LES MONSTRES
Lorsque Marie-Reine frappa à la porte de Fri quet, on ne lui répondit pas ; cependant, elle avait I
entendu du bruit. Elle frappa encore et écouta l'oreille appuyée sur la porte ; cotte fois encore elle entendit du bruit, elle sentit même que l'on venait et qu'on regardait parle trou delà serrure.
La porte s'entre-bàilla et Friquot, qui parut, lui demanda :
— Que veux-tu ?
— J'ai à te parler absolument.
— Je ne puis te recevoir... reviens dans un quart d'heure...
— Bien I fit la fille.
Elle ne demanda pas d'cxplicafion ; il y avait entre ces deux êtres une confiance telle que Marie- Reine descendit sans préoccupation. Elle gagna la place Saint-Sulpice, entra à l'église et pria.
Oui, elle pria ! elle pria pour être sauvée du danger qui la menaçait.
Friquet, après avoir congédié Marie-Reine, était rentré dans sa chambre.
Cinq personnes, d'ailleurs distinguées, vêtues avec une certaine recherche, étaient autour de la table.
— Eh bien ? fit l'une.
— Ce n'est rien, monseigneur, dit Friquet; c'est un agent qui m'apportait un rapport.
— Bien, fit celui qui avait parlé.
Puis, comme continuant une conversation interrompue, il ajouta :
— Je continue donc, monsieur. La police est sur nos traces, toute tentative est momentanément impossible ; les conventions du traité d'Amiens, réclamées par Buonaparte, no seront pas remplies par l'Angleterre : j'en ai reçu l'avis ce matin. Malte no sera pas évacuée, la guerre recommence donc immédiatement ; avec la guerre, l'occasion se représente-trcUe delle-même, nous armons la Vendée, et, en l'absence du chef du pouvoir, nous tenterons un mouvement sur Paris avec des chances de succès... Aujourd'hui, voici les ordres reçus : quitter Paris au plus tôt car Fouché est à nos trousses ; il connaît nos noms et nos plans, il n'ignore que nos demeures, ce matin, du moins... Je conseille donc à chacun de nous de ne pas rentrer chez lui et, par des chemins différents, de gagner la frontière.... Pour qui veut passer en Allemagne, des amis sont à Kehl ; pour qui veut regagner l'Angleterre, des bâtiments anglais croisent entre Brest et Roscot'f, et des amis attendent à Saint-Pol do Péan... Maintenant, séparons-nous.
Les six hommes se levèrent, causèrent encore quelques minutes, et sortirent, reconduits par Friquet, qui, l'échiné courbée, leur ouvrit la porte.
Celui qui avait parlé dit à Friquet :
— Vous savez, mon ami, que l'avis vous concerne également : ne couchez pas ici ce soir.
— Oui, monseigneur, dans dix jours je serai à Londres.
Friquet était rentré dans sa chambre, il avait remis les sièges en place, lorsqu'on frapjJà ; c'était Marie-Reine.
Elle ne demanda pas à Jacques Friquet quels éuient les gens qui l'obligeaient à être reçue sur le
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
carré ; elle entra vivement dans la chambre, poussa la porte de la pièce d'entrée et dit :
— Tout est découvert.
— Qnoi ? qu'est-ce que tu me dis ? fit Friquet se demandant si Marie-Reine n'avait pas entendu ce qui venait do se dire cliez lui, puisqu'elle en répétait une phrase.
— Je te dis qu'hier le soldat qui doit épouser Rosalie t'a suivi.
— Eh bien ?
— Eh bien ! il est resté à la porte et m'a vue y venir à mon tour.
— Ah ! ah ! dit Friquet, le front phssé, l'œil sanglant ; pourquoi me suivait-il ?
— Je l'ignore.
— Et il a tout conté à Trumeau ?
— Non, il a tout conté à Rosalie. C'est cette conversation que j'ai entendue.
— Qui a pu lui donner l'idée de me suivre... Estce Trumeau?
— Mais non. Voici ce qu'il a dit : « Pour des raisons particulières et pour être agréable à mon ami le ministre de la police, j'ai besoin de connaître l'adresse de Friquet. . . »
— Il a dit cela... il est donc de la police ? Ah ! je comprends tout alors, notre arrivée ici dénoncée, les recherches dirigées contre nous... comment, cet imbécile est un mouchard... oh !
Et levant les bras, marchant à grands pas dans la chambre, haussant les épaules, Friquet, se demandant s'il comprenait bien ce qu'on lui disait, répétait sans cesse :
— Ce naïf... ce grand niais... joué par lui.
— Ecoute-moi, fit Reine, ce n'est pas tout.
— J'écoute, dit Friquet, tombant sur une chaise et passant la main sur son front moite de sueur.
— Avec Rosahe, ils ont convenu ensemble de nous perdre ; Rosalie qui est femme, a compris que son père ne croirait pas nos relations ; elle a donc dit qu'il fallait ne pas parler, mais agir.
