FIN DU PROLOGUE
LE PnEJJ(IEA Goiy'SBL,
Il neigeait dru le 7 nivôse de l'an X.
La cour et le jardin des Tuileries étaient couverts de neige, le vent fouettait les llocons gelés sur les rares passants qui traversaient la place du Carrousel.
Le monument couvert de sa croûte blanche dressait sa silhouette dans le gris blond d'une aprèsmidi d'hiver.
Déjà quelques fenêtres du château étaient illuminées.
Un soldat de la garde consulaire, en faction devant la porte du pavillon Rohan, battait la semelle; après avoir jeté un coup d'ceil autour de lui, il plaça son fusil dans sa guérite ; pour combattre l'onglée, il battit ses mains en croisant les bras. Un peu dégourdi, il reprit son arme et continua sa faction, maugréant : ' .
— Cristi, en voilà un temps ! Faut-il que je sois bête de m'être fait coller là pour parler au premier consul. Qui sait à quelle heure il rentrera !... Fautil être bête de faire faction pour les autres ot ne pas réussir... Et dire que c'est toujours comtoe ça... Chaque fois que je veux lui pelrlerj il ne revient pas. .'
Le soldat qui parlait ainsi était un bôàU gaillard de vingt-sept à vingt-huit ans, brun de peau, -d'oeil et de poil, élégamment et vigoureuseiït^nt bâti, le torse fin sous l'uniforme, la jambe nerveuse et fine dans la guêtre. ■ >
Il avait une grâce à*- demander au premier Consul, et chaque fois qu'il était de garde aux Tuileries, à l'heure probable de la rentrée du chef du pouvoir ex:écutif , il offrait à ses camarades de faire leur faction. Mais la male-chance le poursuivait chaque fois qu'il avait volontairement pris la garde d'un autre : le Consul était rentré par une autre porte.
— Tonnerre, je ne sens plus mon nez, j'ai les doigts morts ; voyez s'il rentrera. Je vais erleore retourner au poste sans rien ce soir... Depuis trois mois que ma pétition traîne les ministères... Ah ! pardi, quand c'est la guerre, on fait' attention' ^àr nous ! Mais, depuis le traité d'Amiens, va te faire voir... Nous ne sommes plus rien.
Au moment où le soldat se retournait, il vit deux hommes enveloppés de manteaux et couverts de neige qui se dirigeaient vers lui...
Les deu.ï honames avancèrent, montèrent les
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
marches, et le grand prenait déjà lo bouton de la porto pour ouvrir le vestibule lorsque le soldat courut à lui et dit :
— On ne passe pas par cotte porte !
— Service du cabinet du premier consul... dit rhommo.
— Monsieur, fit le soldat, j'ai ordre de no laisser passer personne.
— Au diable ! il va nous faire geler, cria l'autre.
C'était un liomme jeune encore, d'une taille audessous do la moyenne, assez bien portant ; il était vêtu il'une redingote noire boutonnée jusqu'au col, coitïé d'un petit ciiapeau à larges bords et botté.
Pâle, le nez busqué, les lèvres minces, l'œil grisbleu, un peu fauve.
Il s'avança vers le soldat et dit d'une voix brève.
— Ordre du premier consul, on t'a dit.
En entendant cette voix, en regardant celui qui lui parlait, le soldat était resté atterré.
Au premier bruit de la discussion, des laquais avaient ouvert la porte du vestibule et ils s'inclinaient en saluant les deux hommes...
l's passèrent... Le plus petit avait le pied sur la première marche, lorsqu'il se retourna ù la voix de son compagnon qui disait :
— Que voulez-vous, malheureux?
Se méprenant sur les intentions du soldat qui les avait suivis et qui cherchait à tirer la redingote do celui qui marchait le premier.
— Qu'y a-t-il? demanda celui-ci.
— Général, une grâce...
— Parle, fit celui auquel il s'adressait, en fronçant le sourcil,
— Général, j'ai adressé depuis trois mois une pétition au ministère de la guerre et je n'ai pu obtenir de réponse.
— Tu veux me lire ta pétition ?
— Mon général...
— Est-elle longue ?
— Vingt lignes...
— Que tu sais par cœur?
— Oui, général.
— Il gèle ici... Montons, général, dit le premier consul à celui qui l'accompagnait... Donnez des ordres pour que ce garçon monte dans mon cabinet après sa faction...
Et le général Bonaparte gagna ses appartements, tandis que le soldat joyeux sortait pour reprendre sa faction.
