‹ La belle herboristeChapitre 20 sur 85 · oir les Amours de conireOunde · texte numérisé non relu

oir les Amours de conireOunde

Je t'avoue donc que c'est sans peine que je mo suis vu dans la nécessité de passer quelques heures dans la charmante capitale de la Touraine ; je me trompe, cependant, n'est-ce pas pour moi un jour tout entier do perdu, puisque jo suis loin de ma chère Genofsa?

Je clicrche, du reste, à tromper mon ennui on conversant avec elle, et je profite de l'occasion pour lui faire quelques recommandations au sujet de ses études.

Je désirerais donc que, pendant mon absence, ma gentille élève apprit les fugues do Bach, et fût à mémo do me chanter à mon retour les doux partitions do Guilhmmi' Tell et du Barbier, , J'cspèi'o qu'elle daignera se montrer obéissante, et nous prouver que son désir de parvenir est toujours le mémo.

M. lo marquis Joannic do Kernevclan, notre ami commun, est chargé de te remettre ces divers ouvrages.

J'ai l'air de plaisanter on ce moment, et je suis triste, pourquoi? ne m'aimcrais-tu plus, ma Genofsa chérie? cette pensée est folle, n'est-ce pas?

Pardonne-moi, chère âme, je t'aime 1 oui, je t'aime !...

Voici la cloche qui sonne, je me hâte de clore ma lettre, et j'y dépose, à ton intention, une foule de baisers.

Au revoir, mon ange, et à bientôt.

Celui qui t'aime,

Yann de Kergall

Yann îi joannic de Kernecehn.

Tours, lu avril.

Mon cuer Joannic,

Sois donc assez bon pour passer chez Genofsa et pour lui remettre les deux partitions de Guillaume et du Barbier.

Tu les prendras rue Dauphine, chez Colombier.

Demande-lui, en même temps, les fugves de Bach.

J'ai prévenu Genofsa de ta visite, elle t'attend, souviens-toi do la promesse que tu m'as faite.

Je n'ai que le temps do te serrer la main en me disant, pour la vie, ton ami dévoué.

' Yann de Kergall.

Yann à Genofsa.

Nantes, 11 avril.

Me voici à Nantes, je suis brisé de fatigue, et je vois tous les objets danser autour de moi, en un

LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS

mot, jo suis si étoui-di, pour ne pas dire plus, qu'il me faut tout l'amour que je ressens pour toi pour tenir la promesse que je t'ai faite de te donner de mes nouvelles.

Genofsa, m'aimes-tu comme je t'aime ?

Mon souvenir te fait-il éprouver ces sensations profondes qui sont l'amour ?

Tu trouves étranges, sans doute, ces questions, mais c'est que probablement tu ignores tout ce que je souffre depuis que je suis loin de toi.

Hélas ! dés l'instant où je me suis vu séparé de toi, il m'a semblé qu'un vide immense se faisait autour de moi, et des larmes ont mouillé mes pau-

pières.

Et toute Ig, nuit, nuit bien longue de souffrance et d'insopipip, les fantômes les plus bizarres ont envahi mon cerveau.

Oh ! s'il me fallait ne plus te revoir L.. ijiais, j'en mourrais, car j'ai bien souffert pendant cep quelques heures,!...

Lorsque 1,\i \:^i'écriras, ma chère petite Genofsa, répète-moi, répète-moi, à satiété, que tu m'aimes, et que tu n'aimes que moi.

Je suis fou, n'est-ce pas ?

Oui, tu as raison, je suis vraiment fou, mais c'est d'amour pour toi.

Que ne puis-je te retracer les gTacieuses images que ton doux souvenir fait naître autour de moi ; c'est de l'ivresse, c'est du bonheur; mais un bonheur pur, éthéré, divin, quelque chose qui ne se peut exprimer, mais qui rend bien heureux. . .

Quelle douce chose que l'amour, quand l'objet aimé ressemble à ma Genofsa !...

Aime-nioi de ton côté, et si ce n'est par amour, que du moins ce soit par pitié.

