DE MÊME QU'IL Y A FAGOT ET FAGOT, IL Y A .^MOUR
ET AîiouR {suite).
Chez les personnes du caractère de Régine, la passion éclate toujours plus vivement au dehors, et il faut souvent une excellente constitution et une bien grande dose de fermeté pour en supporter les premiers élans. C'est qu'aussi chez elles la raison n elevo jamais assez la voix pour se faire entendrec'est qu'elles n'obéissent qu'à l'impulsion du moment, ou, pour parler plus proprement, à une contraction plus violente des nerfs qui, en raison môme de sa force, n'en dure que moins longtemps A un déluge de pleurs succéda chez la jeune femme une sorte de prostration morale qui bientôt fit place à un spasme qui inquiéta quelques instants les deux jeunes gens; mais presque aussitôt par suite d'une de ces réactions qui s'opèrent souvent chez les personnes essentiellement nerveuses elle redevint subitement calme, et après avoir regardé autour d'elle, elle se prit à dire en souriant-
— Eh bien! que faisons-nous donc? pourquoi ne pas dîner? Garçon, ajouta-t-elle, montez-nous du Champagne, beaucoup de Champagne!... mais allez donc!... ne voyez-vous pas que nous voulons rire... nous amUser?...
Nous amuser! fit-elle avec un rire sec, et pourquoi pas?... du courage; noyons nos chagrins dans les pots... et vive le plaisir!
Vite garçon, versez! versez encore!., toutplcin... et à la fohe!...
Et d'un trait elle vida la coupe qui contenait la pétillante liqueur.
— Bois donc! mais bois donc! continua-t-ollc en voyant son amant reposer sur la table son verre plein, suis mon exemple, c'est dans le vin qu'on trouve l'oubli, et c'est si bon d'oublier!
Yann et Joannic, étonnés de ce changement subit, la regardaient d'une si étrange manière qu'elle partit d'un immense éclat de rire.
— Qu'avcz-vous donc tous deux à me regarder ainsi? leur dit-elle. Dieu! que vous êtes provinciaux! allons, secouez-vous, et au lieu de prendre cet air de poulets qui répugnent à la broche, riez, chantez comme moij et tenez, pour vous égayer,' mes maîtres, je vais vous dire une chanson.
En parlant ainsi, cfie courut se placer au piano, et d'une voix claire, vibrante, elle entonna la. Pâquerette (I).
Je la vis ce matin
Fraîche et coquette.
Avec sa collerette
De bLanc satin ; ■ -j
Au papillon volage
Qui la lorgnait.
Elle ouvrait son corsage
Et souriait.
Ainsi, dans ramoui- i-t l'ivresse,
J'ai vu S'dpanouir, Plaine de vie et de d,;:;ir,
Ma naissante' jeunesse. ■■
'ijV ■■ •■■>'.:
Au milieu du ^àzon. ' '
Comme une tee, Pâquerette coilFée ■
D'un chaperon S'agitait à la brise...
La fleur des champs.
De ses charmes éprise,
Riait des ans.
Belle et folle jeunesse,
Pourquoi s'épanouir; Si féconde en désir.
Si vide de sagesse?
Mais la mémo soleil
La décolore, Dont l'aube vit éclore
Son front vermeil,
(1) Romance tirée des, Épaves du Mutin, charmant recaeil de poésies de M. Jacques Guillemand.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
Sa oi)rT)Ho niomauto,
A son couehaiU, Tombo ot s'onvold emvDto
Au gr<5 (lu voiu.
\\'ïu\ ton sort, jeuiiosse, Nnitro, briller, mourir.
Crois-moi, iiiioux vaut vit'illlr
l'imr niiiiT la eiiL'f-sse.
Ko-i-ino avait mis tuiitc son aiuc diins celte chanson, ot la pauvro enfant montrait ainsi, maltrrô ollo, touto sa soutTi-ancc intcrieui-c. ^ i:ilo avait cru poiuoir dire quck|u'nne do ces Lîuiulriolcs ((ui prêtent au rire, et elle navait trouvé dans sa mémoire ((uo ces paroles empreintes d'une sondire et mélancolique poésie.
Elle comprit sur-le-eliami) la fàdieuse impression que ses eliants venaient de produire sur ses auditeurs.
— liiez doue, leur eria-t-cllo en se versant une ample rasade qu'elle avala d'un trait.
— Uéii:ine, ealme-toi, hasarda Yanu.
— Qv\o je me calme! et pourquoi faire? Ne suis-je pa,s comme toujours llégiiu', la vierge folle (pii aime à rire, à boire, sans soucis du lendemain?