— Comment, agir?
— Oui. Bizot doit espionner chaque jour en bas; lorsqu'il sera assuré de l'heure probable à laquelle nous nous voyons habituellement, il doit amener Trumeau.
— Et c'est avec moi que ces sots veulent jouer ce jeu... Ali! ah! les enfants... mais je les briserai... comme tout ce qui se met devant moi.
Et, prenant une chaise, il la jeta et la brisa.
— Voyons, Jacques, pas de colère vaine; qu'allons-nous faire.
Friquet se plaça devant Marie-Reine les bras croisés, et, après l'avoir regardée une grande minute, il dit :
— ^ Reine, es -tu toujours décidée à conquérir quand môme et par tous les moyens la fortune ?... Es-tu toujours mon aide et ma complice pour avoir les biens de mon ami Trumeau?...
— Oui, fit Reine avec un accent cruel, je suis surtout décidée à me venger de cette fille qui, depuis trois ans, me marche sur l'âme et le cœur.
— Tu sais, Reine, reprit Friquet, tu sais qu'on ne me résiste pas.
Marie-Reine baissa la tête, et se jeta dans ses bras...
— Eh bien ! écoute, continua-t-il en lui parlant à l'oreille, d'une voix sourde qui aurait glacé le sang du plus bi'ave : me dénoncer à la police, c'est me prendre ma vie, et c'est bi'iser la tienne, et moi... je tue qui veut me tuer.
— La tuer ! fit Marie-Reine avec un regard méchant, et il y eut presque un sourire sur ses lèvres.
Friquet continua :
— En l'an ii, dans la même maison, la nièce de Trumeau, Marie-Jeanne Cervenay, voulut me résister... Elle avait seize ans...
— Eh bien!
— Tu sais bien, Marie-Reine, qu'on ne me résiste pas... Elle voulut faire la môme œuvre que tentent aujourd'hui ces deux im'jDrudents...
— Et?... fit Marie-Reine, tremblante et regardant l'œil fixe.
— Le soir du 6 fructidor, après le dîner de famille, elle me menaça do parler à son oncle. Le lendemain, le 7 fructidor, au matin, ne la voyant pas descendre, on monta chez elle, et l'on trouva son cadavre raidi au pied de son lit.
— Oh! fit Marie- Reine épouvantée.
— Est-ce que tu recules, Reine... Tu ne veux pas te venger de Rosalie ?
— Oh! si, dit-elle, se redressant à ce mot exécré.
— Marie-Reine, le paquet d'arsenic est dans le tiroir prés l'escalier... Charge-toi de Rosalie. Moi, je me charge de l'homme... Au revoir, fit-il, et il poussa la misérable en disant :
— En revenant du cimetière, nous causerons de nos affaires... Au revoir, et maintenant occuponsnous de Bizot.
BIZOT ECHrVAIN,
Le soir du 9 nivôse, Eustache Bizot revenait chez Trumeau savoir si le jour du mariage avait été fixé. Il ne trouva que Rosalie et sa sœur Marie. Elles lui dirent que Trumeau n'avait encore rien décidé et que c'était maintenant à lui de le presser.
— Eh bien ! fit Bizot décidé, qc ne sera pas long.
— Qu'allez-vous faire ?
Bizot fit signe de l'œil que l'enfant était de trop. Rosalie comprit et se tut.
Un quart-d'heure après, Marie Trumeau alla dans l'arrièro-boutique, s'occuper des soins du ménage, Rosalie demanda :
— Que comptez-vous faire, Eustache ?
— Voici, m'arazelle, iit celui-ci, après avoir jeté un regard autour de lui. Vous pensez bien que depuis ce matin, je n'ai pas perdu mon temps, n'est-
co pas... J'ai été remuer le quartier par là. Je me suis informé, et je sais maintenant...
— Quoi ?
— Que tous les doux jours, de dix heures à onze heures du matin, Marie- Reine va chez Friquet.
— A l'heure où soi-disant elle est au marclié.
■^ Tout juste... Il s'agit donc de prévenir votre poro... que, domain, je viendrai le chercher pour lui faire voir ce petit tableau-là...
Rosalie rélléchit quelques minutes, puis elle dit :
— Non, je ne puis pas faire cela.
— Comment il ne faut pas faire cela? demanda Bizot étonné.
— Jo ne vous dis pas cola... je dis que ce n'est pas à moi de parler à mon père de semblables choses ; au contraire, il est bon que mon pore croie que j'ignore toutes ces infamies, et que ce soit vous seulement qui le lui disiez.
— Ah! je veux bien, m^iis c'est que j'ai promis à la maman de revenir tôt, et je ne pourrai pas l'attendre.
— Ah ! mais tant mieux, il ne faut pas lui dire ce soir, il no pourrait pas se contenir pt tout serait manqué demain.