Il arriva juste au moment où on venait de le relever ; aussi le caporal commença-t-il par lui dire :
— Pour vous chauffer pendant le service, vous ferez un jour de salle de police.
Il s'en moquait bien le soldat.
Dix minutes après, le caporal, étourdi, introduisait dans le poste un aide de camp qui venait chercher, de la part du premier consul, le soldat qu'on venait de relever de faction.
Le factionnaire que nous avons vu grelottant fut aussitôt introduit dans le cabinet du général Bonaparte.
Le premier consul, la redingote déboutonnée, tête nue, sans cravate, assis dans un fauteuil près
d'un bureau, ilxa son regard sur le soldat et lui dit:
— Ciucl est ton nom ?...
Le soldat, debout, une main sur la couture do la culotte, l'autre sur lo front, la face rouge, l'œil lixo, les lèvres tremblantes, répondit:
— Eustache Bizot.
— Depuis combien do temps es- tu au service? demanda le premier consul.
— Depuis que j'ai lu sur le Pont-Neuf : « La patrie est en danger ! »
— Ah ! ah ! fit Bonaparte, enrôlé volontaire.
— Oui, mon général.
— Tu veux quitter lo service.
' Pour raison majeure, mon général. Pas par dégoût, car j'ai été un mibtairechançard. .
Le premier consul regarda les épaulottes et les parements du soldat, et n'y voyant aucun in- j signe : '
— Un militaire heureux ! pourquoi ?
— Parce que mon régiment a toujours fait partic, depuis six ans, du corps d'armée du général Bonaparte.
Un sourire passa sur les lèvres du premier consul ; il s'étendit dans son fauteuil et considéra longuement le soldat qui lui parlait... Il aimait à constater cet amour, ce culte qu'il inspirait. ]
Après quelques minutes de silence, pendant lesquelles le souvenir de Bonaparte s'était plu^ à .se rappeler son passé glorieux... parlant plutôt à luimême qu'à Eustache Bizot, il dit :
— Tu étais à Rivoli ?
— Un coup de baïonnette dans la cuisse.
— ALodi?...
— Un coup de sabre au bras.
— Aréole?...
— Mon fusil cassé.
— Le Frioul !... En disant ces mots, il redevint pensif ; il se souvenait des heures terribles passées à attendre le secours de la Convention... il se souvenait qu'il ne devait qu'à un coup d'audace le salut de son armée...
Il resta quelques minutes encore silencieux.
Bizot n'avait pas bougé; droit comme un i, il attendait.
Le premier consul, se souvenant enfin de la demande du soldat, lui dit :
— Et que veux-tu me demander ?
— Général, avant d'être soldat, j'étais herboriste. Ma mère tient la maison en mon absence ; elle doit me la céder quand je reviendrai. Or, quand je suis parti, en l'an II, j'ai tout abandonné, même une jeunesse que j'aimais et qui avait promis de m'attendre. Tant qu'on s'est battu, j'en ai été ; aujourd'hui, c'est la paix, je suis utile à rien...
~- La paix ! fit Bonaparte avec un singulier sourire... Puis, plus froid : Oui, la paix... et... ?
— Et, mon général, depuis mon départ, la femme que j'aimais a perdu sa mère ; elle est restée avec son père qui se conduit mal, si bien que d'un côté j'ai ma mère qui me dit de revenir, cette jeunesse qui me supplie de la retirer de chez son père... et je...
— Voyons, explique-toi !
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES
— J'ose pas, parce que ça me fait delà peine de vous quitter.
— Tu fus toujours bon soldat?
— Mon général, j'ai eu ma première punition, depuis dix ans de service, pour vous avoir parlé tout à l'heure. . . et j'ai un sabre d'honneur !
— Tu veux te marier ?
— Oui, mon général... Je veux prendre une femme et puis dire à la vieille : T'as l'àgo de te reposer, nous voilà, t'occupe plus que de boire, manger et dormir. •
— Bien. Tu te nommes Eustache Bizot?
— Oui, mon général.
Bonaparte écrivit de son affreuse écriture le nom du soldat sur une feuille de papier.
— C'est bien. Si ta conduite est telle que tu l'as dit, tu auras ton congé.
Eustache s'était tourné tout d'une pièce ; il allait sortir, lorsque, se ravisant, il revint.
— Mon général, j'ai une autre grâce à vous demander.
— Qu'est-ce ? Tit Bonaparte visiblement impatienté.
— Je voudrais vous embrasser.
