craihdi^,' lui ' 9Jt froide* mont MaMoèhlêfe, mais ne Hkiikéï ^sà d^lrantage, dûrtiiez. ■ ■•••■'■ '■■ ■ ; ■ '-•
Le regard dé Bhfigûul se troubla i-apidemeiït sous celui de Mardochée, et aU bout de quelques minutes
il tombait sur un siège, où il restait immobile, évidemment endormi du sommeil magnétique.
— Maintenant, lui dit Mardochée, suivez, d'aussi loin que vous pourrez remonter dans sa vie, l'homme sur lequel s'est portée en ce moment, toute ma pensée.
— J'ai obéi, répondit Barigoul.
— Que voyez-vous ?
— Celui sur lequel vous m'interrogez.
— Quel est-il ?
— Jacques.
— Où le voyez- vous?
. — A Brest.
— Que fait-il là?
Barigoul sourit.
— Ce que je faisais à Toulon, répondit-il, ,
— Comment I s'écria Mardochée, il était, ,.
— Forçat.
Mardochée regarda Jacques, et Martial recula involontairement de quelques pas.
Jacques, les bras croisés sur la poitrine, affectait la plus profonde indifférence, mais son excessive pâleur trahissait la violence de ses émotions. l
— Comment supporte-t-il son sort? demanda \ Mardochée.
— Mélancoliquement.
— A-t-il fait lo temps auquel il était condamné ? - — Non.
— Il s'est donc évadé ?
— Oui.
— Par quel moyen ? car c'est difficile,
— Je le vois d'ici, ils sont six forçats sous la surveillance d'un gardechiourme, enchaînés deux à deux, comme de coutume. C'est au déclin du jour, l'orage gronde, le ciel se couvre de nuages noirs et épais et la nuit vient tout à coup, nuit si profonde que les rameurs voient à peine étinceler dans l'ombre l'écume des lames. La barc[ue n'est bientôt plus qu'à cent brasses du bord, alors Jacques se penche vers son compagnon de chaîne et lui dit un mot à l'oreille, puis tous deux se lèvent d'un bond, s'élancent et disparaissent au fond de la mer, où ils doivent trouver une mort certaine, entraînés par lé poids de leurs fers. 'Et cependant ils reparaissent bientôt, invisibles dans l'obscurité, et se mettent à na"-er vers le bord, d'où ils sont sans cesse repoussés°par la lame. Après des efforts inouïs, Jacques touche enfin la terre, il est sauvé, tandis que son compagnon succombe dans cette lutte et retombe au fond de l'abîme. ^. " .'. .^^:' ,, :■■ j
— Comment ont-ils pu remonter et neiger maigre le poids et l'entrave qu'ils avaient aux pieds. ^'
— Leurs fers étaient hmés et se sont détachée' au moment même où ils plongeaient, mais le gardechiourme, dupe de leur rUse, croit à un suicide, fait son rapport en conséquence, et Jacques échappe ainsi aux poursuites, comme il l'avait prévu, en s'arrangeant dé manière à se faire passer pour mort.
— Jacques vous fit-il un mystère de ses antécédente? ,./^.v.;..-.|.. .-
— Mon, quant à srtm séjour à Brest; oui, quant aux motifs qui l'y avaient amené.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES
— Comment connaissait-il Guillaume DicHor?
— Guillaume Didier était le eoiiipagiiond'e chai ne lie Jacques.
"— Celui qui est mort en tentant de s'évader?
— C'est cela, du moins Jacc[ucs nie 1 a dit.
^ — Remontez plus haut dans le passé do M. Jacques et tâchez de percer le mystère dont il enveloppe toute sa vie ei jusqu'à son nom, car Jacques n'est pas un nom.
— Monsieur Mardochée, s'écria Jacques, je voudrais savoir de quel droit vous vous permettez !':>.• semblable inquisition à mon éyard.
