‹ La belle herboristeChapitre 19 sur 85 · UN PAS DE CONDUITE · texte numérisé non relu

UN PAS DE CONDUITE

En prétextant le désir de no pas inc[uiétor la mère, pour quitter la table plus tôt, Bizot mentait. L'ex-gardo consulaire voulait vite montrer la reconnaissance qu'il avait à Fouché, en exécutant ses ordres au delà de ce que celui-ci lui avait demandé. Il était résolu à savoir l'adresse de Friquct et à prendre des renseignements sur lui dès qu'il connaîtrait sa demeure.

Il était sorti avant tout le monde, pour ne pas donner l'éveil en sortant immédiatement après celui qu'il voulait suivre.

Caché dans l'angle d'une maison de la rue Sainl- André-des-Arts, il attendait. Il gelait, et le pauvre diable sentait son nez se giveler sous la bise glacée.

Il ne pouvait battre la semelle, ne voulant pas être remarqué ; et il grelottait, soufflant dans ses doigts pour combattre l'onglée.

— Oh ! tu me le paieras, va Friquet, grommelait-il ; quand jo pense que, pendant quo je 'me gèle les os, cepékin-là boit chaud... le dos au feu, pendant que je me donne un rhume... je parie que j'en ai pour deux mois à me moucher. Est-ce que si c'était un honnête homme, il ne penserait pas à aller se coucher ? Est-ce qu'on reste à cette heure-ci chez le monde?... Mais tu peux rester, va, j'attendrai. On dirait que ça bouge dans la boutique.

En effet, on reconduisait Friquet, et la lumière avec laquelle on l'éclairait passait par les vitres, au-dessus dos contrevents de la porte, projetant sa lueur sur la place Saint-Michel.

Bizot se blottit tout à fait dans l'angle.

Friquet sortit ; ayant serré la main à son ami Trumeau, il traversa la place et suivit la rue Saint- André-des-Arts. Il passa si près de Bizot que celui-ci sentit lo vent de son manteau. Lorsque l'ancien avoué eut vingt pas d'avance, Eustache se mit en marche ; ils suivirent ainsi jusqu'à la rue Dauphine ; là ils remontèrent, prirent la rue des Quatre-Vents et gagnèrent Saint-Sulpice .

Etonné de voir quelqu'un suivre le même chemin que lui, Friquet se retourna et attendit ; les rues n'étaient pas sûres à cette époque, mal gardées, mal éclairées, les attaques nocturnes étaient fréquentes. Craignant sans doute d'être attaqué, Friquet avait pnidemment tiré de sa poche un pistolet dont on voyait briller le bout du canon sous lo manteau relevé sur son bras .

— Oh ! oh ! se dit Bizot, on a des armes de guerre. Nous sommes habitués à ga, mon bonhomme... Si tu crois m'cmbarrasser , à malin malin, mon petit.

Et tranquille comme un honnête bourgeois qui regagne prudemment sa demeure, il continua sa

•jo<y2

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route, passa à dix pus do Friquet et alla frapper à la première porte venue île l'autre côté de la place.

Ayanfe frappé deux fuis on ouvrit. Bii^ot rentra comme s'il était chez lui.

Friquet, qui sans bouger et toujours sur la déliauee, avait suivi cette scène, tout à fait rassuré en toyant disparaître l'homme qu'il soupçonnait le suivre, continua sa route.

11 traversa la place et tourna la rue Cassette.

II n'avait pas lait dix pa.s hors de la place Saint- Sulpico que Bizot, qui avait pous.sé la porto sans la fermer, passait la tète pour regarder.

J^o portier de la maison criait dans sa loge :

— Qu'est-ce qui est là, et qui n'a pas fermé sa porte ?

— Bonne nuit, mon vieux. Bonsoir à madame pour moi.

Et il sortit, pendant qu'an juron terrible retentissait dans l'escalier.

C'est à l'ombre qu'il vit que Friquet avait tourné la rue Cassette, il courut, la rue était vide.

— Que diable! lit-il tout déconfit, il n'a pas fondu cependant, il doit être entré dans une des premières maisons... Ne bougeons pas, il joue peut-être le même jeu que moi.

Bizot attendit caché dans l'ombre d'une poi'to cochére. Rien ne bougea, la rue resta .silencieuse et sombre .

Il était là depuis dix grandes minutes, et se disposait à regagner sa demeure, lorsqu'il lui sembla percevoir le bruit d'un pas précipité; il rentra dans l'ombre qui le cachait.

Bientôt il vit apparaître une femme qui courait, elle se diiigeait vers lui, il crut qu'elle l'avait vu, lorsqu'à deux pas de lui, elle tourna le dos, leva la tète, et faisant un porto-voix de ses mains, elle cria ;

— Jacques!...

Une fenêtre s'ouvrit au second étage de la maison en face de lui. Un homme païut qui demanda :

— C'est toi?

— Oui : Jette-moi le passe-partout.

Le passe-partout fut jeté ; là, Bizot n'eût plus froid, tout son sang lui piquait la peau; c'est presque à ses pieds que la femme ramassa la clef.

Elle ouvrit aussitôt la porte et entra.

Une heure du matin sonnait à Saint-Sulpice.

Alors Bizot s'éloigna en courant. Arrivé sur la place Saint-Sulpice, il s'assit sur les marches de l'égUse, respira à pleins poumons et s'essuya le front.

Il était en sueur. .

— Ah ça, c'est trop fort, lit-il sans s'apercevoir qu'il parlait... Comment se fait-il que la Marie- Reine n'est pas à la maison ?... Comment se fait-il qu'elle vient à une heure du matin chez Friquet ? Qu'est-ce que cela veut dire... Ah ça ! qui trompet-on dans la maison ?... C'est pas tout ça, demain, je verrai le ministre ! Non, au fait, le ministre n'a pas besoin de feavoir les aiïaires de famille, je lui dirai l'adresse de Friquet. c'est tout ce qu'il lui faut.

