TROISIÈME PARTIE. - Lft MARCHANDE A LA TOILETTE
l'assassin de MARTHE,
La nuit était venue depuis longtemps, une veilleuse éclairait seule la chambre dan.s Laquelle M. Hervieux avait fait installer son oncle, Antpinp Vautreau.
La pièce, vaste et haute, était tendue de rouge, les rideaux étaient en damas de soie de même couleur, et le rouge dominait encore dans les dessins de l'épais tapis qui recouvrait le parquet.
A la clarté vague et pâle de la veilleuse, tout revêtait une apparence douteuse, une forme indécise et fantastique. Sous cette lueur flottante chaque meuble prenait une figure grotesque ou terrible qui grimaçait, se tordait, puis s'effaçait dajis l'ombrQ pour reparaître sous une forme entièrement opposée.
C'était une évocation de tout un monde mysté^ rieux et bizarre qui palpitait, rampait, s'effarait et s'enroulait dans les angles, où il disparaissait brusquement comme une grappe de démons plongé dans l'abîme.
Les rideaux du lit, à moitié tirés, jetaient sur les draps des reflets sanglants, et la tête du malade, immobile et comme pétrifiée par la mort, ,s^ détachait livide et décharnée, sur l'oreiller éclatant de blancheur.
A quelques pas du lit, 4 niQitié powclué 4W9 W»».
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fauteuil, les miiins croisées sur la poitrine, et le regard béatement fixé au plafond, M'"" Toussaint concentrait religieusement toutes ses facultés sur l'arôme rétrospectif du café qu'elle venait do prendre, sous prétexte do combattre le sommeil et do miei^x veiller le malade.
— Madame Toussaint?, murmura M. \'autreau d'une voix faible et chevrotante.
— Monsieur ? répondit M""" Toussaint sans bouger et fort ennuyée d'être arrachée à son extase,
— Quel est le quantième du mois ?
— C'est aujourd'hui le trente.
— Le trente! dit le vieillard, alors il y a près d'un mois que je suis au lit.
— Un mois moins deux jours, répondit la gardemalade, sans quitter sa position.
— C'est bien long pour une simple fracture à la mâchoire, dit Antoine Vautroau, car enfin je n'avais, quand j'ai pris le lit, pas autre chose.
— C'est le contre-coup qui aura déterminé des lésions intérieures, répondit M"" Toussaint qui, comme toutes les gardes, aimait assez ù trancher du docteur.
— Ma mâchoire est guérie, le médecin l'a bien dit, n'est-ce pas, madame Toussaint ?
— Complètement guérie, monsieur, il ne vous faut plus qu'un peu de patience.
— Je ne m'en serais jamais cru autant, soupira M. Vautroau.
Après ces paroles, échangées à voix basse, il y eut un moment de silence, silence si profond et si complet qu'on eût dit que toutes parties de la pièce avaient été ouatées pour amortir jusqu'au bruit de respiration.
— Madame Toussaint, reprit M. "Vautreau, quelle heure est-il ?
— Dix heures, monsieur.
— Le docteur avait promis de venir ce soir, n'estce pas?
— Oh ! il viendra, rassurez-vous.
— Comment se fait-il que ni M. Hervieux, ni son fils ne soient venus me voir depuis plus de quinze jours ?
— Je vous l'ai dit, monsieur, ils sont en Angleterre pour une grande affaire.
— Il est bien singulier que l'un des deux au moins ne soit pas resté près de son oncle malade.
— Vous alliez beaucoup mieux quand ils sont partis, monsieur.
— C'est égal, murmura le malade, dont les traits défigurés exprimaient une violente inquiétude, il est bien extraordinaire que je sois ainsi abandonné chez mon neveu, sans un parent, sans un ami, sans même un domestique de la maison pour veiller. Seul, toujours seul, avec une étrangère dont la figure ne m'inspire aucune confiance.
Un grattement presque imperceptible se fit entendre en ce moment à la porte.
M"= Toussaint se leva, alla ouvrir, passa la tête par la porte entrebâillé et prit une petite fiole que lui remit Taboureau , puis elle rentra, referma doucement la porte et revint à sa place, glissant
comme une ombre sur le tapis, dont l'épaisseur éteignait complètement le bruit des pas.
M. Vautreau l'avait suivie du regard et son visage exprimait une profonde terreur.
11 la vit ensuite verser dans un verre d'eau quelques gouttes du liquide contenu dans la fiole, qu'elle bouclia avec le plus grand soin, après quoi elle la renferma dans une petite armoire, qu'elle ferma à double tour.
M. Vautreau était atteiTÔ ; il laissa retomber sa têto sur l'oreiller et essuya son front couvert do sueur.
— M""" Toussaint, dit-il, est-ce que ni M. le baron do Blinièro, ni sa femme ne sont venus pour me voir?
— M""" la baronne est venue une fois avec M"° Martlie, répondit la garde.
M. Vautreau frissonna au nom de Marthe.
— Pourquoi ne sont-elles pas entrées dans ma chambre? demanda-t-il.
— Parce que vous dormiez.
— Et elles ne sont pas revenues depuis ?
— Non, monsieur.
— Et M. et M'"" Hardouin?
— M. Hardouin est tombé en enfance et M"^ Hardouin ne peut pas le quitter.
— Oh ! murmura M. Vautreau, en proie à une horrible anxiété, tout cela est bien extraordinaire.
Il ajouta:
— Comment se fait-il que je n'aie pas encoi'e vu Justine, la femme de chambre de ma nièce ?
— Justine a quitté la maison quelques jours après la mort de madame.
— Oui, je me rappelle, elle est morte, murmura le malade, morte subitement.
— Subitement, oui, monsieur, on a même dit qu'elle avait été étranglée,
— Etranglée ! s'écria le vieillard en frissonnant.