— Je n'ai aucun droit mais j"ai un grand intérêt à savoir qui vous êtes et quel est voti'C véritaljle rôle dans l'association où se trouvait si imprudemment engagé M. :\Iartial Didier. L'attitude douteuse et équivoque que vous avez toujours gardée entre lui et; Barigoul m'inspire une profonde défiance, je redoute vos intentions vis à vis de Martial, sur lequel j'ai reporté tout l'amoui- c[ue j'aurais pour la pauvre enfant dont il a partagé et adouci les longues et douloureuses épreuves, et s'il m'est prouvé par les réponses de Barigoul, dont la lucidité vous a été" attestée comme à nio!^ par d'irrécusables témoignages, s'il m'est prouvé, dis-je, que vous ayez conçu contre Martial quelque mauvais dessein, vous ne sortirez pas d'ici vivant.
— Allons donc ! dit Jacques^ croyez-vous qye je sois hommeà tendre tranquillement la gorge coniriv;" un mouton ?
Un sourire ironique effleura les lèvres de Mardochée,
— Monsieur Jacques, dit-il, demandez à Barigoul et il vous dira qu'il est dif Ocile de me prendre .sans vert. Barigoul et le Bison résolurent un jour de m'assassiner; jelesus, mais je feignis de ne pas remarquer les allées et venues du Bisoji^ et de Jie rien soupçonner de ses relations avec Barigoul, dont j'épiais tous les pas en ce moment. Quand vint l'heure du meurtre, le Bison planta son couteau dans un cou humain et le montra tout sanglant à Barigoul sans se douter qu'il venait d'assassiner... un cadavre ' oui, un cadavre que j'avais acheté la veille pour le disséquer et que je livrai aux coups du Bison en le déposant dans mon lit.
— Oui, je connais votre prudence et sais qu'il est , difficile de mettre votre finesse en défaut, répliqua Jacques, mais ce n est pas une raison pour que je tremble devant vou,s, et vous verrez que je sais défendre ma vie si vous osez...
— Vôtre vie, dit froidement Mardoehée, mais elle, m'appartient déjà.
— Que voulez- vous dire ?
— En vous amenant ici, sous un prétexte banal, [ j'ai déposé la mort sur vous, comme je l'ai fait un ^ jour pour Barigoul, quitte à la suspendre ou à la \ laisser vous envahir suivant ce que je vais apprendre ' de vos intentions au sujet de Martial, dont j'ai ré- î solu de dégager à tout prix l'avenir de toute chance ! de crainte ou d'inquiétude.
— Ainsi vous n'avez plus qu'à laisser faire pour j que je meure ? dema,nda, Jacquas dont les traits i
; àlis et émus trahissaient cependant une grando énergie.
— Vous l'avez dit.
Puis se tournant vers Barigoul toujours endormi :
— Barigoul, lui dit-il d'une voix grave, c'est une sentence que vous allez prononcer, c'est la vie d'un homme qui va se décider sur votre parole, redoublez donc d'attention avant de me dire quel est cet homme et quels sont ses desseins, avant de faif'ç une réponse, après laquelle j'éloigne ou jeiàisSe" fondre sur lui la mort que je tiens suspendue audessus de sa tête.
ïl se fit un silence profond pendant lequel Barigoul, le front contracté, semblait concentrer sur un point toute la puissance de son esprit, tandis que les trois acteurs de cette scène le contemplaient avec des émotions diverses.
— Mardoehée, dit tout à coup Martial, je n'ai .jamais eu qu'à me louer de Jacques, je vous supplie donc... '
— Pas de pitié impi-udente, lui dit Mardoehée d'un ton affectueux, mais plein de fermeté, je A^eûx' tout savoir et vous sauver de tout péril.
Et s'adressant à Barigoul dont les traits exprimaient la plus profonde surprise : . î
— Eh bien! lui demanda-t-il, que voyez-vous ilans la vie et dans la pensée de M. Jacques?
— D'abord, répondit Barigoul, vous avez dit vrai, il cachait son véritable nom, à moi-même comme aux autres, sous celui de Jacques qui 71,'efit pas le sien.