Le premier consul rit et tendit la main à Eustache, qui la couvrit de baisers.
Bizot descendait le grand escalier, lorsque l'on introduisit chez le premier consul le ministre de la police.
— Qu'avez-vous ? fit Bonaparte en voyant la figure défaite du nouvel arrivant.
— Général, nous sommes sur les traces d'un nouveau complot.
— Contre moi ? fit Bonaparte le front plissé.
— Oui, général.
— Répubhcains ou royalistes ?
Royalistes. Les conspirateurs sont débarqués,
il y a trois jours, à Féville. Ils .sont aujourd'hui à
— Vous avez vos rapports ?
— Les voici.
Bonaparte lut, puis une longue discussion s'engagea, à la suite de laquelle le ministre de la police se retira.
Le lendemain, Eustache Bizot recevait l'ordre de se rendre à la Conciergerie, mandé dans le cabinet du ministre de la Police,
BIZOT n'est pas TRANQUILLE.
Lorsque Eustache Bizot fut dans le cabinet du ministre de la police, il regarda tout effaré l'homme qui, placé devant un bureau, n'avait pas levé la tête à son entrée.
Debout, n'osant bouger, se retenant de respirer, il attendait anxieux que celui qui l'avait fait appeler lui adressât la parole ; vainement il se creusait
la tête pour savoir les motifs de cette semi-arrestation. Qu'avait-il fait? Il avait beau fouiller le fond de sa conscience, il ne trouvait que de louables actions ; il fouillait sa conduite et il la trouvait régulière.
Son infraction à la consigne de la veille n avait pas été mise au rapport ; il savait donc qu'il n'avait rien à craindre sur ce fait.
Après dix grandes minutes enfin, le ministre de la police Fouché leva les yeux.
Deux minutes au moins son regard resta fixe appuyé sur le pauvre garçon , qui n'en pouvait, et qui regardait, à droite, à gauche, en bas, en l'air, cherchant vainement à se donner une contenance.
L'œil de Fouché était vif et perçant ; cependant le ministre de la police avait passé à travailler la nuit de septidi à octidi de la première décade de nivôse.
Avant d'aller plus loin , obligé de nous servir constamment, dans ce récit, des termes du calendrier répubUcain, nous demandons à nos lecteurs la permission d'en dire un mot ; sans cette explication, quelques points pourraient leur paraître obscurs, tant est utile de suivre au jour le jour les péripéties de notre drame vrai.
Les mois, au nombre de douze, se composaient uniformément de trente jours, l'année était complétée par des jours complémentaires au nombre de cinq, six les années bissextiles.
Chaque mois était divisé en trois décades, dont les jours prenaient les noms de ijrirnidi, duocli, tridi, quartidi, quintidi, sextidi, septidi, octidi, nonidi, décadi.
Les mois se suivaient ainsi, commençant le 22 septembre.
Vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, ventôse, germinal, floréal, prairial, messidor, thermidor, fructidor.
Cela dit, nous continuons.
Fouché demanda enfin au soldat :
— Vous vous nommez Eustache Bizot ?
— Oui, citoyen... et se reprenant vite, envoyant le froncement de sourcils du ministre de la police : Oui, excellence!
— Vous vous êtes engagé volontairement à dixsept ans, en l'an II ?
— Oui, excellence.
— Vous avez fait toutes les campagnes d'Ita^
lie?...
— Et d'Egypte, excellence...
— Pendant dix ans votre conduite a été exemplaire...
— Oui, excellence.
— Comment se fait-il que depuis les trois mois que vous êtes de retour à Paris, vos allures, vos manières aient si subitement changé.
— Mais, Excellence, elles ne sont pas changées.
— Comment se fait-il que vous, toujours soumis, que, défenseur du bras et de la pensée, par les armes et par la parole de votre chef, le premier consul, vous ayez changé ?
— Moi ! moi ! fit Bizot étourdi.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
— Bizot, il y a dans; voti-e conduite des faits que nous connaissons, que vos dénégations no pourront pas anéantir... Depuis plus d'iui moi, à la caserne et en ville, à vos amis civils et militaires, vous no cessez d'accuser le gouvernement.
— Moi ! Excellence... Je vous jure...
Le pauvre garçon était éijouvanté. Adieu congé, beaux jours rêvés. Qu'allait-il devenir ?
Le ministre de la police, au contraire, tout on ne quittant pas do l'œil le soldat, avait au coih des lèvres un sourire narquois (fu''il comprimait difficilement. ■ .