Quelle cruelle pensée vient de se faire jour dans mon esprit ! je me suis dit que peut-être tu m'oubliei-ais... et,., cette idée vient de me causer une sensation si atroce, que j'en tremble encore de tous mes membres;.. Vite écartons ce vilain souvenir en songeant que notre Genofsa est trop belle pour que son âme ne lé soit pas plus encore...

Vainement je cherche à distraire ma pensée, je ne puis y parvenir.

Tu me pardonneras d'avoir laissé déteindre sur ces pages les sombres idées qui peuplent mon cerveau, mais c'est plus fort que moi... n'ai-je pas mille sujefs de pleurer?... et je te l'avoue, dussé-je paraître ridicule, je ne puis empêcher mes larmes de couler, car je suis triste, et c'est vainement que je cherche un instant de calme en songeant à ces deux beaux yeux qui sans cosse me font rêver ; je ne puis arracher le sombre voile qui de toute part m'environne.

Je t'aime, mon ange chéri, et t'envoie mille baisers.

Yanx.

Yann à Joannic.

Nantes, 12 avril.

Je voulais, dès hier, t'écrire quelques lignes, mais je me suis trouvé tellement harassé, que je n'ai pu faire autre chose que de me jeter tout habillé sur mon lit, où, paraît-il, j'ai rontlé pendant douze heures comme un uhlan.

Je me sens un peu mieux aujourd'hui, et en attendant la chaise de poste qui doit me conduire à La Roche-Bernard, je m'empresse de t'envoyer de mes nouvelles.

Ma tristesse est toujours plus grande, et il me semble qu'elle augmente encore à mesure que je touche de plus près au ternie de mon voyage.

J'aimais tant mon père, aussi en songeant que je ne le reverrai plus, je le regrette mille fois plus encore.

Eh quoi ! il ne me sera plus donné de l'apercevoir? je n'entendrai plus sa grosse voix me répéter son vieux refrain :

— Allons gamin, vire à bâbord, nagp à tribord, et toutes roiles dehors, arrime gaiement.

Ce qui voulait dire que, dans la vie, il fallait toujours avancer sans crainte de se briser contre les écueils qui bordent la côte.

]\Ion pauvre père ! il était brusque peut-être, mais quelle bonté se cachait sous cette apparente brusquerie!

Une chose qui contribue plus encore à augmenter ■ma tristesse, c'est de penser au chagrin de ma tante : pauvre femme, comme elle va se trouver seule !

Je n'ignore pas que tant que je vais rester auprès d'elle c'est moi qui supporterai les tempêtes de mauvaise humeur accumulées dans son cœur; mais que m'importe si cette petite concession peut lui faire oublier son chagrin? je suis prêt à me sacrifier de grand cœur.

Dans quelques heures je serai donc chez moi, trop tard, hélas!

Pourquoi le sort est-ii venu me frapper aussi rudement, et me séparer de tout ce que j'aime, en me privant de mon père et en me contraignant à m'éloigner do toi et... d'elle?...

Quand l'amour sera venu heurter' à la porte de ton cœur, tu comprendras alors tout ce que l'on souifre en se voyant brusquement arraché à celle que l'on aime.

Ma tête est tellement brouillée que je ne sais, en vérité, ce que j'écris; pardon mille fois, cher ami, de mes imjohérences, et crois bien que je n'en suis pas moins toujours ton bien dévoué,

Yanx de Kergall.

P. S. — Réponds-moi, au château de Kergall, par La Roche-Bernard (Morbihan).

N'oublie pas d'aller la voir, et parle-moi longuement d'elle.

Yanx.

ilOTi

LES DELASSEMENTS ILLUSTRES

Genofsa à Yunn de KerguU.

Mon cher i'etiï Yann,

Je viens do recevoir la bonne lettre que tu m'adresses de Kcrgall, et, bien vite, je m'empresse d'y répondre.

Tu manifestes le désir de m'cntendre parler do moi dans les plus grands détails, cpie puis-je donc te dire que tu ne saches déjà, et quels cliangements veux-tu qui se soient produits dans ma paisible existence ?

J'ai beaucoup pleuré depuis le jour de ton départ, et je pleure encore, même en t'écrivant, car on jetant les yeux autour de moi, je trouve ma chambre bien grande, et j'y suis ])ien seule.