— Voilà déjà un mauvais signe, dit Mardoehée d'une voix sombre.
Il reprit après avoir jeté un coup d'oeil sur Jacques, dont l'émotion allait toujours croissant :
— ■ Que distinguez-vous dans sa conduite depuis le jour où a commencé l'association conclue entre vous trois ?
— Oh ! s'écria Barigoul avec un mélange de stUf péfactiun et d'horreur, quelle longue dissimulation! quejle trahison infâme !
Mardoehée darda sur Jacques un regard incisif et aigu comme la pointe d'une épée.
— Vous entendez, lui dit-il, votre condamnation sort de sa bouche.
— Interrogez toujours, répliqua froidement Jacques, puisque je no puis me soustraire à cette inquisition, que j'eusse voulu éviter pour tout au monde.
— Je le comprends, dit ironiquement Mardoehée. ;, ^
Et s'adressant de nouveau à Barigoul £
— Contre qui est dirigée cette trahison? Il y eut un moment d'anxiété.
— Contre moi, répondit enfin Barigoul.
Mai"tial et Mardoehée firent un geste de surprisfr,^
— Contre vous et contre Martial? reprit- Mardo-" chée.
— Au contraire ■ — Comment?
— Contre moi et en faveur de Martial.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
Vous no vous trompez pas, Barigoul? flcmanda Mai-dochôo stupéfait.
— Le nom seul de Jacques, son vrai nom, va nous convaincre tout de suite que .je ne savu-ais me tromper sur ce point.
— Quel est donc ce nom ?
— Guillaume Didier.
— Mon pero ! s'écria Martial.
— Baritroul a dit vrai, répondit .îacquos en jetant sur Martial un regard ù la fois plein de tendresse, <rinquiétudo et d'angoisse.
— Mon père, innocent et martyrisé ! .s'écria de nouveau Martial.
Et il s'élança dans les bras de Jacques dont les yeux se remplirent de larmes.
Oui, murmura alors Barigoul, comme se parlant à lui-même, Guillaume Didier qui, d'accord avec moi pour se venger de ses ennemis et restituer à son fds la part d'iiérilage qu'ils lui avaient volée, me surveillait sans o^^s.^e, prêt à défendre Martial contre moi au péril de sa vie et même au prix d'un crime, s'il devenait nécessaire pour sauver .son enfant.
— Mon père ! oh ! inon pore ! que de douleurs ! que de résiliation 1 ([ue do dévouement ! et combien de tendresse il faudra vous entourer pour cicatriser de telles blessures !
Alors Mardochéc s'approcha de Guillaume, et s'emparant vivement de son mouchoir que celui-ci portait à ses yeux :
— Tenez, lui dit-il, regardez.
' Et il jeta le mouchoir dans un grand vase de cristal où naffcaient une douzaine de poissons rouges. Les poissons, frappés d'une immobilité subite, tombèrent tous au fond du vase, où ils demeurèrent sans mouvement.
Puis la surface de l'eau se couvrit de ces teintes nacrées qui irisent parfois les eaux stagnantes et fangeuses.
— Vous le voyez , dit Mardochée à Guillaume Didier, je n'avais qu'à laisser faire, comme je vous l'ai dit tout à l'heure.
— Oui, répondit Guillaume en souriant, je vois qu'il ne fait pas bon .s'attaquer à Martial et je suis licureux de le savoir sous une protection telle que
la vôtre.
— Mais il est temps de réveiller Barigoul, dit
Mardochée.
Et se posant en face de celui-ci, il le fixa quelques instants en communiquant à son regard une volonté dont la puissance se lisait dans l'énergique contraction de ses traits.
Au bout de deux minutes, Barigoul frissonna, regarda autour de lui avec surprise et demanda ce qui s'était passé.
— Rien, répondit Mardochée, sinon que je vous ai interrogé et que vos réponses m'ont entièrement satisfait.
— Aloi-s, vous ne doutez plus de ma bonne foi ? demanda Barigoul avec un vague sentiment de crainte.