Si je veux m'amuser, moi, ifui donc pourrait m'en empocher?... A boire, verso, mon bciiu Yanu, et célébrons nos amours... Nos amours, rc]jrit-elle plus tristement, ils sont éclos dliier, et déjà, ils se sont envolés bien loin... Je suis folle... je dis des bétiscs... c'est qu'aussi avec vos airs de crocpicmorts en goguette... AU çà! dis donc, mon petit, l'heure, s'avance... et si tu no veux pas manquer le train, il est temps do partir... Viens m'cmbrasser, et bon voyage.
Y'ann était tellement ahuri ([u'il obéit machinalement à cet ordre.
— Au revoir, Régine, lui dit-il en la prenant dans SCS bras, au revoir...
— Yann, Yann, ne mo quitte pas encore...
— Au revoir, ma Régine, et à bientôt.
Sentant son courage lui échapper, la malheureuse
entant vida coup sur coup le verre de Yann et celui de Kernevelan; puis, surexcitée par cette dernicro libation, elle tendit assez cavalièrement son front au jeune homme.
— Adieu! dil-rlle.
— Non pas adieu, mais au revoir, reprit Yann doucement.
Et après avoir une dernière fois embrassé la jeune femme et serré la main de Joannic, il se dirigea vers la porte: puis, au moment d'en franchir le seuil, il se retourna une fois encore et aperçut Régine pâle et défaite, affaissée ' sur le divan.
Il allait s'élancer vers elle, mais Joannic lui fit un signe, et il s'éloigna brusquement.
Une voiture passait, Yann appela le cocher et se fit conduire à la gare.
Y' von, flegmatiquement assis sur une borne, Vattendait son ticket à la main.
— Dépêchez-vous, not' monsieur, lui dit-il, un va partir.
Yanu se dirigea vei's les salles d'attente, et au moment d'y entrer, il aperçut M. Bodic, qui vint au-dcvaut do lui.
— Comment? vous ici,cber M. Uudio!
— Je voulais vous serrer la niiiin, monsieur ilc Kergall, et vous prier de vouloir l)ien vous charger d'une petite conunis^ion.
— Avec le plus grand plaisir; de ([uui s'ugit-il?
— Tout simplement de remettre ce petit paciuct à sou adresse.
— Comptez (pi'il sera fait ainsi ([uc vous le désirez. 1
— .Merci mille fois.
Les deux hommes se serrèrent mutuellement la main, et Yann, en jetant macliinalement les yeux sur le paquet, lut cette adresse:
Monsieur le comte de ^oniini-terre \ eon château de K.,. (Près de Vannes.)
— Que signifie? se dit-il, et il allait se relourner pour interroger M. Hodic, ([uand il aperçut une femme voilée qu'il reconnut sur-lc-cliamp.
— Genofsa! dit-il.
Et s'approcliaut d'elle il ajouta:
— Tu es un ange.
— pourquoi? répondit-elle simplement.
— Je t'aime! Cenofsa, je t'aime! au revoir, mignonne, et à bientôt. J
Et déposant rapidement un baiser sur le front do la jeune femme,. il se précipita. diins Ja salle d'attente; il était temps, le railway était sur le point de partir.
— Pauvre choi- ange! murmuVa-t-il en ])rcnaMl place dans un compartiment.
Au moment où le train démarrait, un iiacre, arrivant au galop, s'arrêtait devait la grille, et un jeune homme et une femme en sortaient précipitamment pour se diriger vers l'intérieur de la gare ciu'encombrait encore une énorme quantité de gens--, et de ballots. • ■ ■ ■
— Le train de Nantes est-il parti? demanda le jeune honame en s'adressant à un emplgyé-
— Il part à l'instant même, répondit Icniployé.
— Nous arrivons trop tard, ma chère Régine, dit-il en se tournant vers sa compagne.
. — Hélas! lit-elle en pleurant, .îoannic. s'empressa de lui prendre le bras et la ramena jusqu'à la voiture. \ ^'i' "^ ,
C* d'Amezklil. ;
[La utile au prochain numéro.) j
(Reproduction interdite.) i
U Gh-ant : a. ROUQUETTE.
Boulogne (Seine). - Imprimerie JULES BOYER et C» Adm. : rue Neuve-St-Augustin. 11. à Pans.
Le Numéro : 10 centimes,
30 Septembre 1874.
SOMMAIRE. — ïiU BcUo Herboriste, par Alexis Bouvier, — te» Abîmes de Poris, par Constant Guéroult. — Les Amours de contrebande, par C'd'Amezeuil.
PRIX DE L'ABONNEMENT
UN AN SIX MOIS
Paris 8 fr. 4 Ir.
Départements . 10 5
LA. BELLE HERBORIBTE
CiRAlVD ROUIAIV ATOIIVEAV
Par ALEXIS BOUVIERE
Friquet traversa la place.