— Oui, monsieur, étranglée dans son lit, dans ce même lit où vous êtes couché en ce msment, dit tranquillement M™" Toussaint.
Et lui présentant aussitôt le verre d'eau qu'elle venait de préparer :
— Tenez, buvez ça, lui dit-elle.
M. Vautreau la repoussa avec un geste d'horreur.
— Non, non, je n'en veux pas, s'écria-t-il.
— Ah ça , qu'est-ce qui vous prend donc ? lui demanda brusquement M"'' Toussaint.
— C'est que... je n'ai pas soif en ce moment, répondit M. Vautreau, qui comprit le danger de laisser voir sa défiance à la femme qui le tenait entièrement à sa discrétion.
— Vous n'avez pas soif, c'est très-bien ; mais le médecin m'a recommandé de vous faire prendre cette potion à dix heui'es, et moi, je ne connais que l'ordonnance du médecin.
— Eh bien, je vais la pi'cndre tout à l'heure.
— A votre aise, tant jiis pour vous si vous ne guérissez pas, c'est votre affaire, dit M"*" Toussaint en posant le verre sur la table de nuit :
— On frappe, c'est le docteur, s'écria M. Vautreau.
U"" Toussaint alla ouvrir et le docteur entra.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRES
C'était un ange plutôt qu'une lemme.
Vêtu de noir des pieds à la tôle, la figure entièrement rasée, l'air austère et même un peu funèbre, la tête couverte d'un chapeau à larges bords, le cou solennellement enfermé dans une cravate blanche, c'était le médecin de la vieille roche et de l'antique tradition.
— Eh bien, demanda-t-il au malade d'une voix grave et légèrement emphatique, comment nous trouvons-nous ce soir ?
— Mal, docteur, répondit M. Vautreau.
— Avez-vous pris la potion que j'ai ordonnée?
— Pas encore, docteur.
Le médecin fronça le sourcil.
— Si c'est ainsi qu'on suit mes ordonnances, dit-il avec humeur et en regardant alternativement lo malade et la garde, ce n'est pas la peine de me déranger,
— Demandez àM. Vautreau, monsieur le docteur, et il vous dira que c'est lui quia refusé sa potion, que voici toute préparée, dit M°° Toussaint.
— C'est vrai, répliqua le malade, mais avant de la prendre, je voulais vous voir et vous parler.
— Dites, que me voulez-vous ?
— C'est que,, . je désire vous parler sans témoins,
— C'est facile, dit le docteur.
Et se tournant vere la garde-malade :
— Madame Toussaint, veuillez nous laisser un instant seuls.
Mme Toussaint s'inclina devant le doctour et sortit.
— Eh bien, qu'avez-vous à me dire? demanda alors celui-ci au malade.
— Docteur, dit M. Vautreau en baissant la voix, je voudrais sortir de cette maison.
— Vous voulez quitter la maison de votre neveu! Pour quel motif ?
— Dabord M. Hervieux et son fils sont absents de Paris.
— Je sais cela, mais avant de partir ils vous ont recommandé très-vivement à tous leurs gens et aux autres parents que vous avez ici.
— Depuis mon installation dans cette chambre, je n'ai pas vu un seul membre de ma famille.
— Est-ce possible ?
— Pas un seul des domestiques aux soins desquels m'a recommandé M. Hervieux.
— En vérité ! mais c'est à n'y pas croire, s'écria le docteur avec indignation.
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— Enfin licaiicoup d'autres ol)scrvations m'ont convaincu qu'on avait formé autour do moi une espèce de cordon sanitaire pour m'isolor complètement avec cette femme, dont les allures m'ont inspiré les plus sinistres soupçons.
— Avez-vous quelque chose de positif à articuler contre elle ?
— Oui.
— Voyons.
— D'abord je l'ai suppliée de faire prévenir maître Duval, mon notaire, que j'avais à lui parler, et je ne le vois pas venir.
— Le retaz'd peut venir de maître Puval luimême ; après ?
— Ecoutez, docteur, je trouve un goût singulier, étrange, à tout ce qu'elle me fait prendre, et depuis quelque temps il m'est venu une crainte...
— Quoi donc ?
— Eh bien, le poison !
— Le poison ! dans quel intérêt ?
— Je suis riche, et on exagère encore ma fortune.
— Vos soupçons doivent être basés sur une cause plus sérieuse ?
— Oui, certes ; tenez, docteur, ouvrez cette petite armoire, Mme Toussaint vient d'y déposer une fiole, examinez le liquide qu'elle contient.
Le docteur fit ce que lui demandait M. Vautreau; il examina, flaira et goûta même le contenu de la fiole.
— Eh bien? lui demanda le malade avec angoisse.
— Eh bien, répondît le docteur en souriant, vous vous êtes créé des fantômes, cette fiole contient ce qui se trouve prescrit dans mon ordonnance, et rien autre chose.
— Vous me rassurez, dit le -vieillard, dont le front se rasséréna tout à coup.
Il reprit aussitôt :
— Docteur, permettez-moi de vous demander un service, un service dont je vous serai éternellement reconnaissant.
— Je sujs à votre disposition, monsieur Vautreau ; de quoi s'agit-il ?
— Je vous prierais de vouloir bien passer vousmême chez maître Duval pour lui dire que je l'attends avec impatience. J'espère bien me rétablir, grâce à vos bons soins, docteur, mais il faut être préparé à tout, et je ne voudrais pas être exposé à mourir sans avoir pris mes dispositions.
— Maître Duval est un de mes chents, et je me charge volontiers de votre commission, répondit le docteur, je le verrai moi-même en sortant d'ici, et si je le rencontre, je puis vous affirmer que dans une heure il sera près de vous.
Puis, prenant son chapeau.
— Allons, vous êtes en bonne voie, avant un mois vous serez sur pied et parfaitement rétabh, à demain.