Mais celui que je vais prévenir, c'est M. Trumeau, et qu'il flanque tout ça à la porte... Avant tout, j'en causerai à Rosalie, et nous arrangerons tout ça ensemble. Ce pauvrb M. Trumeau!... Ah ! c'est trop fort... Mais quelle canaiUo que ce Friquet, quel drôle de monde, bon Dieu !...

La demi-heure sonnait.

— Une heure et demie. Ah bien ! la mère Bizot doit êti'c dans un drôle d'état ; allons-y.

Et prenant le pas de course, il se dirigea vers sa demeure.

En passant place Saint-Michel, il vit à la fenêtre du premier Trumeau (jui, sans souci do la bise, restait accoudé , immobile , écoutant tous les bruits...

Entendant les pas de Bizot, il. avait levé la tête, puis, voyant que c'était un homme, son front était retombé dans ses mains.

Bizot ne pouvait voir son visage dans la nuit, mais il devina que Trumeau pleurait.

Le brave garçon reprit sa course, grommelant :

— Ah! j'aurais pas le courage de lui dire... Pauvre homme, va !

.MASQUE ET VISAOE.

Dès que Marie-Reîhe eut ouvert la porte, elle monta et entra chez Friquet qui l'attendait. L'ancien avoué occupait une cliambrc meublée de simple apparence. Le bois pétillait dans l'âtre; et comme il faisait très-froid au dehors, Friquet et Marie-Reine s'assirent sur un petit canapé qu'ils avaient roulé devant la cheminée.

— Eh bien ! demanda Friquet en prenant dans ses mains celles de Marie-Reine, qu'y a-t-il de nouveau ?

— Ce qu'il y a, c'est que je suis lasse de la tâche entreprise.

— Pourquoi?

— Parce qu'au lieu d'avancer nous reculons...

— Qu'as-tu f:dt?

— Vainement depuis les quatre mois... il y a quatre mois que je t'ai vu ?

— Oui!

— Depuis les quatre mois, j'ai tout mis en œuvre pour lasser cette fdle et l'obliger à quitter la maison? mais cette petite cache sous sa frêle enveloppe une nature de fer : quand elle a vu la maison me passer presque dans les mains , elle a disputé pied à pied chaque chose... Sans ces.se harcelant Trumeau qui, d'abord tournait comme un tonton à mon soufle et au sien: et qui, enfin, lorsque j'ai menacé de la quitter, est resté pour moi contre elle;... qui lui a même dit plusieurs fois : Mais si la maison te déplaît,, va chez ta tante...

— Enfin, je l'ai vu, tu es maîtresse souveraine?

— Oui, toujours par le même moyen.

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— Lequel ?

-T- A chaque querelle où il dispute contre moi et que soutient sa fille, je pars en la menaçant de no plus revenir... ce que je viens encore de faire; à cette heure, il doit être à sa fenêtre, regardant s'il me voit revenir.

— Que s'ôst"-!! passé ce soir ?

— Eh ! c'est simple, Bizot étant libre, Rosalie voudrait se marier avant un mois.

— Pourquoi empêcher cela ?

— Qui songe à Fempêcher ?... Mais Rosalie exige ses comptes, elle renonce à laisser son bien entre les mains de son père, et elle a appris l'hypothèque ^ue tu t'étais chargé de trouver.

— Ah ! je vois !

* — Que faire ?

Friquet réfléchit pendant que sa complice tisonnait le feu. Après quelques minutes, il se tourna vers elle et lui dit :

— Il faut aller vite maintenant... Au reste, dans un mois je suis complètement libre, et, 'ainsi que nous l'avons convenu, nous partirons ensemble.

— Marie-Reine approuva de la tête.

— • Obtiens de lui les signatures nécessaires sur les papiers que je t'ai remis et qui me permettront de passer immédiatement à ton nom les titres de propriété... Une fois cela fait, je le conseille de brusquer le mariage et de faire à sa fille l'aveu de sa gérance incapable, pour obtenir de sa fille le silence et le pardon ; je lui dis de te sacrifier momentanément et de te renvoyer.

— Il refusera.

— Non pas : il te racontera tout, tu me maudiras, et à ton tour tu lui proposeras de partir louer quelque chose à la campagne, lui vendra son fonds et viendra te retrouver.

— je comprends ; il cède alors, je quitte la maison emportant tout ce qui est à moi, et je te retrouve.

— C'est cela.

— Oui, tu as raison, mais que faire maintenant?

— Rentrer au plus tôt, reconnaître que tu as tort et accepter le mariage.

— Mais si j'accepte, on va immédiatement procéder à l'arrangement du contrat.

— Tu acceptes, toi, et par cela tu n'es plus en intimité avec Rosalie... tu redeviens maîtresse de tout... tandis que moi, qui demain serai consulté par Trumeau, je lui démontre l'Edasolue nécessité de temporiser avec sa trlle, afin que nous puissions trouver une avoir fictif à lui présenter.

— Bien. J'ai compris... je pars.

— Veux-tu que je te reconduise ?

— Allons donc !... Est-ce queje suis une enfant?

— Au revoir !

— Au revoir !

Friquet la reconduisit jusqu'à la porte et remonta.

Marie-Reine regagna la place yaint-Michel, se disant tout bas...

— Quand j'étais bonne, honnête, on m'a marché sur le cœur, chacun son tour. En la saison nou-

velle, je serai vengée... Je retournerai vous écraser de ma haine et de mon mépris, vous, là-bas. Et son poing menaçait la nuit.