— J'en doute si peu, que j'ai voulu ne devoir qu'à votre franchise un rcnseia-nement dont je vous
eusse ôté tout lo mérite en vous le demandant, quand vous n'aviez d'autre volonté que la mienne.
— Parlez, monsieur Mardochéc.
— Dans les dilïércntes opérations que vous avez faites avec M. Ilervicux, il en est une qui vous a rapporté quelque chose comme un million.
— En effet, répondit Barigoul en se troublant tout à coup, je crois que c'était...
— Un million, ni plus, ni moins, dit Mardochée d'une voix brève; eh bien! c'est l'emploi de ce million que vos associés désirent connaître.
— Mais, dit Barigoul, je l'ai placé.
— Je n'en doute pas, mais la question est de savoir si ce placement est sûr.
— Oh ! parfaitement sûr, s'écria Barigoul.
— Mardochée regarda Barigoul avec une expression qui le fit pâlir, puis tirant sa montre et y jetant un coup d'œil :
— Maitre Barigoul, lui dit-il, vous avez une minute, vous entendez, une minute, pour déposer ici, sur cette table, le million que vous a remis ^ M. Ilervieux.
— Mais, balbutia Barigoul atterré...
— Je n'ai rien de plus à dire, seulement la dernière seconde écoulée, il sera trop tard et j'agirai, m-, vous n'avez déjà plus que dix-sept secondes.
Barigoul s'élança .sur la malle que nous avons déjà signalée au commencement de ce chapitre, et la posant sur la table :
— Voilà le million, dit-il tout tremblant.
Et il ouvrit à la bâte les deux serrures qui formaient la malle.
— Lo placement était sûr en effet, mais pour vous, lui dit Mardochée.
— Oh! répliqua Barigoul, je ne voulais pas laisser une pareille somme dans un hôtel, et par pure précaution je l'emportais avec moi, mais...
— Vous l'eussiez rapporté, n'est-ce pas ? Ah ! ça, est-ce que par hasard les l)illets de banque gagneraient à traverser les mers, comme le vin de Bordeaux ? est-ce qu'il y aurait aussi le million retour des Indes?
Barigoul avait enlevé les vêtements sous lesquels parut une couche de billets de banque.
— La somme entière est là ? demanda Mardochée.
— Il n'y manque pas un billet, dit Barigoul en regardant :Mardochée d'un air inquiet.
— Maitre Barigoul, lui dit alors Mardochée, je vais vous proposer une bonne action.
Barigoul fut saisi d'un douloureux pressentiment et jeta sur les liasses de billets de banque un regard navré.
— Le jour où vous avez vu mourir Amélie Didier, reprit Mardochéc d'une voix grave, il y avait là, près du lit de sa mère expirante, une enfant, une petite fille âgée de ([uelques mois, qui entrait dans la vie sous de sombres auspices. Eh bien ! cette enfant, innocente des crimes, des rigueurs, des haines et des vengeances dont nos consciences sont plus ou moins agitées, cette enfant, un instant menacée de se débattre toute sa vie dans cet aliiiue de la misère d'où l'âme et le cœur ne se dégagent jamais
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES
sans souillure, je veux uictlrc outre elle et le malheur le rempart do la fortune, je veux lui éviter les tortures et la fin de sa mère, et pour cela je lui adjui^-e ce million, qui sera placé sur sa tête aujourd'hui même.
A cette décision c[u'il savait sans appel, Barigoul sentit S13S jambes flageoler sous lui, mais les terribles détailsde sa catalepsie avaient produit sur son esprit une impression si profonde, qu'il n'osa môme pas laisser percer sort désespoir.
— Avez- vous ((uelque objection à faire? lui demanda Mardoehée.
— Non, non, aucune, répondit-il d'une voix éteinte.
— En ce cas, Guillaume Didier, dit Mardoehée, prenez cette malle et emportez la fortune do notre petite fille, celle qu'elle aurait depuis long-temps, si vous eussiez hérité des trois cent mille francs ci'ie s'est partagée votre famille.