En ouvrant la porte le docteur .se trouva face à face avec Mme Toussaint, et 'SI. Vautreau qui l'avait suivi du regard jusque-là, remarqua un signe d'intelligence entre lui et la garde-malade.
Toutes ses terreurs, un instant dissipées, se ré-
veillèrent aussitôt, et la complicité évidente do ce médecin avec ceux qui l'avaient séparé de la société, dans un but trop facile à comprendre, le plongea dans une angoisse inexprimable.
De cette complicité, dont il no doutait pas, il ressortait pour lui la conviction que le liquitlo versé par Mme Toussaint et déclaré ]iar le docteur conforme à son ordonnance était bien réellement un poison, comme il l'avait .soupçonné d'abord, et cette autre conviction, plus terrible encore, que depuis un mois on lui distillait goutte à goutte la mort dans la poitrine.
Mme Toussaint rentra, glissant sur le tapis comme le serpent dans le» herbes, et s'approchant du lit :
— Eh bien, monsieur, dit-elle au malade, voulezvous prendre votre potion ?
— Non, répondit M, Vautreau, auquel l'épouvante donnait la fièvre et qui frissonnait sous sa couverture.
— M. le docteur en attend cependant le plus grand bien et il vient de me recommander trèsvivement de vous la faire prendre sans retard,
— Non, non, je ne veux pas, je no veux pas, lialbutia le vieillard dont les dents claquaient l'une contre l'autre.
— Mon devoir est d'insister, monsieur, reprit la garde en avançant le verre du côté de M. Vautreau et en fixant sur lui ses grands yeux noirs.
Le malade sentit redoubler sa peur, mais il comprit aussi la nécessité de dissimuler sa défiance, et repoussant doucement la main de la garde-malade :
— J'ai le frisson en ce moment, lui dit-il, mais je vais boire cette eau dans un instant, je vous le promets.
— A la bonne heure.
Mme Toussaint reprit sa place dans son vaste fauteuil.
Une demi-heure se passa ainsi dans le plus profond silence.
Ce temps écoulé, Mme Toussaint allait. (50 lever pour présenter de nouveau sa potion au malade, quand on frappa à la porte.
— Tiens, dit-elle, qu'est-ce qui peu^, VÇJiJir à, (Cette heure ? !..
M, Vautreau avait levé la tête, et accoudé sur l'oreiller, il fixait sur la porte un regard pu se lisait une ardente anxiété.
— Est-ce un complice ? est-ce le notaire ? se dcnaanda-t-il avec un violent battement de cœur,
>C'est qu'en effet, la solution de ces deuxqueetions, c'était la vie ou la mort, un complice no poiiivait venir que pour concourir au crimi? et en Jiâtpr l'exécution ; tandis que l'arrivée du .notaire diangeait en chimère, en ridicule et monstrueux c^iun; cheniar tout ce drame d'empoisonnement dont il avait vu partout les preuves.
Comment admettre en effet qu'où pût laisser pénétrer près de lui un étranger, si on avait sur lui les sinistres desseins dont il .se croyait menace? c'était aller au devant d'une révélation qui amenait immédiatement son salut et la perte des coupables; on conçoit donc avec quelle émotion M. Vautreau attendit l'entrée de l'individu qui frappait. , i
LES DÊLAS.SEMENTS ILLUSTRÉS
— Voyons, dit Mme Toussaint, qui avait paru ôprouver elle-même un jiipment d'inquiétude.
Elle aJla ouvrir. ,, ;. ; , ,],;,■( ,
Le nifilado, qui épiait • tou,t, remarqua qu'elle témoignait une vive surpi-isc à l'aspect de celui qui entrait,. ce qui lui parut rtéjàd'un heureux ^.ugure.
— Vous voulez parler p. M. Vautreau? lui demanda-t-elle enfin.
— Oui, et je vous prie de ra'annonccr à lui. Volontiers, l'épondit Mme.. Toussaint en toisant
le nouveau venu avec une curiosité de plus en plus inquiète, mais votre nom.?
-^ Ja^uis le successeur de maître Duval, notaire, et je viens ici, appelé par M. Vautreau.
— Mon uotajre î laissez-le approcher, Mme Toussaint, s'écria le vieillard avec transport.
— Et veuillez me lais-ser seiil avec M. Vautreau, qui veut sans doute avoir avec moi un entretientout à fait confidentiel, dit le notaire à la gardemalade, j 1 . ' ■
— Oui, oui, laissez-moi avec monsieur, :^jouta, vivement M. Vautreau. .1
Mme Toussaint sortit.
Le notaire vint s'asseoir près du lit du malade.
— Ainsi, monsieur, dit ce dernier, vous êljes- Je successeur de maître Duval, mon notaire? i f . rr ^
— Oui, monsieur, et si vous voulez bien m'apprendre le motif pour lequel vous m'avez fait appeler...
— C'est pour mon testament, monsieur.
— Nel'avez-vous pas déjà déposé entre les mains de maître Duval ?
— Oui, mais vu l'ingratitude de ma famille, je veux ■changer toutes les dispositions de ce premier testament. . .s
— Fort bien, monsieur, j'ai prévu vos intentions et j'ai siu- nioi du papier timbré, nous allons procéder immédiatement. o . ■' . .
— Votre nom, s'il vous plaît, demanda M. Vautreau.
— P'Olivet. .
— Eh bien, mAiiSUe d^Olivet, écrivez.
Une heure après le testament était fait, signé et mis sous une enveloppe scellée.de cinq cachets portant les. initiales d'Antoine Vautreau.
— Maintenant, monsieur, dit ce dernier, à coaître d'Olivet, je vous suppHe de vouloir bien me faire enlever d'ici et transporter à l'hospice Dubois.
