‹ La belle herboristeChapitre 23 sur 85 · LES ENVOYES DU CITOYEN MINISTRE · texte numérisé non relu

LES ENVOYES DU CITOYEN MINISTRE

Au petit jour Bizot s'était levé; depuis son retour à la maison , c'est lui qui était de corvée , comme il disait. Il obligeait sa vieille mère à rester couchée, et la pauvre bonne femme enrageait, tant l'habitude a de féroces exigences. Une fois six heures sonnées, eUe avait beau faire, se tourner ou se retourner, elle ne pouvait plus retrouver le sommeil.

Mais elle savait qu'elle faisait plaisir à Eustache, en lui laissant croire qu'elle avait trois heures de repos de plus, et elle ne bougeait pas. Elle faisait semblant de ronfler lorsqu'elle entendait le pas de Bizot devant la porte ; le bon garçon marchait piedsnus pour ne pas éveiller sa mère.

La mère Bizot tenait un petit commerce d'herboristerie et d'épicerie rue Saint-Paul, n° 48.

Debout dès l'aube, Bizot avait ceint le tablier blanc, le devant de sapeur, ainsi qu'il l'appelait ; il avait ouvert la boutique, astiqué le comptoir, les balances, les mesures, et avec son fusil à poil (le balai), il achevait le ménage.

Il était neuf heures eviron, le nettoyage terminé,

Bizot avait été au buffet, il avait pris la miche do pain, en avait coupé une immense tartine et l'avait couverte d'une éjjaisso couche de raisiné, et il s'était placé sur lo pas do la porte pour so livrer à l'engloutissement de ce déjeuner sommaire.

Tout à coup il vit se diriger vers la maison trois hommes à mine singulière.

— Qu'est-ce que ces gens-là? fit Bizot; à qui diable en veulent-ils?

Les trois hommes, après avoir regardé lo numéro do la maison, s'avancèrent vers Bizot. L'un, qui paraissait commander aux autres, demanda :

— Le citoyen Eustache Bizot, ex-garde consulaire?

— C'est moi, messieurs; si vous voulez enti-er... —Les trois hommes entrèrent. Bizot demanda

alors :

— Qu'y a-t-il pour votre ministère ?

— Nous avons ordre, citoyen, de nous emparer de votre personne.

— Moi!... fit le pauvre garçon abasourdi; mais pourquoi?

— Je l'ignore.

— Mais qui me fait arrêter ?

L'agent, croyant que Bizot demandait à voir le mandat d'amener, le lui montra.

Bizot lut et vit qu'il était signé Fouché.

— Ali! très-bien, fit-il, je comprends... C'est pour ce que j'ai dit hier... Oui, c'est mon ami le ministre qui me demande.

Les trois hommes se regardèrent.

L'accent simple avec lequel Bizot avait dit cette phrase, l'air avec lequel il semblait envisager sa situation les assurèrent qu'il avait peut-être raison.

— Messieurs , dit Bizot , ma mère est là-haut, c'est l'heure de son lever, je ne voudrais pas l'inquiéter ; vous savez ce jjue c'est que les femmes, les mamans surtout: voulez-vous, à deux, aller prendre une goutte d'eau-de-vie en attendant que je la prévienne? l'un de vous restera ici.

Cette dernière phrase montrait que Bizot n'était pas absolument assuré que son arrestation n'avait un motif plus sérieux qu'il ne le voulait faire croire.

Après s'être consultés du regard, celui des trois agents qui avait déjà parlé dit aux deux autres :

— Allez en face, je reste... — Faites avancer une voiture, et nous allons vous retrouver.

— Merci, monsieur, fit Bizot.

Les deux agents obéirent.

Eustache retira son tablier et monta chez sa mère; l'agent le suivit jusqu'à l'entrée de la chambre.

La mère Bizot était habillée depuis une heure ; elle ne descendait pas pour faire croire à son fils qu'elle dormait.

— Eustache, fit-elle vite en le voyant, je viens seulement de me lever.

— Bonjour, maman !

Et le grand garçon appliqua sur les joues de sa mère deux gros baisei-s .sonores.

— Bonjour, mon fieu.

— Dis donc, maman, tu sais ce que je t'ai dit

hier; faut tpie je sois chez Trumeau vers dixheures. Il est neuf heures et demie, je vais partir... J'ai justement là un ancien ami du régiment qui venait me dire un bonjour...

— Eh bien! maïs fais-le donc entrer, cet homme. Et la mère Bizot ouvrit la porte et dit à l'agent :

— Entrez donc, entrez donc, mon petit... les amis de mon fils sont toujours bien reçus ici.

L'agent rougit ; la mère Bizot continua :

— Mais, avant de partir, vous allez déjeuner...

— J'ai déjeuné, maman.

— Mais ton ami a peut-être faim, lui.

— Merci, madame, fit l'agent.

Bizot était très-embarrassé ; sa mère reprit :

— Alors, mes enfants, vous allez prendre un petit verre ; j'ai là un petit cruchon de cassis que mon fils m'a rapporté de Dijon, en revenant d'Italie. Vous y étiez avec lui, en Italie?

L'agent ouvrit de grands yeux, ne comprenant pas, et regardait la mère Bizot et son fils. Celui-ci dit vivement :

— Oui, oui, il y était... Nous sommes pressés, maman ; ça sera pour une autre fois.

Malgré l'instance de madame Bizot, Eustache refusa ; il avait hâte d'échapper à cette embarrassante situation.

Les deux hommes attendaient chez le marchand de vin indiqué, Bizot offrit les petits verres et l'on monta en voiture.

Le pauvre garçon, blotti dans le coin, se creusait la tête pour trouver le motif de son arrestation. Il ne trouva de probable qu'une demande d'explications relative aux renseignements sur Friquet donnés par lui la veille.

Mais alors pourquoi ces trois agents ? Un avis était absolument suffisant.

Il était inquiet et il regrettait d'être obligé de manquer le rendez-vous donné à Trumeau. Qu'allait penser Rosalie ?

Deux grosses larmes silencieuses coulèrent le long de ses joues.

Bientôt la voiture s'enfonça sous les voûtes de la Conciergerie.

On fit descendre Bizot, puis un agent le conduisit au greffe. Là, le greffier lui demanda :

— Vos nom et prénom ?

— Eustache Bizot.

— Votre âge ?

— Vingt-sept ans.

— Où demeurez-vous?

— Où je demeure ? rue Saint-Paul, 48.

— Bien!...

Le greffier, s'adressant au geôlier, lui dit :

— Conduisez-le au numéro 8.

L'agent prit Bizot par l'épaule et lui dit :

— Allons, venez.

Pauvre Bizot ! Un brouillard passa devant ses yeux. Arrêté ! il était arrêté !... Il pâlit, et un frisson courut ses veines et ses os et glaça ses moelles, quand les verroux se fermèrent sur lui.

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