Guillaume s'empressa d'obéir et quelques instants après il quittait l'hôtol ÎMcurice, la malle sous le bras, accompagné de Martial et de Mardoehée, et laissant Barigoul dans un état de désespoir et dalTaissement inexprimable.
Comme leur voiture passait dans la rue du Helder, ils aperçurent une espèce de rassemblement devant un hôtel, et en tête de la foule un homme t|ui se démenait avec frénésie et dans lequel ils reconnurent Taboureau.
— Qu'y a-t-il donc là? dit Guillaume.
— Un accident peut-être, répondit Martial.
— Oui , vm accident, à coup sûr, et des plus graves, ré|)on(lit Mardoehée.
— Comment savez-vous cela ? lui demanda Martial.
— Par la présence de Taboureau dans . l'attroupement.
— Il est certain que c'est un symptôme fâcheux, dit Martial.
— L'homme d'afl'aii'es, reprit Mardoehée, c'est l'huissier arrivé à sa plus haute expression ; là où il passe, c'est comme l'incendie, il laisse derrière lui la ruine et la désolation. Et puis Taboureau a voulu s'attaquer à moi, comme Barigoul, et, comme Barigoul, il n'a pas eu do chance; il a voulu m'extorquer vingt mille francs, et je l'ai contraint à m'en rendre le double ; il a donc une revanche à prendre, il sera impitoyable.
Mardoehée avait deviné juste ; c'était une troupe de créanciers qui hurlait à la porte de l'hôtel de la rue du Ileldcr, et le débiteur, dont ils maudissaient le nom en l'accompagnant des épithètes les plus énergiques, était Sylvio de Cardaviole.
Le propriétaire de l'hôtel, refusant de laisser entrer cette bande de loups furieux, Taboureau demanda à être introduit seul afin d'avoir au moins un entretien avec M. de Cardaviole et de connaître ses intentions, dont il viendrait ensuite faire part aux autres créanciers.
Cette proposition, appuyée par tous les créanciers qui connaissaient l'halailetéde Taboureau, fut agréée du propriétaire, qui ouvrit sa porte à l'homme d'affaires.
Taboureau bondit dans les escaliers et arriva comme la foudre chez Sylvio.
Mais à l'aspect de celui-ci, il demeura stupéfait.
Pâle, amaigri, les traits altérés et empreints d'une tristesse mortelle, il était plongé dans un lauteuil dans une attitude cjui ilécélait à la fois une tristesse incurable et un découragement saus bornes.
— Mais, monsieur de Cardaviole, lui dit Taboureau, vous ne savez donc pas ce qui se passe en bas?
— On est venu m'en prévenir, répondit Sylvio d'un ton calme et triste.
— Vous ne savez donc pas ce que c'est que la fureur de cinquante créanciers qui se croient volés, car voilà ce qu'ils disent tous sans ménagement.
— Qu'ai-je à craindre de leur colère, demanda doucement Sylvio.
— Tout, monsieur de Cardaviole.
— Tout, c'est-à-dire la mort même, n'est-ce pas ?
— Peut-être, ils sont violents, exaspérés, et dans un moment de colère, un coup mortel est bientôt porté.
— Eh bien ! monsieur Taboureau, celui qui me donnerait ce coup mortel, me rendrait un immense service.
— Allons, allons, ce sont là des paroles, causons sérieusement, et pour ne parler que de moi, vous n'ignorez pas que j'ai un jugement contre vous et que je puis vous envoyer en prison.
— Vous croyez c[U0 je redoute lapiùson? répliqua Sylvio avec un pâle sourire.
— Ah ! mais entendons-nous, il ne s'agit pas ici de Clichy, mais do la véritable prison, où l'on passe dix années avec tout ce que la société produit do plus ignoble et de plus crapuleux, après s'être assis préalablement sur les bancs de la pohce correctionnelle.
Sylvio se leva brusquement, l'œil étincelant et la rougeur au visage.
— Moi ! dit-il, moi, à la police correctionnelle!