— Y songez-vous, monsieur ? s'écria le notaire, ce serait faire un ;affront sanglant à M. Her^4eux.
— M. Hervieux et son fils m'ont abandonné, et s'il faut vous dire pour vous résoudre à me rendre ce service,.. je' suis ici dans un véritable coupegorge, où je crains sans cesse pour ma vie.
—.J'aime à croire que vous avez été 4upe des apparences, répondit le notaire, mais quoiqu'il en soit, monsieur, je. vais m'empres«er de satisfaire à votre désir, et demain, dan^ la matinée, vous serez transporté hors d'ici.
M. Vautreau remercia vivement le notaire, qui se leva, réunit tous ses papiers et partit.
Le vieillard le guetta à sa sortie, comme il avait fait pour lo médecin; mais cette fois il œ remarqua
aucun signe d'înleUigencc entre lui et La gardemalade, ce qui le rassura complètement et lui fit presque regretter le parti qu'il venait de prendre de quitter le lendemain la maison de son neveu.
— Après tout, dit-il en fermant les yeux, dans l'espoir de s'endormir, poi^rquoi m'abandonnent- ^ ils ainsi? ^ i ,1 ''
— Eh bien, monsieur, et votre potion ? lui dit Mme Toussaint.
M. Vautreau feignit de dormir pour éviter d'entrer en lutte avec sa garde.
Mais celle-ci n'était pas femme à se laisser duper, elle allait renouveler sa proposition quand on frappa à la porte pour la troisième fois.,
— Encoi-o ! dit-elle avea colère,
— Veuillez ouvrir, madame Toussaint,. ljLiî|,dit M. Vautreau, à'la;fqis surpris et enchanté de ^ celte nouvelle visite.
Mme Toussaint obéit à contre-cœur et alla ouvrir à ce nouvel importun. .
, Celui-ci était un homme de haute taille, maigre, avec des cheveux blancs et des yeux noirs dont l'éclat et la vivacité donnaient à son regard une, pénétration extraordinaire.
Mme Toussaint voulut lui adresser la parole et le questionner comme les deux auti-es sur le motif qui r.amenait à pareille heure chez M. Vautreau, mais avant qu'elle n'eût ouvert la bouche, il lui montra du doigt la porte, qu'il avait laissée entr'ouverte, et la garde-malade, dominée par la digmité et la fermeté de son geste, s'enjBreSi?^;,(^^|.^pj!tir sans môme regarder derrière elle. , j. i; ..; '. .;
Alors le mystérieux personnage s'approcha len- , tement du Ut de M. Vautreau, et fixant sur lui un regard, qui le raiiDpela subitement au souvenir du malade. .; , ; ; ,
— Monsieur Vauti'eau, lui dit-il, me reconnaissez-vous ?
,-' Non,,. ii;)0«sieur, répondit celui-ci d'une voix v troublée.
•— 11 faut donc que je vienne au secours de votre mémoire et que je vous rappelle que c'est sur mon ordre que vous avez quitté l'hôtel do BJinièro où vous étiez entouré de soins et d'égards, pour vous faire transporter chez M, IJ^rvieux, où vo^ws devez voir se passer autour de vous des choses un peu équivoques et surtout fort inquiétantes-
M. Vautreau se mit à examiner Mardochée avec un vague sentiment çle crainte.
.>- Me. î'econuaissez-vous maintenant? lui dit
celui-ci,' . . ,. ,. . , ; , .■:■) jj;.,.;ui :. :
-,- OuJ„;,répoj^dit M.yautr'eau»,, hn,>oop. .■>! /'.fuii
— A la b<?nne heure ; eh bie% jçi,,yeux iiniter votre franchise en vous apprenant bien des choses que vous ignorez.
M. Vautreau ne répondit pas;,^ visag.e,.lç.|tpn, les paroles de Mardochée lui glagai^ntJe sang dans les veines. ]—
— Ce que je n'ai pas la pré,tention de vous apprendre, car vous le savez depuis très-longtemps, reprit Mardochée, c'est que Martlie, que vous avez voulu enterrer vivante, et Amélie Didier, xjue vous avez empoisonnée, étaient filles do Urne la corn-
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tosso do Blihiorc, mais co que vous no savez pas, c'est que jo suis leur père.
— Vous ! vous, Frédéric de Trcssy ! s'écria M. Vautreau d'une voix étranglée.
— Oui, monsieur Vautreau, Frédéric de Tressy que vous croyiez mort, assassiné par lo malheureux dont vous aviez armé la main.
Le vieillard se mit à trembler, car derrière cotte figure à la fois calme et terrible, solennelle et inoxorablo, il entrevit d'elTroyablcs pensées do vengeance.
— Oh ! nous avions un vieux compte à régler, monsieur Vautreau, mais vous l'avez considérablement accru, et c'est aujourd'hui qu'il s'agit de liquider. Ah ! l'échéanco ? On n'y songe pas, étoile vient toujours.
— Monsieur do Trcssy, murmura lo malade d'une voix altérée, c'est Barentin et non pas moi ([ui...
— Bai-entin était votre instrument, jo sais tout ; mais co crime remontait si loin et tant d'autres émotions en avaient effacé lo souvenir do mon esprit, que no songeais même plus à vous, quand j'apprends coup sur coup que vous aviez complété votre œuvre en assassinant une do mes fdles, Amélie Didier, et on tentant sur l'autre un meurtre plus effroyable encore ! Oh ! alors, monsieur Vautreau, votre sort fut décidé et je songeai à tirer do vous une vengeance proportionnée à l'ardeur do ma haine.
Lo vieillard roula autour de lui des regards effarés, et regrettant de n'avoir plus prés de lui sa garde-malade, il allongea la main vers le cordon do la sonnette, qui pendait à sa portée.
liais Mardochée lui arrêta le bras.
