V. — 1,'lIONNÈTE M^ FRIQUET
— A table ! cria M" Friquet, Puis, s' adressant à Babette :
— Vous serez dont; toujours aussi maladroite, vieille bète !
1, Voir à partir du numéro 155,
Babette devint blême, verte, rouge. Elle voulut répondre, mais la voix no lui revint que lorsqu'elle fut dans sa cuisine.
— Maladroite.., vieille bête... pour cette pt^ronelle... oh ! les aristocrates !
L'on s'était mis à. tal)le ; tout en déjeunant iM" Fri- ((uet pria la jeune lillo de raconter les motifs qui l'avaient poussée au suicide.
Mcvrie-Ûeine obéit.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES
Quaiul il eut reconnu dans les gens qui avaient chassé la pauvre enfant le misérable ([ui l'avait visité ravanl-voillo, il comprit, et toutes ses sympathies furent actiuises à la fiUe-veuve.
— Mon enfant, lui dit-il lorsc(u'elle eut terminé, je comprends votre situation, je connais les misérables dont vous êtes la victime ; mais soyez désormais sans crainte : vous avez doux amis qui vous sauveront une seconde fois.
Pendant le récit de Mario-Reine, Trumeau était resté muet.
Son œil n'avait pas un instant quitté la jeune iille, qu'il embarrassait parfois.
Comprenant qu'elle avait besoin d'isolement, M" Friquet lui dit :
— Mon enfant, vous êtes ici chez vous. Allez, venez, vous connaissez votre chambre. Nous déjeunons toujours à cette heure, nous diuons, à cette époque, à la tombée de la nuit; dans quelques jours, nous vous aurons trouvé une position.
Marie-Reine ayant dit qu'elle no voulait pas rentrer à Dieppe, M' Fritiuet ajouta :
Tant mieux... une place est plus facile à
trouver à Paris. Trumeau vous trouvera votre affaire.
— Vous pouvez compter sur moi, fit Trumeau, tout rouge.
De ce jour, Marie-Reine fut installée dans sa chambre, au grand scandale de Babette ; elle ne sortait cju'uno fois par jour, pour aller prier sur la tombe de Désirée.
Cinq jours après les scènes que nous avons racontées, Trumeau, en rentrant pour diner, dit à son ami Friquet :
— J'ai à te parler particulièrement.
M° Friquet releva ses lunettes et demanda:
— Aiïaire sérieuse?
— Très-sérieuse.
— Veux-tu tout de suite ?
— Non, après diner, lorsque Marie-Reine ne sera plus là.
— Bien.
On se mit à table ; après le diner, la jeune Iille se retira. Trumeau appela Babette et lui dit :
— Babette, vous pouvez aller vous coucher. Puis il se leva et alla fermer la porte.
— Pourquoi, diable! toutes ces précautions ? demanda M° Friquet.
Parce que ce que j'ai à te dire est tellement
grave, tellement ridicule, que je veux que toi seul l'entende.
Les deux amis s'approchèrent de la cheminée.
Trumeau prit les pincettes et entassa le bois dans l'âfre pour n être pas embarrassé du regard observateur de ^P Friquet.
— Je t'écoute, lit celui-ci,
— Mon cher, tu sais combien j'aime peu la vie solitaire-, depuis cinq mois je suis veuf... et par conséquent seul.
— Seul ! Tu as des enfants, deux filles, l'une de vin^t-deux, l'autre de dix ans !
— Justement, je suis seul parce que ma fille aînée pense à se marier, et que l'autre est trop jeune
pour être avec moi... Depuis un mois, je caresse l'idée do me remarier ; tu viens de terminer les ulïaires do liquidation, les biens qui reviennent à mes enfants sont assurés... Je suis libre 1 Quedoisje faire?...
— Mon ami, voici ce que je ferais à ta place. Je comprends que la vie solitaire à ton âge n'est pas possible (je dis à ton âge, parce que l'on n'a véritablement que rage que l'on parait, et que tu as ainsi il peine quarante ans, quoique la cinquantaine soiL sonnée). Je comprends que ta situation commerciale t'oblige à n'avoir de relations que dans le mariage ; je comprends cela et t'engage à te marier.
— Très-bien.
— Mais je ne comprends le mariage que lorsque ta fille ainée sera mariée.
— Pourquoi?
— Parce que je t'ai deviné.
Trumeau lâcha les pincettes et regarda Fixement son ami.
— Tu m'as deviné ?
— Oui... Il y a ici, depuis cinq jours, une enfant charmante à laquelle tu n'as pas dit vingt mots et ({uo tu adores.
Trumeau devint rouge et dit :
— C'est vrai.