— Oui, pour avoir pris un faux titre dans le but évident de tromper et de vous procurer les moyens de mener un train au-dessus do vos moyens. Oh ! vous vous trouvez dans le cas prévu par la loi, et vous en avez pour dix ans de prison au moins si vous évitez le bagne.
— Ecoutez, monsieur Taboureau, répondît Sylvio après un silence, vous êtes le complice de ceux qui m'ont fait croire à ce titre de vicomte et à cotte fortune dont vous étiez censé le dépositaire, je crois donc, en consultant scrupuleusement ma conscience, ne rien vous devoir des trente mille francs que vous me réclamez -, je crois en outre que le véritable débiteur de tous les malheureux qui m'accusent d'escroquerie à cette heure, c'est vous, vous seul.
— Moi ! s'écria Taboureau.
— Vous et vos complices qui, m'ayant affirma que j'étais l'icho de cinquante mille livres de rentes, sont seuls coupables des dépenses que j'ai faites et
::io;js
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
((ui u';inrait.'nl rit'u dX'XOrUitftut, si co (jui irétait Hu'uno t'ablo cùl (-11- une vérit^i,
— Mais, dit Taboureau, jo n'étais poui" rien dans cotte comédie; d'ailleurs jo vous décku'o que le tribunal no l'admettra pas et quo vous serez infaillibkunent eonikuuné; or, consentez à me rcmullie tout ce que vous avez ici d'or, do Ijillots de banque et do bijoux, faites-moi un billet du reste, et je nicngayc vis à vis des autres créanciers à arranger...
— Assez, monsieur Taljoureau, je ne suis pas votre. dupe, dit Sylvio; vous satisfait, les autres créanciers seraient impitoyables, et ils seraient dans leur droit. Or connue vous m'avez prouvé qu'il y allait jjour moi de la police correctionnelle et d'une peine infamante, quo jo no veux pas subir, hiôî, innocent, moi,hoii nrtc homme, vous trouverez bon ([uc je sorte à l'instant même des embarras où vous m'avez i)lonijé et aux([ucls je ne vois qu'une issue.
Il ouvrit rapidement une boite carrée qui se trouvait à portée de sa main, et en tirant un pistolet, qu'il arma aussitôt :
— Cette issue, la voici, dit-il.
Taboureau voulut se précipiter sur lui.
— Un pas de plus et je commence par vous, dit Sylvie en tournant l'armo de son c6té.
Paie et trcml)lant, Taboureau porta altcrnafivcnilcnt son regard sur la sonnette et sur la porte.
— Pas un geste, pas un mouvement, lui dit Syltio avec une froide énergie, ou jo vous étends raido sur la place.
Il re^irit :
— Vous avez causé plus d'une mort pareille à celle dont vous allez ctrc témoin, monsieur Taboureau, il est bon que vous sachiez ce que c'est, .Mlons, adieu, monsieur Taboureau.
Et il leva l'arme à la hauteur de sa bouche.
Taboureau tremblait de tous ses membres.
Sylvio posait le doigt sur la détente, quand des coups précipités frappés à la porte lui firent involontairement abaisser la main.
Taboureau s'élam^-a vers la porte et l'ouvrit.
Un vieillard entra.
C'était Jacobus.
Il s'approcha do Sylvio, lui ota doucement 'arme des mains, puis se tournant vers, Taboureau :
— A quelle somme s'élèvent les dettes de M, de Cardaviole, lui dit-il ?
— A soixante-sept mille francs.
— Grâce au ciel ! j'ai assez, murmura Jacobus.
— Puis ôtant de sa poche un portefeuille :
— Voilà soixante-quinze mille francs, dit-il, faites monter les créanciers qui sont en bas, tout le monde va être payé à Tinstant même.
— Ah! ça, est-co un rêve? demanda Taboureau stupéfait, vous Jacobus, cor^aux Funambules à raison de cinquante francs par mois, et sans autre ressource, car vous n'avez pas touché un sou de votre opéra, qui n'a eu qu'une représentation, c'est vous qui venez payer...