— Oh ! nous n'avons pas fini, llii dit-il, jo vous ai promis des confidences curieuses, des révélations imprévues, vous les entendrez jusqu'au bout.
Il reprit :
— J'allais donc m'occuper de votro châtiment quand je m'aperçus que la Providence m'avait devancé et que des ennemis invisibles vous enveloppaient et vous acculaient peu à peu à la terrible impasse où vous êtes arrivé à cette heure.
— Quoi ! c'est donc vrai ? s'écria le vieillard en faisant un soubresaut dans son lit, on m'entoure, on m'isole, on 'm'assassine !
— Ecoutez-moi avec calme et je vais vous faire connaître ces ennemis, dit Mardochée ; ils étaient trois alors, aujourd'hui ils sont cinq. Le premier, et le plus déterminé de tous, est im certain Barigoul, un forçat évadé, qui n'en veut qu'à votre fortune ; le second est Guillaume Didier, que vous avez laissé condamner au bagne pour hériter de la part qui lui revenait alors ; le troisième est Martial Didier, son fils, dont vous avez empoisonné la femme ; quant aux deux autres , c'est le besoin d'argent, c'est l'impérieuse nécessité d'hériter lo plus tôt possible de votre immense fortune qui a fait d'eux les complices des trois ennemis que je viens de vous nommer.
— Ils sont de ma famille? balbutia M. Vautreau avec épouvante. j- > i - i: ■ i^:. ■
— M, Hervieux et son fils. .■.•..^(•.((m -■'
— Oh! les infâmes.
— Cent fois moins infâmes (jue vous no l'avez été pour Guillaume Didier; d'ailleurs M. Hervieux est à la veille de faire une banqueroute frauduleuse, votro mort lui donne les deux millions qui lui manquent pour éviter la misère ou lo bagne, vous ne pouvez vous empêcher de reconnaître qu'il est très- excusable.
— Oh ! c'est horrible! murmura M. Vautreau.
— Quant à Hector Hervieux, votre obstination à vivre le prive de meutes, chevaux, do toute la vie do luxe à laciucUe il est habitué, et l'empêche d'épouser une lorctto qu'il adore, encore bien des circonstances atténuantes.
— Ils sont en voyage, dit le vieillard, mais à leur retour ils sauront...
^ Ils n'ont jamais quitté Paris, répliqua Mardochée,
— Est-ce possible?
— Tenez, au moment où jo vous parle, Hector Hervieux est là, dans l'antichambre, avec Barigoul, Guillaume Didier et Taboureau, un homme d'affaires également intéressé à votre dernier soupir.
— Quo fait-il donc avec eux?
— Ils attendent tous le bulletin do votre santé, que leur apporte de temps à autre Mme Toussaint. Sur le compte de celle-ci il y a une petite accusation d'empoisonnement, dont elle a été renvoyée, faute de preuves, quoique le tribunal fût parfaitement convaincu de sa culpabilité,
— Cette femme est une empoisonneuse ! s'écria M. Vautreau.
— Et c'est ce qui lui a valu la préférence quand on a songé à mettre près de vous une garde-malade, dont vous n'aviez nul besoin, sinon pour être empoisonné,
— Ainsi depuis qu'elle est près do moi ?...
— Elle gagne consciencieusement les vingt mille francs qui lui sont promis sur totre héritage.
— Elle me verse la mort ?
— Tous les jours et à toute heure.
Eperdu, stupide d'épouvante, M. Vautreau essuya son front couvert de sueur.
Mais il reprit au bout d'un instant :
— Vous vous trompez, quelqu'un a vu et examiné le contenu de cette fiole, et...
— Oui, le docteur qui vient vous visiter tous les jours, n'est-ce pas ? dit Mardochée avec un sourire ironique.
— Oui, répondit le vieillard, et il m'a affirmé. . .
— Que vous pouviez prendre sans crainte toute la potion?
— Sans doute, or l'avis d'un médecin...
— Est sans réplique, surtout lorsque ce grave docteur n'est autre que le forçat Barigoul, dit Mardochée avec un petit rire sec et strident.
— Mon Dieu ! murmura le malade en portant la main à son front avec un geste de désespoir.
Mais une pensée traversant son esprit :
Oh! mais demain, dit-il, j'aurai quitté cette
maison, ce repaire d'assassins, maître d'Olivet me
l'a promis.
— Votre notaire, n'est-ce pas ?
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— Oui, le successeur de maître Duval.
— Maître Duval n'a pas de successeur, par la raison qu'il est toujours à la tête de son étude et ne songe nullement à la vendre.
— Cependant, balbutia le vieillard, maître d'Olivet...
— Ce rôle-là, c'est Taboureau qui l'a joué ; Taboureau, l'homme d'affaires, Taboureau, ancien clerc de notaire, ancien clerc d'huissier, ferré sur la loi et très-apte à tourner un testament.
— C'est impossible, il m'a montré des actes portant en tête, en caractères imprimés : Par-devant maître Duval, notaire, etc..
Actes fournis par le maître clerc de l'étude, Pierre Dumoulin, également intéressé dans l'affaire de votre dernier soupir.
Antoine Vautrcau laissa retomber sa tcto sur l'oreiller comme s'il eût reçu un coup de massue.
— Oh ! c'est affreux ! c'est affreux! murmura- t-il d'une voix tremblante.
— C'est affreux, en effet, répliqua Mardochée ; mais ce n'est pas sans exemple, car c'est vous qui avez donné à Barigoul l'idée de jouer le rôle d'un médecin pour vous faire accepter le poison sans défiance, comme vous l'avez fait jadis pour Amélie Didier, ma fille. Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de frappant et commencez-vous à comprendre que la Providence, elle aussi, joue parfois son rôle dans les événements ?
Mardochée reprit au bout d'un instant :
— Je suis sûr que vous n'avez pas vu vos traits depuis le jour où on vous a installé dans ce lit !