W Friquet reprit :
— Celte iille est sans famille, sans position. Tu t'es dit: Je fais une bonne action... pour elle et pour moi, en la choisissant pour femme... Ceci te rcgavde. Elle est jeune, mais un provcrl:)C qui a fait la désolation des mœurs du règne dernier, te donne raison : « L'homme doit porter l'épce avant que la femme soit née. » Cependant, Mario est plus jeune que ta fille ainée, et ne trouves-tu pas ridiculeuscment monstrueux de faire vivre ensemble une belle-mère de vingt ans avec une fille de vingtdeux ans?... Ta plus jeune sera élevée chez sa tante... Très-bien, mais attends le mariage de ta OUe ainée.
Trumeau ne répondit pas. Il pensa.
Après un silence d'un grand quart d'heure, il releva la tête et dit :
— Tu as raison... Mais j'adore Marie-Reine; je puis attendre, mais je ne puis renoncer à l'idée d'en faire ma femme. Veux-tu lui parler demain?
— Je le veux bien ; mais à une condition.
— Laquelle?
— Si elle accepte, tu pars pour Paris ce soir.
— Seul ?
— Certainement.
— Je ne comprends pas !
— Voici : tu parles à ta fille de la nécessité pour toi d'avoir quelqu'un qui te remplace dans tes affaires quand tu es absent, ce qu'elle ne peut, ni ne veut faire, ton commerce n'étant pas dans ses goûts.
— Très-bien.
— Tu lui annonces Ion projet de mariage, et ton désir de lui voir terminer le sien depuis quelques mois en train, les affaires de succession étant terminées,
LES DELASSEMENTS ILLUSTRÉS
— Très-bien-!
— Dans quinze joui's, je vais à Paris où tu auras loué pour Marie-Reine un petit appartement . . . Alors, complètement libre, à l'abri des bavardages et des cancans, tu feras ta cour... et quclcfues semaines après tu l'épouseras.
— Tout ceia efet fort juste, j'accepte et merci !,.. et quand ?
— Quand je verrai Marie- Reine ?
— Oui.
— Demain matin.
— Merci encore !
Les deux amis se seiTérent la main et gagnèrent leur chambre à coucher. i ■ . . ■:
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Le lendemain soir, M" Friq^u^ reqondjiisaU Trx^mcau jusqu'au bureau de la dilig-ence. . ,,.,;'
Au moment départir, Trumeau embrassa ,son ami sur les deux joues et lui flit :
— Ohj , je suis bien heureux... Je vous attends tous les deux dans quinze jours.
— T Dans quinze jours, au revoii" !
La diligence partit et M" Friquet rentra chez lui. Il était environ neuf heui'es du soir lorsque l'avoué appela sa vieille gouvernante :
— Dites-^moi, Babette.
— Monsieur Friquet ?
^- C'est aujourd'hui samedi ; ne m'avez-vous pas demandé à aller coucher chez votre sceur, pour y passer la décade ?
— Oui, nïonsieur.
— Vous pouvez y aller.
— Mais la fdle de là'haut ?
— Elle dort?
— Oui, monsieur.
— Eh bien 1 elle n'a pas besoin de vous. Babette se retira.. Quelques minutes après, M" Friquet, qui écoutait, entendit la porte de la rue
;p'puvrir et se refermer. Il descendit, poussa les verrous et remonta dans sa chamljre. Là, il s'enferma, retira ses lunettes, sa perruque poudrée et I passa un linge ,sur sa figure.
Ce n'était plus le même homme.
.r,j)A4nsi transformé, M"^ Friquet paraissait au plus trente-cinq ans. Il était fort bien.
Il monta jusqu:à.l^ chambi-e où do);r)pi?iit Marie- Reinef, ^il>^^9,d]uRe ,douJ?^^,çlefj, j[.|eptra chez
elle..j;,^ . , ,p,, ■■ ,,, ,. ... :,,',, ,,', ,'.',':
-,,Xa jeune fille, éveillée en sursaut, cria : ùfni — , Qui est là?
.i..7(7 C'est moi ! dit Friquet, taisez- vous. , ;;rrr Et il s'élança- ^vers elle,
— Au seco[\ii^!jÇçi^ Ma^ie-Ijleine.
■r Me
A la même heure, la diligence arrivait à son premier relais. Trumeau, qui s'était lié avec un Dieppois, lui disait en buvant un verre de cidre':
—1 Ah ! vous connaissez M'' Friquet? il est intelhgent...
■ "- 011 ! ' il n'est pas bien dans ses affairés'. . ':> répondit le Dieppois ; mais c'est un malin qui se relèvera,
— Tant mieux, fit Trumeau ; car c'est un bien bon et bien honnête homme . . .
— En voiture ! cria le conducteur.