— Chacun pour soi, ajouta-t-ello comme répondant à un reproche de sa conscience; à qui, du reste, ai-je, dois-je delà reconnaissance?... La reconnaissance ne se doit qu'à celui qui fraternellement agit dans votre intérêt, et c'est pour eux qu'ils agissent... Le monde n'est fait que d'égoïstes !

Celui qui aime, aime pour le plaisir qu'il se procure... Celui qui oblige, sème son argent pour qu'il lui rapporte... Celui qui sauve son semblable, le sauve parce que la mort est toujours horrible à voir... Aidons-nous les uns les autres! voilà co qu'ils disent... Mais chacun pour soi! voilà ce qu'ils pensent. Bonne, ils m'ont outragée, insultée ; cruelle, ils auront jxjur et me respecteront.

Elle tournait la rue Saint- Andro-des-Arts.

Trumeau était toujours à la fenêt e; en la voyant il descendit, ouvrit sa porte et lui tendit les bras.

Marie-Reine tomba presque sur lui, grelottant ; se tenant à peine, elle pencha la tête sur l'épaule du malheureux, et fermant à demi les yeux, d'une voix éteinte, elle dit, suppliante :

— Grâce, pardon!... Augustin, ah! j'ai bien froid, va...

Et un frisson, qui glissa jusque dans les moelles de Trumeau, agita le corps de Marie-Reine.

Effrayé, inquiet, Trumeau prit la misérable dans ses bras, et se hâtant, la monta jusqu'à sa chambre.

Après l'avoir étendue sur le lit, et empli la cheminée de bois, il lui dit :

— Ma pauvre Reine ! mais tu veux mourir par ce froid, à peine vêtue, nu-tête, courir les rues... mais un homme y succomberait!...

— Pardon, pardon ! murmurait ilarie-Reine.

La tenant dans ses bras , couvrant son front de baisers, Trumeau était désespéré.

Peu à peu l'hypocrite feignit de revenir à elle.

Alors, elle descendit du lit, et tombant aux genoux de Trumeau, elle dit :

— Pardon, Augustin!... j'ai été méchante avec toi et Rosafie ; pardonnez-moi, cela ne se renouvellera plus... A toi et à elle j'obéirai comme une esclave, car je vois que vous êtes bons... o-t je te dois tout. -

LES fiONFIDENCES DE BIZOT.

Le lendemain, vers dix heures, Bizot entrait dans la boutique de Trumeau.

Rosalie était au comptoir.

— Bonjour, Eustache, fit-elle.

— Bonjour, mademoiselle.

— Puisque nous sommes seuls, si vous le voulez, tout en m'aidant à servir quand il viendra des clients, nous allons un peu causer de ce que nous ferons, car vous n'en parlez guère...

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— Damo ! niain'zelle Rosalie, maman doit venir CCS jours-ci, et vous dira ([uo c'est pas nécessaire.

— Pourquoi? i)arco qu'il y a dans sa maison un petit logement au second qu'elle fait arranger. Le .soir de notre mariage, au lieu de rentrer chez elle, elle nous donne les clefs et nous dit : « Maintenant, mes enfants, vous êtes chez vous... » et elle grimpe à son petit logement où, la boutique formée, nous irons la voir le soir.

— Très-bien ! encore faut-il que je sache cpiclle sera votre conduite à vous, monsieur ?

— Oh ! c'est bien simple, allez ! J'ai changé de régiment, voilà tout ; vous êtes mon officier, vous commandez et j'obéis.

— .l'espère (jue vous n'irez pas, comme papa, tous les .soirs au café du Commerce...

— Pour jouer au piquet?... Ah! vous pouvez r-tro tranquille ; j'ai jamais pu comprendre ce jeulà...

— D'abonl, je ne veux pas que vous sortiez sans moi.

— Pardi !... Mais vous me parlez comme si c'était maintenant fixé !...

— Dame ! ça l'est presque.

— Vrai !

— Papa est allé chez le citoyen Caillau, homme de loi pour le consulter relativement aux alTaires . . . Vous croyez que je suis comme vou.s, moi !... f[ue je ne m'occupe de rien?

— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse '!

— On tourmente papa pour qu'il se hâte. tSi vous aviez vu la scène que j'ai eue hier au soir encore...

— Pourquoi ?

— Toujours à cause de cette fdle.

— Hier au soir, vTaiment ! lit Bizot, pensant à la rencontre qu'il avait faite.

— Oui. Ah ! si je pouvais la faire partir d'ici.

— Mais j'ai quelque chose à vous conter à ce propos .

— A moi !

— Oui, à vous seule. Je crois que sachant ça, vous devenez la maîtresse de Marie-Reine.

. — Quelque chose sur elle ?

— Oui.

. — Oh ! vite, venez me dire ça, fit vivement Rosalie avec la curiosité ordinaire des femmes: allons dans l'arrière-boutique.

Les deux amoureux se rendirent dans la salle à manger. Là, ayant regardé autour de lui, Bizot commença :

— Pour des raisons à moi et pour être agréable à mon ami, le ministre do la police, depuis longtemps je me dis : Il faut que je sache ce que c'est que ce M. Friquet.

— Mais c'est un ancien avoué.

— Je sais bien ça.

— Que voulez-vous donc savoir de plus ?

— Je voulais savoir où il campait.

— Oh ! ça, c'est difficile. Jamais, lorsqu'il vient à Paris, il ne le dit même à mon pèi'e, qui est son grand ami.

— Son grand ami, fit Bizot ironiquement.

— (Certainement ! Moi, je suis très-loyale, i^ n'aime pas M. Friquet: la première raison, parce qu'il ne m'est pas sympathique ; l'autre est plus grave : ses mœurs dissolues lui font quelquefois oublier le respect des familles dans lesquelles il est reçu.

— Quoi ! fit Bizot, il vous a manqué ?