— C'est vrai, et cependant j'ai souvent demandé un miroir.
— Eh bien, je vais vous rendre ce service, moi, et le miroir vous en dira plus en une seconde sur votre état que je ne pourrais le faire en une heure.
Mardochée alla décrocher un miroir au fond de la pièce et l'apporta au malade, qui le saisit avidement et s'y regai'da,
A peine y eut-il jeté un coup d'œil, qu'il le lâcha en faisant entendre un cri déchirant,
La tête qu'il venait de voir n'avait plus rien d'humain; les yeux profondément enfoncés dans l'orbite, la bouche rentrée, les pommettes monstrueusement saillantes, les joues d'une teinte terreuse et horriblement creusées, le front déprimé, avec des saillies aux tempes, comme un front de squelette, tout le volume de sa tcto enfin diminué de plus de moitié ; tout cela composait un ensemble hideux, effroyable, repoussant, et dans lequel il ne reconnut pas un seul de ses traits.
— Et maintenant que je crois vous avoir dit tout ce qui pouvait vous intéresser, lui dit Mardochée, je vous laisse avec le miroir pour vous distraire. Adieu, monsieur Vautrcau, à après-demain !
— Vous reviendrez après-demain ? dit machinalement le malade.
— Oui, pour assistée à votre enterrement,
— Mon enterrement !
— Il est fixé pour après-demain dix heures, attendu que votre dernier soupir, ce fameux soupir
sur lequel sont fondées tant d'espérances , doit s'exhaler cette nuit.
— Ah ! tout cela est impossible.
— Tenez, voici une lettre de faire part.
Il remit à M. Vautrcau une lettre bordée de noir.
Celui-ci l'ouvrit rapidement, et lut avec stupeur une invitation, au nom de tous les membres de sa famille, do vouloir bien assister au service et enterrement de M. Antoine Vautrcau, décédé à l'hôtel Hervieux, le 10 juin, dans sa soixante-seizième année.
— A après-demain dix heures, lui répéta Mardochée.
Et le saluant d'un geste, il sortit, le laissant à moitié fou de désespoir.
En traversant l'antichambre, il y vit réunis Barigoul, Taboureau, Jacques et Hector Hervieux.
Au moment où il passait, ce dernier élégamment vêtu, une énorme l'ose à la boutonnière, frappait familièrement sur l'épaule de Taboureau en lui disant :
— Je ne vois pas venir votre clerc.
— Je réponds de lui , dit l'homme d'affaires , il viendra.
LE DKUNIER SOUPIR D ANTOINE VAUTREAU.
Demeuré seul, M. Vautreau tomba clans un abattement profond, ses traits livides et pétrifiés exprimaient la stupeur et l'idiotisme du condamné en face de l'échafaud.
Puis, après cette espèce de léthargie intellectuelle, le sentiment de sa situation lui apparut dans tout l'éclat de sa réalité, et peu à peu l'énergie lui revint, ramenant l'intelligence avec la crainte et l'horreur de la mort.
Il réfléchit longuement aux moyens de se soustraire au sinistre complot dirigé contre sa vie, et au bout d'une heure, après mille expédients acceptés et rejetés coup sur coup, il s'écria avec un transport de joie :
— Non, je ne mourrai pas, j'ai le moyen de leur échapper. Quoique ses mains tremblassent, soit par suite d'une extrême faiblesse, soit par l'effet du poison qu'il prenait à petites doses depuis un mois, il prit l'encrier, la plume et le papier laissés là par le notaire, déchira une feuille de papier en dix morceaux, et écrivit sur chaque morceau quelques lignes ainsi conçues :
« Je vous en supplie, qui que vous soyez, courez prévenir le commissaire de police qu'on assassine en ce moment un vieillard à l'hôtel du banquier Hervieux, rue d'Aumalo, et dans la chambre même de IMme Hervieux, qui y est morte assassinée ellemême.
« Vautreau. »
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
Puis, réunissant tous ces papiers, il se leva, descendit du lit, so truina jusqu'à la fenêtre aVec dos efforts inouïs et en se tenant à chaque meuble, et étant parvenu à l'ouvrir, il lança les dix papiers dans la rue. '•!■ '
Alors il respira bruyamment, un raypn d'<ïspoir éclaira son visage, horriblement contracti, et il regagna son lit, où il tomba anéanti, couVqrt de sueur, brisé de fatigue. V ■ . ■ ■•
Voyons maintenant ce qui s6 «pâSçait (i'âns h, pièce attenante à la chambrô au môménfôù Mardochéo était avec le malade..
Cette pièce était un vaste salon, faiblement éclairé par une seule lampe, dans lequel se trou'vaient réunis en co moment Barîgpul, Taboureau et Hector Hcrvieux. '' i
Taboureau venait de décaclieter le testament qu'Antoine Vautreau croyait avoir remis entre les mains de son notaire et il' s'assoyait. près de la lampe pour le Hre. "
— Je suis curieux de savoir la part qu'il ni'a faite, dit Hector en se l'approchant de Taboureau,
— Elle est fort légéi'e, répondit Taboureau.
— Lisez donc vite.
Taboureau lut :
i J'annule par co présent testament toutes les dispositions que j"ai faites précédemment et qui se trouvent entre les mains de maître Duval, dispositions par lesquelles j'oi'donnais que ma fortune fût partagée en trois parts égales entre mes neveux Hervieux, de Vautreau-Bliniére et Hardouin.
» Je déclare par oct acte que, je déshérite toute ma famille et que j'institue l'ÉtaÇ mon légataire universel, léguant seulement une somme de cent mille francs à l'église de mon pays, où ion soça tenu de dire tous les jours uu© messe pour lo repos de mon âme. , ; ■ ' • ,
» Ceci est ma volonté dernière et immuable.
