‹ La belle herboristeChapitre 22 sur 85 · LA LETTRE DE DIZOT · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE DIZOT

Marie-Reine étant partie, Friquet, resté, seul, se promena dans la chambre.

Fébrile, impatient, il se fouillait le cerveau pour échapper à la mine creusée sous ses pas. Il fallait au plus tôt sortir de la situation où on l'avait acculé.

Friquet était depuis trois ans activement recherché par la police. En venant à Paris, amenant Marie-Reine, sa complice, il avait vendu sa charge d'avoué; le produit, grevé et hypothéqué, avait été anodin, et, pour atteindre le résultat du plan criminel dressé contre Trumeau, il était au service des émigrés. C'était un agent utile, bi'avc et intelligent, sans scrupules, ne reculant devant rien, et considérant l'assassinat comme un moyen tout naturel.

Il avait été dénoncé à la police comme un homme dangereux, ayant participé à l'affaire de la m^ichine infernale.

Friquet n'ignorait pas que tous les moyens étaient employés pour le prendre,; il avait, dans les bureaux de la police môme, un homme qui le tenait au courant des renseignements reçus sur lui et sur ceux qu'il recevait...

II s'arrêta tout à coup et chercha sur la table ; parmi les papiers, il prit une carte sur laquelle étaient ces mots :

« Demain avant le jour ordre de vous arrêter, rue Cassette, 4. »

— Oui, dit Friquet, c'est cet imbécile qui aura été me dénoncer. Allons, il n'y a pas à hésiter... Il faut que je me défasse de cet homme...

En disant ces mots, il s'assit et, s'accoudant sur la table, la tête dans.sa main, il pensa.

Quelques minutes après, il se leva ; un sourire infernal s'étendait sur son visage.

— Ah ! ah ! dit-il, je vais le tuer avec ses armes.

Friquet fit alors chez lui une longue perquisition dans laquelle il ramassa tous les papiers dangereux à garder, et les jeta au feu : la cheminée en était pleine. Reprenant sa place à la table, il prit la lettre de Bizot et que Marie-Reine lui avait donnée, et la plaçant devant lui pendant une grande heure, il la copia, la recopia, en imitant l'écriture. Quand il fut sûr que le plus habile expert no pourrait pas

reconnaître la lettre vraie de la fausse, il jeta encore» au feu tous les papiers qu'il avait griffonnés et prit la lettre de Bizot, et écrivit entre les lignes :

« Monsieur Trumeau,

« Je vous ai vainement attendu pour vous parler d'une affaire grave. Je voulais vous dire qu'il «e faut pas que vous soyez là demain matin, je venais vous prévenir de ce qui se trame autour de vous. On doit venir vous arrêter; tout est découvert. Bri^dez tout.

» N'y manquez pas, au nom de Dieu et du Roi...

» Votre chef,

» Bizot.

Nonidi de nivôse, an xi.

Quand il eut terminé, Friquet regarda son œuvre, il sourit, il était satisfait, et, en effet, il était absolument impossible de voir deux écritures dans la lettre.

A la flamme de la bougie, il brûla tout le haut de la lettre, de façon à ce que le nom de Trumeau fût enlevé.

La lettre, noircie et brûlée, restait ainsi conçue :

Mon

Je vous ai vainement atten... vous parler d'une affaire grave. Je voulais... qu'il ne faut pas que vous soyez là demain matin... ce qui se trame autour de vous; on doit venir vous arrêter, tout est découvert.

Brûlez tout... Dieu et du roi.

Votre chef,

' Bizot.

Nonidi de Nivôse an xi.

Friquet alla à la cheminée, où tous les papiers brûlés formaient un tas énorme; il glissa dessous la lettre de Bizot. Ceci fait, il enferma ses vêtements dans une valise, et il partit en disant :

— Mon oeuvre est faite; maintenant à Reine de s'occuper de l'autre.

Il remonta la rue de Vaugirard ; presque arrivé à la barrière, il entra dans une maison : au-dessus de la porte, on lisait :

« Lait chaud soir et matin. »

Une heure après, la porte cochère de la maison s'ouvrait. Friquet, habillé en roulier, le fouet sur le cou, conduisait une charrette dans laquelle deux hommes étaient couchés sur des sacs de grain.

— Hue là, fit Friquet.

La charrette descendit la rue de Vaugirard et prit la rue Cassette ; il était dix heures et demie du matin.

Un rassemblement nombreux stationnaient devant la maison du numéro 4, les uns parlaient d'une

Tjande de faux-monnaycurs qu'on venait d'arrôtor; les plus renseignés disaient qu'il s'agissait simplement do l'arrestation d'un assassin caché dans la maison.

Friquet, qui savait à quoi s'en tenir, n'alla pas aux informations ; il prit la rue des Quatre-Vents et la rue Dauphinc; lorsqu'il fit tourner lo cheval par la rue Saint-André-des-Arts, un des hommes couchés dans la voiture lui demanda :

— Quel diable de chemin prenez-vous donc?.,,

— J'ai quelqu'un à voir place Saint-Michel.

— Dépêchez-vous : j'ai hâte d'^^tre hors Paris, Friquet obéit et fouetta les chevaux pour aller

plus vite.

Arrivé place Saint-Michel, Marie-Reine était sur la porte ; à un signe de Friquet , elle vint vers lui.

Friquet prit un chou dans sa voiture et le tendit à Marie-Reine; celle-ci feignit do le marchander et elle lui dit :

— Tu pars pour longtemps!

— Non, pour un mois au plus... Et Rosalie ?

— Elle a bu la première potion... Et Bizot?

— Dans une heure il sera arrêté.

— Arrêté ?

— Oui; Trumeau regarde où tu es... prends le chou, va-t-en. Il faut que Rosalie meure.

— Ce soir, répondit fermement Marie-Reine, et elle retourna à la boutique sur la porte de laquelle était effectivement Trumeau.

— Hue-là!.... hue donc toi... beugla Friquet en zébrant les chevaux de coups de fouet...

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