— On ne manque qu'aux femmes qui veulent bien le permettre... Mais ne parlons pas de ça.

Alexis BouvrEn.

(/.a suite au prochain nwnéi'o.)

(Reproduction intenlite.)

PAR

CONSTANT GUÉROULT

(VOIR A PARTIK no N" 115)

raOlSIÊME PARTIE. — LA MARCHANDE A LA TOILETTE

LE DERNIEU SOUPIR d'ANTOINE VAUTREAU (.Sîu'/e).

— Oh ! pas d'enfantillages, reprit Barigoul en le saisissant énergiquement par le bras, vous avez la plus belle part du gâteau, vous serez de la fête.

Et l'entraînant avec lui, il entra dans la chambre du malade, suivi de Tabourcfiu et précédé de ^jmo Toussaint.

Sur un signe de Barigoul, la garde-malade leur apporta des sièges et ils s'assirent tous trois prés du lit, où ils demeurèrent rangés, immobiles et solennels.

Un inexprimable sentiment d'épouvante se peignit sur les traits de M. Vautreau quand il vit entrer et s'asseoir ainsi en face de lui les trois personnages dans lesquels il reconnaissait ses assassins. 11 comprit qu'ils ne pouvaient venir que dans de sinistres intentions et son sang se glaça dans ses veines à la pensée que sa dernière heure était venue.

— Monsieur Vautreau, lui dit Barigoul, M. Hector, en qualité de parent, moi et M. Taboureau, comme amis intimes de la famille, nous nous intéressons très-vivement à votre santé, dont nous avons pour ainsi dire assumé la responsabilité en veillant .sur vous jour et nuit depuis un mois, c'est donc avec un étonnement profond et une douleur extrême que nous venons d'apprendre par M"^ Toussaint votre refus de prendre une potion dont nous attendons tous trois les meilleurs effets.

— Hector, Hector, mon ami, je vous en supplie, faites sortir ces hommes et cette femme, ils en veulent à ma vie, je le sais, faites-les sortir, accor-

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Ahl ah! dit Fiii(Uet. le front ilissé, l'œil sanglaul.

dez-moi la grâce de mourir en paix et je vous promets la plus belle part de moil héritage.

Hector allait répondre, mais Barigoul comprit à sa pâleur qu'il manquait de l'énergie indispensable dans ce moment décisif, alors il se leva, prit la potion préparée, et s'approchant du malade :

— Inutile de prolonger la comédie, lui dit-il d'un ton bref et déterminé, Mardochée vous a tout dit, il vous a même montré la lettre de faire part qui précise l'heure de votre mort, fixée à une heure du matin, or il est minuit et demi, il faut que dans une demi-heure vous ayez cessé de,vivre et c'est juste le terme qui vous restera à parcourir quand vous aurez pris cette potion.

— Assassiner un vieillard ! oh ! c'est horrible ! c'est horrible ! s'écria le malade en roulant des yeux effarés.

— Bah ! nous vous privons de peu d'années et pour une fortune considérable, tandis que vous, vous avez assassiné une jeune femme et avez voulu faire subir le même sort à sa sœur, plus jeune encore, pour une misérable somme de trois ou quatre cent mille francs. Le crime dont vous allez être victime est donc une bagatelle en comparaison de celui que vous vouliez accomplir voLis-même. Quant

à notre pitié, n'y comptez pas plus qu'Amélie Didier n'a pu compter sur la vôtre.

— Non, non, s'écria le vieillard en se roulant dans son lit, je ne prendrai pas le poison, je ne le prendrai pas !

Cette scène fut interrompue par plusieurs coups frappés très-vivement à la porte.

Barigoul remit la potion à Taboureau et courut ouvrir.

Il aperçut Justine, qui lui fit signe de fermer la porte deri'ière lui et de venir lui parler.

Après avoir obéi, Barigoul demanda à la femme de ciiambre ce qu'elle avait de si important à lui communiquer.

— Tenez, dit Justine en lui mettant un morceau de papier sous les yeux.

Barigoul lut avec épouvante les lignes par lesquelles Antoine Vautreau révélait le crime accompli sur sa personne et suppliait le premier passant qui les trouverait d'aller les mettre sous les yeux du commissaire de police.

— Il est heureux que vous ayez trouvé ce papier, s'écria Barigoul en le mettant dans sa poche.

— Vous n'êtes pas sauvés pour cela, répliqua Justine.

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— Que voulez-vous dire ?

— En voilà six pareils que j'ai trouvés dans la rue do la Rocliefoueauld ; or il est probable que le bonhonuuc \'autreau, qui est très-rusé, en a jeté davantage ; que les autres ont été ramassés, car lo jour eoninience et quelques personnes ont déjà passé i)ar là.

— Mais alors le commissaire est déjà prévenu peut-être ?

— C'est à craintlre.

— Que taire ! que faire ! murmura Barigoul, car peut-être n'avons-nous plus même dix minutes à nous.

Deux coups violents se firent entendre en ce moment à la porte de la rue.

— Qui peut venir à cette hoUl'e, dit Justine.

— Allez voir par la fenêtre.

Justine courut entrouvrir un volet et jeta un regard dans la rue.

— Eh bien? demanda Barigoul.

La femme de chambre se retira brusquehlont tle la fenêtre et revenant pâle et oITaréc :

— Ils sont trois, dit-elle, et à leiir costume, à leur mine, à leur tenue, ce ne peut ôtro que le commissaire de police et ses acolytes.

— Mille diables d'enfer! s'édria IJat-igoul. Il reprit après un moment do réilcxion :

— Courez vite à la loge du concierge, empêchez qu'il n'ouvre de suite, parlementez à travers la porte, enfin gagnez du temps, cinq minutes seulement, cela suffira; allez, allez,

Justine partit en courant.