» taris, ce 10 juin 18...
"^ ^ ' *"■' ' » Antoine VAfjTJîiEAu. »
■. •\ir.i)y.'j -ib..:,' --Mic; -.iijj/l '.Ki;.: !, î"0'l
Deirnière, oui, s'écria Hector lurie(u;ifj flï^aJa, jpi-
muable, c'est autre chose. .iuj- ^,h Vj, ,
Puis s' adressant à Taboureau ; ,/
— Heureusement, dit- il, vous avez quelqu'un qui se charge de réparer les folies de vieillard ?
— Oui, un homme précieux que le ciel a doué d'un merveilleux talent danSiVajçt ^'iuiitcr les écritures, . ,,t y,.;, .,,.,
— Vous avez sa promes^ôy^i;^ j ; ...
— Oui. ; :, ,, rj i^.n.
— Mais sait-il bien à quoi il s'expose?
— Parfaitement, et c'est ce qui me fait un peu craindre qu'il ne change d'avis, .
— A quelle heure l'attendez-yous i
— Vers minuit. .. ,, . ■ ,->- Alors il ne tardera pas.
— Non, si toutefois il consent toujours...
On frappa en co moment à la porte, Taboureau courut ouvrir.
Pierre DumouHn cnti'a. ;'
— C'est lui, cria Taboureau en lo présentant à Hector. , ' ' \\
Pierre Dumoulin était' trés-pâle, mais taboureau remarqua en lui quelque chose do gravé, de solennel et de ré,soli|i, qui traiisfprmait complètement sa physionomie. ,.'. • , , ' . ' ,
— DiaJjle ! muroMira-t-il, il y a un p^rti, pris sur cette figurc-là, est-ce qu'il, refuserait.,.
S'adressant aussitôt à lui :
— Voici M. Hector Hervieux, , lui dit-il,, qui se trouve odieusement dépouillé par le tes,tamjQnt.4p son oncle que voici. M. Hector connaît le sevvice que vous pourriez lui rendre et vous pouvez compter sur sa générosité. i- . ,
— Je. donnerai vingt mille frîwics, dit Heptor après avoir constaté la gêne du clerc par l'inspocîtion de son costume, ■ • ; '
— Je les refuse, répondit Dumoulin aves/ calme.
— Cependant, dit "Vivciiient Taboureau;,. ' • -
— Je n'en ai pas besoin. ' -' ^'' '' ^i '
— Soit, dit Taboureau, fort inquiet, cat'îî f)chfeail naturellement que le clerc né pouvait s'exposer au bagne pour le seul plaisir d'être agréable à un inconnu ot que s'il refusait les vingt mille franOs,
c'est tju'il Venait a,Yec la résolution de ne rien 'fgfj.(j !-'■'; y'ij /) :.r)bi?'r/i ,,-.! ■)iip ojuf
n reprit: :, \; " ^ ' '■ ';' ^^;' :"^'^;',^
— Mais si vous rëfiisez l'offre dé M. Hector Hervieux, qui vous est 'inconnu, vous acceptez, n'estce pas ? la remise que je vous fais dé tout ce que vous me devez.
— A quoi bon ? répondit Dumoulin.
— Comment ! à quoi bon anéantir une dette qui vous a jeté dans des angoisses Ct des désespoirs sans fin depuis cinq années ! ■ '1 ''
— C'est précisément pour cela ; depui^ cinq ans j'ai eu le temps de m'y habituer. "'' ' "/''
— Quoi ! vous refuseriez aus'4 fi'-V ■ '' ';■'
— Je refuse. ■,,'''!;';'!''' ^." ; Taboureau était accablé. 1'' ' '"/ ^- ;"'''^'i '
— Ali ça, vous êtes donc cféVeniii' 'riBHe^'ï^if-'il.
— J'ai porté ce matin au mont-dc-piêtc toW ce que je pouvais encore y liicttrô; et le nlont-do-piélié, cette providence qu'on n'iilvoque jamai.^ en vaiA, m'a prêté quinze francs, toute ma. fortune en ce moment.
Il y eut un moment de sllepce, fïttfé Taboureau reprit: ' "' ',.'., '
— Alors vous refuse^ égialementdè'ijchi's'reindre le service... / ; .
— Lequel service consiste?/..
— A réformer le testament que voici.
— C'est-à-dire à faire un faux en imitant l'écriture du testateur ?
Taboureau hésita a répondre.
— Oli ! je tiens à ce que tout soit trèâ-nettemcnt précisé; et c'est bien là ce que vous me demandez, n'est-ce pas ? Un faux, c'e§t;â'-dire, vu la nature de l'acte et la position que j'occupe chez maître Duval, dix ans de bagne pour le moins?
— Mais vous exagérez...
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
— Je vous dis que c'est cela, et vous le savez mieux que moi; eh bien, j'accepte.
A cette solution inattendue, Tabourcau, Hector et Barigoul demeurèrent stupéfaits.
— Allons, messieurs, dit Dumoulin en prenant un siège et s'approchant de la table, veuillez me dicter les clauses du testament, je vais en prendre note, puis j'emporterai chez moi celui de M. Vautreau, car ce n'est qu'après plusieurs tentatives que je parviendrai à imiter parfaitement son écriture, et demain matin, à la première heure, je vous remettrai l'acte que je vais écrire sous votre dictée.
Puis il prit une plume, la trempa dans l'encrier, et attendit, toujours froid et impassible.
Taboureau croyait rêver, il ne reconnaissait plus son Dumoulin.
— Voyons, dit-il enfin à Hector, dans quels termes doit être conçu ce testament ?
