‹ La belle herboristeChapitre 24 sur 85 · LE NUMÉRO · texte numérisé non relu

LE NUMÉRO

Seul entre les quatre murs de sa cellule, ne voyant le ciel qu'à travers les quadrilles d'une srrille de fer, le malheureux Bizot ne put pas plus longtemps contenir ses sanglots. Vainement, il fouillait sa conscience, il ne trouvait rien ni dans sa conduite passée, ni dans sa conduite présente. ^

Assurément l'accusation qui pesait sur lui était grave, il le sentait à l'isolement dans lequel on le laissait.

— Quoi ! se disait le malheureux, depuis dix ans je traîne mes guêtres au profit de mon pays ; cent fois j'ai risqué ma peau pour ceux qui me commandaient ; j'ai toujours été un honnête citoyen et un brave soldat, et le jour où je quitte l'uniforme, la récompense de mes services passés et présents, c'est la prison... Oh ! misère !...

Et la colère crispait le malheureux.

— Mais quel ennemi intime ai-je donc?

Tout à coup, se souvenant de son entrevue avee Fouché, il se dit :

— Déjà, on avait fait des potins sur moi, est*ce qu'aujourd'hui ça reviendrait ? Mais, non ! on n'aurait pas envoyé trois hommes pour m'arrcter ce matin, on ne me fourrerait pas ici dans un cabanon, comme le dernier des criminels... Il doit y avoir quelque chose de grave.

Toute la journée, le malheureux chercha vainement les motifs de son arrestation.

A l'heure du repas, lorsqu'on lui apporta sa nourriture, il voulut interroger son gardien; celui-ci ne répondit pas.

Bizot ne mangea pas ; il s'étendit sur sa couche, et, furieux et agité, chercha s'il n'était pas un moyen d'informer sa mère et Trumeau de sa situation.

Vers quatre heures, on vint le chercher ; le geôlier le mena dans une petite chambre à peine éclairée par une étroite fenêtre donnant sur le bord de

l'eau.

Le naïf Bizot, qui avait un instant espéré se retrouver en présence de Fouché, fut encore trompé dans son attente.

Celui qui l'attendait était placé devant un grand bureau, sur lequel Bizot vit nombre d'objets lui appartenant et qu'on avait dû prendre chez sa mère.

Les larmes vinrent aux yeux du pauvre garçon, en pensant à la douleur do sa vieille mère lorsqu'elle avait vu les agents faire chez elle une perquisition.

— Bizot, fit l'homme, il n'y a plus aujourd'hui à feindre en nous assurant Ifypocritement de votre dévouement. Nous avons la preuve que vous conspirez contre ceux que vous aviez juré de servir.

La bouche ouverte, l'œil fixe, Bizot regarda l'individu qui lui parlait, sans trouver une répo'nse.

— Dites-nous quel était le plan do vos complices, on débarquant, il y a dix jours, à Fives.

— Monsieur, fit Bizot, ]o ne comprends pas un mot à ce que vous me dites.

— Vos négations et vos murmures n'auront d'autres résultats que d'augmenter la sévérité avec laquelle vous devez être traité.

Bizot, tout ahuri, répondit :

— Monsieur, je vous jure que je suis prêt à répondre à tout ce que vous me demanderez, je vous jure que je ne demande qu'à vous servir... l\Iais, sur ma vie, je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites.

La figure de Bizot était si pleine de franchise en disant ces mots, que l'agent réfléchit quelques instants et se demanda — car il était convaincu de la complicité de Bizot — si le malheureux n'était un agent subalterne ignorant les moyens employés par les chefs.

— Vous connaissez Friquet? demanda Thommo.

— Oui, monsieur.

— Vous alliez souvent chez lui ?

— Jamais, monsieur.

— Vous avez déclaré y avoir été avant hier.

— Ah ! oui, monsieur, mais pas chez lui.

— Comment cela ?

— Je l'ai suivi, le soir après minuit, pour savoir où il demeurait.

— Ah! fit l'interrogateur avec un sourire narquois, vous ignoriez sa demeure?

— Oui, monsieur.

— Et quand vous l'avez connue, vous y êtes allé?

— Non, monsieur, je n'aime pas M. Friquet et je n'ai jamais mis les pieds chez lui.

L'homme consulta quelques rapports, et, relevant la tête, dit à Bizot :

— Dans la seule journée d'hier, deux fois vous avez été \u rôdant autour de la maison numéro 4 de la rue Cassette, à midi et à quatre heures. Nierez-vous encore ?

— Pour ça, c'est vrai ! fit Bizot étonné qu'on conniit si bien l'emploi de son temps.

— C'est heureux que vous reconnaissiez cela ! Et qu'alliez-vous faire à cette heure chez Friquet ?

— Mais, monsieur, je vous répète que je n'allais pas chez Friquet...

— Vous vous promeniez par hasard rue Cassette? dit l'homme en haussant les épaules.

— Non, monsieur, voici la chose : j'avais un intérêt à savoir ce que faisait M. Friquet et qui venait chez lui...

Celui qui interrogeait Bizot se tourna vers le greffier qui écrivait et lui dit :

— Soulignez cette phrase, nous y reviendrons... Puis à Eustache : Continuez.

— Alors, je guettais dans la rue, mais je n'entrais pas, bien au contraire, c'est que si je l'avais vu sortir, je me serais sauvé.

— Mais, enfin, dans quel but cette surveillance ?

— M. le ministre m'avait dit que quelques ren- .seignements sur M. Friquet lui seraient agréables.

— Et c'est ainsi, pour lui être agréable, que vous avez en même temps prévenu M. le ministre et

Friquet... Vous donnez les possibilités do l'arrestation et vous prévenez l'autre une heure avant pour lui donner le temps de fuir .

— Moi !

— Vous lui avez écrit une lettre.

— Moi ! Ah! je voudrais la voir.

L'homme chercha dans ses papiers, et, présentant à Bizot une lettre un peu brûlée, lui dit :

— La voici.

Alexis Bouvier.

[La suite au prochain numéro.)

(Reproduction interdite.)

PAR

CONSTANT GUÉROULT

(voir a partir du n» 115)

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