C'est en vain que M. Joannie qui, du reste, est excellent pour moi, cherche à me distraire, je ne puis y parvenir, no me manque-t-il pas quelque chose, puisque mon Yann est absent ?

La musique elle-même n'a plus pour moi les charmes qu'elle avait naguère, et cependant, je travaille sans trêve ni merci, et je pourrais déjà chïmter par cœur tout le rôle do Mathilde, de Gvillaume.

Los fugues me paraissent bien difficiles, et si ton souvenir n'était pas là pour relever mon courage, oh ! je crois que je n'aurais jamais la force de les travailler.

Un doux espoir me soutient heureusement, c'est qu'un bon baiser de mon Yann adoré viendra me récompenser de ma persévérance. Puis je relis tes lettres, et je suis heureuse en songeant que tu m'aimes.

Penser que tu ne m'ouljlics pas, c'est là mon plus grand, mon unique bonheur. Mais moi non plus je ne t'oublie pas, car je pense à toi du matin au soir et du soir au matin.

Vous voyez donc bien, monsieur, que vous n'êtes pas le seul à aimer, puisque de par le monde il se trouve un cœur dont les battements répondent aux battements du vôtre.

Hier au soir, la chaleur était'étouffantc, j'allai m'accouder sur le rebord de la fenêtre, et je restai là quelques instants à rêver. Soudain j'entendis chanter un rossignol, et je me pris à pleurer amèrement; je l'avais cependant bien souvent écouté ce gentil chantre des nuits, mais alors tu étais près de moi, ma main reposait dans la tienne, et mes yeux se miraient dans les tiens ; seule en ce moment je n'eus pas la force de l'écouter plus longtemps, je fermai bien vite la fenêtre.

Je t'entends d'ici me prodiguer les noms d'enfant, de petite fille; tu as raison, mon ami, je suis tout cela, mais parfois c'est plus fort que moi, il faut que je pleure.

Probablement c'était hier mon jour, et comme j'étais seule, j'en ai, ma foi, largement abusé.

Je suis plus calme aujourd'hui, j'ai d'ailleurs en m'éveillant aperçu un joyeux rayon de soleil qui se

jouait sur mon lit et j'en ai tiré sur-le-champ les plus favorables a-ugures.

N'ai-je pas eu mille fois'raison, puisque je viens de recevoir une lettre de toi, et que tu me permets d'y répondre : deux bonheurs à la fois ?

( 'ommo tu le vois, je profite amplement do la permission que m'a octroyée mon seigneur et maître, et je lui débite toutes les folies qui me passent par la tête.

VA cependant, si je ne craignais de le fatiguer, comme je préférerais, à tous ces mots vides de sens, lui réciter ce charmant verbe : J'aime 1 tu aimes! etc.

J'espère, mon cher seigneur, que vous daignerez croire que votre petite Genofsa ne se fait pas faute de le répéter, et qu'elle n'est vraiment heureuse que lorsqu'elle vous l'entend dire.

Au moment où j'allais terminer ma lettre, j'entends frapper à ma porte, j'hésite avant que d'aller ouvrir, car, depuis certaine visite, qui vous a si fort mis en colère, monsieur, je suis devenue trèsprudente ; mais comme on continue à frapper plus fort, je demande :

— Qui est là ?

— Moi, me répond-on.

La voix m'était inconnue.

— Qui, vous?

— Moi, pardine, Yvon.

— Je ne vous connais pas ; de quelle part venezvous ?

— C'est une lettre. . .

— Mais de qui?

— Eh pardine donc, de M. le marquis. . .

— De M. le marquis?. . .

— Mais oui, de M. le marquis, qui m'a dit de l'apporter à mademoiselle Genofsa.

— Comment s'appelle-t-il, votre marquis ?

— M. de Kernevclan, pardine donc.

Ma foi, je ne pus l'ctenir un éclat de rire, en songeant à la peur que j'avais éprouvée; il ne m'était pas même venu à la pensée que ce marquis pût être ton ami Joannie.

J'allai donc ouvrir, et je vis devant moi une soi'tc de paysan bas-breton, qui me dit en s'inclinant :

— (J'est-y bien vous qui êtes la demoiselle?