— J'avais d'abord songé à faire léguer à mon père' la moitié de la fortune, avec la condition expresse de la partager immédiatement avec moi, mais cet immense avantage au profit du parent chez lequel sera mort le testateur pourrait éveiller les soupçons, qu'il faut éloigner à tout prix, mon avis est donc de confirmer purement et simplement le testament qui se trouve déjà dans l'étude de niaître Duyal.
— Oui, dit Barigoul, sauf un léger avantage do cinq cent mille francs, que vous aurez à partager entre moi et Taboureau, pour laquelle somme vous allez nous faire à chacun une reconnaissance en règle, signée de vous et de votre père.
— Rien de plus juste, répondit Hector.
— Eh bien, mon cher monsieur Dumoulin, dit Taboureau au clerc, vous entendez; la fortune d'Antoine Vautreau, divisée en trois légataires, avec un avantage de cinq cent mille francs en faveur de M. Hervieux, .
— Les noms' dpè', autres héritiers? demanda Dumoulin. "■
— M^^ Hardouin'et M. le baron de Vautreau- Blinière. ' ' '
— Les prénoriis ?
— Laissez-les en blanc, mon père les sait, Taboureau vous les communiquera demain matin, car c'est lui qui se charge de vous aller voir et d'achever avec vous cette petite affaire.
En ce moment la porte de la chambre s'ouvrit et Mardochée en sortit.
— Bolijour, messieurs, bonjour, dit-il en saluant tout le monde de la main.
Puis s'adressant à Hector :
— Monsieur, lui dil-il, les consolations que j'apportais à votre oncle ont produit un effet exactement contraire à celui que j'en attendais, et je crois devoir vous prévenir que je viens de le laisser dans un état d'agitation fort inquiétant.
Et se dirigeant vers la porte :
— Allons, messieurs, dit-il en se retirant, veillez bien sur cet intéressant malade.
Et il sortit, les laissant fort intrigués sur la pensée qu'il emportait en se retirant.
Alors Pierre Dumoulin prit quelques notes et sortit en empoiiant le testament d'Antoine Vautreau.
— A quelle heure l'acte sera-t-il prôtcleii^ain? lui demanda Tabourcau.
— A six heures du matin.
— A six heures, je serai chez vous.
— Seul? demanda le clerc avec un accent sin.guHer. " '"
— Oui, ces messieurs s'en rapportent a aaoif
— C'est bien, répondit Dumoulin.
Et il se retira.
— Oui, nous nous en rappoiions à vous, dit alors Barigoul à Taboureau, mais pas de traliison !
— Par exemple ! , , . ,
— Sinon je joue du couteau. ri'.'lflr., ■.',","! ", , , Ils furent interrompus par l'entrée iie ff^^'l'ôus-
saint, qui arriva, selon son habitude, en glissant comme une ombre.
Sa figure était sombre et inquièie.*''''"
— Qu'y a-t-il ? lui demanda vivement Hector.
— Cet homme-là est de fer, dit la garde à voix bas^e, il faut prendre un parti, ou nous n'en finirons pas.
— Mais la dernière potion n'a donc rien fait ? demanda Barigoul.
— 11 refuse de la prendre.
— Alors ce sera pour cette nuit.
— Il faut que ce soit pour cetlç,up}|, répliqua M"" Toussaint. '
— Pourquoi cela ? •.',-.;.
— Je vais vous le dire ; voici nos lettres de faire part toutes prêtes et avec les adresses.
— Oui.
— Vous en avez remis une à l'individu qui vient de parler à M. Vautreau ?
— A Mardochée? oui, il est au courant de tout.
— Un confident de plus, c'est un tort.
— C'est lui qui a mis l'oncle entre nos mains et sachant déjà nos projets sur lui.
— C'est différent; enfin, comme je me défiais de lui et qu'il y va de ma tête comme de la vôtre dans cette affaire-là, je l'ai attendu au bas de l'escalier, je l'ai suivi dans la rue, et je l'ai vu jeter dans une boite aux lettres la lettre de faire part qu'il avait emportée et que j'ai parfaitement reconnue à sa dimension. .. r
Cette nouvelle causa une profonde émotion.
— Je vous dis que ce Mardochée est un véritable démon, s'écria Barigoul.
— No nous occupons pas de Mardochée et voyons ce que nous avons à faire maintenant que la nouvelle marche et ne peut plus être arrêtée.
— Ce que nous avons à faire est fort simple et se résume dans ce que vient de dire M'"« Toussaint, répondit Barigoul, il faut que tout soit fini cette nuit.
— Mais, dit Hector, s'il persiste à refuser la potion ?
— Alors il n'y a qu'un parti, c'est de là lui faire prendre de force, et ce n'est pas demain matin, ee n'est pas dans une heure, c'est à l'instant mèriïe qu'il faut agir, dit Barigoul.
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
Hector devint tout pâle à la pensée de la scène ([ui allait se passer et Tabourcau lui-même se troU' l)la tout à coup.
— Allons, entrons, dit Barigoul en montrant d'un air déterminé la porte de la chambre.
— Allez donc, puisqu'ils faut, dit Hector à Barigoul et à Taboureau.
Et il se dirigea vers la porte qui conduisait à son appartement.
— Oh! pas do ce côté, monsieur llcrvicux, lai cria Barigoul.
— Iloin? dit Hector, que voulez-vous dire?
— Jo veux dire qu'il faut achever ensemble ce cjuc nous avons commencé ensemble et que vous allez mettre la main à la pâte comme nous.
— Moi ! s'écria Hector avec horreur, que j'assassine ce vieillard 1
— Nous ne faisons que ça depuis un mois, vous devez y être accoutume.
— Non, non, jo ne pourrai jamais.
Constant GuÉR0ut,T.
{La suite au prochain numéro.)
(Reproduction interdite.)
LES AMOURS DE CONTREBANDE
SCÈNES DE LA VIE RÉELLE
PAR
C D'AMEZEUIL
(voir a partir du ti" 138)