Barigoul rentra aussitôt dans la chatnbre, et s'adressant aussitôt à Tabuuieau, à Hector et à M"* Toussaint :

— Veuillez me laisser un instant seul avec M. Vautreau, leur dit-il, el j'espère lui faire entendre raison.

Tous trois se levèrent et sortirent, confiants dans le caractère résolu de Barigoul et heureux de lai laisser l'exécution du meurtre.

— Le commis.saire de police est là, à la porto de la rue, leur dit-il au moment où ils sortaient, et il sera ici dans un instant, ce n'est donc plus dans une demi-heure, mais en deux minutes qu'il faut en linir avec cet homme.

— Mais, ditTaboureau, comment pourrez- vous?...

— C'est mon affaire, répondit Barigoul en lui fermant la porte sur le nez.

'»y Revenant aussitôt à M. Vautreau.

— Ecoutez, lui dit-il vivement, pour des causes qu'il serait trop long de vous expliquer et qui viennent de se produire à l'instant môme, mon intérêt est maintenant de vous sauver, à l'insu de mes complices; voulez-vous avoir confiance en moi?

— Mais, murmura le vieillard en jetant sur la fiole au poison un regard plein de défiance et de terreur, je ne sais si...

Barigoul déboucha la fiole et en répandit tout le contenu sur le parquet, puis il prit le verre et le vida également à terre.

— Étes-vous rassui-é, maintenant ? dit-il.

— A peu près ; mais comment se fait-il?...

— Je vous répète que ce serait trop long, mes complices .sont là derrière cette porte, ils épient, ils attendent, ils se défient, une minute d'iiésitation et vous êtes perdu.

— Je me fie ft VOUS, dit vivement le vieillard.

— Alors voilez. »

— Où ?

— Dans lui ©nd^ôlt où ils ne sauraient vous trouver.

11 prit lo inalado à bi'ft§-lc-corps, le mit sur ses ])ieds et l'aitta à marchCP Jusqu'à l'extrémité do la elianibre.

Là il mareiia à terre 611 murmurant tout bas:

— Justine m'a dit urtô étoile rouge.

Il trouva enfin une étoile dans les dessins du parquet.

Alors il posa lo plOtt âUi' cette étoile et aussitôt un large vide se fit àftns le tiiur, montrant une chambre située à cinq éti six pieds au-de.ssous de celle où ils se trouvaient.

Un escalier s'était déroulé en même temps jus- (ju'au parquet de cette cliambre.

— TeneZj dit Barigoul, descendez là par cet escalier, je referme cette cloison derrière vous et vous êtes sauvé.

M. Vautreau s'approcha tout tremblant de cet escalier et se prépara à le descendre aussi rapidement que le lui perhiettait son extrême faiblesse. Tout à coup, un violent coup de pied dans les reins l'envoya dans le vide ; il tomba lourdement sur le parquet, poussa un profond soupir et ne . bougea plus.

— C'est fait, murmura Barigoul.

Et faisant jouer de nouveau le ressort, il remit la cloison en place.

Au même instant, la porte de la chambre s'ouvrait, et le commissaire de police entrait, suivi de deux agents, d'Hector Hervieux et de Tabourëàu.

. nij qoil ■ « Adèle Turmole dormait encore d'un profond sommeil quand sa sonnette', agitée avec violence, là réveilla en sursaut.

— Quel est donc le manant qui peut venir éveiller une femme à pareille heure ? s'écria-telle appèfe avoir jeté un coup d'oeil sur sa pendule qui ifliarquait dix heures et demie.

Elle se demandait si elle devait quitter son lit, au risque d'avoir tout le jour' les yeux battus et le teint fatigué, quand le bruit de la sonnette retentit de nouveau.

— Allons, il faut céder, dit-elle.

Elle se leva, passa lentement un élégant peignoir, jeta un coup dœil dans la glace et alla ouvrir.

Un jeune homme entra, les traits pâles et la figure décomposée.

C'était Hector Hervieux.

— Eh bien, qu'y a-t-il et que signifie cette figure croque-mort ? lui dit la lorette.

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Hector so laissa tomber sur un siège, essuya son front couvert de sueur; puis se tournant enfin vers Adèle, qui attendait avec impatience une explication.

— Adèle, lui dit-il, je suis perdu !

— Oh ! tu as le désespoir facile, dit Adèle avec un rire ironique ; voyons, quelle est la cause de ta désolation ?

— Mon oncle est mort !

— Ah ! fit Adèle, qui éprouva un saisissement involontaire. Puis elle reprit:

— Dame ! ça n'a pas dû trop t'étonner, tu faisais bien un peu ce qu'il fallait pour ça.

— Oui, mais il est survenu des incidents fâcheux.

— Quoi donc?

— Un hasard nous ayant appris que le commissaire de police était prévenu, nous nous sommes trouvés dans la nécessité de hâter l'événement; barigoul s'en est chargé et au moment où le commissaire frappait à la porte de la rue, il entrait dans la chambre pour en finir.

— Oh ! mauvaise affaire ! murmura Adèle.

— Nous ne savions quel était son plan ; cinq minutes à peine s'étaient écoulées quand le commissaire se présente, escorté de deux agents, et sans autre explication, demande à être introduit immédiatement dans la chambre de .il"" Hervieux. Tu comprends ma terreur.

— Oui, oui, tu ne devais pas être à la noce, dit Adèle ; après ?

— Impossible de résister, j'entre, suivi du commissaire et de ses hommes, me demandant avec une mortelle anxiété, quel tableau nous aUions trouver dans cette chambre, et à peu près convaincu qu'une effroyable scène de meurtre allait s'offrir à nos yeux.

— Enfin, que voyez-vous ?

— Rien.

— Rien ! mais l'oncle ?