— C'est bien moi, mon ami.

— Dame, faites excuse, car ne vous connaissant pas.

C° d'Amezeuil.

{La suite au prochain numéro.)

(Reproduction interdita.)

ie Gérant : O. BOUQUETTE.

Boulogne (Seine). — Imprimerie JULES BOYBR et 0«. AHm. : rue Neuve-St-Augustin, H, à Paris.

JLe Numéro : 10 centimes, >

14 Octobre 1874.

PARIS

SOMMAIRE. — l.a Belle Herboriste, par Alexis Bouvier,

— Les Abîmes de Paris, par Constant Guéroult.

L'Auioar en partie double, par C" d'Amezeuil.

PRIX DE L'ABONNEMENT

UN AN SIX M0I3

Paris 8 fr. 4 tr.

Départements . 10 5

L^ BJELLE HERBORISTE

CiRAlVD ROITIASr 3VOUVEAIJ

ALEXIS BOUVIER

-S/SSDf/CÙTTARO-

11 a raison, dit la fille les doigts serrés, demain il n'y paraitra plus.

LES CONFIDENCES DE BIZÛT (sUîfô).

Bizot disait tout bas, en serrant les poings : — Oh ! je te graisserai, toi !

Rosalie continua :

— Ce que je sais pertinemment, c'est qu'il est l'ami sincère et dévoué de mon père...

Bizot regarda longuement sa fiancée, puis, avec son bon sourire, il lui dit :

— Votre bon petit cœur se refuse toujours à croire aux coquins.

— Que voulez-vous dire, Eustachc ?

— Ecoutez.

La bouché demi ouverte, Rosalie écoutait.

— Hier soir, en sortant d'ici, voulant suivre Friquot pour savoir sa doinouro, jo mo cachai dans la ruo Saint-André-dos-Arts. Au bout d'une domihcure, il sortit ; il était temps, j'éUiis à moitié gelé. Jo le suivis, et jo crus qu'il était entré dans la maison nM do la riie Cassette... J'attendais pour m'en assurer, regardant si je voyais des fenêtres s'éclairer, lorsque tout à coup une femme vint, qui appela Friquot, en lui disant :

— Jacques ! jette-moi le passc-partout...

— C'est toi? dit Friquet, et il le lui jeta. La femme entra. Mamzelle Rosalie, savez-vous quelle était cette femme ?

— Assurément, non.

— G'éttvit Maric-Ueino.

Marie-Reine ! fit Rosalie étourdie.

— Oui, Marie-Rcino. Vous voyez la jolie société qui a les faveurs de votre papa.

— Cet homme, cette femme sont...

— Oui, mamzelle... sont des canailles, qui, dans un but que je cherche, exploitent votre malheureux

père.

— Les misérables ! dit Rosalie. Puis elle ajouta,

réfléchissant :

— Que faire ?

— Que faire ? Cost bien simple : tout dire à voU-e

père.

— Naïf ! il no vous croira pas, et c ost a vous

qu'il en voudra.

— Comment, à moi!... Alors que voulez- vous

faire ?

Rosalie, l'œil fixe, réfléchissait. Au bout de quelques minutes, elle dit à Bizot :

— Ecoutez, Eustache, ne dites à personne ce que vous avez vu, allez souvent à la rue Cassette, tâchez de savoir les heures où Marie-Reine va retrouver M« Friquet, et là alors vous y conduirez

mon père. , r^u ,

— Tiens, tiens, mais c'est une idée, <,a!... Uh ! que c'est malin, les femmes.

— Sm-tout, fit Rosalie, pas un mot à personne... Retournez dans la boutique, voici du monde.

— Qu'est-ce qu'il faut servir à monsieur ? dit

Bizot. . , , I'

Les amoureux étaient trop occupes de leur decouverte, et Us n'entendirent pas, après le récit de Bizot, le bruit d'un pas qu'on faisait léger qui s'éloignait.

C'était celui de Marie-Reine. Collée a la porte, elle avait tout entendu ; dix fois elle s'était contenue pour ne pas aller éteindre dans sa gorge le récit du conteur ; enfin sachant tout, elle sortit par la porte de Vallée et courut à la rue Cassette.

Page 1