— Enfin, dit-il. Bizot, répondez-moi franchement, par oui et par non ; de la franchise de vos réponse dépend votre sort.
Bizot ouvrit à la fois la bouche, le nez et les oreilles.
— Bizot, dit le ministre de la police, deux foLs par semaine, tridi et octidi, vous vous rendez dans une maison de la place Saint-Michel, chez un sieur Trumeau, épicier herboriste.
— C'est vrai. *
— C'est toujours à la nuit tombante que vous allez A ce rendez-vous... Qu'allez-vous faire en cette maison?
— Mon Dieu, Excellonco, c'est bien simple, c'est justement pour ça que j'ai demandé mon congé au premier consul.
— Pour ça?
— ^ Oui, Excellence, je veux me marier avec la fille de M. Trumeau, marchand épicier, et je vais chaque fois que j'ai une permission lui faire un doigt de cour.
— C'est pour cela seulement?
— Oh! je le jure!...
Fouché garda quelques minutes le silence, puis, mesurant chacune de ses paroles, et observant l'effet qu'elles produiraient sur le soldat, il continua:
— Eustache Bizot, vous avez été un bon et brave soldat, un patriote dévoué. Depuis quelque temps, vos habitudes ont changé: vous fréquentez des suspects.
— Moi? se récria le pauvre garçon.
— Du jour où ces fréquentations ont commencé, vous avez, chaque fois que vous étiez de garde aux Tuileries, cherché à vous trouver sur le passage du premier consul, avec une obstination qui cache des desseins assurément coupables.
— Moi ! fit le malheureux Bizot indigné, et se prenant à plein pied et à plein bras dans la toile que lui tendait Fouché: mais je voulais voir le général pour réclamer...
— Depuis quand un bon soldat oubhe-t-il assez la discipline pour ne pas faire ses réclamations par la voie hiérarchique ?
— Mais puisque j'ai fait une pétition et que les tas de fainéants qui devraient s'en occuper la laissent pourrir dans les cartons.
— Vous le voyez, Bizot,, môme devat^t moi vous insultez l'administration.
Tout rouge, tout honteux, tout décçufit, Eusta-
che grattait sa perruque, n'osant plus dire un mot...
— Eustache Bizot, malgré les rapports faits^ contre vous, je veux croire encore qi,i,o vous.êlps un bon soldat, un bon Français, un boiVipatqQteiqui,', égaré, ne demande qu'à revenir. .. o-,) ■! I i i;. <
— Mais, Excellence, je n'ai jamais., ^^ autre cliosc... Qu'ai-je fait, enfin?
— Voici ce dont on vous accuse: Vous attendiez cliaquc jour le premier consul, vou.s le guettiez pour profiter d'un moment où, seul et sans défense, vous auriez pu attenter à ses jours...
— Moi ! cria Bizot exaspéré; dites-moi, monsieur le ministre, qui a dit cela, et je lui arrache les intestins avec mes ongles, ,.|,;, j j,.,) .,-
— Voyez, fit Fouché, calm^,^ yous no pouvez contenir vos instincts sanguinaires....
— Oh ! monsieur le ministre ! . , .
Et cherchant vainement à .se contenir, des larmes coulèrent sur les ioues du soldat:.
— Moi!... moi! toucher à mon général? ■.ui! -- Les rapports assurent que la pré^onoe Je
Bourrienne auprès du premier consul a été la cause de votre inaction et de la comédie que voys avez jouée... ; • , - \ .;. lu ■ ,
— Oh! mais c'est des misérables, des gùieujîj, qui font ces rapports-là... Mais j'ai tout mon laissé qui répond de moi.
— L'autre jour, n'avcz-vous pas dit à la caserne i qu'on devrait mettre de la poudre à canon dans les poêles des bureaux du minif^tre de la guerre?...,
— J'ai dit ça. Excellence, parce que j'attends impatiemment depuis trois mois le résultat de ma pétition, et, ne voyant rien venir, je si^is quelquefois exaspéré, et que je dis des bêtises que:je ue pense pas. . '
Fouché se tut et regarda fixement le soldat. Celui-ci, la tête en feu, craignait de devenir îoi\i 11 était si loin de s'attendre aux accusations qu'il croyait naïvement portées contre lui, qu'il n'osait plus parler, craignant de se comprontj^ttre^ïiçore. La sueur ruifsselait .sur son front. •,,! .,|.,);(,, ,. Le ministre de la police reprit: , :
— Bizot, je crois à vos dernières paroles; je suis convaincu que vous ne pensez pas ce que vous dites, et c'est pour cela que je m'intéresse à vous... Ces rapports qui vous accusent, , le,s voici...