— Disparu.

— Et Barigoul?

— Également .

— par une autre porte alors?

— Il y a une autre porte, en effet, mais elle était baiTicadée de l'autre côté par de gros meubles, afin d'éviter toute possibiUté de communication avec le malade.

— Et on l'a l'etrouvée dans le même état ?

— Absolument.

— Qu'étaient donc devenus Barigoul et le malade ?

— C'est ce que j'ignore encore à cette heure.

— Et le commissaire ?

— Après avoir cherché partout, et s'être assuré qu'outre la porte par laquelle nous étions entrés, il n'y avait qu'une autre issue impraticable en ce moment, il s'est retiré, à peu près convaincu, et comme je me hâtai de le lui dire, qu'il avait été victime d'une mystification.

— Alors le péril est passé et te voilà rassuré.

— Nullement.

— Qu'y a-t-il donc encore ?

— Une complication terrible, écrasante. Les lettres de faire part étaient toutes préparées et l'uno de ces lettres a été jetée a la poste par mégarde ; ce qui va amener demain à l'hôtel Hervieux la personne prévenue de la mort de fonclo Vautreau et probablement quelques amis avertis par cette personne. Or le fait e-st assez extraordinaire pour se répandre rapidement dans le quartier et il y a mille chances pour qu'il parvienne aux oreilles du commissaire qui, mis en éveil par ce nouvel incident, procédera alors à une enquête dont la seule pensée me glace d'épouvante.

— Je comprends cela, dit Adèle, devenue tout à coup sérieuse, et cette fois, malheureusement, la terreur n'est pas imaginaire.

— Si je retrouvais Barigoul, je saurais à quoi m'en tenir sur la disparition do mon oncle et nous pourrions prendre un parti, mais que faire dans l'ignorance où je suis?

— Ce qu'il y a de plus sûr dans tout ceci, répliqua Adèle, c'est que les premiers sur lesquels la justice mettra la nlain, si elle soupçonne la vérité, ce sera toi et ton père.

— Pourquoi cela ?

— Pour deux raisons : la première, c'est qu'il sera avéré que l'oncle Vautreau a quitté l'hôtel de Bliniére pour venir loger à l'hôtel Hervieux.

— C'est vrai, murmura Hector, les preuves abonderont.

— La seconde, poursuivit Adèle, c'est que les plus intéressés à la mort d'Antoine Vautreau, c'est toi et ton père, ce qui ressortira clairement des dettes dont tu es accablé, et de l'examen des livreâ de M. Hervieux, . „

— Oh ! voilà ce. q^e j'entrevQyjais et ce que je n'osais m'avouer à moi-même, balbutia Hector d'une voix tremblante.

Puis, saisissant la main de la lorette :

— Adèle, lui dit-il, troublé, agité comme je le suis, il m'est impossible do réunir deux idées, mais toi, toi qui as tout ton sang-froid, conseille-moi, que faut-il faire ?

— Le cas est très-embarrassant, répondit Adèle,

— Je ne rêve plus depuis ce matin que bagne ou échafaud, j'ai, tout éveillé, d'effroyables cauchemars, et la seule pensée, lé seul insfinct qui s'agite en moi, c'est la fuite.

— Garde-t'en bien, s'écria Adèle qui, dans cet expédient, voyait crouler toutes ses espérances de fortune et ne voyait que cela; en pareil cas, la fuite est un aveu complet, ce serait aller toi-même audevant de ta condamnation.

— En partant aujourd'hui même j'aurais le tempà de gagner la frontière.

— Peut-être n'est-il plus temps, peut-être tes démarches sont-elles surveillées déjà.

— Déjà ! répéta Hector en frissonnant.

— Mais en supposant que tu eusses le temps de gagner la Belgique ou l'Angleterre, tu n'en serais pas plus avancé pour cola, car la fortune de l'oncle Vautreau et la position de ton père donnent à cette affaire fies proportions telles, qu'on demanderait

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et qu'on obtiendrait immédiatomcnt ton extradition.

— Ainsi, balbutia Hector éperdu, impossible do fuir, impossible do me soustraire à cotte menace sans cesse suspendue sur ma tête.

— Impossible, la prudence môme te commande l'audace et veut que tu tiennes tête au danger.

— Que faire alors ? que faire ?

— Il faudrait avant toute chose trouver Barigoul.

— Il n'est pas rentré chez lui.

— Peut-être est-il chez Taboureau, 11 faut y courir.

— Tu as rai.son, j'y vais de ce pas.

11 se leva et sortit.

Dix minutes après son coupé le déposait à la porte de Taboureau, chez lequel nous allons le pré- <'éder de quelques instants.

Il était dix heures environ et Taboureau venait de rentrer, après avoir vainement attendu Pierre Dumouhn, qui était .sorti de chez lui avant six heures, lorsque sa bonne introduisait une femme dans son cabinet.

Cette femme était JI"'« Ilardouin.

La figure pâle, amaigrie, les cheveux presque entièrement blancs, le regard vague et légèrement contracté, on sentait qu'une pensée inexorable, qu'un désespoir incurable et sans bornes pesaient incessamment sur elle et écrasaient toutes ses facultés.

— Jlonsieur, dit-elle à Taboureau, vous avez été bien dur, bien impitoyable à mon égard, vous êtes pour une large part dans les malheurs inouïs, qui nous ont frappés, et je devais croire qu'il vous suffirait de nous avoir chassés de notre demeure, d'avoir fait vendre notre maison à vil prix, d'avoir enfin déterminé la misérable position à laquelle se trouve réduit mon mari. Mais je me trompais, vous n'êtes pas encore satisfait et vous venez de mettre opposition sur une somme qui nous est indispensable pour vivre, c'est l'explication de ce fait que je viens vous demander.