— Vous pensez à tout, mamzclle Rosalie. Eh bien ! que dois-je faire ?
— Ecrivez-lui une lettre qui l'inquiète et qui ne lui dise rien... qui l'oblige à ne pas manquer de se trouver ici quand vous viendrez le chorchor.
— Oui, c'est ça.
Rosahe se retira du comptoir, offrit sa place à Bizot et, lui donnant une feuille de papier, lui dit ;
— Voyons, écrivez.
Bizot était très embarrassé. On lui avait appris à lire et à écrire à peu près, il savait bien s'expliquer, mais il était incapable de coucher une phrase sur le papier.
Il prit une plume, la tailla, la retailla, regarda le bec, se gratta le nez, la tête; enfin, accoudé, le menton sur la paume de la main, tous les doigts dans la bouche, il chercha.
— Eh bien? fit encore Rosalie, se jouant malignement de l'embarras du pauvre garçon.
— Eh bien !... eh bien!... c'est le commencement qui est difficile à trouver... Pardi, si j'avais le commencement, ça irait tout seul.
— Je vous le dicte, dit en riant Rosalie.
— J'écoute.
— « Monsieur Trumeau. « Voilà...
— Ah ! vous vous moquez de moi... J'avais trouvé ça...
— Allons, je continue, fit-elle en souriant. Et elle dicta :
a Monsieur Trumeau, » Je vous ai vainement attendu pour vous parler d'une affaire grave.
» Soyez là demain matin; je venais vous prévenir de ce qui se trouve autour de vous...
B N'y manquez pas, au nom de Dieu.
» Votre,
X EusTACHE Bizot, »
» Nonidi de nivôse an xi.
— Voilà qui est fait... C'est lisible.
Et il montra la lettre à Rosalie.
— Oh! oui, fit celle-ci en souriant.
Il avait raison, Bizot, son écriture était lisible, sa lettre avait quatre lignes et elle tenait toute la page.
— Maintenant, à demain.
— C'est ça... et soyez là do bonne heure.
— On y sera... Au revoir.
Bizot avait fait déjà dix pas hors de la boutique, il revint.
Tout confus, les yeux baissés, le grand garçon balbutia, plutôt qu'il no dit :
— C'est bête comme tout... j'ose pas... et au point où nous en .sommes...
— Quoi donc?... fit Rosalie, qui rougissait.
— Je ne sais pas pourquoi je voudrais vous embrasser ce soir.
— Embrassez-moi, Eustachc.
Los doux jeunes gens s'embrassèrent; quand leurs lèvres se touchèrent, comme malgré eux de grosses larmes coulèrent sur les joues...
Bizot se sauva, essuyant ses yeux et disant :
— C'ost-il bête, ça... c'est-il bête !
Rosalie, appuyée sur la porte, laissant ses larmes couler, suivit son fiancé des yeux; quand il eut tourné le quai, seulement elle rentra, et, pendant dix bonnes minutes, elle chercha vainement à retenir ses sanglots.
Bizot s'était dirigé vers le ministère de la police.
Quand il demanda son ami le ministre, on l'adressa à un bureau.
L'employé lui dit que ce soir-là, le ministre le priait d'écrire les renseignements qu'il pouvait avoir sur la personne en question, ne pouvant le recevoir.
— Ça tombe bien fit Bizot ; je suis justement pressé, donnez-moi du papier.
Quand on lui en eut donné, de sa grande écriture il écrivit :
« Jacques Friquet demeure rue Cassette, 4, au deuxième étage.
L'employé prit l'adresse et dit :
— M. le ministre aura ce papier demain.
— Oui, oui... Bien des choses à Son Excellence en même temps.
— Je n'y manquerai pas, fit en se retenant de rire, l'employé.
Bizot, tranquille, courut chez sa mère.
Le soir, lorsque Trumeau était rentré, il avait lu la lettre ; quand Marie-Reine le vit, elle lui demanda, tant il semblait préoccupé :
— Mais qu'avez-vous donc ? . . .
— Encore une nouvelle affaire... sans doute relative au mariage... et à laquelle je ne comprends rien .. . C'est une lettre d'Eustache. Tiens, lis...
Marie-Reine devint pâle en la lisant, mais Trumeau ne le vit pas.
Elle garda la lettre... Trumeau se mit au lit.
Dès qu'il fut endormi, Marie-Reine courut tout d'un trait à la rue Cassette,
LES DÉLASSEMENTS ILLUSTRÉS
Ayant lu la lettre, Friquet eut un méchant soul'ire.
— Tu vois qu'il est temps, Reine... Je garde cette lettre... Il n'y a plus à reculer. Es-tu décidée?
Marie-Reine s'enveloppa dans son manteau, et prête à partir elle embrassa Friquet en lui disant tout bas :
— Elle sera morte demain.