Et Fouché prit une poignée de papier sur son bureau, se tourna vers la cheminée et les jeta au feu.
— Vous voyezce que j'enfais... Serez- vous digne de la confiance que j'ai en vous?
— Oh! monsieur le ministre, demandez-moi ce que vous voudrez, mettez-moi à l'œuvre... vous verrez...
— Je n'ai rien à vous demander... voilà votre congé... ^
— Merci, Excellence.
— Ce que je veux, c'est que vous rentriez dans lebien... Maintenant, vous irez plus souvent chez votre fiancée. , :
fT- J'irai tous les deux jours, im , '
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
— Moi aussi, je veux vous voir; je crois en vous. Les jours où vous n'irez pas chez ÎL Trumeau, venez chez moi.
— A quelle heure, monsieur le ministre?
— A pareille heure.
— Avant que vous ne partiez, causons un peu de la famille dans laquelle vous allez entrer. Qu'est-ce que cette maison?
— A vous je dois tout dire... M. Trumeau, 'n'est pas un méchant homme ; seulement il n'a pas pour un liard de mœurs...
— Vraiment?
— Oui, c'est môme pour ça que Rosalie, Rosalie est sa flUc aînée, ma fiancée... elle est si jolie qu'on ne la connaît dans le quartier que sous le nom de la Belle Herboriste, veut quitter la maison.
— Ah!... Mais quelle est donc la conduite de ce Trumeau?
— 'Voilà : il a connu une jeunesse il y a presque trois ans, après la mort de sa femme ; d'abord il lui avait loué une chambre dehors, et depuis quelque temps il l'a fait venir dans son appartement; elle reste à la maison... si bien que toute la journée c'est des scènes avec la maîtresse et les fdles... et c'est que c'est une rude femme que Marie-Reine ; Marie-Reine, c'est censé la bonne, mais pour de vrai c'est la maîtresse de M. Trumeau.
— Oui, oui, je comprends, et Fouché semblait porter peu d'attention à ce que lui racontait Eustache; mais, ajouta-t-il ,' quels gens fréquente ce Trumeau?...
— Presque personne.
— Quand vous allez che^ Trumeau, il passe la soirée avec vous?
— Pas toujours.
— La dernière visite, il était là?
— Non ! Justement il était avec un de ses amis,.. Ah! misère en Prusse... en v'ià un que je ne peux pas voir en face...
— Il se nomme?
— Friquet.
— Friquet! Friquet? fit Fouché comme s'il cherchait à se souvenir. Je crois que je connais ça.
— Oh! ça m'a l'air d'un malin.
— Oui, je chercherai, je dois le connaître. Quand vous voudrez, nous en parlerons; je puis vous être utile en vous renseignant à son égard.
— Je voudrais bien savoir quelque chose sur lui, il est contre notre i^^iariage,
— Eh bien! Bizot, écoutez-moi, ne dites pas un mot à personne dans la maison de votre fiancée surtout, de la visite que vous m'avez faite, observez les faits et gestes de ce Friquet, au besoin suivez-le... Venez me raconter ça le lendemain, et je vous serai utile.
— Monsieur le ministre à vos ordi'es... fit joyeusement Bizot.
— Au revoir, mon ami, donnez-moi la main... Tout honteux, embarrassé, fiustache pressa la
main du ministre; celui-ci ajouta:
— Et maintenant, prouvez que j'ai raison de placer ma coïîfianco en vous,
— Vous m'avez fait heureux, vous verrez, Excellence, que je ne suis pas un ingrat.
Et Bizot sortit tout fier d'être l'ami d'un ministre.
Celui-ci, l'esté seul dans sou cabinet, relut la, lettre suivante qui était sur son bureau:
ce Jacques Friquet, trente-neuf ans, figent do Pichegru, envoyé par lui, il y a dix jours, à Londres, est débarqué le 2 nivôse à Fives et est a,rrivp depuis deux jours chez un sieur Trumeau, épicier, place Saint-Michel, à Paris. On ignore le motif du voyage.»
— Dans deux jours, dit tout bas Fouché, nous le
saurons.
Alexis Bouvier.
{La suite au prochain numéro.)
(Reproduction interdite.^
PAR
CONSTANT GUÉROULT
{voir a part» pu np 115)