— Mon Dieu, madame, répondit Taboureau, l'explication est simple et facile à donner ; j"ai mis opposition pour une .somme de trois raille francs qui vous restait devoir à mon client César Fauconnier, la vente de votre immeuble et de votre mobilier n'ayant pas suffi pour payer les frais et solder cette créance.

— Mais, monsieur, dit M"" Ilardouin en rougissant, vous nous laissez sans ressources, et puisqu'il faut dire le mot, sans pain.

— Je déplore votre situation, madame, répondit froidement Taboureau, mais je dois songer avant toute chose à sauvegarder les intérêts de mon client, M. César Fauconnier.

— Eh ! monsieur, vous savez fort bien que je ne suis pas votre dupe et que je connais le rôle que joue dans cette affaire votre prétendu client.

Puis, changeant subitement de ton.

— Monsieur, reprit-elle d'une voix suppliante, je ne puis pourtant pas laisser mourir do faim mon mari, je ne puis pas ajouter à tous les torts dont

je me suis rendu coupable envers lui, celui de lui imposer les plus dures privations.

Il y eut un moment do silence pendant lci[uel l'homme d'affaires semblait en proie à une luUo intérieure.

— Tenez, madame, dit-il enfin, voulez-vous que je vous parle franuhenvnt ?

— Dites, monsieur, je vous écoute.

— Eh bien, vos affaires, que je connais mieux quo vous, à coup sur, sont tellement embrouillées aujourd'hui, quo les débris do votre fortune, suffisant pour vous faire vivre si on savait les administrer, seront engloutis avant deux ans.

— Avant deux ans! Oh! vous me dé.sespéroz, monsieur, murmura M"" Hardouin atterrée.

Après un moment de stupeur elle l'cprit :

— Que pourrais-je faire pour éviter cette ruine ? veuillez me conseiller, je vous prie.

— Soit, mais vous ne suivrez pas mon conseil.

— Pourcjuoi ?

— 11 vous paraîtra bien extraordinaire.

— Parlez.

— Madame Hardouin, les gens que j'ai poursuivis m'ont toujours trouvé impitoyable.

— Croyez-vous qu'ils aient eu tort?

— La question n'est pas là et je poursuis; par une conséquence naturelle, les gens qui me confient le soin do leurs affaires n'ont qu'à se féliciter du soin, de l'activité et de l'intelligence avec Ics- (juels je m'occupe do leurs intérêts.

— Eh bien ? demanda M"" Hardouin.

— Rapportez- vous, en à moi du soin de remettre l'ordre dans le chaos de vos affaires et je réponds de vous tirer des embarras qui vous envahissent et finiront par créer autour de vous un inextricable labyrinthe.

— Que je remette entre vos mains la direction de mes affaires et la gestion de ma fortune, à vous! s'écria M°" Hardouin stupéfaite.

— Je vous ai prévenue que vous refuseriez, répliqua Taboureau, j'ajoute qu'avant six mois vous serez tellement entourée d'entraves que vous ne pourrez plus trouver cent francs sur une fortune que je me charge de vous rendre nette et liquide, si vous mettez en moi toute votre confiance. Mais je n'insiste nullement et tiens fort peu à me mettre sur les bras un immense travail pour le misérable bénéfice do deux ou trois cents francs par an que je vous demanderais.

Puis, sans plus s'occuper de M"' Hardouin que si elle n'eût pas été là, il se mit à conpulser avec ardeur une masse de papiers.

Cette apparente indifféi-ence ébranla M"° Hardouin.

— Ainsi, reprit-elle, après une longue hésitation, vous seriez assuré de rétablir mes affaires et de me reconstituer une petite fortune.

— De quatre à cinq mille livres de rente qui ne devraient rien à personne, répondit Taboureau sans cesser son travail.

— En ce cas, reprit M"" Hardouin, avec la certitude d'un pareil résultat, vous n'hésiteriez pas sans doute à lever votre opposition ?

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— Nécessairement, dit Taboureau, toujours affairé.

M"" Hardouin garda encore un long silence.

— Eh bien, dit-elle enfin, je consens; mais faites que je touche cette somme aujourd'hui même.

— Vous ne pouvez l'avoir avant demain, dit Taboureau sans même relever les yeux.

— Mais c'est aujourd'hui qu'il me les faut, s'écria M"'" Hardouin.

— Mille francs vous suffiront sans doute d'ici à demain.

— Oui, certes.

— Je vais vous les avancer.

Et affectant toujours la plus complète indifférence, Taboureau prit un billet de banque dans un tiroir et le remit à M'"" Hardouin.

Puis il lui fit signer, outre un reçu de cette somme, un pouvoir par lequel elle lui remettait la gestion do toutes ses affaires, le tout détaillé avec le soin minutieux qu'il apportait à toute espèce d'acte.

— Je me fie en votre honneur, monsieur Taboureau, lui dit gravement M"" Hardouin au moment de sortir, c'est plus que ma vie, c'est celle de mon mari que je remets entre vos mains.

Elle sortit, reconduite par Taboureau.

— Cent mille francs ! oui, il lui reste à peu près cela, murmura l'homme d'affaires en rentrant dans son cabinet ; or, en manœuvrant bien, sans me hâter, avec une prudente lenteur, cette somme sera passée dans ma caisse d'ici à trois ans, et je défie qui que ce soit de prouver que j'aie fait tort d'un sou à M"" Hardouin.

Il ajouta après un moment de réflexion :

— Après tout, dans l'état d'hébétement où se trouve le mari, Bicctre où sa chambre, c'est absolument la même chose, et quant à M"" Hardouin... elle a son frère, le baron de Bliniére, qui ne saurait la laisser dans la misère. Allons, tout cela s'arrangera à merveille.

Comme il venait de prendre cet arrangement avec sa conscience, on frappa à la porte de son cabinet.