— Oui, c'est moi, allez chercher ceux qui aLcndent dans la rue,
yuaud il fut seul avec lui, Sylvio s'ai)|<!-()clia (k- Jacobus, et lui pressant la main :
— Vous allez m'expliquer ce mystère, à moi, lui dit-il.
— Pas plu.^ à vous qu'aux autres, répondit le vieillard, dont les traits abattus trahissaient une profonde tristesse.
Un instant après la bande des créanciers s'abattait comme une volée de corbeaux dans la chamlno de Sylvio. ,
Au bout de deux heures, Sylvio se retrouvait seul en face il'une liasse de factures acquittées et do sept ou huit billets dû banque c|uo Jacol)iis avait refusé d'emporter, disant qu'ils ne lui appartenaient pas et que ses instructions s'y opposaient.
Plus triste et plus découragé ([uc jamais, Sylvio so demandait ce qu'il allait faire de cette existence qui était devenue pour lui un intolérable fardeau, quand son regard rencontra à terre une lettre dont l'advésso était couverte ào timbres étrangers.
Il la ramassa, jeta un coup d'œil sur cette adresse, et lut avec surprise : « A monsieur Jacobus, hôtel de la Paix, rue Tirechappe, Paris. »
— Mais je no me trompe pas, s'écria-t-il, après avoir considéré quelques instants l'écriture, je reconnais ces caractères, et cette lettre vient de New- Yorlc ! Oh ! il faut que je sache.
Il tira la lettre et lut ce qui suit :
<f Mon bon Jacobu.'^,
» J'ai un immense succès à New- York, après un mois de représentations qui m'ont produit soixantedix mille francs, je viens do signer un ertgagemcnt d'une année. Ces soixante-dix mille francs sont destinés ù tirer le pauvre Sylvio des embarras où il doit être i^longc. Le but principal de mon engage* ment est la représentation de Josvj', dont je vous enverrai les droits qui vous mettront pour jamais à l'abri de la gène, puis cette dette acquittée envers les deux êtres qui occupent à jamais mon cœur et ma pensée, je dirai adieu au monde et irai demander à la religion le pardon d'un crime qui pèse lourdement sur ma conscience.
» Je ne vous dis rien de toutes mes souffrances, à quoi bon ?
)> Adieu, mon cher et excellent Jacobus, donnez à Sylvio le conseil d'aller' respirer l'air natal, l'air pur et tiède do l'Italie lui rendra la santé et peutêtre un peu de calme. Surtout cachez-lui bien la main qui vient aujourd'hui à son secours, elle lui est trop odieuse pour qu'il accepte rien d'elle, Adieu.
» Mexcia. »
— C'est Mencia ! Mencia ! murmura Sylvio, avec un accent dans lequel il y avait autant de pitié qua do colère.
Après une longue rêverie, il sonna.
— La note de ce que je dois, dit-il au domestique qui se ])i"ésenta.
LES DELASSEMiiiNTS ILLUSTRES
tiOs'j
La note payée, il donna ordre au domestique, qui avait toute sa conliance, de préparer ses mal:.-; pour le soir.
— M. le vicomte fait un long voyage? demanda celui-ci.
— Je vais en Italie.
Puis il sortit, prit une voiture et se fit conduire à Aulnay.
C'était là que M. Hervieux avait été enterré, dans un caveau do famille.
Il posa plus d'une heure près de ce caveau et il sortit du cimetière les yeux pleins de larmes.
Puis il marcha au hasard dans la campagne, oubliant tout, jusqu'à l'heure de son départ.
Puis au moment de s'éloigner pour toujours de pette terre où il laissait tout son cœur, il se laissa tomber sur l'herbe, plongea sa tête dans ses deux mains et pleura abondamment.
Deux heures après, il quittait Paris.
Constant Guéroult.
{La suite au prochain numé-o.)
(Reproduction interdite.)
LES AMOURS DE CONTREBANDE
SCÈNES DE LA VIE RÉELLE-