— Entrez ! cria-t-il.

Il ajouta tout bas :

— Si c'était Barigoul ?

La porte s'ouvrit et un vieillard entra.

— Jacobus ! dit Taboureau étonné.

— Moi-même, monsieur Taboureau, et voici ce qui m'amène.

— Voyons, monsieur Jacobus, dit Taboureau en prenant cette figure implacable et glaciale de l'homme d'affaires, pour lequel le sentiment se traduit en chiffres.

— Monsieur Taboureau, j'ai reçu une lettre de Mencia, qui veut jouer mon Josué à New-York, où elle excite un véritable enthousiasme.

— Après ? dit Taboureau.

— Après? mais c'est tout simple, je viens vous demander ma partition que vous avez saisie à l'Opéra, quand vous avez vu qu'on ne pouvait plus la chanter, faute d'une voix exceptionnelle comme celle de Mencia.

Taboureau, avec un flegme imperturbable, tira à lui un carton portant la lettre Y, puis il chercha

parmi les papiers qui encombraient ce carton, en prit un et le lut.

C'était celui qu'il avait fait signer par Jacobus pendant la représentation de Josité, et par lequel le vieux musicien le reconnaissait son débiteur pour une somme de trois cent mille francs.

Quand il eut iini, il se tourna vers celui-ci.

— Avez-vous trois cent mille francs à me compter? lui dit-il.

Jacobus demeura aussi stupéfait que si Taboureau lui eût demandé d'aller décrocher la lune.

— Vous ne les avez pas ? reprit imperturbablement Taboureau.

— Vous le savez bien, répondit Jacobus.

— Comment alors avez-vous pu espérer un instant que je consentirais à me défaire du seul gage que je possède ?

— Comment ! balbutia Jacobus d'une voix altérée, vous refusez de me donner ma partition ?

— Très-positivement.

— Mais vous ne comprenez donc pas ? Mencia veut la jouer à New-York, où elle me garantit un immense succès et les droits d'auteur dont le chiffre représente une fortune!

— Je comprends parfaitement, et vous remettrai avec joie votre opéra contre les trois cent mille francs que vous me devez.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura le vieux musicien en laissant tomber sa tête sur sa poitrine, comme s'il eût reçu un coup de massue.

Taboureau s'était mis à écrire.

— Écoutez, reprit Jacobus, mon opéra ne peut être chanté que par Mencia ; il est donc de votre intérêt de me le remettre, et je vous jure de vous envoyer intact tout ce que je toucherai de droit d'auteur. Tant qu'à moi, assister à l'exécution de mes œuvres, l'entendre chanter encore par Mencia, et puis vivre de pain et d'eau, voilà tout ce que je demande, et mon bonheur sera complet.

— J'ai confiance en vous, réphqua Taboureau, mais plus encore dans mon gage, et je ne m'en dessaisis pas.

— Monsieur Taboureau, balbutia Jacobus d'une voix défaillante et les yeux pleins de larmes, vous me tuez.

— Eh bien, voyons, dit Taboureau, après tout, je ne suis pas de fer, et je ne sais pas résister aux larmes d'un vieillard, je vais vous proposer un arrangement.

— Dites, dites, monsieur Taboureau, s'écria Jacol^us.

— Attendez un instant.

Il prit une feuille de papier timbré et écrivit une vingtaine de lignes.

— Tenez, dit-il en le donnant à lire à Jacobus.

Le vieillard lut les vingt hgnes avec une expression de surprise qui alla toujours croissant jusqu'au dernier mot.

— Ah ça ! est-ce une plaisanterie? dit-il enfin. Est-ce que réellement vous vous contenteriez de cela en garantie des trois cent mille francs que j'ai reconnu vous devoir ?

— Je m'en contente, faute de mieux, que voulez-

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vous? Vous n'avez rion, ce titro repose au moins sur une probabilité, et si légère, si invraisemblable qu'elle soit, cela vaut toujours mieiLX i(ue rien.

— Alors contre ma signature .apposée au bas de ce papier, vous allez me rendre ma partition?

— A l'instant mémo.

— Je signe, mais je m'engage à vous envoyer de New- York tout ce quo me rapportera mon Jostir car cet écrit n'est qu'un cbilfon de jiapier et ne saurait jamais être autre chose, je vous en donne ma parole.

Jacobiis signa, remercia Tabourcau de sa générosité et emporta sa partition, qu'il palpait et regardait en route avec la tendresse frénétic(ue d'un péro pour son enfant ou d'un avare pour son trésor.

A Jacobus succéda immédiatement un troisième individu, qui entra brusquement, ferma la porte à double tour derrière lui, et vint se jeter dans un fauteuil, très-pâle et très-ému.

C'était Hector Horvioux.

ÇONS'^^r^T QupROULT.

(Là suite au prochain numéro.)

(Reproduction inteniilc.)

L'AMOUR EN PARTIE DOUBLE '

RÉGINE ET GENOFSA

PAB

C= D'AMEZEUIL

UN CHAPITRE PAR C0IUlESP0ND.\>,-i'.E

Yann à Genofsa.

Tours, 10 avril.

Un déraillement m'oblige à passer quelques heures à Tours, et j'en prolite, cher ange, pour te dire bien vite que je t'aime.

Je me sens un peu fatigué de mon voyage, car il m'est de toute impossibilité de dormir en chemin de fer.

Lors même, d'ailleurs, que j'en aurais eu la moindre en\'ie, je n'aurais pu la satisfaire ; je mo trouvais en effet a,ssis entre un poète qui rêvait tout haut, et un énorme Anglais, qui, non content de souffler en si bémol, ronflait encore en ré dièse, ce qui ne manquait pas d'être fort désagréable pour mes oreilles.

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